@livres - Plaisir de Lire

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 16 juillet 2018

George Sand - Indiana - Première partie - III

25139

III.

« Rassurez-vous, Monsieur, lui dit Indiana ; l’homme que vous avez tué se portera bien dans quelques jours ; du moins nous l’espérons, quoique la parole ne lui soit pas encore revenue…

— Il ne s’agit pas de cela, Madame, dit le colonel d’une voix concentrée ; il s’agit de me dire le nom de cet intéressant malade, et par quelle distraction il a pris le mur de mon parc pour l’avenue de ma maison.

— Je l’ignore absolument, » répondit madame Delmare avec une froideur si pleine de fierté, que son terrible époux en fut comme étourdi un instant ; mais, revenant bien vite à ses soupçons jaloux :

— Je le saurai, Madame, lui dit-il à demi-voix ; soyez bien sûre que je le saurai… »

Alors, comme madame Delmare feignait de ne pas remarquer sa fureur, et continuait à donner des soins au blessé, il sortit pour ne pas éclater devant ses femmes, et rappela le jardinier.

« Comment s’appelle cet homme, qui ressemble, dis-tu, à notre larron ?

— M. de Ramière. C’est lui qui vient d’acheter la petite maison anglaise de M. de Cercy.

— Quel homme est-ce ? un noble, un fat, un beau monsieur ?

— Un très-beau monsieur, un noble, je crois…

— Cela doit être, reprit le colonel avec emphase, M. de Ramière ? Dis-moi, Louis, ajouta-t-il en parlant bas, n’as-tu jamais vu ce fat rôder autour d’ici ?

— Monsieur… la nuit dernière… répondit Louis embarrassé, j’ai vu certainement… pour dire que ce soit un fat, je n’en sais rien ; mais, à coup sûr, c’était un homme.

— Et tu l’as vu ?

— Comme je vous vois, sous les fenêtres de l’orangerie.

— Et tu n’es pas tombé dessus avec le manche de ta pelle ?

— Monsieur, j’allais le faire ; mais j’ai vu une femme en blanc qui sortait de l’orangerie et qui venait à lui. Alors je me suis dit : C’est peut-être monsieur et madame qui ont pris la fantaisie de se promener avant le jour, et je suis revenu me coucher. Mais, ce matin, j’ai entendu Lelièvre qui parlait d’un voleur dont il aurait vu les traces dans le parc, et je me suis dit : Il y a quelque chose là-dessous.

— Et pourquoi ne m’as-tu pas averti sur-le-champ, maladroit ?

— Dame ! Monsieur, il y a des arguments si délicates dans la vie…

— J’entends, tu te permets d’avoir des doutes. Tu es un sot ; s’il t’arrive jamais d’avoir une idée insolente de cette sorte, je te coupe les oreilles. Je sais fort bien qui est ce larron et ce qu’il venait chercher dans mon jardin. Je ne t’ai fait toutes ces questions que pour voir de quelle manière tu gardais ton orangerie. Songe que j’ai là des plantes rares auxquelles madame tient beaucoup, et qu’il y a des amateurs assez fous pour venir voler dans les serres de leurs voisins ; c’est moi que tu as vu la nuit dernière avec madame Delmare. »

Et le pauvre colonel s’éloigna plus tourmenté, plus irrité qu’auparavant, laissant son jardinier fort peu convaincu qu’il existât des horticulteurs fanatiques au point de s’exposer à un coup de fusil pour s’approprier une marcotte ou une bouture.

M. Delmare rentra dans le billard, et, sans faire attention aux marques de connaissance que donnait enfin le blessé, il s’apprêtait à fouiller les poches de sa veste étalée sur une chaise, lorsque celui-ci, allongeant le bras, lui dit d’une voix faible :

« Vous désirez savoir qui je suis, Monsieur ; c’est inutile. Je vous le dirai quand nous serons seuls ensemble. Jusque-là, épargnez-moi l’embarras de me faire connaître dans la situation ridicule et fâcheuse où je suis placé.

— Cela est vraiment bien dommage ! répondit le colonel aigrement ; mais je vous avoue que j’y suis peu sensible. Cependant, comme j’espère que nous nous reverrons tête à tête, je veux bien différer jusque-là notre connaissance. En attendant, voulez-vous bien me dire où je dois vous faire transporter ?

— Dans l’auberge du plus prochain village, si vous le voulez bien.

— Mais monsieur n’est pas en état d’être transporté ! dit vivement madame Delmare ; n’est-il pas vrai, Ralph ?

— L’état de monsieur vous affecte beaucoup trop, Madame, dit le colonel. Sortez, vous autres, dit-il aux femmes de service. Monsieur se sent mieux, et il aura la force maintenant de m’expliquer sa présence chez moi.

— Oui, Monsieur, répondit le blessé, et je prie toutes les personnes qui ont eu la bonté de me donner des soins de vouloir bien entendre l’aveu de ma faute. Je sens qu’il importe beaucoup ici qu’il n’y ait pas de méprise sur ma conduite, et il m’importe à moi-même de ne pas passer pour ce que je ne suis pas. Sachez donc quelle supercherie m’amenait chez vous. Vous avez établi, Monsieur, par des moyens extrêmement simples et connus de vous seulement, une usine dont le travail et les produits surpassent infiniment ceux de toutes les fabriques de ce genre élevées dans le pays. Mon frère possède dans le midi de la France un établissement à peu près semblable, mais dont l’entretien absorbe des fonds immenses. Ses opérations devenaient désastreuses, lorsque j’ai appris le succès des vôtres ; alors je me suis promis de venir vous demander quelques conseils, comme un généreux service qui ne pourrait nuire à vos intérêts, mon frère exploitant des denrées d’une tout autre nature. Mais la porte de votre jardin anglais m’a été rigoureusement fermée ; et, lorsque j’ai demandé à m’adresser à vous, on m’a répondu que vous ne me permettriez pas même de visiter votre établissement. Rebuté par ces refus désobligeants, je résolus alors, au péril même de ma vie et de mon honneur, de sauver l’honneur et la vie de mon frère : je me suis introduit chez vous la nuit par-dessus les murs, et j’ai tâché de pénétrer dans l’intérieur de la fabrique afin d’en examiner les rouages. J’étais déterminé à me cacher dans un coin, à séduire les ouvriers, à voler votre secret, en un mot, pour en faire profiter un honnête homme sans vous nuire. Telle était ma faute. Maintenant, Monsieur, si vous exigez une autre réparation que celle que vous venez de vous faire, aussitôt que j’en aurai la force, je suis prêt à vous l’offrir, et peut-être à vous la demander.

— Je crois que nous devons nous tenir quittes, Monsieur, répondit le colonel à demi soulagé d’une grande anxiété. Soyez témoins, vous autres, de l’explication que monsieur m’a donnée. Je suis beaucoup trop vengé, en supposant que j’aie besoin d’une vengeance. Sortez maintenant, et laissez-nous causer de mon exploitation avantageuse. »

Les domestiques sortirent ; mais eux seuls furent dupes de cette réconciliation. Le blessé, affaibli par son long discours, ne put apprécier le ton des dernières paroles du colonel. Il retomba sur les bras de madame Delmare, et perdit connaissance une seconde fois. Celle-ci, penchée sur lui, ne daigna pas lever les yeux sur la colère de son mari, et les deux figures si différentes de M. Delmare et de M. Brown, l’une pâle et contractée par le dépit, l’autre calme et insignifiante comme à l’ordinaire, s’interrogèrent en silence.

M. Delmare n’avait pas besoin de dire un mot pour se faire comprendre ; cependant il tira sir Ralph à l’écart, et lui dit en lui brisant les doigts :

« Mon ami, c’est une intrigue admirablement tissue ! Je suis content, parfaitement content de l’esprit avec lequel ce jeune homme a su préserver mon honneur aux yeux de mes gens. Mais, mordieu ! il me payera cher l’affront que je ressens au fond du cœur. Et cette femme qui le soigne et qui fait semblant de ne le pas connaître ! Ah ! comme la ruse est innée chez ces êtres-là !… »

Sir Ralph, atterré, fit méthodiquement trois tours dans la salle. À son premier tour, il tira cette conclusion, invraisemblable ; au second, impossible ; au troisième, prouvé. Puis, revenant au colonel avec sa figure glaciale, il lui montra du doigt Noun, qui se tenait debout derrière le malade, les mains tordues, les yeux hagards, les joues livides, et dans l’immobilité du désespoir, de la terreur et de l’égarement.

Il y a dans une découverte réelle une puissance de conviction si prompte, si envahissante, que le colonel fut plus frappé du geste énergique de sir Ralph qu’il ne l’eût été de l’éloquence la plus habile. M. Brown avait sans doute plus d’un moyen de se mettre sur la voie ; il venait de se rappeler la présence de Noun dans le parc au moment où il l’avait cherchée, ses cheveux mouillés, sa chaussure humide et fangeuse, qui attestaient une étrange fantaisie de promenade pendant la pluie, menus détails qui l’avaient médiocrement frappé au moment où madame Delmare s’était évanouie, mais qui maintenant lui revenaient en mémoire. Puis cet effroi bizarre qu’elle avait témoigné, cette agitation convulsive, et le cri qui lui était échappé en entendant le coup de fusil…

M. Delmare n’eut pas besoin de toutes ces indications ; plus pénétrant, parce qu’il était plus intéressé à l’être, il n’eut qu’à examiner la contenance de cette fille pour voir qu’elle seule était coupable. Cependant l’assiduité de sa femme auprès du héros de cet exploit galant lui déplaisait de plus en plus.

« Indiana, lui dit-il, retirez-vous. Il est tard, et vous n’êtes pas bien. Noun restera auprès de monsieur pour le soigner cette nuit, et, demain, s’il est mieux, nous aviserons au moyen de le faire transporter chez lui. »

Il n’y avait rien à répondre à cet accommodement inattendu. Madame Delmare, qui savait si bien résister à la violence de son mari, cédait toujours à sa douceur. Elle pria sir Ralph de rester encore un peu auprès du malade, et se retira dans sa chambre.

Ce n’était pas sans intention que le colonel avait arrangé les choses ainsi. Une heure après, lorsque tout le monde fut couché et la maison silencieuse, il se glissa doucement dans la salle occupée par M. de Ramière, et, caché derrière un rideau, il put se convaincre, à l’entretien du jeune homme avec la femme de chambre, qu’il s’agissait entre eux d’une intrigue amoureuse. La beauté peu commune de la jeune créole avait fait sensation dans les bals champêtres des environs. Les hommages ne lui avaient pas manqué, même parmi les premiers du pays. Plus d’un bel officier de lanciers en garnison à Melun s’était mis en frais pour lui plaire ; mais Noun en était à son premier amour, et une seule attention l’avait flattée : c’était celle de M. de Ramière.

Le colonel Delmare était peu désireux de suivre le développement de leur liaison ; aussi se retira-t-il dès qu’il fut bien assuré que sa femme n’avait pas occupé un instant l’Almaviva de cette aventure. Néanmoins, il en entendit assez pour comprendre la différence de cet amour entre la pauvre Noun, qui s’y jetait avec toute la violence de son organisation ardente, et le fils de famille, qui s’abandonnait à l’entraînement d’un jour sans abjurer le droit de reprendre sa raison le lendemain.

Quand madame Delmare s’éveilla, elle vit Noun à côté de son lit, confuse et triste. Mais elle avait ingénument ajouté foi aux explications de M. de Ramière, d’autant plus que déjà des personnes intéressées dans le commerce avaient tenté de surprendre, par ruse ou par fraude, le secret de la fabrique Delmare. Elle attribua donc l’embarras de sa compagne à l’émotion et à la fatigue de la nuit, et Noun se rassura en voyant le colonel entrer avec calme dans la chambre de sa femme et l’entretenir de l’affaire de la veille comme d’une chose toute naturelle.

Dès le matin, sir Ralph s’était assuré de l’état du malade. La chute, quoique violente, n’avait eu aucun résultat grave ; la blessure de la main était déjà cicatrisée ; M. de Ramière avait désiré qu’on le transportât sur-le-champ à Melun, et il avait distribué sa bourse aux domestiques pour les engager à garder le silence sur cet événement, afin, disait-il, de ne pas effrayer sa mère, qui habitait à quelques lieues de là. Cette histoire ne s’ébruita donc que lentement et sur des versions différentes. Quelques renseignements sur la fabrique anglaise d’un M. de Ramière, frère de celui-ci, vinrent à l’appui de la fiction qu’il avait heureusement improvisée. Le colonel et sir Brown eurent la délicatesse de garder le secret de Noun, sans même lui faire entendre qu’ils le savaient, et la famille Delmare cessa bientôt de s’occuper de cet incident.

dimanche 15 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre III

Ann_Radcliffe.jpg

Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques qui alloient, venoient et se heurtoient dans les galeries, tirèrent Emilie d’un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avoit présenté toute la nuit les plus effrayantes images et l’avenir le plus, sombre. Elle s’efforça de bannir ces sinistres impressions ; mais elle passoit d’un mal imaginaire à la certitude d’un mal réel. Se rappelant qu’elle avoit quitté Valancourt, et peut-être pour toujours, son cœur s’affoiblissoit à mesure que la mémoire se ranimoit en elle. Elle essaya d’écarter les tristes présages de son imagination, et de concentrer sa douleur, qu’elle ne pouvoit vaincre ; ces efforts répandoient sur son maintien une expression de résignation douce, comme un voile léger rend une beauté plus touchante tout en lui dérobant quelques traits. Mais madame Montoni ne remarqua que son extraordinaire pâleur, et lui en fit de vifs reproches ; elle dit à sa nièce qu’elle s’étoit livrée à des regrets d’enfant, qu’elle la prioit de garder un peu mieux le décorum, et de ne pas laisser voir qu’elle ne pouvoit renoncer à un attachement peu convenable. Les joues pâles d’Emilie se colorèrent d’un vif incarnat, mais sa rougeur étoit celle de l’orgueil ; elle ne fit aucune réponse. Bientôt après Montoni vint déjeûner ; il parla peu, et parut impatient de partir.

Les fenêtres de la salle s’ouvroient sur le jardin. Emilie, en y passant, reconnut la place où, la nuit précédente, elle avoit quitté Valancourt ; ce souvenir déchira son cœur, et elle détourna promptement la vue. Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt n’eût habité dans le voisinage.

D’une petite éminence elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irréguliers des Pyrénées qui s’élevoient au loin sur l’horizon, et qu’éclairoit le soleil levant. Montagnes chéries, disoit-elle en elle-même, que de temps s’écoulera avant que je vous revoie ! que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misère ! Oh ! si je pouvois être certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirois en paix ! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d’ici.

Les arbres qui bordoient la route, et formoient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étoient près d’en ôter la vue ; mais les montagnes bleues se distinguoient encore à travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portière qu’elle ne les eût absolument perdues de vue.

Un autre objet bientôt s’empara de son attention. Elle avoit à peine remarqué un homme qui marchoit le long du chemin, avec un chapeau rabattu, mais orné d’un plumet militaire. Au bruit des roues il se retourna ; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s’approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s’efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignoit sur son visage ; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l’ame d’Emilie ; elle s’élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l’ombrageoient. Il suivit des yeux la voiture, et tendit les bras ; elle continua de le regarder jusqu’à ce que l’éloignement eût effacé ses traits, et que la route, en tournant, l’eût absolument privée de le voir.

On s’arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie étoit reléguée, sans égards, avec la femme-de-chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l’empêcha de lire la lettre de Valancourt ; elle ne vouloit pas exposer l’émotion qu’elle en recevroit à l’observation de personne. Néanmoins, tel étoit son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d’en rompre le cachet.

On arriva à un village où l’on prit des relais sans descendre, et ce ne fut qu’à l’heure du dîner qu’Emilie put ouvrir sa lettre. Elle n’avoit jamais douté des sentimens de Valancourt ; mais la nouvelle assurance qu’elle en recevoit rendit quelque repos à son cœur. Elle arrosa cette lettre des larmes de la tendresse ; elle la mit à part pour la lire quand elle seroit trop accablée, et s’occuper de lui moins douloureusement qu’elle n’avoit fait depuis leur séparation. Après plusieurs détails qui l’intéressoient vivement, parce qu’ils exprimoient son amour, il la supplioit de penser toujours à lui, au coucher du soleil. Nos pensées se réuniront alors, lui disoit-il : je quitterai le coucher du soleil avec impatience ; je jouirai de cette pensée, que vos yeux se fixent alors sur les mêmes objets que les miens, et que nos cœurs s’entendent. Vous ne savez pas, Emilie, la consolation que je me promets de ces doux momens ; mais je me flatte que vous l’éprouverez à votre tour.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la soirée le coucher du soleil : elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s’abaisser sur les lieux que Valancourt habitoit. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné ; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s’étoit pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours, les voyageurs traversèrent le Languedoc : ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures, et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s’offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devroient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu’elles écartèrent quelquefois l’idée constante de Valancourt. Plus souvent elles la rappeloient, elles ramenoient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu’ils avoient admirées ensemble, et dont elle croyoit alors que rien ne surpassoit la beauté. Combien de fois elle désira de lui communiquer les sensations nouvelles dont ce spectacle la remplissoit, et qu’il auroit pu partager ! Quelquefois, elle se plaisoit à chercher les remarques qu’il eût faites, et se le figuroit présent. Elle sembloit s’être élevée dans un autre monde ; des idées nobles et grandes donnoient à son ame, à ses affections un sublime essor.

Avec quelles émotions vives et tendres elle s’unit aux pensées de Valancourt, à l’heure du soleil couchant : elle erroit parmi les Alpes, et contemploit ce disque glorieux qui se perdoit au milieu de leurs sommets : ses dernières teintes mouroient sur leurs pointes de neige, et ce théâtre s’enveloppoit seulement d’une majestueuse obscurité ; et quand la dernière nuance fut éteinte, Emilie détourna ses yeux de l’occident avec le regret mélancolique qu’on éprouve au départ d’un ami. L’impression singulière que le voile de la nuit répandoit en se développant, étoit encore augmentée par les bruits sourds qu’on n’entend jamais, à moins que les ténèbres ne fixent l’attention, et qui rendent le calme général encore plus imposant : c’est le mouvement des feuilles, le dernier souffle du vent frais qui s’élève au soleil couchant, ou le murmure des torrens éloignés. Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentoit le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d’effrayans précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyoit flotter les nuages, on découvroit des villages, des clochers, des monastères. De verds pâturages, de riches vignobles nuançoient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires, dont les pointes de marbre ou de granit se couronnoient de bruyères, ou ne montroient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d’où s’élançoient les torrens qui grondoient au fond de la vallée.

La neige n’étoit pas encore fondue sur les hauteurs du Mont-Cénis, que les voyageurs traversèrent ; mais Emilie en observant le lac de glace, et la vaste plaine qu’entouroient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s’orneroient, quand la neige auroit disparu.

En descendant du côté de l’Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux ; Emilie ne se lassoit point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour : ils rougissoient avec la lumière du matin, et s’enflammoient à midi ; le soir, ils se revêtoient de pourpre ; les traces de l’homme ne se reconnoissoient qu’à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l’aspect d’un pont hardi jeté sur le torrent, pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

En voyageant au-dessus des nuages, Emilie observoit avec un silence respectueux leurs immenses surfaces qui rouloient au-dessous d’elle ; quelquefois ils couvroient toute la scène, et paroissoient comme un monde dans le chaos ; d’autres fois, ils dégageoient leurs masses, et permettoient de saisir des apperçus du paysage : on voyoit le torrent, dont le fracas assourdissant et toujours entendu, faisoit retentir les cavernes ; on voyoit les rochers et leurs sommets de glace, les noires forêts de sapins, qui descendaient jusqu’au milieu des montagnes. Mais qui pourroit décrire le ravissement d’Emilie, lorsqu’en sortant d’une mer de vapeurs, elle découvrit, pour la première fois, l’Italie ! Du bord d’un de ces précipices affreux et menaçans du Mont-Cénis, qui gardent l’entrée de ce pays enchanteur, elle promena ses regards à travers les nuages qui flottoient encore à ses pieds ; elle vit les riches vallées du Piémont, les plaines de la Lombardie, se perdre dans un lointain confus.

La grandeur des objets qui l’environnèrent tout-à-coup ; la région de montagnes qui sembloient s’accumuler ; les profonds précipices qui se creusoient sous ses pieds ; les touffes de noire verdure, dont les sapins et les chênes tapissoient ces abîmes ; les torrens tumultueux dont les chutes rapides élevoient un nuage de brouillards, ou formoient des mers de glace : tout prenoit un caractère sublime, en contrastant avec le repos, et la beauté de l’Italie ; cette belle plaine dont les bornes étoient celles de l’horizon, en relevoit encore l’éclat par ses teintes bleues, et le ciel et la terre sembloient s’unir.

Madame Montoni n’étoit qu’effrayée, en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couroient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissoient comme des chamois ; Emilie en frissonnoit aussi : mais ses craintes étoient mêlées de tant de ravissement, d’admiration, d’étonnement et de respect, qu’elle n’avoit jamais rien éprouvé de semblable.

Les porteurs s’arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s’assirent sur la pointe d’un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute, sur le passage d’Annibal à travers les Alpes ; Montoni prétendoit qu’il étoit entré par le Mont-Cénis, et Cavigni soutenoit que c’étoit par le Mont Saint-Bernard ; cette contestation présenta à l’imagination d’Emilie, tout ce qu’il avoit dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure. Elle voyoit ses vastes armées se glissant dans les défilés, et gravissant des pointes de rochers : la nuit, ces montagnes étoient brillantes de feux, ou éclairées de flambeaux, que le général faisoit allumer en poursuivant son infatigable marche ; elle voyoit resplendir les armes dans l’obscurité profonde des nuits ; elle voyoit scintiller les casques et les hausse-cols ; elle voyoit flotter les bannières sur les voiles du crépuscule. De temps à autre, le son d’une trompette éloignée faisoit retentir les échos d’un vallon, et ce signal étoit répondu par le frappement subit de toutes les armes ; elle voyoit avec horreur les montagnards postés sur les plus hauts, escarpemens, assaillir les troupes avec des masses de roche ; les soldats et les éléphans tomboient au fond des précipices. Elle écoutoit le retentissement des rocs qui avoit dû suivre leur chute, et ses terreurs imaginaires cédant à de plus réelles, elle frémissoit de se voir sur le bord des mêmes dangers, dont elle se peignoit si vivement la catastrophe.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardoit l’Italie ; elle contemploit en imagination la magnificence des palais, et la grandeur des châteaux dont elle alloit se trouver maîtresse à Venise et dans l’Apennin ; elle se croyoit devenue leur princesse. À l’abri des alarmes qui l’avoit empêchée à Toulouse de recevoir toutes les beautés dont Montoni parloit avec plus de complaisance pour sa vanité, que d’égards pour leur honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetoit des concerts, quoiqu’elle n’aimât pas la musique ; des conversazioni, quoiqu’elle n’eût aucun talent pour la conversation ; elle vouloit enfin surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, toute la noblesse de Venise. Cette flatteuse rêverie fut pourtant un peu troublée : elle se rappela que le signor son époux, quoiqu’il se livrât à ces occasions, quand elles se présentoient, affichoit d’ailleurs un souverain mépris pour la frivole ostentation qui les accompagne. Mais en pensant que son orgueil seroit peut-être plus satisfait de déployer son faste au milieu de ses concitoyens et de ses amis, qu’il ne l’auroit été en France, elle continua de se bercer des brillantes illusions qui d’abord l’avoient enchantée.

Les voyageurs, à mesure qu’ils descendoient, voyoient l’hiver faire place à tous les charmes du printemps : le ciel commençoit à prendre cette belle sérénité qui appartient au climat de l’Italie ; des places couvertes de verdure, des buissons fleuris, mille fleurs nouvelles se découvroient au milieu des rochers ; souvent ils en guirlandoient les antres sauvages, ou tomboient par touffes de leurs monceaux brisés ; les boutons encore tendres annonçoient le tardif épanouissement du chêne et du frêne, ils mêloient une teinte rougeâtre au feuillage entr’ouvert ; plus bas, paroissoient les orangers et les myrtes ; leurs pommes d’or brilloient au milieu du vert noir des feuilles, et contrastoient avec le pourpre des fleurs du grenadier et la pâleur des arbustes grimpans ; plus bas encore, s’étendoient les prairies du Piémont, où les troupeaux, dès le matin, s’engraissoient d’une abondante pâture.

La rivière Doria qui jaillit sur le sommet du Mont-Cénis, et qui se précipitent de cascade en cascade à travers les précipices de la route, se ralentissoit, sans cesser d’être romantique, en se rapprochant des vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d’une scène pastorale : elle voyoit des troupeaux, des collines ornées de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmans, et tels qu’elle en avoit vu balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon étoit émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de violettes, qui n’exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes chaumières ombragées d’arbres, et appuyées sur les rochers ; elle eût voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages ; elle pensoit avec effroi, aux, heures, aux mois entiers qu’il falloit passer sous la domination de Montoni.

Le site actuel lui retraçoit souvent l’image de Valancourt ; elle le voyoit sur la pointe d’un rocher, regardant avec extase la féerie qui l’environnoit ; elle le voyoit errer dans la vallée, s’arrêter souvent pour admirer la scène, et dans le feu d’un poétique enthousiasme, s’élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeoit ensuite au temps, à la distance qui devoient les séparer, quand elle pensoit que chacun de ses pas ajoutoit à cette distance, son cœur se déchiroit, et le paysage perdoit tout son charme.

Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil couché, l’ancienne et petite ville de Suze, qui avoit autrefois gardé le passage des Alpes en Piémont. Depuis l’invention de l’artillerie, les hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles ; mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairoient une partie, formoient pour Emilie un tableau très-intéressant. On passa la nuit dans une auberge, qui n’offroit pas de grandes ressources ; mais l’appétit des voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et la fatigue assuroit leur sommeil. Ce fut là qu’Emilie entendit le premier échantillon d’une musique italienne sur le territoire italien. Assise après souper, près d’une petite fenêtre ouverte, elle observoit l’effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes : elle se rappela que, par une nuit semblable, elle s’étoit une fois reposée sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit au-dessous d’elle les sons bien soutenus d’un violon : l’expression de cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans lesquelles elle étoit plongée, la surprirent et l’enchantèrent à la fois. Cavigni, qui s’approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. — Bon ! lui dit-il, vous entendrez la même chose, peut-être, dans toutes les auberges : c’est un des enfans de notre hôte qui joue ainsi, je n’en doute pas. Emilie, toujours attentive, croyoit entendre un virtuose : un chant mélodieux et plaintif l’entraîna par degrés à la rêverie : les plaisanteries de Cavigni l’en tirèrent désagréablement ; en même temps, Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu’il vouloit dîner à Turin.

Madame Montoni jouissoit de se trouver encore une fois sur une route unie : elle raconta longuement toutes les terreurs qu’elle avoit eues, oubliant sans doute qu’elle les décrivoit aux compagnons de ses dangers ; elle ajouta qu’elle espéroit bientôt perdre de vue ces horribles montagnes. — Rien au monde, dit-elle, ne pourroit me faire faire le même chemin. Elle se plaignit de lassitude, et se retira de bonne heure. Emilie en fit autant ; elle apprit d’Annette la femme-de-chambre de sa tante, que Cavigni ne s’étoit pas trompé au sujet du musicien qui avoit joué du violon avec tant de goût. C’étoit le fils d’un paysan qui habitoit la vallée voisine ; elle dit de plus qu’il alloit passer le carnaval à Venise, ajouta qu’il passoit pour habile, et qu’il gagneroit beaucoup d’argent. Le carnaval va justement commencer, ajouta-t-elle ; pour moi, j’aimerois mieux vivre dans ces bocages et sur ces jolis coteaux, que d’aller dans une ville. On dit, mademoiselle, que nous ne verrons plus ni bois, ni montagnes, ni prairies, et que Venise est bâtie tout au milieu de la mer.

Emilie convint avec Annette que ce jeune homme perdroit au change, puisqu’il alloit quitter, et l’innocence et la beauté champêtres, pour les voluptés d’une ville corrompue.

Quand elle fut seule, elle ne put dormir. La rencontre de Valancourt, les circonstances de leur séparation, ne cessèrent point d’occuper son esprit : elle se fit le tableau d’une union fortunée dans le sein de la nature et de la félicité. Hélas ! elle craignoit d’en être éloignée pour toujours.

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XIX

Louis_Hersent_-_Delphine_de_Girardin.jpg Theophile_Gautie.jpg Jules_Sandeau_circa_1880.jpg 220px-Joseph_Mery.jpg

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Richeport, 6 juillet 18…

C’est lui, Valentine, c’est lui ! Je l’ai bien vite reconnu, et lui aussi m’a reconnue ! Et nos deux avenirs se sont donnés l’un à l’autre dans un de ces regards qui décident de toute la vie. Quelle journée ! comme je suis encore émue ! Ma main tremble, mon cœur bat violemment ; ses battements me gênent pour écrire. Il est une heure du matin, je n’ai pas du tout dormi la nuit dernière, je ne peux pas encore dormir cette nuit, et je suis dans une telle agitation, dans une tourmente d’esprit si folle, que le sommeil est un état que je ne comprends même plus ; je ne prévois pas que, moi, je puisse jamais m’endormir ; il faudra tant d’heures pour éteindre ce feu qui brûle mes yeux, pour arrêter ce tourbillon d’idées qui tourne et roule dans ma tête ; pour dormir, il faudrait oublier, et je ne pourrai jamais oublier ce nom, cette voix, cette image ! Ma chère Valentine, comme je vous ai regrettée aujourd’hui comme j’aurais été fière devant vous ! avec quelle joie je vous aurais prouvé, démontré que tous mes rêves étaient réalisés ! que tous mes pressentiments étaient justifiés ! Il est si doux d’avoir raison dans une chose heureuse Ah ! je sentais bien que j’avais raison ; une foi si profonde ne pouvait être une erreur ; je le savais bien, qu’il y avait sur cette terre un être créé pour moi et qui devait un jour me plaire impérieusement un être qui vivait d’avance avec ma pensée, qui me cherchait, qui m’appelait, qui m’évoquait ; et que nous finirions par nous rencontrer et nous aimer malgré tout. Oui, souvent, je me sentais évoquer par une puissance supérieure. Mon âme me quittait, elle allait loin de moi répondre à quelque ordre mystérieux ? Où allait-elle ? Qui l’appelait ? je l’ignorais alors, je le sais maintenant elle allait en Italie, à la douce voix, au commandement de Raymond. On riait de cette idée, on appelle cela des idées romanesques, et moi je voulais en rire aussi, je combattais cette chimère ; hélas ! je l’ai si franchement combattue qu’elle a failli en mourir oh ! je frémis encore en y pensant… quelques moments de plus… et j’étais à jamais engagée ; je n’étais plus digne de cet amour pour lequel je m’étais gardée pure, malgré tous les dégoûts de la misère, tous les dangers de l’isolement, et le jour tant désiré de la bienheureuse rencontre était aussi le jour de l’éternel adieu ! Ce malheur évité m’épouvante comme s’il était encore menaçant. Pauvre Roger !… je lui pardonne de bon cœur aujourd’hui ; bien mieux, je le remercie de m’avoir si vite désenchantée ; Edgard !… Edgard !… lui, je le hais quand je me rappelle que j’ai voulu l’aimer ; mais non, non, il n’y a jamais eu d’amour entre nous ! Quelle différence ! ô mon Dieu !… Et cependant celui dont je vous parle avec un si fol enthousiasme… je l’ai vu hier pour la première fois… je ne le connais pas !… je ne le connais pas, et je l’aime !… Valentine ; qu’allez-vous penser de moi ?

Cette journée si importante dans ma vie a commencé de la façon la plus vulgaire ; rien ne faisait pressentir le grand événement qui devait décider de mon sort, qui devait jeter tant de lumière dans les doutes ténébreux de mon pauvre cœur. Ce soleil étincelant a brillé pour moi tout à coup dans les cieux sans rayonnement précurseur, sans aube et sans aurore.

On attendait hier ici quelques hôtes nouveaux : une parente de madame de Meilhan, et un ami d’Edgard, qu’il appelle en riant don Quichotte. Ce surnom m’avait frappée, mais l’idée ne m’était pas venue de questionner Edgard, pour savoir quelle en était l’origine. Comme toutes les personnes qui ont un peu d’imagination, je ne suis pas curieuse, je trouve tout de suite une raison qui répond à tout : j’aime mieux chercher le pourquoi des choses que de le demander, j’aime mieux les suppositions que les informations. Je n’avais donc pas demandé pourquoi cet ami était honoré du plaisant sobriquet de don Quichotte ; je m’étais expliqué cela très-bien à moi-même ; je m’étais dit : C’est quelque grand jeune homme trop fluet qui ressemble assez au chevalier de la Manche, et qui se sera déguisé ou plutôt costumé en don Quichotte un soir de carnaval il aura gardé le nom de son déguisement ; et là-dessus je m’étais représenté un grand niais assez ridicule, portant sur un corps long et dégingandé une figure maigre et jaune, une espèce de pantin triste, et j’avoue que je mettais peu d’empressement à connaître ce personnage. Une seule chose m’inquiétait à propos de lui, et j’avais bien vite été rassurée. Je crains toujours d’être reconnue par les nouveaux arrivants au château, et je demande adroitement si ce sont des gens très-élégants, s’ils vont beaucoup dans le monde à Paris, etc., etc. Don Quichotte, m’avait-on répondu, est assez sauvage ; il voyage presque toujours pour soutenir sa position de chevalier errant ; il a passé l’hiver dernier à Rome. Ce mot me suffisait. Je n’ai fait mon apparition dans le monde que l’hiver dernier ; don Quichotte ne m’avait donc jamais vue ; je pouvais l’attendre sans crainte ; je ne pensai plus à lui. Hier, à trois heures, madame de Meilhan et son fils montèrent en calèche pour aller chercher leurs nouveaux hôtes à la station du chemin de fer. J’étais sur le perron quand ils partirent. « Ma chère madame Guérin, me cria madame de Meilhan, je vous recommande bien mes bouquets ; de grâce, épargnez-moi les soucis dont le cruel Étienne emplit ma demeure ; je n’ai de confiance qu’en vous. » Je souris, comme il convenait, de ce jeu de mots que je connaissais déjà, et je promis de surveiller moi-même le grand travail des bouquets.

J’allai rejoindre Étienne dans le jardin, je le trouvai occupé à cueillir des soucis, encore des soucis, toujours des soucis. Je jetai un coup d’œil sur les planches de son parterre, et je compris bientôt d’où venait sa prédilection obstinée pour cette atroce fleur. C’était la seule qui eût daigné s’épanouir dans son jardin mélancolique. Ceci est le secret de bien des préférences inexpliquées. Je pensai avec horreur que madame de Meilhan allait se dire encore en proie aux soucis. Ah ! Étienne, m’écriai-je, quel dommage ! vous les cueillez tous ; ils font un si bel effet dans un parterre. Allons plutôt chercher là-bas d’autres fleurs, ne dégarnissez pas vos jolies corbeilles. Étienne, visiblement flatté, me suivit avec empressement ; je le conduisis dans un charmant endroit du jardin où j’avais admiré des catalpas superbes tout en fleurs. Il en cueillit de grandes branches, plus hautes que moi, et bientôt ces larges rameaux, distribués avec art dans les vases du Japon qui ornent la cheminée et l’angle des murs du salon, changèrent ce salon en un mystérieux bosquet de verdure. J’y joignis force rosés du Bengale, quelques dahlias échappés à la culture d’Étienne ; quelques asters, et, je l’avoue, quelques soucis, et j’admirai mon ouvrage ; on disait : Cela ressemble à un reposoir ; j’étais fière de mon succès. Mais pour le bouquet favori, pour le joli vase en verre de Bohême qui orne la table ronde, il fallait des fleurs plus précieuses, plus prétentieuses, du moins ; je pris courageusement mon parti, et j’allai de mon pas léger à une lieue du château chez un vieil horticulteur qui m’adore ; c’est un ami de madame Taverneau. Le bonhomme me reçut avec joie ; je lui racontai la situation affreuse de madame de Meilhan ; je répétai son bon mot sur Étienne, qui emplit de soucis sa demeure. Il trouva le mot charmant ; il le commenta et le perfectionna ; en province on goûte singulièrement les calembours ; je n’en fais pas, mais j’en cite, j’aime à plaire. Le vieillard séduit me récompensa de cette coquetterie en me donnant un magnifique bouquet ; des fleurs admirables qui n’étaient pas du tout de la saison, des fleurs rares inconnues, innommées ; ce bouquet valait un trésor ; et quel trésor a jamais exhalé ce parfum ! Je revins au logis triomphante. Je vous dis toutes ces choses pour vous prouver combien j’étais calme ce jour-là et peu disposée aux émotions romanesques.

Je marchais très-vite, car on court malgré soi, en plein champ, lorsqu’il fait chaud, qu’on est poursuivi par les flèches du soleil ; on a hâte de s’abriter sous les arbres, et, pour trouver plutôt l’ombre et la fraîcheur, on se met hors d’haleine, on étouffe. J’avais enfin traversé une grande plaine qui sépare les propriétés de l’horticulteur de celles de madame de Meilhan, et je venais de rentrer dans le parc par la porte du petit bois. À quelques pas de là, il y a une source qui gazouille dans les rochers. Un bassin entouré de rocailles reçoit ses eaux. Ce bassin était dans l’origine assez prétentieusement orné, mais le temps et la végétation ont fait justice de ces ornements de mauvais goût. Les racines d’un superbe frêne pleureur ont impitoyablement démasqué l’imposture de ces faux rochers sauvages, c’est-à-dire qu’elles en ont détruit la savante maçonnerie ; peu à peu ces rocs, bâtis à grands frais sur la rive, sont tombés au beau milieu de l’onde où ils se sont naturalisés ; les uns servent de vase à de belles touffes d’iris, les autres servent de piédestal aux chevreuils privés qui courent çà et là dans le bois, et qui viennent familièrement se désaltérer à la source ; des plantes aquatiques, des roseaux, des liserons tressés, des rameaux entrelacés ont envahi le reste ; tout le travail pompeux de l’artiste est maintenant caché ; ce qui prouve la vanité des orgueilleux efforts des hommes. Dieu ne leur permet la laideur que dans leurs villes ; mais dans ses champs à lui il sait promptement anéantir leurs mesquines œuvres. En vain, sous prétexte de fontaine, ils entassent dans les vallées et dans les bois maçonnerie sur maçonnerie, rocailles sur rocailles ; en vain ils élèvent à force d’argent leurs biscuits manqués, leurs nougats en ruines, toute leur pâtisserie bocagère autour des sources limpides ; la nymphe les regarde faire en souriant, et bientôt, dans ses jeux capricieux, elle s’amuse à changer leurs affreuses fabriques en édifices charmants, leurs boudoirs de fermiers généraux en nids de poëtes, et il ne lui faut que trois choses bien simples pour opérer ce facile miracle, trois choses qui ne lui coûtent rien et qu’elle se plaît à prodiguer sous ses pas des cailloux, de l’herbe et des fleurs… Valentine, je vois bien que je décris un peu trop longuement ce petit lac ; mais j’ai une excuse je l’aime tant ! Vous saurez bientôt pourquoi.

J’entendis gazouiller la source et je ne pus résister à la séduisante fraîcheur de cette voix ; je m’appuyai sur le rocher de la fontaine, j’ôtai mon gant, je reçus dans le creux de ma main l’eau qui tombait en cascade, et je savourai cette onde pure avec délices. Comme je m’enivrais de cet innocent breuvage, quelqu’un parut dans l’allée ; je continuai à boire sans me troubler ; mais bientôt ces mots qui m’étaient adressés me firent lever la tête : — Pardon, mademoiselle, ne pourriez-vous pas me dire si madame de Meilhan est de ce côté ? — On m’appelait mademoiselle, j’étais donc reconnue ? Cette idée me fit pâlir ; je regardai avec effroi la personne qui m’avait nommée ainsi ; c’était un jeune homme que je n’avais jamais vu, mais qui pouvait m’avoir vue quelque part et me dénoncer. Je perdis tout à fait contenance ; je voulus reprendre mon chapeau que j’avais ôté, mon bouquet que j’avais posé sur la fontaine ; mais dans ma précipitation je laissai tomber dans l’eau la moitié de mes fleurs. Le courant de la source les emporta bien vite, et je les voyais déjà loin de moi, serpenter à travers les rochers et se perdre dans les roseaux. Alors le jeune homme, au lieu de faire le tour du bassin, sauta légèrement de rochers en rochers, arrêtant au passage les fleurs fugitives que le courant de l’eau entraînait. Il les eut bientôt toutes rattrapées, et il les déposa soigneusement sur la fontaine où était le reste du bouquet puis, s’étant incliné avec respect devant moi, il redescendit l’allée de peupliers, sans renouveler la question à laquelle je n’avais pas répondu. Je ne saurais dire pourquoi, mais j’étais complètement rassurée ; il y avait dans le regard de ce jeune homme tant de noblesse et de loyauté, il y avait dans ses manières une distinction si parfaite, une sorte de précaution si délicatement mystérieuse, que je me sentais en pleine confiance. Il sait peut-être mon nom, pensais-je ; qu’importe ? il ne dira rien, il attendra qu’on lui parle de moi ; un secret ne peut jamais être en danger avec un homme de ce caractère-là… Ne riez pas trop, j’avais déjà jugé son caractère !… Eh bien je ne m’étais pas trompée.

L’heure du dîner approchait ; je me hâtai de rentrer au château pour m’habiller ; je fus forcée, bien malgré moi, de me faire très-belle, et de mettre une robe charmante que cette méchante Blanchard m’avait préparée, jurant ses grands dieux qu’il n’y en avait plus d’autres, et ajoutant qu’il était bien heureux qu’elle eût apporté celle-ci par mégarde ; c’est une robe de mousseline de l’Inde, ornée de douze petits plis garnis chacun d’une valencienne admirable ; le corsage et les manches formés d’entre-deux brodés et de mousseline plissée sont de même garnis de valencienne. Cette robe n’était pas convenable pour l’humble madame Guérin ; cette robe était une imprudence ; j’étais furieuse. Pauvre Blanchard ! comme je l’ai grondée, comme je lui en voulais alors ! Mais depuis, je lui ai bien pardonné. Avec cette robe, elle avait préparé une ceinture nouvelle, à la dernière mode ; je résistai à la tentation ; je fus héroïque, rejetant loin de moi cette ceinture trop élégante, je nouai autour de ma taille un mauvais ruban lilas que j’avais déjà mis, et je descendis dans le salon où tout le monde était réuni.

La première personne que j’aperçus en entrant, c’est ce même jeune homme que je venais de rencontrer. Sa vue me déconcerta un peu. « Ah ! vous voilà, me dit madame de Meilhan, nous parlions de vous. » Heureusement ces mots expliquèrent mon embarras. Elle ajouta : « Je veux vous présenter mon cher don Quichotte. » Je tournai la tête du côté de la salle de billard où Edgard était avec d’autres personnes, pensant que don Quichotte était de ce côté ; mais madame de Meilhan, nommant M. de Villiers, amena vers moi le jeune homme de la cascade : c’était lui don Quichotte. Il m’adressa quelques phrases de politesse, mais cette fois il m’appela madame, et en prononçant ce mot il avait dans la voix un accent de tristesse dont je fus profondément touchée, et il me regardait avec intérêt, et ce regard que je n’oublierai jamais voulait dire : Je sais maintenant qui vous êtes, je sais que vous êtes malheureuse ; je trouve que ces malheurs sont une odieuse injustice, et j’ai pour vous la plus tendre pitié.

Je vous assure, Valentine, que son regard voulait dire tout cela et beaucoup d’autres choses encore que je vous épargne ; ce serait trop long.

Madame de Meilhan étant venue me parler, il alla rejoindre Edgard.

— Comment la trouves-tu ? lui demanda Edgard qui ne savait pas que je l’écoutais.

— Très-belle.

— C’est une dame de compagnie que ma mère a prise avec elle, en attendant que je me marie.

Le sens caché de cette plaisanterie révolta M. de Villiers ; il jeta sur son ami un regard dédaigneux et dur qui cette fois encore voulait dire très-clairement : Le misérable fat ! Je crois même que ce regard signifiait encore : Lovelace de boutique, mauvais don Juan de province, etc., etc., mais je n’en suis pas bien sûre.

À table j’étais placée en face de lui, et tout le temps du dîner je cherchais à m’expliquer pourquoi ce jeune homme si beau, si élégant, si distingué, était affublé du railleur sobriquet de don Quichotte. À force de chercher, je parvins à deviner, et vraiment ce n’était pas bien difficile. Don Quichotte a deux grands ridicules : celui d’être très-laid et celui d’être trop généreux. Or, ce jeune homme si charmant ne pouvait être que trop généreux, et, je l’avoue, je me sentis tout de suite fascinée par ce séduisant ridicule.

Après le dîner nous étions sur la terrasse ; il s’approcha de moi.

— Je suis bien malheureux, madame, dit-il en souriant, quand je pense que, sans vous connaître, j’ai déjà eu l’honneur de vous être parfaitement désagréable.

— Vous m’avez fait peur, j’en conviens.

— Comme vous êtes devenue pâle… Vous attendiez quelqu’un, peut-être ?… Il fit cette question d’une voix troublée, et je le vis dans une anxiété si charmante, que je répondis très-vite, trop vite même :

— Non, monsieur, je n’attendais personne.

— Vous m’aviez vu dans l’allée ?

— Oui, je vous avais vu venir.

— Mais y a-t-il une raison sérieuse pour que je vous aie causé ce subit effroi ?… Quelque ressemblance ?

— Non.

— C’est étrange ; je suis très-intrigué.

— Et moi aussi, monsieur, repris-je, je suis très-intriguée à mon tour.

— À propos de moi ?… quel bonheur !

— Je voudrais bien savoir pourquoi on vous a surnommé don Quichotte.

— Ah ! ceci m’embarrasse un peu ; c’est tout bonnement mon secret que vous me demandez, madame, mais j’oserai vous le dire si vous daignez m’y autoriser. On m’appelle don Quichotte, parce que je suis une espèce de fou, un original, un enthousiaste passionné de toutes les nobles et saintes choses, un ennemi acharné de toutes les félonies à la mode, un rêveur de belles actions, un défenseur d’opprimés, un pourfendeur d’égoïstes ; — parce que j’ai toutes les religions, même celle de l’amour ; je pense qu’un homme aimé doit se respecter lui-même, par respect pour la femme qui veut bien l’aimer ; que dans tous les moments de sa vie il doit songer à elle avec ferveur, éviter tout ce qui pourrait lui déplaire et se conserver pour elle, même en son absence, même à son insu, toujours séduisant, toujours aimable, je dirais amourable si le mot était admis ; un homme aimé, selon mes ridicules idées, est une sorte de dignitaire ; il doit dès lors se comporter un peu en idole et se diviniser le plus possible ; — parce que j’ai aussi la religion de la patrie, j’aime mon pays comme un vieux grognard de la vieille garde… mes amis me disent que je suis un véritable Français de vaudeville, je leur réponds qu’il vaut mieux être un véritable Français de vaudeville que d’être comme eux de faux Anglais d’écurie ; — ils m’appellent preux chevalier parce que je me moque d’eux quand ils médisent des femmes dans leur grossier langage ; je leur conseille de se taire et de cacher leurs mécomptes ; je leur dis que tant de mauvais choix ne font pas honneur à leur goût, que cela prouve qu’ils ne s’y connaissent pas ; que moi j’ai été plus heureux, que les femmes auxquelles je me suis adressé étaient toutes bonnes et parfaites, qu’elles m’ont toutes fort bien traité et que je n’ai jamais eu à me plaindre d’elles. — On m’appelle don Quichotte, parce que j’aime la gloire et tous ceux qui ont la bonhomie de la chercher ; parce qu’à mes yeux il n’y a de réel que les chimères d’important que les fumées ; — parce que je comprends tous les désintéressements inexplicables, toutes les démences généreuses parce que je comprends que l’on vive pour une idée et que l’on meure pour un mot ; parce que je sympathise avec tous qui luttent et qui souffrent pour une croyance bien-aimée ; — parce que j’ai le courage de tourner le dos à ceux que je méprise ; — parce que j’ai l’orgueilleuse manie de dire toujours la vérité, je prétends que personne ne vaut la grimace d’un mensonge parce que je suis une dupe incorrigible, systématique et insatiable, j’aime mieux m’égarer, me fourvoyer dans une bonne action hasardeuse, que de me priver d’elle par une méfiance prudente et aride ; — parce que, tout en voyant le mal, je crois au bien : le mal domine sans doute, chaque jour il fructifie dans la société ; mais il faut être juste, on le cultive ; et si l’on faisait les mêmes efforts pour exciter le bien, il est probable qu’on obtiendrait les mêmes perfectionnements… — parce qu’enfin, madame… et c’est là ma suprême niaiserie, parce que je crois au bonheur et que je le cherche avec un naïf espoir. Je sais qu’il me faudra l’acheter ; je sais que les plus grandes joies sont celles qui se payent le plus chèrement ; mais je suis prêt à tous les sacrifices, et je donnerais volontiers ma vie pour une heure de cette joie sublime que j’ai rêvée tant de fois et que j’attends… Voilà pourquoi on m’a surnommé don Quichotte ; mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est un métier très-laborieux que celui de chevalier dans le temps où nous sommes ; il faut un certain courage pour oser dire à des incrédules… je crois ; à des égoïstes… j’aime ; à des calculateurs… je rêve. Il faut même plus que du courage, il faut de l’audace et de l’insolence. Oui, il faut commencer par se montrer méchant pour avoir le droit d’être généreux. Si je n’étais que loyal et charitable, je n’y pourrais pas tenir ; au lieu de m’appeler don Quichotte, on m’appellerait Grandisson et je serais un homme perdu ! Aussi je me hâte de faire briller mon armure je fais assaut d’insolence avec les insolents, je raille les railleurs, je défends mon enthousiasme à coups d’ironie comme l’aigle, je laisse pousser mes ongles pour défendre mes ailes… À ces mots il s’interrompit. Ah ! mon Dieu… reprit-il, je viens de me comparer à un aigle ; je vous demande mille fois pardon, madame, de cette orgueilleuse comparaison… Voyez un peu à quoi vous m’entraînez… Il essaya de rire… mais moi je ne riais pas…

Valentine, ce que je vous répète est bien loin de ce qu’il disait ! Que d’éloquence dans ses nobles paroles, dans l’accent de sa voix, dans les éclairs de ses yeux ! Ses généreux sentiments, longtemps retenus, se répandaient avec joie ; il était heureux de se sentir compris enfin, de pouvoir, un jour dans sa vie, trahir sans imprudence tous les divins trésors de son cœur, de pouvoir nommer hautement toutes ses chères idoles proscrites, sans crainte de voir leur puissance déniée, leur nom insulté ! il s’enivrait de confiance et il s’attachait à moi par tout ce qu’il osait me confier. Je me reconnaissais avec délices dans le portrait qu’il faisait de lui ; je retrouvais avec orgueil, dans ses convictions profondes, à l’état de vérités fortes et saintes, toutes les poétiques croyances de mon jeune âge, qu’on a tant de fois traitées de fictions, d’illusions et de folies ; il me ramenait aux jours heureux de mon enfance en me rappelant, en me redisant comme un dernier écho du passé ces nobles paroles d’autrefois qu’on n’entend plus aujourd’hui, ces fiers préceptes d’honneur, ces beaux refrains de chevalerie dont mon enfance fut bercée… Tout en l’écoutant, je me disais : Comme ma mère l’aurait aimé ! Et ce souvenir, et cette idée faisaient venir des larmes dans mes yeux. Ah ! jamais je n’ai eu cette idée-là près d’Edgard ! près de Roger ! Vous le voyez bien, Valentine, c’est lui ! c’est lui !

Nous étions là depuis une heure ensemble, absorbés dans ces rêveries confidentielles, oubliant les personnes qui nous entouraient, le lieu où nous étions, qui nous étions nous mêmes, et le monde entier. De tout l’univers disparu, il ne restait plus en ce moment pour nous que le suave parfum que nous envoyaient les orangers de la terrasse, les douces clartés que nous jetaient les étoiles naissantes dans les cieux.

Il fallut rentrer dans le salon ; j’étais assise à côté de la table ronde, lorsque Edgard vint près de moi. — Qu’avez-vous, ce soir ? me dit-il ; vous paraissez souffrante. — J’ai eu un peu froid. — Quel ennuyeux général, continua-t-il, il me prend toute ma soirée… C’est très-dur à amuser, un général… ennuyeux.

J’ai oublié de vous dire qu’il y avait là un général.

— Raymond… vous devriez bien, à votre tour, m’aider à tenir éveillé ce guerrier. — M. de Villiers s’approcha de la table près de laquelle nous étions ; il aperçut alors dans le vase de Bohême le bouquet que j’avais apporté… — Ah ! dit-il d’une voix émue, je connais ces fleurs-là. — Il me regarda et je rougis. — Moi aussi, reprit Edgard, qui ne pouvait comprendre le sens de ces mots, et désignant les plus belles fleurs du bouquet, je les connais : ce sont les fleurs du pelargonium diadematum coccineum.

À cet affreux nom je me récriai. Du pelargonium diadematum coccineum ! répéta tout bas M. de Villiers avec le sourire le plus spirituel et le plus gracieux. Oh ! ce n’est pas du tout ça que j’ai voulu dire. Il fallut bien le regarder à mon tour et rire de complicité avec lui ; mais aussi pourquoi Edgard est-il un savant ?

Je suis bien enfant, n’est-ce pas, de vous raconter toutes ces niaiseries, mais les moindres détails de cette journée sont précieux pour moi. Vers minuit on se sépara ; je me retrouvai seule avec bonheur. L’émotion que j’éprouvais était si vive que j’avais hâte de l’emporter loin du monde et même loin de celui qui la causait. Je voulais m’interroger dans le recueillement. D’où me venait tant de trouble ? Nul événement ne s’était passé ce jour-là, nulle parole sérieuse d’engagement et d’avenir n’avait été prononcée, et cependant ma vie était changée… mon cœur toujours si calme était agité et brûlant, ma pensée toujours si inquiète était fixée ; et qui donc avait ainsi changé mon sort ?… Un inconnu… Et qu’avait-il fait pour moi qui méritât cette soudaine préférence ? Il avait ramassé quelques fleurs tombées dans l’eau… Mais cet inconnu portait au front l’auréole de l’idéal rêvé, mais sa voix, douce et charmante, avait l’accent impératif du maître, et, dès le premier regard, il avait existé entre nous cette affinité mystérieuse de deux instincts fraternels, cette alliance spontanée de deux cœurs subitement appareillés, reconnaissance infaillible, sympathie irrésistible, écho mutuel, échange réciproque, intelligente rapide, harmonie ardente et sublime d’où naît en un moment… les poëtes ont raison… d’où naît en un moment l’éternel amour !

Pour retrouver un peu de tranquillité, j’ai voulu vous écrire, je me suis mise devant une table, mais je n’ai pas eu le courage d’écrire et je suis restée là toute la nuit, tremblante et recueillie, opprimée par cette émotion toute puissante que vous dirai je ? je ne pensais pas, je ne priais pas, je ne vivais pas, j’aimais, et toutes les facultés de mon âme était employées à aimer. Le jour avait paru déjà depuis longtemps et je n’avais pas encore compris que la nuit s’était écoulée ; à cinq heures, j’entendis un bruit de jardin, de râteaux dans le sable, de faux dans l’herbe ; mes yeux étaient fatigués, je voulais respirer l’air frais du matin ; je descendis sur la terrasse.

Tout le monde dormait encore dans le château, les volets étaient fermés, et j’ouvris avec peine la fenêtre du vestibule qui donne sur la cour. Je me promenai quelque temps dans la grande allée, puis je traversai le pont du ruisseau, et, tout en rêvant, je gagnai le petit bois ou je m’étais reposée hier. Un attrait de souvenir me conduisit malgré moi jusqu’à la source voilée ; je ne suivis pas l’allée des peupliers ; je pris un sentier détourné, devenu inutile, et déjà presque effacé ; j’arrivai près de la source et tout à coup… devant moi… Valentine… je l’ai vu ! il était là… il était là, seul, rêveur, assis sur le banc en face du rocher de la fontaine, et ses yeux brillants et tristes étaient fixés sur la place où il m’avait vue la veille ! Je m’arrêtai joyeuse et cependant saisie d’effroi ; je voulais m’enfuir, je sentais que ma présence là était plus qu’un aveu, c’était une preuve de son empire ; je vous le disais bien, il m’avait évoquée et je venais !… Il m’aperçut… Oh ! comme il pâlit à son tour… J’avais été moins troublée la veille ! En le voyant si ému je me rassurai un peu. Je devinais à son agitation que nos pensées pendant ces heures de séparation avaient été les mêmes, et que nos deux amours, chacun de leur côté, avaient fait les mêmes progrès. Il se leva et vint à moi : C’est votre place favorite, madame, me dit-il, je vous la laisse ; mais vous pouvez récompenser ce grand sacrifice par un seul mot : Avouez-moi franchement, généreusement, que vous n’avez pas été étonnée de me trouver ici ? Je ne répondis rien ; mais ma rougeur répondit pour moi. Comme il me regardait, j’entendis marcher près de nous, c’était un chevreuil qui allait boire à la source, mais j’avais tressailli vivement, et M. de Villiers avait compris à ma frayeur que je serais fâchée d’être vue seule avec lui. Déjà il s’éloignait, je lui fis signe de rester, ce qui voulait peut-être dire : Continuez de penser à moi… et je revins bien vite au château. Je l’ai revu depuis et nous avons passé toute la journée ensemble, nous promenant avec madame de Meilhan et son fils, faisant de la musique avec des voisins de campagne, causant avec des indifférents, mais portant partout la même préoccupation ravissante, une joie sourde et voilée, un secret enivrant. Edgard est inquiet, madame de Meilhan est très-contente, l’amour trop sérieux de son fils l’alarmait ; elle voit avec plaisir une naissante rivalité qui peut tout rompre. Je ne sais pas ce qui va arriver, je ne prévois dans ce moment-ci que des choses désagréables, des explications, des humiliations, des départs, des adieux, mille ennuis… N’importe, je suis heureuse, j’aime et je ne comprends plus rien dans la vie, si ce n’est qu’il est bien doux d’aimer.

Cette fois je ne vous parle pas de vous, ma chère Valentine, ni de notre vieille amitié mais chaque mot de cette lettre n’est-il pas une tendre parole d’amie ? Je vous raconte sans efforts toutes ces naïves histoires du cœur, si folles, qu’on n’oserait même pas les avouer à une mère ; n’est-ce pas vous dire : Vous êtes la sœur de mon choix ? J’embrasse ma petite filleule Irène. Oh ! qu’elle a bien raison de devenir si jolie. Irène de Châteaudun.

samedi 14 juillet 2018

Judith Gautier - L'éventail de deuil

Judith-Gautier.jpg

Le philosophe Tchouan-Tse, un soir, rentra chez lui, très soucieux, et tenant à la main un éventail blanc.

Ce Tchouan-Tse avait été un des disciples favoris du grand Lao-Tse, celui que l’on appelait l’Enfant Vieillard, parce qu’il était né avec des cheveux blancs. Le maître avait révélé à l’élève le sens mystérieux des cinq mille mots du Tao-Te-King et ne lui avait rien caché, d’ailleurs, des arcanes de la bonne doctrine. Tchouan-Tse était illustre déjà : c’était un modèle de vertu et de savoir, son âme avait su se détacher de tout, comme il convient à l’âme d’un philosophe.

Un beau jour, pourtant, l’amour était venu lui prouver qu’il n’était pas aussi invulnérable qu’il le croyait. Une jeune princesse, aperçue par hasard, au moment où le vent jouait avec son voile, avait bouleversé toute sa sagesse et désorienté sa philosophie. Après quelques combats, il s’était rendu de bonne grâce et avait demandé la jeune fille en mariage.

C’était une descendante des rois de Tsi, et, malgré le royaume perdu depuis des siècles, cette famille était fière de sa noblesse et difficile dans ses alliances. Mais un sage illustre peut prétendre à tout : la princesse de Tsi, qui s’appelait Tien, ce qui veut dire Céleste, avait agréé le philosophe et était devenue sa femme.

Tchouan-Tse s’était retiré, avec elle, loin des cours, loin des villes, au pied d’une belle montagne, dans une contrée solitaire du royaume de Song, où il était né, et là, il s’efforçait de faire vivre, en bonne intelligence, la sagesse et le mariage.

Il était donc rentré, un soir, soucieux, pour la première fois depuis ses noces, et rapportant un éventail blanc, qu’il n’avait pas emporté.

Sur sa table de travail, en laque rouge fleurie d’or, l’encre était délayée sur la pierre à broyer, le papier soyeux se déroulait à demi, et les pinceaux montraient leurs pointes effilées hors du cornet de jade fouillé de sculptures.

Il s’assit, en poussant un soupir, puis, prenant un pinceau, il le trempa dans l’encre, et, comme malgré lui, traça ces quatre vers :

Hélas ! le front cache la pensée !

Le corps le plus charmant peut enfermer un cœur

Hypocrite.

Vivant, on se croit aimé.

À peine mort : oublié ! Votre femme rêve un autre Amour.

Au moment où il finissait d’écrire, une petite main, blanche comme le lait, armée de longues griffes protégées par des étuis d’or, s’avança lestement et saisit le quatrain.

Tchouan-Tse se retourna : la princesse de Tsi était derrière lui.

Elle avait une belle tunique vert clair, brodée de roses et d’oiseaux. Sa jolie tête secouait tout un buisson d’élégantes épingles à pendeloques, et l’air, autour d’elle, était délicieusement parfumé.

— Mon cher époux, dit-elle, pourquoi avez-vous soupiré ? Pourquoi écrivez-vous de pareils vers ? Que signifie cet éventail de deuil que vous tenez à la main ?

— Voilà bien des questions, ma Céleste.

— Répondez-y.

— Eh bien ! sache que j’ai soupiré parce que cet éventail m’inspirait les vers que tu as lus sans ma permission.

— Que voilà de belles réponses de philosophe ! dit-elle d’un air boudeur.

— Ne te fâche pas ! C’est à propos d’une aventure qui m’est arrivée.

— Contez-moi cela.

D’un mouvement vif et gracieux comme celui d’une chatte, elle s’assit sur les genoux de son mari, s’accrocha d’un bras à son cou.

— J’écoute, dit-elle.

— Aujourd’hui, je promenais mes rêveries près de l’enclos des sépultures, et, très absorbé, j’allais, comme toujours, sans savoir où. Tout à coup je me trouvai au milieu des tombes. Mes réflexions alors changèrent de cours, je songeais que dans ce lieu tous les hommes étaient égaux : les plus stupides comme les plus sages, et que nul ne revenait de là. Tandis que j’errais lentement, un léger bruit attira mon attention. En levant les yeux, j’aperçus une jeune femme, vêtue de la longue robe blanche sans couture que portent les veuves. Elle était assise près d’un tombeau nouvellement construit, et, avec beaucoup d’ardeur, éventait l’éminence formée par la terre et la chaux encore humides. Je l’examinai quelque temps avec surprise : elle se lassait, changeait l’éventail de main, mais n’interrompait pas sa singulière occupation. Intrigué au dernier point, je m’approchai d’elle et je lui adressai la parole.

— Oserai-je vous demander, lui dis-je, qui renferme ce tombeau et pourquoi vous prenez tant de peine à l’éventer ? Croyez-vous donc que les morts aient trop chaud sous la terre ?

— Ce n’est pas cela, dit-elle, avec beaucoup de confusion, vous voyez une veuve auprès du tombeau de son époux. La mort me l’a ravi, tout nouvellement. Durant sa vie il me fut bien cher ; il m’aimait avec une si vive tendresse, qu’en expirant il mourait deux fois, à l’idée de me quitter. « Ah ! ma chère femme, me disait-il, si tu songeais à te remarier, je te conjure d’attendre au moins que la terre battue et mouillée, qui formera ma tombe, soit entièrement séchée, avant de prendre un autre époux. » Maintenant, je vois que cette terre amoncelée ne séchera pas aisément, et c’est pourquoi je suis ainsi occupée à l’éventer, afin de dissiper plus vite l’humidité.

À ce naïf aveu, j’eus bien de la peine à ne pas éclater de rire. Je me contins pourtant, et j’offris à cette veuve, si pressée de noces nouvelles, de l’aider dans sa besogne. Elle accepta avec empressement et, faisant un gracieux salut, me tendit l’éventail. J’eus bientôt raison de l’humidité ; la terre devint grise et sèche, la jeune veuve était libre de voler à d’autres amours. Elle me remercia avec reconnaissance, m’offrit même un bijou de sa coiffure, mais j’acceptai seulement l’éventail, que je conserverai en souvenir de cette aventure. J’en ai ri d’abord, mais bientôt j’ai compris combien la scène que je venais de voir était cruelle pour un mari et devait lui donner à penser.

— Mais cette femme est l’opprobre de son sexe ! s’écria Céleste, rouge de colère ; comment osez-vous avoir l’idée de faire des comparaisons d’elle avec d’autres ? C’était là, vraiment, un beau travail pour un sage, que d’aider à éventer cette tombe, et vous avez moins de raison qu’un enfant, en voulant garder un souvenir de cette folie.

Cela dit, elle s’empara de l’éventail et le mit en miettes.

— Tu as tort, il aurait pu te servir à sécher mon tombeau, dit Tchouan-Tse d’un air mélancolique.

Mais il se repentit de ces paroles : de rouge qu’elle était, la princesse devint toute pâle, battit l’air de ses petites mains aux longues griffes d’or, et tomba, comme morte, sur le tapis.

Tchouan-Tse la prit dans ses bras, l’appela des noms les plus doux, et, comme elle ne répondait pas, il fit brûler de la corne d’antilope ; puis il versa de l’huile transparente dans une tasse, y jeta une pincée de musc en poudre et s’efforça à faire boire cette mixture à sa femme inanimée. Elle revint à elle, enfin, mais ce fut pour verser un torrent de larmes et accabler son mari d’une avalanche de reproches, de protestations de fidélité inébranlable, jusqu’à la mort.

— Allons, c’est bien, dit le philosophe pour clore le débat ; j’ai eu tort, tu es le modèle des épouses, ne parlons plus de cela.

On n’en parla plus, en effet. Céleste reprit sa gaieté et Tchouan-Tse ses études. Mais si ce dernier paraissait heureux, s’il montrait un visage souriant, il souffrait en secret : le ver était dans le fruit, le soupçon rongeait son bonheur. Il eût voulu à la fois être mort et vivant, pour savoir ce que valait l’amour de sa femme. Cent fois par jour il se demandait : Me pleurerait-elle ? attendrait-elle la fin de son deuil pour prendre un autre mari ?

Cette préoccupation constante troubla sa santé et bientôt l’altéra gravement. Un jour, en rentrant d’une longue promenade, il se dit très mal à son aise et prit le lit.

Rapidement la maladie s’aggrava, les médecins déclarèrent bientôt que le philosophe était perdu. Céleste ne quittait pas ses côtés et versait d’abondantes larmes.

— Il va donc falloir nous quitter ! disait Tchouan-Tse, jure-moi, au moins, pour m’adoucir le chagrin du départ, que tu ne donneras pas ton cœur à un autre homme, avant que mon tertre funéraire ne soit séché.

— Je jure que, si je peux te survivre, je ne me remarierai jamais ! cria Céleste à travers les sanglots.

Et, comme le moment suprême approchait, on enleva le malade de son lit et on l’emporta au sud-ouest de la maison, dans la chambre sacrée, afin qu’il pût mourir là, selon les rites.

On l’étendit sur le sol, en ayant soin d’éloigner de lui les armes et les instruments de musique, et l’on fit des aspersions de tous côtés.

Bientôt le médecin annonça que l’esprit vital de l’illustre philosophe avait quitté son corps.

Alors Céleste sembla prise de convulsions ; elle se tordit les bras, ses doigts se crispèrent, et elle ploya sa taille souple en arrière comme si elle allait se rompre ; puis elle s’élança hors de la salle, en poussant des gémissements pitoyables. Elle monta au premier étage ; puis au second, et, sans s’arrêter, atteignit le grenier ; là, on la rejoignit et on lui fit observer que ce n’était pas elle qui devait accomplir cette cérémonie.

— Nulle autre voix que la mienne ne rappellera l’esprit vital de mon époux, dit-elle, en repoussant les serviteurs qui voulaient la retenir.

Et, enjambant la fenêtre, elle fit quelques pas dans la gouttière, puis, s’aidant des genoux, des mains et des ongles, elle se mit à gravir la pente du toit, au risque de glisser le long des tuiles vernies et de s’aller rompre la tête sur les dalles de la cour. Une force nerveuse la soutenait ; elle arriva jusqu’à la crête et, s’accrochant à la chimère de bois découpé qui ornait l’un des coins du faîtage, elle put se mettre debout. C’était bien là le lieu le plus élevé et le plus dangereux de la maison, celui que l’on doit atteindre, selon qu’il est prescrit, pour rappeler l’âme envolée. Céleste se tourna vers le Nord.

Tchouan-Tse ! reviens ! reviens, reviens ! cria-t-elle.

Et, à chaque appel, elle enflait sa voix. La dernière fois on dut certainement l’entendre à une distance de plusieurs lis. Mais l’esprit vital du philosophe avait fait déjà, sans doute, plus de chemin que cela.

La princesse s’assit sur le toit et se laissa glisser jusqu’à la gouttière, puis rentra dans le grenier. Alors, en jetant des cris affreux, elle dégringola les étages et se rendit dans la cour. Alors — bien que cette cérémonie fût généralement abandonnée — elle se mit à sauter de-ci de-là, pour témoigner qu’elle avait l’esprit égaré par la douleur. Elle retourna ensuite auprès de l’époux défunt, que l’on avait replacé sur son lit, et elle lui fit elle-même, en sanglotant, la toilette funèbre.

Quand il fallut le mettre dans le beau sarcophage sculpté, qu’elle connaissait depuis longtemps, elle perdit connaissance, ainsi qu’elle le devait.

Céleste n’avait pas de parents auprès d’elle ; dans la solitude où s’était retiré le philosophe, elle recevait bien peu d’amies et n’avait pas de voisins. Elle était là bien seule, avec son chagrin, bien seule et bien faible.

Le soir, les lettres mortuaires expédiées, elle prit le vêtement de grand deuil, en chanvre écru, sans couture ni ourlet. Elle se fit faire, dans le vestibule, un lit d’herbes sèches, avec une brique pour oreiller ; et elle se préparait à s’y coucher, sans souper, lorsqu’un bruit se fit entendre hors de la maison : des piaffements de chevaux, des coups frappés sur la porte extérieure.

La jeune veuve, très effrayée, envoya un serviteur s’informer de ce que c’était.

Le serviteur revint bientôt, suivi d’un beau jeune homme, qui entra si brusquement derrière lui, que Céleste n’eut pas le temps de s’enfuir ni de se cacher le visage derrière sa manche. Elle poussa un petit cri de pudeur et se recula jusqu’à l’escalier ; mais le nouveau venu ne sembla pas s’apercevoir de son trouble.

— Est-il possible que mon bien-aimé maître ait quitté ce monde ! s’écria-t-il avec l’accent d’un profond désespoir. Quoi ! il m’écrit de venir le voir dans sa retraite ; aussitôt son invitation reçue, je me mets en route, et voilà ce qui m’attendait à l’arrivée ! Hélas ! hélas ! suis-je assez malheureux ! Et tout en pleurant il demanda à être conduit auprès du défunt, afin de lui rendre les funèbres hommages.

Pendant ce temps-là Céleste interrogea le domestique, qui était venu avec ce jeune disciple du philosophe, et elle apprit par lui que c’était un noble étudiant qui s’appelait Li-Tiu et avait déjà passé brillamment plusieurs examens. Elle sut aussi qu’il venait d’une province lointaine, que les routes étaient mauvaises et peu sûres, que, pour arriver avant la nuit complète, il ne s’était arrêté ce jour-là à aucune auberge et n’avait pas mangé depuis le matin.

En entendant cela, la jeune femme fit taire son chagrin et commanda en toute hâte un souper.

Li-Tiu, quand il redescendit, la trouva occupée à surveiller la disposition des coupes de porcelaine sur le marbre rose de la table des repas.

— Noble jeune fille, lui dit-il, en s’inclinant, ne pourrais-je voir la veuve de mon maître illustre, pour lui présenter mes tristes devoirs, et prendre congé d’elle ?

— Pourquoi m’appelez-vous jeune fille ? dit Céleste ; vous avez devant vous, seigneur, l’épouse infortunée de Tchouan-Tse.

— Je vous prenais pour sa fille, pardonnez-moi, s’écria l’étudiant, avec un sursaut de surprise, et il ajouta, comme à lui-même : Je ne savais pas que ce philosophe, touché déjà par l’hiver, avait pour compagne le printemps en fleur.

La princesse trouva cette remarque inconvenante ; mais en même temps, sans qu’elle pût s’en défendre, elle lui fit plaisir, et elle dit très vite, pour cacher son embarras :

— Vous parliez de prendre congé ; voilà qui est impossible. Les mânes de mon époux n’auraient pas de repos si je ne remplissais pas, comme il convient, les devoirs de l’hospitalité envers un de ses plus chers disciples. Daignez vous asseoir à cette table, qui est servie pour vous, et ne songez pas à repartir avant demain.

— Ce serait folie de refuser, dit Li-Tiu, après un moment d’hésitation, car nos chevaux sont incapables de faire un li de plus ; mais je ne serai pas assez cruel pour apaiser ma faim quand vous êtes, vous, contrainte à jeûner. Je ne toucherai au repas que si vous le partagez avec moi.

— Ah ! seigneur, cela serait tout à fait contraire aux rites.

— Eh bien ! je veux jeûner avec vous.

On venait d’apporter les mets et Céleste, qui mourait de faim, défaillait à leur odeur. Elle n’y put tenir.

— Par égard pour votre appétit, dit-elle, je prendrai un peu de riz. Mais comme il se réglait sur elle il fallut bien qu’elle touchât à tous les plats et, sans le vouloir, elle mangea à sa faim.

La nuit, sur le lit d’herbe sèche où elle s’était couchée, sans dénouer sa ceinture, la brique, qui tenait lieu d’oreiller, lui meurtrissant le cou, elle ne dormit pas un seul instant et, au lieu de l’époux défunt qu’elle évoquait, en s’efforçant de pleurer, l’image du bel étudiant, avec sa gracieuse stature, ses longs yeux noirs et sa bouche, vermeille comme une pêche mûre, s’imposait à son esprit.

En se levant, le matin, toute courbaturée, elle soupira à l’idée que ce jeune étranger allait repartir. Mais c’était l’heure de sangloter auprès du mort, de faire une libation et de présenter des offrandes ; et la princesse s’acquitta de ces devoirs.

À sa toilette, elle passa plus de temps qu’elle ne l’aurait dû ; et, très honteuse d’avoir laissé ses longs ongles entre les tuiles du toit, elle mit au bout de ses doigt les étuis d’or, comme s’il y avait eu encore quelque chose à protéger.

En redescendant, elle vit le domestique de Li-Tiu sortir de la chambre de son maître, le visage tout attristé.

— Noble veuve, dit-il, voici un contretemps fâcheux qui va vous contrarier beaucoup : ce jeune seigneur, mon maître, est sujet à des crises violentes, à cause d’une grave maladie qui lui est venue par un excès de travail. La triste nouvelle qui l’a surpris hier, en arrivant ici, a troublé son cœur, et, au moment où il était prêt à partir, il vient d’être saisi par un accès de cette mauvaise fièvre.

— Faisons vite appeler le médecin ! s’écria Céleste.

— C’est inutile, princesse, répondit le serviteur ; moi seul je sais le soigner, et je vais me rendre aux cuisines pour préparer ce qu’il faut, si vous voulez bien, pendant mon absence, rester auprès du malade.

— Allez, je veillerai sur lui, dit la jeune femme.

Et, malgré toute sa volonté de rester sur le seuil, elle ne put résister au désir qui la poussait à entrer dans la chambre.

Les stores, baissés devant les fenêtres, atténuaient la lumière et faisaient une pénombre verdâtre. Li-Tiu était étendu, tout habillé, sur le lit.

En voyant Céleste il voulut se lever pour la saluer, mais elle s’avança vivement afin de l’en empêcher.

— Gardez-vous bien de faire aucune imprudence, dit-elle. Je suis désolée de vous savoir malade et je fais des vœux pour votre guérison. Souffrez-vous beaucoup ?

— Votre voix si douce est comme un baume, dit-il très bas. C’est dans la tête qu’est la douleur, une affreuse douleur, une brûlure. Votre main, qui a la couleur de la neige, doit en avoir la fraîcheur ; il me semble que, si elle se posait sur mon front, je serais soulagé.

— Cela ne se doit pas, dit Céleste en rougissant.

Mais il avait déjà saisi sa main et la retenait dans la sienne. La jeune femme trouva cela tout à fait choquant ; mais elle pensa en même temps :

— Quelle bonne idée j’ai eue de remettre mes ongliers d’or !

— Vous ne voulez donc pas me guérir ? demanda-t-il d’un air suppliant.

Elle ne résista plus et, d’elle-même, posa sa main sur les longs sourcils noirs, qui semblaient taillés dans du satin, et qu’elle caressait des yeux.

— Ah ! que vous êtes bonne ! s’écria Li-Tiu et que cela me fait de bien ! Laissez-moi vous dire que c’est à cause de vous que m’est venue cette méchante fièvre. J’ai été saisi d’horreur en apprenant que vous étiez la femme de Tchouan-Tse ; je n’ai pu supporter l’idée que ses soixante hivers ont glacé vos dix-huit printemps et que la limace possédait la pivoine.

La jeune veuve trouva que le disciple parlait bien peu respectueusement de son maître ; mais elle s’avoua, qu’en somme, ce qu’il disait était parfaitement juste.

Tout à coup, il la repoussa et se leva, les sourcils froncés, les yeux étrangement luisants.

— Non ! non ! laissez-moi, dit-il ; à quoi bon me guérir ? Hors d’ici il n’y aura plus de repos pour moi ! J’emporterai un regret éternel. Ah ! pourquoi y suis-je venu ? Moi, qui me souciais si peu des femmes et leur préférais l’étude, se peut-il, qu’en un instant, la vue de cette jeune veuve m’ait ravi l’esprit et le cœur, à tel point que je suis fou de rage en pensant qu’un autre homme l’a vue avant moi, comme s’il m’avait volé mon bien ?

Le domestique rentra en ce moment, avec les remèdes, et Céleste s’enfuit, toute bouleversée de ce qu’elle venait d’entendre.

Elle rencontra le cercueil de son mari, que l’on transportait dans un pavillon situé à un des angles de la cour, et elle fut un moment sans comprendre ce que c’était. Le souvenir lui revenant brusquement, elle se mit à sangloter, et suivit le cortège. On fit des offrandes de riz, de viandes et de vin, puis on laissa le mort dans ce pavillon, où il devait attendre, pendant un mois, ses funérailles.

Le soir, Li-Tiu semblait remis de son mal, et il s’excusa auprès de Céleste des ennuis qu’il avait causés ; puis il ajouta, sans oser la regarder :

— Oubliez les paroles criminelles que je vous ai dites dans le délire de la fièvre, j’en suis honteux et désolé.

— Quoi ! s’écria la princesse, dont les yeux soudain se remplirent de larmes, tout cela n’était que mensonge ?

L’étudiant eut un ardent regard, qui sembla boire cette rosée qu’une aurore d’amour faisait rouler sur des joues charmantes.

— La fièvre m’a arraché un aveu que j’aurais dû taire, au risque d’en mourir, dit-il, mais qui n’est, hélas ! que trop sincère. Est-il possible qu’il ait trouvé un écho dans votre cœur ?

— Mes indiscrètes larmes m’ont trahie, à ma grande confusion, murmura la jeune femme. Ne m’en demandez pas plus.

Elle eut des rêves charmants, cette nuit-là, dans sa chambre, dépouillée des tentures et des tapis en signe de deuil, au fond de son grand lit de bambou, en forme de lanterne ronde.

Le lendemain, elle s’éveilla, le cœur inondé de joie, et elle s’avoua que, de sa vie, elle n’avait été aussi heureuse.

Mais à ce bonheur succéda une angoisse extrême, quand on lui apprit que le jeune étranger avait eu une nouvelle crise, beaucoup plus grave que la première, et que ses jours étaient en danger.

Toute pâle et sans souffle elle s’élança dans la chambre. Le domestique était à genoux auprès du lit et pleurait, tandis que Li-Tiu, blême, immobile, les yeux clos, semblait mort.

— Ah ! mon bon maître, gémissait le serviteur, je ne puis plus rien pour vous ! Dans une heure vous nous aurez quittés pour toujours !

— S’il vit encore, pourquoi restes-tu là, stupidement, à geindre, au lieu d’essayer de le sauver ? s’écria Céleste hors d’elle-même.

Et elle ajouta, en secouant rudement le domestique :

— Je ne veux pas qu’il meure ! entends-tu ? Je ne le veux pas !

— Illustre princesse, répondit-il, il n’existe qu’un remède capable de le rappeler à la vie, et il est impossible de se le procurer.

— Quel remède ? dites-le vite ! On fait l’impossible, quelquefois.

— Ah ! noble veuve, à quoi bon lutter contre le destin ? dit le serviteur en soupirant ; pour sauver mon jeune maître il faudrait pouvoir lui appliquer sur le front, à plusieurs reprises, de la cervelle d’un homme mort récemment.

— Ce n’est que cela ? s’écria Céleste.

Sans perdre un instant elle courut au bûcher et décrocha la hache avec laquelle on fendait le bois ; puis elle s’élança, sans hésiter, dans le pavillon funèbre où Tchouan-Tse reposait.

Sans grand effort, elle fit sauter le couvercle du sarcophage, qui n’était pas encore scellé ; elle arracha les linceuls de soie, et leva la hache sur le crâne du mort.

Mais alors un cri d’horrible épouvante s’étrangla dans sa gorge. Avec un éclat de rire effroyable, le mort s’était dressé et lui avait saisi le bras.

— Ah ! ah ! la voilà, cette veuve inconsolable, qui croyait ne pas me survivre ! hurla-t-il d’une voix terrible. La voilà, la hache à la main, pour m’ouvrir le crâne, afin de prendre ma cervelle et d’en faire un emplâtre à son amant ! et cela, le troisième jour après ma mort ! Ah ! ah ! misérable niaise, comme tu es bien tombée dans le piège ! Je ne suis pas mort du tout, et c’est moi qui ai imaginé tout cela pour voir un peu ce que vaut une femme. Hein ! il te plaisait, mon joli disciple, et il a bien joué son rôle…

Céleste, par un effort désespéré, parvint à se dégager, et elle s’enfuit, serrant ses tempes entre ses mains, convulsée de douleur et de honte, de douleur surtout, car elle murmurait seulement :

— Li-Tiu ! hélas ! hélas ! traître et bourreau !

Puis, dénouant sa ceinture, elle alla se pendre à un prunier du jardin.

Tchouan-Tse la poursuivait de son rire horrible, et, quand il la vit osciller à l’arbre tortueux, lamentablement allongée dans sa blanche robe de deuil, il rentra dans la maison, traînant ses suaires et brandissant la hache. Il monta dans la chambre conjugale et là, avec frénésie, il se mit a taper sur toutes les potiches, en dansant, et en chantant ces vers qu’il improvisait :

« Un emplâtre avec la cervelle d’un philosophe, voilà ce que le modèle des épouses allait préparer de ses doigts mignons !

« Elle a eu raison de mettre en miettes l’éventail de deuil ; c’était trop peu pour elle, c’est une hache qu’il lui fallait pour m’ouvrir le crâne !

« Ha ! ha ! Toutes les femmes devraient être pendues à des pruniers ; comme cela, les hommes auraient la paix !

« Et tous pourraient se réjouir ainsi que moi, en tapant sur des pots ! »

La fenêtre était toute grande ouverte, et un oiseau, excité par le tapage, chantait à plein gosier. Tchouan-Tse croyait entendre une voix qui le narguait, et il avait beau redoubler de bruit, malgré lui, par-dessus tout, il entendait cette voix :

« Ha ! ha ! (disait-elle) philosophe niais ! sous ta gaieté feinte ton cœur est crispé de désespoir.

« Tu avais en cage un ravissant colibri, qui croyait que c’était là tout l’univers, et que ta barbe grise était ce qu’il y avait de plus beau.

« Niais ! niais ! tu as voulu tenter ses ailes ; tu lui as montré la jeunesse du printemps et le ciel de l’amour.

« Ha ! ha ! il a pris son vol, l’oiseau qui faisait ta joie ; pleure maintenant, philosophe imbécile, pleure auprès de la cage vide ! »

— Est-ce donc l’âme de Céleste qui vient me railler ? s’écria Tchouan-Tse exaspéré.

Et il prit un tesson qu’il lança dans le feuillage. L’oiseau s’envola en jetant un cri moqueur, et il emporta, peut-être, avec lui, la raison du philosophe, qui continua à danser et à chanter, en tapant sur les potiches.

vendredi 13 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XVIII

Louis_Hersent_-_Delphine_de_Girardin.jpg Theophile_Gautie.jpg Jules_Sandeau_circa_1880.jpg 220px-Joseph_Mery.jpg

À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure)

       Paris, 2 juillet 18…

Croyez-vous, cher Edgard, qu’il soit facile de vivre quand l’âge de l’amour est passé ? Vraiment, il faudrait pouvoir aimer jusqu’à la mort pour mourir sans peine et vivre avec charme. Quel jeu séduisant ! que de chances imprévues que de loisirs ardemment occupés ! Chaque journée a son histoire particulière ; on se la raconte chaque soir ; on établit des conjectures sur l’histoire du lendemain. La réalité détruit la prévision de la veille. On se réjouit, on se désespère de ses erreurs. On est abattu, on est relevé, on meurt, on ressuscite. Pas un atome chez soi pour loger l’ennui.

L’autre matin, à neuf heures, j’arrive à l’hôtel de la Poste, à Sens. Une halte de dix minutes. Je questionne tous les gens de service de la maison. Ils ont tous vu passer beaucoup de jeunes femmes de l’âge, de la taille et de la beauté de mademoiselle de Châteaudun.

Voilà des gens bien heureux !

Au reste, je ne vais aux renseignements que pour amuser mes dix minutes de relais. Je suis fixé. La police est infaillible. Tout va se dénouer au château de Lorgeval.

J’arrête ma chaise de poste à cent pas de la grille ; je m’avance seul en me faisant éclipser par les grands arbres de l’avenue, et, en ménageant une éclaircie à travers les massifs du parc, j’examine en détail les environs du château. C’est une maison énorme et symétrique. Une maçonnerie à quatre angles, lourdement coiffée d’un toit d’ardoises sombres, avec une girouette invalide, révoltée contre le vent, et qui ne tourne plus. Les façades sont percées d’une profusion de fenêtres, toutes éplorées à leur base et gardant les traces des pluies d’hiver. Un perron moderne à double escalier, décoré de quatre vases inhumant quatre tiges d’aloès empaillés, se déploie avec lourdeur au pied du château.

Dans ce luxe extérieur, on reconnaît le bon goût du beau Léon.

J’attends l’ombre d’un vivant… rien ne se dessine au soleil. Aucune silhouette humaine ne se croise avec l’ombre tranquille des arbres.

Un chien maudit, et plus ennemi de l’homme que toute sa race, aboie dans ma direction et fait de violents efforts pour rompre son nœud et courir vers des émanations étrangères et suspectes. Pauvre animal, qui joue au tigre ! Je lui souhaite un nœud gordien s’il veut voir le coucher du soleil.

Enfin, un jardinier honoraire vient animer ce paysage sans jardin, et descend l’avenue avec la nonchalance d’un travailleur payé par le beau Léon.

J’ai l’habitude de découvrir sur les figures graves celles qui sourient devant une pièce d’or.

Le jardinier passa devant moi, et quand il m’eut donné le sourire prévu, je lui dis : C’est bien là le château de madame de Lorgeval ?

Signe affirmatif.

Je m’inclinai une dernière fois devant le génie de la déesse de la rue de Jérusalem. Quelle adorable police !

Je dis au jardinier, d’un ton solennel : Voici une lettre de la plus haute importance. Vous la remettrez à mademoiselle de Châteaudun, lorsqu’elle sera seule. — Et, lui montrant une bourse, j’ajoutai : Après cela, vous aurez ceci.

— Cette bonne demoiselle ! dit le jardinier en prenant la pièce d’or d’une main, la lettre d’une autre, et la bourse avec les yeux. — Cette bonne demoiselle ! il y a bien longtemps qu’elle n’a reçu une lettre de son amoureux !

Et il remonta vers le château.

— Il paraît, me dis-je, que le beau Léon recule devant le style épistolaire. Il a de bonnes raisons pour cela.

Voici le contenu de la lettre que portait le jardinier au château

« Mademoiselle,

» Les positions désespérées justifient tous les moyens.

» Je consens à croire encore que je suis, par votre volonté, dans la phase des épreuves. Mais je me juge suffisamment éprouvé.

» Je suis prêt à tout, excepté au malheur de vous perdre : le dernier éclair de ma raison est dans cet avertissement.

» Je veux vous voir, je veux vous parler.

» Ne me refusez pas un entretien de quelques instants.

» Mademoiselle, au nom du ciel, sauvez-moi, sauvez-vous !

» Il y a dans le voisinage de ce château quelque ferme habitée ou quelque bois désert. Choisissez vous-même. J’irai où vous m’appellerez, dans une heure. — J’attends votre réponse par mon messager. L’heure écoulée, je n’attendrai plus rien dans ce monde… »

Le jardinier marchait avec la nonchalance de l’homme des Géorgiques, et il méditait sur la somme de bonheur renfermée dans une pièce d’or. Je le suivais des yeux avec cette patience résignée que nous donne une longue impatience aux abois.

Bientôt les arbres le dérobèrent à ma vue. J’entendis, dans le lointain, le bruit d’une porte qui s’ouvrait et se refermait.

Mademoiselle de Châteaudun lisait ma lettre sans doute quelques instants après ; et moi aussi, je la relisais de souvenir, pour suivre, par conjectures rapides, les impressions de la jeune femme.

Dans le massif de verdure où je m’étais blotti, je voyais, à travers de rares éclaircies de feuilles et de branches grêles, une aile du château, mais confusément, comme si le mur eût été couvert d’une tapisserie verte déchirée en mille endroits. Aucun objet ne se détachait nettement, à la distance de vingt pas. Je ne voyais rien, j’entrevoyais. Tout mon sang reflua vers le cœur. J’avais entrevu, à travers la gaze mystérieuse des feuilles, une robe blanche et la frange d’une écharpe d’azur, agitée par un mouvement de pieds légers. Tout ce qui se passa en moi dans ce moment n’est pas du domaine de l’analyse ; je ne me rendis compte que d’une émotion que les hommes passionnés comprendront. Une robe d’été courant sous les arbres, quand les fontaines et les oiseaux chantent ! Il n’y a rien au monde de plus doux à voir.

Je me plaçai sur la lisière de l’avenue, j’avançai un pied sur le terrain dépouillé pour me faire reconnaître, et, baissant la tête, j’attendis.

Je vis la frange de l’écharpe avant de voir le visage. Quand je relevai la tête, j’avais devant moi une femme charmante… mais ce n’était pas Irène de Châteaudun.

C’était madame de Lorgeval. Elle me connaissait, et moi, je la reconnaissais. Je l’avais vue avant son mariage. Elle conservait encore ses grâces de jeune fille, et le mariage, en perfectionnant sa beauté, lui donnait cet attrait irritant qui manque même aux vierges de Raphaël.

Un éclat de rire perlé me foudroya et changea toute la direction de mes idées. La jeune femme était saisie d’un accès de gaieté délirante, qui lui permettait seulement de bégayer mon nom et mon titre, et de les chanter par syllabes décousues. Je puis tout souffrir de la part d’une femme que je n’aime pas. Beaucoup d’hommes sont ainsi. J’élargis la base de mes pieds ; je croisai mes bras et j’attendis, tête inclinée et découverte, un dénoûment raisonnable à cette folle réception. Après plusieurs tentatives, madame de Lorgeval finit par commencer son petit discours. Après cette tempête d’éclats de rire, il y avait encore un peu de houle, mais je pouvais distinguer les paroles qui m’étaient adressées, sans les comprendre pourtant.

— Excusez-moi, monsieur… mais si vous saviez… quand vous verrez… Cependant, il faudra lui cacher ma gaieté folle… Elle tient encore peut-être au bonheur d’être jeune, comme toutes les femmes qui ne le sont plus… Donnez-moi votre bras, monsieur, je vous prie… Nous étions à table… Nous avons un couvert pour les surprises. On ne voit ces choses que dans les romans.

Je fis un effort pour me remettre au cœur ce courage réfléchi et calme qui me sauva la vie le jour que je fus surpris sur la côte inhospitalière de Bornéo, et que le vieux Arabe, roi de l’île, m’accusa d’avoir tenté le commerce de la poudre d’or, crime capital. Je dis alors à la belle et jeune châtelaine :

— Madame, on rit fort peu à la campagne ; la gaieté est une chose précieuse. On ne l’achète pas avec de l’or ; heureux celui qui la donne ! Je me félicite d’être arrivé sur vos terres avec ce présent. Pouvez-vous m’en rendre la moitié, madame ?

— Eh bien monsieur, venez vous-même la prendre, dit madame de Lorgeval en acceptant mon bras ; seulement, il faut en user avec discrétion devant témoins.

— Je puis vous affirmer, madame, que je ne m’attendais pas à venir chercher la gaieté à votre château… Vous me permettrez de vous accompagner jusqu’au perron, et de me retirer ensuite.

— Vous êtes mon prisonnier, monsieur, et je ne vous donne aucune permission. L’arrivée du prince de Monbert à Lorgeval est une bonne fortune ; mon mari et moi nous ne serons pas ingrats envers le bon génie qui vous amène ici. Nous vous retenons.

— Un instant, madame, je vous prie, lui dis-je en m’arrêtant à cent pas du château ; je me résigne au bonheur d’être retenu par vous, mais je vous serais bien reconnaissant si vous aviez la bonté de me nommer les personnes que je vais rencontrer ici.

— Il n’y a que des amis du prince de Monbert, croyez-le bien.

— Voilà précisément ce que je crains, madame, les amis.

— Il n’y a que des femmes.

— Voilà précisément, madame, ce que je crains ; les femmes.

— Ah monsieur, on voit bien que vous avez vécu dix ans avec les sauvages !

— Voilà justement ce que je ne crains pas, les sauvages.

— Hélas ! monsieur, je n’ai rien à vous offrir en ce genre. Ce soir, je pourrai vous montrer des voisins qui ressemblent aux tribus de la Tortue ou du Grand-Serpent. Ceux-là vous conviendront ; ce sont les seuls naturels du pays dont je puisse disposer. À cette heure, vous trouverez mon mari, deux femmes à peu près veuves et une demoiselle.

Un nouvel accès de rire saisit madame de Lorgeval. Elle poursuivit ainsi :

— Une demoiselle dont vous saurez le nom plus tard.

— Je le sais déjà, madame.

— Peut-être… Demain notre société s’augmente de deux personnes ; mon frère.

— Le beau Léon !

— Ah ! vous le connaissez !… mon frère Léon de Varèzes et sa femme…

Mon bras eut une convulsion nerveuse si violente que madame de Lorgeval en subit le contre-coup, et s’effraya. Je me hâtai de me rendre une apparence de sang-froid, et je lui dis, d’un ton visant péniblement au naturel

— Et sa femme… madame de Varèzes… Ah ! je ne savais pas que M. de Varèzes fût marié.

— Mon frère est marié depuis un mois, me dit madame de Lorgeval d’un air soucieux, il a épousé mademoiselle de Bligny.

— Êtes-vous bien sûre de cela, madame ?

Cette interrogation fut faite avec un accent et un visage qui feraient le désespoir d’un peintre et d’un musicien, fussent-ils Rossini ou Delacroix.

Madame de Lorgeval, effrayée une seconde fois de mes convulsions brutales, me regarda fixement, et je vis courir sur son visage cette pensée de commisération : Ce pauvre jeune homme est fou !

À coup sûr, en ce moment, la sagesse ne brillait pas sur ma figure et ne résonnait pas dans ma voix.

— Vous me demandez, monsieur, si je suis sûre que mon frère soit marié ? me dit madame de Lorgeval avec un étonnement pétrifié, c’est sans doute une plaisanterie ?

— Oui, oui, madame, dis-je avec une exubérance de gaieté ivre, c’est une plaisanterie… Alors, je comprends tout, je devine tout… c’est-à-dire je ne comprends rien ; mais votre frère, cet excellent Léon de Varèzes, est marié ; cela me suffit… Un très-beau jeune homme !… Je crois pourtant deviner, madame, que vous avez ouvert mon billet sans lire l’adresse, ou bien que vous venez me parler au nom de mademoiselle de Châteaudun.

— Mademoiselle de Châteaudun n’est pas ici… Le fou rire va me ressaisir… Le jardinier a remis votre billet à une demoiselle de notre société… une jeune personne de soixante-quinze ans, et que le plus étrange des hasards a voulu nommer mademoiselle de Chantverdun… Vous comprenez maintenant ma gaieté folle… Mademoiselle de Chantverdun est chanoinesse ; elle a lu votre billet et elle a voulu se donner, au moins une fois dans sa vie, le bonheur de pousser un cri d’effroi, et de s’évanouir devant un billet amoureux. Venez donc, monsieur, — ajouta madame de Lorgeval en riant, et m’entraînant vers le perron ; venez donc faire vos excuses à mademoiselle de Chantverdun, qui a repris ses sens, et qui m’a envoyé à son rendez-vous.

Involontairement, cher Edgard, je fis ce court monologue mental, dans la forme des exclamations si fréquentes chez les anciens romanciers. Ô tendre amour ! passion pleine d’ivresse et de tourments amour qui tues et ressuscites quel vide affreux tu dois laisser dans la vie, lorsque l’âge t’exile de notre cœur !

Cela veut dire que je ressuscitais aux dernières paroles de madame de Lorgeval.

Quelques instants après, je m’inclinai avec un respect modéré devant mademoiselle de Chantverdun, et je lui fis des excuses si adroites, qu’elle fut enchantée de moi. Mon bonheur m’avait rendu mon sang-froid. Mon genre de respect et d’excuses réjouit secrètement cette pauvre demoiselle. Il fallait lui laisser croire que ce quiproquo ne devait être attribué uniquement qu’à une conformité apparente de noms ; et que l’âge de mademoiselle de Chantverdun n’avait rien à démêler dans tout cela. Cette nuance était difficile à saisir dans sa délicatesse exquise. J’ai mérité l’approbation de madame de Lorgeval.

Nous avons passé une demi-journée charmante. J’ai retrouvé ma première gaieté, si compromise dans ces derniers orages. Le soleil tombait à l’horizon, quand je quittai le château.

Cher Edgard, cette fois mes conjectures et mes pressentiments ne me trompent point. Mademoiselle de Châteaudun m’impose une longue épreuve. C’est évident plus que jamais expiation avant le paradis. Je me résigne. Avancez vos affaires d’amour et soyez prêt le plus tôt possible. Préparez-vous sérieusement de votre côté : nous ferons double noce, et nous nous présenterons mutuellement nos femmes le même jour. C’est le plus doux rêve de mon amitié. Roger de Monbert.

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre II

Ann_Radcliffe.jpg

L’avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas splendides donnés par madame Clairval ; l’adulation générale dont elle étoit l’objet, augmentèrent l’empressement de madame Chéron pour assurer une alliance qui l’élèveroit tant à ses propres yeux et à ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d’assurer la dot d’Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. Madame Clairval écouta la proposition, et considérant qu’Emilie étoit la plus proche héritière de madame Chéron, elle l’accepta. Emilie ignoroit ces arrangemens, quand madame Chéron l’avertit de se préparer pour ses noces, qui devoient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevoit pas le motif d’une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitoit point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il étoit loin d’espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l’opposition. Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu’elle l’avoit déjà été, insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu’elle en avoit rejeté d’abord les moindres apparences. Les scrupules d’Emilie s’évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l’assurance.

Tandis qu’on faisoit les préparatifs de ces noces, Montoni devenoit l’amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente, quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et vouloit rompre celui de Valancourt avec Emilie ; mais sa conscience lui représenta qu’elle n’avoit pas le droit de les punir des torts d’autrui. Madame Clairval, quoique femme du grand monde, étoit moins familiarisée que son amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages qu’elle attire, plutôt que de son propre cœur.

Emilie observa, avec intérêt, l’ascendant que Montoni avoit acquis sur madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son opinion sur cet Italien étoit confirmée par celle de Valancourt, qui avoit toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin, qu’elle travailloit dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du printemps, dont le coloris se répandoit sur le paysage, Valancourt lui faisoit la lecture et posoit souvent le livre pour se livrer à la conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandoit à l’instant ; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l’air abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure. — Ma nièce, dit-elle, et elle s’arrêta avec un peu d’embarras. Je vous ai envoyé chercher ; je… je… voulois vous voir. J’ai une nouvelle à vous dire… De ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre oncle, nous sommes mariés de ce matin.

Confondue, non pas tant du mariage que du secret où on l’avoit tenu, et de l’agitation avec laquelle on l’annonçoit, Emilie, à la fin, attribua ce mystère au désir de Montoni plutôt qu’à celui de sa tante ; mais la mariée ne vouloit pas qu’on le crût ainsi. — Vous voyez, ajouta-t-elle, que j’ai désiré éviter l’éclat ; mais à présent que la cérémonie est faite, je ne crains plus qu’on en soit instruit. Je vais annoncer à mes gens que le signor Montoni est leur maître. Emilie fit ce qu’elle put pour féliciter sa tante d’un mariage aussi imprudent. — Je veux célébrer mes noces avec splendeur, continua madame Montoni, et pour épargner le temps, je me servirai des préparatifs qu’on a faits pour les vôtres. Elles en seront un peu retardées ; mais j’entends que, pour faire honneur à la fête, vous vous pariez de ceux de vos habits de mariage qui sont faits. Je désire aussi que vous appreniez mon changement de nom à M. Valancourt ; il en informera madame Clairval. Je veux, sous peu de jours, donner un grand repas, et je compte sur eux.

Emilie étoit tellement étonnée, qu’à peine elle répliqua à madame Montoni ; et selon son désir, elle revint informer Valancourt de ce qui s’étoit passé. La surprise ne fut pas le premier sentiment de Valancourt en entendant parler de ces noces précipitées. Quand il apprit que les siennes seroient différées, que les ornemens préparés pour embellir l’hymen de son Emilie alloient être dégradés en servant à madame Montoni, la douleur et l’indignation vinrent tour-à-tour agiter son ame. Il ne put les dissimuler à Emilie ; ses efforts pour le distraire, pour plaisanter de ses craintes subites, furent inutiles. Quand à la fin il la quitta, il y avoit dans ses adieux une tendre inquiétude qui l’affecta vivement. Elle pleura elle-même sans savoir pourquoi, quand il fut au bout de la terrasse.

Montoni prit possession du château avec la facilité d’un homme qui, depuis long-temps, le regardoit comme le sien. Son ami Cavigni l’avoit singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les flatteries qu’elle exigeoit, et auxquelles Montoni avoit souvent peine à se plier ; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques comme le maître l’étoit lui-même.

Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l’avoit promis, donna un repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s’y trouva, mais madame Clairval s’excusa d’en être. Il y eut concert, bal et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvoit examiner la décoration de l’appartement, sans se rappeler qu’elle étoit faite pour d’autres fêtes. Cependant il tâchoit de se consoler, en pensant que sous peu de temps elle reviendroit à sa destination. Toute la soirée madame Motoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, silencieux, réservé, hautain même, sembloit fatigué de cette représentation et de la frivole société qui en étoit l’objet.

Ce fut le premier et dernier repas donné à l’occasion de ces noces. Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchoient d’animer ces fêtes, étoit pourtant très-disposé à les provoquer. Rarement trouvoit-il dans les cercles un homme qui eût plus de talens ou plus d’esprit que lui. Tout l’avantage, dans ces sortes de réunions, étoit donc toujours de son côté. Connoissant, comme il le faisait, dans quelles vues égoïstes on fréquente le monde, il n’avoit point à craindre qu’on pût le vaincre en dissimulation, ou même en considération, par-tout où il étoit. Mais sa femme, quand son propre intérêt étoit précisément en jeu, avoit quelquefois plus de discernement que de vanité. Elle connoissoit son infériorité aux autres femmes en toutes sortes de qualités personnelles. La jalousie naturelle qui résultent de cette connexion, contrarioit donc son inclination pour les assemblées que Toulouse lui offroit. Avant d’avoir, comme elle le supposoit, à risquer l’affection d’un époux, elle n’avoit pas eu de raisons pour s’en appercevoir ; et jamais cette fâcheuse vérité n’avoit accablé sa raison. Sa politique à présent étoit changée ; elle s’opposoit avec vivacité au goût de son mari pour le grand monde, et ne doutoit pas qu’il ne fût aussi bien reçu de toutes les femmes, qu’il avoit affecté de l’être pendant qu’il lui faisoit la cour.

Peu de semaines s’étoient écoulées depuis ce mariage, quand madame Montoni fit part à Emilie du projet qu’avoit son mari de retourner en Italie, aussi-tôt que les préparatifs du voyage seroient faits. Nous irons à Venise, dit-elle ; M. Montoni possède une belle maison ; nous irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air si sérieux, mon enfant ? vous qui aimez tant les pays romantiques et les belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.

Est-ce que je dois en être ? dit Emilie avec autant d’émotion que de surprise. Oui certainement, répliqua sa tante ; comment pouvez-vous vous imaginer que nous vous laissions ici ? Ah ! je vois que vous pensez au chevalier. Je ne crois pas qu’il soit instruit du voyage, mais il le saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame Clairval, et lui annoncer que les nœuds proposés entre nos familles sont absolument rompus.

L’insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenoit à sa nièce qu’on la séparoit peut-être pour toujours de l’homme à qui elle alloit s’unir pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand elle put parler, elle demanda la cause d’un pareil changement envers Valancourt ; et l’unique réponse qu’elle obtint, fut que Montoni avoit défendu ce mariage, attendu qu’Emilie pouvoit prétendre à de bien plus grands partis.

Je laisse actuellement toute cette affaire à mon mari, ajouta madame Montoni ; mais je dois convenir que jamais M. Valancourt ne m’a plu, et que jamais je n’aurois dû donner mon consentement. Je suis foible assez. Je suis si bonne, bien souvent, que le chagrin des autres me désole : et votre affliction l’emporta sur mon opinion. Mais M. Montoni m’a fort bien démontré la folie que je faisois ; il n’aura point à me la reprocher une seconde fois. Je prétends absolument que vous vous soumettiez à ceux qui connoissent mieux que vous vos intérêts. Je suis bien décidée à ce que vous leur obéissiez en tout.

Emilie auroit été surprise des assertions et de l’éloquence de ce discours, si toutes ses facultés, anéanties du choc qu’elle avoit reçu, lui eussent permis d’en entendre un seul mot. Quelle que fût la foiblesse de madame Montoni, elle auroit pu s’épargner le reproche d’une excessive compassion et d’une prodigieuse sensibilité aux peines des autres, sur-tout à celles d’Emilie. Cette même ambition qui l’avoit d’abord engagée à rechercher l’alliance de madame Clairval, étoit aujourd’hui le motif de la rupture. Son mariage avec Montoni lui exaltoit à ses yeux sa propre importance, et conséquemment changeoit ses vues pour Emilie.

Emilie étoit trop affligée pour employer la représentation ou la prière. Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela étoit possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa long-temps avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une réflexion ; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea que Montoni vouloit disposer d’elle pour son propre avantage, et elle pensa que son ami Cavigni étoit la personne pour laquelle il s’intéressoit. La perspective du voyage d’Italie devenoit encore plus fâcheuse, quand elle considéroit la situation troublée de ce pays, déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes les factions, et dans lequel chaque château se trouvoit exposé à l’invasion d’un parti opposé. Elle considéra à quelle personne sa destinée alloit être commise, à quelle distance elle alloit être de Valancourt. À cette idée toute autre image s’évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses pensées.

Elle passa quelques heures dans cet état de trouble ; et quand on l’avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni étoit seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas. L’une étoit absorbée dans sa douleur, l’autre gonflée de dépit, à cause de l’absence inattendue de Montoni. Sa vanité étoit piquée de cette négligence, et la jalousie l’alarmoit sur-tout, sur ce qu’elle regardoit comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table et qu’elles furent seules, Emilie reparla de Valancourt ; mais sa tante, aussi insensible à la pitié qu’au remords, devint presque furieuse de ce qu’on mettoit en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui avoit évité, avec sa douceur ordinaire, une longue et déchirante conversation, la soutint, et se retira chez elle tout en larmes.

En traversant le vestibule, elle entendit quelqu’un entrer par la grande porte ; elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas ; mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.

Emilie, ô mon Emilie ! s’écria-t-il d’un ton qu’étouffoit l’impatience, à mesure qu’il avançoit et qu’il découvroit les traces du désespoir dans les traits et l’air d’Emilie en pleurs. Emilie ! il faut que je vous parle, dit-il ; j’ai mille choses à tous dire : conduisez-moi quelque part où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez ! vous n’êtes pas bien ; laissez-moi vous conduire à un siège.

Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d’Emilie pour l’entraîner dans cet appartement ; mais elle essaya de la retirer, et lui dit avec un sourire languissant : Je suis déjà mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon. C’est à vous que je veux parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu ! en êtes-vous déjà à ce point ? Consentez-vous si facilement à m’oublier ? Cette salle ne nous convient point, j’y puis être entendu. Je ne veux de vous qu’un quart-d’heure d’attention. — Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie. — J’étois assez malheureux en venant ici, s’écria Valancourt ; ne comblez pas ma misère par cette froideur, par ce cruel refus.

L’énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu’aux larmes ; mais elle persista à refuser de l’entendre, jusqu’à ce qu’il eût vu madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni, dit Valancourt d’une voix altérée ? C’est à lui que je dois parler.

Emilie, effrayée des conséquences et de l’indignation qui étinceloit dans ses yeux, l’assura d’une voix tremblante que Montoni n’étoit pas à la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accens entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l’instant de la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il ; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j’ai osé douter de votre tendresse.

Emilie ne s’opposa plus à ce qu’il la conduisît dans un cabinet voisin. La manière dont il avoit nommé Montoni lui avoit donné de si vives alarmes sur le danger que lui-même pouvoit courir, qu’elle ne songea plus qu’à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses prières avec attention, et n’y répondit qu’avec des regards de désespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentimens pour Montoni, et s’efforça d’adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvroit son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla encore davantage. Elle parla enfin sur l’inconvénient qu’il y auroit à brusquer une entrevue avec Montoni, et sur l’inconvénient de toute mesure qui pourroit rendre leur séparation sans remède. Valancourt céda à ses remontrances, et ses tendres prières lui arrachèrent la promesse que, quelle que fût l’opiniâtreté de Montoni, jamais il n’useroit de violence pour maintenir et conserver ses droits. Ô ! pour l’amour de moi, lui disoit Emilie, que la considération de mes souffrances vous détourne d’une vengeance pareille. Pour l’amour de vous, Emilie, répondoit Valancourt les yeux remplis de larmes, et fixant sur elle des regards de tendresse et de douleur ; oui, oui, je me vaincrai : mais quoique je vous en aie donné ma parole solennelle, n’attendez pas que je me soumette paisiblement à l’autorité de Montoni. Si je le pouvois, je serois indigne de vous. Cependant, Emilie, combien de temps il peut, me condamner à exister loin de vous ! que de temps peut s’écouler avant que vous reveniez en France !

Emilie s’efforça de le calmer par les assurances d’un attachement inviolable : elle lui représenta que dans un an environ elle seroit majeure, et que son âge alors la feroit sortir de tutèle. Ces assurances consoloient peu Valancourt : il considéroit qu’elle seroit alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesseroit pas avec leurs droits. Il s’efforça pourtant d’en paroître satisfait. Emilie, remise, par la promesse qu’elle avoit obtenue et par le calme qu’il lui montroit, alloit enfin le quitter, quand sa tante entra dans la chambre. Elle lança un coup-d’œil de reproche sur sa nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt.

Ce n’est pas la conduite que j’attendois de vous, monsieur, lui dit-elle ; je ne m’attendois pas à vous revoir dans ma maison, après qu’on vous auroit informé que vos visites ne m’étoient plus agréables. Je pensois encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma nièce, et qu’elle consentiroit à vous recevoir.

Valancourt, voyant qu’il étoit nécessaire d’établir la justification d’Emilie, assura que l’unique dessein de sa visite avoit été de demander un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvoit exiger de lui.

Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence eût cédé à ce qu’elle appeloit sa compassion. Elle ajouta qu’elle sentoit si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en prévenir le retour, elle remettoit entièrement cette affaire à M. Montoni seul.

L’éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l’indignité de sa conduite : elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l’avoir réduite à cette situation pénible, et sa haine croissoit avec la conscience de ses torts. L’horreur qu’il lui inspiroit étoit d’autant plus forte, que, sans l’accuser, il la forçoit de se convaincre elle-même. Il ne lui laissoit pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considéroit. À la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se décida à sortir sur-le-champ, pour ne pas perdre sa propre estime dans une réplique peu mesurée. Il fut alors bien assuré qu’il ne devoit former aucun espoir sur madame Montoni, et qu’on ne pouvoit attendre ni pitié, ni justice d’une personne qui sentoit le poids du crime sans l’humilité du repentir.

Il songeoit à Montoni avec un égal désespoir. Il étoit évident que le plan de séparation venoit de lui. Il n’étoit pas probable qu’il abandonnât ses desseins pour des prières ou des remontrances qu’il devoit avoir prévues, et contre lesquelles il étoit préparé. Cependant, fidèle aux promesses qu’avoit reçues Emilie, plus occupé de son amour que jaloux de sa propre dignité, Valancourt prit garde à ne point irriter sans nécessité Montoni. Il lui écrivit, non pour lui demander un entretien, mais pour en solliciter la faveur, et il tâcha d’attendre la réponse avec un peu de tranquillité.

Madame Clairval s’en tenoit au rôle passif : quand elle avoit consenti au mariage de Valancourt, c’étoit dans la croyance qu’Emilie hériteroit de sa tante. Quand le mariage de cette dernière l’eut désabusée de cet espoir, sa conscience l’empêcha de rompre une union presque formée ; mais sa bienveillance n’alloit pas jusqu’à faire une démarche qui la décidât entièrement. Elle se félicitoit de ce que Valancourt étoit délivré d’un engagement qu’elle croyoit autant au-dessous de lui pour la fortune, que Montoni jugeoit cette alliance humiliante pour la beauté d’Emilie. Madame Clairval pouvoit être offensée qu’on eût ainsi congédié une personne de sa famille ; mais elle dédaigna d’en exprimer son ressentiment autrement que par son silence.

Montoni, dans sa réponse, assura Valancourt qu’une entrevue ne pouvant ni ébranler la résolution de l’un, ni vaincre les désirs de l’autre, n’aboutiroit qu’à une altercation fort inutile ; il jugeoit donc à propos de la refuser.

La modération que lui avoit recommandée Emilie, et les promesses qu’il lui avoit faites, arrêtèrent seules l’impétuosité de Valancourt qui vouloit courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu’on refusoit à ses prières. Il se borna à renouveller ses sollicitations, et les appuya de tous les argumens que pouvoit fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d’une part, et en inflexibilité de l’autre. Soit par crajnte, soit par honte, ou par la haine qui résultoit de ces deux sentimens, Montoni évitoit soigneusement l’homme qu’il avoit tant offensé ; il n’étoit ni attendri par la douleur qui se peignoit dans les lettres de Valancourt, ni frappé de repentir par les solides raisonnemens qu’elles contenoient. À la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle d’éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s’étoit fait céler, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l’entrée. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit et revint chez lui dans un état de frénésie ; il écrivit à Emilie ce qui s’étoit passé, exprima sans restriction les angoisses de son cœur, et la conjura, puisqu’il ne restoit que cette ressource, de le recevoir à l’insu de Montoni. À peine, eut-il envoyé la lettre que sa passion se calma : il comprit la faute qu’il avoit commise, en augmentant les chagrins d’Emilie par le trop fidèle tableau de ses peines ; il eût donné la moitié du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la douleur qu’elle auroit pu en recevoir. Madame Montoni avoit ordonné qu’on lui portât les lettres pour sa nièce : elle lut celle-ci, elle y vit avec colère la manière dont Valancourt y traitoit Montoni ; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressoit les préparatifs de ses gens, et terminoit à la hâte tout ce qui pouvoit lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres où Valancourt, désespérant d’obtenir plus, et modérant la passion qui l’avoit fait sortir de la règle, sollicitoit seulement la permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu’elle alloit partir sous peu de jours, et qu’on avoit décidé qu’il ne la verroit plus, il perdit toute prudence ; et dans une seconde lettre il proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d’une dernière entrevue.

Cependant Emilie étoit abîmée dans cette espèce de stupeur où des malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l’esprit. Elle aimoit Valancourt avec la plus tendre affection ; elle s’étoit accoutumée long-temps à le regarder comme l’ami et le compagnon de sa vie entière ; elle n’avoit pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût jointe. Quelle devoit donc être sa douleur au moment d’une séparation si prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de leur existence pourroient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux volontés d’un étranger, à celles d’une personne qui récemment encore provoquoit leur mariage ? Vainement essayoit-elle de surmonter sa douleur, et de se résigner à un malheur inévitable. Le silence de Valancourt l’affligeoit encore plus qu’il ne la surprenoit, puisqu’elle ne l’attribuoit point à sa véritable cause ; mais quand, à la veille de quitter Toulouse, elle n’entendit point dire qu’il lui fût permis de prendre congé d’elle, sa douleur l’emporta, et malgré sa résolution, elle demanda à madame Montoni si cette consolation lui avoit été refusée. Sa tante l’en assura, et elle ajouta même, qu’après l’insolence de sa conduite dans leur dernière conversation, et la persécution que M. Montoni avoit soufferte de ses épîtres, aucune prière ne la feroit obtenir.

Si le chevalier eût attendu de nous cette faveur, dit-elle, il eût dû se comporter différemment. Il devoit attendre patiemment que nous fussions disposés à l’accorder ; il ne m’auroit pas accablée de reproches, parce que je persistais à lui refuser ma nièce ; il n’auroit pas excédé M. Montoni, qui ne jugeoit pas convenable d’entrer en discussion sur un pareil enfantillage. Sa conduite a été dans tout ceci extrêmement déplacée et présomptueuse : je désire qu’on ne me prononce jamais son nom, et que vous nous délivriez de ces ridicules tristesses, de ces soupirs, de ces airs sournois, qui feroient croire que vous êtes prête à fondre en larmes ; soyez comme tout le monde : votre silence ne cache pas votre chagrin à ma pénétration, je vois bien que vous êtes prête à pleurer dans ce moment, quoique je vous en reprenne ; oui, dans ce moment même, en dépit de ma défense.

Emilie, qui s’étoit tournée pour cacher ses larmes, quitta la chambre pour en verser abondamment : elle passa la journée dans un serrement de cœur que peut-être elle n’avoit pas encore connu. Quand elle se retira le soir, elle resta sur la chaise où elle s’étoit jetée, et y demeura long-temps encore après que toute la maison fut abandonnée au sommeil. Elle ne pouvoit se départir de l’idée qu’elle avoit quitté Valancourt pour ne plus le voir : la longueur du voyage qu’elle alloit commencer, l’incertitude de son retour, les injonctions qu’elle avoit reçues, et qui suffisoient pour justifier ses craintes, n’en étoient pourtant pas les seuls motifs ; elle y joignoit une impression, qu’elle croyoit un pressentiment, et ne doutoit pas qu’elle ne quittât Valancourt pour toujours ; la distance qui les alloit séparer n’effrayoit pas moins son imagination. Les Alpes, ces redoutables barrières ! les Alpes alloient s’élever, d’immenses pays s’étendre entre les lieux qu’ils alloient habiter. Vivre même sans se voir, dans des provinces voisines, vivre dans le même empire, lui eût paru un vrai bonheur, en comparaison de cette horrible distance.

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l’idée de ne plus voir Valancourt, qu’elle se sentit prête à perdre ses sens ; elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât ; elle vit la fenêtre, et eut assez de force pour l’ouvrir et s’y reposer : l’air ranima ses forces, le clair de la lune, qui tomboit sur une longue avenue d’ormes au-dessous d’elle, l’invita à essayer si ses mouvemens et le grand air ne calmeroient pas l’irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le château étoit couché : Emilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d’où un passage conduisoit au jardin ; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l’allée. Emilie marchoit avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompoient ; elle croyoit voir quelqu’un dans l’éloignement, et craignait que ce ne fût un espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où elle avoit passé tant de momens heureux avec Valancourt, où elle avoit admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce désir l’emporta sur la crainte d’être observée, elle alla vers la terrasse qui se prolongeoit dans tout le jardin du haut ; elle dominoit sur celui du bas, et y communiquoit par un escalier de marbre qui terminoit l’avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s’arrêta pour un moment, et regarda autour d’elle. La distance où elle étoit du château augmentoit l’espèce d’effroi que le silence, l’heure et l’obscurité lui causoient ; mais s’appercevant que rien ne pouvoit justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune découvroit l’étendue, et montroit le pavillon tout à l’extrémité. Son éloignement du château renouvelant encore ses alarmes, elle s’arrêta pour écouter ; aucun bruit ne se fait entendre. Elle marche vers le pavillon, elle arrive, elle entre ; l’obscurité du lieu n’étoit pas propre à diminuer sa timidité. Les jalousies étoient ouvertes ; mais des plantes en fleurs garnissoient l’extérieur des fenêtres, et ne laissoient qu’avec peine appercevoir au travers de leurs rameaux le paysage foiblement éclairé.

Emilie s’approcha d’une croisée ; elle ne goûtoit ce spectacle qu’autant qu’il servoit à lui rappeler plus vivement l’image de Valancourt. Ah ! s’écria-t-elle avec un profond soupir, en se jetant sur une chaise, que de fois nous nous sommes assis en ce lieu ! que de fois nous avons contemplé ce beau point de vue ! Jamais nous ne l’admirerons ensemble ! jamais, jamais peut-être nous ne nous reverrons !

Tout-à-coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près d’elle dans le pavillon ; elle fit un cri : mais le bruit se répétant, elle distingua la voix chérie de Valancourt. C’étoit lui, c’étoit Valancourt qui la soutenoit entre ses bras. Pendant quelques momens l’émotion leur ôta la parole. Emilie ! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes, Emilie ! Il se tut encore, et l’accent avec lequel il avoit prononcé son nom, exprimoit sa tendresse aussi bien que sa douleur.

Ô mon Emilie ! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, j’entends encore le son de cette voix ! J’ai erré autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n’avois qu’un si foible, si foible espoir de vous trouver. C’étoit la seule chance qui me restât ; grâce au ciel, elle ne m’a pas manqué ; toute consolation ne m’est pas refusée.

Emilie prononça quelques mots sans presque savoir ce qu’elle disoit ; elle exprima son inviolable affection, et s’efforça de calmer l’agitation de Valancourt. Quand il fut un peu remis, il lui dit : Je suis venu ici aussi-tôt après le coucher du soleil ; je n’ai cessé depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J’avois abandonné tout espoir de vous voir ; mais je ne pouvois me résoudre à m’arracher d’un lieu où j’étois si près de vous ; je serois probablement resté jusqu’à l’aurore autour de ce château. Oh ! que les momens s’écouloient avec lenteur, et cependant que d’émotions diverses, quand je croyois entendre des pas, quand j’imaginois que vous approchiez, et quand je ne saisissois qu’un morne et effrayant silence ! Mais quand vous avez ouvert le pavillon, l’obscurité m’empêchoit de distinguer avec certitude si c’étoit ma bien-aimée. Mon cœur battoit si fortement d’espérance et de crainte, que je ne pouvois parler. À l’instant où j’ai entendu les accens plaintifs de votre voix, mes doutes se sont évanouis, mais non pas mes craintes, jusqu’au moment où vous avez parlé de moi. Dans l’excès de mon émotion, je n’ai point pensé à l’effroi que j’allois vous causer ; je ne pouvois plus me taire, Ô Emilie ! en des momens comme ceux-ci la joie et la douleur luttent avec tant de puissance, que le cœur peut à peine en supporter le combat.

Le cœur d’Emilie sentoit cette vérité ; mais la joie de revoir Valancourt au moment même qu’elle se désoloit d’en être à jamais séparée, se confondit bientôt avec la douleur, quand la réflexion lui revint, et que son imagination anticipa sur l’avenir. Elle travailloit à recouvrer le calme et la dignité d’ame qui lui étoient nécessaires pour soutenir une dernière entrevue. Valancourt ne pouvoit se modérer, les transports de sa joie se changèrent subitement en ceux du désespoir ; il exprima avec le langage le plus passionné l’horreur de la séparation et le peu d’apparence d’une réunion possible. Emilie pleuroit en silence, en l’écoutant ; elle tâchoit de contenir son affliction, et d’adoucir celle de son amant. Elle lui présentoit tout ce qui pouvoit ressembler à l’espérance ; mais l’énergie de ses craintes découvrant bientôt les tendres erreurs dont elle vouloit le flatter, et se flatter elle-même, il écartoit des illusions trop frivoles pour être adoptées par la raison.

Vous me quittez, lui disoit-il, vous allez dans une terre étrangère ! À quelle distance ? Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs ; on s’efforcera de me faire oublier, on vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez à moi ? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.

— Vous croyez donc, dit Emilie, que l’affliction que j’éprouve vienne d’une affection légère et momentanée ? vous le croyez ?

— Souffrir ! interrompit Valancourt, souffrir pour moi ! ô Emilie, qu’elles sont douces, qu’elles sont amères ces paroles ! Je ne dois pas douter de votre constance ; et pourtant, telle est l’inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon ; lors même que la raison le réprouve, il voudroit toujours une assurance nouvelle. Je renais à la vie, comme si je l’apprenois pour la première fois, quand vous me dites que je vous suis cher ; dès que je ne vous entends plus, je retombe dans le doute, et je m’abandonne à la défiance. Puis, paroissant se recueillir, il s’écria : Que je suis coupable de vous tourmenter ainsi dans ce moment, moi qui devrois vous consoler et vous soutenir !

Cette réflexion attendrit singulièrement Valancourt ; mais bientôt, revenant à la crainte, il ne sentit plus que pour lui-même, et déplora l’horreur de la séparation. Sa voix et ses paroles étoient si passionnées, qu’Emilie ne pouvant plus contenir sa propre douleur, cessa de réprimer la sienne. Valancourt, dans ces déchiremens d’amour et de pitié, perdit le pouvoir et presque la volonté de maîtriser son agitation. Dans l’intervalle de ses soupirs convulsifs, il recueillit les larmes d’Emilie avec ses lèvres ; puis, il lui disoit avec cruauté, que jamais peut-être elle ne pleureroit plus pour lui. Il essaya ensuite de parler avec plus de calme, et ne put que s’écrier : Ô Emilie ! mon cœur se brisera. Je ne puis, je ne puis vous quitter. À présent je vous vois, a présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques momens, et ce ne sera plus qu’un songe : je regarderai, et je ne vous verrai point : j’essaierai de recueillir vos traits, et l’imagination affaiblira votre image ; j’écouterai vos accens, et ma mémoire même les taira, Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n’ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu’en vous donnant à moi ? Ô Emilie ! osez vous fier à votre cœur ! osez être à moi pour toujours ! Sa voix trembloit ; il se tut. Emilie pleuroit et gardoit le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l’instant ; elle quitteroit, au point du jour, la maison de madame, Montoni, et le suivroit à l’église des Augustins, où un prêtre les attendroit pour les unir.

Emilie se tut encore : le silence avec lequel elle écoutoit une proposition que dictoient l’amour et le désespoir, dans un moment où elle étoit à peine libre de la rejeter, quand son cœur étoit attendri de la douleur d’une séparation qui pouvoit être éternelle, quand sa raison étoit en proie aux illusions de l’amour et de la terreur, ce silence encourageoit les espérances de Valancourt. — Parlez, mon Emilie, lui disoit-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix ; laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étoient glacées, ses sens étoient prêts à défaillir ; cependant, elle n’en perdit pas l’usage. L’imagination troublée de Valancourt se la représentoit mourante. Il l’appeloit par son nom, se levoit pour aller demander du secours au château, et se rappelant sa situation, il frémissoit de sortir et de la quitter un seul instant.

Après quelques momens elle fit un long soupir, et revint à la vie. Le combat qu’elle avoit souffert entre l’amour et le devoir, sa soumission à la sœur de son père, sa répugnance à un mariage clandestin, la crainte d’un embarras inextricable, la misère et le repentir dans lesquels elle pouvoit plonger l’objet de son affection, tant d’intérêts puissans étoient trop forts pour un esprit énervé par la tristesse, et sa raison étoit demeurée en suspens. Mais le devoir et la sagesse, quelque pénible qu’eût été le débat, triomphèrent à la fin de la tendresse et de ses noirs pressentimens. Elle redoutoit, sur-tout, d’ensevelir Valancourt dans l’obscurité, et les vains regrets qui seroient, ou lui paroissoient devoir être la conséquence certaine d’un mariage dans leur position. Elle se comporta sans doute avec une grandeur d’ame peu commune, quand elle résolut d’éprouver un malheur présent, plutôt que de provoquer un malheur futur.

Elle, s’expliqua avec une candeur qui prouvoit bien à quel point elle l’estimoit et l’aimoit, et elle lui devint, s’il étoit possible, encore plus chère que jamais. Elle lui exposa tous ses motifs de refus. Il réfuta, ou plutôt contredit tous ceux qui ne regardoient que lui ; mais ils l’appelèrent à de tendres considérations sur elle-même, que la fureur de la passion et du désespoir lui avoit fait oublier. Ce même amour, qui lui faisoit proposer une union secrète et immédiate, l’obligeoit alors d’y renoncer. La victoire coûtoit trop à son cœur ; il s’efforçoit de se calmer, en considération d’Emilie, mais il ne pouvoit dissimuler tout ce qu’il souffroit. Emilie, dit-il, il faut que je vous quitte, et je sais bien que c’est pour toujours.

Des sanglots convulsifs l’interrompirent, et tous deux pleurèrent en silence. Se rappelant enfin le danger d’être découverts et l’inconvénient de prolonger une entrevue qui l’exposeroit à la censure, Emilie rassembla son courage, et prononça le dernier adieu.

Restez, disoit Valancourt, restez, je vous en conjure ; j’ai mille choses à vous dire. L’agitation de mon esprit ne m’a permis que de vous parler de ce qui l’occupe : j’ai négligé de vous communiquer un soupçon important ; j’ai craint de me montrer peu généreux, et de paroître avoir uniquement le dessein de vous alarmer pour vous soumettre à ma proposition.

Emilie fort agitée, ne quitta pas Valancourt ; mais elle le fit sortir du pavillon : ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua.

Ce Montoni, j’ai entendu des bruits étranges à son sujet. Êtes-vous certaine qu’il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu’elle paroît être ?

— Je n’ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte ; je suis sûre du premier point, je n’ai aucun moyen de juger de l’autre, et je vous prie de me dire tout ce que vous en savez.

— Je le ferai sûrement ; mais cette information est très-imparfaite et très-peu satisfaisante. Le hasard m’a fait rencontrer un Italien qui parloit à quelqu’un de ce Montoni : ils parloient de son mariage, et l’Italien disoit que si c’étoit celui qu’il imaginoit, madame Chéron ne se trouveroit pas fort heureuse. Il continua d’en parler avec très-peu de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions ; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d’après le bruit public, étoit un homme perdu quant à la fortune et à la réputation, il dit quelque chose d’un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie : je le pressai d’autant plus ; mais le vif intérêt que je mettois à mes questions fut, je crois, trop visible, et l’alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m’expliquer les circonstances auxquelles il avoit fait allusion, ou à m’en dire davantage sur Montoni : je lui observai que, si Montoni possédoit un château dans les Apennins, cela sembloit indiquer quelque naissance et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête et fit un geste très-significatif ; mais il ne me répondit point.

L’espérance d’en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort long-temps ; je revins plusieurs fois à la charge ; mais l’Italien s’enveloppa de la plus entière réserve : il me dit que ce qu’il avoit rapporté n’étoit que le résultat d’un bruit vague ; que la haine et la malignité forgeoient souvent de semblables histoires, et qu’il y falloit peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l’Italien sembloit alarmé des conséquences de son indiscrétion : il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l’incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois souffrir ; je vous vois partir pour une terre étrangère, avec un homme d’un caractère aussi suspect que l’est celui de ce Montoni : mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité ; il est possible, comme l’a dit l’Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parloit, et pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh ! je ne devrois plus vous parler. J’oublie, je le sens, toutes les raisons qui m’ont fait tout-à-l’heure abandonner mes espérances et renoncer au désir de vous posséder à l’instant.

Valancourt se promenoit à grands pas sur la terrasse, pendant qu’Emilie, appuyée sur la balustrade, s’abîmoit dans une profonde rêverie. L’ouverture qu’elle venoit de recevoir l’alarmoit plus que peut-être elle ne l’auroit dû, et renouveloit son combat intérieur. Elle n’avoit jamais aimé Montoni. Le feu de ses yeux, l’assurance de ses regards, son orgueil, sa fière hardiesse, la profondeur de ses ressentimens, que des occasions, même légères l’avoient mise dans le cas de développer, étoient autant de circonstances qu’elle n’avoit jamais observées sans émotion ; et l’expression ordinaire de ses traits l’avoit toujours frappée de crainte. Elle croyoit de plus en plus qu’il étoit le Montoni sur lequel l’Italien avoit jeté des soupçons. La pensée de se trouver sous sa puissance absolue, au milieu d’une terre étrangère, lui sembloit affreuse ; mais la crainte n’étoit pas le seul motif qui l’engageât à un mariage précipité. Le plus tendre amour avoit déjà plaidé pour son amant, et n’avoit pu, dans son opinion, l’emporter sur le devoir, sur l’intérêt de Valancourt lui-même, et sur la délicatesse qui la faisoit répugner à une union clandestine. Il ne falloit donc pas attendre que la terreur fît plus que n’avoit fait ensemble et le chagrin et l’amour ; mais cette terreur rendit aux motifs déjà repoussés toute leur énergie, et rendit une seconde victoire nécessaire. Valancourt, dont les craintes pour Emilie devenoient plus fortes à mesure qu’il en pesoit les raisons, ne pouvoit atteindre à cette seconde victoire. Il croyoit voir le plus clairement du monde que ce voyage d’Italie plongeroit Emilie dans un labyrinthe de maux. Il étoit résolu à s’y opposer avec persévérance, et à en obtenir d’elle un titre pour devenir son légitime protecteur.

Emilie, dit-il avec ardeur et solennité, ce moment n’est pas celui des scrupules ; ce n’est pas celui de calculer des incidens frivoles et secondaires, relativement à notre futur bonheur. Je vois maintenant mieux que jamais quels dangers vous allez courir avec un homme du caractère de Montoni. Les ouvertures de l’Italien donnoient beaucoup à craindre, mais moins encore que la physionomie de Montoni et que l’idée qu’elle m’a donnée de lui. Je pense y lire dans ce moment tout ce qu’on pourroit avoir dit à son sujet. C’est lui, c’est certainement lui dont l’Italien m’a parlé ; je n’en puis douter, et je vous conjure, pour votre intérêt et pour le mien, de prévenir des malheurs que je frémis de prévoir. Ô Emilie ! souffrez que ma tendresse, que mes bras vous en arrachent ; donnez-moi le droit de vous défendre.

Emilie soupira. Valancourt continua de la solliciter, de la presser avec toute l’énergie qu’inspirent et l’amour et la crainte. Mais comme son imagination lui avoit grossi les dangers qu’elle pouvoit courir, les brouillards qui l’enveloppoient s’étant dissipés, elle reconnut l’exagération dont sa raison avoit été dupe, elle considéra que rien ne prouvoit que Montoni fût la personne dont avoit parlé l’étranger : que même, s’il l’étoit, l’Italien n’avoit parlé de son caractère et de sa ruine que sur de simples rapports. La physionomie de Montoni servoit bien, il est vrai, à accréditer de pareils bruits ; mais ce n’étoit pas un motif pour les admettre. Probablement elle n’eût pas fait ces réflexions avec tant de précision, à ce moment, si les terreurs de Valancourt, en exagérant les dangers, ne l’eussent pas engagée à écarter les prestiges de sa passion. Mais tandis qu’elle s’efforçoit avec la plus douce manière de le tirer d’une erreur, elle le plongeoit dans une autre. Sa voix, sa figure prirent l’expression du plus affreux désespoir. Emilie, dit-il, ce moment est le plus amer que j’aie encore passé. Non, vous ne m’aimez pas ; non, vous ne pouvez pas m’aimer : il vous seroit impossible de raisonner avec ce sang-froid, avec ce calme, si vous m’aimiez. Moi, je suis déchiré de douleur à l’idée de notre séparation, et des malheurs qui peuvent en être la suite. Il n’est pas de hasards que je ne voulusse affronter pour vous y soustraire, pour vous sauver. Non, Emilie, non, vous ne m’aimez pas.

Nous avons peu de momens à donner aux récriminations et aux sermens, dit Emilie en s’efforçant de cacher son émotion ; si vous êtes encore à apprendre combien vous m’êtes cher, et combien vous le serez éternellement à mon cœur, aucune assurance de ma part ne sauroit vous en convaincre.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent abondamment. Ces paroles et ces larmes portèrent encore une fois, et plus fortement que jamais, la conviction de son amour à l’ame de Valancourt. Il ne pouvoit que s’écrier : Emilie ! Emilie ! et pleurer sur sa main, qu’il pressoit de ses lèvres. Après quelques momens, elle se releva de cet abandon de tristesse et lui dit : Il faut que je vous quitte, il est tard ; on pourroit, dans le château, s’appercevoir de mon absence. Pensez à moi, aimez-moi quand je serai loin d’ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation.

Penser à vous ! vous aimer ! s’écria Valancourt.

Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l’amour de moi, essayez-le pour l’amour de vous !

Oui, pour l’amour de moi, dit Emilie d’une voix tremblante ; je ne puis pas vous laisser dans cet état.

Eh bien ! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité : pourquoi nous quitter ou du moins nous quitter pour plus long-temps que jusqu’au point du jour ?

Il m’est impossible, reprit Emilie, il m’est impossible de soutenir de pareils coups ; vous me déchirez le cœur : mais jamais je ne consentirai à cette mesure imprudente et précipitée.

Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne seroit pas ainsi précipitée : il faut nous soumettre aux circonstances.

Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà ouvert mon cœur : mes forces sont épuisées. Vous cédiez à mes objections jusqu’au moment où votre tendresse vous a suggéré ces vaines terreurs, qui nous ont fait tant de mal à tous deux. Épargnez-moi ; ne m’obligez pas à répéter les raisons que je vous ai déjà expliquées.

Vous épargner, s’écria Valancourt ! Je suis un misérable ; je ne sentois que ma douleur. Moi, qui devrois avoir montré un courage mâle ; moi, qui aurois dû vous soutenir ; moi ! j’ai augmenté vos peines par la conduite d’un foible enfant. Pardonnez-moi, Emilie ; songez au désordre de mon esprit en ce moment, où je vais quitter tout ce qui m’est cher ; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir ; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu’un seul instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin ; je ne prolongerai pas ces momens. Mon Emilie, mon unique bien ; mon Emilie, ne m’oubliez jamais : Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie à la Providence. Ô mon Dieu ! ô mon Dieu ! protégez-la, bénissez-la.

Il serra sa main contre son cœur. Emilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuroient plus : ils ne se parloient pas. Valancourt alors commandant à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l’assurance. Mais elle paroissoit hors d’état de le comprendre, et un soupir qu’elle exhaloit par intervalle prouvoit seulement qu’elle n’étoit pas évanouie.

Il la soutenoit en marchant lentement vers le château, pleurant et parlant toujours. Elle ne répondoit que par des soupirs. Arrivés enfin à la porte qui terminoit l’avenue, elle sembla se retrouver elle-même ; et regardant autour d’elle, elle apperçut combien ils étoient près du château. C’est ici qu’il faut nous quitter, dit-elle en s’arrêtant ! Pourquoi prolonger ces momens ? Rendez-moi le courage, dont j’ai si grand besoin.

Valancourt fit un effort pour composer ses traits. Adieu, dit-il d’une voix tendre et composée ; croyez que nous nous rejoindrons, que nous nous rejoindrons pour notre mutuel bonheur ! que nous nous rejoindrons pour ne jamais nous séparer ! La voix lui manqua ; mais la recouvrant bien-tôt, il poursuivit d’un ton plus ferme : Vous ne concevez pas ce que je souffrirai jusqu’à ce que j’aie de vos nouvelles. Je ne perdrai aucune occasion de vous faire parvenir mes lettres ; mais je frémis de penser combien peu elles vous parviendront. Fiez-vous à moi, ô Emilie ! pour vous, pour votre repos qui m’est si cher, je m’efforcerai de soutenir cette absence avec courage ! Ô combien peu j’en ai montré ce soir !

Adieu, dit Emilie d’une voix languissante ; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j’avois à vous dire. Et moi ! de tant, de tant de choses, reprit Valancourt ! je ne vous ai jamais quittée sans me souvenir aussi-tôt d’une question, d’une prière, d’une circonstance relative à mon amour, que je brûlois de vous communiquer, et j’étois désolé de ne le pouvoir plus. Ô Emilie ces traits que je contemple à présent, dans un moment seront éloignés de mes regards, et tous les efforts de mon imagination ne pourront me les retracer avec assez d’exactitude. Ô quelle différence infinie entre ce moment et celui qui va le suivre ! Maintenant je suis en votre présence, Je puis vous voir : alors tout ne sera plus qu’un vide effrayant ; et je serai un pauvre exilé, banni de son unique asyle.

Valancourt encore la pressa contre son cœur, et l’y tint en silence en la baignant de larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l’oppression d’Emilie. Ils se dirent adieu, gémirent un moment, et se séparèrent. Valancourt sembloit faire un effort pour s’éloigner. Il traversa précipitamment l’avenue ; et Emilie qui marchoit lentement vers le château, entendit ses pas pressés. Elle en écouta les sons qui s’affoiblissoient à chaque instant. Le calme mélancolique de la nuit cessa enfin d’en être interrompu. Elle se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos : mais, hélas ! il avoit fui loin d’elle, et son malheur ne lui permettoit plus de le goûter.

George Sand - Indiana - Première partie - II

25139

II.

Les deux personnages que nous venons de nommer, Indiana Delmare et sir Ralph, ou, si vous l’aimez mieux, M. Rodolphe Brown, restèrent vis-à-vis l’un de l’autre, aussi calmes, aussi froids que si le mari eût été entre eux deux. L’Anglais ne songeait nullement à se justifier, et madame Delmare sentait qu’elle n’avait pas de reproches sérieux à lui faire ; car il n’avait parlé qu’à bonne intention. Enfin, rompant le silence avec effort, elle le gronda doucement.

— Ce n’est pas bien, mon cher Ralph, lui dit-elle ; je vous avais défendu de répéter ces paroles échappées dans un moment de souffrance, et M. Delmare est le dernier que j’aurai voulu instruire de mon mal.

— Je ne vous conçois pas, ma chère, répondit sir Ralph ; vous êtes malade, et vous ne voulez pas vous soigner. Il fallait donc choisir entre la chance de vous perdre et la nécessité d’avertir votre mari ?

— Oui, dit madame Delmare avec un sourire triste, et vous avez pris le parti de prévenir l’autorité !

— Vous avez tort, vous avez tort, sur ma parole, de vous laisser aigrir ainsi contre le colonel ; c’est un homme d’honneur, un digne homme.

— Mais qui vous dit le contraire, sir Ralph ?…

— Eh ! vous-même, sans le vouloir. Votre tristesse, votre état maladif, et comme il le remarque lui-même, vos yeux rouges, disent à tout le monde et à toute heure que vous n’êtes pas heureuse…

— Taisez-vous, sir Ralph, vous allez trop loin. Je ne vous ai pas permis de savoir tant de choses.

— Je vous fâche, je le vois ; que voulez-vous ! je ne suis pas adroit ; je ne connais pas les subtilités de votre langue, et puis j’ai beaucoup de rapports avec votre mari. J’ignore absolument comme lui, soit en anglais, soit en français, ce qu’il faut dire aux femmes pour les consoler. Un autre vous eût fait comprendre, sans vous la dire, la pensée que je viens de vous exprimer si lourdement ; il eût trouvé l’art d’entrer bien avant dans votre confiance sans vous laisser apercevoir ses progrès, et peut-être eût-il réussi à soulager un peu votre cœur, qui se raidit et se ferme devant moi. Ce n’est pas la première fois que je remarque combien, en France particulièrement, les mots ont plus d’empire que les idées. Les femmes surtout…

— Oh ! vous avez un profond dédain pour les femmes, mon cher Ralph. Je suis ici seule contre deux ; je dois donc me résoudre à n’avoir jamais raison.

— Donne-nous tort, ma chère cousine, en te portant bien, en reprenant ta gaieté, ta fraîcheur, ta vivacité d’autrefois ; rappelle-toi l’île Bourbon et notre délicieuse retraite de Bernica, et notre enfance si joyeuse et notre amitié aussi vieille que toi…

— Je me rappelle aussi mon père… » dit Indiana en appuyant tristement sur cette réponse et en mettant sa main dans la main de sir Ralph.

Ils retombèrent dans un profond silence.

« Indiana, dit Ralph après une pause, le bonheur est toujours à notre portée. Il ne faut souvent qu’étendre la main pour s’en saisir. Que te manque-t-il ? Tu as une honnête aisance préférable à la richesse, un mari excellent qui t’aime de tout son cœur, et, j’ose le dire, un ami sincère et dévoué… »

Madame Delmare pressa faiblement la main de sir Ralph, mais elle ne changea pas d’attitude ; sa tête resta penchée sur son sein, et ses yeux humides attachés sur les magiques effets de la braise.

« Votre tristesse, ma chère amie, poursuivit sir Ralph, est un état purement maladif ; lequel de nous peut échapper au chagrin, au spleen ? Regardez au-dessous de vous, vous y verrez des gens qui vous envient avec raison. L’homme est ainsi fait, toujours il aspire à ce qu’il n’a pas… »

Je vous fais grâce d’une foule d’autres lieux communs que débita le bon sir Ralph d’un ton monotone et lourd comme ses pensées. Ce n’est pas que sir Ralph fût un sot, mais il était là tout à fait hors de son élément. Il ne manquait ni de bon sens ni de savoir ; mais consoler une femme, comme il l’avouait lui-même, était un rôle au-dessus de sa portée. Et cet homme comprenait si peu le chagrin d’autrui, qu’avec la meilleure volonté possible d’y porter remède, il ne savait y toucher que pour l’envenimer. Il sentait si bien sa gaucherie, qu’il se hasardait rarement à s’apercevoir des afflictions de ses amis ; et, cette fois, il faisait des efforts inouïs pour remplir ce qu’il regardait comme le plus pénible devoir de l’amitié.

Quand il vit que madame Delmare ne l’écoutait qu’avec effort, il se tut, et l’on n’entendit plus que les mille petites voix qui bruissent dans le bois embrasé, le chant plaintif de la bûche qui s’échauffe et se dilate, le craquement de l’écorce qui se crispe avant d’éclater, et ces légères explosions phosphorescentes de l’aubier qui fait jaillir une flamme bleuâtre. De temps à autre, le hurlement d’un chien venait se mêler au faible sifflement de la bise qui se glissait dans les fentes de la porte et au bruit de la pluie qui fouettait les vitres. Cette soirée était une des plus tristes qu’eût encore passées madame Delmare dans son petit manoir de la Brie.

Et puis je ne sais quelle attente vague pesait sur cette âme impressionnable et sur ses fibres délicates. Les êtres faibles ne vivent que de terreurs et de pressentiments. Madame Delmare avait toutes les superstitions d’une créole nerveuse et maladive ; certaines harmonies de la nuit, certains jeux de la lune lui faisaient croire à de certains événements, à de prochains malheurs, et la nuit avait pour cette femme rêveuse et triste un langage tout de mystères et de fantômes qu’elle seule savait comprendre et traduire suivant ses craintes et ses souffrances.

« Vous direz encore que je suis folle, dit-elle en retirant sa main que tenait toujours sir Ralph, mais je ne sais quelle catastrophe se prépare autour de nous. Il y a ici un danger qui pèse sur quelqu’un… sur moi, sans doute… ; mais… tenez, Ralph, je me sens émue comme à l’approche d’une grande phase de ma destinée… J’ai peur, ajouta-t-elle en frissonnant, je me sens mal. »

Et ses lèvres devinrent aussi blanches que ses joues. Sir Ralph, effrayé, non des pressentiments de madame Delmare, qu’il regardait comme les symptômes d’une grande atonie morale, mais de sa pâleur mortelle, tira vivement la sonnette pour demander des secours. Personne ne vint, et, Indiana s’affaiblissant de plus en plus, Ralph, épouvanté, l’éloigna du feu, la déposa sur une chaise longue, et courut au hasard, appelant les domestiques, cherchant de l’eau, des sels, ne trouvant rien, brisant toutes les sonnettes, se perdant à travers le dédale des appartements obscurs, et se tordant les mains d’impatience et de dépit contre lui-même.

Enfin l’idée lui vint d’ouvrir la porte vitrée qui donnait sur le parc, et d’appeler tour à tour Lelièvre et Noun, la femme de chambre créole de madame Delmare.

Quelques instants après, Noun accourut d’une des plus sombres allées du parc, et demanda vivement si madame Delmare se trouvait plus mal que de coutume.

« Tout à fait mal, » répondit sir Brown.

Tous deux rentrèrent au salon et prodiguèrent leurs soins à madame Delmare évanouie, l’un avec tout le zèle d’un empressement inutile et gauche, l’autre avec l’adresse et l’efficacité d’un dévouement de femme.

Noun était la sœur de lait de madame Delmare ; ces deux jeunes personnes, élevées ensemble, s’aimaient tendrement. Noun, grande, forte, brillante de santé, vive, alerte, et pleine de sang créole ardent et passionné, effaçait de beaucoup, par sa beauté resplendissante, la beauté pâle et frêle de madame Delmare ; mais la bonté de leur cœur et la force de leur attachement étouffaient entre elles tout sentiment de rivalité féminine.

Lorsque madame Delmare revint à elle, la première chose qu’elle remarqua fut l’altération des traits de sa femme de chambre, le désordre de sa chevelure humide, et l’agitation qui se trahissait dans tous ses mouvements.

« Rassure-toi donc, ma pauvre enfant, lui dit-elle avec bonté ; mon mal te brise plus que moi-même. Va, Noun, c’est à toi de te soigner ; tu maigris et tu pleures comme si ce n’était pas à toi de vivre ; ma bonne Noun, la vie est si joyeuse et si belle devant toi ! »

Noun pressa avec effusion la main de madame Delmare contre ses lèvres, et dans une sorte de délire, jetant autour d’elle des regards effarés :

— Mon Dieu ! dit-elle, Madame, savez-vous pourquoi monsieur Delmare est dans le parc ?

— Pourquoi ? répéta Indiana perdant aussitôt le faible incarnat qui avait reparu sur ses joues, mais attends donc, je ne sais plus… Tu me fais peur ! Qu’y a-t-il donc ?

— Monsieur Delmare, répondit Noun d’une voix entrecoupée, prétend qu’il y a des voleurs dans le parc. Il fait sa ronde avec Lelièvre, tous deux armés de fusils…

— Eh bien ? dit Indiana, qui semblait attendre quelque affreuse nouvelle.

— Eh bien ! Madame, reprit Noun en joignant les mains avec égarement, n’est-ce pas affreux de songer qu’ils vont tuer un homme ?…

— Tuer ! s’écria madame Delmare en se levant avec la terreur crédule d’un enfant alarmé par les récits de sa bonne.

— Ah ! oui, ils le tueront, dit Noun avec des sanglots étouffés.

— Ces deux femmes sont folles, pensa sir Ralph, qui regardait cette scène étrange d’un air stupéfait. D’ailleurs, ajouta-t-il en lui-même, toutes les femmes le sont.

— Mais, Noun, que dis-tu là ? reprit madame Delmare ; est-ce que tu crois aux voleurs ?

— Oh ! si c’étaient des voleurs ! mais quelque pauvre paysan peut-être, qui vient dérober une poignée de bois pour sa famille.

— Oui, ce serait affreux, en effet !… Mais ce n’est pas probable ; à l’entrée de la forêt de Fontainebleau, et lorsqu’on peut si facilement y dérober du bois, ce n’est pas dans un parc fermé de murs qu’on viendrait s’exposer… Bah ! M. Delmare ne trouvera personne dans le parc ; rassure-toi donc…

Mais Noun n’écoutait pas ; elle allait de la fenêtre du salon à la chaise longue de sa maîtresse, elle épiait le moindre bruit, elle semblait partagée entre l’envie de courir après M. Delmare et celle de rester auprès de la malade.

Son anxiété parut si étrange, si déplacée à M. Brown, qu’il sortit de sa douceur habituelle, et, lui pressant fortement le bras :

« Vous avez donc perdu l’esprit tout à fait ? lui dit-il ; ne voyez-vous pas que vous épouvantez votre maîtresse, et que vos sottes frayeurs lui font un mal affreux ? »

Noun ne l’avait pas entendu ; elle avait tourné les yeux vers sa maîtresse, qui venait de tressaillir sur sa chaise comme si l’ébranlement de l’air eût frappé ses sens d’une commotion électrique. Presque au même instant le bruit d’un coup de fusil fit trembler les vitres du salon, et Noun tomba sur ses genoux.

— Quelles misérables terreurs de femmes ! s’écria sir Ralph, fatigué de leur émotion ; tout à l’heure on va vous apporter en triomphe un lapin tué à l’affût, et vous rirez de vous-mêmes.

— Non, Ralph, dit madame Delmare en marchant d’un pas ferme vers la porte, je vous dis qu’il y a du sang humain répandu. »

Noun jeta un cri perçant et tomba sur le visage.

On entendit alors la voix de Lelièvre qui criait du côté du parc :

« Il y est ! il y est ! Bien ajusté, mon colonel ! le brigand est par terre !… »

Sir Ralph commença à s’émouvoir. Il suivit madame Delmare. Quelques instants après, on apporta sous le péristyle de la maison un homme ensanglanté et ne donnant aucun signe de vie.

« Pas tant de bruit ! pas tant de cris ! disait avec une gaieté rude le colonel à tous ses domestiques effrayés qui s’empressaient autour du blessé ; ceci n’est qu’une plaisanterie, mon fusil n’était chargé que de sel. Je crois même que je ne l’ai pas touché ; il est tombé de peur.

— Mais ce sang, Monsieur, dit madame Delmare d’un ton de profond reproche, est-ce la peur qui le fait couler ?

— Pourquoi êtes-vous ici, Madame ? s’écria M. Delmare, que faites-vous ici ?

— J’y viens pour réparer, comme c’est mon devoir, le mal que vous faites, Monsieur, » répondit-elle froidement.

Et s’avançant vers le blessé avec un courage dont aucune des personnes présentes ne s’était encore sentie capable, elle approcha une lumière de son visage.

Alors, au lieu des traits et des vêtements ignobles qu’on s’attendait à voir, on trouva un jeune homme de la plus noble figure, et vêtu avec recherche, quoique en habit de chasse. Il avait une main blessée assez légèrement ; mais ses vêtements déchirés et son évanouissement annonçaient une chute grave.

« Je le crois bien ! dit Lelièvre ; il est tombé de vingt pieds de haut. Il enjambait le sommet du mur quand le colonel l’a ajusté, et quelques grains de petit plomb ou de sel dans la main droite l’auront empêché de prendre son appui. Le fait est que je l’ai vu rouler, et qu’arrivé en bas il ne songeait guère à se sauver, le pauvre diable !

— Est-ce croyable, dit une femme de service, qu’on s’amuse à voler quand on est couvert si proprement ?

— Et ses poches sont pleines d’or ! dit un autre qui avait détaché le gilet du prétendu voleur.

— Cela est étrange, dit le colonel, qui regardait, non sans une émotion profonde, l’homme étendu devant lui. Si cet homme est mort, ce n’est pas ma faute ; examinez sa main, madame, et, si vous y trouvez un grain de plomb…

— J’aime à vous croire, monsieur, répondit madame Delmare, qui, avec un sang-froid et une force morale dont personne ne l’eût crue capable, examinait attentivement le pouls et les artères du cou. Aussi bien, ajouta-t-elle, il n’est pas mort, et de prompts secours lui sont nécessaires. Cet homme n’a pas l’air d’un voleur et mérite peut-être des soins ; et, lors même qu’il n’en mériterait pas, notre devoir, à nous autres femmes, est de lui en accorder. »

Alors madame Delmare fit transporter le blessé dans la salle de billard, qui était la plus voisine. On jeta un matelas sur quelques banquettes, et Indiana, aidée de ses femmes, s’occupa de panser la main malade, tandis que sir Ralph, qui avait des connaissances en chirurgie, pratiqua une abondante saignée.

Pendant ce temps, le colonel, embarrassé de sa contenance, se trouvait dans la situation d’un homme qui s’est montré plus méchant qu’il n’avait l’intention de l’être. Il sentait le besoin de se justifier aux yeux des autres, ou plutôt de se faire justifier par les autres aux siens propres. Il était donc resté sous le péristyle au milieu de ses serviteurs, se livrant avec eux aux longs commentaires si chaudement prolixes et si parfaitement inutiles qu’on fait toujours après l’événement. Lelièvre avait déjà expliqué vingt fois, avec les plus minutieux détails, le coup de fusil, la chute et ses résultats, tandis que le colonel, redevenu bonhomme au milieu des siens, ainsi qu’il l’était toujours après avoir satisfait sa colère, incriminait les intentions d’un homme qui s’introduit dans une propriété particulière, la nuit, par-dessus les murs. Chacun était de l’avis du maître, lorsque le jardinier, le tirant doucement à part, l’assura que le voleur ressemblait comme deux gouttes d’eau de vin blanc à un jeune propriétaire récemment installé dans le voisinage, et qu’il avait vu parler à mademoiselle Noun trois jours auparavant, à la fête champêtre de Rubelles.

Ces renseignements donnèrent un autre cours aux idées de M. Delmare ; son large front, luisant et chauve, se sillonna d’une grosse veine dont le gonflement était chez lui le précurseur de l’orage.

« Morbleu ! se dit-il en serrant les poings, madame Delmare prend bien de l’intérêt à ce godelureau qui pénètre chez moi par-dessus les murs ! »

Et il entra dans la salle de billard, pâle et frémissant de colère.

jeudi 12 juillet 2018

Judith Gautier - Komati

Judith-Gautier.jpg

C’était au temps où Komati, la poétesse illustre, s’était exilée de la cour, abandonnant ses titres, ses biens, sa famille, pour s’en aller errer par les chemins, en vivant d’aumônes.

Un soir d’été, qu’elle était assise à quelques pas de la pagode d’Alaziyama, les regards fixés sur le flamboiement du crépuscule, elle vit, presque malgré elle, car il se trouvait dans le rayon de sa vue, un cavalier immobile, sur la route de Kioto.

Il y a des moments, sans doute, où la solitude accable le solitaire ; sa philosophie sommeille, et son esprit abandonné retourne aux ornières anciennes, revit la vie reniée. Komati était peut-être dans un de ces instants-là, car l’apparition du cavalier sur le chemin lui fit oublier les splendeurs du couchant et retint toute son attention.

Cent fois elle avait vu passer des seigneurs et des princesses, ses compagnons d’autrefois, sans même tourner la tête, sans songer à les reconnaître ; pourquoi remarquait-elle celui-ci ?

Elle s’efforçait, malgré la distance, de distinguer les insignes qui devaient être brodés sur les manches de ce cavalier que, sans doute, elle avait connu, et elle clignait des yeux sous l’éclat du ciel.

Sur son cheval, qui semblait changé en pierre, la silhouette de l’inconnu avait une singulière élégance, mais il se détachait en sombre de l’horizon clair, et l’on ne pouvait rien voir de sa toilette, excepté la poignée de ses sabres, sur l’une desquelles il appuyait la main. Il se tenait en travers de la route, regardant du cote de Kioto, et paraissant attendre.

Komati remarqua qu’il n’avait auprès de lui ni page, ni écuyer, ce qui était étrange pour un seigneur.

Qu’est-ce qu’il faisait-là ? Qu’attendait-il ?

Tout à coup, à un mouvement qu’il fit, Komati le reconnut, et elle se dressa, avec un cri étouffé, comme si un reptile l’avait piquée.

— Nari-Hira ! c’est lui ! s’écria-t-elle.

Puis elle se laissa retomber sur le tertre de gazon, pâle et les sourcils froncés.

— Pourquoi ce cri ? murmura-t-elle avec colère, pourquoi ce sursaut ? Mon cœur est-il comme une bête mourante, qui retrouve encore un frisson de vie quand on met le pied sur elle ?

Et son regard assombri, abandonnant le cavalier, resta attaché au sol. Cependant, après un long moment, elle eut un sourire calme et releva la tête.

— Un rendez-vous, c’est certain, dit-elle.

Et elle regarda tranquillement l’homme qu’elle avait reconnu.

Il avait changé de place, s’était dissimulé dans un bouquet de bois.

Un groupe s’avançait sur la route, c’était un norimono de louage porté par deux hommes et soigneusement fermé. À un léger sifflement de Nari-Hira le norimono s’arrêta et une femme, la tête couverte d’un voile de soie, en descendit vivement. Elle congédia d’un geste les porteurs et s’avança vers celui qui l’attendait. Il avait déjà mis pied à terre et un page, jusque-là invisible, emmenait le cheval.

Le ciel s’éteignait ; il faisait sombre déjà, sous les arbres. Komati entendit le bruit léger d’un baiser. Puis les amants s’engagèrent dans le sentier, qui passait à deux pas d’elle. Mais elle ne craignait pas d’être reconnue ; qui donc d’ailleurs irait regarder cette pauvresse assise au bord du chemin ?

C’était bien Nari-Hira qui s’avançait entre les buissons fleuris ; c’était bien le vainqueur dont la beauté dangereuse affolait toutes les femmes de la cour et ne bornait pas à elle ses ravages ; l’homme à l’élégance suprême, qui ne portait que des étoffes losangées d’or, tissées pour lui seul, le cavalier incomparable, le poète charmant.

La femme, qui s’appuyait des deux mains à l’épaule de Nari-Hira et le regardait avec extase, avait rejeté son voile ; Komati la reconnut.

— Isako-Tamoura ! murmura-t-elle avec un ironique sourire, pauvre prince Tamoura !

C’était sa plus cruelle ennemie, la plus envieuse de ses rivales, celle qui lui avait fait le plus de mal, au temps où elle pouvait souffrir.

Ils passèrent. Les parfums de leurs toilettes dominèrent un instant l’odeur des fleurs.

Komati, inaperçue, resta là, le front dans la main, s’efforçant de chasser loin d’elle les visions qui l’assaillaient, des splendeurs et des trahisons de cette cour, qu’elle avait fuie depuis trois ans.

La nuit venait. Déjà la lune avait paru, lorsque Komati fut tirée de sa torpeur par le bruit d’un galop de cheval. Elle se leva pour s’en aller dormir, à l’abri de quelque pagode, et descendit jusqu’au bord de la route. En la voyant, un cavalier, qui allait passer devant elle, arrêta brusquement sa monture.

— Vagabonde ! cria-t-il en lui jetant une pièce d’argent, réponds et dis la vérité, si tu ne veux pas mourir sous mon fouet. As-tu vu passer deux amants, il y a une heure environ, et de quel côté sont-ils allés ?

Celui qui interrogeait, c’était le prince Tamoura.

Komati n’avait qu’un mot à dire pour se venger cruellement des offenses anciennes, mais elle baissa la tête, honteuse d’avoir éprouvé une seconde ce désir.

— Es-tu sourde ? cria Tamoura en levant son fouet.

— Il passe bien du monde sur cette route, dit Komati, et les amants ne sont pas rares ; pourtant je crois avoir vu ceux que tu dis, il y a une heure à peine ; ils étaient si magnifiques, qu’il fallait, malgré soi, les remarquer.

— Ah ! où qu’ils se cachent, je les rejoindrai, et je les tuerai tous les deux ! dit Tamoura en grinçant des dents. Quelle route ont-ils prise ?

— Ils ont continué du côté de Kourama, dit Komati, en étendant le bras vers l’est.

Le prince s’élança dans cette direction, et disparut bientôt au tournant du chemin. Le bruit du galop de son cheval s’éteignit, peu à peu, dans la nuit.

Alors Komati retourna sur ses pas ; elle remonta le sentier, suivit le chemin par lequel Nari-Hira et Isako s’étaient éloignés tout à l’heure. Les allées se croisaient, s’emmêlaient, entre les arbustes de plus en plus touffus ; et Komati devait se baisser pour apercevoir des empreintes légères sur le sable fin.

Elle marcha, ainsi guidée, jusqu’à la palissade d’un jardin qui semblait abandonné ; mais alors, comme effrayée, elle recula de quelques pas.

— Hélas ! hélas ! soupira-t-elle, comme je suis méprisable encore ! Ce jardin était à lui !

Elle, la rôdeuse solitaire, qui ne voulait plus d’autre compagnie que celle des beautés de la nature, avait remarqué cet enclos désert, mais mieux fermé qu’il ne paraissait l’être. Elle s’était acharnée à vouloir y pénétrer, en avait fait le tour cent fois, ramenée à lui par un singulier attrait, jusqu’au jour où elle avait découvert enfin, et agrandi à son usage, une brèche, commencée par quelque bête des bois.

À l’intérieur, ce jardin était un fouillis merveilleux, une exubérance folle des fleurs les plus rares ; c’était un poème incomparable, qui l’avait enivrée longtemps ; mais il y avait une énigme sous ses fleurs, et elle s’était efforcée de la lire ! Tout ce désordre, toute cette liberté de la végétation, étaient artificiels ; aucun jardin n’était mieux tenu que celui-là ; elle n’avait pas tardé à le découvrir. Il y avait des trouées, ménageant d’admirables échappées de vue, qui semblaient dues au hasard, et pourtant toute branche qui venait les obstruer tombait sous des ciseaux invisibles ; les lianes étaient retenues par des fils de soie ; aucune feuille morte ne tachait jamais la mousse des sentiers.

Au centre du jardin, sous un cèdre magnifique, s’élevait un large pavillon, qui semblait prêt à s’effondrer de vieillesse ; mais Komati reconnut aussi que cette vétusté était feinte ; la moisissure était un masque, l’affaissement du toit une tromperie. La maison, jeune et robuste, sous cette décrépitude apparente, devait cacher un intérieur somptueusement aménagé.

Mais pourquoi tout cela ? le pavillon restait inhabité, et elle n’avait jamais pu apercevoir les jardiniers qui soignaient le jardin. Peut-être venaient-ils par un souterrain. Enfin, après mille conjectures, peuplant sa solitude, elle avait imaginé quelque pieux désespoir et considérait le jardin comme le tombeau d’un amour fervent, interrompu par la mort. Cette mélancolie plaisait à sa tristesse, et elle était venue rêver là, bien souvent.

En découvrant que cette exquise retraite n’était que l’abri, habilement dissimulé, des amours coupables du seigneur le plus inconstant de la cour, elle éprouvait un amer chagrin, une honte d’avoir tant aimé cette oasis, et un autre sentiment encore, qu’elle ne voulait pas s’avouer.

Elle s’était adossée à un arbre, irritée de cette souffrance, et serrant les bras sur sa poitrine comme pour écraser son cœur. Mais un rossignol, qui jeta sa plainte passionnée à travers la nuit, lui ôta toute sa force d’âme. Il lui sembla que c’était sa propre voix, qui pleurait et gémissait dans la solitude, et une larme vint brûler ses paupières arides.

Pourtant elle secoua vite cette faiblesse, et, reprenant son chemin, elle chercha la brèche, dissimulée sous des branches, qui lui permettait de pénétrer dans le jardin.

Sous les rayons de la lune, qui vaporisait la rosée, avec la silhouette féerique de la haute montagne d’Alazi, apparaissant, comme une nuée bleue, à travers les floraisons invraisemblables, l’enclos faisait l’effet d’une création du rêve ; mais Komati ne songea pas à l’admirer ; elle s’avança rapidement vers le pavillon, que l’ombre du cèdre couvrait de mille zébrures noires.

Sans hésiter, elle pénétra sous la galerie élevée de quelques marches, et posa la main sur le panneau à coulisse qui fermait l’entrée. Il ne résista pas à la poussée, glissa, sans bruit, dans la rainure ; par l’écartement, un flot de lumière bleue envahit la chambre.

Les deux amants étaient endormis aux bras l’un de l’autre, et, autour d’eux, la moustiquaire en gaze de soie verte les mettait dans un brouillard. Komati, immobile, les regardait avec une involontaire avidité : lui, pâle et comme attristé dans le sommeil, elle souriante, sous le long ruissellement de ses cheveux. Mais cette grande clarté qui emplissait la chambre l’éveilla soudain, et elle se dressa avec un cri qui éveilla son compagnon.

— Un fantôme ! gémit-elle en se serrant contre l’épaule de son amant.

— Komati ! s’écria le prince.

La douce lune, caressant de sa lueur les traits déjà flétris de la grande poétesse, lui rendait tout entière cette beauté, si parfaite qu’elle devait encore être citée bien des siècles plus tard, comme incomparable et unique ; ce charme divin que — suicide étrange ! — elle détruisait volontairement.

Nari-Hira, soulevé sur une main, la contemplait, avec une stupeur mêlée d’extase, tandis que sa compagne effrayée se cachait le visage.

— Va-t’en ! va-t’en ! méchant spectre, criait-elle, que veux-tu de nous ? que viens-tu faire ici ?

— Tu es bien pressée de me savoir au pays des ombres, dit Komati, mais rassure-toi, Isako-Tamoura, je ne suis pas un fantôme ; bien que morte pour tous, je suis parmi les vivants, et n’ai rien de surnaturel.

— Alors, pourquoi es-tu là ? dit Isako, prise de colère ; toi, cruelle et froide statue, de quel droit viens-tu nous surprendre ? Quelle perfidie médites-tu pour nous perdre ?… Viens-tu pour railler ma faiblesse, orgueilleuse, qui n’as jamais aimé ? Est-ce que tu peux comprendre, toi, l’ivresse où l’amour nous jette ? Est-ce toi qui, pour l’enchantement d’un jour, risquerait ta vie et ton honneur ? Ah ! va-t’en ! Va-t’en ! délivre-nous de ta vue !

Mais Nari-Hira murmurait comme dans un rêve :

— Ô vision céleste ! reste encore ! et si tu n’es qu’un mirage du sommeil, que le réveil ne vienne jamais !

— Ah ! tu viens donc me voler cette heure de bonheur, qui n’aura pas de lendemain ? s’écria Isako hors d’elle-même ; nous ne serons donc jamais délivrés de toi ? Si tu savais, pourtant, quel soulagement ton départ a causé à la cour ! Qui donc pouvait seulement exister près de Komati ? L’impératrice elle-même sentait son pouvoir chanceler, car, par tes froideurs de déesse, tu te plaisais à troubler le cœur du Mikado ; et tous les seigneurs ne soupiraient que pour la belle insensible. Mais ne crois pas que l’on te regrette : ta dureté a lassé l’amour, et nul n’a oublié la mort du malheureux Cho-Jo. Le remords ne hante-t-il pas ton sommeil, à cause de lui ? Tu voulais éprouver sa constance, et il dut venir, cent nuits de suite, à travers neiges et tempêtes devant ton palais des montagnes. Te souviens-tu de l’avant-dernier matin, où on le trouva, pâle et froid, comme la neige qui lui servait de lit ?… Et qui donc aurait pu toucher ton cœur, puisque le conquérant des âmes, Nari-Hira, pour qui je mourrais en riant, a pleuré en vain à tes pieds, lui qui n’avait jamais pleuré ?

— Ah ! ces larmes-là ne sont pas encore taries, dit le prince en soupirant. Komati, Komati, pourquoi donc nous as-tu quittés ?

Alors Komati répondit d’une voix lente et basse :

— Tu veux le savoir, Nari-Hira ? Eh bien ! avant de disparaitre à jamais, à toi je le dirai, le secret de mon âme, et ce sera la dernière fois que ma voix parlera du passé.

Je n’étais ni cruelle ni froide, comme on l’a cru, mais orgueilleuse et affamée de perfection. Je méprisais cette beauté, qui me valait tant de vaines louanges, pour ne songer qu’à élever mon esprit. Hélas ! mieux vaut, peut-être, rester au niveau commun ! De plus haut, je ne vis autour de moi que petitesse et misère. Comment choisir un maître, parmi moins grands que soi ? Je ne voulais donner qu’une seule fois mon amour, et nul n’en était digne ; je le refusais à tous ceux qui croyaient m’aimer.

Mais tu vins à la cour, Nari-Hira, toi, le poète délicieux, dont les vers chantaient sur mes lèvres, et tu m’apparus, beau comme la poésie. Alors je compris qu’on ne donnait pas son âme, mais qu’elle vous était prise, comme la rosée est bue par le soleil. Pourtant, j’eus la force d’être impénétrable, et quand un jour tu pleuras à mes pieds, te sachant le plus inconstant des hommes, j’avais déjà triomphé de ma faiblesse, je pus éviter d’être une fleur fugitive du bouquet de tes amours.

Je fis serment, alors, de ne plus voir qu’avec l’esprit, d’aimer une âme toute à moi ; et je remarquai Cho-Jo qui, depuis longtemps, secrètement m’adorait. Je m’aperçus bientôt que j’étais tout son univers : il m’eût aimée laide et vieillie, il m’eût aimée, toujours. Pourtant, avant de céder, je voulus encore éprouver sa constance, car, hélas ! sa forme terrestre me cachait souvent son âme exquise, et si ma raison était charmée, mon cœur restait froid. Ah ! il n’est plus, l’ami fidèle ! Il a prouvé qu’il aimait, jusqu’à la mort, et, dans un irrémédiable désespoir, je fuis à jamais cette cour frivole ; j’expie, longuement, le crime inconnu de mon misérable cœur, dont je peux bien, aujourd’hui, avouer la honte ! Sache-le donc, Nari-Hira : au coffre de cèdre enfermant un trésor, j’ai préféré la charmante boîte d’or, qui n’était pleine que de parfums.

— Komati ! Komati ! s’écria le prince, tu m’as aimé ! tu m’aimes encore ! Ah ! reviens ! reviens ! et je n’aimerai que toi !

— Je mourrai vierge et solitaire, dit Komati en relevant la tête, je resterai fidèle à l’amant qui m’attendra au sortir de la vie. Il vient souvent me visiter, en rêve, me console et m’encourage. Il a ton âme adorable, ô Cho-Jo ! et ta forme trop séduisante, ô poète ! c’est lui seul que je peux aimer.

— Ah ! laisse cette folie sinistre, dit Nari-Hira, reprends ton rang et ta splendeur ; laisse-moi te conquérir par une longue épreuve. Sache-le, si j’étais vagabond c’est que je te cherchais ; ton amour seul était le but de ma course ; c’était le palais magnifique, après les hôtelleries de la route.

— Voilà qui est peu gracieux pour celle que tu perds aujourd’hui, dit Komati avec un rire moqueur, ne la vois-tu pas qui sanglote dans les coussins ? Écoute, Isako-Tamoura, j’étais venue pour te dire ceci : Ton mari est sur tes traces et a juré de te tuer ; hâte-toi de fuir, tu sauras bien lui persuader, par quelque habile mensonge, que tu n’as pas quitté Kioto. Et maintenant, adieu ! mon cœur a battu pour la dernière fois ; pour la dernière fois j’ai parlé à des vivants !

Et, comme une vision s’évapore, elle disparut à leurs yeux.

- page 1 de 7