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mardi 22 mai 2018

Jane Dieulafoy - LA PERSE LA CHALDÉE ET LA SUSIANE - Introduction

201609171464-full.jpg Jane Dieulafoy

La vieille thèse si souvent reprise et cependant peu éclairée des influences de l’art oriental sur l’architecture gothique, l’apport artistique et industriel des Croisades dans les créations du Moyen Age avaient toujours excité la curiosité de mon mari.

Le Maroc, l’Algérie, l’Espagne, encore riches en souvenirs de la domination mauresque ; Venise, ses coupoles et ses arcs en accolade ; le Caire, avec ses admirables tombeaux de la plaine de Mokattam et sa triomphante mosquée d’Hassan interrogés tour à tour, avaient donné leur contingent de renseignements et d’informations, mais la filiation orientale de l’art du Moyen Âge restait encore à démontrer. Marcel était intimement persuadé que la Perse Sassanide avait eu une influence prépondérante sur la genèse de l’architecture musulmane, et que c’était par l’étude des monuments des Kosroès et des Chapour qu’il faudrait débuter le jour où l’on voudrai t substituer à des théories ingénieuses des raisonnements appuyés sur des bases solides.

Néanmoins les causeries banales d’érudits de province ou la fréquentation d’une bibliothèque de cent mille volumes dans laquelle on ne trouve même pas une bonne édition d’Hérodote ne l’eussent pas déterminé à persévérer dans la voie qui, peu à peu, s’était ouverte devant lui et à abandonner momentanément des occupations fort attrayantes pour courir en Orient. Par bonheur, il était entré depuis quelques années en relation de service avec Viollet-le-Duc et n’avait pas manqué d’entretenir le savant archéologue du résultat de ses études.

Les encouragements du maître mirent un terme à toute hésitation. Mon mari demanda à quitter un important service de construction de chemin de fer dont il était chargé à titre d’ingénieur des ponts et chaussées. Cette autorisation obtenue, nous nous mimes en mesure de prendre au plus vite la route de l’empire des grands rois.

Tout chemin ne conduit pas en Perse. Les augures consultés furent d’avis différents. Deux voies étaient ouvertes ou, pour mieux dire, fermées. L’une traversait le Caucase, passait au pied de l’Ararat et desservait la grande ville de Tauris ; nos agents diplomatiques la parcouraient assez souvent pour qu’elle fut bien connue au ministère des Affaires étrangères. Mais le pays était en pleine insurrection, les Kurdes sauvages mettaient tout à feu et à sang et dépouillaient ou massacraient impitoyablement les voyageurs.

Le second itinéraire, par Port-Saïd, la mer Rouge, l’océan Indien, conduisait, après une traversée de plus de quarante jours, à Bender-Bouchyr, petit port du golfe Persique. Là, paraît-il, on tombait aux mains d’un valy sauvage, à peu près indépendant de l’autorité du chah de Perse. Dans le sud comme dans le nord nous courions au-devant d’un désastre ; le moins qu’il put nous arriver était d’être hachés en menus morceaux.

L’exagération évidente de ces prédictions fut cause que nous leur accordâmes médiocre créance.

Mon mari ne s’occupait point d’anthropologie ; il ne se sentait même pas appelé à aller dénicher dans des cimetières quelconques des crânes ou des ossements tout aussi quelconques dont les légitimes propriétaires n’avaient jamais sollicité la faveur de venir figurer dans nos muséums sous de pompeuses étiquettes. Dans ces conditions il n’avait point droit à émarger au budget des Missions et devait se contenter, pour tout viatique, d’une belle feuille de papier blanc sur laquelle un calligraphe de troisième ordre le recommandait aux bons soins de nos agents diplomatiques en Orient et priait les représentants du ministère des Affaires étrangères de lui faciliter une mission aussi intéressante que gratuite.

Encore eut-il l’heureuse fortune d’inspirer confiance à M. de Bonchaud, alors secrétaire général au ministère des Beaux-Arts. Grâce à l’intervention et aux démarches bienveillantes de ce haut fonctionnaire, le fil à la patte qui retenait mon mari en France fut dénoué, et nous nous trouvâmes enfin libres, libres comme l’air, avec toute une année de liberté devant nous.

Ces premières difficultés vaincues, quelques amis bien intentionnés tentèrent de me détourner d’une expédition, au demeurant fort hasardeuse, et m’engagèrent vivement à rester au logis. On fit miroiter à mes yeux les plaisirs les plus attrayants. Un jour je rangerais dans des armoires des lessives embaumées, j’inventerais des marmelades et des coulis nouveaux ; le lendemain je dirigerais en souveraine la bataille contre les mouches, la chasse aux mites, le raccommodage des chaussettes. Deux fois par semaine j’irais me pavaner à la musique municipale. L’après-midi serait consacré aux sermons du prédicateur à la mode, aux offices de la cathédrale et à ces délicates conversations entre femmes ou, après avoir égorgeaillé son prochain, on se délasse en causant toilettes, grossesses et nourrissages. Je sus résister à toutes ces tentations. À cette nouvelle on me traita d'originale, accusation bien grave en province ; mes amis les meilleurs et les plus indulgents se contentèrent de douter du parfait équilibre de mon esprit.

L’heure approchait. De pieuses mains suspendirent à notre cou des scapulaires, des Dieulafoy - La Perse, la Chaldée et la Susiane.djvu médailles les mieux bénies, des prières contre la mort ; je fermai les malles et nous partîmes.

Nous nous embarquâmes à Marseille et montâmes sur l’Ava, grand navire des Messageries maritimes habituellement affecté au service de Chine, mais envoyé par exception à Constantinople. Cinq passagers de première classe composaient tout l’ornement du bord, mais le bâtiment coulait en revanche sous le poids des marchandises dont ses cales étaient bondées.

On était en février. Un vent glacial soufflait à travers les ouvertures mal closes ; cependant le capitaine se refusait, sous prétexte de dégradations imaginaires, à faire allumer le poêle de l’immense salon au fond duquel nous nous égarions comme des âmes en peine. À dîner nos cinq voix grelottantes s’unirent dans un unisson lamentable. L’excellent homme répondit à nos gémissements par la menace de faire mettre en mouvement le panka, cet immense éventail si précieux pendant les brûlantes traversées de la mer Bouge et de l’océan Indien. Nous nous le tînmes pour dit : chacun releva le col de son pardessus, et le repas s’acheva sans qu’on eût aperçu d’ours blanc. Le soir, autre vexation. À huit heures tous les feux (j’entends les lumières) furent éteints ; il ne fut même pas laissé aux prisonniers le droit de disposer d’une bougie et de posséder des allumettes.

Que signifiaient ces mesures rigoureuses ?

Les énormes cales du navire, les chambres des passagers, les magasins ménagés sous le grand salon étaient bondés jusqu’à la gueule de poudre, de munitions, d’armes que le gouvernement français envoyait fraternellement à la Grèce afin de l’aider à affranchir la Macédoine de la domination turque.

L’immixtion de la France dans cette tentative d’indépendance et le concours qu’elle prêtait aux Hellènes n’avaient rien de surprenant. Le ministère, interpellé à ce sujet par un membre de l’extrême gauche, ne venait-il pas de le prendre de très haut avec la Chambre : tous les bruits qui couraient étaient mensongers ; jamais on n’avait expédié ou l’on n’expédierait d’armes en Grèce ; la France garderait, en cas de conflit, la plus stricte neutralité ?

En vertu de cette déclaration de principes, l'Ava, chance inespérée, stationna deux jours au Pirée, afin de décharger toute sa cargaison de poudres neutres et d’obus conciliateurs.

Je ne connaissais les monuments grecs que par des gravures on des photographies. Je laisse à penser quelle fut mon émotion en apercevant les colonnes dorées du Parthénon dominant du haut de l’Acropole la mer bleue de Salamine et se détachant sur le fond de montagnes dont les teintes irisées vont se perdre dans l’azur d’un ciel radieux.

Mon enthousiasme fut mis à une dure épreuve en débarquant au Pirée, vilain bourg bâti à l’italienne et peuplé de marins cosmopolites ; il s’évanouit quand je me trouvai en présence d’un train de chemin de fer. Je refusai tout d’abord de monter dans ces affreux wagons si déplacés en semblable pays, je m’entêtai à faire le trajet à cheval ou en litière. Il me semblait criminel d’arriver à Athènes à la remorque d’une locomotive, j’avais scrupule de ternir par la fumée du charbon les maigres oliviers que produit encore la plaine étendue au pied de la ville de Périclès. Bon gré mal gré, je dus commettre ce sacrilège.

Les temples de Thésée, de Jupiter, le théâtre de Bacchus, l’ascension de l’Acropole eurent vite raison de ce premier désenchantement.

Je gravis les Propylées, laissant sur ma gauche le joyau précieux connu sous le nom de Temple de la Victoire Aptère, je parcourus le Parthénon, l’Érechthéion, je maudis lord Elgin, je cherchai la place de l’olivier sacré, je suivis le trajet de ce misérable chien qui, sans respect pour le dieu des mers, pénétra dans la demeure de Poséidon et d’Athéna. Placée sur les escarpements qui dominent le théâtre, je crus revoir Xerxès assis sur son trône d’or, s’enthousiasmant aux exploits d’Arthémise qui coulait un vaisseau perse afin de donner le change aux Grecs et de se dégager des étreintes ennemies ; je vis les deux flottes aux prises, les efforts des combattants, le désespoir, l’étonnement des vaincus, la mer teinte de sang, couverte d’agrès et de cadavres ; je m’enorgueillis de la valeur des Hellènes, je me lamentai avec le grand roi. Comment n’eus-je pas oublié mes premiers griefs ?

L'Ava entrait dans le détroit des Dardanelles que j’étais encore bouleversée par la splendeur d’un art et d’une nature dont jusque-là il ne m’avait pas été possible de soupçonner la magnificence.

Dès le début de mon voyage j’étais gâtée. Constantinople acheva de me tourner la tête. Ici point de chemins de fer apparents, pas de fumée, pas de charbon, mais de minces Caïques filant comme des flèches sur les eaux tranquilles. À droite, à gauche de la Corne d’Or, des collines blanches de neige, tachées d’innombrables maisons rouges, bleues, jaunes ; la tour génoise de Galata, la flèche aiguë du Séraskiéra, les dômes élancés ou aplatis, de nombreuses mosquées, les aiguilles des minarets ; au fond, derrière des ponts de bateaux ployant sous une avalanche de passants, les sombres cyprès des nécropoles d’Eyoub. Partout une population pleine de vie, grouillant au milieu de ce désordre particulier aux ports de mer ; dans toutes les rues, des cavaliers chargés d’armes apparentes, des femmes peu voilées courant joyeusement vers les cimetières.

Quinze jours ne furent pas trop longs pour bien voir les monuments de la vieille Byzance, les édifices de la moderne Constantinople, assister à la prière que le sultan dit tous les vendredis à la mosquée construite auprès de son palais, hurler avec les derviches hurleurs, tourner avec les tourneurs, parcourir les bazars et les caravansérails malgré la neige et la boue, goûter aux kebabs de toutes les rôtisseries en plein vent, me régaler de ces pâtisseries au fromage confectionnées par les Turcs avec un art sans pareil, Dieulafoy - La Perse, la Chaldée et la Susiane.djvu me désaltérer à l’eau pure de la fontaine du sérail et, enfin, apprendre des nombreux négociants persans installés au bazar de Stamboul que le chemin le plus court et le plus sûr pour entrer en Perse était encore celui de Tiflis.

Nouvel embarquement sur un bateau russe. Les matelots étaient en général aussi gris la nuit que le jour, les officiers ne se tenaient guère mieux, et les tempêtes ou les brouillards de la mer Noire eussent eu vite raison d’un bateau aussi bien commandé, si la Providence, au courant de notre situation, ne nous eût octroyé un ciel limpide et une mer superbe. Peu ou point d’incident, n’était l’entrée en scène du gouverneur de Trébizonde. Il venait lui-même réclamer une jeune femme envolée, paraît-il, d’un harem de Stamboul et réfugiée à bord en compagnie d’un Arménien. La dépêche de l’époux outragé était une vraie merveille de concision : « Prenez femme ; tuez-la »

On retrouva sans peine les fugitifs dans la cabine où ils s’étaient blottis depuis le départ. Pâris et Hélène se valaient bien. Dieu, les vilains moineaux ! La coupable n’avait pas la moindre envie de se laisser coudre dans un sac et jeter au fond de la mer. Le séducteur se plaça avec sa belle sous la protection du pavillon russe, et force fut au capitaine d’invoquer le même motif pour garder ses passagers. On donna l’ordre de lever l’ancre : Vénus avait vaincu Thémis.

bateaux

Le lendemain nous eûmes la chance de passer la barre de Poti. Le ciel nous continuait ses faveurs : pendant les trois quarts de l’année l’accès du port est si difficile que les bateaux de la compagnie russe débarquent habituellement leurs passagers à Batoum, rade conquise sur les Turcs au cours de la dernière guerre. Libre alors aux nouveaux arrivés de gagner Poti à la nage, ou tout au moins par leurs propres moyens.

Poti est une petite ville composée de quelques maisons en bois et de nombreuses cabanes de roseaux, habitées par une population pauvre et souffreteuse. Le pays est bas, noyé tout l’hiver par des eaux stagnantes, au total malsain et fiévreux. La France entretient à Poti un vice-consul. Miracle renversant, cet agent était à son poste. Il nous rendit le très grand service de faire passer, sans les soumettre à l’inspection des douanes russes, les glaces de photographie préparées au gélatino-bromure. Cette délicate affaire terminée, nous nous installâmes dans les wagons confortables du chemin de fer de Tiflis.

Chemin de fer Tiflis

La voie s’allonge d’abord dans la plaine entrecoupée de forêts et de marécages qui s’étend en arrière de Poti. À part les gares et quelques villages de misérable apparence, la contrée est à peu près déserte ; seuls d’innombrables troupeaux de porcs encore à demi sangliers pataugent dans les roseaux et obéissent à grand’peine aux cris de pâtres tout à fait sauvages. Les marais traversés, on pénètre dans une montagne abrupte coupée de vallées étroites et torrentueuses. Les rampes sont raides, les tunnels nombreux ; aussi bien la marche du train est-elle par moments assez lente pour nous permettre d’admirer les cavaliers géorgiens qui voyagent bardés de poignards, de fusils et de sabres sur une route côtoyant fréquemment la voie.

Georgien

« Les Géorgiens sont tous princes, mais tous princes pauvres, me dit un négociant grec, notre compagnon de voyage ; ils se mettent à dix quand il leur échoit un poulet maigre, et dévorent avec le même entrain les os et la chair. »

Au sortir de la montagne la machine s’égosille en conscience : elle entre à Tiflis.

Tiflis

La vieille capitale de la Géorgie persane a perdu, au moins en apparence, son caractère original.

Devenue la résidence officielle du gouverneur général des provinces méridionales de l’empire, occupée par une nombreuse garnison, elle s’est russifiée de force si ce n’est de gré. Des rues larges et bien percées, des maisons bâties avec luxe, des jardins à peu près bien tenus, les palais du grand-duc Constantin et de ses généraux, un musée d’aspect monumental, de nombreuses casernes, lui donnent l’aspect officiel d’une capitale.

Georgienne

Seuls les bazars et les quartiers populaires renferment encore des échantillons de la race autochtone, dont la finesse et l’élégance n’infirment pas la juste réputation de beauté des femmes géorgiennes.

Le lendemain de notre arrivée, une dépêche de Pétersbourg jetait le trouble et la confusion dans la ville : le tsar Alexandre venait d’être assassiné. Des groupes d’officiers, des fonctionnaires bouleversés stationnaient dans les rues, dans les cafés, narraient de vingt manières les détails du crime, tandis que le peuple, indifférent, vaquait à ses affaires quotidiennes.

Le premier émoi passé, on songea à découvrir les coupables ; l’ordre de surveiller tous les voyageurs étrangers fut télégraphié d’un bout à l’autre de l’empire ; défense fut faite de sortir de la ville à tout inconnu considéré de prime abord comme un assassin ou, au moins, comme un conspirateur. Arrivés à Tiflis la veille du crime, nous dûmes exhiber nos passeports et nous réclamer du consul de France.

Nous n’en reçûmes pas moins l’ordre de rester à la disposition des autorités pendant huit jours.

Je fus dédommagée de ce contretemps par le spectacle des cérémonies funèbres célébrées en mémoire du tsar défunt et des fêtes données en l’honneur de la proclamation solennelle du nouveau souverain.

Comme elle était imposante cette interminable procession de popes, aux longs cheveux tombant sur les épaules, aux tiares et aux chapes d’or, s’avançant la croix en main au milieu des troupes massées sur la place d’armes ! Les généraux baisèrent les premiers l’Évangile après avoir prêté serment ; puis les rangs s’ouvrirent, et les membres du clergé reçurent des soldats la promesse de fidélité, pendant que des chœurs faisaient entendre ces chants harmonieux dont l’Église russe a seule le secret.

Le tsar est mort, vive le tsar !

Huit jours après la cérémonie, les portes de la ville furent ouvertes aux voyageurs ; trains et diligences reprirent leur marche habituelle.

Nous avions de nouveau le choix entre deux routes. L’une se dirigeait vers la Caspienne ; elle était facile à parcourir, pourvue de relais de poste munis de nombreux chevaux, mais elle n’offrait aucun intérêt à l’archéologue. La seconde s’engageait dans le Caucase, passait au pied de l’Ararat et conduisait jusqu’à Tauris, la capitale de l’Azerbéidjan (l’Atropatène des Grecs). Elle traversait d’anciennes cités persanes annexées depuis peu à la Russie et était encore semée de vieux monuments en assez bon état de conservation. Il n’y avait pas à hésiter : bien que la fonte des neiges fermât à peu près l’accès de la montagne et que l’abandon de cette voie par les étrangers rendît les maisons de poste inhospitalières, nous choisîmes la route du Caucase.

J’avais conservé de mes stations prolongées dans les boues neigeuses de Stamboul un rhume suffocant ; pour le couver tout à l’aise, nous louâmes avec enthousiasme une berline à huit chevaux, au lieu de nous contenter des télégas vulgaires. On empila six jours de vivres au fond des caissons, et nous nous mîmes en route munis d’un padarojna impérial, sorte de passeport qui donne le droit de requérir les chevaux de chaque station après que les courriers et les fonctionnaires munis du padarojna général ont été pourvus. À en croire le maître de poste, nous devions atteindre en quatre jours la frontière persane.

Au début, tout alla à souhait. La lourde berline roulait comme un ouragan de coteaux en vallées. Au son de la trompe retentissante du courrier tous les convois se garaient et laissaient la voie libre ; nous dépassâmes notamment, en les regardant d’un œil et d’un cœur dédaigneux, des charrettes légères portées sur quatre roues solides, surmontées d’un capotage de toile posant sur des arcs de bois. Dans le fond de ces véhicules rustiques s’empilaient des officiers allongés sur des piles de coussins et de matelas. Combien je regrettai plus tard mon orgueil déplacé !

Le lendemain du départ le décor changea : au lieu de nous donner des chevaux, les valets d’écurie remisèrent la voiture dans la cour de la maison. Le courrier nous avait été fortement recommandé, sous prétexte qu’il parlait l’italien et le persan. Je lui adressai tour à tour la parole dans la langue de Fénelon, de Dante et de Saadi ; il me répondit un invariable sitchas (tout de suite) et un non moins invariable niet (il n’y a rien). À ces gestes je finis néanmoins par comprendre que la poste avait à notre disposition trois chevaux fourbus. Il fallait attendre le retour de plusieurs convois et laisser aux animaux fatigués le temps de se reposer. Engourdis par une immobilité de plus de vingt-quatre heures passées au fond d’une berline fort mal suspendue et plus mal rembourrée s’il est possible, nous ne nous fîmes pas demander à deux genoux de mettre pied à terre.

On déchargea les menus bagages, les provisions de ménage, et l’on porta le tout dans une grande pièce badigeonnée à la chaux aux temps fabuleux d’Ivan le Terrible. Le mobilier se composait d’un poêle chauffé à blanc, d’une table sur laquelle flambait une lampe au pétrole et de deux lits de camp. À part l’écurie et un réduit enfumé où dormaient les postillons, c’était l’unique salle de la maison de poste. Je m’évertuai à faire entendre au sieur Niet que je désirais des matelas et des draps. Il partit vivement, revint bientôt chargé des coussins de la voiture, les posa sur les lits de camp et me regarda de l’air victorieux d’un homme qui a reçu le souffle d’en haut.

Je songeai alors au dîner. Le panier aux vivres fut ouvert ; un poulet et des œufs crus en furent extraits et, après avoir attiré l’attention de Niet, je fis gentiment tourner ces vivres devant la flamme rouge du poêle. Niet avait le génie des langues : il me répondit sur un mode aussi silencieux qu’il n’avait ni broche ni marmite. Je restai stupéfiée : qui m’eût dit, en quittant la France, que je devais emporter mon lit et ma batterie de cuisine ! Dès les premières étapes s’ouvrait tout un horizon de difficultés et de privations. Par bonheur il se trouva dans nos bagages un nécessaire de chasse, contenant des boîtes de fer-blanc capables de supporter le feu, une gamelle, des couverts et des assiettes.

Vers le soir nous vîmes arriver l’une des télégas que nous avions devancées le matin ; elle avait besoin de deux chevaux et les trouva sur-le-champ. La comparaison entre notre sort et celui de ces heureux propriétaires n’était pas de nature à me réjouir. L’écurie s’étant enfin regarnie, on attela à notre guimbarde douze bêtes vigoureuses, car, à partir de ce point, la route, couverte de neige, devenait mauvaise, et Niet reprit triomphalement sa trompe retentissante.

Le chemin, tracé en pleine montagne, s’allongeait sur des croupes escarpées couvertes de sapins gigantesques. On montait ; la température devenait de plus en plus fraîche, et le vent glacé s’engouffrait dans la voiture au point de couper la respiration. Avant d’arriver au col, nous atteignîmes la région des neiges, et dès lors les chevaux, essoufflés, fatigués par des efforts incessants, eurent grand’peine à déraciner le lourd véhicule et à le traîner à la prochaine station. Les bêtes furent changées, et à trois heures du soir la trompe donna le signal du départ. Le ciel était gris plombé ; la neige couvrait d’un manteau sans tache montagnes et vallées. La symphonie du blanc majeur nous envahissait. Seules les eaux sombres du Sewanga se détachaient sur le fond de montagnes neigeuses qui formaient autour du lac une ceinture virginale.

Comme Niet s’évertuait à me conter en pure perte une légende où revenaient sans cesse les noms de Noé et de ses fils, la neige se mit à tomber. Les postillons, aveuglés par ses tourbillons, ne tardèrent pas à perdre la piste et à lancer chevaux et voiture au fond d’un cloaque. Je me sentis osciller à droite et à gauche, puis je me trouvai sur le sol ou plutôt sur mon mari : la voiture venait de chavirer. Aucun de nos os ne craqua. Les postillons déchargèrent d’abord le véhicule, et tentèrent de le remettre sur ses quatre roues, en invoquant et en insultant tour à tour les saints les plus puissants du paradis. Prières perdues. Alors, sous prétexte d’aller chercher du renfort, ils sautèrent sur les chevaux et disparurent au galop. Niet ne nous avait pas faussé compagnie ; il empila piteusement les bagages les uns sur les autres et se mit, j’imagine, à composer une élégie sur la triste aventure de gens perdus au mois de mars au milieu d’une tourmente de neige.

De fait, nous eussions attendu le jour, morfondus au fond de notre carrosse, si des ouvriers employés au déblayement de la route n’étaient venus à passer. Leur village était voisin, mais nous l’avions traversé sans l’apercevoir. Des cavernes creusées sous terre jusques à quatre mètres de profondeur et auxquelles conduisaient des rampes rapides, perdues derrière des buissons chargés de givre, s’étendaient, paraît-il, sur un vaste espace. Il eût été aussi difficile d’apprécier l’importance de cette fourmilière humaine qu’il était malaisé de la découvrir pendant la nuit.

Nos sauveteurs nous guidèrent vers la maison la mieux tenue.

Une jeune femme couronnée d’un diadème de pièces d’argent prépara du thé brûlant ; les enfants, empilés sous le tandour, nous firent place à leurs côtés, et, quand enfin nos membres furent un peu dégelés, on mit à notre disposition un feutre épais, tandis que deux paysans allaient au plus vite monter la garde auprès de la berline naufragée.

Je fus réveillée par un cri strident et un jet de lumière qui éclaira subitement le centre de la toiture. Le cri avait été poussé par un veilleur de nuit chargé de déboucher au matin l’ouverture circulaire ménagée au faîte de chaque maison et d’annoncer aux villageois le retour de l’aurore. La journée s’annonçait radieuse. Nous courûmes vers la berline. Bagages et provisions étaient intacts. Bientôt arrivèrent des postillons et des chevaux ; mais, comme la veille, leurs efforts pour relever le carrosse demeurèrent infructueux. Ce fut à un attelage de bœufs que revint l’honneur d’avoir raison de la neige et des ornières. Dès lors il fallut renoncer à traîner la voiture pleine et nous empiler avec nos bagages sur un de ces traîneaux considérés naguère avec tant de mépris, tandis que Niet s’acharnait à faire marcher derrière nous la pompeuse guimbarde.

Jusqu’à Érivan le voyage fut une longue suite de stations douloureuses. Étapes faites en traîneaux, étapes exécutées dans une berline toujours prête à verser, interminables arrêts dans des maisons de poste aussi dépourvues de chevaux que de vivres, se succédèrent dix jours durant.

Il serait monotone de narrer en détail nos déceptions et nos souffrances. J’ouvrirai donc mes notes en face du premier monument iranien. Je n’ai pas encore franchi la frontière politique de l’empire du Chah in Chah, puisque le Dieu des combats a fait russe la Transcaucasie, mais je suis certainement en Perse, si j’en juge au costume, au langage des habitants, au bazar et aux édifices qui m’entourent.

mercredi 25 avril 2018

Marie-Catherine d'Aulnoy - La Belle aux cheveux d'or

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Il y avait une fois la fille d'un roi qui était si belle qu'il n'y avait rien de si beau au monde; et à cause qu'elle était si belle on la nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux étaient plus fins que de l'or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.

Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'était point marié, et qui était bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'eût point encore vue, il se prit à l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il fit faire un carrosse magnifique à son ambassadeur; il lui donna plus de cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la princesse.

Quand il eut pris congé du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux cheveux d'or ne consentît à ce qu'il souhaitait, lui faisait déjà faire de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers étaient occupés à travailler, l'ambassadeur, arrivé chez la Belle aux cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne fût pas ce jour-là de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblât pas à son gré, elle répondit à l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais qu'elle n'avait point envie de se marier.

L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu'il lui avait portés de la part du roi, car elle était fort sage, et savait bien qu'il ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons: aussi elle ne voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'épingles d'Angleterre.

Quand l'ambassadeur arriva à la grande ville du roi, où il était attendu si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle aux cheveux d'or. Le roi se mit à pleurer comme un enfant: on le consolait sans en pouvoir venir à bout.

Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil, et le mieux fait de tout le royaume: à cause de sa bonne grâce et de son esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux, qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu'il lui confiât tous les jours ses affaires.

Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il leur dit, sans y prendre garde:

—Si le roi m'avait envoyé vers la Belle aux cheveux d'or, je suis certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussitôt ces méchantes gens vont dire au roi:

—Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramenée. Considérez bien sa malice, il prétend être plus beau que vous, et qu'elle l'aurait tant aimé, qu'elle l'aurait suivi partout.

Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu'il était hors de lui.

—Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y meure de faim!

Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu'il avait dit. Ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce pauvre garçon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont il buvait un peu pour se rafraîchir, car la faim lui avait bien séché la bouche.

Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant:

—De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus fidèle que moi, je ne l'ai jamais offensé.

Le roi, par hasard, passait près de la tour, et quand il entendit la voix de celui qu'il avait tant aimé, il s'arrêta pour l'écouter, malgré ceux qui étaient avec lui, qui haïssaient Avenant et qui disaient au roi:

—À quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon?

Le roi répondit:

—Laissez-moi là, je veux l'écouter.

Ayant ouï ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre à genoux devant lui, et baisa ses pieds:

—Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?

—Tu t'es moqué de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que si je t'avais envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien amenée.

—Il est vrai, sire, répondit Avenant, que je lui aurais si bien fait connaître vos grandes qualités, que je suis persuadé qu'elle n'aurait pu s'en défendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dût être agréable.

Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite.

Après l'avoir fait souper à merveille, il l'appela dans son cabinet, et lui dit:

—Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont point rebuté; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille m'épouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras réussir.

Avenant répliqua qu'il était disposé à lui obéir en toutes choses, et qu'il partirait dès le lendemain.

—Ho! dit le roi, je veux te donner un grand équipage.

—Cela n'est point nécessaire, répondit-il; il ne me faut qu'un bon cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il était ravi de le voir sitôt prêt.

Ce fut le lundi matin qu'il prit congé du roi et de ses amis, pour aller à son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que rêver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or à épouser le roi. Il avait une écritoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque belle pensée à mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et s'asseyait sous des arbres pour écrire, afin de ne rien oublier. Un matin qu'il était parti à la petite pointe du jour, en passant dans une grande prairie, il lui vint une pensée fort jolie; il mit pied à terre, et se plaça contre des saules et des peupliers qui étaient plantés le long d'une petite rivière qui coulait au bord du pré. Après qu'il eut écrit, il regarda de tous côtés, charmé de se trouver en un si bel endroit. Il aperçut sur l'herbe une grosse carpe dorée qui bâillait et qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons, elle avait sauté si hors de l'eau, qu'elle s'était élancée sur l'herbe, où elle était près de mourir. Avenant en eut pitié; et, quoiqu'il fût jour maigre et qu'il eût pu l'emporter pour son dîner, il fut la prendre et la remit doucement dans la rivière. Dès que ma commère la carpe sent la fraîcheur de l'eau, elle commence à se réjouir, et se laisse couler jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivière:

—Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauvée; je vous le revaudrai.

Après ce petit compliment, elle s'enfonça dans l'eau; et Avenant demeura bien surpris de l'esprit et de la grande civilité de la carpe.

Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien embarrassé: ce pauvre oiseau était poursuivi par un gros aigle grand mangeur de corbeaux; il était près de l'attraper, et il l'aurait avalé comme une lentille, si Avenant n'eût éprouvé de la compassion pour cet oiseau.

—Voilà, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle raison a l'aigle de manger le corbeau?

Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flèche, puis, visant bien l'aigle, croc! il lui décoche la flèche dans le corps et le perce de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se percher sur un arbre.

—Avenant, lui dit-il, vous êtes bien généreux de m'avoir secouru, moi qui ne suis qu'un misérable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat, je vous le revaudrai.

Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'à peine son chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou désespéré.

—Ouais! dit-il, voilà un hibou bien affligé, il pourrait s'être laissé prendre dans quelque filet.

Il chercha de tous côtés, et enfin il trouva de grands filets que des oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons.

—Quelle pitié! dit-il; les hommes ne sont faits que pour s'entre-tourmenter, ou pour persécuter de pauvres animaux qui ne leur font ni tort ni dommage.

Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor; mais, revenant à tire-d'aile:

—Avenant, dit-il, il n'est pas nécessaire que je vous fasse une longue harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle parle assez d'elle-même: les chasseurs allaient venir, j'étais pris, j'étais mort sans votre secours. J'ai le cœur reconnaissant, je vous le revaudrai.

Voilà les trois plus considérables aventures qui arrivèrent à Avenant dans son voyage. Il était si pressé d'arriver, qu'il ne tarda pas à se rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y était admirable; l'on y voyait les diamants entassés comme des pierres; les beaux habits, le bonbon, l'argent; c'étaient des choses merveilleuses; et il pensait en lui-même que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son maître, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se lava le visage, mit une riche écharpe toute brodée à son cou, avec un petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait acheté en passant à Boulogne. Avenant était si bien fait, si aimable, il faisait toute chose avec tant de grâce, que, lorsqu'il se présenta à la porte du palais, tous les gardes lui firent une grande révérence; et l'on courut dire à la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus proche voisin, demandait à la voir.

Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit:

—Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il plaît à tout le monde.

—Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous l'avons vu du grenier où nous accommodions votre filasse, et tant qu'il est demeuré sous les fenêtres nous n'avons pu rien faire.

—Voilà qui est beau, répliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser à regarder les garçons! Çà, que l'on me donne ma grande robe de satin bleu brodée, et que l'on éparpille bien mes blonds cheveux; que l'on me fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers hauts et mon éventail; que l'on balaie ma chambre et mon trône: car je veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or.

Voilà toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine; elles montraient tant de hâte qu'elles s'entrecognaient et n'avançaient guère. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son trône d'or, d'ivoire, et d'ébène, qui sentait comme baume; et elle commanda à ses filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour n'étourdir personne.

On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transporté d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque parler. Néanmoins il reprit courage et fit sa harangue à merveille: il pria la princesse qu'il n'eût pas le déplaisir de s'en retourner sans elle.

—Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a un mois je fus me promener sur la rivière avec toutes mes dames; et comme l'on me servit ma collation, en ôtant mon gant je tirai de mon doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivière. Je la chérissais plus que mon royaume. Je vous laisse à juger de quelle affliction cette perte fut suivie. J'ai fait serment de n'écouter jamais aucune proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un époux ne me rapporte ma bague. Voyez à présent ce que vous avez à faire là-dessus car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me persuaderiez pas de changer de sentiment.

Avenant demeura bien étonné de cette réponse. Il lui fit une profonde révérence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'écharpe; mais elle lui répliqua qu'elle ne voulait point de présents, et qu'il songeât à ce qu'elle venait de lui dire.

Quand il fut retourné chez lui, il se coucha sans souper. Son petit chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint se mettre auprès de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de soupirer.

—Où puis-je prendre une bague tombée depuis un mois dans une grande rivière? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilité de lui obéir.

Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'écoutait, lui dit:

—Mon cher maître, je vous prie, ne désespérez point de votre bonne fortune: vous êtes trop aimable pour n'être pas heureux. Allons dès qu'il fera jour au bord de la rivière.

Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne répondit rien; mais, tout accablé de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le jour, cabriola tant qu'il l'éveilla, et lui dit:

—Mon maître, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se lève, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va insensiblement au bord de la rivière, où il se promenait son chapeau sur les yeux et ses bras croisés l'un sur l'autre, ne pensant qu'à son départ, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait:

—Avenant! Avenant!

Il regarde de tous côtés et ne voit personne; il crut rêver. Il continue sa promenade; on le rappelle:

—Avenant! Avenant!

—Qui m'appelle? dit-il.

Cabriolle, qui était fort petit, et qui regardait de près l'eau, lui répliqua:

—Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dorée que j'aperçois.

Aussitôt la grosse carpe paraît, et lui dit:

—Vous m'avez sauvé la vie dans le pré des alisiers, où je serais restée sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant, voici la bague de la Belle aux cheveux d'or.

Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commère la carpe, qu'il remercia mille fois.

Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit Cabriolle, qui était bien aise d'avoir fait venir son maître au bord de l'eau. On alla dire à la princesse qu'il demandait à la voir.

—Hélas! dit-elle, le pauvre garçon, il vient prendre congé de moi. Il a considéré que ce que je veux est impossible, et il va le dire à son maître.

On fit entrer Avenant, qui lui présenta sa bague et lui dit:

—Madame la princesse, voilà votre commandement fait; vous plaît-il recevoir le roi mon maître pour époux?

Quand elle vit sa bague où il ne manquait rien, elle resta si étonnée, qu'elle croyait rêver.

—Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favorisé de quelque fée, car naturellement cela n'est pas possible.

—Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de vous obéir.

—Puisque vous avez si bonne volonté, continua-t-elle, il faut que vous me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y a un prince, qui n'est pas éloigné d'ici, appelé Galifron, lequel s'était mis dans l'esprit de m'épouser. Il me fit déclarer son dessein avec des menaces épouvantables, que si je le refusais il désolerait mon royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un géant qui est plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un marron. Quand il va à la campagne, il porte dans ses poches de petits canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut, ceux qui sont près de lui deviennent sourds. Je lui fis répondre que je ne voulais point me marier, et qu'il m'excusât; cependant, il n'a point laissé de me persécuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses, il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tête.

Avenant demeura un peu étourdi de cette proposition. Il rêva quelque temps, puis il dit:

—Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu; mais je mourrai en homme brave.

La princesse resta bien étonnée: elle lui dit mille choses pour l'empêcher de faire cette entreprise. Cela ne servit à rien: il se retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier, monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait de ses nouvelles à ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que c'était un vrai démon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant:

—Mon cher maître, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les jambes; il baissera la tête pour me chasser, et vous le tuerez.

Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son secours ne suffirait pas.

Enfin, il arriva près du château de Galifron. Tous les chemins étaient couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangés ou mis en pièces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir à travers un bois. Sa tête dépassait les plus grands arbres, et il chantait d'une voix épouvantable: Où sont les petits enfants, Que je les croque à belles dents? Il m'en faut tant, tant et tant Que le monde n'est suffisant.

Aussitôt Avenant se mit à chanter sur le même air: Approche, voici Avenant, Qui t'arrachera les dents; Bien qu'il ne soit pas des plus grands, Pour te battre il est suffisant.

Les rimes n'étaient pas bien régulières mais il fit la chanson fort vite, et c'est même un miracle qu'il ne la fît pas plus mal, car il avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda de tous côtés, et aperçut Avenant l'épée à la main, qui lui dit deux ou trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans une colère effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait assommé du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se mettre sur le haut de sa tête, et avec son bec lui donna si juste dans les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il était comme un désespéré, frappant de tous côtés. Avenant l'évitait et lui portait de grands coups d'épée qu'il enfonçait jusqu'à la garde, et qui lui faisaient mille blessures, par où il perdit tant de sang qu'il tomba. Aussitôt Avenant lui coupa la tête, bien ravi d'avoir été si heureux; et le corbeau, qui s'était perché sur un arbre, lui dit:

—Je n'ai pas oublié le service que vous me rendîtes en tuant l'aigle qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir fait aujourd'hui.

—C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, répliqua Avenant; je demeure votre serviteur. Il monta aussitôt à cheval, chargé de l'épouvantable tête de Galifron.

Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait: «Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre», de sorte que la princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vînt apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui était arrivé; mais elle vit entrer Avenant avec la tête du géant, qui ne laissa pas de lui faire encore peur, bien qu'il n'y eût plus rien à craindre.

—Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'espère que vous ne refuserez plus le roi mon maître?

—Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne trouvez moyen, avant mon départ, de m'apporter de l'eau de la grotte ténébreuse.

«Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour. On trouve à l'entrée deux dragons qui empêchent qu'on y entre. Ils ont du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il y a une petite cave où coule la fontaine de beauté et de santé: c'est de cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai pas mon royaume sans en emporter.

—Madame, lui dit-il, vous êtes si belle que cette eau vous est bien inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la mort: je vais aller chercher ce que vous désirez, avec la certitude de n'en pouvoir revenir.

La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit avec le petit chien Cabriolle, pour aller à la grotte ténébreuse chercher de l'eau de beauté. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin disaient:

—C'est une pitié de voir un garçon si aimable aller se perdre de gaieté de cœur; il va seul à la grotte, et quand irait-il accompagné de cent braves, il n'en pourrait venir à bout. Pourquoi la princesse ne veut-elle que des choses impossibles?

Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il était bien triste.

Il arriva vers le haut d'une montagne où il s'assit pour se reposer un peu, et il laissa paître son cheval et courir Cabriolle après des mouches. Il savait que la grotte ténébreuse n'était pas loin de là, il regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aperçut un vilain rocher noir comme de l'encre, d'où sortait une grosse fumée, et au bout d'un moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule: il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait où se cacher, tant il avait peur.

Avenant, tout résolu de mourir, tira son épée, descendit avec une fiole que la Belle aux cheveux d'or lui avait donnée pour la remplir de l'eau de beauté. Il dit à son chien Cabriolle:

—C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est gardée par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon sang et porte-la à la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me coûte; et puis va trouver le roi mon maître et conte-lui mon malheur.

Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait:

—Avenant! Avenant!

Il dit:

—Qui m'appelle?

Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit:

—Vous m'avez retiré du filet des chasseurs où j'étais pris, et vous me sauvâtes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte ténébreuse; je vais vous chercher de l'eau de beauté.

Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse à penser. Avenant lui donna vite la fiole, et le hibou entra sans nul empêchement dans la grotte. En moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouchée. Avenant fut ravi, il le remercia de tout son cœur, et, remontant la montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.

Il alla droit au palais; il présenta la fiole à la Belle aux cheveux d'or, qui n'eut plus rien à dire: elle remercia Avenant, et donna ordre à tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois:

—Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point partis de mon royaume.

Mais il répondit:

—Je ne voudrais pas faire un si grand déplaisir à mon maître pour tous les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le soleil.

Enfin ils arrivèrent à la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux présents du monde. Il l'épousa avec tant de réjouissances que l'on ne parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant dans le fond de son cœur, n'était heureuse que quand elle le voyait, et elle le louait toujours.

—Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez être obligé. Il m'a donné de l'eau de beauté: je ne vieillirai jamais, je serai toujours belle.

Les envieux qui écoutaient la reine dirent au roi:

—Vous n'êtes point jaloux, et vous en avez sujet de l'être. La reine aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel autre que vous auriez envoyé n'en eût pas fait autant.

Le roi dit:

—Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains.

L'on prit Avenant, et, pour sa récompense d'avoir si bien servi le roi, on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne voyait personne que le geôlier, qui lui jetait un morceau de pain noir par un trou, et de l'eau dans une écuelle de terre. Pourtant son petit chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire toutes les nouvelles.

Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgrâce, elle se jeta aux pieds du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de prison. Mais plus elle le priait, plus il se fâchait, songeant: «C'est qu'elle l'aime», et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus; elle était bien triste.

Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-être pas assez beau; il eut envie de se frotter le visage avec de l'eau de beauté, afin que la reine l'aimât plus qu'elle ne faisait. Cette eau était dans une fiole sur le bord de la cheminée de la chambre de la reine, elle l'avait mise là pour la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant tuer une araignée avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre, qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme était l'eau de beauté; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la cheminée de la reine.

L'eau qui était dans le cabinet du roi servait à faire mourir les princes et les grands seigneurs quand ils étaient criminels; au lieu de leur couper la tête ou de les pendre, on leur frottait le visage de cette eau: ils s'endormaient, et ne se réveillaient plus. Un soir donc, le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne manqua pas de l'aller dire à Avenant, qui lui dit d'aller trouver la Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.

Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine:

—Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.

Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avait souffertes à cause d'elle et de sa grande fidélité. Elle sortit sans parler à personne, et fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le manteau royal sur les épaules, elle lui dit:

—Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon époux.

Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour maître. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits. Si par hasard un malheureux Te demande ton assistance, Ne lui refuse point un secours généreux. Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense. Quand Avenant, avec tant de bonté, Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou même, Sans être rebuté de sa laideur extrême, Il conservait la liberté! Aurait-on pu jamais pu le croire, Que ces animaux quelque jour Le conduiraient au comble de la gloire, Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour? Malgré tous les attraits d'une beauté charmante, Qui commençait pour lui de sentir des désirs, Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs, Une fidélité constante. Toutefois, sans raison, il se voit accusé: Mais quand à son bonheur il paraît plus d'obstacle, Le Ciel lui devait un miracle, Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé.

dimanche 22 avril 2018

J K Huysmans - la période décadente

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Huysmans naît le 5 février 1848 à Paris, d'un père néerlandais du nom de Godfried Huysmans, lithographe de profession, descendant d'une lignée de peintres flamands et d'une mère française, Malvina Badin, institutrice.

Il passe toute son enfance dans sa maison natale. Son père meurt alors qu'il n'a que huit ans. Peu après, sa mère se remarie a un hommes d'affaire Jules Og.

Abandonnant très tôt ses études de droit, pour commencer une vie de bohème, il préfère finalement s’orienter vers une carrière administrative. Il sera simple fonctionnaire au ministère de l'intérieur.

Parallèlement cette vie monotone, routinière, Huysmans commence une vie littéraire.

Tout d'abord défenseur du naturalisme à ses débuts, il rejoint Zola et Maupassant dans le groupe des cinq. Puis avec son célèbre roman « A rebours », il rompt avec cette école pour explorer les possibilités nouvelles offertes par le symbolisme et devient le principal représentant de l’esthétique fin de siècle.

Dans la dernière partie de sa vie, il se convertit au catholicisme, renoua avec la tradition de la littérature mystique et fut ami de l'abbé Mugnier. Huysmans quitte Paris en 1899 pour s’installer dans le petit village de Ligugé, à proximité de l’abbaye bénédictine Saint-Martin. Là, il partage la vie quotidienne des moines et se prépare à devenir oblat.

En 1901, la communauté des religieux est dissoute et Huysmans revient vivre a Paris. Atteint d’un cancer de la mâchoire, J.-K. Huysmans mourut à son domicile parisien en 1907, avant d’être inhumé au cimetière du Montparnasse.

 

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Pour la modique somme de 1€ je vous propose une compilation des textes de la période dite décadente, juste avant la conversion de l'auteur au catholicisme.

Vous trouverez donc

A rebours.

Un Dilemme.

En rade.

Avec une "Vie de Huysmans" et une dossier photographique.

 

 

dimanche 15 avril 2018

Judith Gautier - LE LIVRE DE THOT - CONTE MAGIQUE

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I

 

Le beau jeune homme courait le long du Nil, évitant les obstacles, écartant brusquement ceux qui gênaient son passage, soulevant des murmures, poursuivi quelquefois même par une injure, qu’il ne semblait pas entendre.

Il était entré à Memphis au moment où le soleil levant faisait toutes roses, au loin, les pyramides, et il suivait la berge, encombrée de marchandises, de bestiaux, de volailles, d’énormes tas de légumes et de fruits, que l’on débarquait, pour les distribuer, ensuite, aux différents marchés de la grande ville.

Le fleuve était tout bariolé de barques, de canges, de radeaux conduits par des hommes au torse nu ; et, à l’approche des débarcadères, c’était une bagarre inextricable, des disputes, des voies de fait, dans lesquelles les rames ruisselantes étaient brandies et retombaient sur les crânes. Parfois, un chargement chavirait, au milieu des imprécations et des rires.

Le jeune homme ne prenait garde à rien, léger et agile, il courait toujours, suivi de tous par des regards surpris et inquiets ; un ânier, même, qui poussait devant lui ses bêtes, chargées de peaux de chèvre pleines de vin, s’arrêta, se haussant sur les pointes, pour voir, par-dessus les têtes, si quelqu’un ne poursuivait pas ce fuyard : un voleur peut-être.

Quelqu’un le poursuivait en effet, le suivait plutôt, s’efforçant non de l’atteindre, mais de ne pas le perdre de vue. C’était un homme d’un âge déjà mûr, un peu replet, aux mains fines, au visage noble et pensif, qu’en ce moment une expression d’angoisse contractait.

Cependant, quand il eut vu celui qu’il ne quittait pas des yeux disparaître à l’angle de l’esplanade du Temple d’Isis, tout haletant, il ralentit sa marche et essuya son visage luisant de sueur dans un pan de sa robe de lin blanc. Il était sûr d’atteindre le jeune homme maintenant, et il semblait rasséréné. En effet, quand il déboucha à son tour sur la place du temple, il vit le fugitif assis sous un groupe de palmiers, le coude au genou, le front dans sa main, et si absorbé qu’il fallut le toucher à l’épaule pour attirer son attention.

— Horus, mon frère bien-aimé, pourquoi me fais-tu cette peine ?

Le jeune homme, en tressaillant, s’écria :

— Aménâa ! tu m’as suivi !

— J’avais cru deviner un projet funeste. Me suis-je trompé ?

Horus baissa la tête, silencieux.

— Tu voulais mourir ?…

— Je le veux encore ! s’écria-t-il avec véhémence, cet amour me brûle et m’étouffe, il écrase mon cœur comme si la grande pyramide pesait sur lui. Vivre ainsi, c’est mourir cent fois en un jour. Je ne peux plus. J’ai couru jusqu’au seuil du temple, pour la revoir une dernière fois, afin d’emporter son image dans la Bonne Demeure.

Ah ! méchant ! méchant ! dit Aménâa dont les yeux rougissaient de larmes, c’est ainsi que tu récompenserais toute l’affection que j’ai eue pour toi ?… N’ai-je pas été le Père et la Mère, trop tôt disparus de ce monde ? N’ai-je pas, pour égayer ta jeunesse, négligé mes plus chers travaux ? Et, pour te conquérir ce jouet d’amour dont le désir t’affolait, ne me suis-je pas privé de sommeil, plongé dans l’étude des grimoires, afin d’arracher aux dieux le secret de la puissance ?…

— Mais voilà, tu n’as pas réussi ! dit Horus en soupirant.

— Qu’en sais-tu ?

Le jeune homme se leva, les yeux pleins de flamme.

— Oh ! parle ! parle ! mon frère ! Scribe Excellent !

Aménâa le fit se rasseoir, se mit à côté de lui, le contemplant.

— Tu es prédestiné à l’amour, dit-il, la nature t’a formé pour lui de toutes les grâces, tu ne peux souffrir et vivre que par l’amour ; mais aussi, il émane de toi comme l’arôme s’exhale du lotus. Qu’elle te voie, cette princesse, si inaccessible pour toi ; que tes yeux, qui ont la couleur du lapis-lazuli vrai, se lèvent une seule fois sur les siens ; que la fleur mystérieuse de ton sourire éclose pour elle, et, j’en réponds, son cœur sautera d’un bond la distance qui la sépare de toi.

— Ton amitié pour moi t’aveugle, dit Horus, et même fût-elle clairvoyante, Tantyris serait-elle touchée par ma souffrance, elle ne pourrait que la partager. Jamais je ne passerai un jour heureux avec elle. L’atteindre seulement est impossible : je serai tué par les gardes, avant d’approcher son ombre sur les dalles.

— Tu t’approcheras d’elle sans rencontrer aucun obstacle, dit Aménâa, je réciterai sur toi… ce que je réciterai de mon grimoire, et tu seras, quelques moments, invisible, pour tout autre que pour elle.

— Ah ! mon frère, est-ce bien possible, cela ?… la voir de tout près ! boire l’air qui l’enveloppe ! entendre sa voix, peut-être !… je n’espérais pas une joie si grande avant de mourir.

— Il ne s’agit pas de mourir, dit Aménâa avec impatience, écoute bien maintenant ce que tu devras lui dire.

Mais Horus n’écoutait plus.

Des trompettes et des sistres annonçaient l’arrivée de la princesse Tantyris, fille du pharaon Ousirmari-Sotpouniri, fils du Soleil, Ramsès Miamoun, aimé d’Amonrâ ; elle venait offrir un sacrifice à Isis, la Puissante Mère.

Sur son passage, la foule courait, criant la formule de bénédiction :

— Vie ! Santé ! Force !

Mais les hérauts faisaient la place libre, devant le palanquin en bois d’ébène orné de peinture d’or, dont les brancards posaient sur les épaules de huit porteurs qui avaient les cheveux coupés en forme de calotte, selon une nouvelle mode éthiopienne, et dans lequel était assise Tantyris, pareille à une divinité.

De chaque côté, des serviteurs tenaient les hampes dorées d’écrans roses, en plumes d’ibis, et cent jeunes filles, vêtues de tuniques de gaze blanche, marchant en deux files, accompagnaient la princesse.

Des prêtres s’avancèrent, hors de l’ombre des colonnades, d’autres vinrent recevoir l’offrande pour le sacrifice : un taureau, une oie et des outres de vin.

Alors la princesse descendit et, suivie des cent jeunes filles, pénétra dans le temple.

II

 

Horus se glissa jusqu’à un des obélisques qui précédaient le parvis, n’osant pas se croire vraiment invisible ; mais, comme nul ne le remarquait, il s’avança alors sans hésiter et s’adossa à un pilier, tout près de la porte principale du temple. Là, il attendit que, sa prière finie, Tantyris, s’en retournant, passât devant lui.

Le cœur gonflé d’émotion, il se remémorait le discours que son frère Aménâa venait de lui apprendre, et, si proche du moment décisif de sa vie, il lui semblait que les minutes tantôt étaient longues comme des années, tantôt s’envolaient dans un vertige.

Les trompettes sonnèrent de nouveau, les jeunes filles sortirent du temple et la princesse, après elles, s’avança.

Horus fit un pas, s’agenouilla, lui barrant la route. Mais, à la contempler de si près, il oublia son discours, il oublia la terre et le ciel.

Elle était vêtue, par-dessus sa tunique de gaze, d’une résille en perles multicolores, coiffée d’un léger casque en plumes de pintade, et l’air, autour d’elle, s’imprégnait d’enivrantes senteurs.

— Que fais-tu là, jeune inconnu ? pourquoi m’empêches-tu de passer ? dit-elle d’une voix plus surprise que courroucée.

— Ô palme d’Amour ! s’écria-t-il en joignant les mains, ô royale jeune fille, plus superbe que l’épervier des monts du soleil ! tu as empourpré ma vie comme le vin qui se mêle à l’eau, tu l’as embaumée comme un parfum répandu sur une trame, tu la brûles comme la flamme dévore le sarment…

Tantyris se recula dans son orgueil.

— Ignores-tu qui tu outrages ? dit-elle, avec une lueur de glaive dans ses longs yeux sombres.

Comme celui qui se noie remonte sur l’eau quand il a touché le fond, Horus revint à lui, immergea de l’ivresse, et dit, tout à coup calme et lucide :

— Ce que tu es, je le sais. Toutes les richesses, tous les pouvoirs terrestres sont à toi ; et cependant, moi Horus, obscur mortel, frère bien-aimé du magicien Aménâa, je puis te donner plus encore. Aucun prince, aucun roi du monde, certes, n’oserait tenter ce que je veux tenter pour te conquérir.

Tandis qu’il parlait, toujours agenouillé, elle penchait la tête vers lui, honteuse d’éprouver un engourdissant plaisir à plonger ses regards dans ces prunelles, couleur du ciel nocturne, qui se levaient vers elle si rayonnantes.

— Qu’est-ce donc ?

— Je sais en quel lieu du monde est le Livre de Thot, le livre magique, que le Dieu a écrit de sa propre main, et qui place celui qui le possède immédiatement au-dessous des dieux. Deux formules y sont écrites. Si tu récites la première, tu charmeras le ciel, la terre, toute la nature ; si tu lis la seconde formule, tu verras tout le cycle des dieux, dans leurs formes divines, et, même si déjà tu es dans la tombe, tu pourras ranimer ta forme terrestre :

— Où donc est-il, ce livre merveilleux ? demanda Tantyris.

— Il est dans le sarcophage où repose Noferkephtah, fils du roi Minibphtah ; il l’a conquis à grand’peine, et emporté avec lui dans le tombeau. C’est là que j’irai le prendre, pour te le donner en échange de ton amour, qui vaut pour moi plus que les heures d’éternité.

— Je jure par Phtah qu’il en sera ainsi, dit-elle, apporte le livre magique, et tu seras mon époux !… Mais que de dangers ! tu périras peut-être !…

— Je descendrai dans l’Amenti ! s’écria Horus, en se relevant, je braverai toutes les épouvantes de la Région Cachée ; si je péris, mon tourment finira avec moi ; si je triomphe, je te rapporterai le trésor par lequel je serai plus fortuné qu’un Dieu.

Il s’éloigna, tournant la tête pour la voir encore, tandis qu’elle oubliait de descendre les degrés et le suivait des yeux, en se disant :

— Celui-là, certes, emporte mon cœur, et ce n’est pas le Livre de Thot que je vais attendre avec angoisse et espérance.

III

 

La nuit bleue et la scintillation des étoiles éclairaient à demi les gorges arides de la nécropole de Memphis, et, bondissant par-dessus les roches éboulées, les chacals s’enfuyaient en faisant claquer leurs mâchoires faméliques, les oreilles dressées à un bruit vivant, au milieu du silence funèbre.

Depuis bien des heures déjà, Horus et son frère Aménâa, le Scribe Excellent, erraient dans la ville des morts, lesquels, redoutant par-dessus tout la visite des vivants, cachent leurs demeures. Et ils auraient pu errer ainsi des nuits, des jours et des ans, sans découvrir jamais l’entrée du tombeau qu’ils cherchaient, si Aménâa n’avait tenu entre ses mains un bâton magique.

Ils allèrent ainsi, entre les parois crayeuses dont la pâleur blanchissait la nuit, jusqu’au moment où le bâton frissonna, et orienta sa pointe vers un quartier de rocher qui semblait s’être détaché de la montagne.

— C’est ici ! dit Aménâa.

— Hélas ! s’écria Horus, comment pourrons-nous déplacer cette énorme pierre ? Nos muscles seront rompus avant qu’elle ait seulement oscillé !

— La verge magique centuple ma force, et c’est un levier qui ne rompt pas.

Sans effort, Aménâa fit basculer le rocher et découvrit l’entrée du souterrain ; mais, dès qu’ils y eurent pénétré, le rocher retomba, refermant l’ouverture.

— Qu’importe ! s’écria Horus. Si nous nous emparons du livre miraculeux, tous les obstacles tomberont devant nous, sinon : que le tombeau nous garde !

Et, intrépide, il marcha, le premier, dans la galerie qui s’enfonçait sous la montagne.

Une pénombre étrange, blême, verdâtre et molle, régnait dans cette Région Occidentale, telle, les nuits de lune décroissante, les poissons la voient, peut-être, au fond du Nil.

Lointaine, une clameur plaintive et tendre à faire pleurer les plus cruels, soudain s’épandit dans le silence ; un lent et long hurlement, qui semblait traverser des harpes ; un appel douloureux, qui grandit, devint terrible ; puis, s’alanguissant, s’abîma dans un harmonieux sanglot.

Aménâa murmura :

— C’est Anubis l’aboyeur, le dieu lévrier, gardien des morts.

Et tous les simulacres des divinités, peints sur les parois, lentement, tournèrent leurs yeux vers les violateurs de la Bonne Demeure ; tout s’émut au cri d’alarme d’Anubis : les statues secouèrent leurs emblèmes, les éperviers battirent des ailes ; des angles de la haute salle, des femmes, levant leurs bras empennés, s’envolèrent, heurtant les voûtes, dans un effarement.

Une rumeur gronda, qui s’enflait, pareille au bruit des grandes eaux. Et les momies, rejetant le couvercle des sarcophages, se soulevaient sur une main et regardaient. Quelques-unes s’asseyaient au bord de la couche funèbre ; d’autres surgissaient du sol, et, déchirant leurs bandelettes, s’enfuyaient ; une foule bientôt tournoya, plaintive, épouvantée et menaçante.

Horus, sans hésiter, toujours avançait. Son frère l’avait rejoint, l’embrassait d’un de ses bras, le protégeait à l’aide de la verge magique.

Mais, soudain, ils eurent devant eux un lac sinistre, dont l’eau noire semblait du basalte liquide ; un lac fait de tous les venins, de tous les poisons, des fièvres et des pestilences, et sur lequel flottaient une écume livide, des vapeurs mortelles.

Alors, tous ceux que les vivants sacrilèges avaient éveillés du grand sommeil, formèrent, derrière eux, comme une muraille qui de plus en plus s’avançait, les poussant vers l’eau putride, vers l’horrible engloutissement.

Et les flots se soulevèrent sous une poussée ; Sévek, le crocodile, maître de ce lac, émergea, ouvrit sa mâchoire avide, et la tint béante devant la proie certaine.

— Ô ! Aménâa, Scribe Excellent, dit Horus, c’est ici la fin de notre espoir. Me pardonneras-tu, toi dont je cause la mort ?

Mais Aménâa se baissa, il prit une poignée de limon qu’il modela entre ses mains. Il lui donna la forme d’un rat de pharaon, l’animal redouté du crocodile. Puis il récita un grimoire sur ce rat, qui devint vivant. Alors il le jeta dans la gueule du monstre, en disant :

— Crocodile, gardien du lac, si tu ne m’obéis, ce rat, que j’ai créé, va te dévorer le cœur ! Ce que j’ordonne, voici : sois pour nous un bateau docile qui nous porte sur l’autre rive.

Sentant déjà les morsures, le crocodile s’agita, pour rejeter son ennemi ; mais, n’y pouvant parvenir, il vint se ranger le long du bord, comme un bateau docile.

Les deux frères montèrent sur le dos squameux et glissant. Ils naviguèrent sur le lac sinistre, tandis que toute la foule déçue des ombres, les voyant s’éloigner, s’agitait dans des torsions de désespoir.

Une grande clarté les attira, quand ils furent sur l’autre bord ; ils marchèrent vers elle, et voici : c’était le Livre de Thot, le Livre de toute science, qui rayonnait comme une étoile, et éclairait le tombeau.

Horus courut à lui, les mains tendues.

Mais Nopherképhtah, le possesseur du trésor, surgit alors de son lit funèbre, et dit, d’une voix lente et morte qui glaçait le cœur :

— Que viens-tu faire ?

— Je viens le prendre.

— Sache que, pour l’avoir dérobé, j’ai été privé de la durée, qui m’était due, des jours terrestres. Malheur à celui qui le possède !

— N’importe, il sera à moi.

Nopherképhtah abaissa sa main de momie, il la referma comme un étau sur le bras du jeune audacieux.

— Tu ne pourrais pas t’en emparer, dit-il, ose donc le jouer, avec moi, au cinquante-deux.

— J’oserai, dit Horus.

Alors le mort le lâcha en ricanant. Il poussa entre eux un damier. Et, au fond de la tombe, éclairés par le Livre Magique, ils jouèrent cette partie terrible.

Nopherképhtah gagna le premier coup. Aussitôt, il frappa Horus sur la tête, et le fit enfoncer, dans le sol, jusqu’aux genoux. Mais Aménâa vint se placer derrière son frère, il dirigea son jeu, et lui fit gagner le dernier coup.

— L’enjeu est à moi, s’écria Horus.

Et il porta la main sur le divin livre.

Nopherképhtah poussa un cri effrayant ; il devint furieux comme une panthère du Midi, et s’élança sur le sacrilège.

Mais Aménâa se jeta devant lui, reçut le choc et soutint la lutte.

— Prends le livre, cria-t-il à son frère, sauve-toi, emporte-le, sans plus t’inquiéter de moi.

Horus s’empara de l’éblouissant trésor, et s’enfuit, emportant avec lui toute la clarté, tandis qu’avec des soupirs rauques et des râles, le vivant combattait contre le mort, dans les ténèbres du tombeau.

IV

 

Le palais du pharaon était comme une ville dans la grande ville, une merveille parmi les splendeurs.

C’était l’heure où le roi se divertissait, égayait son cœur et son esprit, en compagnie des femmes les plus belles du monde. Et, ce jour-là, on avait choisi, pour s’y réunir, les bords d’un lac ravissant, tout fleuri de lotus, aux rives ombreuses et dont l’eau limpide était couleur d’opale, d’ambre et d’émeraude.

Sous un kiosque aux légères colonnes de bois multicolore, le pharaon était assis, ayant auprès de lui Nofirouri, la grande épouse royale, et aussi leur fille bien-aimée, Tantyris, la princesse parfaite.

Sur le lac, naviguait une barque, qui avait la forme de Pik-ho, le serpent à face étincelante, gardien de la troisième heure du jour, et les rames, en bois d’ébène garni d’or, étaient tenues et manœuvrées par vingt jeunes filles, choisies belles parmi les belles. Elles étaient vêtues de tuniques de gaze, dont la trame légère laissait voir des gorgerins d’émaux et, ceignant les flancs, des baudriers d’or, ornés de pierreries. Sur leurs têtes, fleurissaient des lotus.

Le roi prenait plaisir à voir les efforts gracieux des vingt jeunes filles, quand, toutes ensemble, elles pesaient sur les rames, puis les levaient, tout emperlées, hors de l’eau ; à contempler les beaux corps blancs, s’allonger, se pencher ; à regarder la barque filer, virer, revenir.

Mais une rumeur, tout à coup, troubla et couvrit la voix des musiques cachées, qui rythmait le mouvement des rames.

Poursuivi par les gardes, armés de lances, mais qui n’osaient pas le frapper, un homme s’élança ; et gravissant les marches du kiosque, sans s’émouvoir de la majesté royale, il vint se jeter aux pieds de Tantyris.

En reconnaissant Horus, elle poussa un léger cri, et ferma à demi les yeux. Mais le cœur du roi devenait brûlant, ses regards roulaient la mort. La princesse, avant qu’il ait pu maudire, caressante, s’appuya sur son bras et lui dit :

— Ô père ! Je t’en prie, ne dis pas de paroles funestes. Voici : j’ai juré, par Phtah, que celui-ci serait mon époux, s’il m’apportait l’Écrit Tout-Puissant, le Livre de Thot, que Nopherképhtah gardait jalousement dans le tombeau. Et vois, entre ses mains, le divin grimoire flambloie, brûle nos yeux.

Elle prit le livre, que Horus lui tendait, et le donna à Pharaon.

Le roi, tout ému et charmé, tint longtemps le livre avec respect, n’osant l’ouvrir. Puis il dit :

— Que d’abord mes Khri-Habi, les magiciens excellents, soient consultés.

Et il se fit apporter un coffret d’or pour y enfermer le trésor magique.

Pendant ce temps, les beaux fiancés, ne sachant plus dans quel lieu du monde ils se trouvaient, se regardaient avidement, dans une telle plénitude de joie, que le souvenir seul de cette joie aurait suffi à enchanter toute leur existence.

V

 

Le pharaon avait donné à Horus un palais digne d’un prince royal, avec tous les serviteurs, tous les dignitaires, soldats et richesses que ce rang exige.

Dès le lendemain, en grande pompe, on devait lui amener la divine Tantyris, l’épouse qu’il avait conquise. Et ce jour-là s’acheva au milieu des préparatifs des noces, que le roi voulait magnifiques.

Quand la nuit fut venue, la princesse, tout étourdie de bonheur, monta dans sa haute chambre, pour se reposer. Sa suivante favorite, Tméni, ce qui signifie l’hirondelle, la dévêtit, lui ôta ses parures, défit sa coiffure aux innombrables tresses, et, lorsqu’elle fut couchée, s’allongea en travers du lit, pour servir de coussin aux pieds charmants de sa maîtresse.

Trois musiciennes, jouant de la harpe, de la flûte et des crotales, exécutaient, sourdement, une mélodie languissante et douce, pour endormir la princesse ; mais, d’un geste, elle les congédia, afin de mieux entendre chanter sa rêverie, et de se laisser délicieusement rouler et bercer par les flots de son amour.

Alors, dans la salle paisible, confusément éclairée par des lampes voilées, le temps s’écoula.

Et vint l’heure funeste des cauchemars et des fantômes.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Brusquement Tantyris s’éveilla, tremblante d’angoisse.

Au dehors, un grand bruit d’orage et de tempête, à travers lequel elle croyait distinguer d’affreux cris, qui ne pouvaient être proférés par des bouches humaines.

Elle poussa du pied Tméni et voulut l’appeler, mais sa voix s’éteignit dans sa gorge.

Sous une rafale, la large fenêtre venait de s’ouvrir toute grande, et, dans les lueurs d’éclairs, une cohue d’êtres, blafards et effrayants, assiégeait l’ouverture et s’engouffrait dans la chambre. Glacée, comme morte, elle sentit qu’on l’enlevait de son lit, qu’on l’emportait à travers l’espace, et, subitement, elle perdit toute conscience d’elle-même.

VI

 

En s’éveillant, elle était encore émue par l’horrible rêve qui avait troublé son sommeil. Mais elle pensa à Horus, au jour heureux qui se levait et, en souriant, regarda autour d’elle.

Ô stupeur ! elle était couchée dans le sable, aux pieds d’un colosse de granit, et, tout alentour : le désert !…

Elle se dressa, éperdue, avec un long cri d’épouvante.

C’était donc vrai ? on l’avait arrachée de son lit, de son palais, emportée hors de la ville ? et qui cela ? des spectres !… Devenait-elle folle ? ou bien était-ce encore un rêve ?

Elle essaya de se calmer, de réfléchir :

— On va s’apercevoir de ma disparition, se disait-elle, tout sera en rumeur ; la ville entière me cherchera. Où suis-je, d’abord ?

Des degrés entaillaient le piédestal du colosse, elle les gravit et, de la hauteur, regarda.

Au loin, dans une brume fumeuse, violette, près du sol, et toute d’or sur le ciel pâle, des obélisques pointaient, des frises de temples se haussaient par-dessus les verdures et le moutonnement infini des maisons.

— C’est Memphis, la demeure de Phtah ! s’écria Tantyris, qui descendit rapidement, et se mit à marcher dans la direction de la ville.

Longtemps, longtemps, elle marcha, sous le soleil, dans le sable qui brûlait ses pieds nus, souillée de poussière, lasse, lasse à mourir. Elle atteignit enfin une route ; mais, ne sachant plus si ses pas saignants la rapprochaient ou l’éloignaient de Memphis, à bout de courage, elle se laissa tomber sur le rebord du chemin, et se mit à sangloter, la figure dans ses cheveux.

Un ânier qui passait, portant au marché deux couffes pleines de figues, s’arrêta devant elle, et lui demanda ce qu’elle avait. La princesse essuya ses larmes, reprenant espoir.

— C’est Isis qui t’envoie ! dit-elle, jette là les paniers qui chargent ton âne, et conduis-moi au palais de Pharaon. Tu seras, alors, récompensé de telle façon que tu n’auras plus jamais besoin de retourner au marché.

— Tu as bien le ton du commandement, dit le paysan, mais tu n’as guère la mine de quelqu’un qui pourrait tenir de si belles promesses. Par humanité, je te conduirai ; mais, par prudence, je ne jetterai pas mes figues.

Il prit les couffes sur son dos, installa Tantyris sur l’âne et, le guidant par la bride, se hâta vers la grande ville.

VII

 

— Voilà le palais du roi. Vie ! Santé ! Force ! dit le paysan, après avoir cheminé plus d’une heure, mais une foule énorme se presse à l’entour ; je ne puis approcher davantage.

Tantyris, pleine d’impatience, sauta à terre.

— Reviens quand tu voudras, lui cria-t-elle, dis au palais que c’est la fiancée qui t’envoie, et tu seras récompensé.

Elle s’enfuit, se glissant à travers la foule, qui faisait la haie, et elle s’élança sur la place libre, sans se soucier des huées dont on la poursuivait.

Ayant atteint le portique royal, elle voulut passer, mais les gardes la reçurent la pique haute. Brutalement ils la repoussèrent, la pourchassant, et elle serait tombée sous leurs coups, si un inconnu ne s’était jeté au-devant d’eux et ne l’avait reçue dans ses bras.

— Laissez-la, dit-il aux gardes, c’est ma sœur, elle a l’esprit égaré.

— Ne voyez-vous pas qui je suis ? criait-elle, ne reconnaissez-vous pas votre princesse royale ?

— Taisez-vous, dit l’inconnu en se penchant vers elle, on pourrait vous saisir et vous emprisonner ; alors tout serait perdu. La malédiction, qui poursuit ceux qui possèdent le Livre, pèse sur vous.

En entendant cela, Tantyris regarda celui qui lui parlait. Il avait le corps tout lacéré et meurtri, comme si une bête féroce l’avait à moitié dévoré ; mais la douceur de son regard et la noblesse de son visage inspiraient la confiance et le respect.

— Qui donc êtes-vous ? dit-elle.

— Je suis le scribe Aménâa, le frère de celui qui, par amour pour vous, est descendu dans le tombeau.

— Ah ! conduisez-moi vers lui, sauvez-moi ! s’écria-t-elle.

— Mon frère ingrat ne me connaît plus, dit-il, il m’a laissé en proie au danger le plus terrible, sans même me donner une pensée.

— Il faut lui pardonner, c’est ma faute, j’avais pris tout son cœur…

— Ma vie est à lui, dit Aménâa ; mais j’ai perdu mon pouvoir : la verge magique m’a été ravie. Horus doit maintenant, seul, subir l’épreuve. S’il triomphe, le bonheur pour vous ; sinon, perdus à jamais !… Attention ! les musiques résonnent, le cortège nuptial s’avance.

— C’est pourtant là une noce qu’on ne peut célébrer sans moi ! dit Tantyris.

— Tu le crois, eh bien ! regarde.

Et, pâle d’horreur, la princesse vit s’avancer, après les orchestres et les danseuses, portée dans une litière magnifique, une autre Tantyris, toute semblable à elle-même, merveilleusement parée et rayonnante de joie.

— Il faut que Horus choisisse entre toi et elle, dit Aménâa. S’il se trompe, tout est fini. Va, cours vers ton père, et qu’Isis vous protège !

Le pharaon, dans un char tout orné d’or, marchait à côté de la fiancée.

Tantyris se jeta au-devant des chevaux, qui, effrayés, se cabrèrent, et elle sauta dans le char, s’abattit sur la poitrine du roi.

— Père ! père ! cria-t-elle, reconnais ton sang, sauve-moi de toutes ces épouvantes. Celle-ci n’est pas ta fille, c’est un fantôme horrible, qui usurpe ma forme et prend ma place !

— Ma fille ! murmurait le roi, dans quel état !… Mais comment se peut-il ?…

Et il regardait tour à tour celle qu’il avait dans ses bras, et la fausse Tantyris, qui se penchait hors de la litière, et disait d’une voix douce et mélodieuse :

— C’est sans doute une pauvre folle ; surtout, qu’on ne la maltraite pas. Je ne veux pas de malheureux, le jour de mon bonheur.

Horus était sorti de son palais, en grand appareil, et il s’avançait au-devant de sa fiancée.

— Viens ! viens ! mon fils, s’écria le roi, voyons si l’amant sera plus clairvoyant que le père. Les Dieux sont irrités contre nous. Ils nous proposent une énigme, dont la solution, à ce que je prévois, peut être terrible. C’est à toi, je pense, de la résoudre.

Et Horus, plein d’épouvante, s’écria :

— Malheur au possesseur du Livre ! a prédit le mort à qui je l’ai ravi. Ah ! je comprends toute l’horreur de cette vengeance : si je ne devine pas juste, c’en est fait de nous !

Frémissant de crainte, le visage pâle comme l’albâtre, il regardait alternativement les deux princesses, l’une, échevelée, défaite, les yeux pleins de larmes, l’autre, triomphalement belle, sous ses parures, et qui le contemplait avec un sourire enivré.

Une angoisse étreignait toute cette foule qui regardait, les respirations s’arrêtaient dans les poitrines oppressées, un silence absolu régnait.

Le jeune homme, comme fasciné par le regard, lourd de langueur, qui pesait sur lui, sembla se décider : il fit quelques pas du côté de la litière.

Alors, se croyant perdue, Tantyris poussa un sanglot déchirant. Horus s’arrêta, en portant la main à son cœur que cette plainte avait traversé comme la lame d’un glaive.

Il courut à elle, la saisit dans ses bras, la serra sur sa poitrine avec délire, lui disant à travers ses larmes :

— C’est toi ! c’est toi ! ma bien-aimée ! Comment ai-je pu un seul instant hésiter ?

Aussitôt, celle qui était dans la litière, ouvrit la bouche à la largeur d’un grand cri : puis elle disparut, ne laissant à sa place qu’une poignée de cendres.

Alors, la foule, trépignant de joie, poussa une longue et formidable acclamation, qui monta vers le ciel, effrayant les oiseaux, et se prolongea jusqu’au moment où le roi, étendant la main, réclama le silence.

· · · · · · · · · · · · · · ·

— Qu’un sacrifice de gratitude soit offert aux Dieux, qui ont éloigné de nous le malheur, dit-il d’une voix haute, mais le Livre de Thot, voici : nul ne l’ouvrira, nul ne le lira ; qu’il soit replacé dans le tombeau de celui dont il a déjà causé la mort. Les Dieux, très bons, nous ont donné la Puissance, les Richesses, la Beauté et toutes les bonnes choses de la terre ; ils nous ont accordé, même, une grande part du ciel, puisque nous avons l’Amour. Sachons nous contenter de ces dons, et n’éveillons pas les divines colères, en portant une main audacieuse sur le voile de l’inconnu, qu’il n’est permis à nul vivant de soulever.

mardi 10 avril 2018

Isabelle Eberhardt - Le Mage

Isabelle Eberhardt est une écrivaine suisse, de parents d'origine russe, devenue française par mariage et convertie a l'Islam.

Ecrivain voyageur au caractère bien trempé, Lyautey disait d'elle : "elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal !"

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Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des porte-à-faux moisis. Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout, des petits bouquets de fleurs rouges.

Il y avait des cafés maures avec des pots de romarin et des poissons rouges flottant dans des bocaux ronds sous des lanternes en papier, des gargoulettes où trempaient des bottes de lentisque.

À côté, c’étaient des gargotes saures avec des salades humides et des olives luisantes, des étalages de confiseurs arabes avec des sucres d’orge et des pâtisseries poivrées, des fumeries de kif où on jouait du flageolet.

On frôlait des mauresques en pantalons lâches et en foulards gorge-de-pigeon ou vert Nil, des Espagnoles avec des roses de papier piquées dans leurs crinières noires.

On pouvait acheter de tout, on entendait tous les langages, tous les cris de la vie méditerranéenne, bruyante, toute en dehors, mêlée aux réticences et aux chuchotements de la vie maure.

Enfin, au fond d’une impasse, par une porte branlante, on entrait dans un patio frais, plein d’une ombre séculaire.

Un escalier de faïence usée, une autre porte : on était sur ma terrasse, étroite, dallée en damier noir et blanc, qui dominait toutes les terrasses et toutes les cours d’Alger, dévalant doucement vers le miroir moiré du port, où les grands navires à l’ancre me parlaient de voyages lointains, en cette fin d’été sereine.

Ma chambre était petite, voûtée, peinte en bleu pâle, avec des niches dans les murailles, et les solives du plafond s’assemblaient avec un art suranné, peintes en brun sombre.

Là, les bruits n’arrivaient qu’atténués, vagues, et rien n’indiquait le cours du temps, sauf les rayons obliques du soleil qui cheminaient, à travers les heures somnolentes, sur les murs anonymes d’en face.

Il faisait bon, dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans secousses, d’une âme lasse.

Le soir surtout, un silence de cloître pesait sur mon logis où personne ne venait et où on ne parlait jamais.

Pourtant, j’avais un voisin, sur une autre terrasse, en contre-bas.

Il finit par m’intriguer : il rentrait très tard, jamais avant onze heures. Au bout d’un instant, un murmure montait de sa chambre, une sorte de psalmodie basse, qui durait parfois jusqu’au jour.

Un soir de lune, comme le sommeil ne venait pas, j’allai m’accouder au vieux parapet moussu.

Alors, mon regard plongea dans la chambre de mon voisin, par la croisée ouverte : une chambre banale d’hôtel meublé, avec des meubles impersonnels et trébuchants et des poussières anciennes sur des tapisseries fanées.

Au milieu, un homme d’une cinquantaine d’années, un Européen, était debout, le front ceint d’une bandelette blanche, avec, par-dessus une chemise empesée et une cravate, une sorte de long surplis noir portant sur la poitrine un grand zodiaque brodé en fils d’argent.

Devant l’homme, sur un trépied, dans un petit fourneau arabe en argile plein de braise, des épices et du benjoin se consumaient. À la lueur incertaine d’un mince cierge de cire jaune, une fumée bleuâtre montait, toute droite du réchaud, et sur un tabouret un livre était ouvert que le nécromant consultait parfois.

Puis il reprenait sa pose, les bras étendus au-dessus du brûle-parfum, psalmodiant des paroles hébraïques.

Peu à peu, son visage pâlit, ses yeux aux prunelles verdâtres s’élargirent et un tremblement le secoua tout entier.

Ses cheveux et sa barbe se hérissèrent, sa voix se fit saccadée et rauque.

Enfin il tomba sur le vieux divan dont les ressorts grincèrent, et il resta là longtemps, longtemps les yeux clos.

… La petite fumée bleue devint plus ténue, s’évanouit. Le cierge jaune coula, s’éteignit.

L’homme en extase, en proie aux rêves inconnus, demeura immobile et muet dans les ténèbres chaudes.

Le lendemain, je m’enquis de mon voisin. Je n’appris rien que de très banal : l’homme au zodiaque et aux incantations était d’origine allemande et exerçait la profession d’accordeur de piano.

C’est tout ce que j’ai jamais su de lui.

(wikisource ici)

 

lundi 13 novembre 2017

Alfred de Musset - Les deux maitresses

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I

Croyez-vous, madame, qu’il soit possible d’être amoureux de deux personnes à la fois ? Si pareille question m’était faite, je répondrais que je n’en crois rien. C’est pourtant ce qui est arrivé à un de mes amis, dont je vous raconterai l’histoire, afin que vous en jugiez vous-même.


En général, lorsqu’il s’agit de justifier un double amour, on a d’abord recours aux contrastes. L’une était grande, l’autre petite ; l’une avait quinze ans, l’autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux femmes, qui ne se ressemblent ni d’âge, ni de figure, peuvent inspirer en même temps deux passions différentes. Je n’ai pas ce prétexte pour m’aider ici, car les deux femmes dont il s’agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L’une était mariée, il est vrai, et l’autre veuve ; l’une riche, et l’autre très pauvre ; mais elles avaient presque le même âge, et elles étaient toutes deux brunes et fort petites. Bien qu’elles ne fussent ni sœurs ni cousines, il y avait entre elles un air de famille : de grands yeux noirs, même finesse de taille ; c’étaient deux ménechmes femelles. Ne vous effrayez pas de ce mot ; il n’y aura pas de quiproquo dans ce conte.


Avant d’en dire plus de ces dames, il faut parler de notre héros. Vers 1825 environ, vivait à Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin. C’était un garçon assez singulier, et dont l’étrange manière de vivre aurait pu fournir quelque matière aux philosophes qui étudient l’homme. Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages différents. Vous l’eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit maître de la Régence. Son ton léger, son chapeau de travers, son air d’enfant prodigue en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en mémoire quelque talon rouge du temps passé. Le jour suivant, vous n’auriez vu en lui qu’un modeste étudiant de province se promenant un livre sous le bras. Aujourd’hui il roulait carrosse et jetait l’argent par les fenêtres ; demain il allait dîner à quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute chose une sorte de perfection et ne goûtait rien qui fût incomplet. Quand il s’agissait de plaisir, il voulait que tout fût plaisir, et n’était pas homme à acheter une jouissance par un moment d’ennui. S’il avait une loge au spectacle, il voulait que la voiture qui l’y menait fût douce, que le dîner eût été bon, et qu’aucune idée fâcheuse ne pût se présenter en sortant. Mais il buvait de bon cœur la piquette dans un cabaret de campagne, et se mettait à la queue pour aller au parterre. C’était alors un autre élément, et il n’y faisait pas le difficile ; mais il gardait dans ses bizarreries une sorte de logique, et s’il y avait en lui deux hommes divers, ils ne se confondaient jamais.


Ce caractère étrange provenait de deux causes : peu de fortune et un grand amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance, mais il n’y avait rien de plus dans la maison qu’une honnête médiocrité. Une douzaine de mille francs par an dépensés avec ordre et économie, ce n’est pas de quoi mourir de faim ; mais quand une famille entière vit là-dessus, ce n’est pas de quoi donner des fêtes. Toutefois, par un caprice du hasard, Valentin était né avec des goûts que peut avoir le fils d’un grand seigneur. À père avare, dit-on, fils prodigue ; à parents économes, enfants dépensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant tout le monde admire.


Valentin avait fait son droit, et était avocat sans causes, profession commune aujourd’hui. Avec l’argent qu’il avait de son père et celui qu’il gagnait de temps en temps, il pouvait être assez heureux, mais il aimait mieux tout dépenser à la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin à brin ? Beaucoup, disent-ils à la première feuille ; passablement, à la seconde, et, à la troisième, pas du tout. Ainsi faisait Valentin de ses journées ; mais le passablement n’y était pas, car il ne pouvait le souffrir.


Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d’assez triste apparence, et encombré d’armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l’enfant, à genoux sur son lit, s’en approchait avec délices. Tandis qu’on le croyait endormi, en attendant que l’heure du maître arrivât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l’angle du cadre ; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l’entouraient d’une sorte d’auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture, il faisait mille rêves ; une extase bizarre s’emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur s’épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux, fatigués de l’éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeâtre qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumière ; puis il revenait à son cadre, et recommençait de plus belle. Ce fut là, m’a-t-il dit lui-même, qu’il prit un goût passionné pour l’or et le soleil, deux excellentes choses du reste.


Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l’instinct de sa passion native. Au collège, il ne se lia qu’avec des enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d’esprit dans ses études, l’amour-propre le poussait moins qu’un certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n’avait pas, le samedi, sa place au banc d’honneur. Il achevait ses humanités et travaillait avec ardeur, lorsqu’une dame, amie de sa mère, lui fit cadeau d’une belle turquoise : au lieu d’écouter la leçon, il regardait sa bague reluire à son doigt. C’était encore l’amour de l’or tel que peut le ressentir un enfant curieux. Dès que l’enfant fut homme, ce dangereux penchant porta bientôt ses fruits.


À peine eut-il sa liberté, qu’il se jeta sans réflexion dans tous les travers d’un fils de famille. Né d’humeur gaie, insouciant de l’avenir, l’idée qu’il était pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s’en douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu’il portait lui permettait de traiter en égaux des jeunes gens qui avaient sur lui l’avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter ? Les parents de Valentin vivaient à la campagne. Sous prétexte de faire son droit, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce terrain, il était à l’aise ; mais, quand ses amis le quittaient pour monter à cheval, force lui était de rester à pied, seul et un peu désappointé. Son tailleur lui faisait crédit ; mais à quoi sert l’habit quand la poche est vide ? Les trois quarts du temps il en était là. Trop fier pour vivre en parasite, il prenait à tâche de dissimuler ses secrets motifs de sagesse, refusait dédaigneusement des parties de plaisir où il ne pouvait payer son écot, et s’étudiait à ne toucher aux riches que dans ses jours de richesse.


Ce rôle, difficilement soutenu, tomba devant la volonté paternelle ; il fallut choisir un état. Valentin entra dans une maison de banque. Le métier de commis ne lui plaisait guère, encore moins le travail quotidien. Il allait au bureau l’oreille basse ; il avait fallu renoncer aux amis en même temps qu’à la liberté ; il n’en était pas honteux, mais il s’ennuyait. Quand arrivait, comme dit André Chénier, le jour de la veine dorée, une sorte de fièvre le saisissait. Qu’il eût des dettes à payer ou quelque emplette utile à faire, la présence de l’or le troublait à tel point, qu’il en perdait la réflexion. Dès qu’il voyait briller dans ses mains un peu de ce rare métal, il sentait son cœur tressaillir, et ne pensait plus qu’à courir, s’il faisait beau. Quand je dis courir, je me trompe ; on le rencontrait, ce jour-là, dans une bonne voiture de louage, qui le menait au Rocher de Cancale ; là, étendu sur les coussins, respirant l’air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais songer à demain. Demain, pourtant, c’était l’ordinaire, il fallait redevenir commis ; mais peu lui importait, pourvu qu’à tout prix il eût satisfait son imagination. Les appointements du mois s’envolaient ainsi en un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments à rêver, et ses bons moments à réaliser ses rêves : tantôt à Paris, tantôt à la campagne, on le rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n’était pas vanité de sa part. D’ailleurs il faisait ses extravagances avec la simplicité d’un grand seigneur qui se passe un caprice. Voilà un bon commis ! direz-vous ; aussi le mit-on à la porte.


Avec la liberté et l’oisiveté revinrent des tentations de toute espèce. Quand on a beaucoup de désirs, beaucoup de jeunesse et peu d’argent, on court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d’assez grandes. Toujours poussé par sa manie de changer des rêves en réalité, il en vint à faire les plus dangereux rêves. Il lui passait, je suppose, par la tête de se rendre compte de ce que peut être la vie d’un tel qui a cent mille francs à manger par an. Voilà mon étourdi qui, toute une journée, n’en agissait ni plus ni moins que s’il eût été le personnage en question. Jugez où cela peut conduire avec un peu d’intelligence et de curiosité. Le raisonnement de Valentin sur sa manière de vivre était, du reste, assez plaisant. Il prétendait qu’à chaque créature vivante revient de droit une certaine somme de jouissance ; il comparait cette somme à une coupe pleine que les économes vident goutte à goutte, et qu’il buvait, lui, à grands traits. — Je ne compte pas les jours, disait-il, mais les plaisirs ; et le jour où je dépense vingt-cinq louis, j’ai cent quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente. Au milieu de toutes ces folies, Valentin avait dans le cœur un sentiment qui devait le préserver, c’était son affection pour sa mère. Sa mère, il est vrai, l’avait toujours gâté ; c’est un tort, dit-on, je n’en sais rien ; mais, en tout cas, c’est le meilleur et le plus naturel des torts. L’excellente femme qui avait donné la vie à Valentin fit tout au monde pour la lui rendre douce. Elle n’était pas riche, comme vous savez. Si tous les petits écus glissés en cachette dans la main de l’enfant chéri s’étaient trouvés tout à coup rassemblés, ils auraient pourtant fait une belle pile. Valentin, dans tous ses désordres, n’eut jamais d’autre frein que l’idée de ne pas rapporter un chagrin à sa mère ; mais cette idée le suivait partout. D’un autre côté, cette affection salutaire ouvrait son cœur à toutes les bonnes pensées, à tous les sentiments honnêtes. C’était pour lui la clef d’un monde qu’il n’eût peut être pas compris sans cela. Je ne sais qui a dit le premier qu’un être aimé n’est jamais malheureux ; celui là eût pu dire encore : « Qui aime sa mère n’est jamais méchant. » Quand Valentin regagnait le logis, après quelque folle équipée,


Traînant l’aile et tirant le pied, sa mère arrivait et le consolait. Qui pourrait compter les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies intérieures, par lesquels l’amitié se prouve en silence, et rend la vie douce et légère ? J’en veux citer un exemple en passant.


Un jour que l’étourdi garçon avait vidé sa bourse au jeu, il venait de rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tête dans ses mains, il se livrait à ses idées sombres. Sa mère entra, tenant un gros bouquet de roses dans un verre d’eau, qu’elle posa doucement sur la table, à côté de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en souriant : Il y en a pour quatre sous. Ce n’était pas cher, comme vous voyez ; cependant le bouquet était superbe. Valentin, resté seul, sentit le parfum frapper son cerveau excité. Je ne saurais vous dire quelle impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue, si inopinément apportée ; il pensa à la somme qu’il avait perdue, il se demanda ce qu’en aurait pu faire la main maternelle qui le consolait à si bon marché. Son cœur gonflé se fondit en larmes, et il se souvint des plaisirs du pauvre qu’il venait d’oublier.
Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers, à mesure qu’il les connut mieux. Il les aima parce qu’il aimait sa mère ; il regarda peu à peu autour de lui, et ayant un peu essayé de tout, il se trouva capable de tout sentir. Est-ce un avantage ? Je n’en puis rien dire encore. Chance de jouissance, chance de souffrance.
J’aurai l’air de faire une plaisanterie si je vous dis qu’en avançant dans la vie, Valentin devint à la fois plus sage et plus fou ; c’est pourtant la vérité pure. Une double existence se développait en lui. Si son esprit avide l’entraînait, son cœur le retenait au logis. S’enfermait-il, décidé au repos, un orgue de Barbarie, jouant une valse, passait sous la fenêtre et dérangeait tout. Sortait-il alors, et, selon sa coutume, courait-il après le plaisir, un mendiant rencontré en route, un mot touchant trouvé par hasard dans le fatras d’un drame à la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui. Prenait-il la plume, et s’asseyait-il pour travailler, sa plume distraite esquissait sur les marges d’un dossier la silhouette d’une jolie femme qu’il avait rencontrée au bal. Une bande joyeuse, réunie chez un ami, l’invitait-elle à rester à souper, il tendait son verre en riant, et buvait une copieuse rasade ; puis il fouillait dans sa poche, voyait qu’il avait oublié sa clef, qu’il réveillerait sa mère en rentrant ; il s’esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimées.
Tel était ce garçon, simple et écervelé, timide et fier, tendre et audacieux. La nature l’avait fait riche, et le hasard l’avait fait pauvre ; au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu’il y avait en lui de patience, de réflexion et de résignation ne pouvait triompher de l’amour du plaisir, et ses plus grands moments de déraison ne pouvaient entamer son cœur. Il ne lutta ni contre son cœur, ni contre le plaisir qui l’attirait. Ce fut ainsi qu’il devint double, et qu’il vécut en perpétuelle contradiction avec lui-même, comme je vous le montrais tout à l’heure. Mais c’est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh ! mon Dieu, oui ; ce n’est pas là un Romain, mais nous ne sommes pas ici à Rome[1].


Nous sommes à Paris, madame, et il est question de deux amours. Heureusement pour vous, le portrait de mes héroïnes sera plus vite fait que celui de mon héros. Tournez la page, elles vont entrer en scène.

II

Je vous ai dit que, de ces deux dames, l’une était riche et l’autre pauvre. Vous devinez déjà par quelle raison elles plurent toutes deux à Valentin. Je crois vous avoir dit aussi que l’une était mariée et l’autre veuve. La marquise de Parnes (c’est la mariée) était fille et femme de marquis. Ce qui vaut mieux, elle était fort riche ; ce qui vaut mieux encore, elle était fort libre, son mari étant en Hollande pour affaires. Elle n’avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d’un petit royaume au fond de la Chaussée-d’Antin. Ce royaume consistait en un petit hôtel, bâti avec un goût parfait entre une grande cour et un beau jardin. C’était la dernière folie du défunt beau-père, grand seigneur un peu libertin, et la maison, à dire vrai, se ressentait des goûts de son ancien maître ; elle ressemblait plutôt à ce qu’on appelait jadis une maison à parties qu’à la retraite d’une jeune femme condamnée au repos par l’absence de l’époux. Un pavillon rond, séparé de l’hôtel, occupait le milieu du jardin. Ce pavillon, qui n’avait qu’un rez-de-chaussée, n’avait aussi qu’une seule pièce, et n’était qu’un immense boudoir meublé avec un luxe raffiné. Madame de Parnes, qui habitait l’hôtel et passait pour fort sage, n’allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant quelquefois de la lumière. Compagnie excellente, dîners à l’avenant, fringants équipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon ton, voilà la maison de la marquise. D’ailleurs une éducation achevée lui avait donné mille talents ; avec tout ce qu’il faut pour plaire sans esprit, elle trouvait moyen d’en avoir ; une indispensable tante la menait partout ; quand on parlait de son mari, elle disait qu’il allait revenir ; personne ne pensait à médire d’elle.


Madame Delaunay (c’est la veuve) avait perdu son mari fort jeune ; elle vivait avec sa mère d’une modique pension obtenue à grand’peine, et à grand’peine suffisante. C’était à un troisième étage qu’il fallait monter, rue du Plat-d’Étain, pour la trouver brodant à sa fenêtre ; c’était tout ce qu’elle savait faire ; son éducation, vous le voyez, avait été fort négligée. Un petit salon était tout son domaine ; à l’heure du dîner, on y roulait la table de noyer, reléguée durant le jour dans l’antichambre. Le soir, une armoire à alcôve s’ouvrait, contenant deux lits. Du reste, une propreté soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son mari donnaient de petites soirées où elle allait, parée d’une fraîche robe d’organdi. Comme les gens sans fortune n’ont pas de saison, ces petites fêtes duraient toute l’année. Être pauvre, jeune, belle et honnête, ce n’est pas un mérite si rare qu’on le dit, mais c’est un mérite.


Quand je vous ai annoncé que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n’ai pas prétendu déclarer qu’il les aimât également toutes deux. Je pourrais me tirer d’affaire en vous disant qu’il aimait l’une et désirait l’autre ; mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, après tout, ne signifieraient rien, sinon qu’il les désirait toutes deux. J’aime mieux vous raconter simplement ce qui se passait dans son cœur.


Ce qui le fit d’abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez vilain motif, l’absence de maris dans l’une et dans l’autre. Il n’est que trop vrai qu’une apparence de facilité, quand bien même elle n’est qu’une apparence, séduit les jeunes têtes. Valentin était reçu chez madame de Parnes parce qu’elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison ; un ami l’avait présenté. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait personne, ce n’avait pas été aussi aisé. Il l’avait rencontrée à l’une de ces petites soirées dont je vous parlais tout à l’heure, car Valentin allait un peu partout ; il avait donc vu madame Delaunay, l’avait remarquée, l’avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouvé moyen de lui porter un livre nouveau qu’elle désirait lire. La première visite une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de la maison ; ainsi vont les choses. Tel qui s’étonne de la présence d’un jeune homme dans une famille que personne n’aborde, serait quelquefois bien plus étonné d’apprendre sur quel frivole prétexte il y est entré.


Vous vous étonnerez peut-être, madame, de la manière dont se prit le cœur de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l’ouvrage du hasard. Il avait, durant un hiver, vécu, selon sa coutume, assez follement, mais assez gaiement. L’été venu, comme la cigale, il se trouva au dépourvu. Les uns partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux : il y a de ces années de désertion où tout ce qu’on a d’amis disparaît ; une bouffée de vent les emporte, et on reste seul tout à coup. Si Valentin eût été plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son côté ; mais les plaisirs avaient été chers, et sa bourse vide le retenait à Paris. Regrettant son imprévoyance, aussi triste qu’on peut l’être à vingt-cinq ans, il songeait à passer l’été, et à faire, non de nécessité vertu, mais de nécessité plaisir, s’il se pouvait. Sorti un matin par une de ces belles journées où tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi, il ne trouva, en y réfléchissant, que deux endroits où il pût aller, chez madame de Parnes ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour même, et, ayant agi en gourmand, il se trouva désœuvré le lendemain. Ne pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel jour il le pourrait ; après quoi, involontairement, il repassa dans sa tête ce qu’il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues précieuses pour lui.


La ressemblance dont je vous ai parlé, et qui ne l’avait pas jusqu’alors frappé, le fit sourire d’abord. Il lui parut étrange que deux jeunes femmes dans des positions si diverses, et dont l’une ignorait l’existence de l’autre, eussent l’air d’être les deux sœurs. Il compara dans sa mémoire leurs traits, leur taille et leur esprit ; chacune des deux lui fit tour à tour moins aimer ou mieux goûter l’autre. Madame de Parnes était coquette, vive, minaudière et enjouée ; madame Delaunay était aussi tout cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et à un degré, pour ainsi dire, plus tiède. La pauvreté sans doute en était cause. Cependant les yeux de la veuve brillaient parfois d’une flamme ardente qui semblait se concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise ressemblait à une étincelle brillante, mais fugitive. — C’est bien la même femme, se disait Valentin ; c’est le même feu, voltigeant là sur un foyer joyeux, ici couvert de cendres. Peu à peu il vint aux détails ; il pensa aux blanches mains de l’une effleurant son clavier d’ivoire, aux mains un peu maigres de l’autre tombant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au pied, et il trouva bizarre que la pauvre fût la mieux chaussée : elle faisait ses guêtres elle-même. Il vit la dame de la Chaussée-d’Antin, étendue sur sa chaise longue, respirant la fraîcheur, les bras nus dès le matin. Il se demandait si madame Delaunay avait d’aussi beaux bras sous ses manches d’indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit à l’idée de voir madame Delaunay les bras nus ; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs de madame de Parnes, et à l’aiguille à tricoter que madame Delaunay plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha à retracer sur le papier la double image qui l’occupait. À force d’effacer et de tâtonner, il arriva à l’une de ces ressemblances lointaines dont la fantaisie se contente quelquefois plutôt que d’un portrait trop vrai. Dès qu’il eut obtenu cette esquisse, il s’arrêta ; à laquelle des deux ressemblait-elle davantage ? Il ne pouvait lui-même en décider ; ce fut tantôt à l’une et tantôt à l’autre, selon le caprice de sa rêverie. — Que de mystères dans le destin ! se disait-il ; qui sait, malgré les apparences, laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse ? Est-ce la plus riche ou la plus belle ? Est-ce celle qui sera la plus aimée ? Non, c’est celle qui aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s’éveillaient l’une à la place de l’autre ? Valentin se souvint du dormeur éveillé, et sans s’apercevoir qu’il rêvait lui-même en plein jour, il fit mille châteaux en Espagne, il se promit d’aller, dès le lendemain, faire ses deux visites, et d’emporter son esquisse pour en voir les défauts ; en même temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli à la robe ; les yeux étaient plus grands, le contour plus délicat. Il pensa de nouveau au pied, puis à la main, puis aux bras blancs ; il pensa encore à mille autres choses ; enfin il devint amoureux.

III

Devenir amoureux n’est pas le difficile, c’est de savoir dire qu’on l’est. Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il commença par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l’on ne pense, voulut qu’il la trouvât ce jour-là telle qu’il l’avait rêvée la veille. On était alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais coussins, sous un beau chèvrefeuille en fleur, les bras nus, vêtue d’un peignoir, ainsi pouvait paraître une nymphe aux yeux d’un berger de Virgile ; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise de Parnes. Elle le salua d’un de ces doux sourires qui coûtent si peu quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret fort éloigné d’elle. Au lieu de s’asseoir sur ce tabouret, il le prit pour se rapprocher, et comme il cherchait où se mettre : Où allez-vous donc ? demanda la marquise.


Valentin pensa que sa tête s’était échauffée outre mesure, et que la réalité indocile allait moins vite que le désir. Il s’arrêta, et, replaçant le tabouret un peu plus loin encore qu’il n’était d’abord, s’assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu’un grand laquais, à mine insolente et rébarbative, était debout devant la marquise, et lui présentait une tasse de chocolat brûlant, qu’elle se mit à avaler à petites gorgées. La présence de ce tiers, l’extrême attention que mettait la dame à ne pas se brûler les lèvres, le peu de souci qu’en revanche elle prenait du visiteur, n’étaient pas faits pour encourager. Valentin tira gravement l’esquisse qu’il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux sur madame de Parnes, il examina alternativement l’original et la copie. Elle lui demanda ce qu’il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d’œil, la marquise fronça le sourcil, comme lorsqu’on cherche une ressemblance, puis elle se pencha de côté, comme on fait lorsqu’on l’a trouvée. Elle avala le reste de sa tasse ; le laquais s’en fut, et les belles dents reparurent avec le sourire.


— C’est mieux que moi, dit-elle enfin ; vous avez fait cela de mémoire ? Comment vous y êtes-vous pris ?
Valentin répondit qu’un si beau visage n’avait pas besoin de poser pour qu’on pût le copier, et qu’il l’avait trouvé dans son cœur. La marquise fit un léger salut, et Valentin approcha son tabouret.
Tout en causant de choses indifférentes, madame de Parnes regardait le dessin.
— Je trouve, dit-elle, qu’il y a dans ce portrait une physionomie qui n’est pas la mienne. On dirait que cela ressemble à quelqu’un qui me ressemble, mais que ce n’est pas moi qu’on a voulu faire.
Valentin rougit malgré lui, et crut sentir qu’au fond de l’âme il aimait madame Delaunay ; l’observation de la marquise lui en parut un témoignage. Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa à la jeune veuve. Celle que j’aime, se dit-il, est celle à qui ce portrait ressemble le plus. Puisque mon cœur a guidé ma main, ma main m’expliquera mon cœur.
La conversation continua (il s’agissait, je crois, d’une course de chevaux qu’on avait faite au champ de Mars la veille).
— Vous êtes à une lieue, dit madame de Parnes.
Valentin se leva, s’avança vers elle.
— Voilà un beau chèvrefeuille, dit-il en passant.
La marquise étendit le bras, cassa une petite branche en fleur et la lui offrit gracieusement.
— Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c’est vraiment moi dont vous avez cherché la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous l’avez trouvée par hasard.


Par un petit mouvement de fatuité, Valentin, au lieu de prendre la branche, présenta en riant à la marquise la boutonnière de son habit, afin qu’elle y mît le bouquet elle-même ; pendant qu’elle s’y prêtait de bonne grâce, mais non sans quelque peine, il était debout, et regardait le pavillon dont je vous ai parlé, et dont une persienne était entr’ouverte. Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n’y jamais aller. Elle affectait même quelque mépris pour ce boudoir galant et recherché, qu’elle trouvait de mauvaise compagnie. Valentin crut voir cependant que les fauteuils dorés et les tentures brillantes ne souffraient pas de la poussière. Au milieu de ces meubles à forme grecque, superbes et incommodes comme tout ce qui vient de l’empire, certaine chaise longue évidemment moderne lui parut se détacher dans l’ombre. Le cœur lui battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait quelquefois de son pavillon ; car pourquoi ce fauteuil eût-il été là, sinon pour aller s’y asseoir ? Valentin saisit une des blanches mains occupées à le décorer, et la porta doucement à ses lèvres ; ce qu’en pensa la marquise, je n’en sais rien. Valentin regardait la chaise longue ; madame de Parnes regardait le dessin de Valentin ; elle ne retirait pas sa main, et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron ; une visite arrivait. Valentin lâcha la main de la marquise, et (chose assez singulière) elle ferma brusquement la persienne.


La visite entrée, Valentin fut un peu embarrassé ; car il vit que la marquise cachait son esquisse, comme par mégarde, en jetant son mouchoir dessus. Ce n’était pas là son compte : il prit le parti le plus court, il souleva le mouchoir et s’empara du papier ; madame de Parnes fit un léger signe d’étonnement.
— Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut ; permettez-moi d’emporter cela.
Elle n’insista pas, et il s’en fut avec.
Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie, sa mère était assise près d’elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques fleurs sur sa croisée. Son costume, toujours le même, était de couleur sombre, car elle n’avait pas de robe du matin ; tout superflu est signe de richesse. Une velléité de fausse élégance lui faisait porter cependant des boucles d’oreille de mauvais goût et une chaîne de chrysocale. Ajoutez à cela des cheveux en désordre et l’apparence d’une fatigue habituelle ; vous conviendrez que le premier coup d’œil ne lui rendait pas en ce moment la comparaison favorable.
Valentin n’osa pas, en présence de la mère, montrer le dessin qu’il apportait. Mais lorsque trois heures sonnèrent, la vieille dame, qui n’avait pas de servante, sortit pour préparer son dîner. C’était l’instant qu’attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et tenta sa seconde épreuve. La veuve n’avait pas grande finesse, elle ne se reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit obligé de lui expliquer que c’était elle qu’il avait voulu faire. Elle en parut d’abord étonnée, puis enchantée, et, croyant simplement que c’était un cadeau que Valentin lui offrait, elle alla décrocher un petit cadre en bois blanc à la cheminée, en ôta un affreux portrait de Napoléon qui y jaunissait depuis 1810, et se disposa à y mettre le sien.


Valentin commença par la laisser faire ; il ne pouvait se résoudre à gâter ce mouvement de joie naïve. Cependant l’idée que madame de Parnes lui redemanderait sans doute son dessin le chagrinait visiblement ; madame Delaunay, qui s’en aperçut, crut avoir commis une indiscrétion ; elle s’arrêta embarrassée, tenant son cadre et ne sachant qu’en faire. Valentin, qui, de son côté, sentait qu’il avait fait une sottise en montrant ce portrait qu’il ne voulait pas donner, cherchait en vain à sortir d’embarras. Après quelques instants de gêne et d’hésitation, le cadre et le papier restèrent sur la table, à côté du Napoléon détrôné, et madame Delaunay reprit son ouvrage.


— Je voudrais, dit enfin Valentin, qu’avant de vous laisser cette petite ébauche, il me fût permis d’en faire une copie.
— Je crois que je ne suis qu’une étourdie, répondit la veuve. Gardez ce dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre, ni de le montrer à vos amis.
— Certainement non ; mais c’est pour moi que je l’ai fait, et je ne voudrais pas le perdre entièrement.
— À quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m’assurez que vous ne le montrerez pas ?
— Il me servira à vous voir, madame, et à parler quelquefois à votre image de ce que je n’ose vous dire à vous-même.
Quoique cette phrase, à la rigueur, ne fût qu’une galanterie, le ton dont elle était prononcée fit lever les yeux à la veuve. Elle jeta sur le jeune homme un regard, non pas sévère, mais sérieux ; ce regard troubla Valentin, déjà ému de ses propres paroles ; il roula l’esquisse et allait la remettre dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains d’un air de raillerie timide. Il se mit à rire, et à son tour s’empara lestement du papier.
— Et de quel droit, madame, m’ôteriez-vous ma propriété ? Est-ce que cela ne m’appartient pas ?
— Non, dit-elle assez sèchement ; personne n’a le droit de faire un portrait sans le consentement du modèle.
Elle s’était rassise à ce mot, et Valentin, la voyant un peu agitée, s’approcha d’elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d’avoir laissé voir le plaisir qu’elle avait d’abord ressenti, soit désappointement, soit impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l’avait pas fait trembler pour cela, prit, sans autre réflexion, celle de la veuve. Elle le regarda d’un air stupéfait, car c’était la première fois qu’il arrivait à Valentin d’être si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s’incliner et approcher ses lèvres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans résistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extrême douceur :
— Mon cher monsieur, ma mère a besoin de moi ; je suis fâchée de vous quitter.


Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la retenir et sans attendre sa réponse. Il se sentit fort inquiet, il eut peur de l’avoir blessée ; il ne pouvait se décider à s’en aller, et restait debout, attendant qu’elle revînt. Ce fut la mère qui reparut, et il craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui coûtât cher ; il n’en fut rien : la bonne dame, de l’air le plus riant, venait lui tenir compagnie pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir à son petit bal. Il voulut attendre encore quelque temps, espérant toujours que la belle boudeuse allait pardonner : mais la robe était, à ce qu’il paraît, fort ample ; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaître son sort.


Rentré chez lui, notre étourdi ne se trouva pourtant pas trop mécontent de sa journée. Il repassa peu à peu dans sa tête toutes les circonstances de ses deux visites ; comme un chasseur qui a lancé le cerf, et qui calcule ses embuscades, ainsi l’amoureux calcule ses chances et raisonne sa fantaisie. La modestie n’était pas le défaut de Valentin. Il commença par convenir avec lui-même que la marquise lui appartenait. En effet, il n’y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de sévérité ni de résistance. Il fit cependant réflexion que, par cette raison même, il pouvait bien n’y avoir eu qu’une ombre légère de coquetterie. Il y a de très belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le pape laisse baiser sa mule : c’est une formalité charitable ; tant mieux pour ceux qu’elle mène en paradis. Valentin se dit que la pruderie de la veuve promettait peut-être plus, au fond, que le laisser-aller de la marquise. Madame Delaunay après tout, n’avait pas été bien rigide. Elle avait doucement retiré sa main, et s’en était allée repasser sa robe. En pensant à cette robe, Valentin pensa au petit bal : c’était le soir même ; il se promit d’y aller.


Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son imagination s’exaltait. C’était la veuve qu’il allait voir, c’était à elle qu’il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid, qu’il avait gagné dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille était un méchant paysage à l’aquarelle, sous verre, et assez bien monté. Il remplaça adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parnes ; je me trompe, je veux dire de madame Delaunay. Cela fait, il mit ce portefeuille en poche, se promettant de le tirer à propos et de le faire voir à sa future conquête. — Que dira-t-elle ? se demanda-t-il. Et que répondrai-je ? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents quelques-unes de ces phrases préparées d’avance qu’on apprend par cœur et qu’on ne dit jamais, il lui vint l’idée beaucoup plus simple d’écrire une déclaration en forme, et de la donner à la veuve.


Le voilà écrivant ; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien le cœur s’émeut durant ces instants où l’on cède à la tentation de fixer sur le papier un sentiment peut-être fugitif : il est doux, il est dangereux, madame, d’oser dire qu’on aime. La première page qu’écrivit Valentin était un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s’y trouvaient à leur place, les alinéas bien marqués, toutes choses qui prouvent peu d’amour. La seconde page était déjà moins correcte ; les lignes se pressaient à la troisième, et la quatrième, il faut en convenir, était pleine de fautes d’orthographe.


Comment vous dire l’étrange pensée qui s’empara de Valentin tandis qu’il cachetait sa lettre ? C’était pour la veuve qu’il l’avait écrite, c’était à elle qu’il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes et de ses désirs ; au moment d’y mettre l’adresse, il s’aperçut, en se relisant, qu’aucun détail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et il ne put s’empêcher de sourire à l’idée de l’envoyer à madame de Parnes. Peut être y eut-il, à son insu, un motif caché qui le porta à exécuter cette idée bizarre. Il se sentait, au fond du cœur, incapable d’écrire une pareille lettre pour la marquise, et son cœur lui disait en même temps que, lorsqu’il voudrait, il en pourrait récrire une autre à madame Delaunay. Il profita donc de l’occasion, et envoya, sans plus tarder, la déclaration faite pour la veuve à l’hôtel de la Chaussée-d’Antin.

IV

C’était chez un ancien notaire, nommé M. des Andelys, qu’avait lieu la petite réunion où Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il la trouva, comme il l’espérait, plus belle et plus coquette que jamais. Malgré la chaîne et les boucles d’oreilles, sa toilette était presque simple ; un simple nœud de ruban de couleur changeante accompagnait son joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et mignonne. J’ai dit qu’elle était fort petite, brune, et qu’elle avait de grands yeux ; elle était aussi un peu maigre, et différait en cela de madame de Parnes, dont l’embonpoint montrait les plus belles formes enveloppées d’un réseau d’albâtre. Pour me servir d’une expression d’atelier, qui rendra ici ma pensée, l’ensemble de madame Delaunay était bien fondu, c’est-à-dire que rien ne tranchait en elle : ses cheveux n’étaient pas très noirs, et son teint n’était pas très blanc ; elle avait l’air d’une petite créole. Madame de Parnes, au contraire, était comme peinte ; une légère pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux étincelants ; rien n’était plus admirable que ses épais cheveux noirs couronnant ses belles épaules. Mais je vois que je fais comme mon héros ; je pense à l’une quand il faut parler de l’autre ; souvenons-nous que la marquise n’allait point à des soirées de notaire.


Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un je suis engagée bien sec fut toute la réponse qu’il obtint. Notre étourdi, qui s’y attendait, feignit de n’avoir pas entendu, et répondit : Je vous remercie. Il fit quelques pas là-dessus, et madame Delaunay courut après lui pour lui dire qu’il se trompait. — En ce cas, demanda-t-il aussitôt, quelle contredanse me donnerez-vous ? Elle rougit, et n’osant refuser, feuilletant un petit livre de bal où ses danseurs étaient inscrits : Ce livret me trompe, dit-elle en hésitant ; il y a une quantité de noms que je n’ai pas encore effacés, et qui me troublent la mémoire. C’était bien le cas de tirer le portefeuille à portrait, Valentin n’y manqua pas. — Tenez, dit-il, écrivez mon nom sur la première page de cet album. Il me sera plus cher encore.


Madame Delaunay se reconnut cette fois : elle prit le portefeuille, regarda son portrait, et écrivit à la première page le nom de Valentin ; après quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement : — Il faut que je vous parle, j’ai deux mots nécessaires à vous dire ; mais je ne puis pas danser avec vous.
Elle passa alors dans une chambre voisine où l’on jouait, et Valentin la suivit. Elle paraissait excessivement embarrassée. — Ce que j’ai à vous demander, dit-elle, va peut-être vous sembler très ridicule, et je sens moi-même que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m’avez fait une visite ce matin, et vous m’avez… pris la main, ajouta-t-elle timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer que si peu de chose ne fâche personne et ne signifie rien. Dans le grand monde, dans celui où vous vivez, ce n’est qu’une simple politesse ; cependant nous nous trouvions seuls, et vous n’arriviez ni ne partiez ; vous conviendrez, ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-être par amitié pour moi…


Elle s’arrêta, moitié par crainte et moitié par ennui de l’effort qu’elle faisait. Valentin, à qui ce préambule causait une frayeur mortelle, attendait qu’elle continuât, lorsqu’une idée subite lui traversa l’esprit. Il ne réfléchit pas à ce qu’il faisait, et, cédant à un premier mouvement, il s’écria :
— Votre mère l’a vu ?
— Non, répondit la veuve avec dignité ; non, monsieur, ma mère n’a rien vu. Comme elle achevait ces mots, la contredanse commença, son danseur vint la chercher et elle disparut dans la foule.
Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire, que la contredanse fût finie. Ce moment désiré arriva enfin ; mais madame Delaunay retourna à sa place, et, quoi qu’il fît pour l’approcher, il ne put lui parler. Elle ne semblait pas hésiter sur ce qui lui restait à dire, mais penser comment elle le dirait. Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au même résultat : Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. Une pareille défense, cependant, sur un aussi léger prétexte, le révoltait. Il y trouvait plus que du ridicule ; il y voyait ou une sévérité déplacée, ou une fausse vertu prompte à se faire valoir. — C’est une bégueule ou une coquette, se dit-il. Voilà, madame, comme on juge à vingt-cinq ans.


Madame Delaunay comprenait parfaitement ce qui se passait dans la tête du jeune homme. Elle l’avait bien un peu prévu ; mais, en le voyant, elle perdait courage. Son intention n’était pas tout à fait de défendre sa porte à Valentin ; mais, tout en n’ayant guère d’esprit, elle avait beaucoup de cœur, et elle avait vu clairement, le matin, qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie, et qu’elle allait être attaquée. Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l’approche du combat. La plupart d’entre elles s’y exposent ou parce qu’elles se sentent sur leurs gardes, ou parce qu’elles prennent plaisir au danger. Les escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles savent se défendre, et ont, quand elles veulent, l’occasion de se distraire. Mais madame Delaunay était trop occupée, trop sédentaire, elle voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d’aiguille, qui laissent rêver et font quelquefois rêver ; elle était trop pauvre, en un mot, pour se laisser baiser la main. Non pas qu’aujourd’hui elle se crût en péril ; mais qu’allait-il arriver demain, si Valentin lui parlait d’amour, et si, après-demain, elle lui fermait sa maison, et si, le jour suivant, elle s’en repentait ? L’ouvrage irait-il pendant ce temps-là ? Y aurait-il le soir le nombre de points voulu ? (Je vous expliquerai ceci plus tard.) Mais qu’allait-on dire, en tout cas ? Une femme qui vit presque seule est bien plus exposée qu’une autre. Ne doit-elle pas être plus sévère ? Madame Delaunay se disait qu’au risque d’être ridicule, il fallait éloigner Valentin avant que son repos ne fût troublé. Elle voulait donc parler, mais elle était femme, et il était là ; le droit de présence est le plus fort de tous, et le plus difficile à combattre.


Dans un moment où tous les motifs que je viens d’indiquer brièvement se représentaient à elle avec force, elle se leva. Valentin était en face d’elle, et leurs regards se rencontrèrent ; depuis une heure, le jeune homme réfléchissait, seul, à l’écart, et lisait aussi de son côté dans les grands yeux de madame Delaunay chaque pensée qui l’agitait. À sa première impatience avait succédé la tristesse. Il se demandait si en effet c’était là une prude ou une coquette ; et plus il cherchait dans ses souvenirs, plus il examinait le visage timide et pensif qu’il avait devant lui, plus il se sentait saisi d’un certain respect. Il se disait que son étourderie était peut-être plus grave qu’il ne l’avait cru. Quand madame Delaunay vint à lui, il savait ce qu’elle allait lui demander. Il voulait lui en éviter la peine ; mais il la trouva trop belle et trop émue, et il aima mieux la laisser parler.


Ce ne fut pas sans trouble qu’elle s’y décida, et qu’elle en vint à tout expliquer. La fierté féminine, en cette circonstance, avait une rude atteinte à subir. Il fallait avouer qu’on était sensible, et cependant ne pas le laisser voir ; il fallait dire qu’on avait tout compris, et cependant paraître ne rien comprendre. Il fallait dire enfin qu’on avait peur, dernier mot que prononce une femme ; et la cause de cette crainte était si légère ! Dès ses premières paroles, madame Delaunay sentit qu’il n’y avait pour elle qu’un moyen de n’être ni faible, ni prude, ni coquette, ni ridicule, c’était d’être vraie. Elle parla donc ; et tout son discours pouvait se réduire à cette phrase : Éloignez-vous ; j’ai peur de vous aimer.


Quand elle se tut, Valentin la regarda à la fois avec étonnement, avec chagrin et avec un inexprimable plaisir. Je ne sais quel orgueil le saisissait ; il y a toujours de la joie à se sentir battre le cœur. Il ouvrait les lèvres pour répondre, et cent réponses lui venaient en même temps ; il s’enivrait de son émotion et de la présence d’une femme qui osait lui parler ainsi. Il voulait lui dire qu’il l’aimait, il voulait lui promettre de lui obéir, il voulait lui jurer de ne la jamais quitter, il voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine ; enfin mille idées contradictoires, mille tourments et mille délices lui traversaient l’esprit, et, au milieu de tout cela, il était sur le point de s’écrier malgré lui : Mais vous m’aimez !


Pendant toutes ces hésitations, on dansait un galop dans le salon : c’était la mode en 1825 ; quelques groupes s’étaient lancés et faisaient le tour de l’appartement ; la veuve se leva ; elle attendait toujours la réponse du jeune homme. Une singulière tentation s’empara de lui, en voyant passer la joyeuse promenade. — Eh bien ! oui, dit-il, je vous le jure, vous me voyez pour la dernière fois. En parlant ainsi, il entoura de son bras la taille de madame Delaunay. Ses yeux semblaient dire : Cette fois encore soyons amis, imitons-les. Elle se laissa entraîner en silence, et bientôt, comme deux oiseaux, ils s’envolèrent au bruit de la musique.


Il était tard, et le salon était presque vide ; les tables de jeu étaient encore garnies ; mais il faut savoir que la salle à manger du notaire faisait un retour sur l’appartement, et qu’elle se trouvait alors complètement déserte. Les galopeurs n’allaient pas plus loin ; ils tournaient autour de la table, puis revenaient au salon. Il arriva que, lorsque Valentin et madame Delaunay passèrent à leur tour dans cette salle à manger, aucun danseur ne les suivait ; ils se trouvèrent donc tout à coup seuls au milieu du bal. Un regard rapide, jeté en arrière, convainquit Valentin qu’aucune glace, aucune porte ne pouvait le trahir ; il serra la jeune veuve sur son cœur, et, sans lui dire une parole, posa ses lèvres sur son épaule nue.


Le moindre cri échappé à madame Delaunay aurait causé un affreux scandale. Heureusement pour l’étourdi, sa danseuse se montra prudente ; mais elle ne put se montrer brave en même temps, et elle serait tombée s’il ne l’avait retenue. Il la retint donc, et, en entrant au salon, elle s’arrêta, appuyée sur son bras, pouvant à peine respirer. Que n’eût-il pas donné pour pouvoir compter les battements de ce cœur tremblant ! Mais la musique cessait ; il fallut partir, et, quoi qu’il pût dire à madame Delaunay, elle ne voulut point lui répondre.

V

Notre héros ne s’était point trompé lorsqu’il avait craint de compter trop vite sur l’indolence de la marquise. Il était encore, le lendemain, entre la veille et le sommeil, lorsqu’on lui apporta un billet à peu près conçu ainsi :


« Monsieur, je ne sais qui vous a donné le droit de m’écrire dans de pareils termes. Si ce n’est pas une méprise, c’est une gageure ou une impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut pas m’être adressée. »


Encore tout plein d’un souvenir plus vif, Valentin se souvenait à peine de sa déclaration envoyée à madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le billet avant d’en comprendre clairement le sens. Il en fut d’abord assez honteux, et cherchait vainement quelle réponse il pouvait y faire. En se levant et se frottant les yeux, ses idées devinrent plus nettes. Il lui sembla que ce langage n’était pas celui d’une femme offensée. Ce n’était pas ainsi que s’était exprimée madame Delaunay. Il relut la lettre qu’on lui renvoyait, il n’y trouva rien qui méritât tant de colère ; cette lettre était passionnée, folle peut-être, mais sincère et respectueuse. Il jeta le billet sur sa table et se promit de n’y plus penser.


De pareilles promesses ne se tiennent guère ; il n’y aurait peut-être plus pensé, en effet, si le billet, au lieu d’être sévère, eût été tendre ou seulement poli, car la soirée de la veille avait laissé dans l’âme du jeune homme une trace profonde. Mais la colère est contagieuse : Valentin commença par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise ; puis il le déchira et le jeta à terre ; puis il brûla sa déclaration ; puis il s’habilla et se promena à grands pas par la chambre ; puis il demanda à déjeuner, et ne put ni boire ni manger ; puis enfin, il prit son chapeau, et s’en fut chez madame de Parnes.


On lui dit qu’elle était sortie ; voulant savoir si c’était vrai, il répondit : C’est bon, je le sais, et traversa lestement la cour. Le portier courait après lui, lorsqu’il rencontra la femme de chambre. Il aborda celle-ci, la prit à l’écart, et, sans autre préambule, lui mit un louis dans la main. Madame de Parnes était chez elle ; il fut convenu avec la servante que personne n’aurait vu Valentin, et qu’on l’aurait laissé passer par mégarde. Il entra là-dessus, traversa le salon, et trouva la marquise seule dans sa chambre à coucher.


Elle lui parut, s’il faut tout dire, beaucoup moins en colère que son billet. Elle lui fit pourtant, vous vous y attendez, des reproches de sa conduite, et lui demanda fort sèchement par quel hasard il entrait ainsi. Il répondit d’un air naturel qu’il n’avait point rencontré de domestique pour se faire annoncer, et qu’il venait offrir, en toute humilité, les très humbles excuses de sa conduite.
— Et quelles excuses en pouvez-vous donner ? demanda madame de Parnes.


Le mot de méprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard à la mémoire de Valentin ; il lui sembla plaisant de prendre ce prétexte, et de dire ainsi la vérité. Il répondit donc que la lettre insolente dont se plaignait la marquise n’avait pas été écrite pour elle, et qu’elle lui avait été apportée par erreur. Persuader une pareille affaire n’était pas facile, comme bien vous pensez. Comment peut-on écrire un nom et une adresse par méprise ? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle raison madame de Parnes crut ou feignit de croire à ce que Valentin lui disait. Il lui raconta, du reste, plus sincèrement qu’elle ne le pensait, qu’il était amoureux d’une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le plus singulier, ressemblait beaucoup à madame la marquise, qu’il la voyait souvent, qu’il l’avait vue la veille ; il dit, en un mot, tout ce qu’il pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits détails que vous devinerez.


Il n’est pas sans exemple qu’un amoureux novice se serve de fables de ce genre pour déguiser sa passion. Dire à une femme qu’on en aime une autre qui lui est semblable en tout point, c’est à la rigueur un moyen romanesque qui peut donner le droit de parler d’amour ; mais il faut, je crois, pour cela, que la personne auprès de laquelle on emploie de pareils stratagèmes y mette un peu de bonne volonté : fut-ce ainsi que la marquise l’entendit ? je l’ignore. La vanité blessée plutôt que l’amour avait amené Valentin ; plutôt que l’amour la vanité flattée apaisa madame de Parnes ; elle en vint même à faire au jeune homme quelques questions sur sa veuve ; elle s’étonnait de la ressemblance dont il lui parlait ; elle serait, disait-elle, curieuse d’en juger par ses yeux. — Quel est son âge ? demandait-elle ; est-elle plus petite ou plus grande que moi ? a-t-elle de l’esprit ? où va-t-elle ? est-ce que je ne la connais pas ?
À toutes ces demandes, Valentin répondait, autant que possible, la vérité. Cette sincérité de sa part avait, à chaque mot, l’air d’une flatterie détournée. — Elle n’est ni plus grande ni plus petite que vous, disait-il ; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. La conversation, sur ce ton, ne déplaisait pas à la marquise. Tout en écoutant d’un air détaché, elle se mirait du coin de l’œil. À dire vrai, ce petit manège choquait horriblement Valentin ; il ne pouvait comprendre cette demi-vertu ni cette demi-hypocrisie d’une femme qui se fâchait d’une parole franche, et qui s’en laissait conter à travers une gaze. En voyant les œillades que la marquise se renvoyait à elle-même dans la glace, il se sentait l’envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre ainsi sa revanche complète sur le billet qu’il avait reçu.


Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise humeur du jeune homme. Elle lui demanda d’un air railleur s’il ne pouvait du moins lui dire le nom de baptême de sa veuve. — Elle s’appelle Julie, répliqua-t-il sur-le-champ. Il y avait dans cette réponse si peu d’hésitation et tant de netteté, que madame de Parnes en fut frappée. — C’est un assez joli nom, dit-elle ; et la conversation tomba tout à coup.


Il arriva alors une chose peut-être difficile à expliquer et peut-être aisée à comprendre. Dès que la marquise crut sérieusement que cette déclaration qui l’avait choquée n’était réellement pas pour elle, elle en parut surprise et presque blessée. Soit que la légèreté de Valentin lui semblât trop forte, s’il en aimait une autre, soit qu’elle regrettât d’avoir montré de la colère mal à propos, elle devint rêveuse, et, ce qui est étrange, en même temps irritée et coquette. Elle voulut revenir sur son pardon, et, tout en cherchant querelle à Valentin, elle s’assit à sa toilette ; elle dénoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha ; elle prit un peigne, sa coiffure semblait lui déplaire ; elle refaisait une boucle d’un côté, en retranchait une de l’autre ; comme elle arrangeait son chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui couvrit les épaules.


— Voulez-vous que je sonne ? demanda Valentin ; avez-vous besoin de votre femme de chambre ?
— Ce n’est pas la peine, répondit la marquise, qui releva d’une main impatiente ses cheveux déroulés, et y enfonça son peigne. Je ne sais ce que font mes domestiques : il faut qu’ils soient tous sortis, car j’avais défendu ce matin qu’on laissât entrer personne.
— En ce cas, dit Valentin, j’ai commis une indiscrétion, je me retire.
Il fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en effet, quand la marquise, qui tournait le dos, et apparemment n’avait pas entendu sa réponse, lui dit :
— Donnez-moi une boîte qui est sur la cheminée.
Il obéit ; elle prit des épingles dans la boîte et rajusta sa coiffure.
— À propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait ?
— Je ne sais où il est, répondit Valentin ; mais je le retrouverai, et, si vous le permettez, je vous le donnerai lorsque je l’aurai retouché.
Un domestique vint, apportant une lettre à laquelle il fallait une réponse. La marquise se mit à écrire ; Valentin se leva et entra dans le jardin. En passant près du pavillon, il vit que la porte en était ouverte ; la femme de chambre qu’il avait rencontrée en arrivant y essuyait les meubles ; il entra, curieux d’examiner de près ce mystérieux boudoir qu’on disait délaissé. En le voyant, la servante se mit à rire avec cet air de protection que prend tout laquais après une confidence. C’était une fille jeune et assez jolie ; il s’approcha d’elle délibérément et se jeta sur un fauteuil.
— Est-ce que votre maîtresse ne vient pas quelquefois ici ? demanda-t-il d’un air distrait.
La soubrette semblait hésiter à répondre ; elle continuait à ranger ; en passant devant la chaise longue de forme moderne, dont je vous ai, je crois, parlé, elle dit à demi-voix :
— Voilà le fauteuil de madame.
— Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu’elle ne vient jamais ?
— Monsieur, répondit la servante, c’est que l’ancien marquis, ne vous déplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. Il a mauvais renom dans le quartier ; quand on y entend du tapage, on dit : C’est le pavillon de Parnes ; et voilà pourquoi madame s’en défend.
— Et qu’y vient faire madame ? demanda encore Valentin.
Pour toute réponse, la soubrette haussa légèrement les épaules, comme pour dire : Pas grand mal.
Valentin regarda par la fenêtre si la marquise écrivait encore. Il avait mis, tout en causant, la main dans la poche de son gilet ; le hasard voulut que dans ce moment il fût dans la veine dorée ; un caprice de curiosité lui passa par la tête ; il tira un double louis neuf qui reluisait merveilleusement au soleil, et dit à la soubrette :
— Cachez-moi ici.
D’après ce qui s’était passé, la soubrette croyait que Valentin n’était pas mal vu de sa maîtresse. Pour entrer d’autorité chez une femme, il faut une certaine assurance d’en être bien reçu, et quand, après avoir forcé sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques savent qu’en penser. Cependant la proposition était hardie : se cacher pour surprendre les gens, c’est une idée d’amoureux et non une idée d’amant ; le double louis, quelque beau qu’il fût, ne pouvait lutter avec la crainte d’être chassée. — Mais, après tout, pensa la servante, quand on est aussi amoureux, on est bien près de devenir amant. Qui sait ? au lieu d’être chassée, je serai peut-être remerciée. Elle prit donc le double louis en soupirant, et montra en riant à Valentin un vaste placard où il se jeta.
— Où êtes-vous donc ? demandait la marquise qui venait de descendre dans le jardin.
La servante répondit que Valentin était sorti par le petit salon. Madame de Parnes regarda de côté et d’autre, comme pour s’assurer qu’il était parti ; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup d’œil, et s’en fut après avoir fermé la porte à clef.


Vous trouverez peut-être, madame, que je vous fais un conte invraisemblable. Je connais des gens d’esprit, dans ce siècle de prose, qui soutiendraient très gravement que de pareilles choses ne sont pas possibles, et que, depuis la Révolution, on ne se cache plus dans un pavillon. Il n’y a qu’une réponse à faire à ces incrédules : c’est qu’ils ont sans doute oublié le temps où ils étaient amoureux.


Dès que Valentin se trouva seul, il lui vint l’idée très naturelle qu’il allait peut-être passer là une journée. Quand sa curiosité fut satisfaite, et après qu’il eut examiné à loisir le lustre, les rideaux et les consoles, il se trouva avec un grand appétit vis-à-vis d’un sucrier et d’une carafe.


Je vous ai dit que le billet du matin l’avait empêché de déjeuner ; mais il n’avait, en ce moment, aucun motif pour ne pas dîner. Il avala deux ou trois morceaux de sucre, et se souvint d’un vieux paysan à qui on demandait s’il aimait les femmes. — J’aime assez une belle fille, répondit le brave homme, mais j’aime mieux une bonne côtelette. Valentin pensait aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait été témoin ; et, à la vue d’une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre, il aurait volontiers évoqué le spectre des petits soupers du défunt marquis. — Qu’on serait bien ici, se disait-il, par une soirée ou par une nuit d’été, les fenêtres ouvertes, les persiennes fermées, les bougies allumées, la table servie ! Quel heureux temps que celui où nos ancêtres n’avaient qu’à frapper du pied sur le parquet pour faire sortir de terre un bon repas ! Et en parlant ainsi, Valentin frappait du pied ; mais rien ne lui répondait que l’écho de la voûte et le gémissement d’une harpe détendue.


Le bruit d’une clef dans la serrure le fit retourner précipitamment à son placard : était-ce la marquise, ou la femme de chambre ? Celle-ci pouvait le délivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M’accuserez-vous encore d’être romanesque si je vous dis qu’en ce moment il ne savait laquelle des deux il eût souhaité de voir entrer ?


Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire ? La curiosité fut si forte, que toute autre idée s’évanouit. Madame de Parnes sortait de table ; elle fit précisément ce que Valentin rêvait tout à l’heure, elle ouvrit les fenêtres, ferma les persiennes et alluma deux bougies. Le jour commençait à tomber. Elle posa sur la table un livre qu’elle tenait, fit quelques pas en fredonnant, et s’assit sur un canapé.


— Que vient-elle faire ? se répétait Valentin. Malgré l’opinion de la servante, il ne pouvait se défendre d’espérer qu’il allait découvrir quelque mystère. — Qui sait ? pensait-il, elle attend peut-être quelqu’un. Je me trouverais jouer un beau rôle s’il allait arriver un tiers ! La marquise ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait réfléchir. Le jeune homme crut s’apercevoir qu’elle regardait du côté du placard. À travers la porte entre-bâillée, il suivait tous ses mouvements ; une étrange idée lui vint tout à coup : la femme de chambre avait-elle parlé ? la marquise savait-elle qu’il était là ?


Voilà, direz-vous, une idée bien folle, et surtout bien peu vraisemblable. Comment supposer qu’après son billet, la marquise, instruite de la présence du jeune homme, ne l’eût pas fait mettre à la porte, ou tout au moins ne l’y eût pas mis elle-même ? Je commence, madame, par vous assurer que je suis du même avis que vous ; mais je dois ajouter, pour l’acquit de ma conscience, que je ne me charge, sous aucun prétexte, d’éclaircir des idées de ce genre. Il y a des gens qui supposent toujours, et d’autres qui ne supposent jamais ; le devoir d’un historien est de raconter et de laisser penser ceux qui s’en amusent.
Tout ce que je puis dire, c’est qu’il est évident que la déclaration de Valentin avait déplu à madame de Parnes ; qu’il est probable qu’elle n’y songeait plus ; que, selon toute apparence, elle le croyait parti ; qu’il est plus probable encore qu’elle avait bien dîné, et qu’elle venait faire la sieste dans son pavillon ; mais il est certain qu’elle commença par mettre un de ses pieds sur son canapé, puis l’autre ; puis qu’elle posa la tête sur un coussin, puis qu’elle ferma doucement les yeux ; et il me paraît difficile, après cela, de ne pas croire qu’elle s’endormit.


Valentin eut envie, comme dit Valmont, d’essayer de passer pour un songe. Il poussa la porte du placard ; un craquement le fit frémir ; la marquise avait ouvert les yeux, elle souleva la tête et regarda autour d’elle. Valentin ne bougeait pas, comme vous pouvez croire. N’entendant plus rien et n’ayant rien vu, madame de Parnes se rendormit ; le jeune homme avança sur la pointe du pied, et, le cœur palpitant, respirant à peine, il parvint, comme Robert le Diable, jusqu’à Isabelle assoupie.


Ce n’est pas en pareille circonstance qu’on réfléchit ordinairement. Jamais madame de Parnes n’avait été si belle ; ses lèvres entr’ouvertes semblaient plus vermeilles ; un plus vif incarnat colorait ses joues ; sa respiration, égale et paisible, soulevait doucement son sein d’albâtre, couvert d’une blonde légère. L’ange de la nuit ne sortit pas plus beau d’un bloc de marbre de Carrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes, même en s’offensant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le désir qu’elle inspire. Un léger mouvement de la marquise arrêta cependant Valentin. Dormait-elle ? Cet étrange doute le troublait malgré lui. — Et qu’importe ? se dit-il ; est-ce donc un piège ? Quel travers et quelle folie ! pourquoi l’amour perdrait-il de son prix en s’apercevant qu’il est partagé ? Quoi de plus permis, de plus vrai, qu’un demi-mensonge qui se laisse deviner ? Quoi de plus beau qu’elle si elle dort ? quoi de plus charmant si elle ne dort pas ?


Tout en se parlant ainsi, il restait immobile, et ne pouvait s’empêcher de chercher un moyen de savoir la vérité. Dominé par cette pensée, il prit un petit morceau de sucre qui restait encore de son repas, et, se cachant derrière la marquise, il le lui jeta sur la main ; elle ne remua pas. Il poussa une chaise, doucement d’abord, puis un peu plus fort ; point de réponse. Il étendit le bras et fit tomber à terre le livre que madame de Parnes avait posé sur la table. Il la crut éveillée cette fois, et se blottit derrière le canapé ; mais rien ne bougeait. Il se leva alors, et, comme la persienne entr’ouverte exposait la marquise au serein, il la ferma avec précaution.


Vous comprenez, madame, que je n’étais pas dans le pavillon, et, du moment que la persienne fut fermée, il m’a été impossible d’en voir davantage.

VI

Il n’y avait pas plus de quinze jours de cela, lorsque Valentin, en sortant de chez madame Delaunay, oublia son mouchoir sur un fauteuil. Quand le jeune homme fut parti, madame Delaunay ramassa le mouchoir, et ayant, par hasard, regardé la marque, elle trouva un I et un P très délicatement brodés. Ce n’était pas le chiffre de Valentin ; à qui appartenait ce mouchoir ? Le nom d’Isabelle de Parnes n’avait jamais été prononcé rue du Plat-d’Étain, et la veuve, par conséquent, se perdait en vaines conjectures. Elle retournait le mouchoir dans tous les sens, regardait un coin, puis un autre, comme si elle eût espéré découvrir quelque part le véritable nom du propriétaire.


Et pourquoi, me demanderez-vous, tant de curiosité pour une chose si simple ? On emprunte tous les jours un mouchoir à un ami, et on le perd ; cela va sans dire. Qu’y a-t-il là d’extraordinaire ? Cependant madame Delaunay examinait de près la fine batiste, et lui trouvait un air féminin qui lui faisait hocher la tête. Elle se connaissait en broderie, et le dessin lui paraissait bien riche pour sortir de l’armoire d’un garçon. Un indice imprévu lui découvrit la vérité. Aux plis du mouchoir, elle reconnut qu’un des coins avait été noué pour servir de bourse, et cette manière de serrer son argent n’appartient, vous le savez, qu’aux femmes. Elle pâlit à cette découverte, et, après avoir pendant quelque temps fixé sur le mouchoir des regards pensifs, elle fut obligée de s’en servir pour essuyer une larme qui coulait sur sa joue.


Une larme ! direz-vous, déjà une larme ! Hélas ! oui, madame, elle pleurait. Qu’était-il donc arrivé ? Je vais vous le dire ; mais il faut pour cela revenir un instant sur nos pas.


Il faut savoir que, le surlendemain du bal, Valentin était venu chez madame Delaunay. La mère lui ouvrit la porte, et lui répondit que sa fille était sortie. Madame Delaunay, là-dessus, avait écrit une longue lettre au jeune homme ; elle lui rappelait leur dernier entretien, et le suppliait de ne plus venir la voir. Elle comptait sur sa parole, sur son honneur et sur son amitié. Elle ne se montrait pas offensée, et ne parlait pas du galop. Bref, Valentin lut cette lettre d’un bout à l’autre sans y trouver rien de trop ni de trop peu. Il se sentit touché, et il eût obéi si le dernier mot n’y eût pas été. Ce dernier mot, il est vrai, avait été effacé, mais si légèrement, qu’on ne l’en voyait que mieux. « Adieu, disait la veuve en terminant sa lettre ; soyez heureux. »


Dire à un amant qu’on bannit : Soyez heureux, qu’en pensez-vous, madame ? N’est-ce pas lui dire : Je ne suis pas heureuse ? Le vendredi venu, Valentin hésita longtemps s’il irait ou non chez le notaire. Malgré son âge et son étourderie, l’idée de nuire à qui que ce fût lui était insupportable. Il ne savait à quoi se décider, lorsqu’il se répéta : Soyez heureux ! Et il courut chez M. des Andelys.


Pourquoi madame Delaunay y était-elle ? Quand notre héros entra dans le salon, il la vit froncer le sourcil avec une singulière expression. Pour ce qui regarde les manières, il y avait bien en elle quelque coquetterie ; mais, au fond du cœur, personne n’était plus simple, plus inexpérimenté que madame Delaunay. Elle avait pu, en voyant le danger, tenter hardiment de s’en défendre ; mais, pour résister à une lutte engagée, elle n’avait pas les armes nécessaires. Elle ne savait rien de ces manèges habiles, de ces ressources toujours prêtes, au moyen desquelles une femme d’esprit sait tenir l’amour en lisière et l’éloigner ou l’appeler tour à tour. Quand Valentin lui avait baisé la main, elle s’était dit : Voilà un mauvais sujet dont je pourrais bien devenir amoureuse ; il faut qu’il parte sur-le-champ. Mais lorsqu’elle le vit, chez le notaire, entrer gaiement sur la pointe du pied, serré dans sa cravate et le sourire sur les lèvres, la saluant, malgré sa défense, avec un gracieux respect, elle se dit : Voilà un homme plus obstiné et plus rusé que moi ; je ne serai pas la plus forte avec lui, et, puisqu’il revient, il m’aime peut-être.


Elle ne refusa pas, cette fois, la contredanse qu’il lui demandait ; aux premières paroles, il vit en elle une grande résignation et une grande inquiétude. Au fond de cette âme timide et droite, il y avait quelque ennui de la vie ; tout en désirant le repos, elle était lasse de la solitude. M. Delaunay, mort fort jeune, ne l’avait point aimée ; il l’avait prise pour ménagère plutôt que pour femme, et, quoiqu’elle n’eût point de dot, il avait fait, en l’épousant, ce qu’on appelle un mariage de raison. L’économie, l’ordre, la vigilance, l’estime publique, l’amitié de son mari, les vertus domestiques en un mot, voilà ce qu’elle connaissait en ce monde. Valentin avait, dans le salon de M. des Andelys, la réputation que tout jeune homme dont le tailleur est bon peut avoir chez un notaire. On n’en parlait que comme d’un élégant, d’un habitué de Tortoni, et les petites cousines se chuchotaient entre elles des histoires de l’autre monde qu’on lui attribuait. Il était descendu par une cheminée chez une baronne, il avait sauté par la fenêtre d’une duchesse qui demeurait au cinquième étage, le tout par amour et sans se faire de mal, etc., etc.


Madame Delaunay avait trop de bon sens pour écouter ces niaiseries ; mais elle eût peut-être mieux fait de les écouter que d’en entendre quelques mots au hasard. Tout dépend souvent, ici-bas, du pied sur lequel on se présente. Pour parler comme les écoliers, Valentin avait l’avantage sur madame Delaunay. Pour lui reprocher d’être venu, elle attendait qu’il lui en demandât pardon. Il s’en garda bien, comme vous pensez. S’il eût été ce qu’elle le croyait, c’est-à-dire un homme à bonnes fortunes, il n’eût peut-être pas réussi près d’elle, car elle l’eût senti alors trop habile et trop sûr de lui ; mais il tremblait en la touchant, et cette preuve d’amour, jointe à un peu de crainte, troublait à la fois la tête et le cœur de la jeune femme. Il n’était pas question, dans tout cela, de la salle à manger du notaire, ils semblaient tous deux l’avoir oubliée ; mais quand arriva le signal du galop, et que Valentin vint inviter la veuve, il fallut bien s’en souvenir.


Il m’a assuré que de sa vie il n’avait vu un plus beau visage que celui de madame Delaunay quand il lui fit cette invitation. Son front, ses joues, se couvrirent de rougeur ; tout le sang qu’elle avait au cœur reflua autour de ses grands yeux noirs, comme pour en faire ressortir la flamme. Elle se souleva à demi, prête à accepter et n’osant le faire ; un léger frisson fit trembler ses épaules, qui, cette fois, n’étaient pas nues. Valentin lui tenait la main ; il la pressa doucement dans la sienne comme pour lui dire : Ne craignez plus rien, je sens que vous m’aimez.


Avez-vous quelquefois réfléchi à la position d’une femme qui pardonne un baiser qu’on lui a dérobé ? Au moment où elle promet de l’oublier, c’est à peu près comme si elle l’accordait. Valentin osa faire à madame Delaunay quelques reproches de sa colère ; il se plaignit de sa sévérité, de l’éloignement où elle l’avait tenu ; il en vint enfin, non sans hésiter, à lui parler d’un petit jardin situé derrière sa maison, lieu retiré, à l’ombrage épais, où nul œil indiscret ne pouvait pénétrer. Une fraîche cascade, par son murmure, y protégeait la causerie ; la solitude y protégeait l’amour. Nul bruit, nul témoin, nul danger. Parler d’un lieu pareil au milieu du monde, au son de la musique, dans le tourbillon d’une fête, à une jeune femme qui vous écoute, qui n’accepte ni ne refuse, mais qui laisse dire et qui sourit… ah ! madame, parler ainsi d’un lieu pareil, c’est peut-être plus doux que d’y être.


Tandis que Valentin se livrait sans réserve, la veuve écoutait sans réflexion. De temps en temps, aux ardents désirs elle opposait une objection timide ; de temps en temps, elle feignait de ne plus entendre, et si un mot lui avait échappé, en rougissant, elle le faisait répéter. Sa main, pressée par celle du jeune homme, voulait être froide et immobile ; elle était inquiète et brûlante. Le hasard, qui sert les amants, voulut qu’en passant dans la salle à manger ils se retrouvassent seuls, comme la dernière fois. Valentin n’eut pas même la pensée de troubler la rêverie de sa valseuse, et, à la place du désir, madame Delaunay vit l’amour. Que vous dirai-je ? ce respect, cette audace, cette chambre, ce bal, l’occasion, tout se réunissait pour la séduire. Elle ferma les yeux à demi, soupira… et ne promit rien.


Voilà, madame, par quelle raison madame Delaunay se mit à pleurer quand elle trouva le mouchoir de la marquise.

VII

De ce que Valentin avait oublié ce mouchoir, il ne faut pas croire cependant qu’il n’en eût pas un dans sa poche.


Pendant que madame Delaunay pleurait, notre étourdi, qui n’en savait rien, était fort éloigné de pleurer. Il était dans un petit salon boisé, doré et musqué comme une bonbonnière, au fond d’un grand fauteuil de damas violet. Il écoutait, après un bon dîner, l’Invitation à la valse, de Weber, et, tout en prenant d’excellent café, il regardait de temps en temps le cou blanc de madame de Parnes. Celle-ci, dans tous ses atours, et exaltée, comme dit Hoffmann, par une tasse de thé bien sucré, faisait de son mieux de ses belles mains. Ce n’était pas de la petite musique, et il faut dire, en toute justice, qu’elle s’en tirait parfaitement. Je ne sais lequel méritait le plus d’éloges, ou du sentimental maître allemand, ou de l’intelligente musicienne, ou de l’admirable instrument d’Érard, qui renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l’animait.


Le morceau fini, Valentin se leva, et, tirant de sa poche un mouchoir : — Tenez, dit-il, je vous remercie ; voilà le mouchoir que vous m’avez prêté.
La marquise fit justement ce qu’avait fait madame Delaunay. Elle regarda la marque aussitôt ; sa main délicate avait senti un tissu trop rude pour lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie ; mais il y en avait si peu que rien, assez pourtant pour dénoter une femme. Elle retourna deux ou trois fois le mouchoir, l’approcha timidement de son nez, le regarda encore, puis le jeta à Valentin en lui disant : — Vous vous êtes trompé ; ce que vous me rendez là appartient à quelque femme de chambre de votre mère.


Valentin, qui avait emporté par mégarde le mouchoir de madame Delaunay, le reconnut et se sentit battre le cœur. — Pourquoi à une femme de chambre ? répondit-il. Mais la marquise s’était remise au piano ; peu lui importait une rivale qui se mouchait dans de la grosse toile. Elle reprit le presto de sa valse, et fit semblant de n’avoir pas entendu.


Cette indifférence piqua Valentin. Il fit un tour de chambre et prit son chapeau.
— Où allez-vous donc ? demanda madame de Parnes.
— Chez ma mère, rendre à sa femme de chambre le mouchoir qu’elle m’a prêté.
— Vous verra-t-on demain ? nous avons un peu de musique, et vous me ferez plaisir de venir dîner.
— Non ; j’ai affaire toute la journée.
Il continuait à se promener, et ne se décidait pas à sortir. La marquise se leva et vint à lui.
— Vous êtes un singulier homme, lui dit-elle ; vous voudriez me voir jalouse.
— Moi ? pas du tout. La jalousie est un sentiment que je déteste.
— Pourquoi donc vous fâchez-vous de ce que je trouve à ce mouchoir un air d’antichambre ? Est-ce ma faute, ou la vôtre ?
— Je ne m’en fâche point, je le trouve tout simple.
En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de Parnes s’avança doucement, se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et, s’approchant d’une fenêtre ouverte, le jeta dans la rue.
— Que faites-vous ? s’écria Valentin. Et il s’élança pour la retenir ; mais il était trop tard.
— Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu’à quel point vous y tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher.


Valentin hésita un instant, et rougit de dépit. Il eût voulu punir la marquise par quelque réponse piquante ; mais, comme il arrive souvent, la colère lui ôtait l’esprit. Madame de Parnes se mit à rire de plus belle. Il enfonça son chapeau sur sa tête, et sortit en disant : Je vais le chercher.


Il chercha en effet longtemps ; mais un mouchoir perdu est bientôt ramassé, et ce fut vainement qu’il revint dix fois d’une borne à une autre. La marquise à sa fenêtre riait toujours en le regardant faire. Fatigué enfin, et un peu honteux, il s’éloigna sans lever la tête, feignant de ne pas s’apercevoir qu’on l’eût observé. Au coin de la rue pourtant, il se retourna et vit madame de Parnes qui ne riait plus et qui le suivait des yeux.


Il continua sa route sans savoir où il allait, et prit machinalement le chemin de la rue du Plat-d’Étain. La soirée était belle et le ciel pur. La veuve était aussi à sa fenêtre ; elle avait passé une triste journée.


— J’ai besoin d’être rassurée, lui dit-elle dès qu’il fut entré. À qui appartient un mouchoir que vous avez laissé chez moi ?
Il y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. À cette question, Valentin se troubla trop évidemment pour qu’il fût possible de s’y méprendre, et sans attendre qu’il répondît :
— Écoutez-moi, dit madame Delaunay. Vous savez maintenant que je vous aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne ; il m’est aussi impossible de savoir ce que vous faites qu’il vous serait facile d’y voir clair dans mes moindres actions, s’il vous en prenait fantaisie. Vous pouvez me tromper aisément et impunément, puisque je ne peux ni vous surveiller, ni cesser de vous aimer ; souvenez-vous, je vous en supplie, de ce que je vais vous dire : tout se sait tôt ou tard, et croyez-moi, c’est une triste chose.


Valentin voulait l’interrompre ; elle lui prit la main et continua :
— Je ne dis pas assez ; ce n’est pas une triste chose, mais la plus triste qu’il y ait au monde. Si rien n’est plus doux que le souvenir du bonheur, rien n’est plus affreux que de s’apercevoir que le bonheur passé était un mensonge. Avez-vous jamais pensé à ce que ce peut être que de haïr ceux qu’on a aimés ? Concevez-vous rien de pis ? Réfléchissez à cela, je vous en conjure. Ceux qui trouvent plaisir à tromper les autres en tirent ordinairement vanité ; ils s’imaginent avoir par là quelque supériorité sur leurs dupes : elle est bien fugitive, et à quoi mène-t-elle ? rien n’est si aisé que le mal. Un homme de votre âge peut tromper sa maîtresse, seulement pour passer le temps ; mais le temps s’écoule en effet, la vérité vient, et que reste-t-il ? Une pauvre créature abusée s’est crue aimée, heureuse ; elle a fait de vous son bien unique : pensez à ce qui lui arrive s’il faut qu’elle ait horreur de vous !
La simplicité de ce langage avait ému Valentin jusqu’au fond du cœur.
— Je vous aime, lui dit-il, n’en doutez pas, je n’aime que vous seule.
— J’ai besoin de le croire, répondit la veuve, et, si vous dites vrai, nous ne reparlerons jamais de ce que j’ai souffert aujourd’hui. Permettez-moi pourtant d’ajouter encore un mot qu’il faut absolument que je vous dise. J’ai vu mon père, à l’âge de soixante ans, apprendre tout à coup qu’un ami d’enfance l’avait trompé dans une affaire de commerce. Une lettre avait été trouvée, dans laquelle cet ami racontait lui-même sa perfidie, et se vantait de la triste habileté qui lui avait rapporté quelques billets de banque à notre détriment. J’ai vu mon père, abîmé de douleur et stupéfait, la tête baissée, lire cette lettre ; il en était aussi honteux que s’il eût été lui-même le coupable ; il essuya une larme sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s’écria : Que la vanité et l’intérêt sont peu de chose ! mais qu’il est affreux de perdre un ami ! Si vous eussiez été là, Valentin, vous auriez fait serment de ne jamais tromper personne.
Madame Delaunay, en prononçant ces mots, laissa échapper quelques larmes. Valentin était assis près d’elle ; pour toute réponse, il l’attira à lui ; elle posa sa tête sur son épaule, et tirant de la poche de son tablier le mouchoir de la marquise :
— Il est bien beau, dit-elle ; la broderie en est fine : vous me le laisserez, n’est-ce pas ? La femme à qui il appartient ne s’apercevra pas qu’elle l’a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d’autres. Je n’en ai, moi, qu’une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vous me rendrez le mien que vous avez emporté, et qui ne vous ferait pas honneur ; mais je garderai celui-ci.
— À quoi bon ? répondit Valentin. Vous ne vous en servirez pas.
— Si, mon ami ; il faut que je me console de l’avoir trouvé sur ce fauteuil, et il faut qu’il essuie mes larmes jusqu’à ce qu’elles aient cessé de couler.
— Que ce baiser les essuie ! s’écria le jeune homme. Et, prenant le mouchoir de madame de Parnes, il le jeta par la fenêtre.

VIII

Six semaines s’étaient écoulées, et il faut qu’il soit bien difficile à l’homme de se connaître lui-même, puisque Valentin ne savait pas encore laquelle de ses deux maîtresses il aimait le mieux. Malgré ses moments de sincérité et les élans de cœur qui l’emportaient près de madame Delaunay, il ne pouvait se résoudre à désapprendre le chemin de l’hôtel de la Chaussée-d’Antin. Malgré la beauté de madame de Parnes, son esprit, sa grâce et tous les plaisirs qu’il trouvait chez elle, il ne pouvait renoncer à la chambrette de la rue du Plat-d’Étain. Le petit jardin de Valentin voyait tour à tour la veuve et la marquise se promener au bras du jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone des serments toujours répétés, toujours trahis avec la même ardeur. Faut-il donc croire que l’inconstance ait ses plaisirs comme l’amour fidèle ? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livrée qui emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunay paraissait voilée au bout de la rue, s’acheminant d’un pas craintif. Caché derrière sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s’abandonnait sans remords aux dangereux attraits du changement.


C’est une chose presque infaillible que ceux qui se familiarisent avec un péril quelconque finissent par l’aimer. Toujours exposé à voir sa double intrigue découverte par un hasard, obligé au rôle difficile d’un homme qui doit mentir sans cesse, sans jamais se trahir, notre étourdi se sentit fier de cette position étrange ; après y avoir accoutumé son cœur, il y habitua sa vanité. Les craintes qui le troublaient d’abord, les scrupules qui l’arrêtaient, lui devinrent chers ; il donna deux bagues pareilles à ses deux amies ; il avait obtenu de madame Delaunay qu’elle portât une légère chaîne d’or qu’il avait choisie, au lieu de son collier de chrysocale. Il lui parut plaisant de faire mettre ce collier à la marquise ; il réussit à l’en affubler un jour qu’elle allait au bal, et c’est, à coup sûr, la plus grande preuve d’amour qu’elle lui ait donnée.


Madame Delaunay, trompée par l’amour, ne pouvait croire à l’inconstance de Valentin. Il y avait de certains jours où la vérité lui apparaissait tout à coup claire et irrécusable. Elle éclatait alors en reproches, elle fondait en larmes, elle voulait mourir ; un mot de son amant l’abusait de nouveau, un serrement de main la consolait ; elle rentrait chez elle heureuse et tranquille. Madame de Parnes, trompée par l’orgueil, ne cherchait à rien découvrir et n’essayait de rien savoir. Elle se disait : c’est quelque ancienne maîtresse qu’il n’a pas le courage de quitter. Elle ne daignait pas s’abaisser à demander un sacrifice. L’amour lui semblait un passe-temps, la jalousie un ridicule ; elle croyait d’ailleurs sa beauté un talisman auquel rien ne pouvait résister.


Si vous vous souvenez, madame, du caractère de notre héros, tel que j’ai tâché de vous le peindre à la première page de ce conte, vous comprendrez et vous excuserez peut-être sa conduite, malgré ce qu’elle a de justement blâmable. Le double amour qu’il ressentait ou croyait ressentir, était pour ainsi dire l’image de sa vie entière. Ayant toujours cherché les extrêmes, goûtant les jouissances du pauvre et celles du riche en même temps, il trouvait près de ces deux femmes le contraste qui lui plaisait, et il était réellement riche et pauvre dans la même journée. Si, de sept à huit heures, au soleil couchant, deux beaux chevaux gris entraient au petit trot dans l’avenue des Champs-Élysées, traînant doucement derrière eux un coupé tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond de la voiture une fraîche et coquette figure cachée sous une grande capote, et souriant à un jeune homme nonchalamment étendu près d’elle : c’étaient Valentin et madame de Parnes qui prenaient l’air après dîner. Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait menée près du joli bois de Romainville, vous eussiez pu y rencontrer sous le vert bosquet d’une guinguette deux amoureux se parlant à voix basse, ou lisant ensemble La Fontaine : c’étaient Valentin et Madame Delaunay qui venaient de marcher dans la rosée. Étiez-vous ce soir d’un grand bal à l’ambassade d’Autriche ? Avez-vous vu au milieu d’un cercle brillant de jeunes femmes une beauté plus fière, plus courtisée, plus dédaigneuse que toutes les autres ? Cette tête charmante, coiffée d’un turban doré, qui se balance avec grâce comme une rose bercée par le zéphyr, c’est la jeune marquise que la foule admire, que le triomphe embellit, et qui pourtant semble rêver. Non loin de là, appuyé contre une colonne, Valentin la regarde : personne ne connaît leur secret, personne n’interprète ce coup d’œil, et ne devine la joie de l’amant. L’éclat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la foule, le parfum des fleurs, tout le pénètre, le transporte, et l’image radieuse de sa belle maîtresse enivre ses yeux éblouis. Il doute presque lui-même de son bonheur, et qu’un si rare trésor lui appartienne ; il entend les hommes dire autour de lui : Quel éclat ! quel sourire ! quelle femme ! et il se répète tout bas ces paroles. L’heure du souper arrive ; un jeune officier rougit de plaisir en présentant sa main à la marquise ; on l’entoure, on la suit, chacun veut s’en approcher et brigue la faveur d’un mot tombé de ses lèvres ; c’est alors qu’elle passe près de Valentin et lui dit à l’oreille : À demain. Que de jouissance dans un mot pareil ! Demain cependant, à la nuit tombante, le jeune homme monte à tâtons un escalier sans lumière ; il arrive à grand’peine au troisième étage, et frappe doucement à une petite porte ; elle s’est ouverte, il entre ; madame Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l’attendant ; il s’assoit près d’elle ; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu’elle le remercie de l’aimer encore. Une seule lampe éclaire faiblement la modeste chambrette, mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et bienveillant ; il n’y a plus là ni témoins empressés, ni admiration, ni triomphe. Mais Valentin fait plus que de ne pas regretter le monde, il l’oublie : la vieille mère arrive, s’assoit dans sa bergère, et il faut écouter jusqu’à dix heures les histoires du temps passé, caresser le petit chien qui gronde, rallumer la lampe qui s’éteint. Quelquefois c’est un roman nouveau qu’il faut avoir le courage de lire ; Valentin laisse tomber le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa maîtresse ; quelquefois c’est un piquet à deux sous la fiche qu’il faut faire avec la bonne dame, et avoir soin de n’avoir pas trop beau jeu. En sortant de là, le jeune homme revient à pied ; il a soupé hier avec du vin de Champagne, en fredonnant une contredanse ; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-là, la marquise est furieuse qu’on lui ait manqué de parole ; un grand laquais poudré apporte un billet plein de tendres reproches et sentant le musc ; le billet est décacheté, la fenêtre ouverte, le temps est beau, madame de Parnes va venir : voilà notre étourdi grand seigneur. Ainsi, toujours différent de lui-même, il trouvait moyen d’être vrai en n’étant jamais sincère, et l’amant de la marquise n’était pas celui de la veuve.


— Et pourquoi choisir ? me disait-il un jour qu’en nous promenant il essayait de se justifier. Pourquoi cette nécessité d’aimer d’une manière exclusive ? Blâmerait-on un homme de mon âge d’être amoureux de madame de Parnes ? N’est-elle pas admirée, enviée ? ne vante-t-on pas son esprit et ses charmes ? La raison même se passionne pour elle. D’une autre part, quel reproche ferait-on à celui que la bonté, la tendresse, la candeur de madame Delaunay auraient touché ? N’est-elle pas digne de faire la joie et le bonheur d’un homme ? Moins belle, ne serait-elle pas une amie précieuse ; et, telle qu’elle est, y a-t-il au monde une plus charmante maîtresse ? En quoi donc suis-je coupable d’aimer ces deux femmes, si chacune d’elles mérite qu’on l’aime ? Et, s’il est vrai que je sois assez heureux pour compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourrais-je rendre l’une heureuse qu’en faisant le malheur de l’autre ? Pourquoi le doux sourire que ma présence fait éclore quelquefois sur les lèvres de ma belle veuve devrait-il être acheté au prix d’une larme versée par la marquise ? Est-ce leur faute si le hasard m’a jeté sur leur route, si je les ai approchées, si elles m’ont permis de les aimer ? Laquelle choisirais-je sans être injuste ? En quoi celle-là aurait-elle mérité plus que celle-ci d’être préférée ou abandonnée ? Quand madame Delaunay me dit que son existence entière m’appartient, que voulez-vous donc que je réponde ? Faut-il la repousser, la désabuser et lui laisser le découragement et le chagrin ? Quand madame de Parnes est au piano, et qu’assis derrière elle, je la vois se livrer à la noble inspiration de son cœur ; quand son esprit élève le mien, m’exalte et me fait mieux goûter par la sympathie les plus exquises jouissances de l’intelligence, faut-il que je lui dise qu’elle se trompe et qu’un si doux plaisir est coupable ? Faut-il que je change en haine ou en mépris les souvenirs de ces heures délicieuses ? Non, mon ami, je mentirais en disant à l’une des deux que je ne l’aime plus ou que je ne l’ai point aimée ; j’aurais plutôt le courage de les perdre ensemble que celui de choisir entre elles.
Vous voyez, madame, que notre étourdi faisait comme font tous les hommes : ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l’apparence de la raison. Cependant il y avait de certains jours où son cœur se refusait, malgré lui, au double rôle qu’il soutenait. Il tâchait de troubler le moins possible le repos de madame Delaunay ; mais la fierté de la marquise eut plus d’un caprice à supporter. — Cette femme n’a que de l’esprit et de l’orgueil, me disait-il d’elle quelquefois. Il arrivait aussi qu’en quittant le salon de madame de Parnes, la naïveté de la veuve le faisait sourire, et qu’il trouvait qu’à son tour elle avait trop peu d’orgueil et d’esprit. Il se plaignait de manquer de liberté. Tantôt une boutade lui faisait renoncer à un rendez-vous ; il prenait un livre, et s’en allait dîner seul à la campagne. Tantôt il maudissait le hasard qui s’opposait à une entrevue qu’il demandait. Madame Delaunay était, au fond du cœur, celle qu’il préférait ; mais il n’en savait rien lui-même, et cette singulière incertitude aurait peut-être duré longtemps si une circonstance, légère en apparence, ne l’eût éclairé tout à coup sur ses véritables sentiments.


On était au mois de juin, et les soirées au jardin étaient délicieuses. La marquise, en s’asseyant sur un banc de bois près de la cascade, s’avisa un jour de le trouver dur.


— Je vous ferai cadeau d’un coussin, dit-elle à Valentin.


Le lendemain matin, en effet, arriva une causeuse élégante, accompagnée d’un beau coussin en tapisserie, de la part de madame de Parnes.
Vous vous souvenez peut-être que madame Delaunay faisait de la tapisserie. Depuis un mois, Valentin l’avait vue travailler constamment à un ouvrage de ce genre dont il avait admiré le dessin, non que ce dessin eût rien de remarquable : c’était, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les tapisseries du monde ; mais les couleurs en étaient charmantes. Que peut faire, d’ailleurs, une main aimée que nous ne le trouvions un chef-d’œuvre ? Cent fois, le soir, près de la lampe, le jeune homme avait suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve ; cent fois, au milieu d’un entretien animé, il s’était arrêté, observant un religieux silence, tandis qu’elle comptait ses points ; cent fois il avait interrompu cette main fatiguée et lui avait rendu le courage par un baiser.


Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En regardant de près le coussin, il crut le reconnaître ; il le prit, le retourna, le remit à sa place, et se demanda où il l’avait vu. — Fou que je suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-là n’a rien d’extraordinaire. Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira tout à coup ses yeux ; il n’y avait pas à se tromper. Valentin avait fait lui-même cette tache, en laissant tomber une goutte d’encre sur l’ouvrage de madame Delaunay, un soir qu’il écrivait près d’elle.
Cette découverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand étonnement. — Comment est-ce possible ? se demanda-t-il ; comment la marquise peut-elle m’envoyer un coussin fait par Madame Delaunay ? Il regarda encore : plus de doute, ce sont les mêmes fleurs, les mêmes couleurs. Il en reconnaît l’éclat, l’arrangement ; il les touche comme pour s’assurer qu’il n’est pas trompé par une illusion ; puis il reste interdit, ne sachant comment s’expliquer ce qu’il voit.
Je n’ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraisemblables les unes que les autres, se présentèrent à son esprit. Tantôt il supposait que le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise, qu’elles s’étaient entendues ensemble, et qu’elles lui envoyaient ce coussin d’un commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie était démasquée ; tantôt il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la veille dans le jardin, et qu’elle avait voulu, pour lui faire honte, remplir la promesse de madame de Parnes. De toute façon, il se voyait découvert, abandonné de ses deux maîtresses, ou tout au moins de l’une des deux. Après avoir passé une heure à rêver, il résolut de sortir d’incertitude. Il alla chez madame Delaunay, qui le reçut comme à l’ordinaire, et dont le visage n’exprima qu’un peu d’étonnement de le voir si matin.


Rassuré d’abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses indifférentes ; puis, dominé par l’inquiétude, il demanda à la veuve si sa tapisserie était terminée. — Oui, répondit-elle. — Et où est-elle donc ? demanda-t-il. À cette question, madame Delaunay se troubla et rougit. — Elle est chez le marchand, dit-elle assez vite. Puis elle se reprit, et ajouta : Je l’ai donnée à monter ; on va me la rendre.


Si Valentin avait été surpris de reconnaître le coussin, il le fut encore davantage de voir la veuve se troubler lorsqu’il lui en parla. N’osant pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit de suite, et s’en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit encore moins ; quand il fut question de la causeuse, madame de Parnes, pour toute réponse, fit un léger signe de tête en souriant, comme pour dire : Je suis charmée qu’elle vous plaise.
Notre étourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu’il n’en était sorti, mais croyant presque avoir fait un rêve. Quel mystère ou quel caprice du hasard cachait cet envoi singulier ? — L’une fait un coussin et l’autre me le donne ; celle-là passe un mois à travailler, et, quand son ouvrage est fini, celle-ci s’en trouve propriétaire ; ces deux femmes ne se sont jamais vues, et elles s’entendent pour me jouer un tour dont elles ne semblent pas se douter. Il y avait assurément de quoi se torturer l’esprit : aussi le jeune homme cherchait-il de cent manières différentes la clef de l’énigme qui le tourmentait.
En examinant le coussin, il trouva l’adresse du marchand qui l’avait vendu. Sur un petit morceau de papier collé dans un coin, était écrit : Au Père de Famille, rue Dauphine.


Dès que Valentin eut lu ces mots, il se vit sûr de parvenir à la vérité. Il courut au magasin du Père de Famille ; il demanda si le matin même on n’avait pas vendu à une dame un coussin en tapisserie qu’il désigna et qu’on reconnut. Aux questions qu’il fit ensuite pour savoir qui avait fait ce coussin et d’où il venait, on ne répondit qu’avec restriction : on ne connaissait pas l’ouvrière ; il y avait dans le magasin beaucoup d’objets de ce genre ; enfin on ne voulait rien dire.


Malgré les réticences, Valentin eut bientôt saisi, dans les réponses du garçon qu’il interrogeait, un mystère qu’il ne soupçonnait pas et que bien d’autres que lui ignorent : c’est qu’il y a à Paris un grand nombre de femmes, de demoiselles pauvres, qui, tout en ayant dans le monde un rang convenable et quelquefois distingué, travaillent en secret pour vivre. Les marchands emploient ainsi, et à bon marché, des ouvrières habiles ; mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le thé, se soutient par les filles de la maison ; on les voit sans cesse tenant l’aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu’elles font ; quand elles ont brodé du tulle, elles le vendent pour acheter de la percale : celle-là, fille de nobles aïeux, fière de son titre et de sa naissance, marque des mouchoirs ; celle-ci, que vous admirez au bal, si enjouée, si coquette et si légère, fait des fleurs artificielles et paye de son travail le pain de sa mère ; telle autre, un peu plus riche, cherche à gagner de quoi ajouter à sa toilette ; ces chapeaux tout faits, ces sachets brodés qu’on voit aux étalages des boutiques, et que le passant marchande par désœuvrement, sont l’œuvre secrète, quelquefois pieuse, d’une main inconnue. Peu d’hommes consentiraient à ce métier, ils resteraient pauvres par orgueil en pareil cas ; peu de femmes s’y refusent, quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n’en rougit. Il arrive qu’une jeune femme rencontre une amie d’enfance qui n’est pas riche et qui a besoin de quelque argent ; faute de pouvoir lui en prêter elle-même, elle lui dit sa ressource, l’encourage, lui cite des exemples, la mène chez le marchand, lui fait une petite clientèle ; trois mois après, l’amie est à son aise et rend à une autre le même service. Ces sortes de choses se passent tous les jours ; personne n’en sait rien, et c’est pour le mieux ; car les bavards qui rougissent du travail trouveraient bientôt le moyen de déshonorer ce qu’il y a au monde de plus honorable.
— Combien de temps, demanda Valentin, faut-il à peu près pour faire un coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l’ouvrière ?
— Monsieur, répondit le garçon, pour faire un coussin comme celui-là, il faut deux mois, six semaines environ. L’ouvrière paye sa laine, bien entendu ; par conséquent, c’est autant de moins pour elle. La laine anglaise, belle, coûte dix francs la livre ; le ponceau, le cerise, coûtent quinze francs. Pour ce coussin, il faut une livre et demie de laine au plus, et il sera payé quarante ou cinquante francs à l’habile ouvrière.

IX

Quand Valentin, de retour au logis, se retrouva en face de sa causeuse, le secret qu’il venait d’apprendre produisit un effet inattendu. En pensant que madame Delaunay avait mis six semaines à faire ce coussin pour gagner deux louis, et que madame de Parnes l’avait acheté en se promenant, il éprouva un serrement de cœur étrange. La différence que la destinée avait mise entre ces deux femmes se montrait à lui, en ce moment, sous une forme si palpable, qu’il ne put s’empêcher de souffrir. L’idée que la marquise allait arriver, s’appuyer sur ce meuble, et traîner son bras nu sur la trace des larmes de la veuve, fut insupportable au jeune homme. Il prit le coussin et le mit dans une armoire. Qu’elle en pense ce qu’elle voudra, se dit-il, ce coussin me fait pitié, et je ne puis le laisser là.


Madame de Parnes arriva bientôt après, et s’étonna de ne pas voir son cadeau. Au lieu de chercher une excuse, Valentin répondit qu’il n’en voulait pas et qu’il ne s’en servirait jamais. Il prononça ces mots d’un ton brusque et sans réfléchir à ce qu’il faisait.


— Et pourquoi ? demanda la marquise.
— Parce qu’il me déplaît.
— En quoi vous déplaît-il ? Vous m’avez dit le contraire ce matin même.
— C’est possible ; il me déplaît maintenant. Combien est-ce qu’il vous a coûté ?
— Voilà une belle question ! dit madame de Parnes. Qu’est-ce qui vous passe par la tête ?
Il faut savoir que depuis quelques jours Valentin avait appris de la mère de madame Delaunay qu’elle se trouvait fort gênée. Il s’agissait d’un terme de loyer à payer à un propriétaire avare qui menaçait au moindre retard. Valentin, ne pouvant faire, même pour une bagatelle, des offres de service qu’on n’eût pas voulu entendre, n’avait eu d’autre parti à prendre que de cacher son inquiétude. D’après ce qu’avait dit le garçon du Père de Famille, il était probable que le coussin n’avait pas suffi pour tirer la veuve d’embarras. Ce n’était pas la faute de la marquise ; mais l’esprit humain est quelquefois si bizarre, que le jeune homme en voulait presque à madame de Parnes du prix modique de son achat, et sans s’apercevoir du peu de convenance de sa question :
— Cela vous a coûté quarante ou cinquante francs, dit-il avec amertume. Savez-vous combien de temps on a mis à le faire ?
— Je le sais d’autant mieux, répondit la marquise, que je l’ai fait moi-même.
— Vous ?
— Moi, et pour vous ; j’y ai passé quinze jours : voyez si vous me devez quelque reconnaissance.
— Quinze jours, madame ? mais il faut deux mois, et deux mois de travail assidu, pour terminer un pareil ouvrage. Vous mettriez six mois à en venir à bout, si vous l’entrepreniez.
— Vous me paraissez bien au courant ; d’où vous vient tant d’expérience ?
— D’une ouvrière que je connais, et qui certes ne s’y trompe pas.
— Eh bien ! cette ouvrière ne vous a pas tout dit. Vous ne savez pas que pour ces choses-là le plus important, ce sont les fleurs, et qu’on trouve chez les marchands des canevas préparés, où le fond est rempli ; le plus difficile reste à faire, mais le plus long et le plus ennuyeux est fait. C’est ainsi que j’ai acheté ce coussin, qui ne m’a même pas coûté quarante ou cinquante francs, car ce fond ne signifie rien ; c’est un ouvrage de manœuvre pour lequel il ne faut que de la laine et des mains.
Le mot de manœuvre n’avait pas plu à Valentin.
— J’en suis bien fâché, répliqua-t-il, mais ni le fond ni les fleurs ne sont de vous.
— Et de qui donc ? apparemment de l’ouvrière que vous connaissez ?
— Peut-être.
La marquise sembla hésiter un instant entre la colère et l’envie de rire. Elle prit le dernier parti, et se livrant à sa gaieté :
— Dites-moi donc, s’écria-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, le nom de votre mystérieuse ouvrière, qui vous donne de si bons renseignements.
— Elle s’appelle Julie, répondit le jeune homme.
Son regard, le son de sa voix, rappelèrent tout à coup à madame de Parnes qu’il lui avait dit le même nom le jour où il lui avait parlé d’une veuve qu’il aimait. Comme alors, l’air de vérité avec lequel il avait répondu troubla la marquise. Elle se souvint vaguement de l’histoire de cette veuve, qu’elle avait prise pour un prétexte ; mais, répété ainsi, ce nom lui parut sérieux.
— Si c’est une confidence que vous me faites, dit-elle, elle n’est ni adroite ni polie.
Valentin ne répondit pas. Il sentait que son premier mouvement l’avait entraîné trop loin, et il commençait à réfléchir. La marquise, de son côté, garda le silence quelque temps. Elle attendait une explication, et Valentin songeait au moyen d’éviter d’en donner une. Il allait enfin se décider à parler, et essayer peut-être de se rétracter, quand la marquise, perdant patience, se leva brusquement.
— Est-ce une querelle ou une rupture ? demanda-t-elle d’un ton si violent, que Valentin ne put conserver son sang-froid.
— Comme vous voudrez, répondit-il.
— Très bien, dit la marquise, et elle sortit. Mais, cinq minutes après, on sonna à la porte : Valentin ouvrit, et vit madame de Parnes debout sur le palier, les bras croisés, enveloppée dans sa mantille et appuyée contre le mur ; elle était d’une pâleur effrayante, et prête à se trouver mal. Il la prit dans ses bras, la porta sur la causeuse, et s’efforça de l’apaiser. Il lui demanda pardon de sa mauvaise humeur, la supplia d’oublier cette scène fâcheuse, et s’accusa d’un de ces accès d’impatience dont il est impossible de dire la raison.
— Je ne sais ce que j’avais ce matin, lui dit-il ; une fâcheuse nouvelle que j’ai reçue m’avait irrité ; je vous ai cherché querelle sans motif ; ne pensez jamais à ce que je vous ai dit que comme à un moment de folie de ma part.
— N’en parlons plus, dit la marquise revenue à elle, et allez me chercher mon coussin. Valentin obéit avec répugnance ; madame de Parnes jeta le coussin à terre, et posa ses pieds dessus. Ce geste, comme vous pensez, ne fut pas agréable au jeune homme ; il fronça le sourcil malgré lui, et se dit qu’après tout il venait de céder par faiblesse à une comédie de femme.
Je ne sais s’il avait raison, et je ne sais non plus par quelle obstination puérile la marquise avait voulu, à toute force, obtenir ce petit triomphe. Il n’est pas sans exemple qu’une femme, et même une femme d’esprit, ne veuille pas se soumettre en pareil cas ; mais il peut arriver que ce soit de sa part un mauvais calcul, et que l’homme, après avoir obéi, se repente de sa complaisance ; c’est ainsi qu’un enfantillage devient grave quand l’orgueil s’en mêle, et qu’on s’est brouillé quelquefois pour moins encore qu’un coussin brodé.
Tandis que madame de Parnes, reprenant son air gracieux, ne dissimulait pas sa joie, Valentin ne pouvait détacher ses regards du coussin, qui, à dire vrai, n’était pas fait pour servir de tabouret. Contre sa coutume, la marquise était venue à pied, et la tapisserie de la veuve, repoussée bientôt au milieu de la chambre, portait l’empreinte poudreuse du brodequin qui l’avait foulée. Valentin ramassa le coussin, l’essuya et le posa sur un fauteuil.
— Allons-nous encore nous quereller ? dit en souriant la marquise. Je croyais que vous me laissiez faire et que la paix était conclue.
— Ce coussin est blanc ; pourquoi le salir ?
— Pour s’en servir, et quand il sera sale, mademoiselle Julie nous en fera d’autres.
— Écoutez-moi, madame la marquise, dit Valentin. Vous comprenez très bien que je ne suis pas assez sot pour attacher de l’importance à un caprice ni à une bagatelle de cette sorte. S’il est vrai que le déplaisir que je ressens de ce que vous faites puisse avoir quelque motif que vous ignorez, ne cherchez pas à l’approfondir, ce sera le plus sage. Vous vous êtes trouvée mal tout à l’heure, je ne vous demande pas si cet évanouissement était bien profond ; vous avez obtenu ce que vous désiriez, n’en essayez pas davantage.
— Mais vous comprenez peut-être, répondit madame de Parnes, que je ne suis pas assez sotte non plus pour attacher à cette bagatelle plus d’importance que vous ; et, s’il m’arrivait d’insister, vous comprendriez encore que je voudrais savoir jusqu’à quel point c’est une bagatelle.
— Soit, mais je vous demanderai, pour vous répondre, si c’est l’orgueil ou l’amour qui vous pousse.
— C’est l’un et l’autre. Vous ne savez pas qui je suis : la légèreté de ma conduite avec vous vous a donné de moi une opinion que je vous laisse, parce que vous ne la feriez partager à personne ; pensez sur mon compte comme il vous plaira, et soyez infidèle si bon vous semble, mais gardez-vous de m’offenser.
— C’est peut-être l’orgueil qui parle en ce moment, madame ; mais convenez donc que ce n’est pas l’amour.
— Je n’en sais rien ; si je ne suis pas jalouse, il est certain que c’est par dédain. Comme je ne reconnais qu’à M. de Parnes le droit de surveillance sur moi, je ne prétends non plus surveiller personne. Mais comment osez-vous me répéter deux fois un nom que vous devriez taire ?
— Pourquoi le tairais-je, quand vous m’interrogez ? Ce nom ne peut faire rougir ni la personne à qui il appartient ni celle qui le prononce.
— Eh bien ! achevez donc de le prononcer.
Valentin hésita un moment.
— Non, répondit-il, je ne le prononcerai pas, par respect pour celle qui le porte.
La marquise se leva à ces paroles, serra sa mantille autour de sa taille, et dit d’un ton glacé :
— Je pense qu’on doit être venu me chercher, reconduisez-moi jusqu’à ma voiture.

X

La marquise de Parnes était plus qu’orgueilleuse, elle était hautaine. Habituée dès l’enfance à voir tous ses caprices satisfaits, négligée par son mari, gâtée par sa tante, flattée par le monde qui l’entourait, le seul conseiller qui la dirigeât, au milieu d’une liberté si dangereuse, était cette fierté native qui triomphait même des passions. Elle pleura amèrement en rentrant chez elle ; puis elle fit défendre sa porte, et réfléchit à ce qu’elle avait à faire, résolue à n’en pas souffrir davantage.


Quand Valentin, le lendemain, alla voir madame Delaunay, il crut s’apercevoir qu’il était suivi. Il l’était en effet, et la marquise eut bientôt appris la demeure de la veuve, son nom, et les visites fréquentes que le jeune homme lui rendait. Elle ne voulut pas s’en tenir là, et, quelque invraisemblable que puisse paraître le moyen dont elle se servit, il n’est pas moins vrai qu’elle l’employa, et qu’il lui réussit.


À sept heures du matin, elle sonna sa femme de chambre ; elle se fit apporter par cette fille une robe de toile, un tablier, un mouchoir de coton, et un ample bonnet sous lequel elle cacha, autant que possible, son visage. Ainsi travestie, un panier sous le bras, elle se rendit au marché des Innocents. C’était l’heure où madame Delaunay avait coutume d’y aller, et la marquise ne chercha pas longtemps ; elle savait que la veuve lui ressemblait, et elle aperçut bientôt devant l’étalage d’une fruitière une jeune femme à peu près de sa taille, aux yeux noirs et à la démarche modeste, marchandant des cerises. Elle s’approcha.


— N’est-ce pas à madame Delaunay, demanda-t-elle, que j’ai l’honneur de parler ?
— Oui, mademoiselle ; que me voulez-vous ?


La marquise ne répondit pas ; sa fantaisie était satisfaite et peu lui importait qu’on s’en étonnât. Elle jeta sur sa rivale un regard rapide et curieux, la toisa des pieds à la tête, puis se retourna et disparut.


Valentin ne venait plus chez madame de Parnes ; il reçut d’elle une invitation de bal imprimée, et crut devoir s’y rendre par convenance. Quand il entra dans l’hôtel, il fut surpris de ne voir qu’une fenêtre éclairée ; la marquise était seule et l’attendait. — Pardonnez-moi, lui dit-elle, la petite ruse que j’ai employée pour vous faire venir ; j’ai pensé que vous ne répondriez peut-être pas si je vous écrivais pour vous demander un quart d’heure d’entretien, et j’ai besoin de vous dire un mot, en vous suppliant d’y répondre sincèrement.


Valentin, qui de son naturel n’était pas gardeur de rancune, et chez qui le ressentiment passait aussi vite qu’il venait, voulut mettre la conversation sur un ton enjoué, et commença à plaisanter la marquise sur son bal supposé. Elle lui coupa la parole en lui disant : J’ai vu madame Delaunay.
— Ne vous effrayez pas, ajouta-t-elle, voyant Valentin changer de visage ; je l’ai vue sans qu’elle sût qui j’étais et de manière à ce qu’elle ne puisse me reconnaître. Elle est jolie, et il est vrai qu’elle me ressemble un peu. Parlez-moi franchement : l’aimiez-vous déjà quand vous m’avez envoyé une lettre qui était écrite pour elle ?
Valentin hésitait.
— Parlez, parlez sans crainte, dit la marquise. C’est le seul moyen de me prouver que vous avez quelque estime pour moi.
Elle avait prononcé ces mots avec tant de tristesse, que Valentin en fut ému. Il s’assit près d’elle, et lui conta fidèlement tout ce qui s’était passé dans son cœur. — Je l’aimais déjà, lui dit-il enfin, et je l’aime encore ; c’est la vérité.
— Rien n’est plus possible entre nous, répondit la marquise en se levant. Elle s’approcha d’une glace, se renvoya à elle-même un regard coquet.
— J’ai fait pour vous, continua-t-elle, la seule action de ma vie où je n’ai réfléchi à rien. Je ne m’en repens pas, mais je voudrais n’être pas seule à m’en souvenir quelquefois.
Elle ôta de son doigt une bague d’or où était enchâssée une aigue-marine.
— Tenez, dit-elle à Valentin, portez ceci pour l’amour de moi ; cette pierre ressemble à une larme.
Quand elle présenta sa bague au jeune homme, il voulut lui baiser la main.
— Prenez garde, dit-elle ; songez que j’ai vu votre maîtresse ; ne nous souvenons pas trop tôt.
— Ah ! répondit-il, je l’aime encore, mais je sens que je vous aimerai toujours.
— Je le crois, répliqua la marquise, et c’est peut-être pour cette raison que je pars demain pour la Hollande, où je vais rejoindre mon mari.
— Je vous suivrai, s’écria Valentin ; n’en doutez pas, si vous quittez la France, je partirai en même temps que vous.
— Gardez-vous-en bien, ce serait me perdre, et vous tenteriez en vain de me revoir.
— Peu m’importe ; quand je devrais vous suivre à dix lieues de distance, je vous prouverai du moins ainsi la sincérité de mon amour, et vous y croirez malgré vous.
— Mais je vous dis que j’y crois, répondit madame de Parnes avec un sourire malin : adieu donc, ne faites pas cette folie.
Elle tendit la main à Valentin, et entr’ouvrit, pour se retirer, la porte de sa chambre à coucher.
— Ne faites pas cette folie, ajouta-t-elle d’un ton léger ; ou, si vous la faisiez par hasard, vous m’écririez un mot à Bruxelles, parce que de là on peut changer de route.
La porte se ferma sur ces paroles, et Valentin, resté seul, sortit de l’hôtel dans le plus grand trouble.


Il ne put dormir de la nuit, et le lendemain, au point du jour, il n’avait encore pris aucun parti sur la conduite qu’il tiendrait. Un billet assez triste de madame Delaunay, reçu à son réveil, l’avait ébranlé sans le décider. À l’idée de quitter la veuve, son cœur se déchirait ; mais à l’idée de suivre en poste l’audacieuse et coquette marquise, il se sentait tressaillir de désir ; il regardait l’horizon, il écoutait rouler les voitures ; les folles équipées du temps passé lui revenaient en tête ; que vous dirai-je ? il songeait à l’Italie, au plaisir, à un peu de scandale, à Lauzun déguisé en postillon ; d’un autre côté, sa mémoire inquiète lui rappelait les craintes si naïvement exprimées un soir par madame Delaunay. Quel affreux souvenir n’allait-il pas lui laisser ! Il se répétait ces paroles de la veuve : Faut-il qu’un jour j’aie horreur de vous ?

Il passa la journée entière renfermé, et après avoir épuisé tous les caprices, tous les projets fantasques de son imagination : Que veux-je donc ? se demanda-t-il. Si j’ai voulu choisir entre ces deux femmes, pourquoi cette incertitude ? et, si je les aime toutes les deux également, pourquoi me suis-je mis de mon propre gré dans la nécessité de perdre l’une ou l’autre ? Suis-je fou ? Ai-je ma raison ? Suis-je perfide ou sincère ? Ai-je trop peu de courage ou trop peu d’amour ?

Il se mit à table, et, prenant le dessin qu’il avait fait autrefois, il considéra attentivement ce portrait infidèle qui ressemblait à ses deux maîtresses. Tout ce qui lui était arrivé depuis deux mois se représenta à son esprit : le pavillon et la chambrette, la robe d’indienne et les blanches épaules, les grands dîners et les petits déjeuners, le piano et l’aiguille à tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brodé, il revit tout. Chaque heure de sa vie lui donnait un conseil différent. — Non, se dit-il enfin, ce n’est pas entre deux femmes que j’ai à choisir, mais entre deux routes que j’ai voulu suivre à la fois, et qui ne peuvent mener au même but : l’une est la folie et le plaisir, l’autre est l’amour ; laquelle dois-je prendre ? laquelle conduit au bonheur ?
Je vous ai dit, en commençant ce conte, que Valentin avait une mère qu’il aimait tendrement. Elle entra dans sa chambre tandis qu’il était plongé dans ces pensées.
— Mon enfant, lui dit-elle, je vous ai vu triste ce matin. Qu’avez-vous ? Puis-je vous aider ? Avez-vous besoin de quelque argent ? Si je ne puis vous rendre service, ne puis-je du moins savoir vos chagrins et tenter de vous consoler ?
— Je vous remercie, répondit Valentin. Je faisais des projets de voyage, et je me demandais qui doit nous rendre heureux, de l’amour ou du plaisir ; j’avais oublié l’amitié. Je ne quitterai pas mon pays, et la seule femme à qui je veuille ouvrir mon cœur est celle qui peut le partager avec vous.

 

 

 

dimanche 11 septembre 2016

Judith Gautier - Zuleïka

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I


Le Nil coulait lentement, dans le silence de la nuit, entraînant le reflet brisé des larges étoiles qui tachaient l’éther obscur du ciel.

Et, pareille à un autre fleuve, une caravane, profitant de la fraîcheur nocturne, cheminait en bon ordre sur l’une des rives.

Parfois, un cri s’élevait, activant l’allure d’une bête de somme ; le claquement d’un fouet déchirait le silence, et le rythme d’un trot momentané sonnait sourdement sur le sable.

La caravane voulait entrer à Oph, la ville royale des Pharaons, avant le lever du soleil ; elle se hâtait, mais déjà le ciel blémissait, les étoiles s’effaçaient une à une ; les objets apparaissaient, sans couleur encore, mais découpant leurs silhouettes noires sur l’atmosphère éclaircie.

Les chameaux, cambrant leur long col et balançant leurs têtes aux lèvres pendantes, les ânes, disparaissant à demi sous leurs charges et harcelés par leurs conducteurs, les chariots, tirés péniblement par de grands bœufs qui mugissaient par instants, se dégageaient de plus en plus de l’ombre.

Bientôt les ibis roses, qui dormaient un pied dans l’eau, fouettèrent l’air de leurs grandes ailes et étirèrent leurs membres ; des gypaètes s’envolèrent avec des cris aigus, le Nil s’éclaira, en même temps que le ciel, et un faisceau de rayons d’or jaillit de l’horizon oriental.

Alors, la caravane s’arrêta, tous les hommes se prosternèrent, la face tournée vers l’Orient, et, se répondant les uns aux autres, entonnèrent l’hymne matinal.

« Ô Ra ! Seigneur du rayonnement, brille sur la face d’Osiris !

« Qu’il soit adoré au matin et qu’il se couche le soir ; que son âme sorte avec toi hors de la nuit ; qu’il vogue dans ta barque ; qu’il aborde dans l’arche ; qu’il s’élève dans le ciel !

« Salut à toi, Ra Haremku Khepra ! qui existes par toi-même ! Splendide est ton lever à l’horizon ; les deux mondes s’illuminent de tes rayons ; le diadème du midi et le diadème du nord sont sur ton front.

« Je viens à toi, je suis avec toi pour voir ton disque chaque jour. Je ne suis pas enfermé, je ne suis pas repoussé. Mes membres se renouvellent à l’éclat de tes beautés, car je suis un de tes favoris sur la terre.

« Salut à toi, qui brilles à l’horizon le jour, et qui parcours le ciel, uni à la déesse Ma. Tous les hommes se réjouissent de te voir marchant vers eux ; dans ton mystère ils prospèrent, ils progressent, ceux qui sont éclairés de tes rayons.

« Ô inconnu ! Incomparable est ton éclat ; tu es le pays des Dieux ! On voit en toi toutes les couleurs de l’Arabie !

« Ô soleil, qui n’as pas de maître ! Grand voyageur à travers l’espace ! Les millions et les centaines de mille lieues, en un instant tu les parcours ; tu disparais et tu subsistes, ô Ra qui te lèves à l’horizon !

« Gloire à toi, qui brilles dans le Nun, qui as illuminé les deux mondes le jour où tu es né, enfanté par ta mère de sa propre main ; tu les illumines, tu les divinises, grand illuminateur qui brilles dans le Nun ! »

Tandis que tous étaient agenouillés et glorifiaient le resplendissant soleil, en tendant les bras vers lui, un jeune homme dont le costume était différent de celui de ses compagnons et qui semblait d’une condition au-dessus de la leur, demeura debout et ne prit point part à la prière. Un sourire empreint d’un vague mépris errait même sur ses lèvres, lorsque ses yeux s’abaissaient vers le groupe prosterné et pieux ; alors, relevant le front, il fixait son regard clair sur le soleil, et en supportait l’aveuglante clarté d’un air de défi et d’orgueil.

Bien qu’il eût l’aspect d’un maître, ce beau jeune homme ne semblait pas commander aux gens qui formaient la caravane.

C’étaient des marchands qui colportaient du natrum, de la myrrhe, de la poudre de santal et toutes sortes d’aromates et de plantes médicinales, et qui quelquefois aussi, par occasion, revendaient des esclaves.

Lorsqu’il plut aux marchands de se remettre en marche, le jeune homme marcha parmi eux sans se plaindre, bien qu’il parût très las et peu accoutumé à la fatigue.


Bientôt les pointes roses des obélisques se dressèrent dans la pureté du ciel ; les murailles, les portes, les palais d’Oph la Grande se montrèrent des deux côtés du fleuve, et la caravane entra dans la ville qui commençait à s’éveiller.

Le jeune étranger, stupéfait de la magnificence du tableau qui se présentait à lui, regardait avec une admiration croissante Oph, qui resplendissait superbement au soleil levant.

— Dieu de mes pères ! s’écria-t-il, extasié, jamais pareille merveille n’a frappé mes yeux. Mon chagrin s’adoucit devant cette splendeur. Je me confie à toi, Dieu d’Abraham ! Et j’entre sans crainte dans cette ville où je serai esclave, car tes desseins sont impénétrables.

II

Quelques heures plus tard, l’étranger fut vendu sur la place publique, et celui qui l’acheta était Putiphar, ministre du Pharaon.

— Comment te nommes-tu ? demanda-t-il à son nouvel esclave, en l’emmenant avec lui dans son char.

— Je suis Joseph, fils de Jacob, et je ne suis pas né en servitude.

— Mon joug te sera léger ou pesant selon tes mérites, dit Putiphar. Je suis un maître doux et humain, mais sévère, s’il le faut, et plein de justice.

Le char entra bruyamment dans la cour de la somptueuse maison de Putiphar, les serviteurs s’empressèrent autour du maître et continrent les chevaux impatients, couverts d’écume.

Attirée par le tumulte de l’arrivée, une femme parut sous le portique du palais, accompagnée d’un groupe de servantes qui portaient des éventails de plumes emmanchées à des hampes d’or. Elle se tint au haut des marches, se détachant lumineusement sur le fond plus sombre du portique, et sourit à Putiphar qui lui fit un signe de la main.

Cette femme était belle et jeune encore. Son visage un peu large, aux pommettes accentuées, à la bouche épaisse et pourprée, aux yeux énormes agrandis encore par deux lignes d’antimoine, avait une excessive fraîcheur de vie ! Un morceau d’étoffe cannelé et traversé de fils d’or était disposé sur son front et le long de ses joues, comme la coiffure des sphinx. Un pectoral de pierreries brillait sur sa poitrine ; ses bras ronds et bruns étaient cerclés aux poignets et aux épaules par des bracelets d’émaux : sa robe, nouée sous le sein et bridant un peu sur les hanches, était d’une étoffe de lin à rayures obliques, bleues, vertes et noires.

— Repose-toi aujourd’hui, dit Putiphar à Joseph ; demain je t’établirai dans tes fonctions.

Et il monta les marches en entourant d’un bras la taille de sa femme, qui se pencha vers lui et lui dit à l’oreille, en regardant Joseph à la dérobée :

— Quel est donc cet étranger ?

— C’est un esclave d’Arabie, dit Putiphar. Je l’ai acheté aujourd’hui même.

Un mois s’était à peine écoulé, et Joseph était devenu l’intendant de Putiphar ; tout prospérait sous sa direction ; le Maître avait pris son esclave en grande amitié et lui donnait toute sa confiance.

III


Dans l’appartement des femmes, délicieusement frais et embaumé, ouvrant sur une cour intérieure, dont le centre creusé en bassin est plein d’une eau limpide, Zuleïka, l’épouse de Putiphar, a réuni tout un groupe caquetant de nobles amies.

Les piliers trapus aux chapiteaux fleuris, peints de couleurs alternées, jettent leurs ombres ; l’eau baise doucement les marches de marbre noir et reflète, en frissonnant, les peintures de la colonnade et des hautes corniches.

Toutes ces femmes sont étendues sur des coussins de cuir bleu, gonflés du duvet des fleurs de chardon, les unes à plat ventre, appuyées sur leurs coudes, d’autres renversées, les bras arrondis au-dessus de leur tête, quelques-unes le torse droit et le dos contre un pilier. Seule, Zuleïka est debout et parle avec animation, interrompue fréquemment par un cliquetis de voix claires.

En ce moment, ces jolies Égyptiennes parlent toutes à la fois, et le tumulte, qui monte de la cour intérieure, effraie un gypaète perché au sommet d’un pyramidion de granit, et le fait s’envoler, rose sur le ciel d’un bleu profond, avec un cri discordant.

— Tu n’entends pas dire qu’il est plus beau que Pentaour, l’œris du Pharaon ?

— Nos princes sont les plus beaux du monde, tu ne nous feras pas croire qu’il surpasse ceux dont la vipère royale orne le front.

— J’en connais qui n’ont pas un défaut.

— J’en ai rencontré qui vous prenaient le cœur à première vue.

— Il en est dont on rêve, pour s’être croisé avec leur barque sur le Nil.

— Qu’a donc celui-ci de si merveilleux ?

— Est-ce l’expression de son regard ?

— Est-ce son sourire ?

— Est-il très grand ?

— Sa voix est-elle séduisante ?

Zuteïka se boucha les oreilles des deux mains, en rentrant sa tête dans ses épaules, puis elle s’écria, lorsque le bruit se fut un peu calmé :

— Il est plus beau que les princes, plus beau que Pentaour, plus beau qu’Osiris et Horus sur leurs trônes célestes ; sa présence est un enchantement, sa démarche un sortilège, sa voix une musique ; qui l’a vu le revoit sans cesse ; son regard est un fer rouge qui vous blesse au cœur…

Les jeunes voix éclatèrent de nouveau.

— Elle est folle d’amour ! La passion l’aveugle…

— Elle est perdue, on lui a jeté un sort.

— Que le grand-prêtre vienne dire les formules magiques. Qu’il se hâte !

— Comment la croire, avec ses yeux éblouis d’amour ? Son bien-aimé est sans doute fort ordinaire.

— Peut-être est-il louche et édenté…

— Avec une épaule bossue…

— Et une jambe de travers…

Et les rires s’égrenèrent, comme des gouttes d’eau dans un bassin.

L’une des rieuses se leva et, les bras étendus, cria le plus fort qu’elle put :

— Si elle veut nous convaincre, qu’elle nous montre cet homme incomparable.

— C’est cela ! c’est cela : qu’elle nous le montre ! s’écria toute l’assistance en battant des mains.

Celle qu’on interpellait ainsi garda un moment le silence, puis, frappant du pied et relevant le front :

— Eh bien, oui, dit-elle, vous le verrez !

Elle appela un esclave et lui parla bas, et l’esclave s’éloigna.

Les jeunes femmes se taisaient maintenant, rajustant leurs coiffures et les plis de leurs vêtements, inquiètes de paraître belles à celui qu’on disait si beau. Elles pensèrent aussi à avoir une contenance, un air indifférent et distrait, elles tendirent la main vers des corbeilles en bois odorant, pleines de beaux fruits mûrs, et, prenant des couteaux d’airain, commencèrent à peler lentement les pulpes tendres.

Bientôt l’esclave revint ; il souleva une portière de sparterie et s’effaça contre la muraille. Un pas nerveux sonnait sur les dalles.

Toutes les jeunes femmes, la bouche entr’ouverte, dardaient leurs regards vers l’entrée.

Joseph parut dans le cadre de la porte.

De haute taille, fier, malgré l’attitude soumise et réservée qu’il gardait, et, en dépit de son costume modeste, d’une incomparable beauté.

Son teint avait un éclat et une transparence dont le charme frappait tout spécialement les yeux accoutumés au bronze des peaux égyptiennes. Sa chevelure souple, bouclée, flottait légèrement jusqu’à son cou, et une barbe naissante mettait des ombres délicieuses autour de sa bouche.

Dans le grand silence qui accueillit l’entrée du jeune Hébreu, quelques cris furent étouffés, et plus d’une porta brusquement le doigt à ses lèvres, comme pour sucer une blessure, ou enveloppa vivement sa main dans le pan de sa robe. C’est que les couteaux d’airain, mal dirigés par les belles curieuses, ébahies d’admiration, avaient entamé la chair délicate, au lieu de peler le fruit.

Joseph salua en posant sa main sur son cœur, puis sur son front.

— J’attends tes ordres, maîtresse, dit-il.

— Je n’ai pas d’ordres à te donner, jeune étranger ; c’est une idée qui m’est venue, que tu dois souffrir cruellement, toi né pour commander, d’être esclave loin de ton foyer, et je voulais te demander s’il n’est rien, en mon pouvoir, qui puisse adoucir ta servitude.

— Sois louée pour cette compassion, répondit le jeune homme, et rassure ton cœur, je suis heureux, autant que je puis l’être dans mon malheur, grâce à la confiance et à la bonté du maître.

— Taire sa blessure n’est pas guérir ; supporter la peine qui pourrait être pire, n’est pas le bonheur. Confie-toi à nous sans crainte et dis-nous tes désirs secrets.

Joseph releva ses longs cils, qu’il tenait baissés, et découvrit brusquement la lueur bleue de son regard, singulièrement dominateur.

— Je suis dans la main de Dieu, dit-il ; ses desseins sont insondables. Je n’ai rien à désirer dans le présent, et je courbe le front sous les menaces de l’avenir.

— L’avenir est-il menaçant ? dit vivement Zuleïka ; que peux-tu redouter, au milieu de nous ?

— Par deux fois, un songe m’a averti que de ce palais je roulerai dans un abîme, sans qu’aucune branche puisse s’offrir à ma main pour me sauver ; je me soumets aux volontés de Dieu.

— Tu crois aux vaines folies des rêves ?

— Je sais expliquer les songes, dit Joseph gravement.

Et il ajouta :

— Permets que je retourne à mon labeur, pour exécuter les ordres du maître.

— Va ! dit-elle avec un long soupir.

Le jeune homme se recula dans l’ombre de la porte, et la draperie retomba.


IV


À quelque temps de là, un jour de chaleur accablante, Joseph se reposait dans le jardin de son maître, sous une touffe de mimosas, près d’un bassin de marbre rose. Il regardait, rêveusement, un ibis immobile au bord du bassin et qui semblait taillé dans la pierre, tant la couleur de son plumage se confondait avec le ton de chair du marbre.

Tout à coup il fut tiré de sa rêverie par un pas léger qui froissait le sable.

Il leva la tête et vit la femme de son maître qui dirigeait sa promenade vers le lieu où il était assis.

Elle s’approcha de lui, avant qu’il eût eu le temps de se lever, et le salua d’un sourire.

— Tu songeais à ton pays, jeune étranger, dit-elle ; bien que tu sois presque le maître ici, tu regrettes la liberté ?

— Je ne regrette rien, auprès d’un maître tel que le mien, dit Joseph.

— Mais, sans doute, tu as laissé là-bas quelque amour nouvellement éclos, et ton cœur est loin de nous ?

— Aucun amour ne rappelle mon souvenir vers mon pays, dit-il.

— Je gagerais alors, s’écria-t-elle avec un sourire de joie, que bien des femmes se consument pour toi et gémissent de ton absence.

Puis elle ajouta plus bas, en le regardant avec tendresse :

— Il me semble, à moi, que si tu t’en allais, je mourrais de tristesse. Ne plus voir ton regard d’épervier, ni ta bouche qui semble une fleur humide, ni ton corps souple qui se meut avec tant de grâce, cela est hors de mon pouvoir. Avec toi, ma vie s’en irait.

Joseph rougit à ce discours qui le surprit et l’embarrassa.

Elle se méprit à son trouble, qu’elle jugea l’émotion d’une joie inattendue, et elle approcha vivement ses lèvres de l’oreille de Joseph.

— Aime-moi, dit-elle ; moi, je t’aime déjà de toute mon âme. Je te ferai une vie délicieuse, tu seras le maître, le dieu ; c’est moi qui deviendrai l’esclave.

Joseph se leva, épouvanté.

— Est-ce que cela est possible ? s’écria-t-il, mon maître a en moi toute confiance ; après lui, nul n’est plus grand que moi dans sa maison ; il ne me demande compte de rien, ne me cèle rien ; rien ne m’est interdit, que toi, qui es sa femme ; et je trahirais un tel maître, je commettrais un crime aussi odieux ?

Et le jeune esclave s’éloigna, sans vouloir entendre davantage la femme de Putiphar.


V


Depuis ce jour, Joseph évita soigneusement de se trouver seul avec Zuleïka. Lorsqu’il était obligé d’être en sa présence, il ne la regardait jamais, bien qu’elle ne le quittât pas des yeux et poussât des soupirs déchirants.

Une fois, il se croisa avec elle sur un escalier du palais ; elle descendait, lui montait.

Elle s’avança vivement et saisit les mains de Joseph avant qu’il eût pu s’en défendre.

— Regarde-moi, lui dit-elle d’une voix sourde ; vois mes yeux rougis par les larmes, vois mes tempes meurtries par la fièvre ; je pleure tout le long du jour, et la nuit je me tords sur mon lit, comme une couleuvre sur un brasier. Je t’appelle et je t’implore en vain. Tu n’as donc qu’un cœur de tigre dans ta belle poitrine unie comme du marbre ?

Putiphar parut au pied de l’escalier ; alors elle laissa Joseph et continua à descendre.


VI


Un jour de moisson, tous les serviteurs étaient hors du palais. Joseph entra dans une chambre pour prendre un papyrus qu’il y avait laissé.

La femme de Putiphar était dans cette chambre, assise sur un lit très bas.

— Tu cherches ton papyrus, dit-elle, le voici.

Et elle tendit le rouleau à Joseph.

Celui-ci, sans défiance, s’approcha d’elle, pour le recevoir de sa main ; mais alors elle lui jeta ses bras autour du cou, et l’étreignit si violemment contre sa poitrine qu’il ne put se dégager.

— Je t’en supplie, ne me fuis pas, s’écria-t-elle, aie pitié de moi, ne sois pas plus cruel que les crocodiles du Nil ! Que t’ai-je fait ? Je t’aime, je me courbe à tes pieds et toi, tu me repousses, tu me tortures.

— De grâce, dit Joseph d’une voix ferme, laisse-moi, si tu ne veux pas que j’use de ma force pour me dégager de ton étreinte. Tes bras frêles rompraient dans ma main ; éloigne-toi, je t’en conjure, pour éviter que je te brise.

Mais elle ne prit pas garde à ses paroles et se serra plus étroitement contre lui.

— Je baiserai au moins une fois cette bouche charmante, dit-elle, en collant ses lèvres sur les siennes.


Joseph sentait sa raison lui échapper ; il s’engourdissait, comme un oiseau sauvage manié par une main tiède.

Cependant, d’un effort violent, il délia cet enlacement tenace et repoussa loin de lui la femme de son maître. Mais elle se retint à un pan de son manteau.

Joseph défit vivement l’agrafe de ce vêtement et, le laissant entre les mains de Zuleïka, il s’enfuit hors de la chambre, hors du palais.


L’Égyptienne, ainsi repoussée par un esclave, entra alors dans une colère folle ; elle se roula à terre, se déchira le visage, cria, pleura, se mordit les poings, et jura de se venger.


Son mari la surprit dans cet état de fureur.

— Qu’as-tu donc ? dit-il. Que t’est-il arrivé ?

— Tu le demandes ? dit-elle. Eh bien ! je vais te l’apprendre : sache que cet esclave, que tu chéris tant et que tu as comblé de tant de biens, profitant de l’absence de tes serviteurs, a voulu me faire violence et abuser de moi. Regarde : voici son manteau qui témoigne contre lui.

En entendant cela, Putiphar entra dans une colère égale à celle de sa femme ; il brisa plusieurs objets et maudit cent fois sa confiance. Puis il fit rechercher Joseph et, sans vouloir l’entendre, le fit jeter en prison.
VII


Trois ans après cet événement, la femme de Putiphar se promenait tristement au bord du Nil avec ses femmes et quelques eunuques.


Elle songeait à Joseph, disparu de sa vie, mais qui était sa pensée constante. Elle ne pouvait revenir sur sa vengeance, car il eût fallu avouer qu’elle était la seule coupable ; et elle avait le regret amer de ce temps où du moins elle pouvait le voir tous les jours, respirer le même air que lui.

Quelquefois pourtant l’outrage lui remontait au front et elle se réjouissait de la vengeance.

Ce jour-là, morne, pâlie, la tête basse, plus écrasée que jamais sous le poids de son vain amour, elle errait lentement au bord du Nil.


Tout à coup, un cortège triomphal déboucha d’une rue, et elle s’arrêta machinalement pour le voir passer.

Des hérauts marchaient en tête, proclamant les dignités du triomphateur.

Pharaon, préféré d’Ammon-Ra, dit :

« Puisque Dieu t’a fait connaître les choses mystérieuses, et que tu m’as révélé mes songes, tu seras sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche ; moi seul serai plus grand que toi sur mon trône.

« J’ai ôté mon anneau de ma main et je l’ai mis dans la tienne, et je t’ai fait revêtir d’habits de fin lin, et je t’ai passé un collier d’or au cou. Tu monteras sur un char magnifique, le plus beau après le mien, et l’on criera qu’on s’agenouille devant toi.

« Tu t’appelleras Tsaphenath-Pahanéa, et je te donne pour femme Ascenath, fille du grand-prêtre d’On. Sans ton ordre, nul ne fera un geste dans tout le pays d’Égypte. »


Lorsque le char de triomphe s’avança et que Zuleïka aperçut celui qui le montait, beau, calme, resplendissant de parures, elle reconnut Joseph, l’esclave, qui l’avait méprisée et qu’elle croyait écrasé sous sa vengeance.

Ce fut un choc terrible, un éblouissement, une torture et une joie. La honte et le désir lui gonflèrent le cœur à tel point qu’il lui parut se briser, répandre en elle une onde brûlante qui la terrassa.

Mais cette brûlure, par sa violence, la purifiait. Elle se sentait, en même temps, anéantie et régénérée.

Tandis, qu’affaissée au bord de la route, elle regardait s’éloigner celui qui triomphait sans orgueil, qui avait brillé, aux yeux de tous, comme un flambeau dans la nuit, l’esclave inconnu devenu le maître de l’Égypte, parce qu’il n’avait marché que vers la perfection, elle comprit enfin l’amour véritable ; l’amour hors de la chair, hors de la vie, hors du temps. Elle comprit que si le bien-aimé la fuyait, c’était pour lui montrer la voie, l’entraîner vers les hauteurs célestes, où seulement elle pourrait le joindre, peut-être, après d’innombrables siècles d’efforts, de larmes et de prières, quand elle serait devenue tout clarté et tout amour, qu’elle mériterait enfin de s’abîmer, goutte de lumière, dans l’infinie lumière, parcelle d’amour dans l’amour illimité, qui est le ciel.

 

vendredi 1 janvier 2016

Emma Goldman - L’anarchisme et la question sexuelle

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L’ouvrier, dont les muscles et la force sont tellement admirés par la pâle et chétive progéniture bourgeoise, mais dont le travail suffit à peine à lui maintenir la tête hors de l’eau, se marie seulement pour avoir à la maison une femme et une ménagère, qui, réduite en esclavage du matin au soir, doit concentrer ses efforts pour maintenir au plus bas le niveau des dépenses.

Elle est tellement usée par ses efforts continuels pour permettre au misérable salaire de son mari de les faire vivre tous les deux qu’elle en devient irritable et n’est très vite plus en mesure de répondre aux demandes d’affection de son mari et maître qui, hélas ! Arrive assez vite à la conclusion que ses plans ont échoués et se met donc à penser que son mariage est un échec.

UNE SPIRALE DE PLUS EN PLUS FORTE

Les dépenses allant en augmentant au lieu de diminuer, la femme, qui a perdu la force qu’elle avait au début du mariage, commence à se sentir trahie, et les soucis et la crainte de la famine ont raison de sa beauté peu de temps après son mariage. Elle se décourage, déprime, néglige son travail domestique, et comme il n’y a aucun lien d’amour ni d’affection entre elle et son mari qui leur permettrait de faire face à la misère et à la pauvreté de leurs vies, au lieu de s’accrocher l’un à l’autre, ils deviennent deux étrangers l’un à l’autre, de plus en plus attentifs à leurs fautes respectives. Au contraire du millionnaire, l’homme ne peut s’évader vers son club, mais il va au bar noyer sa misère dans un verre de bière ou de whisky. La partenaire malheureuse de cette misère, trop honnète pour chercher du réconfort dans d’autres bras, et trop pauvre pour s’autoriser une quelconque distraction ou loisir, reste dans cet environnement sordide et à peine entretenu qu’elle appelle sa maison, à pleurer amèrement sur la folie qui a fait d’elle la femme d’un pauvre. Et pourtant, il n’y a aucun moyen qu’ils ne se séparent.

MAIS ILS DOIVENT FAIRE AVEC

Si exaspérants que soient les liens avec lesquels l’Église et l’État les ont enchaînés l’un à l’autre, ils ne peuvent être brisés, sauf si les deux personnes décident de leur permettre d’être rompus.

Et quand la Loi a suffisamment pitié pour défaire leurs liens, c’est que tous les détails de leur vie privée ont été mis à jour. La femme est condamnée par l’opinion publique et sa vie toute entière est ruinée. La peur de cette disgrâce l’entraîne souvent à plier sous le poids des contraintes de la vie maritale sans oser émettre une seule plainte contre le monstrueux système qui l’a brisée comme tant de ses sœurs.

Les bourgeois endurent ce système pour éviter le scandale, les pauvres pour épargner leurs enfants et par peur de l’opinion publique. Leurs vies ne sont que mensonge et hypocrisie.

La femme qui vend ses faveurs est libre de quitter quand elle veut l’homme qui les achète, tandis que « la femme respectable » ne peut se libérer d’une union qui l’humilie.

Toutes les unions artificielles qui ne sont pas consacrées par l’amour relèvent de la prostitution, qu’elles soient sanctionnées ou non par l’Église et la société. De telles unions ne peuvent avoir qu’une influence dégradante à la fois sur la morale et la santé de la société.

LE COUPABLE, C’EST LE SYSTÈME

Ce système qui force les femmes à vendre leur féminité et leur indépendance au plus offrant n’est qu’une ramification du même système infernal qui permet à quelques uns de vivre sur les richesses produitent par leurs semblables, dont 99 % doivent travailler et se réduire en esclavage du matin au soir pour un salaire à peine suffisant à leur survie, cependant que les fruits de leur travail sont absorbés par une minorité de vampires désœuvrés qui vivent entourés de tout ce que le monde compte de plus luxueux .

Arrêtons nous un moment à la contemplation de ces deux images du système social en vigueur au XIXème siècle.

Regardons les maisons bourgeoises, ces endroits magnifiques dont la vente du seul ameublement pourrait subvenir aux besoins de centaines d’hommes et de femmes . Regardez les soirées et les dîners des enfants de ces bourgeois, dont un seul plat aurait suffit à nourrir des centaines d’affamés pour qui un repas d’eau et de pain est un luxe. Regardez ces fanatiques de la mode, passer leur temps à inventer de nouveaux moyens de s’amuser : sorties au théâtre, bals, concerts, yachting, courant d’une partie à l’autre du globe dans une recherche folle de gaieté et plaisirs. Et alors tournez vous un moment et regardez ceux qui produisent la richesse qui paie ces divertissement excessifs et artificiels.

L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Regardez les, entassés dans des caves sombres et humides où jamais n’arrive le moindre souffle d’air frais, vêtus de guenilles, traînant leur misère du berceau au tombeau, leurs enfants vagabondant dans les rues, nus, affamés, sans personne pour leur adresser la moindre parole d’amour ni leur offrir la moindre tendresse, grandissant dans l’ignorance et la superstition, maudissant le jour de leur naissance.

Regardez-les, ces deux images ! Vous les moralistes et les philanthropes, et dites moi qui doit être blâmé pour cela ! Ceux qui sont conduit à se prostituer, légalement ou pas, ou bien ceux qui conduisent leurs victimes à tant de désespoir ?

Le problème, ce n’est pas la prostitution, mais la société elle-même, ce système injuste porté par la propriété privée, l’État et l’Église. Ce système du vol légalisé, du meurtre et du viol de la femme innocente et de l’enfant sans espoir.

LE REMÈDE AU FLÉAU

Tant que nous ne nous serons pas débarrassés de ce monstre, nous n’arriverons pas à bout de ce qui gangrène le Sénat et les administrations, les demeures des bourgeois comme les masures des pauvres. L’humanité doit être consciente de ses forces et de ses capacités, elle doit se libérer pour commencer une nouvelle vie, meilleure et plus noble.

La prostitution ne sera jamais détruite par les méthodes du révérend Parkhurst et des autres réformateurs. Elle existera tant que le système actuel le nourrira.

La femme ne sera autonome et indépendante que lorsque ces réformateurs uniront leurs efforts avec ceux qui luttent pour abolir le système qui engendre le crime sous toutes ses formes et en construire un basé sur l’égalité totale, un système qui garantit à chaque homme, femme ou enfant le fruit de son travail et exactement les mêmes droits de profiter des cadeaux de la nature et d’avoir accès à la meilleure des éducations. Alors, sa santé ne sera plus affectée par l’esclavage et le labeur sans fin et, elle ne sera plus la victime de l’Homme, tandis que l’Homme ne sera plus possédé par des vices ou des passions artificielles et contraires à son bien-être.

LE RÊVE ANARCHISTE

Chacun devrait entrer l’état de mariage en position de force et avec une entière confiance morale en l’autre. Chacun aimerait et estimerait l’autre, et soutiendrait son travail, pas seulement pour son propre bien-être, mais aussi parce que, étant heureux ensemble, ils désireraient le bonheur universel de tous. La progéniture de ces unions serait forte et en bonne santé morale et physique, et respecterait et honorerait ses parents, pas seulement parce que c’est son devoir, mais parce que leurs parents le méritent.La communauté toute entière prendrait en charge leur éducation et leur porterait attention, et ils seraient libres de suivre leurs penchants, et il ne serait pas nécessaire de leur apprendre la flagornerie et les techniques de base pour s’attaquer à leurs semblables. Leur objectif dans la vie serait, non pas d’acquérir du pouvoir sur leurs frères, mais de gagner l’estime et les respect de chaque membre de la communauté.

LE DIVORCE ANARCHISTE

Si l’union d’un homme et d’une femme se révélait insatisfaisante et désagréable pour eux, ils pourraient se séparer de façon douce et calme, et n’auraient pas besoin de détériorer les quelques liens du mariage en continuant une union peu agréable.

Si, au lieu de persécuter les victimes, les réformateurs d’aujourd’hui s’unissaient pour éradiquer le problème, la prostitution ne déshonorerait plus jamais l’humanité.

Supprimer une classe et en protéger une autre n’est pas que pure folie. C’est un crime. Ne détournez pas la tête, vous, hommes et femmes moralistes.

Ne vous laissez pas influencer par vos préjugés : considérez la question d’un point de vue objectif .

Au lieu de faire usage de votre force inutilement, donnez donc un coup de main à l’abolition de ce système corrompu et malade.

Si la vie maritale ne vous a pas privée de tout honneur et estime personnelle, si vous éprouvez de l’amour pour ceux que vous appelez vos enfants, vous devez, pour votre salut et celui des vôtres lutter pour l’émancipation et l’établissement de la vérité. Alors, et seulement alors, le mariage cessera d’être un fléau.

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