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dimanche 11 septembre 2016

Judith Gautier - Zuleïka

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I


Le Nil coulait lentement, dans le silence de la nuit, entraînant le reflet brisé des larges étoiles qui tachaient l’éther obscur du ciel.

Et, pareille à un autre fleuve, une caravane, profitant de la fraîcheur nocturne, cheminait en bon ordre sur l’une des rives.

Parfois, un cri s’élevait, activant l’allure d’une bête de somme ; le claquement d’un fouet déchirait le silence, et le rythme d’un trot momentané sonnait sourdement sur le sable.

La caravane voulait entrer à Oph, la ville royale des Pharaons, avant le lever du soleil ; elle se hâtait, mais déjà le ciel blémissait, les étoiles s’effaçaient une à une ; les objets apparaissaient, sans couleur encore, mais découpant leurs silhouettes noires sur l’atmosphère éclaircie.

Les chameaux, cambrant leur long col et balançant leurs têtes aux lèvres pendantes, les ânes, disparaissant à demi sous leurs charges et harcelés par leurs conducteurs, les chariots, tirés péniblement par de grands bœufs qui mugissaient par instants, se dégageaient de plus en plus de l’ombre.

Bientôt les ibis roses, qui dormaient un pied dans l’eau, fouettèrent l’air de leurs grandes ailes et étirèrent leurs membres ; des gypaètes s’envolèrent avec des cris aigus, le Nil s’éclaira, en même temps que le ciel, et un faisceau de rayons d’or jaillit de l’horizon oriental.

Alors, la caravane s’arrêta, tous les hommes se prosternèrent, la face tournée vers l’Orient, et, se répondant les uns aux autres, entonnèrent l’hymne matinal.

« Ô Ra ! Seigneur du rayonnement, brille sur la face d’Osiris !

« Qu’il soit adoré au matin et qu’il se couche le soir ; que son âme sorte avec toi hors de la nuit ; qu’il vogue dans ta barque ; qu’il aborde dans l’arche ; qu’il s’élève dans le ciel !

« Salut à toi, Ra Haremku Khepra ! qui existes par toi-même ! Splendide est ton lever à l’horizon ; les deux mondes s’illuminent de tes rayons ; le diadème du midi et le diadème du nord sont sur ton front.

« Je viens à toi, je suis avec toi pour voir ton disque chaque jour. Je ne suis pas enfermé, je ne suis pas repoussé. Mes membres se renouvellent à l’éclat de tes beautés, car je suis un de tes favoris sur la terre.

« Salut à toi, qui brilles à l’horizon le jour, et qui parcours le ciel, uni à la déesse Ma. Tous les hommes se réjouissent de te voir marchant vers eux ; dans ton mystère ils prospèrent, ils progressent, ceux qui sont éclairés de tes rayons.

« Ô inconnu ! Incomparable est ton éclat ; tu es le pays des Dieux ! On voit en toi toutes les couleurs de l’Arabie !

« Ô soleil, qui n’as pas de maître ! Grand voyageur à travers l’espace ! Les millions et les centaines de mille lieues, en un instant tu les parcours ; tu disparais et tu subsistes, ô Ra qui te lèves à l’horizon !

« Gloire à toi, qui brilles dans le Nun, qui as illuminé les deux mondes le jour où tu es né, enfanté par ta mère de sa propre main ; tu les illumines, tu les divinises, grand illuminateur qui brilles dans le Nun ! »

Tandis que tous étaient agenouillés et glorifiaient le resplendissant soleil, en tendant les bras vers lui, un jeune homme dont le costume était différent de celui de ses compagnons et qui semblait d’une condition au-dessus de la leur, demeura debout et ne prit point part à la prière. Un sourire empreint d’un vague mépris errait même sur ses lèvres, lorsque ses yeux s’abaissaient vers le groupe prosterné et pieux ; alors, relevant le front, il fixait son regard clair sur le soleil, et en supportait l’aveuglante clarté d’un air de défi et d’orgueil.

Bien qu’il eût l’aspect d’un maître, ce beau jeune homme ne semblait pas commander aux gens qui formaient la caravane.

C’étaient des marchands qui colportaient du natrum, de la myrrhe, de la poudre de santal et toutes sortes d’aromates et de plantes médicinales, et qui quelquefois aussi, par occasion, revendaient des esclaves.

Lorsqu’il plut aux marchands de se remettre en marche, le jeune homme marcha parmi eux sans se plaindre, bien qu’il parût très las et peu accoutumé à la fatigue.


Bientôt les pointes roses des obélisques se dressèrent dans la pureté du ciel ; les murailles, les portes, les palais d’Oph la Grande se montrèrent des deux côtés du fleuve, et la caravane entra dans la ville qui commençait à s’éveiller.

Le jeune étranger, stupéfait de la magnificence du tableau qui se présentait à lui, regardait avec une admiration croissante Oph, qui resplendissait superbement au soleil levant.

— Dieu de mes pères ! s’écria-t-il, extasié, jamais pareille merveille n’a frappé mes yeux. Mon chagrin s’adoucit devant cette splendeur. Je me confie à toi, Dieu d’Abraham ! Et j’entre sans crainte dans cette ville où je serai esclave, car tes desseins sont impénétrables.

II

Quelques heures plus tard, l’étranger fut vendu sur la place publique, et celui qui l’acheta était Putiphar, ministre du Pharaon.

— Comment te nommes-tu ? demanda-t-il à son nouvel esclave, en l’emmenant avec lui dans son char.

— Je suis Joseph, fils de Jacob, et je ne suis pas né en servitude.

— Mon joug te sera léger ou pesant selon tes mérites, dit Putiphar. Je suis un maître doux et humain, mais sévère, s’il le faut, et plein de justice.

Le char entra bruyamment dans la cour de la somptueuse maison de Putiphar, les serviteurs s’empressèrent autour du maître et continrent les chevaux impatients, couverts d’écume.

Attirée par le tumulte de l’arrivée, une femme parut sous le portique du palais, accompagnée d’un groupe de servantes qui portaient des éventails de plumes emmanchées à des hampes d’or. Elle se tint au haut des marches, se détachant lumineusement sur le fond plus sombre du portique, et sourit à Putiphar qui lui fit un signe de la main.

Cette femme était belle et jeune encore. Son visage un peu large, aux pommettes accentuées, à la bouche épaisse et pourprée, aux yeux énormes agrandis encore par deux lignes d’antimoine, avait une excessive fraîcheur de vie ! Un morceau d’étoffe cannelé et traversé de fils d’or était disposé sur son front et le long de ses joues, comme la coiffure des sphinx. Un pectoral de pierreries brillait sur sa poitrine ; ses bras ronds et bruns étaient cerclés aux poignets et aux épaules par des bracelets d’émaux : sa robe, nouée sous le sein et bridant un peu sur les hanches, était d’une étoffe de lin à rayures obliques, bleues, vertes et noires.

— Repose-toi aujourd’hui, dit Putiphar à Joseph ; demain je t’établirai dans tes fonctions.

Et il monta les marches en entourant d’un bras la taille de sa femme, qui se pencha vers lui et lui dit à l’oreille, en regardant Joseph à la dérobée :

— Quel est donc cet étranger ?

— C’est un esclave d’Arabie, dit Putiphar. Je l’ai acheté aujourd’hui même.

Un mois s’était à peine écoulé, et Joseph était devenu l’intendant de Putiphar ; tout prospérait sous sa direction ; le Maître avait pris son esclave en grande amitié et lui donnait toute sa confiance.

III


Dans l’appartement des femmes, délicieusement frais et embaumé, ouvrant sur une cour intérieure, dont le centre creusé en bassin est plein d’une eau limpide, Zuleïka, l’épouse de Putiphar, a réuni tout un groupe caquetant de nobles amies.

Les piliers trapus aux chapiteaux fleuris, peints de couleurs alternées, jettent leurs ombres ; l’eau baise doucement les marches de marbre noir et reflète, en frissonnant, les peintures de la colonnade et des hautes corniches.

Toutes ces femmes sont étendues sur des coussins de cuir bleu, gonflés du duvet des fleurs de chardon, les unes à plat ventre, appuyées sur leurs coudes, d’autres renversées, les bras arrondis au-dessus de leur tête, quelques-unes le torse droit et le dos contre un pilier. Seule, Zuleïka est debout et parle avec animation, interrompue fréquemment par un cliquetis de voix claires.

En ce moment, ces jolies Égyptiennes parlent toutes à la fois, et le tumulte, qui monte de la cour intérieure, effraie un gypaète perché au sommet d’un pyramidion de granit, et le fait s’envoler, rose sur le ciel d’un bleu profond, avec un cri discordant.

— Tu n’entends pas dire qu’il est plus beau que Pentaour, l’œris du Pharaon ?

— Nos princes sont les plus beaux du monde, tu ne nous feras pas croire qu’il surpasse ceux dont la vipère royale orne le front.

— J’en connais qui n’ont pas un défaut.

— J’en ai rencontré qui vous prenaient le cœur à première vue.

— Il en est dont on rêve, pour s’être croisé avec leur barque sur le Nil.

— Qu’a donc celui-ci de si merveilleux ?

— Est-ce l’expression de son regard ?

— Est-ce son sourire ?

— Est-il très grand ?

— Sa voix est-elle séduisante ?

Zuteïka se boucha les oreilles des deux mains, en rentrant sa tête dans ses épaules, puis elle s’écria, lorsque le bruit se fut un peu calmé :

— Il est plus beau que les princes, plus beau que Pentaour, plus beau qu’Osiris et Horus sur leurs trônes célestes ; sa présence est un enchantement, sa démarche un sortilège, sa voix une musique ; qui l’a vu le revoit sans cesse ; son regard est un fer rouge qui vous blesse au cœur…

Les jeunes voix éclatèrent de nouveau.

— Elle est folle d’amour ! La passion l’aveugle…

— Elle est perdue, on lui a jeté un sort.

— Que le grand-prêtre vienne dire les formules magiques. Qu’il se hâte !

— Comment la croire, avec ses yeux éblouis d’amour ? Son bien-aimé est sans doute fort ordinaire.

— Peut-être est-il louche et édenté…

— Avec une épaule bossue…

— Et une jambe de travers…

Et les rires s’égrenèrent, comme des gouttes d’eau dans un bassin.

L’une des rieuses se leva et, les bras étendus, cria le plus fort qu’elle put :

— Si elle veut nous convaincre, qu’elle nous montre cet homme incomparable.

— C’est cela ! c’est cela : qu’elle nous le montre ! s’écria toute l’assistance en battant des mains.

Celle qu’on interpellait ainsi garda un moment le silence, puis, frappant du pied et relevant le front :

— Eh bien, oui, dit-elle, vous le verrez !

Elle appela un esclave et lui parla bas, et l’esclave s’éloigna.

Les jeunes femmes se taisaient maintenant, rajustant leurs coiffures et les plis de leurs vêtements, inquiètes de paraître belles à celui qu’on disait si beau. Elles pensèrent aussi à avoir une contenance, un air indifférent et distrait, elles tendirent la main vers des corbeilles en bois odorant, pleines de beaux fruits mûrs, et, prenant des couteaux d’airain, commencèrent à peler lentement les pulpes tendres.

Bientôt l’esclave revint ; il souleva une portière de sparterie et s’effaça contre la muraille. Un pas nerveux sonnait sur les dalles.

Toutes les jeunes femmes, la bouche entr’ouverte, dardaient leurs regards vers l’entrée.

Joseph parut dans le cadre de la porte.

De haute taille, fier, malgré l’attitude soumise et réservée qu’il gardait, et, en dépit de son costume modeste, d’une incomparable beauté.

Son teint avait un éclat et une transparence dont le charme frappait tout spécialement les yeux accoutumés au bronze des peaux égyptiennes. Sa chevelure souple, bouclée, flottait légèrement jusqu’à son cou, et une barbe naissante mettait des ombres délicieuses autour de sa bouche.

Dans le grand silence qui accueillit l’entrée du jeune Hébreu, quelques cris furent étouffés, et plus d’une porta brusquement le doigt à ses lèvres, comme pour sucer une blessure, ou enveloppa vivement sa main dans le pan de sa robe. C’est que les couteaux d’airain, mal dirigés par les belles curieuses, ébahies d’admiration, avaient entamé la chair délicate, au lieu de peler le fruit.

Joseph salua en posant sa main sur son cœur, puis sur son front.

— J’attends tes ordres, maîtresse, dit-il.

— Je n’ai pas d’ordres à te donner, jeune étranger ; c’est une idée qui m’est venue, que tu dois souffrir cruellement, toi né pour commander, d’être esclave loin de ton foyer, et je voulais te demander s’il n’est rien, en mon pouvoir, qui puisse adoucir ta servitude.

— Sois louée pour cette compassion, répondit le jeune homme, et rassure ton cœur, je suis heureux, autant que je puis l’être dans mon malheur, grâce à la confiance et à la bonté du maître.

— Taire sa blessure n’est pas guérir ; supporter la peine qui pourrait être pire, n’est pas le bonheur. Confie-toi à nous sans crainte et dis-nous tes désirs secrets.

Joseph releva ses longs cils, qu’il tenait baissés, et découvrit brusquement la lueur bleue de son regard, singulièrement dominateur.

— Je suis dans la main de Dieu, dit-il ; ses desseins sont insondables. Je n’ai rien à désirer dans le présent, et je courbe le front sous les menaces de l’avenir.

— L’avenir est-il menaçant ? dit vivement Zuleïka ; que peux-tu redouter, au milieu de nous ?

— Par deux fois, un songe m’a averti que de ce palais je roulerai dans un abîme, sans qu’aucune branche puisse s’offrir à ma main pour me sauver ; je me soumets aux volontés de Dieu.

— Tu crois aux vaines folies des rêves ?

— Je sais expliquer les songes, dit Joseph gravement.

Et il ajouta :

— Permets que je retourne à mon labeur, pour exécuter les ordres du maître.

— Va ! dit-elle avec un long soupir.

Le jeune homme se recula dans l’ombre de la porte, et la draperie retomba.


IV


À quelque temps de là, un jour de chaleur accablante, Joseph se reposait dans le jardin de son maître, sous une touffe de mimosas, près d’un bassin de marbre rose. Il regardait, rêveusement, un ibis immobile au bord du bassin et qui semblait taillé dans la pierre, tant la couleur de son plumage se confondait avec le ton de chair du marbre.

Tout à coup il fut tiré de sa rêverie par un pas léger qui froissait le sable.

Il leva la tête et vit la femme de son maître qui dirigeait sa promenade vers le lieu où il était assis.

Elle s’approcha de lui, avant qu’il eût eu le temps de se lever, et le salua d’un sourire.

— Tu songeais à ton pays, jeune étranger, dit-elle ; bien que tu sois presque le maître ici, tu regrettes la liberté ?

— Je ne regrette rien, auprès d’un maître tel que le mien, dit Joseph.

— Mais, sans doute, tu as laissé là-bas quelque amour nouvellement éclos, et ton cœur est loin de nous ?

— Aucun amour ne rappelle mon souvenir vers mon pays, dit-il.

— Je gagerais alors, s’écria-t-elle avec un sourire de joie, que bien des femmes se consument pour toi et gémissent de ton absence.

Puis elle ajouta plus bas, en le regardant avec tendresse :

— Il me semble, à moi, que si tu t’en allais, je mourrais de tristesse. Ne plus voir ton regard d’épervier, ni ta bouche qui semble une fleur humide, ni ton corps souple qui se meut avec tant de grâce, cela est hors de mon pouvoir. Avec toi, ma vie s’en irait.

Joseph rougit à ce discours qui le surprit et l’embarrassa.

Elle se méprit à son trouble, qu’elle jugea l’émotion d’une joie inattendue, et elle approcha vivement ses lèvres de l’oreille de Joseph.

— Aime-moi, dit-elle ; moi, je t’aime déjà de toute mon âme. Je te ferai une vie délicieuse, tu seras le maître, le dieu ; c’est moi qui deviendrai l’esclave.

Joseph se leva, épouvanté.

— Est-ce que cela est possible ? s’écria-t-il, mon maître a en moi toute confiance ; après lui, nul n’est plus grand que moi dans sa maison ; il ne me demande compte de rien, ne me cèle rien ; rien ne m’est interdit, que toi, qui es sa femme ; et je trahirais un tel maître, je commettrais un crime aussi odieux ?

Et le jeune esclave s’éloigna, sans vouloir entendre davantage la femme de Putiphar.


V


Depuis ce jour, Joseph évita soigneusement de se trouver seul avec Zuleïka. Lorsqu’il était obligé d’être en sa présence, il ne la regardait jamais, bien qu’elle ne le quittât pas des yeux et poussât des soupirs déchirants.

Une fois, il se croisa avec elle sur un escalier du palais ; elle descendait, lui montait.

Elle s’avança vivement et saisit les mains de Joseph avant qu’il eût pu s’en défendre.

— Regarde-moi, lui dit-elle d’une voix sourde ; vois mes yeux rougis par les larmes, vois mes tempes meurtries par la fièvre ; je pleure tout le long du jour, et la nuit je me tords sur mon lit, comme une couleuvre sur un brasier. Je t’appelle et je t’implore en vain. Tu n’as donc qu’un cœur de tigre dans ta belle poitrine unie comme du marbre ?

Putiphar parut au pied de l’escalier ; alors elle laissa Joseph et continua à descendre.


VI


Un jour de moisson, tous les serviteurs étaient hors du palais. Joseph entra dans une chambre pour prendre un papyrus qu’il y avait laissé.

La femme de Putiphar était dans cette chambre, assise sur un lit très bas.

— Tu cherches ton papyrus, dit-elle, le voici.

Et elle tendit le rouleau à Joseph.

Celui-ci, sans défiance, s’approcha d’elle, pour le recevoir de sa main ; mais alors elle lui jeta ses bras autour du cou, et l’étreignit si violemment contre sa poitrine qu’il ne put se dégager.

— Je t’en supplie, ne me fuis pas, s’écria-t-elle, aie pitié de moi, ne sois pas plus cruel que les crocodiles du Nil ! Que t’ai-je fait ? Je t’aime, je me courbe à tes pieds et toi, tu me repousses, tu me tortures.

— De grâce, dit Joseph d’une voix ferme, laisse-moi, si tu ne veux pas que j’use de ma force pour me dégager de ton étreinte. Tes bras frêles rompraient dans ma main ; éloigne-toi, je t’en conjure, pour éviter que je te brise.

Mais elle ne prit pas garde à ses paroles et se serra plus étroitement contre lui.

— Je baiserai au moins une fois cette bouche charmante, dit-elle, en collant ses lèvres sur les siennes.


Joseph sentait sa raison lui échapper ; il s’engourdissait, comme un oiseau sauvage manié par une main tiède.

Cependant, d’un effort violent, il délia cet enlacement tenace et repoussa loin de lui la femme de son maître. Mais elle se retint à un pan de son manteau.

Joseph défit vivement l’agrafe de ce vêtement et, le laissant entre les mains de Zuleïka, il s’enfuit hors de la chambre, hors du palais.


L’Égyptienne, ainsi repoussée par un esclave, entra alors dans une colère folle ; elle se roula à terre, se déchira le visage, cria, pleura, se mordit les poings, et jura de se venger.


Son mari la surprit dans cet état de fureur.

— Qu’as-tu donc ? dit-il. Que t’est-il arrivé ?

— Tu le demandes ? dit-elle. Eh bien ! je vais te l’apprendre : sache que cet esclave, que tu chéris tant et que tu as comblé de tant de biens, profitant de l’absence de tes serviteurs, a voulu me faire violence et abuser de moi. Regarde : voici son manteau qui témoigne contre lui.

En entendant cela, Putiphar entra dans une colère égale à celle de sa femme ; il brisa plusieurs objets et maudit cent fois sa confiance. Puis il fit rechercher Joseph et, sans vouloir l’entendre, le fit jeter en prison.
VII


Trois ans après cet événement, la femme de Putiphar se promenait tristement au bord du Nil avec ses femmes et quelques eunuques.


Elle songeait à Joseph, disparu de sa vie, mais qui était sa pensée constante. Elle ne pouvait revenir sur sa vengeance, car il eût fallu avouer qu’elle était la seule coupable ; et elle avait le regret amer de ce temps où du moins elle pouvait le voir tous les jours, respirer le même air que lui.

Quelquefois pourtant l’outrage lui remontait au front et elle se réjouissait de la vengeance.

Ce jour-là, morne, pâlie, la tête basse, plus écrasée que jamais sous le poids de son vain amour, elle errait lentement au bord du Nil.


Tout à coup, un cortège triomphal déboucha d’une rue, et elle s’arrêta machinalement pour le voir passer.

Des hérauts marchaient en tête, proclamant les dignités du triomphateur.

Pharaon, préféré d’Ammon-Ra, dit :

« Puisque Dieu t’a fait connaître les choses mystérieuses, et que tu m’as révélé mes songes, tu seras sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche ; moi seul serai plus grand que toi sur mon trône.

« J’ai ôté mon anneau de ma main et je l’ai mis dans la tienne, et je t’ai fait revêtir d’habits de fin lin, et je t’ai passé un collier d’or au cou. Tu monteras sur un char magnifique, le plus beau après le mien, et l’on criera qu’on s’agenouille devant toi.

« Tu t’appelleras Tsaphenath-Pahanéa, et je te donne pour femme Ascenath, fille du grand-prêtre d’On. Sans ton ordre, nul ne fera un geste dans tout le pays d’Égypte. »


Lorsque le char de triomphe s’avança et que Zuleïka aperçut celui qui le montait, beau, calme, resplendissant de parures, elle reconnut Joseph, l’esclave, qui l’avait méprisée et qu’elle croyait écrasé sous sa vengeance.

Ce fut un choc terrible, un éblouissement, une torture et une joie. La honte et le désir lui gonflèrent le cœur à tel point qu’il lui parut se briser, répandre en elle une onde brûlante qui la terrassa.

Mais cette brûlure, par sa violence, la purifiait. Elle se sentait, en même temps, anéantie et régénérée.

Tandis, qu’affaissée au bord de la route, elle regardait s’éloigner celui qui triomphait sans orgueil, qui avait brillé, aux yeux de tous, comme un flambeau dans la nuit, l’esclave inconnu devenu le maître de l’Égypte, parce qu’il n’avait marché que vers la perfection, elle comprit enfin l’amour véritable ; l’amour hors de la chair, hors de la vie, hors du temps. Elle comprit que si le bien-aimé la fuyait, c’était pour lui montrer la voie, l’entraîner vers les hauteurs célestes, où seulement elle pourrait le joindre, peut-être, après d’innombrables siècles d’efforts, de larmes et de prières, quand elle serait devenue tout clarté et tout amour, qu’elle mériterait enfin de s’abîmer, goutte de lumière, dans l’infinie lumière, parcelle d’amour dans l’amour illimité, qui est le ciel.

 

vendredi 1 janvier 2016

Emma Goldman - L’anarchisme et la question sexuelle

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L’ouvrier, dont les muscles et la force sont tellement admirés par la pâle et chétive progéniture bourgeoise, mais dont le travail suffit à peine à lui maintenir la tête hors de l’eau, se marie seulement pour avoir à la maison une femme et une ménagère, qui, réduite en esclavage du matin au soir, doit concentrer ses efforts pour maintenir au plus bas le niveau des dépenses.

Elle est tellement usée par ses efforts continuels pour permettre au misérable salaire de son mari de les faire vivre tous les deux qu’elle en devient irritable et n’est très vite plus en mesure de répondre aux demandes d’affection de son mari et maître qui, hélas ! Arrive assez vite à la conclusion que ses plans ont échoués et se met donc à penser que son mariage est un échec.

UNE SPIRALE DE PLUS EN PLUS FORTE

Les dépenses allant en augmentant au lieu de diminuer, la femme, qui a perdu la force qu’elle avait au début du mariage, commence à se sentir trahie, et les soucis et la crainte de la famine ont raison de sa beauté peu de temps après son mariage. Elle se décourage, déprime, néglige son travail domestique, et comme il n’y a aucun lien d’amour ni d’affection entre elle et son mari qui leur permettrait de faire face à la misère et à la pauvreté de leurs vies, au lieu de s’accrocher l’un à l’autre, ils deviennent deux étrangers l’un à l’autre, de plus en plus attentifs à leurs fautes respectives. Au contraire du millionnaire, l’homme ne peut s’évader vers son club, mais il va au bar noyer sa misère dans un verre de bière ou de whisky. La partenaire malheureuse de cette misère, trop honnète pour chercher du réconfort dans d’autres bras, et trop pauvre pour s’autoriser une quelconque distraction ou loisir, reste dans cet environnement sordide et à peine entretenu qu’elle appelle sa maison, à pleurer amèrement sur la folie qui a fait d’elle la femme d’un pauvre. Et pourtant, il n’y a aucun moyen qu’ils ne se séparent.

MAIS ILS DOIVENT FAIRE AVEC

Si exaspérants que soient les liens avec lesquels l’Église et l’État les ont enchaînés l’un à l’autre, ils ne peuvent être brisés, sauf si les deux personnes décident de leur permettre d’être rompus.

Et quand la Loi a suffisamment pitié pour défaire leurs liens, c’est que tous les détails de leur vie privée ont été mis à jour. La femme est condamnée par l’opinion publique et sa vie toute entière est ruinée. La peur de cette disgrâce l’entraîne souvent à plier sous le poids des contraintes de la vie maritale sans oser émettre une seule plainte contre le monstrueux système qui l’a brisée comme tant de ses sœurs.

Les bourgeois endurent ce système pour éviter le scandale, les pauvres pour épargner leurs enfants et par peur de l’opinion publique. Leurs vies ne sont que mensonge et hypocrisie.

La femme qui vend ses faveurs est libre de quitter quand elle veut l’homme qui les achète, tandis que « la femme respectable » ne peut se libérer d’une union qui l’humilie.

Toutes les unions artificielles qui ne sont pas consacrées par l’amour relèvent de la prostitution, qu’elles soient sanctionnées ou non par l’Église et la société. De telles unions ne peuvent avoir qu’une influence dégradante à la fois sur la morale et la santé de la société.

LE COUPABLE, C’EST LE SYSTÈME

Ce système qui force les femmes à vendre leur féminité et leur indépendance au plus offrant n’est qu’une ramification du même système infernal qui permet à quelques uns de vivre sur les richesses produitent par leurs semblables, dont 99 % doivent travailler et se réduire en esclavage du matin au soir pour un salaire à peine suffisant à leur survie, cependant que les fruits de leur travail sont absorbés par une minorité de vampires désœuvrés qui vivent entourés de tout ce que le monde compte de plus luxueux .

Arrêtons nous un moment à la contemplation de ces deux images du système social en vigueur au XIXème siècle.

Regardons les maisons bourgeoises, ces endroits magnifiques dont la vente du seul ameublement pourrait subvenir aux besoins de centaines d’hommes et de femmes . Regardez les soirées et les dîners des enfants de ces bourgeois, dont un seul plat aurait suffit à nourrir des centaines d’affamés pour qui un repas d’eau et de pain est un luxe. Regardez ces fanatiques de la mode, passer leur temps à inventer de nouveaux moyens de s’amuser : sorties au théâtre, bals, concerts, yachting, courant d’une partie à l’autre du globe dans une recherche folle de gaieté et plaisirs. Et alors tournez vous un moment et regardez ceux qui produisent la richesse qui paie ces divertissement excessifs et artificiels.

L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Regardez les, entassés dans des caves sombres et humides où jamais n’arrive le moindre souffle d’air frais, vêtus de guenilles, traînant leur misère du berceau au tombeau, leurs enfants vagabondant dans les rues, nus, affamés, sans personne pour leur adresser la moindre parole d’amour ni leur offrir la moindre tendresse, grandissant dans l’ignorance et la superstition, maudissant le jour de leur naissance.

Regardez-les, ces deux images ! Vous les moralistes et les philanthropes, et dites moi qui doit être blâmé pour cela ! Ceux qui sont conduit à se prostituer, légalement ou pas, ou bien ceux qui conduisent leurs victimes à tant de désespoir ?

Le problème, ce n’est pas la prostitution, mais la société elle-même, ce système injuste porté par la propriété privée, l’État et l’Église. Ce système du vol légalisé, du meurtre et du viol de la femme innocente et de l’enfant sans espoir.

LE REMÈDE AU FLÉAU

Tant que nous ne nous serons pas débarrassés de ce monstre, nous n’arriverons pas à bout de ce qui gangrène le Sénat et les administrations, les demeures des bourgeois comme les masures des pauvres. L’humanité doit être consciente de ses forces et de ses capacités, elle doit se libérer pour commencer une nouvelle vie, meilleure et plus noble.

La prostitution ne sera jamais détruite par les méthodes du révérend Parkhurst et des autres réformateurs. Elle existera tant que le système actuel le nourrira.

La femme ne sera autonome et indépendante que lorsque ces réformateurs uniront leurs efforts avec ceux qui luttent pour abolir le système qui engendre le crime sous toutes ses formes et en construire un basé sur l’égalité totale, un système qui garantit à chaque homme, femme ou enfant le fruit de son travail et exactement les mêmes droits de profiter des cadeaux de la nature et d’avoir accès à la meilleure des éducations. Alors, sa santé ne sera plus affectée par l’esclavage et le labeur sans fin et, elle ne sera plus la victime de l’Homme, tandis que l’Homme ne sera plus possédé par des vices ou des passions artificielles et contraires à son bien-être.

LE RÊVE ANARCHISTE

Chacun devrait entrer l’état de mariage en position de force et avec une entière confiance morale en l’autre. Chacun aimerait et estimerait l’autre, et soutiendrait son travail, pas seulement pour son propre bien-être, mais aussi parce que, étant heureux ensemble, ils désireraient le bonheur universel de tous. La progéniture de ces unions serait forte et en bonne santé morale et physique, et respecterait et honorerait ses parents, pas seulement parce que c’est son devoir, mais parce que leurs parents le méritent.La communauté toute entière prendrait en charge leur éducation et leur porterait attention, et ils seraient libres de suivre leurs penchants, et il ne serait pas nécessaire de leur apprendre la flagornerie et les techniques de base pour s’attaquer à leurs semblables. Leur objectif dans la vie serait, non pas d’acquérir du pouvoir sur leurs frères, mais de gagner l’estime et les respect de chaque membre de la communauté.

LE DIVORCE ANARCHISTE

Si l’union d’un homme et d’une femme se révélait insatisfaisante et désagréable pour eux, ils pourraient se séparer de façon douce et calme, et n’auraient pas besoin de détériorer les quelques liens du mariage en continuant une union peu agréable.

Si, au lieu de persécuter les victimes, les réformateurs d’aujourd’hui s’unissaient pour éradiquer le problème, la prostitution ne déshonorerait plus jamais l’humanité.

Supprimer une classe et en protéger une autre n’est pas que pure folie. C’est un crime. Ne détournez pas la tête, vous, hommes et femmes moralistes.

Ne vous laissez pas influencer par vos préjugés : considérez la question d’un point de vue objectif .

Au lieu de faire usage de votre force inutilement, donnez donc un coup de main à l’abolition de ce système corrompu et malade.

Si la vie maritale ne vous a pas privée de tout honneur et estime personnelle, si vous éprouvez de l’amour pour ceux que vous appelez vos enfants, vous devez, pour votre salut et celui des vôtres lutter pour l’émancipation et l’établissement de la vérité. Alors, et seulement alors, le mariage cessera d’être un fléau.

samedi 24 octobre 2015

Isabelle Eberhardt - le portrait de l'OULED-NAÏL

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Exposé aux regards curieux des étrangers, dans toutes les vitrines de photographes, il est un portrait de femme du Sud au costume bizarre, au visage impressionnant d’idole du vieil Orient ou d’apparition…

Visage d’oiseau de proie aux yeux de mystère. Combien de rêveries singulières et peut-être, chez quelques âmes affinées, de presciences de ce Sud morne et resplendissant, a évoquées ce portrait d’« Ouled-Naïl » chez les passants qui l’ont contemplé, que son effigie a troublés ?

Mais qui connaît son histoire, qui pourrait supposer que, dans la vie ignorée de cette femme, d’un ailleurs à la fois si proche et si lointain, s’est déroulé un vrai drame humain, que ces yeux d’ombre, ces lèvres arquées ont souri au fantôme du bonheur ! Tout d’abord, cette appellation d’« Ouled-Naïl » appliquée au portrait d’Achoura ben Saïd est fallacieuse : Achoura, qui existe encore sans doute au fond de quelque gourbi bédouin, est issue de la race farouche des Chaouïya de l’Aurès.

Son histoire, mouvementée et triste, est l’une de ces épopées de l’amour arabe, qui se déroulent dans le vieux décor séculaire des mœurs figées et qui n’ont d’autres rapsodes que les bergers et les chameliers, improvisant, avec un art tout intuitif et sans artifices, des complaintes longues et monotones comme les routes du désert, sur les amours de leur race, sur les dévouements, les vengeances, les nefra et les rezzou.

Fille de bûcheron, Achoura avait longtemps poursuivi l’indicible rêve de l’inconscience en face des grands horizons bleus de la montagne et de ses sombres forêts de cèdres. Puis, mariée trop jeune, elle avait été emmenée par son mari dans la triste et banale Batna, ville de casernes et de masures, sans passé et sans histoire. Cloîtrée, en proie à l’ennui lourd d’une existence pour laquelle elle n’était pas née, Achoura avait connu toutes les affres du besoin inassouvi de la liberté. Répudiée bientôt, elle s’était fixée dans l’une des cahutes croulantes du Village-Nègre, complément obligé des casernes de la garnison.

Là, sa nature étrange s’était affirmée. Sombre et hautaine envers ses semblables et les clients en vestes ou en pantalons rouges, elle était secourable pour les pauvres et les infirmes.

Comme les autres pourtant, elle s’enivrait d’absinthe et passait de longues heures d’attente assise sur le pas de sa porte, la cigarette à la bouche, les mains jointes sur son genou relevé. Mais elle conservait toujours cet air triste et grave qui allait si bien à sa beauté sombre, et, dans ses yeux au regard lointain, à défaut de pensée, brûlait la flamme de la passion.

Un jour, un fils de grande tente, Si Mohammed el Arbi, dont le père était titulaire d’un aghalik du Sud, remarqua Achoura et l’aima. Audacieux et beau, capable de passions violentes, le jeune chérif fit le bonheur de la Chaouïya, le seul bonheur qui lui fut accessible : âpre et mêlé de souffrance. Jaloux, blessé dans son orgueil par de basses promiscuités, Si Mohammed el Arbi souffrit de voir Achoura au Village-Nègre, à la merci des soldats. Mais l’en retirer eût été un scandale, et le jeune chérif craignait la colère paternelle…

Comme il arrive pour toutes les créatures d’amour, Achoura se sentit naître à une vie nouvelle. Il lui sembla n’avoir jamais vu le soleil dorer la crête azurée des montagnes et la lumière se jouer capricieusement dans les arbres touffus de la montagne. Parce que la joie était en elle, elle sentit une joie monter de la terre, comme elle alanguie en un éternel amour.

Achoura, comme toutes les filles de sa race, regardait le trafic de son corps comme le seul gage d’affranchissement accessible à la femme. Elle ne voulait plus de la claustration domestique, elle voulait vivre au grand jour et elle n’avait point honte d’être ce qu’elle était. Cela lui semblait légitime et ne gênait pas son amour pour l’élu, car l’idée ne lui vint même jamais d’assimiler leurs ineffables ivresses à ce qu’elle appelait du mot sabir et cynique de « coummerce »…

Achoura aima Si Mohammed el Arbi. Pour lui, elle sut trouver des trésors de délicatesse d’une saveur un peu sauvage.

Jamais personne ne dormit sur le matelas de laine blanche réservé au chérif et aucun autre ne reposa sa tête sur le coussin brodé où Si Mohammed el Arbi reposa la sienne… Quand il devait venir, elle achetait chez les jardiniers « roumi » une moisson de fleurs odorantes et les semait sur les nattes, sur le lit, dans toute son humble chambre où, du décor habituel des orgies obligées, rien ne restait… Le taudis qui abritait d’ordinaire tant de brutales ivresses et de banales débauches devenait un délicieux, un mystérieux réduit d’amour.

Impérieuse, fantasque et dure envers les hommes, Achoura était, pour le chérif, douce et soumise sans passivité. Elle était heureuse de le servir, de s’humilier devant lui, et ses façons de maître très despotique lui plaisaient. Seule, la jalousie de l’aimé la faisait parfois cruellement souffrir. Les exigences de la condition d’Achoura blessaient bien un peu la délicatesse innée du chérif, mais il voulait bien, se faisant violence, les accepter, pour ne pas s’insurger ouvertement contre les coutumes, en affichant une liaison presque maritale. Mais ce qu’il craignait et ce dont le soupçon provoquait chez lui des colères d’une violence terrible, c’était l’amour des autres, c’était de la sincérité dans les relations d’Achoura avec les inconnus qui venaient quand le maître était absent. Il avait la méfiance de sa race et le soupçon le tourmentait.

Un jour, sur de vagues indices, il crut à une trahison. Sa colère, avivée encore par une sincère douleur, fut terrible. Il frappa Achoura et partit, sans un mot d’adieu ni de pardon.

Si Mohammed el Arbi habitait un bordj solitaire dans la montagne, loin de la ville. À pied, seule dans la nuit glaciale d’hiver, Achoura alla implorer son pardon. Le matin, on la trouva devant la porte du bordj affalée dans la neige. Touché, Si Mohammed el Arbi pardonna.

Âpre au gain et cupide avec les autres, Achoura était très désintéressée envers le chérif ; elle préférait sa présence à tous les dons.

Un jour, le père du jeune homme apprit qu’on parlait de la liaison de son fils avec une femme du village.

Il vint à Batna, et sans dire un mot à Si Mohammed el Arbi, obtint l’expulsion immédiate d’Achoura.

Éplorée, elle se réfugia dans l’une des petites boutiques de la rue des Ouled-Naïl, dans la tiédeur chaude et odorante de Biskra. Malgré son père, Si Mohammed el Arbi profita de toutes les occasions pour courir revoir celle qu’il aimait. Et, comme ils avaient souffert l’un pour l’autre, leur amour devint meilleur et plus humain.

… Aux heures accablantes de la sieste, accoudée sur son matelas, Achoura se perdait en une longue contemplation des traits adorés, reproduits par une photographie fanée qu’elle couvrait de baisers… Ainsi, elle attendait les instants bénis où il venait auprès d’elle et où ils oubliaient la douloureuse séparation.

Mais, le bonheur d’Achoura ne fut pas de longue durée. Si Mohammed el Arbi fut appelé à un caïdat opulent du Sud, et partit, jurant à Achoura de la faire venir à Touggourt, où elle serait plus près de lui.

Patiemment, Achoura attendit. Les lettres du caïd étaient sa seule consolation, mais bientôt elles se firent plus rares. Si Mohammed el Arbi, dans ce pays nouveau, dans cette vie nouvelle si différente de l’ancienne toute d’inaction et de rêve, s’était laissé griser par d’autres ivresses et captiver par d’autres yeux. Et le jour vint où le caïd cessa d’écrire… Pour lui, la vie venait à peine de commencer. Mais, pour Achoura, elle venait de finir.

Quelque chose s’était éteint en elle, du jour où elle avait acquis la certitude que Si Mohammed el Arbi ne l’aimait plus. Et, avec cette lumière qui était morte, l’âme d’Achoura avait été plongée dans les ténèbres. Indifférente désormais et morne, Achoura s’était mise à boire, pour oublier. Puis elle revint à Batna, attirée sans doute par de chers souvenirs. Là, dans les bouges du village, elle connut un spahi qui l’aima et qu’elle subjugua sans qu’il lui fût cher. Alors, comme le spahi avait été libéré, elle vendit une partie de ses bijoux, ne gardant que ceux qui lui avaient été donnés par le chérif. Elle donna une partie de son argent à des pèlerins pauvres partant pour La Mecque et épousa El Abadi qui, joueur et ivrogne, ne put se maintenir dans la vie civile et rengagea.

Achoura rentra dans l’ombre et la retraite du foyer musulman, où elle mène désormais une vie exemplaire et silencieuse. Elle s’est réfugiée là pour songer en toute liberté à Si Mohammed el Arbi, le beau chérif qui l’a oubliée depuis longtemps et qu’elle aime toujours.

dimanche 26 avril 2015

Friedrich Nietzsche - La conscience intellectuelle

 

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La conscience intellectuelle. — Je refais toujours à nouveau la même expérience, et, toujours à nouveau, je regimbe contre mon expérience ; je ne veux pas y croire, malgré son évidence : la plupart des hommes manquent de conscience intellectuelle ; il m’a même semblé parfois qu’avec les revendications d’une telle conscience on se trouvait solitaire, comme dans un désert, dans les villes les plus populeuses. Chacun te regarde avec des yeux étrangers et continue à manier sa balance, appelant telle chose bonne, telle autre mauvaise ; personne ne rougit lorsque tu laisses entendre que les unités dont on se sert n’ont pas leur poids trébuchant, — on ne se révolte pas non plus contre toi : tout au plus rira-t-on de tes doutes. Je veux dire : la plupart des hommes ne trouvent pas méprisable de croire telle ou telle chose et de vivre conformément à ces choses, sans avoir au préalable pris conscience des raisons dernières et certaines, pour ou contre elles, et sans même s’être donné la peine de trouver ces raisons ; les hommes les plus doués et les femmes les plus nobles font encore partie de ce grand nombre. Mais que m’importent la bonté de cœur, la finesse et le génie, lorsque l’homme qui possède ces vertus tolère en lui des sentiments tièdes à l’égard de la foi et du jugement, si le besoin de certitude n’est pas en lui le désir le plus profond, la plus intime nécessité, — étant ce qui sépare les hommes supérieurs des hommes inférieurs ! Chez certains hommes pieux j’ai trouvé une haine de la raison dont je leur ai été reconnaissant : ainsi se révélait du moins leur mauvaise conscience intellectuelle ! Mais se trouver au milieu de cette rerum concordia discors et de toute cette merveilleuse incertitude, de cette multiplicité de la vie, et ne point interroger, ne point trembler du désir et de la joie de l’interrogation, ne pas même haïr l’interrogateur, peut-être même s’en amuser jusqu’à l’épuisement — c’est cela que je trouve méprisable, et c’est ce sentiment de mépris que je commence par chercher chez chacun : — et une folie quelconque finit toujours par me convaincre que chaque homme possède ce sentiment en tant qu’homme. C’est là de l’injustice à ma façon.

lundi 20 avril 2015

Isabelle Eberhardt - Le Meddah

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Dans les compartiments de troisième classe, étroits et délabrés, la foule, en burnous terreux, s’entasse bruyamment. Le train est déjà parti et roule, indolent, sur les rails surchauffés, que les bédouins ne sont pas encore installés. C’est un grand brouhaha joyeux… Ils passent et repassent par-dessus les cloisons basses, ils calent leurs sacs et leurs baluchons en loques, s’organisant comme pour un très long voyage… Habitués aux grands espaces libres, ils s’interpellent très haut, rient, plaisantent, échangent des bourrades amicales.


Enfin, tout le monde est casé, dans l’étouffement croissant des petites cages envahies à chaque instant par des tourbillons de fumée lourde, chargée de suie noire et gluante.

Un silence relatif se fait.

Des baluchons informes, des sacs, émergent les djouak, les gasba, les benadir et une rh’aïta, tout l’orchestre obligé des pèlerinages arabes. Alors, dans le compartiment du centre, un homme se lève, jeune, grand, robuste, fièrement drapé dans son burnous dont la propreté blanche contraste avec le ton terreux des autres… Son visage plus régulier, plus beau, d’homme du sud est bronzé, tanné par le soleil et le vent. Ses yeux, longs et très noirs, brillent d’un singulier éclat sous ses sourcils bien arqués.

De sa main effilée d’oisif, il impose silence.

C’est El Hadj Abdelkader, le meddah. Il va chanter et tous les autres, à genoux sur les banquettes, se penchent sur les cloisons pour l’écouter.

Alors, tout doucement, en sourdine, les djouak et les gasba commencent à distiller une tristesse lente, douce, infinie, tandis que, discrètement encore, les benadir battent la mesure monotone.

Les roseaux magiques se taisent et le meddah commence, sur un air étrange, une mélopée sur le sultan des saints, Sidi Abdelkader Djilani de Bagdad.

Guéris-moi, ô Djilani, flambeau des ténèbres !
Guéris-moi, ô la meilleure des créatures !
Mon cœur est en proie à la crainte.
Mais je fais de toi mon rempart.

Sa voix, rapide sur les premiers mots de chaque vers, termine en traînant, comme sur une plainte. Enfin, il s’arrête sur un long cri triste, repris aussitôt par la rh’aïta criarde, qui sanglote et qui fait rage, éperdue, comme en désespoir… Et c’est de nouveau le bruissement d’eau sur les cailloux ou de brise dans les roseaux des djouak et des gasba qui reprend, quand se tait la rh’aïta aux accents sauvages… puis la voix sonore et plaintive du rapsode arabe.

Les auditeurs enthousiastes soulignent certains passages par des Allah ! Allah ! admiratifs.

Et le train, serpent noir, s’en va à travers la campagne calcinée, emportant les ziar, leur musique et leur gaîté naïve vers quelque blanche koubba de la terre africaine.

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Vers le nord, les hautes montagnes fermant la Medjoua murent l’horizon. De crête en crête, vers le sud, elles s’abaissent peu à peu jusqu’à la plaine immense du Hodna.

Au sommet d’une colline élevée, sur une sorte de terrasse crevassée et rouge, sans un arbre, sans un brin d’herbe, s’élève une petite koubba, toute laiteuse, esseulée dans toute la désolation du chaos de coteaux arides et âpres où la lumière incandescente de l’été jette des reflets d’incendie.

En plein soleil, une foule se meut, houleuse, aux groupes sans cesse changeants et d’une teinte uniforme d’un fauve très clair… Les bédouins vont et viennent, avec de grands appels chantants autour du makam élevé là en l’honneur de Sidi Abdelkader, le seigneur des Hauts-Lieux.

Sous des tentes en toile bise déchirées, des kabyles en blouse et turban débitent du café mal moulu dans des tasses ébréchées. Attirées par le liquide sucré, sur les visages en moiteur, sur les mains, dans les yeux des consommateurs, les mouches s’acharnent, exaspérées par la chaleur.

Les mouches bourdonnent et les bédouins discutent, rient, se querellent, sans se lasser, comme si leur gosier était d’airain. Ils parlent des affaires de leur tribu, des marchés de la région, du prix des denrées, de la récolte, des petits trafics rusés sur les bestiaux, des impôts à payer bientôt.

À l’écart, sous une grande tente rayée et basse, les femmes gazouillent, invisibles, mais attirantes toujours, fascinantes par leur seul voisinage pour les jeunes hommes de la tribu.

Ils rôdent le plus près possible de la bienheureuse bith-ech-châr, et quelquefois un regard chargé de haine échangé avec une sourde menace de la voix ou du geste révèlent tout un mystérieux roman, qui se changera peut-être bientôt en drame sanglant.

… À demi couché sur une natte, les yeux mi-clos, le meddah se repose.

Très apprécié pour sa belle voix et son inépuisable répertoire, El Hadj Abdelkader ne se laisse pas mener par l’auditoire. Indolent et de manières douces, il sait devenir terrible quand on le bouscule. Il se considère lui-même comme un personnage d’importance et ne chante que quand cela lui plaît.

Originaire de la tribu, – héréditairement viciée par les séculaires prostitutions – des Ouled-Naïl, vagabond dès l’enfance, accompagnant des meddah qui lui avaient enseigné leur art, El Hadj Abdelkader avait réussi à aller au pèlerinage des villes saintes, dans la suite d’un grand marabout pieux. Adroit et égoïste, mais d’esprit curieux, il avait, pour revenir, pris le chemin des écoliers : il avait parcouru la Syrie, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Tripolitaine et la Tunisie, recueillant, par-ci par-là, les histoires merveilleuses, les chants pieux, voire même les cantilènes d’amour et de nefra affectionnés des bédouins… Il sait dire ces histoires et ses propres souvenirs avec un art inconscient. Illettré, il jouit parmi les tolba eux-mêmes d’un respect général rendant hommage à son expérience et à son intelligence. Indolent, satisfait de peu, aimant par-dessus tout ses aises, le meddah ne voulut jamais tremper dans les louches histoires de vol qu’il a côtoyées parfois et n’a à se reprocher que les aventures, souvent périlleuses, que lui fait poursuivre sa nature de jouisseur, d’amoureux dont la réputation oblige.

En tribu, le coq parfait, l’homme à femmes risquant sa tête pour les belles difficilement accessibles, jouit d’une notoriété flatteuse et, malgré les mœurs, malgré la jalousie farouche, ce genre d’exploits jouit d’une indulgence relative, à condition d’éviter les conflits avec les intéressés et surtout le flagrant délit, presque toujours fatal. Pour l’étranger, cette quasi-tolérance est bien moindre et l’auréole de courage du meddah se magnifie encore de ce surcroît de danger et d’audace.

Aussi, durant toute la fête, les yeux du nomade cherchent-ils passionnément à découvrir, sous le voile de mystère de la tente des femmes, quelque signe à peine perceptible, prometteur de conquête.

… Après les danses, les luttes, la longue station autour du meddah, dont la robuste poitrine ne se lasse pas, après les quelques sous de la ziara donnés à l’oukil, qui répond par des bénédictions, les bédouins, las, s’endorment très tard, roulés dans leurs burnous, à même la bonne terre familière refuge de leur confiante misère. Peu à peu, un grand silence se fait, et la lune promène seule sa clarté rose sur les groupes endormis sur la terre nue…

C’est l’heure où l’on peut voir un fantôme fugitif descendre dans le lit desséché de l’oued, où, assis sur une pierre, le meddah attend, dans la grisante incertitude… Comment sera-t-elle, l’inconnue qui, dessous l’étoffe lourde de la tente, lui fit, au soleil couchant, un signe de la main ?

… Sur des chariots, sur des mulets, à pied ou poussant devant eux de petits ânes chargés, les ziar de Sidi Abdelkader s’en vont, et, arrivés au pied de la colline, se dispersent pour regagner leurs douars, cachés par là-bas dans le flamboiement morne de la campagne.

Et le meddah, lui, prend au hasard une piste quelconque, son maigre paquet de hardes en sautoir, attaché d’une ficelle. Droit, la tête haute, le pas lent, il s’en va vers d’autres koubba, vers d’autres troupes de ziar, qu’il charmera du son de sa voix et dont les filles l’aimeront, dans les nuits complices…

Insouciant, couchant dans les cafés maures où on l’héberge et où on le nourrit pour quelques couplets ou quelques histoires, El Hadj Abdelkader s’en va à travers les tribus bédouines ou kabyles, sédentaires ou nomades, remontant en été vers le nord, franchissant en hiver les Hauts-Plateaux glacés pour aller dans les ports souriants du Sahara : Biskra, Bou-Saâda, Tiaret…

De marché en marché, de taâm en taâm, il erre ainsi, heureux, en somme, du bonheur fugitif, peu compliqué des vagabonds-nés…

Mais un jour vient, insidieux, inexorable, où toute cette progression, à travers des petites joies successives, faisant oublier les revers, s’arrête. La taille d’El Hadj Abdelkader s’est cassée, sa démarche est devenue incertaine, l’éclat de ses yeux de flamme s’est éteint : le beau meddah est devenu vieux.

Alors, mendiant aveugle, il continue d’errer, plus lentement, conduit par un petit garçon quelconque, recruté dans l’armée nombreuse essaimée sur les grandes routes… Le vieux demande l’aumône et le petit tend la main.

Parfois, pris d’une tristesse sans nom, le vieux vagabond se met à chanter, d’une voix chevrotante, des lambeaux de couplets, ou à ânonner des bribes des belles histoires de jadis, confuses, brouillées dans son cerveau finissant…

… Un jour, des bédouins qui s’en vont au marché trouvent, sur le bord de leur chemin, le corps raidi du mendiant, endormi dans le soleil, souriant, en une suprême indifférence… « Allah iarhemou2 », disent les musulmans qui passent, sans un frisson…

Et le corps achève de se raidir, sous la dernière caresse du jour naissant, souriant avec la même joie mystérieuse à l’éternelle Vie et à l’éternelle Mort, aux fleurs du sentier et au cadavre du meddah…

Bou-Saâda, février 19o3

vendredi 17 avril 2015

Sofia Kovalevskaïa

Sofia Vassilievna Kovalevskaïa est une femme de lettre et mathématicienne russe née à  Moscou en 1850 et décédée à Stockholm en 1891.

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Surdoué, issue d'une famille ayant une intense vie culturelle, elle révela très tot un gout prononcé pour la science et dépassa très vite ses precepteurs. Mais, étant femme, elle du contracter un mariage blanc pour pouvoir aller poursuivre des études scientifiques en allemagne. D'abord a Heidelberg, puis à Berlin ou elle fut obligée de suivre des cours particuliers car il n'était pas permis aux femmes d'entrer à l'université.

Elle est cependant la première femme à avoir obtenu le titre de Docteur es science en Allemagne suite a ses travaux, notament sur les dérivées partielles.

De retour en russie elle ne peut exercer son métier. Elle vit difficilement avec son mari qui sous estime ses qualités scientifique.

Elle decide alors de partir vivre a Paris avec leur fille. C'est là qu'elle apprend la suicide de son mari.

Nommée maitre de conférence à l'université de Stoclholm grace à des soutiens, elle parvient enfin a vivre de son métier et a poursuivre ses travaux malgré les oppositions féroces de certains comme Strinberg qui ne concevait pas qu'une femme puisse exercer avec brio un métier intellectuel réservé au hommes selon lui.

Revolutionaire, nihiliste, elle ecrivit un roman autobiographique intitulé "une nihiliste" et des souvenirs de son enfance en russie. 

Elle meurt d'une pneumonie à l'age de 41 ans.

 

 

 

jeudi 16 avril 2015

Anton Tchekhov - Volodia

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Un dimanche d’été, vers cinq heures du soir, Volôdia, jeune homme de dix-sept ans, laid, maladif et timide, était assis sous une tonnelle de la maison de campagne des Choumikhine, et s’ennuyait.

Ses tristes pensées suivaient trois directions.

Il devait, premièrement, passer le lendemain un examen de mathématiques et il savait que, s’il ne résolvait pas le problème posé, il serait renvoyé du lycée, parce qu’il redoublait sa seconde [1] et avait comme moyenne, en algèbre, 2 ¾. Deuxièmement, ce séjour chez les Choumikhine, gens riches, prétendant à l’aristocratie, causait à son amour-propre une constante souffrance. Il lui semblait que Mme Choumikhine et ses nièces le tenaient, ainsi que sa maman, pour des parents pauvres et des pique-assiettes ; qu’elles n’estimaient point sa mère et se moquaient d’elle. II avait une fois entendu Mme Choumikhine dire, sur la terrasse, à sa cousine, Anna Fiôdorovna, que sa maman continuait à faire la jeune, qu’elle se fardait, ne payait jamais ses dettes de jeu et qu’elle avait une passion immodérée pour les bottines et les cigarettes d’autrui.

Chaque jour, Volôdia suppliait sa maman de ne plus aller chez les Choumikhine, lui décrivait le rôle humiliant qu’elle jouait chez ces gens-là, cherchait à la convaincre, lui disait des choses dures, mais elle, légère, gâtée, ayant dilapidé deux fortunes, la sienne et celle de son mari, toujours attirée vers la haute société, ne comprenait pas son fils, qui, deux fois par semaine, devait l’accompagner à la villa maudite.

Troisièmement, le jeune homme ne parvenait pas à se débarrasser d’un sentiment étrange et désagréable, et tout nouveau pour lui... Il lui semblait qu’il était amoureux d’Anna Fiôdorovna, la cousine de Mme Choumikhine, qui était aussi en visite chez elle.

C’était une remuante, criarde et moqueuse petite dame d’une trentaine d’années, robuste, fraîche, rose, avec des épaules rondes, un menton rond et gras, et qui avait, sur ses lèvres minces, un perpétuel sourire. Elle n’était ni belle, ni jeune ; Volôdia le savait parfaitement. Mais il n’avait pas la force de ne pas penser à elle, de ne pas la regarder, lorsque, jouant au croquet, elle roulait ses épaules rondes et remuait son dos droit, ou lorsque, après avoir beaucoup ri et couru, elle se laissait tomber dans un fauteuil, les yeux demi-clos, et haletait, comme si sa poitrine avait été à l’étroit. Elle était mariée. Son mari, architecte sérieux, venait une fois par semaine à la villa, y dormait tout son saoul et repartait. L’étrange sentiment commença, chez Volôdia, par une haine sans sujet pour cet architecte et il se réjouissait chaque fois qu’il retournait en ville.

Assis sous la tonnelle, pensant à l’examen du lendemain et à sa maman que l’on raillait, Volôdia ressentait un violent désir de voir Nioùta (c’est ainsi que les Choumikhine appelaient Anna Fiôdorovna), d’entendre son rire, le bruissement de sa robe... Ce désir ne ressemblait pas à l’amour pur, poétique, qu’il connaissait par les romans et auquel il rêvait chaque soir en se couchant. Ce désir était étrange, incompréhensible ; Volôdia en avait honte et le redoutait comme quelque chose de très mal et d’impur qu’il est difficile de s’avouer à soi-même...

« Ce n’est pas de l’amour, se disait-il. On ne s’amourache pas de femmes de trente ans, mariées... Ce n’est qu’une petite galanterie... Une simple petite galanterie. »

Et en pensant à cette petite galanterie, il se rappelait sa timidité insurmontable, son manque de moustaches, ses rousseurs, ses yeux étroits. Il se plaçait, en pensée, près de Nioûta et leur couple lui semblait impossible. Il s’empressait alors de se rêver beau, hardi, spirituel, habillé à la dernière mode...

Au plus fort de sa rêverie, tandis que, courbé, les yeux à terre, il était assis en un coin sombre de la tonnelle, des pas légers retentirent. Quelqu’un marchait sans se presser dans l’allée. Bientôt les pas s’arrêtèrent et quelque chose de blanc apparut.

« Y a-t-il ici quelqu’un ? demanda une voix de femme.

Volôdia reconnut la voix et releva la tête avec effroi.

— Qui est là ? demanda Nioûta, entrant sous la tonnelle. Ah ! c’est vous, Volôdia ? Que faites-vous ici ? Vous méditez ? Comment toujours méditer, méditer, méditer ?... On peut en devenir fou !

Volôdia se leva et regarda Nioûta, effaré. Elle revenait de se baigner. Sur ses épaules étaient jetés un drap et une serviette-éponge. Sous un foulard de soie blanche passaient ses cheveux mouillés, collés au front. Une odeur fraîche de rivière et de savon aux amandes émanait d’elle. Elle était essoufflée d’avoir marché vite. Le bouton du haut de sa robe n’était pas boutonné et le jeune homme voyait son cou et sa gorge.

— Pourquoi vous taisez-vous ? demanda Nioûta en regardant Volôdia. Il est impoli de se taire quand une dame vous parle. Quel lourdaud vous faites tout de même, Volôdia ! Vous restez toujours assis, vous vous taisez, méditez comme une façon de philosophe. Il n’y a en vous ni feu, ni vie ! Vous êtes dégoûtant, ma parole !... A votre âge, il faut vivre, sauter, remuer, faire la cour aux femmes, être amoureux...

Volôdia regardait le drap que tenait une main blanche et potelée. Il songeait.

— Il se tait !... fit Nioûta étonnée. C’est même singulier... Ecoutez ; soyez un homme ! Souriez, au moins ! Fi ! dégoûtant philosophe ! (Et elle se mit à rire.) Savez-vous, Volôdia, pourquoi vous êtes un lourdaud ? Parce que vous ne faites pas la cour aux femmes. Pourquoi ne la leur faites-vous pas ? Il est vrai qu’il n’y a pas de demoiselles ici. Mais rien ne vous empêche de faire la cour aux dames ! Pourquoi, par exemple, ne me faites-vous pas la cour ?

Volôdia écoutait, plongé dans de profondes et lourdes réflexions, et se grattait la tempe.

— Seuls se taisent et aiment la solitude les gens très fiers, poursuivit Nioûta, écartant sa main de la tempe de Volôdia. Pourquoi regardez-vous en dessous ? Veuillez me regarder en face ! Allons, lourdaud !

Volôdia se décida à parler. Voulant sourire, sa lèvre inférieure se tira ; ses yeux clignèrent, et il approcha à nouveau la main de sa tempe.

— Je... je vous aime ! dit-il enfin.

Nioûta releva les sourcils avec surprise et se mit à rire.

— Qu’entends-je ! commença-t-elle à chantonner à la manière des chanteurs d’opéra qui entendent une chose effroyable. Comment ? Qu’avez-vous dit ? Répétez ! répétez !...

— Je... je vous aime ! répéta Volôdia.

Et sans aucune participation de sa volonté, ne comprenant rien et ne réfléchissant à rien, il fit un demi-pas vers Nioûta et lui prit le bras au-dessus du poignet. Ses yeux se troublèrent et des larmes lui vinrent. Tout l’univers se transforma pour lui en une grande serviette-éponge qui sentait le bain.

— Bravo ! bravo ! — et en même temps un rire gai retentissait. Pourquoi vous taisez-vous ? Je veux que vous parliez. Allons !

Voyant qu’on ne l’empêchait pas de tenir le bras, Volôdia regarda la figure rieuse de Nioûta et lui entoura maladroitement, incommodément, la taille de ses deux bras, en joignant les mains derrière son dos. Il la tenait ainsi ; elle, les mains derrière sa nuque, montrant les fossettes de ses coudes, arrangeait ses cheveux sous le mouchoir de soie ; et elle dit d’une voix calme :

— Il faut, Volôdia, être adroit, aimable, gentil, et on ne peut le devenir que dans la société des femmes. Mais quelle vilaine, quelle méchante figure vous faites !... Il faut parler, rire... Oui, Volôdia, ne soyez pas un croquemitaine. Vous êtes jeune et vous aurez le temps de faire le philosophe. Allons, lâchez-moi. Je m’en vais. Lâchez-moi ! »

Elle se dégagea sans peine et sortit de la tonnelle en fredonnant. Volôdia resta seul. Il lissa ses cheveux, sourit, fit le tour de la tonnelle, puis il s’assit sur le banc et sourit encore une fois. Il avait insupportablement honte. Il s’étonnait même que la honte humaine pût atteindre un tel degré de chaleur et de force. Il souriait, murmurait des mots sans suite et gesticulait.

Il avait honte que l’on se fût comporté avec lui comme avec un gamin ; honte de sa timidité ; honte surtout d’avoir osé prendre par la taille une femme honnête, une femme mariée, bien que son âge, son extérieur, sa position sociale ne lui en donnassent, lui semblait-il, nul droit.

Il se leva brusquement, sortit de la tonnelle, et, sans se retourner, s’en fut au fond du jardin, loin de la maison.

« Ah ! partir au plus tôt d’ici ! pensait-il, en se prenant la tête. Mon Dieu, au plus vite ! »

Le train que Volôdia et maman devaient prendre partait à huit heures quarante. Il y avait près de trois heures jusqu’à ce temps-là, mais Volôdia serait parti sur-le-champ avec plaisir pour la gare, sans attendre sa maman.

Sur les huit heures, il revint vers la maison. Toute son attitude exprimait la détermination : advienne que pourra ! Il résolut d’entrer hardiment, de regarder tout le monde dans les yeux, de parler haut, en dépit de tout.

Il traversa la terrasse, la grande salle, le salon, et s’y arrêta pour respirer. On prenait le thé à côté, dans la salle à manger. Mme Choumikhine, maman et Nioûta parlaient de quelque chose et riaient.

Volôdia prêta l’oreille.

« Je vous assure !… disait Nioûta. Je n’en croyais pas mes yeux ! Quand il commença à me faire une déclaration d’amour, et même, figurez-vous, me prit par la taille, je ne le reconnus plus. Et vous savez, il a une manière !... Quand il a dit qu’il était amoureux de moi, il y avait dans son visage quelque chose de féroce, comme chez un Tcherkesse.

— Pas possible ! s’exclama maman, partant d’un grand éclat de rire. Pas possible. Comme il me rappelle son père !

Volôdia prit la fuite et sortit à l’air libre.

— Comment peuvent-elles parler de cela tout haut ! se demanda-t-il, joignant les mains et regardant le ciel avec terreur. Elles en parlent tout haut, de sang-froid... Maman riait aussi, ... maman !.. Mon Dieu, pourquoi m’as-tu donné une mère pareille ! Pourquoi ?

Mais il fallait coûte que coûte rentrer à la maison. Volôdia fit quelques tours dans l’allée, se calma un peu et entra.

— Pourquoi ne venez-vous pas à temps pour le thé ? lui dit sévèrement Mme Choumikhine.

— Pardon, il est temps..., marmotta-t-il sans lever les yeux, il est temps que je parte... Maman, il est déjà huit heures.

— Pars seul, mon chéri, dit maman indolente. Je reste coucher chez Lili. Adieu, chéri... Donne que je te bénisse...

Elle signa son fils et dit en français, en s’adressant à Nioûta :

— Il ressemble un peu à Lermontov... n’est-ce pas ? »

Ayant pris congé de chacun tant bien que mal, sans regarder personne, Volôdia sortit de la salle à manger. Dix minutes après il marchait sur la route de la gare et en était heureux. Il n’avait plus ni honte ni peur. Il respirait à l’aise, librement.

A une demi-verste de la station, il s’assit sur une pierre et se mit à regarder le soleil plus qu’à moitié disparu derrière le remblai. A la gare, quelques feux étaient déjà allumés. Un feu trouble, vert, approchait, mais on ne voyait pas encore le train. Il plaisait à Volôdia d’être assis et d’écouter le soir tomber peu à peu. La pénombre de la tonnelle, les pas, l’odeur de bain, le rire, la taille de Nioûta, — tout cela se présentait à son esprit avec une étonnante netteté et n’était plus si terrible ni si grave qu’il lui avait semblé....

« Qu’importe !... Elle n’a pas retiré son bras, et elle riait quand je la tenais par la taille. Donc, cela lui plaisait. Si ce lui eût été désagréable, elle se serait fâchée. »

Et maintenant Volôdia était navré de n’avoir pas eu assez de hardiesse, là-bas, sous la tonnelle. Il regretta de partir si bêtement. Il était sûr que si l’occasion se représentait, il serait plus hardi et verrait les choses plus simplement.

Et il n’était pas difficile que l’occasion se représentât ! Chez les Choumikhine, après le souper, on se promène longtemps. Que Volôdia aille se promener avec Nioûta dans le jardin sombre, — voilà l’occasion retrouvée !

« Je vais revenir, pensa-t-il, et partirai demain par le premier train... Je dirai que j’ai manqué le train. »

Et il revint.

Mme Choumikhine, maman, Nioûta, et une des nièces jouaient au vinte [2] sur la terrasse. Quand Volôdia, mentant, leur dit qu’il avait manqué le train, elles redoutèrent qu’il n’arrivât, le lendemain, trop tard pour son examen. Elles lui conseillèrent de se lever tôt. Tout le temps qu’elles jouèrent, il resta assis à l’écart, examinant avidement Nioûta. Dans sa tête, son plan était déjà fait.

Il s’approcherait de Nioûta dans l’obscurité, la prendrait par la main et l’embrasserait. Il n’aurait rien à dire puisque tout cela serait compréhensible pour eux sans paroles.

Mais, après le souper, les dames n’allèrent pas au jardin et continuèrent à jouer aux cartes. Elles jouèrent jusqu’à une heure du matin et allèrent ensuite se coucher.

« Comme tout cela est bête ! se disait Volôdia, ennuyé, en se mettant au lit. Mais ça ne fait rien. J’attendrai demain... Demain, j’irai encore sous la tonnelle. Peu importe... »

Il ne tâchait pas de s’endormir ; il restait assis dans son lit, se tenant les genoux, et il pensait.

L’idée de l’examen lui était désagréable. Il décida qu’on le renverrait et qu’il n’y avait à cela rien d’effrayant. Tout, au contraire, serait bien..., même très bien ! Demain, il serait libre comme l’air. Il mettrait des habits civils. Il fumerait sans se cacher. Il reviendrait ici et ferait la cour à Nioûta quand bon lui semblerait. Et il ne serait plus un lycéen, mais un « jeune homme ». Et le reste, ce qui s’appelle carrière, avenir, était si clair !... Volôdia s’engagerait, deviendrait télégraphiste, ou, enfin, entrerait dans une pharmacie, où il s’élèverait jusqu’à l’emploi de premier préparateur. Il ne manque pas de situations ! Une heure passa, deux heures... Il était toujours assis et pensait...

Vers trois heures, quand le jour commençait à poindre, la porte cria doucement et maman entra dans la chambre.

« Tu ne dors pas ? lui demanda-t-elle en bâillant. Dors... Je ne reste qu’une minute... Je viens chercher des gouttes.

— Pourquoi faire ?

— Cette pauvre Lili a des coliques... Dors, mon enfant. Demain, tu as un examen.

Elle prit dans le chiffonnier une fiole, s’approcha de la fenêtre, lut l’ordonnance attachée à la fiole, et sortit.

— Maria Léontièvna, dit, une minute après, une voix féminine, ce ne sont pas les gouttes qu’il fallait. C’est du muguet, et Lili demande de la morphine. Votre fils dort-il ? Demandez-lui de chercher...

C’était la voix de Nioûta. Volôdia eut un frisson. Il passa son pantalon rapidement, jeta sur ses épaules sa capote et approcha de la porte...

— Vous comprenez, expliqua Nioûta à voix basse, la morphine ! Ce doit être écrit en latin sur la fiole. Réveillez Volôdia ; il trouvera...

Maman ouvrit la porte et Volôdia aperçut Nioûta. Elle avait la même blouse qu’en revenant de se baigner. Ses cheveux, non coiffés, étaient épars sur ses épaules. Sa figure endormie paraissait brune dans la pénombre.

— Tiens, Volôdia qui ne dort pas... dit-elle. Volôdia, mon petit, cherchez la morphine dans le chiffonnier. C’est une vraie malédiction, cette Lili... Toujours quelque chose.

Maman marmotta quelques mots, bâilla et sortit.

— Cherchez donc, dit Nioûta ; pourquoi restez-vous planté ?

Volôdia alla au chiffonnier, se mit à genoux et commença à remuer les fioles et les boîtes de médicaments. Ses mains tremblaient, et il avait la sensation que des vagues froides parcouraient sa poitrine et ses entrailles. L’odeur de l’éther, de l’acide phénique et des diverses herbes, qu’il touchait au hasard, l’entêtait et le suffoquait.

« Il me semble, pensait-il, que maman est partie... C’est bien, c’est bien...

— Trouverez-vous bientôt ? demanda Nioûta marquant de l’impatience.

— Tout de suite... Voilà, c’est je crois la morphine, dit Volôdia, lisant sur l’une des étiquettes le commencement du mot... Tenez !

Nioûta était sur le seuil, un pied dans le corridor et l’autre dans la chambre. Elle mettait en ordre ses cheveux, difficiles à arranger, tant ils étaient épais et longs, et elle regardait distraitement Volôdia. En sa blouse ample, ensommeillée, les cheveux défaits, dans la lumière pauvre du jour, venant du ciel pâle, mais que le soleil n’éclairait pas encore, elle parut à Volôdia désirable, magnifique... Séduit, tremblant de tout son corps et se rappelant avec délices qu’il avait, sous la tonnelle, tenu dans ses bras ce corps merveilleux, il lui donna les gouttes en disant :

— Que vous êtes...

— Quoi ?

Elle entra dans la chambre et demanda en souriant :

— Quoi ?

Il se tut et la regarda, puis, comme sous la tonnelle, il la prit par le bras... Et elle le regardait, souriant et attendant ce qui allait arriver...

— Je vous aime... murmura-t-il.

Elle cessa de sourire, réfléchit et dit :

— Attendez, il me semble que quelqu’un vient. Oh ! ces lycéens, fit-elle à mi-voix, en allant vers la porte et regardant dans le couloir. Non, personne...

Elle revint.

Il parut ensuite à Volôdia que la chambre, Nioûta, l’aube et lui-même se fondaient en un unique sentiment de bonheur aigu, extraordinaire, inconnu, pour lequel on peut sacrifier sa vie et endurer le tourment éternel. Mais en une demi-minute tout disparut. Volôdia ne vit plus qu’une grosse figure, laide, déformée par un sentiment de répulsion, et il sentit tout à coup, lui-même, de la répulsion pour ce qui venait de se passer.

— Pourtant il faut que je m’en aille... dit Nioûta regardant Volôdia avec dégoût. Vous m’êtes odieux... vilain caneton !

Comme Volôdia trouvait affreux maintenant ses longs cheveux, sa blouse large, ses pas, sa voix... « Vilain caneton, pensait-il quand elle partit. Véritablement, je suis laid... Tout est laid. »

Le soleil, à présent, se levait. Les oiseaux chantaient bruyamment. On entendait, au jardin, marcher le jardinier et grincer sa brouette... Peu après, on entendit le meuglement des vaches et le pipeau du berger. La lumière du soleil et les bruits du dehors disaient qu’il existe quelque part une vie pure, exquise, poétique. Mais où est-ce ? Ni maman, ni les gens de son entourage n’en avaient jamais parlé à Volôdia.

Quand le domestique vint le réveiller pour le train du matin, il fit semblant de dormir.

— Qu’il aille au diable ! se dit-il.

Il se leva vers onze heures. En se peignant, voyant dans la glace sa figure laide, pâlie par une nuit sans sommeil, il pensa :

« C’est vrai, je ne suis qu’un vilain caneton. »

Quand maman le vit et s’effara de ce qu’il ne fût pas à l’examen, Volôdia lui dit :

— Je ne me suis pas réveillé, maman ; mais ne vous inquiétez pas ; je fournirai un certificat de médecin.

Mme Choumikhine et Nioûta s’éveillèrent vers une heure après midi. Volôdia entendit Mme Choumikhine ouvrir sa fenêtre avec bruit et Nioûta répondre à sa voix dure par un rire en cascade. Il vit la porte de la salle à manger s’ouvrir, et s’allonger vers elle la longue file des nièces et des commensaux, parmi lesquels sa maman ; puis il vit passer Nioûta, souriante et lavée et, à côté d’elle, les sourcils noirs et la barbe de l’architecte, qui venait d’arriver.

Nioûta avait une robe petite-russienne qui ne lui allait pas et l’enlaidissait. L’architecte fit des calembours plats et pesants. Il sembla à Volôdia que dans les côtelettes, que l’on servit, il y avait trop d’oignon. Il lui parut aussi que Nioûta faisait exprès de rire fort et de regarder de son côté, pour lui donner à entendre que le souvenir de la nuit ne la troublait nullement et qu’elle ne remarquait pas la présence à table du vilain caneton.

Vers quatre heures, Volôdia partit avec sa maman pour la gare. Les souvenirs troubles, la nuit sans sommeil, le renvoi prochain, les remords, tout suscitait maintenant en lui une fureur sinistre. Il regardait le profil allongé de maman, son petit nez, son imperméable, un cadeau de Nioûta, et il murmura :

— Pourquoi vous poudrez-vous ? Cela ne sied pas à votre âge ! Vous vous fardez, vous ne payez pas vos dettes de jeu, vous fumez le tabac des autres... C’est répugnant ! Je ne vous aime pas... ne vous aime pas !

Il l’insultait et, elle, effrayée, terrifiée, remuait ses petits yeux, levait ses petites mains et balbutiait :

— Qu’est-ce qui te prend, mon ami ! Mon Dieu, le cocher va entendre ! Tais-toi, ou le cocher va entendre ! Il peut tout entendre.

— Je ne vous aime pas... ne vous aime pas ! continua-t-il suffocant. Vous êtes sans mœurs, sans cœur... Ne prenez plus cet imperméable ! vous entendez ! Ou je le mettrai en lambeaux...

— Reviens à toi, mon enfant ! dit maman sanglotante. Le cocher entend.

— Où est passée la fortune de mon père ? Où est votre argent ? Vous avez tout gaspillé ! Je ne rougis pas de ma pauvreté, mais j’ai honte d’avoir une mère pareille... Quand mes camarades me parlent de vous, je rougis toujours. »

Il y avait deux stations jusqu’à la gare. Volôdia resta tout le temps sur la plate-forme du wagon, tremblant de tous ses membres. Il ne voulait pas entrer dans le compartiment parce que sa mère, qu’il haïssait, y était. Il se haïssait lui-même, haïssait les contrôleurs, la fumée de la locomotive, le froid auquel il attribuait ses frissons. Et plus lourd il en avait sur le cœur, plus il sentait qu’il existe quelque part dans le monde, chez des gens ignorés de lui, une vie pure, noble, aisée, élégante, pleine d’amour, de caresses, de gaîté, de liberté !... Il sentait cela et en éprouvait tant de peine qu’un voyageur, l’ayant regardé fixement, lui demanda s’il avait mal aux dents.

En ville, maman et Volôdia habitaient chez Maria Pétrôvna, dame noble, qui avait un grand appartement et en sous-louait une partie. Maman louait deux chambres. Elle occupait l’une, qui avait des fenêtres, où elle avait son lit, et où il y avait aux murs deux tableaux dans des cadres dorés ; Volôdia habitait l’autre, contiguë, petite et obscure. Il y avait un canapé sur lequel il dormait, et sauf ce canapé, nul autre meuble. La chambre était encombrée de corbeilles en osier remplies de robes, de cartons à chapeaux, et de toutes sortes de vieilleries que maman gardait, on ne sait pourquoi ; Volôdia faisait ses devoirs dans la chambre de maman ou dans la salle commune, — c’est ainsi qu’on appelait la grande salle où tous les pensionnaires se réunissaient au moment des repas et le soir.

Revenu à la maison, il se coucha sur son canapé et se couvrit d’une couverture pour faire tomber sa fièvre. Les cartons à chapeaux, les corbeilles, les hardes lui rappelèrent qu’il n’avait pas de chambre à lui, pas d’abri où il pût se garder de maman, de ceux qui venaient la voir et des voix que l’on entendait maintenant dans la « salle commune ». Son sac d’écolier, les livres répandus dans tous les coins, lui rappelèrent l’examen auquel il n’était pas allé... Sans raison aucune, il se ressouvint de Menton où il avait vécu avec son père, quand il avait sept ans. Il se ressouvint de Biarritz et de deux fillettes anglaises avec lesquelles il courait sur le sable... Il voulut se rappeler la couleur du ciel et de l’océan, la hauteur des vagues et son humeur d’alors, mais il n’y parvint pas. Les fillettes anglaises passèrent vivantes devant ses yeux. Tout le reste s’emmêla, se brouilla, s’effaça.

« Non, se dit-il, il fait froid ici. »

Il se leva, prit sa capote et entra dans la salle commune.

On y buvait le thé. Autour du samovar se trouvaient trois personnes : maman, une maîtresse de musique, vieille dame à lorgnon d’écaillé, et Augustin Mikhaïlovitch, vieux Français très gros, employé dans une fabrique de parfumerie.

— Je n’ai pas dîné, disait maman ; il faudrait envoyer la femme de chambre prendre du pain.

— Douniâcha ! cria le Français.

La propriétaire avait justement envoyé Douniâcha faire une course.

— Oh ! ça ne fait absolument rien, dit le Français avec un large sourire. Je vais tout de suite chercher du pain moi-même.

Il posa son cigare acre et puant en une place apparente, mit son chapeau et sortit. Après son départ, maman raconta à la maîtresse de musique comme elle avait passé agréablement son temps chez les Choumikhine et y avait été bien accueillie.

— Lili Choumikhine est ma parente, disait-elle. Feu son mari, le général Choumikhine, était cousin du mien. Elle est. née baronne Kolb...

— Maman, ce n’est pas vrai ! dit Volôdia nerveusement ; pourquoi mentir ?

Il savait parfaitement que maman disait vrai. Dans ce qu’elle disait du général Choumîkine et de sa femme, née baronne Kolbe, il n’y avait pas un mot de faux. Mais il sentait que, malgré tout, elle mentait. Le mensonge se sentait dans sa façon de parler, dans l’expression de son visage, dans son regard, dans tout.

— Vous mentez ! répéta Volôdia, et il donna sur la table un coup de poing si violent que toute la vaisselle trembla et que le thé de maman se répandit. Que parlez-vous de généraux et de baronnes ? Tout est faux !

La maîtresse de musique, confuse, toussa dans son mouchoir, faisant mine d’avoir avalé de travers, et maman se mit à pleurer.

— Où aller ? pensa Volôdia.

Il était déjà allé dans la rue ; aller chez ses camarades, la honte l’en empêchait. Il se rappela de nouveau, sans sujet, les deux fillettes anglaises... Il marcha de long en large dans la salle commune, puis entra dans la chambre d’Augustin Mikhaïlovitch. Il y traînait une forte odeur d’huiles aromatiques et de savon à la glycérine. Sur la table, sur le rebord des fenêtres, et même sur les chaises, se trouvait une multitude de fioles et de tubes à essai avec des liquides multicolores. Volôdia prit sur la table un journal, le déplia et lut le titre : Le Figaro. Le journal répandait une odeur agréable et forte. Puis Volôdia prit, sur la table, un revolver.

— Bah ! n’y faites pas attention, disait dans la pièce voisine la maîtresse de musique, consolant maman. Il est encore si jeune ! A cet âge, les jeunes gens se permettent tant de choses ! Il faut en prendre son parti.

— Non, Evguénia Andréievna, il est trop perverti ! dit maman d’une voix traînante. Il n’a personne d’âgé auprès de lui ; et je suis faible, et ne puis rien. Oh ! je suis malheureuse !

Volôdia mit le canon du revolver dans sa bouche, tâta quelque chose, la gâchette ou le chien, et pressa avec le doigt... Puis il tâta encore quelque chose de saillant, et pressa encore une fois... Ayant retiré le canon de sa bouche, il l’essuya avec le pan de sa capote et contempla la platine. Jamais auparavant il n’avait eu une arme en main...

« Il me semble qu’il faut relever ça, se dit-il. Oui, il me semble... »

Augustin Mikhaïlovitch rentra dans la salle commune et se mit à raconter quelque chose en riant très fort... Volôdia remit le canon dans sa bouche, le serra entre ses dents et pressa quelque chose avec le doigt. Une détonation retentit...

Quelque chose frappa Volôdia à la nuque avec une force effroyable et il tomba sur la table, la figure droit sur les verres et les fioles. Puis il vit son père, en chapeau haut-de-forme avec un large crêpe, tel qu’il portait, à Menton, le deuil d’une dame inconnue, le saisir tout à coup dans ses deux bras ; et ils tombèrent tous deux dans un abîme très sombre et très profond.

Puis tout se brouilla et disparut...


 

 

mardi 14 avril 2015

Isabelle Eberhardt - Le Mage

Isabelle Eberhardt est une écrivaine suisse, de parents d'origine russe, devenue française par mariage et convertie a l'Islam.

Ecrivain voyageur au caractère bien trempé, Lyautey disait d'elle : "elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal !"

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Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des porte-à-faux moisis. Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout, des petits bouquets de fleurs rouges.

Il y avait des cafés maures avec des pots de romarin et des poissons rouges flottant dans des bocaux ronds sous des lanternes en papier, des gargoulettes où trempaient des bottes de lentisque.

À côté, c’étaient des gargotes saures avec des salades humides et des olives luisantes, des étalages de confiseurs arabes avec des sucres d’orge et des pâtisseries poivrées, des fumeries de kif où on jouait du flageolet.

On frôlait des mauresques en pantalons lâches et en foulards gorge-de-pigeon ou vert Nil, des Espagnoles avec des roses de papier piquées dans leurs crinières noires.

On pouvait acheter de tout, on entendait tous les langages, tous les cris de la vie méditerranéenne, bruyante, toute en dehors, mêlée aux réticences et aux chuchotements de la vie maure.

Enfin, au fond d’une impasse, par une porte branlante, on entrait dans un patio frais, plein d’une ombre séculaire.

Un escalier de faïence usée, une autre porte : on était sur ma terrasse, étroite, dallée en damier noir et blanc, qui dominait toutes les terrasses et toutes les cours d’Alger, dévalant doucement vers le miroir moiré du port, où les grands navires à l’ancre me parlaient de voyages lointains, en cette fin d’été sereine.

Ma chambre était petite, voûtée, peinte en bleu pâle, avec des niches dans les murailles, et les solives du plafond s’assemblaient avec un art suranné, peintes en brun sombre.

Là, les bruits n’arrivaient qu’atténués, vagues, et rien n’indiquait le cours du temps, sauf les rayons obliques du soleil qui cheminaient, à travers les heures somnolentes, sur les murs anonymes d’en face.

Il faisait bon, dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans secousses, d’une âme lasse.

Le soir surtout, un silence de cloître pesait sur mon logis où personne ne venait et où on ne parlait jamais.

Pourtant, j’avais un voisin, sur une autre terrasse, en contre-bas.

Il finit par m’intriguer : il rentrait très tard, jamais avant onze heures. Au bout d’un instant, un murmure montait de sa chambre, une sorte de psalmodie basse, qui durait parfois jusqu’au jour.

Un soir de lune, comme le sommeil ne venait pas, j’allai m’accouder au vieux parapet moussu.

Alors, mon regard plongea dans la chambre de mon voisin, par la croisée ouverte : une chambre banale d’hôtel meublé, avec des meubles impersonnels et trébuchants et des poussières anciennes sur des tapisseries fanées.

Au milieu, un homme d’une cinquantaine d’années, un Européen, était debout, le front ceint d’une bandelette blanche, avec, par-dessus une chemise empesée et une cravate, une sorte de long surplis noir portant sur la poitrine un grand zodiaque brodé en fils d’argent.

Devant l’homme, sur un trépied, dans un petit fourneau arabe en argile plein de braise, des épices et du benjoin se consumaient. À la lueur incertaine d’un mince cierge de cire jaune, une fumée bleuâtre montait, toute droite du réchaud, et sur un tabouret un livre était ouvert que le nécromant consultait parfois.

Puis il reprenait sa pose, les bras étendus au-dessus du brûle-parfum, psalmodiant des paroles hébraïques.

Peu à peu, son visage pâlit, ses yeux aux prunelles verdâtres s’élargirent et un tremblement le secoua tout entier.

Ses cheveux et sa barbe se hérissèrent, sa voix se fit saccadée et rauque.

Enfin il tomba sur le vieux divan dont les ressorts grincèrent, et il resta là longtemps, longtemps les yeux clos.

… La petite fumée bleue devint plus ténue, s’évanouit. Le cierge jaune coula, s’éteignit.

L’homme en extase, en proie aux rêves inconnus, demeura immobile et muet dans les ténèbres chaudes.

Le lendemain, je m’enquis de mon voisin. Je n’appris rien que de très banal : l’homme au zodiaque et aux incantations était d’origine allemande et exerçait la profession d’accordeur de piano.

C’est tout ce que j’ai jamais su de lui.

(wikisource ici)

 

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