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lundi 25 juin 2018

Cora Pearl - Mémoires - chapitre XXXI

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Cora Pearl Wikipédia

Chapitre XXIX & XXX

Chapitre XXVIII

Chapitre XXVIII & XXVIII

Chapitre XXIV & XXV

Chapitre XXII & XXIII

Chapitre XXI

Chapitre XIX & XX

Chapitre XVII & XVIII

Chapitre XV & XVI

Chapitre XII a XIV

Chapitres VIII à XI

Chapitres VI & VII

Chapitres I a V

XXXI

COLIBRI. - SON GÉNIE ADMINISTRATIF. — BATAILLES. — SUSCEPTIBILITÉS — UN DRAME DANS UNE CUISINE.

J’ai eu un « colibri ». Quelle femme n’en a pas laissé quelqu’un en suspens dans son antichambre ?

Ce colibri aux ailes argentées avait été cependant plus loin, Drôle d’oiseau, qui tenait assez du perroquet, non par la beauté du plumage mais par une déplorable tendance à répéter les termes bas et mal sonnants. Et, s‘il n‘y avait eu en lui de grivois que les termes ? Mais les manières étaient à l‘avenant ! Ces aimables avantages ne l’empêchèrent pas de dépenser avec moi deux cent mille francs bien comptés. Il conduisait la maison, y réglait tout, apportant dans ses fonctions ce charme d‘urbanité qui fait adorer un maître de ses domestiques.

Un jour il se battit avec un valet de chambre : le pugilat avait lieu sur un palier. Ces messieurs se faisaient un devoir de rouler l’un sur l‘autre, lui, superbe de torse et d‘ébouriffement, le valet blême, avec un œil au beurre noir. Attirée par le vacarme, je fus seule, heureusement, il contempler ce spectacle.

Je dois constater à l’honneur musculaire du dit Colibri qu‘il finit par remporter une victoire vigoureusement disputée. Il y eut comme une réminiscence des fameux coups de poing de la fin, seulement Mathias ne témoigne pas à son patron vainqueur une admiration des plus enthousiastes.

Colibri avait la passion de la prise de corps : et aussi une orthographe bien à lui, celle des autres n’étant pas de son goût. Il écrivait mon n’oncle, et me trouvait de la majestée. Très susceptible comme les sots, il se croyait insulté pour la moindre chose. Malheur à qui écrivait Collibri, Colibry, ou tout autre équivalent erroné dans l‘orthographe du nom, qui de pères en fils, avait toujours sautillé dans sa famille. Il ressemblait un peu au Chabannais de la comédie ; bien qu’il ne fût pas bossu, il avait toujours une claque en réserve pour quiconque lui adressait un mot, une qualification de lui inconnue, et, dès lors, invariablement jugée offensante. Mais jamais de duel, au moins que je sache : des piles, rien que des piles. Ce qu’il en a donné ! Ce qu’il en a reçu !… C‘était sa distraction, sa quiétude. Ses amis le comparaient à ces crabes, qu’on nomme dans le Midi « des enragés » et qu’on ne peut saisir qu‘en plaçant ses doigts à une juste distance des crocs de devant et des crocs de derrière.

On servait à déjeuner un beefsteak. Le morceau n‘était pas à la convenance de monsieur. Il prend le beefsteak et bondit du côté de la cuisine.

Là, il apostrophe Salé, l’illustre Salé : — Dites-donc, vous ! Qu‘est ce que c‘est que ça ?

Et il tend l’assiette d’un ton farouche.

Salé très calme :

— Ça, c’est un beefsteak.

— Eh bien, dit Colibri, mangez-le !

Il jette en même temps sur le fourneau le beefsteak l‘assiette qui se brise.

Salé furieux de cette insulte qu’il reçut en présence de son aide et de la fille de cuisine, s’empare du beefsteak et le lance sur Colibri. En pleine figure, vlan !

On croit peut-être que Colibri entonna son chant de guerre ? On se trompe. Cette application de viande tiède sur la joue produisit l‘effet du verre d‘eau qu‘on jette à la face d‘un enfant rageur.

Colibri s’est tût, comme par enchantement.

En le voyant revenir : de son expédition à la cuisine, je lui demandai ce qu‘il était allé faire.

Il me répondit, tout en passant en main sur sa joue qui me paraissait un peu. plus rosée que de coutume : — Rien, mais il fait chaud chez Salé.

— Mais pourquoi donc êtes-vous descendu avec ce beefsteak ?

— Pour m‘en faire servir un autre.

dimanche 24 juin 2018

Sofia Kovalevskaïa - Une Nihiliste - chapitre X

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chapitre I et introduction [ Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX

X

Deux mois et demi s’écoulèrent sans que Véra donnât signe de vie ; de mon côté je n’eus pas le temps d’aller la voir.

Au mois de mai, j’avais un jour des amis à dîner et nous venions de passer au salon, lorsque la porte s’ouvrit pour laisser entrer Véra. Mais, grand Dieu ! quel changement ! Pendant tout l’hiver elle n’avait eu d’autre vêtement qu’une sorte de fourreau noir, soutane de prêtre comme je l’appelais en riant ; aujourd’hui elle portait une robe bleu pâle, en étoffe légère, à la dernière mode, avec une ceinture circassienne en argent niellé. Ce costume lui allait à ravir et la rajeunissait de plusieurs années. Mais ce n’était pas uniquement sa toilette qui la métamorphosait ainsi ; elle paraissait rayonnante de joie et de triomphe, ses joues étaient roses, ses yeux jetaient des flammes. Jamais elle ne m’avait paru aussi idéalement belle.

La plupart de mes amis la voyaient pour la première fois et son entrée fit sensation. À peine fut-elle assise qu’on faisait cercle autour d’elle.

Auparavant, lorsqu’il lui arrivait de trouver du monde chez moi, Véra se retirait dans un coin et on ne pouvait lui arracher une parole.

Sauvage par nature, elle évitait instinctivement toute nouvelle connaissance qui ne lui semblait pas sympathiser avec son idéal. Mais cette fois elle se trouvait évidemment dans une disposition d’esprit affectueuse et cordiale et avait un mot aimable pour chacun. On aurait dit qu’elle sentait le besoin de faire partager à tous le ravissement dont son cœur débordait. Elle qui détestait les compliments, les accueillait aujourd’hui sans se troubler et même y répondait avec une grâce un peu hautaine pleine de verve et d’à-propos.

Je ne pouvais revenir de mon étonnement. D’où lui venait ce tact mondain, cet esprit subtil, cette coquetterie ? Peut-être un souvenir du passé ? Grattez la nihiliste et vous trouverez la grande dame !

Cependant cette animation dura peu : tout à coup Véra devint silencieuse, ses yeux prirent une expression de tristesse, presque de mépris.

— S’en iront-ils bientôt ? J’ai à te parler de choses graves, me dit-elle tout bas.

Par bonheur, les visiteurs commençaient à se retirer.

— Véra, qu’as-tu ? Je ne te reconnais plus ? lui demandai-je dès que nous fûmes seules.

Pour toute réponse Véra me montra une alliance à l’annulaire de sa main gauche.

— Véra ! tu te maries ? m’écriai-je surprise.

— C’est déjà fait ! Aujourd’hui, à midi, je me suis mariée.

— Véra, que dis-tu ? Où est ton mari ? fis-je absolument décontenancée. Son visage s’illumina subitement. Un sourire extatique errait sur ses lèvres.

— Mon mari est en prison. J’ai épousé Pavlenkow.

— Mais tu ne le connaissais pas ! Où vous êtes-vous rencontrés ?

— Nulle part. Je l’ai vu de loin pendant le procès et, aujourd’hui, un quart d’heure avant la cérémonie, nous avons échangé quelques paroles.

— Mais, enfin, que veut dire tout cela ? continuai-je sans rien comprendre. Est-ce le coup de foudre de Juliette pour Roméo ? Est-ce pendant le véhément discours du procureur que tu t’es prise de passion pour Pavlenkow ?

— Ne dis pas de sottises, fit Véra, m’interrompant sévèrement. Il ne s’agit pas de passion. Je l’ai épousé parce que je devais le faire : c’était l’unique moyen de le sauver.

Je me taisais, tout en continuant à interroger du regard. Véra s’assit au bout du canapé et, sans se presser ni s’émouvoir, comme elle eût parlé des choses les plus ordinaires :

— Voici : Après le jugement, j’eus une longue conférence avec les avocats. Tous étaient d’avis que le sort des condamnés n’avait rien de terrible, sauf celui de Pavlenkow. Le maître d’école succomberait bientôt, sans doute ; mais il serait aussi bien mort en liberté, étant au dernier période de la phtisie. Les autres iraient en Sibérie, d’où ils reviendraient après avoir fait leur temps, pour se dévouer de nouveau à la cause. Quant à Pavlenkow, mieux eût valu une condamnation à mort : au moins il n’aurait pas souffert longtemps. Mais vingt ans de travaux forcés, ce serait un long supplice.

— Bien d’autres ont été condamnés à cette peine, hasardai-je timidement.

— Oui, mais elle peut être appliquée très différemment.

Si Pavlenkow eût été un criminel de droit commun, le procureur aurait déployé moins d’éloquence pour le présenter au tribunal comme un être exceptionnel, et il n’eût pas encouru cette forte condamnation ; on l’aurait envoyé en Sibérie, ce qui n’est pas un si grand malheur après tout : on y vit comme ailleurs, et il y a maintenant tant de « politiques » en Sibérie qu’ils y sont presque une force ; les autorités sont même parfois obligées de compter avec eux et il ne faut pas conclure que, parce qu’on est exilé, tout espoir soit perdu. Les condamnés peuvent se voir et correspondre avec leurs amis, et si leur situation devient intolérable, ils ont toujours la fuite comme dernière ressource. On sait que nombre d’entre eux sont parvenus à s’évader. Mais le gouvernement a réservé aux criminels politiques particulièrement dangereux une pénalité autrement cruelle, celle de l’incarcération dans le ravelin d’Alexis, dépendance de la forteresse Pierre et Paul.

Si l’on trouve bon d’en finir avec eux, ce n’est pas en Sibérie qu’on les envoie, c’est dans ce ravelin, à Saint-Pétersbourg même, sous les yeux de l’autorité.

Là, pas d’indulgence, pas de faveur ; le système cellulaire y est appliqué rigoureusement ; subir cette peine, c’est être enseveli vivant, sans rapports possibles avec les autres détenus ni avec ses amis du dehors, c’est rester seul au monde. Malgré le sans-gêne de nos maîtres, ils condamnent rarement à mort. Que dirait-on à l’étranger ! Mais ils ont le ravelin d’Alexis. L’effet produit n’est pas le même, mais le résultat est identique. Combien a-t-il englouti de condamnés politiques ce ravelin ? A-t-on jamais entendu dire qu’un seul en soit sorti ? Après un mois ou deux tout au plus, on écrit aux parents qu’un tel ou qu’une telle ont paisiblement rendu leur âme à Dieu, ou bien qu’ils sont devenus fous ou se sont suicidés. On dit que personne n’a pu supporter ce supplice pendant plus de trois ans. C’est à ce ravelin maudit qu’était destiné Pavlenkow.

Véra s’arrêta, pâle d’émotion ; sa voix tremblait et des larmes perlaient à travers ses longs cils.

— Mais comment pouvais-tu le sauver ? demandai-je avec impatience.

— Attends, tu vas l’apprendre, continua Véra, redevenue calme. Dès que je connus le sort qui lui était réservé, je ressentis une immense pitié ; jour et nuit ma pensée ne le quittait pas. J’allai voir un avocat pour savoir s’il n’y avait rien à faire. Absolument rien, me répondit-il ; encore s’il était marié il y aurait quelque espoir, car, d’après nos lois, la femme a le droit de suivre son époux aux travaux forcés, si tel est son désir ; elle peut adresser une supplique à l’empereur, demandant à accompagner son mari en Sibérie, et il arrive que l’empereur dans sa bonté lui accorde sa demande. Par malheur, Pavlenkow est célibataire.

Je compris aussitôt ce que j’avais à faire. Il fallait demander à l’empereur la permission d’épouser Pavlenkow.

— Mais Véra ! Est-il possible que tu n’aies pas pesé la portée d’un tel acte ? En somme, tu ne connais pas Pavlenkow, tu ne sais pas s’il mérite ce sacrifice !

Véra me regarda d’un air sévère et surpris.

— Et tu dis cela sérieusement ? me demanda-t-elle.

Ne comprends-tu pas que si je n’avais fait tout ce qui dépendait de moi pour le sauver, j’aurais par cela même participé à sa perte ?

Dis-moi, je te le demande, si tu n’étais pas mariée, n’aurais-tu pas agi comme moi ?

— Non Véra, je ne crois pas que je m’y fusse jamais décidée, répondis-je en toute sincérité.

Véra me regarda fixement.

— Je te plains ! me répondit-elle enfin. Quoi qu’il en soit, je savais que mon devoir était de l’épouser. Mais comment en obtenir la permission ? Lorsque je fis part de cette décision à l’avocat, il s’écria que c’était pure folie. Moi-même je ne savais que faire ; tout à coup je me souvins de quelqu’un qui pourrait m’y aider. As-tu entendu parler du comte Ralow ?

— De l’ancien ministre ? Certainement. On dit même que, quoique éloigné des affaires, il est encore un des conseillers de l’empereur ! Mais comment le connais-tu ?

— C’est un de mes parents éloignés, qui fut à ce qu’on dit admirateur passionné de ma mère. Il m’a souvent prise dans ses bras en me donnant des bonbons quand j’étais enfant. Il va sans dire que jamais je n’avais eu l’idée de me rappeler à son souvenir : que pouvait-il y avoir de commun entre nous ! Mais dans cette occasion je pensai qu’il pourrait m’être utile. Je lui écrivis pour lui demander audience. Il me répondit sans tarder, en me fixant le jour et l’heure où il pourrait me recevoir. Ne te figure pas que je me présentai à lui avec mon costume de nihiliste. Pas si naïve ! Je les connais ces vieux pêcheurs qui font pénitence sur leurs vieux jours ! Cela ne les empêche pas d’aimer les jolis minois : dès qu’ils voient une jolie femme, ils tombent en pâmoison et sont incapables de lui refuser quoi que ce soit. Aussi, je me fis belle ; c’est même à cette occasion que je commandai la robe que voici ; et avec cela je pris l’air le plus modeste, d’une vraie sainte, quoi ! Le comte m’avait donné rendez-vous pour neuf heures du matin. En arrivant, je fus frappée du luxe inouï qui règne dans son palais, inconciliable, semblerait-il, avec les dispositions d’un ascète qui veut faire pénitence ! Un suisse à hallebarde m’ouvrit la porte : il ne voulait pas me laisser monter, mais je lui montrai la lettre du comte ; alors il frappa un coup sur une plaque de cuivre collée au mur ; aussitôt parut comme de dessous terre un heiduque chamarré de galons qui me fit monter un escalier de marbre garni de fleurs ; au premier, nous trouvâmes le majordome qui, après m’avoir fait traverser plusieurs grandes salles, me remit à un valet portant livrée, et la promenade continua : partout des parquets de mosaïque, brillants comme du cristal, des fresques aux plafonds, d’immenses glaces aux cadres dorés, des meubles couverts de brocart et incrustés d’or ! Tous ces appartements étaient absolument vides. Le valet ressemblait à un ministre et avançait sans mot dire... Enfin, nous arrivâmes au cabinet du comte ; son valet de chambre, un petit vieux au visage intelligent et rusé, vêtu d’une redingote noire, ayant tout l’air d’un diplomate, me regarda fixement et m’examina des pieds à la tête comme s’il eût voulu lire le fond de mes pensées ; puis il dit enfin :

— Veuillez attendre, Mademoiselle ; S. Ex. le comte vient de se lever et est en prières.

On me laissa seule. La pièce était immense ; de l’entrée, on avait de la peine à distinguer les objets qui se trouvaient à l’extrémité opposée. On n’y voyait ni dorures ni glaces ; les meubles étaient en noyer, les portières et les rideaux, de couleur sombre et à demi tirés, laissaient la chambre dans une quasi-obscurité. Seul l’angle où se trouvait la grande armoire aux saintes images était faiblement éclairé par la veilleuse qui brûlait nuit et jour. Le temps passait et le comte ne venait pas ! Je fus prise d’impatience et, entendant un bourdonnement sourd derrière une portière, je m’approchai et levai doucement un des coins du lourd rideau. Je vis alors une autre pièce tendue de drap noir et ornée de saintes images et de crucifix ; dans le fond un vieillard podagre, vraie momie, marmottant entre ses dents, faisant de nombreux signes de croix et se prosternant incessamment ; deux laquais gigantesques le soutenaient de chaque côté, le maniant comme une poupée à ressorts, le relevant et l’inclinant tour à tour en comptant à haute voix le nombre des saluts de Son Excellence.

L’envie de rire me prit et toute ma timidité disparut. Au quarantième coup on emmena le comte, et j’eus à peine le temps de laisser tomber la portière qu’il était devant moi.

Dès qu’il m’aperçut il s’écria :

— Dieu ! mais c’est Aline en personne ! Et me donnant sa bénédiction, il versa quelques larmes. Envahi par les souvenirs du passé, il me parlait de ma mère et je n’avais garde de l’interrompre ; aussi finit-il par s’exalter, comme un vieux chat qu’on chatouille derrière l’oreille. Il me parla de l’avenir, formant pour moi les plus beaux projets et rêvant même de me présenter à la cour. Il ne songeait rien moins qu’à m’adopter, n’ayant ni femme ni enfants, et à faire de moi sa fille bien-aimée. Je pensai que le moment était arrivé de lui parler de ce qui m’amenait et, fondant en larmes, je lui dis : « J’aime et si je ne puis épouser celui que j’ai choisi, rien au monde ne pourra me consoler. »

Le comte me promit de faire tout son possible en ma faveur ; mais dès qu’il eut appris quel était le fiancé de mon choix, il se mit en colère et ne voulut plus rien entendre, changeant de ton et cessant de me tutoyer, il ne m’appela plus ni son « enfant chérie » ni son « petit ange ».

— Sachez, Mademoiselle, me dit-il, que s’il arrive à une jeune fille honnête d’aimer un homme indigne d’elle, il ne reste plus à ses parents qu’à demander à Dieu de lui rendre la raison.

Je vis que cela allait mal et commençai à me désespérer.

Véra se troubla tout à coup et s’interrompit.

— Eh bien, Véra, et après ? Qu’arriva-t-il ? Finis ton histoire ! insistai-je. Véra rougit.

— Vois-tu, je ne sais vraiment comment cela se fit et ce que je lui dis au juste, mais tout à coup il comprit que je devais épouser Pavlenkow pour cacher une faute et sauver mon honneur.

— Véra, Véra ! Et tu n’as pas eu honte de tromper ainsi un pauvre vieux ! m’écriai-je avec un accent de reproche.

Véra me jeta un regard de profonde surprise.

— Tromper un pauvre vieux ! répéta-t-elle ironiquement. Il y a bien de quoi ! Et lui, le « pauvre vieux » qui pourrait faire tant de bien dans sa position et par son influence, que fait-il ? Il se frappe le front contre terre dans l’espoir de conquérir aux cieux une petite place aussi bonne que celle qu’il a ici-bas. Pense-t-il à autre chose ? Pourquoi m’a-t-il traitée avec bonté ? Parce que mon visage lui a plu, parce que j’ai réveillé en lui le souvenir d’anciens péchés et que cela a remué son vieux sang. Cela mérite-t-il quelque reconnaissance ? Et les jeunes qui meurent en Sibérie, comment les traite-t-il ? Combien de condamnations a-t-il signées dans sa vie !... Est-ce que j’aurais eu l’idée de le tromper si j’avais pu lui parler comme à un homme ! Mais ce n’était pas possible. Si je lui avais demandé de sauver Pavlenkow, il m’aurait renvoyée en me disant de ne pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Je ne pouvais que le tromper !...

Véra avait peine à maîtriser son indignation.

— Eh bien, comment cela a-t-il fini ?

— Très simplement. D’abord il marchait à grands pas, se parlant à lui-même, mais assez haut pour que je pusse distinguer ses paroles :

« Misérable enfant ! S’oublier ainsi ! Elle ne mérite pas ma protection et pourtant, en souvenir de sa mère, il faudra bien que je tâche de la sauver. Il faudra bien cacher sa faute pour éviter le déshonneur de toute une famille... »

Le rire me gagnait et cependant je prenais un air contrit ; j’étais là, les mains pendantes, les yeux baissés, — une Madeleine repentante.

Enfin il s’arrêta devant moi et me dit sévèrement :

« Mets toi là, Véra, et écris à l’empereur que tu tombes à ses genoux, le suppliant de t’octroyer la permission d’épouser ton indigne séducteur. Je me charge de remettre la supplique et de tout arranger sans bruit. »

Je voulus remercier le vieillard, mais il m’arrêta froidement : « Ce n’est pas pour toi que je le fais, c’est pour ta mère. »

Tout en écrivant, je me disais qu’en tout ceci il n’était pas question de Sibérie. « Et la Sibérie, demandai-je au comte ? Je veux suivre mon mari en Sibérie. »

Il se mit à rire. « C’est bon, me répondit-il, on ne te demandera pas d’aller si loin. Ta faute une fois couverte, tu pourras vivre où bon te semblera, comme une bonne petite veuve honnête. »

Cela m’effraya, mais je craignais de trop insister et d’éveiller ses soupçons. Tout à coup j’eus une inspiration et lui dis que cette décision d’accompagner mon mari en Sibérie m’était dictée par le désir de faire pénitence et de racheter ainsi ma faute. Le vieillard comprit tout de suite — cela rentrait dans ses idées.

Il en fut touché et dit qu’il ne pouvait que m’encourager. « C’est œuvre pie ! » Il me donna sa bénédiction et me passa au cou une image sainte.

— Et après ?

— Après, tout marcha comme sur des roulettes. Revenue à la maison, je ne soufflai mot de mon expédition. Quelques jours après la propriétaire entra toute bouleversée dans ma chambre, me tendant une carte de visite sur laquelle je lus : S. Ex. le prince Gelobitzki, et plus bas, au crayon : De la part du comte Ralow.

Je compris tout de suite le motif de sa visite et je dis à la bonne femme de faire monter le visiteur. Ce fut un grand émoi dans toute la maison ; le général montait notre vieil escalier branlant qui craquait sous ses pas, son sabre accrochant la rampe ; tous les enfants de la maison étaient sortis pour le voir.

Il entra dans ma chambre. C’était un homme jeune encore, très élégant, avec de longues moustaches toutes droites ; il répandait autour de lui un parfum pénétrant qui se mêlait étrangement à l’odeur de soupe aux choux qui emplissait notre cuisine. Il est probable que jamais encore il ne s’était trouvé dans un pareil logis, mais avec un tact exquis il ne parut s’apercevoir de rien et s’assit dans le fauteuil cassé qu’on lui présentait, avec l’aisance d’un homme du monde introduit dans le salon le plus correct. Son casque sur ses genoux, le corps gracieusement incliné en avant, il m’adressa la parole avec un sourire aimable : « C’est bien à la princesse Véra Barantzew que j’ai l’honneur de parler ? »

— Oui, lui répondis-je, à elle-même.

Prenant alors un air confidentiel, il me dit que l’empereur l’avait envoyé pour me demander s’il était bien vrai que je désirais épouser le criminel politique Pavlenkow et le suivre en Sibérie.

— C’est la pure vérité ! lui répondis-je.

Alors il commença à me raisonner. Était-il possible qu’une fille si jeune et si belle eût l’idée de se perdre ainsi ! Avait-elle bien pesé la gravité et les conséquences de cet acte ? Une aristocrate russe épouser un juif, un criminel d’État dont les enfants ne peuvent avoir ni nom ni position sociale !

— J’ai pensé à tout cela et je ne puis changer ma décision.

Voyant que je tenais bon, le général prit un air paternel et me saisissant les mains il m’entretint à voix basse.

— J’ai moi-même des enfants, et je vous parle comme un père parlerait à sa fille. Vous n’êtes pas la seule à qui il soit arrivé malheur ; bien d’autres jeunes filles ont passé par là ! Perdre sa vie entière pour une faute de jeunesse, ce serait insensé ! L’empereur est magnanime et le comte a beaucoup d’affection pour vous ; il veut vous prêter aide et protection. Il y a d’autres moyens d’arranger les choses et nous saurons bien vous trouver un autre époux !

Je continuai à feindre de ne pas comprendre, m’obstinant à répéter que je voulais épouser Pavlenkow et le suivre en Sibérie.

Voyant qu’il ne pouvait me convaincre, le général salua et se retira. Aussitôt je me rendis chez l’avocat de Pavlenkow pour lui conter l’affaire et le prier d’en informer son client.

Quelques jours après je reçus le factum qui m’autorisait moi, comtesse Barantzew, à épouser le juif Pavlenkow, criminel politique, après qu’il se serait fait baptiser et aurait embrassé la religion orthodoxe. La bénédiction nuptiale nous serait donnée dans l’église de la prison.

Véra se tut, plongée dans ses pensées. Ce récit m’avait bouleversée.

— Véra, dis-je enfin avec tristesse, c’est fait maintenant ; tu t’es jetée dans un abîme et il est trop tard pour se repentir. Mais dis-moi, de grâce, pourquoi tu n’es pas venue me parler de tes projets ? Je croyais que nous étions amies.

Véra m’embrassa en riant.

— Quelle question ! fit-elle, s’efforçant de plaisanter, As-tu jamais vu quelqu’un demander conseil pour se jeter dans un abîme ? Crois-tu qu’un homme qui a l’intention de se pendre doive en prévenir ses amis et demander leur bénédiction avant de passer sa tête dans le nœud coulant ?

— Alors tu avoues aller à ta perte ?

— Tiens, dit Véra après un instant de réflexion, je ne veux pas poser et jouer un rôle devant toi. Je dois avouer qu’au moment même où j’appris que toutes les difficultés étaient levées, je sentis mon cœur se serrer, au lieu d’éprouver de la joie ; et ce malaise dura toute la semaine qui précéda le jour décisif !

Je tâchais de m’absorber dans le travail, et j’en entreprenais de toute sorte ; j’étais continuellement en mouvement ; cela pour oublier. De jour j’y réussissais presque, mais la nuit, dès que je me trouvais seule, une angoisse fiévreuse m’envahissait. Ce matin, quand je suis entrée dans la prison et que la porte massive s’est refermée sur moi, le courage a failli me manquer.

Dehors il faisait chaud et le soleil brillait ; ici je me trouvais subitement dans les ténèbres ; l’humidité me pénétrait. Et la pensée que je laissais derrière cette porte le bonheur, la liberté, la jeunesse, s’empara de moi. Mes oreilles bourdonnaient, il me semblait qu’on me poussait dans un gouffre, noir, sans fond.

Je montrai mes papiers. On me mena par d’interminables corridors. Un gendarme marchait devant moi, un autre me suivait. Des portes latérales s’entr’ouvraient, des hommes portant des uniformes passaient leurs têtes et m’examinaient insolemment. Il est probable que tout le personnel de la prison avait eu vent de la chose, et chacun voulait voir la fiancée. Sans se gêner, ces hommes faisaient leurs observations à haute voix. Un officier disait à son camarade : « Ces sacrés nihilistes ne sont pas dégoûtés, ma foi ! C’est vraiment dommage d’accoupler ce beau brin de fille à un brigand de forçat. Passe encore si l’on avait le droit du seigneur ! »

Chaque pas que je faisais augmentait ma souffrance, et j’avoue que si à ce moment-là on était venu m’offrir de me rétracter, je me serais enfuie avec bonheur.

On me fit entrer dans une pièce vide et nue où il y avait seulement deux chaises ; puis je restai seule pendant un instant qui me parut être l’éternité. Le doute m’envahissait de plus en plus : je me demandais si réellement j’avais raison d’agir ainsi ou si ce n’était pas plutôt un acte insensé que j’allais commettre.

L’anxiété dans l’attente de Pavlenkow fut atroce ; j’avais peur de ne pas le reconnaître. Qu’elle serait son attitude ? M’avait-il comprise ?

Enfin, j’entendis des pas, la porte s’ouvrit, et il entra accompagné de deux gendarmes. Je ne pourrais même pas dire quel effet il produisit sur moi : je sais seulement qu’il avait les cheveux ras et une capote de forçat sur les épaules.

Les gendarmes se tenaient au fond de la chambre, affectant par discrétion de ne pas nous regarder.

Tout ce qui s’est passé entre nous me semble un rêve. Je crois que Pavlenkow me prit les deux mains et me dit : « Merci, Véra, merci ! » et sa voix se brisa ; moi aussi je ne pouvais plus parler. Seulement, dès qu’il eût paru, je n’éprouvai plus la moindre inquiétude, mon cœur était devenu joyeux, j’avais la conviction d’avoir bien agi, d’avoir obéi au devoir.

On nous mena dans l’église, le pope nous prit les mains et nous fit faire trois fois le tour de l’autel Je ne saurais me rappeler tout ce qui s’est passé ! Une sorte d’inconscience m’empêchait de percevoir les détails.

À un certain moment où le chœur se mit à chanter, il me sembla que Wassiltzew se trouvait à côté de moi et j’entendis distinctement sa voix aimée. Je sais, je sens qu’il m’aurait approuvée. Tout devint clair pour moi et mon avenir se dessina nettement à mon esprit. J’irai en Sibérie, je servirai les déportés, j’écrirai leurs lettres, je leur serai utile, je les consolerai... La voix de Véra s’entrecoupa, elle fondit en sanglots... — Et dire que pendant tout l’hiver je m’étais tant tourmentée pour chercher ce qui se trouvait là sous ma main ! Et quelle œuvre !... Je ne saurais en imaginer une de plus désirable... Je t’avoue que mes forces n’auraient pas suffi à une autre vocation : ainsi je ne vaudrais rien pour la propagande révolutionnaire, qui demande beaucoup d’intelligence, d’éloquence, la faculté de persuasion que je n’ai pas, et puis l’idée du danger à faire courir aux autres m’aurait été insupportable. Aller en Sibérie, c’est ce qu’il me faut, c’est proportionné à mes forces. Et comme tout s’est bien arrangé ! Si tu savais combien je suis heureuse !

Elle se jeta à mon cou et nous pleurâmes longtemps. Six semaines plus tard, j’accompagnais Véra à la gare du chemin de fer Nicolas. Aussitôt après la cérémonie nuptiale, Pavlenkow avait été envoyé en Sibérie avec d’autres forçats qui devaient faire à pied la plus grande partie de la route. Le moment était venu pour Véra d’aller retrouver son mari. Elle n’était pas seule : deux autres femmes dont l’une avait sa fille, l’autre son mari au nombre des déportés, partaient avec elle.

Elles prenaient les troisièmes, véritable luxe comparativement à ce qui les attendait plus loin. Le chemin de fer n’allait à cette époque que jusqu’à la frontière de la Russie d’Europe ; au delà elles n’auraient d’autre moyen de locomotion que le chariot ou le traîneau. Le voyage devait durer deux à trois mois s’il ne survenait aucune difficulté. Et quel serait leur sort une fois arrivées ? Elles ne semblaient pas s’en préoccuper, leur physionomie était empreinte d’une félicité calme et joyeuse.

L’excitation nerveuse, résultat de l’excessive tension de toutes ses facultés qu’avait dû exercer Véra pour l’accomplissement de cet acte de dévouement, avait disparu ; elle était redevenue la jeune fille mélancolique et rêveuse, renfermée en elle-même, que j’avais connue jadis. Elle avait un peu maigri et semblait plus âgée, mais ses yeux bleus avaient conservé leur expression d’énergie et de courage ; j’étais touchée par le spectacle des tendres soins qu’elle prodiguait à ses deux compagnes et surtout à la plus âgée ; on voyait qu’une étroite amitié, née de leur commun malheur, les unissait déjà.

Sauf la police, qui était en force, il n’y avait pas foule au départ : quelques personnes étaient venues par simple curiosité ; d’autres, ayant des parents ou des amis en Sibérie, voulaient leur envoyer des nouvelles par l’entremise de ceux qui partaient.

J’eus à peine le temps de dire quelques mots à Véra, car on se pressait autour d’elle. La cloche sonna pour la troisième fois, le train allait partir ; Véra me tendit la main par la fenêtre.

À ce moment, l’image du sort qui attendait cet être plein de jeunesse et de grâce se présenta si vivante à mes yeux que je ressentis une douleur profonde et ne pus retenir mes larmes.

— C’est à cause de moi que tu pleures ainsi ? dit Véra avec un suprême sourire sur les lèvres. Ah ! si tu savais quelle profonde pitié j’éprouve pour vous tous qui restez !

Ce furent ses dernières paroles.

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XI

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À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure).

Paris, 3 juin 18…

Elle est à Paris !

Avant de le savoir, je le savais. Il y avait dans l’air une voix, une mélodie, un rayon, un parfum qui me disaient Irène est ici !

Paris me paraissait repeuplé. La foule n’était plus un désert à mes yeux. Cette grande cité morte avait repris une âme. Le soleil me rendait ses sourires. La terre palpitait sous mes pas. Le vent suave qui soufflait dans mes cheveux prononçait à mon oreille un nom adoré.

Le hasard a un trésor d’atroces combinaisons. Le hasard ce rusé démon ! il s’est nommé le hasard, pour mieux tromper ! Avec une habileté infernale, il feint de ne pas nous observer, dans les mouvements décisifs de notre vie, et il nous remorque, comme des aveugles, au lieu fatal qu’il a désigné.

Je néglige toutes les transitions. Lisez, comme j’écris.

Vous connaissez les deux frères Ernest et Georges de S***, leur famille les a semés tous deux dans le champ de la diplomatie. Ils étudient les langues orientales et surtout les mœurs. Hier, nous nous sommes rencontrés au bois de Boulogne ; eux en calèche, moi à cheval. J’essayais de l’équitation, comme hygiène morale. Ils m’ont lancé par la portière un engagement à dîner, dans la formule la plus concise. J’ai répondu oui, en courant : un oui de distraction et d’indolence. Oui est toujours plus facile à prononcer que non, à cheval, surtout. Non se discute ; oui ne se discute jamais. Économie de paroles et de temps.

Au reste, je n’étais pas fâché d’avoir eu cette rencontre. Ces deux jeunes gens font une prodigieuse dépense de gaieté, comme tous ceux qui se destinent à vieillir dans la gravité somnolente des chancelleries d’Orient.

Je croyais que nous serions trois à table ; hélas ! nous étions cinq !

Deux femmes artistes, et cultivant avec délices leur précoce émancipation ; deux divinités adorées dans le temple des grands sculpteurs de la Nouvelle-Athènes ; deux écueils vivants oubliés sur la carte de Paris.

J’ai l’habitude de saluer avec le même respect apparent toutes les femmes de l’univers. J’ai salué les femmes couleur d’ébène du Sénégal ; les femmes couleur clair de lune des archipels du Sud ; les femmes couleur de neige du détroit de Behring ; les femmes couleur de bronze de Lahore et de Ceylan.

Il m’était impossible de me retirer brutalement devant deux femmes couleur de lis dont les deux portraits et les deux statues sont au salon du Louvre et font l’admiration des connaisseurs. Au reste, j’ai un principe : moins une femme est respectable, plus on doit la respecter ; c’est ainsi que nous pouvons la ramener à la vertu.

Je restai donc ; je m’assis et j’apportai même au festin mon cinquième de gaieté antique. Nous étions Praxitèles, Phidias, Scopas ; nous venions d’inaugurer dans leurs temples la Vénus pudique et sa sœur, et nous buvions à nos modèles les vins de l’archipel Ionien.

Ce soir-là, hier, comme vous savez, si vous avez lu l’affiche, on jouait Antigone au théâtre grec de l’Odéon, faubourg Saint-Germain.

J’ai encore un principe : dans toute action folle ou sage, il faut bravement et fièrement s’exécuter ou s’abstenir. Je n’avais pas eu la sagesse de m’abstenir, il fallait avoir la folie d’imiter mes voisins. Au dessert, j’abusai même de l’imitation. Je me souvins trop que j’étais malheureux, je demandai trop souvent l’oubli à la naïade écarlate qui coule devant Bordeaux.

La voiture avancée, nous allons à l’Antigone de l’Odéon.

Notre invasion sous le péristyle fut merveilleuse.

Les deux dames, cavalièrement suspendues aux bras des deux futurs ambassadeurs orientaux, rayonnaient de grâce épicurienne et de sensuelle beauté. Les classiques contrôleurs du théâtre ouvraient à deux battants les portes et les barrières, et cherchaient les encensoirs. Moi, je fermais la marche, insolent et superbe, comme le jour où j’entrai dans la pagode ruinée de Bangalore pour enlever la statue de Sita.

On jouait le premier acte. Les écoles athéniennes gardaient un silence religieux devant le Proscenium. La grille de notre luge s’écroula sous des mains folles, et le fracas de la porte, de nos cinq voix, de nos éclats de rire, suspendit un instant le chœur tragique et attira sur nous les regards.

Avec quelle audace mondaine nos deux dames s’encadrèrent en relief dans leur loge, et arrondirent sur le velours leurs bras nus, traduits en marbre de Paros, tant de fois, par nos célèbres sculpteurs. Nos trois têtes, illuminées des sourires de l’ivresse, flottaient au-dessus des chevelures de nos divinités, pour compter approximativement, dans la salle, les nombreux témoins de notre bonheur.

Un éclair de raison traversait, par intervalles, mon cerveau, et alors je me disais, dans un monologue sérieux : Mais ce que je fais là est odieux ! Cette conduite n’est pas dans mes mœurs ; je suis absurde et ridicule ! Il faut sortir et demander pardon au premier passant !

Impossible de m’obéir. Un bras fatal me retenait là. Une volonté me dominait. La magie a survécu aux magiciens.

Dans les entr’actes, nos deux statues grecques s’entretenaient à haute voix des voisins et des voisines, et leurs propos, assaisonnés de sel attique, composaient un supplément fort ingénieux aux chœurs d’Antigone.

Nous avons, à droite, quatre dames en bonne fortune, disait notre statue blonde. Elles ont mis sur le devant de leur loge, comme échantillon, probablement ce qu’elles ont de plus beau. C’est affreux comme chapeaux, comme tournure, comme visages, et comme robes de Cirque-Olympique. Si j’étais défigurée comme ça, je me ferais ouvreuse de loges ; mais je n’y entrerais jamais. Je crois les connaître, disait notre statue brune, ce sont les femmes du garde champêtre de mon cousin. Elles ont loué leurs chapeaux lilas au passage du Saumon. Il y a des femmes bien effrontées !

— As-tu vu les deux autres qui sont dans le fond, ma chère ange ?

— Je n’ai vu que des cheveux bouclés. Celles-là ont économisé les chapeaux. Toutes les fois que j’allonge le cou pour voir la figure de ces cheveux, on se retire avec précipitation.

— C’est qu’il doit y avoir là, dit Ernest, quelque femme d’une laideur paradoxale.

— Si elles cherchent quatre maris, dit Georges, je les plains ; si elles sont mariées, je plains les quatre maris.

Pendant que ma société folle était à la poursuite du laid idéal, enfoui dans l’arrière-loge de droite, j’éprouvai, moi, un saisissement de cœur inexplicable. Ma folie cessa tout à coup de se mettre à l’unisson de ce quatuor en délire. Une tristesse vague humecta mes yeux.

Je fis un retour sur moi-même, et il me sembla que j’étais tombé dans une association de malfaiteurs des deux sexes.

C’est l’explication que je donnai à cet accès de mélancolie subite. Heureusement la musique vint fort à propos me distraire. Le chœur chantait l’hymne à Bacchus, merveille antique trouvée par Mendelsohn dans les ruines du temple de la Victoire-sans-ailes.

Le spectacle terminé, je proposai timidement à ma société de laisser écouler la foule et de sortir après les derniers ; mais nos statues grecques, qui se complaisaient à l’idée d’une descente triomphale, se récrièrent contre ma proposition. Il fallut céder.

La statue brune s’empara despotiquement de mon bras et m’entraîna vers l’escalier. Il me semblait qu’un froid lézard m’enlaçait. Je fus saisi de ce frisson que le contact des reptiles donne aux gens nerveux.

Je me rappelai ce jour désastreux, où j’abordai après un naufrage l’île d’Éaeï-Namove, et où je fus obligé d’épouser Dai-Natha, la fille du roi, pour m’épargner la douleur d’être mangé vif par les ministres de son père.

Sur l’escalier de l’Odéon, je regrettai Dai-Natha.

Au milieu de la foule compacte qui obstruait le vomitoire, un cri violemment arraché par l’effroi frappa mon oreille et fit descendre et monter, en une seconde, mon sang de la tête aux pieds.

Dans le plus effroyable concert de la foudre, des torrents, des tempêtes, des bêtes fauves, je reconnaîtrais le cri d’une femme aimée, et beaucoup sont comme moi. Il y a une merveilleuse perception d’ouïe qui nous vient d’un sixième sens, le sens de l’amour.

Irène de Châteaudun avait jeté ce cri.

Prenez garde, ma chère ! s’était-elle écriée, avec cet accent que l’effroi ne permet pas de dissimuler, avec cet accent qui est obligé d’être naturel, malgré toute la réserve imposée dans certaines circonstances : Prenez garde, ma chère !

C’était un servant de théâtre qui soulevait un lourd panneau de porte postiche et qui avait heurté l’épaule d’une femme. Ceux qui avaient vu la chose la racontaient ainsi. Moi, j’avais aperçu, en me dressant sur la pointe des pieds, le panneau de porte balancé sur les têtes ; je n’avais pu voir la femme qui avait poussé le cri, mais j’avais vu avec mes oreilles aussi clairement qu’avec mes yeux Irène de Châteaudun.

Tant que la barrière insurmontable de la foule maîtrisa mes mouvements, il me fut impossible de m’avancer dans la direction où le cri s’était fait entendre ; mais, arrivé au premier degré de l’extérieur, je me dégageai du bras importun qui serrait le mien, et je m’élançai sur la place et dans la rue de l’Odéon avec une agilité folle, traversant au vol les groupes et les doubles haies de voitures, dévorant du regard tous les visages de femmes, pour découvrir Irène, et ne m’inquiétant point des propos railleurs, que cet examen rapide m’attirait de toutes parts.

Peine perdue ! Je ne découvris rien. Le théâtre garda son secret ; mais le cri retentissait toujours au fond de mon cœur, et mon cœur le reconnaissait toujours.

Ce matin, à mon lever, j’ai couru à l’hôtel de Langeac. Le portier m’a regardé stupidement, et a répondu par un non sec et ennuyé à toutes mes demandes. Les fenêtres de l’appartement d’Irène étaient fermées, et elles avaient cette immobilité de désolation qui annonce le vide intérieur. Fenêtres si joyeuses autrefois lorsqu’une petite main leur ménageait des évolutions intelligentes, et que de mystérieuses ouvertures laissaient échapper au dehors la frange d’une robe, ou de longues boucles de cheveux !

Le portier ment, les fenêtres mentent ! ai-je dit, et j’ai recommencé mon voyage dans Paris.

Cette fois j’avais un autre but que celui d’arriver par la fatigue et l’épuisement du souffle à quelque secourable et artificielle distraction.

Mes yeux se multipliaient à l’infini : ils interrogeaient à la fois les fenêtres, les portes, les issues des passages, les vitres des voitures, les allées des promenades. Je ressemblais à cet avare qui accuse Paris et ses faubourgs de lui avoir volé son trésor.

À trois heures, vous savez quel monde brillant et empressé monte et descend le large trottoir de la rue de la Paix aux Panoramas ; on croirait voir s’étaler à l’ombre ou au soleil, selon la saison, tous les habitants d’une ville opulente. J’étais là, retenu par une main trop cordiale et causant avec un de ces amis que le hasard nous envoie toujours, dans certains moments, pour nous dégoûter de l’amitié. Une forme éblouissante a passé devant moi. Irène seule a cette grâce, cette légèreté de pas, cette souplesse d’ondulation. Entre mille je l’aurais reconnue. Sa toilette bourgeoise avait beau s’efforcer de viser au déguisement, une distinction exquise la trahissait. Et d’ailleurs, son regard s’était croisé avec le mien. Aussi, le doute ne m’était plus permis. La main de mon interlocuteur ne me rendit la liberté qu’après un violent effort de la mienne. Nous échangeâmes des adieux brusques. Je perdis quelques minutes précieuses. Irène marchait d’un pas de gazelle. La foule s’échelonnait devant moi, par couches épaisses, qu’il fallait percer au milieu des murmures des promeneurs, troublés dans leur quiétude par la brutalité d’un seul.

Enfin, à dix pas des Panoramas, je trouve une éclaircie de foule, et j’aperçois mademoiselle de Châteaudun doublant l’angle du café Véron et entrant dans le passage. Cette fois, elle ne peut m’échapper. La voilà dans le couloir étroit, dont l’extrémité rayonne de galeries désertes, et propices à une rencontre d’explication. J’entre dans le passage, quelque temps après Irène, et je la revois. Trois longueurs de pas me séparaient d’elle. Je me prépare à cet entretien formidable qui doit être ma vie ou ma mort. J’étreins violemment ma poitrine avec mes bras, comme pour imposer silence aux pulsations de mon cœur. Le ciel va s’ouvrir sur ma tête ou l’enfer sous mes pieds.

Elle jette un regard rapide sur la devanture chinoise d’une boutique, comme pour reconnaître une enseigne, et sans manifester la moindre précipitation, elle a ouvert la porte et elle est entrée. — C’est bien, me suis-je dit ; une velléité d’emplette en passant. Observons.

Je me suis posé comme un dieu Terme, à cinq pas du magasin chinois, dont le péristyle est vraiment du meilleur goût, et ne déparerait pas l’enseigne du plus achalandé filigraniste d’Hog-Lane, au faubourg européen de Canton.

Un autre de ces amis, que le hasard tient dans son réservoir pour les bonnes occasions, sortait du change voisin, et, jugeant à mon immobilité de statue que j’attendais un secours contre mes ennuis, m’a brusquement abordé en ces termes :

— Eh bonjour, mon cher cosmopolite ; voulez-vous m’accompagner ? Je vais à Bruxelles ; je viens de prendre l’or du voyage chez mon changeur : l’or est très-cher, le change est à quinze francs.

Moi, je répondais par des sourires faux et des monosyllabes sans consonnes, ce qui signifie, en toute langue, qu’on serait fort aise de se débarrasser de son interlocuteur.

Cependant mes yeux restaient fixés sur la porte chinoise du passage des Panoramas. J’aurais saisi un atome au vol.

Mon fâcheux élargit ses jambes, en colosse de Rhodes, saisit à deux mains le bout de sa canne, posa la pomme d’or ciselé sous son menton, et poursuivit ainsi : — J’ai fait une folie ce matin ; je me suis donné un cheval pour ma femme. Un cheval du Devonshire, qui sort des ateliers de Crémieux… À propos, mon cher Roger, vous devez savoir cela, vous ? Ce matin, j’ai engagé un pari de trente louis avec d’Allinville… Comment appelleriez-vous le cheval d’une femme ?

J’ai gardé quelque temps ce silence qui signifie qu’on n’est pas d’humeur de répondre ; mais les amis envoyés par le hasard intelligent ne comprennent que le français. L’ami a répété sa demande : — Comment appelleriez-vous le cheval d’une femme ?

— Je l’appellerais un cheval, ai-je répondu nonchalamment.

— Roger, il me semble que vous avez raison. D’Allinville m’a soutenu que le cheval d’une femme est un palefroi.

— En terme de chevalerie, il a raison.

— Ainsi, j’ai perdu ?

— Oui.

— Mon cher Roger, cela m’inquiétait depuis deux jours.

— Vous êtes bien heureux de vous inquiéter pour un terme de chevalerie. Je donnerais tout l’or de ce changeur si Dieu voulait me donner vos chagrins.

— En effet… je remarque… vous paraissez fort triste, Roger… Venez avec moi à Bruxelles… il y a de superbes opérations à faire là-bas. Les gentilshommes doivent être industriels à notre époque, sous peine d’être effacés par l’aristocratie de l’argent. Nous lutterons. On m’a indiqué vingt arpents à vendre, à la lisière de la gare du chemin de fer du Nord, sur la frontière. Cent mille francs gagnés à coup sûr après le vote de la loi. Je vous en offre la moitié. C’est un jeu. Nous taillons le lansquenet sur les grands chemins.

Irène ne sortait pas ; je fis un mouvement involontaire de dépit, et cette fois mon fâcheux fut intelligent.

— Mon cher Roger, me dit-il en me prenant la main, que ne parliez-vous plus tôt ! vous êtes en bonne fortune. C’est compris, ne nous gênons pas, il y a une belle sous cloche. Adieu, adieu.

Il partit, et je respirai.

Cependant ma position devenait critique. Cette porte chinoise, comme celle de l’Achéron, ne rendait point sa proie. Les quarts d’heure s’écoulaient. Je prenais successivement toutes les poses décentes de l’expectative fiévreuse. J’avais épuisé toutes les contorsions d’un musée de statues ; et je m’aperçus bientôt que mon blocus, fort suspect, donnait de l’inquiétude aux marchands. Les deux changeurs d’or, avoisinant la porte chinoise, semblaient se mettre sur la défensive, et méditer un article pour la Gazette des Tribunaux.

Je regrettai mon interlocuteur, éclipsé trop vite ; il me donnait au moins une contenance respectable ; il légalisait, pour ainsi dire, mon étrange situation. Je demandai au hasard un autre ami secourable. Cette fois, le hasard me laissa seul.

J’avais déjà dévoré deux heures dans cette attente, et la place n’était plus tenable ; il fallait prendre un parti violent. Irène n’avait pas quitté le magasin chinois : cela me paraissait hors de doute. Impossible, à cinq pas de distance, de tromper mes yeux indiens. Irène était jours là. Les jeunes femmes éternisent une emplette. Je ne m’étonnais point du retard ; je voulais me dérober au scandale de ma position.

Armé d’un courage surhumain, je fais cinq pas, j’ouvre la porte de la boutique chinoise, et j’entre comme sur la brèche d’une ville prise d’assaut.

En entrant, je ne vis confusément que des objets vivants ou morts ; je ne détaillai rien. Une femme s’inclina gracieusement sur le comptoir, et murmura quelques paroles en me regardant.

— Avez-vous, madame, lui dis-je, avez-vous quelques curiosités en chinoiseries ?

— Nous avons, me répondit-elle, du thé noir, du thé vert, du thé russe ; nous avons aussi du fin pékau.

— Eh bien ! madame, donnez-moi de tout cela.

— En boite ?

— En boîte, comme vous voudrez, madame.

Je regardai partout dans la boutique ; il n’y avait que deux vieilles femmes debout devant un autre comptoir. Point d’Irène.

Je payai mes emplettes, et, en donnant mon adresse, je questionnai ainsi la dame du comptoir

— J’avais donné rendez-vous ici à ma femme ; nous devions faire ensemble ces emplettes selon ses goûts, qui sont toujours les miens. Il paraît que nous avons fait un erreur dans nos heures… Au reste, je suis en retard et très en retard. Ma femme est peut-être venue ?…

Et je donnai, dans ses plus minutieux détails, le signalement de mademoiselle Irène de Châteaudun, depuis la couleur des cheveux jusqu’à la nuance des souliers.

— Oui, monsieur, me dit la dame du comptoir ; elle est en effet venue, mais il y a bien longtemps… deux heures environ… elle a fait quelques emplettes.

— Ah ! Mon émotion suspendit ma phrase commencée. — Oui… je savais bien… il me semblait même… que je l’avais vue entrer… là… par cette porte.

— Oui, monsieur ; elle est entrée par cette porte, et elle est sortie par celle-ci.

Elle me montrait, dans le fond, l’autre porte ouverte sur la nouvelle rue Vivienne.

Je réprimai une exclamation qui aurait été un scandale de plus, et, traversant la boutique, je sortis par l’autre porte, comme si mademoiselle de Châteaudun avait eu la patience de m’attendre sur le trottoir de la nouvelle rue Vivienne.

Ma tête n’avait plus de pensées. Mes pieds me conduisaient au hasard, à travers des rues dont j’ignorais les noms. Il m’importait peu d’échouer sur Charybde ou sur Scylla. Tout pavé de la ville m’était bon. Comme les fous qui choisissent une phrase et la répètent à satiété, sans le savoir, je ne pouvais trouver sur mes lèvres que ces mots « Démon de femme ! » En ce moment, que de haine bouillonnait au fond de mon amour !… Et quand cette haine se calmait, en me laissant la réflexion froide, je m’écriais silencieusement au fond de ma poitrine Irène m’a vu à l’Odéon entre ces hideuses femmes ; je suis à jamais déshonoré à ses yeux !… Si j’essaie de me justifier, aura-t-elle foi à ma tardive justification ? Les femmes sont inexorables pour ces sortes d’écarts d’un moment, qu’elles regardent comme des crimes prémédités, indignes de pardon. Toujours Irène me criera ce vers du poëte :

       Tu te fais criminel pour te justifier !

Vous êtes heureux, vous, cher Edgard ; vous avez trouvé la femme que vous rêviez ; vous aurez tout le charme d’une passion, moins les orages. C’est folie de croire que l’amour se ravive dans ses propres tourments et s’excite de ses douleurs. La tempête n’amuse que ceux du rivage ; les nautonniers qui la subi sent maudissent la mer et implorent la sérénité. Dans votre lettre, cher Edgard, je vois luire ce bonheur calme qui est la première volupté de l’amour. En échange, je vous envoie mes désolations. L’amitié n’est souvent que l’union de deux contrastes.

Ainsi donc, vivez heureux, mon jeune ami ; votre réputation est faite. Vous avez un beau nom, une célébrité sans envieux, une philosophie individuelle que vous n’empruntez ni aux Grecs, ni aux Allemands. Votre avenir est doux. Endormez-vous dans les plus beaux rêves ; la femme que vous aimez les réalisera tous à votre réveil.

La nuit est une mauvaise conseillère, et je n’ose prendre une résolution à l’heure sombre où je vous écris j’attends le soleil pour m’éclairer. Dans mon désespoir, j’ai une consolation cuisante : Irène est à Paris. Cette grande ville n’a point de secrets ; tout ce qui s’enferme dans une maison éclate tôt ou tard dans la rue. Je forme des projets extravagants qui me paraissent raisonnables. J’achèterai, s’il le faut, l’indiscrétion de toutes les bouches discrètes qui veillent à toutes les portes. Je recruterai une armée de surveillants salariés. Il y a sur la côte du Coromandel des plongeurs indiens dont la profession est merveilleuse ; ils se précipitent dans le golfe du Bengale, cette immense baignoire du soleil, et ils en retirent une perle ensevelie dans les abîmes de verdure sous-marine et de corail, une perle d’élite, précieuse comme le plus fin diamant. On peut donc trouver une femme dans cet océan d’hommes et de maisons qui se nomme Paris. Une dernière réflexion donne quelque douceur à mon âme. Je me dis : Ceci est une épreuve ; Irène veut essayer mon amour, j’ai besoin de le croire. Les plus charmantes femmes croient que tout le monde les aime, excepté leur amant. Roger de Monbert.

samedi 23 juin 2018

Judith Gautier - Les séverités du Calife

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À travers le bazar, plein d’animation et de bruit, entre les étalages des bouchers, des marchands de fruits, des confiseurs, un homme, vêtu d’une robe rapiécée et coiffé d’un turban d’étoffe sombre, circulait, tenant à la main une baguette flexible avec laquelle il jouait nerveusement, tapotant les plis de sa robe, cinglant l’air, de-ci, de-là, comme s’il infligeait des corrections à d’invisibles coupables. Deux jeunes hommes, très simples dans leur costume, suivaient le premier, d’un air grave et respectueux.

La foule s’écartait devant les trois promeneurs, les suivait d’un regard craintif, et, tant qu’ils étaient en vue, marchands et acheteurs faisaient silence. C’est que chacun reconnaissait le khalife Omar, venant, selon sa coutume, faire lui-même, incognito, la police du bazar et de la ville, accompagné de ses deux fils.

— Hé, boucher, as-tu renoncé à fausser tes poids et tes balances, ou faut-il renouveler la punition ? cria le khalife à un gros homme, dont la face cramoisie devint subitement pâle.

Mais Omar tourna le dos et, avisant une laitière dans sa modeste boutique, il l’interpella :

— Femme, dit-il, je t’ai avertie déjà que tu ne dois pas mettre d’eau dans ton lait.

— Ah ! prince des croyants, répondit la laitière, je te certifie que je n’y ai pas mis d’eau.

— Comment, ma mère ! s’écria, comme malgré elle, une jeune fille qui mesurait le lait : à la fraude tu ajoutes le mensonge ?

Omar sourit et s’éloigna, sans rien dire de plus à la laitière, la jugeant assez punie par le reproche de sa fille ; mais il se retourna vers ses fils :

— Voici, dit-il, une jeune fille qu’Allah a parfumée de ses grâces ; il lui donnera une descendance vertueuse comme elle. Lequel de vous deux veut la prendre pour femme ?

— Moi, je l’épouse, dit Akim, le plus jeune des fils d’Omar.

Le khalife continua sa tournée ; puis bientôt il sortit de la ville et gagna une briqueterie.

Là, il ôta sa tunique, et, se mêlant aux ouvriers, commença à pétrir la terre glaise pour former des briques.

À cette époque les khalifes étaient pauvres et intègres ; ils ne détournaient pas encore pour leur usage un seul denier du trésor public et travaillaient, pour vivre, au métier qu’ils savaient faire, pendant les heures que leur laissaient les soins de l’État.

Donc Omar faisait des briques.

Tandis qu’il était ainsi occupé, des envoyés d’une ville importante vinrent se plaindre à lui d’un cadi, qui s’était montré injuste dans plusieurs cas. Le khalife, les mains gantées de terre glaise, écouta attentivement l’accusation, vérifia les preuves et, prenant une brique encore molle, il y écrivit du bout du doigt la révocation du cadi, remit la brique aux messagers, qu’il congédia ; puis il continua son travail.

La journée finie, il fit ses ablutions au bord d’un oued, et rentra dans la Mecque avec ses deux fils.

Le soleil couchant empourprait les créneaux des remparts, la brise fraîchissait, l’heure était délicieuse.

Au moment où il allait franchir le pont-levis pour pénétrer dans la ville, Omar aperçut le corps d’un homme étendu au revers d’un fossé.

— Dort-il, celui-ci ? est-il mort ? demanda-t-il en s’arrêtant.

Les fils du khalife s’approchèrent du corps immobile.

— Il est mort, prince des croyants.

— Et mort assassiné, dit Akim.

C’était un tout jeune homme, imberbe encore, à la joue veloutée et douce ; il était à demi nu, et, sur sa blanche poitrine, près du cœur, les lèvres béantes d’une blessure semblaient demander vengeance.

— Allah ! s’écria le khalife, je fais le serment de ne jamais laisser impuni le meurtre d’un Musulman. Celui-ci sera vengé.

Il appela les gardes du bastion, fit enlever le cadavre, et ordonna que l’on commençât sur-le-champ une enquête minutieuse, pour découvrir les traces et l’auteur du crime ; puis il continua son chemin, irrité et sombre.

La nuit venait, on y voyait à peine dans les rues étroites.

Tout à coup des plaintes et des soupirs, capables d’émouvoir le cœur le plus froid, se firent entendre.

— Qu’est-ce encore ? dit le khalife en prêtant l’oreille.

Les cris s’échappaient à travers le moucharabi d’une élégante maison.

— C’est une voix de femme, dit Abd-Allah.

— Au milieu de ses larmes elle parle, dit Akim. Une femme parle toujours.

Ils écoutèrent.

— Ah ! donnez-moi du vin, que je puisse étouffer ma douleur dans l’ivresse, en perdant l’esprit et le souvenir ! je vis dans les flammes d’un bûcher, mon cœur est un brasier qui me dévore, éteignez-le avec du vin, puisque Nazare, fils de Hadjadj, le seul baume qui me rafraîchirait, n’est pas auprès de moi. Je suis ivre, ivre d’amour, pour le plus beau des hommes. Hélas ! avoir vu son visage divin et ne plus le voir, c’est comme être plongée dans un cachot sans jour après avoir vu le soleil. Ah ! être aimée de Nazare, c’est avoir sur terre sa part de paradis !

— Qui donc habite cette maison ? demanda le khalife à un passant.

Celui-ci haussa les épaules :

— Tu écoutes les plaintes de l’amoureuse Karia ? dit-il, les échos sont lassés de les entendre. Le maître de cette demeure, c’est Mourirah, fils de Choa.

— Une femme mariée ! s’écria Omar avec colère.

Il rentra au palais et ordonna qu’on fit rechercher dans la ville Nazare, fils de Hadjadj, et qu’on le lui amenât le lendemain.

Nazare était chez lui, près de sa mère, lorsqu’on vint le chercher pour le conduire devant le khalife.

— Que me veut le prince des croyants ? demanda le jeune homme.

— Nous n’avons pas mission de le savoir, répondirent les envoyés.

Nazare se rendit chez le khalife, et sa mère, inquiète, le suivit.

C’était l’heure des audiences. Omar était entouré d’une nombreuse assemblée, quand le beau jeune homme se présenta devant lui. Aussitôt qu’il parut, un silence d’admiration s’établit ; tous les regards, enchaînés par cette merveilleuse œuvre de Dieu, ne pouvaient plus se détacher d’elle. Omar lui-même demeura stupéfait à l’aspect de tant de beauté, de noblesse et de grâce. Loin d’en être touché, pourtant, il n’en conçut que plus d’irritation et interpella le jeune homme d’une voix sévère :

— Qui es-tu donc, toi, que les femmes honnêtes, du fond du harem sacré, appellent et convoitent avec cris et pleurs ?

— Je suis Nazare, fils de Hadjadj ; ma vie est pure et sans reproche.

— Que n’as-tu jamais eu de mère ! C’est Iblis qui a mis ce rayonnement et cette magie dans tes yeux, cette majesté sur ton front ; c’est lui qui a roulé et lustré, pour la perdition des femmes, les boucles de cette superbe chevelure qui encadre ton visage si merveilleusement. Par Allah ! je veux te dépouiller, au moins, de cette trop riche parure !

Omar fit aussitôt mander un barbier : les beaux cheveux, doux et embaumés, tombèrent sous le rasoir. Nazare, triste et fier, se soumit sans résistance. Mais, l’opération terminée, il apparut plus ravissant encore qu’auparavant à l’assistance ébahie.

— Certes ! s’écria le khalife, avec un rire ironique, te voilà mieux encore que tout à l’heure ! Cette chevelure coupée, comme un voile que l’on enlève nous a révélé des charmes nouveaux.

— Pourquoi me railler ainsi, émir des croyants ? Quelle faute ai-je commise pour être si durement traité ?

— Ah ! la faute serait à moi, je serais vraiment criminel, si je laissais vivre, dans la Ville Sainte, un homme qui a fait perdre ainsi toute pudeur aux femmes : je t’ordonne de quitter la Mecque et de n’y jamais revenir. Le chameau qui doit t’emmener à Bassora t’attend dans la cour.

À ce moment la mère de Nazare s’avança tout en larmes :

— Successeur du Prophète ! s’écria-t-elle, nous serons un jour tous deux en présence d’Allah, le Très-Haut. Il te demandera compte de la vie de tes fils Ahd-Allah et Akim : il te demandera s’ils ont passé leurs jours et leurs nuits près de toi. Songe qu’alors je lui dirai : il a mis des déserts et des vallées entre moi et mon enfant, tandis qu’il jouissait de la vue de ses fils.

— Mes fils à moi ne sont pas beaux ; les femmes ne les appellent pas par des cris d’amour, répondit brusquement le khalife.

— Parce qu’une femme a chanté ses désirs, peut-on exiler un homme sur lequel ne pèse pas même un soupçon de faute ?

— Assez ! dit le khalife, les sourcils froncés. Qu’il parte sur l’heure ! Tant que j’aurai le pouvoir, il ne reviendra pas ici.

Omar demanda ensuite où en était l’affaire de l’adolescent assassiné, et si on avait trouvé le coupable. On lui répondit qu’il avait été impossible de découvrir le plus faible indice : personne ne connaissait la victime, personne ne la réclamait. Le maître voulut que sans relâche on poursuivît les recherches ; on obéit, mais les jours et les mois suivants n’amenèrent aucune découverte. Le khalife, très soucieux de savoir ce crime impuni, malgré son serment, ne voulait pas renoncer à l’espoir de retrouver le meurtrier.

À la fin de cette même année, on lui apporta un enfant nouveau-né, qui avait été déposé à l’endroit même où l’on avait relevé le cadavre.

— Ah ! grâce à Dieu, s’écria Omar, je suis maître à présent du criminel.

Il fit venir une nourrice et lui confia l’enfant, en lui recommandant d’en prendre soin, de se promener souvent, avec lui, dans les jardins publics.

— Maintenant, écoute bien mes paroles, ajouta-t-il : si quelque personne vient à toi pour examiner cet enfant, te prie de le lui laisser prendre un instant, si tu rencontres une femme qui l’embrasse et le serre dans ses bras, en grand secret viens m’avertir.

La nourrice promit d’obéir et s’en alla, emportant le nouveau-né.

Elle lui donna ses soins avec amour, et l’enfant s’épanouit comme une fleur d’une extrême beauté. Un jour qu’elle se promenait en le tenant sur son bras, la nourrice vit s’approcher une esclave qui, sans hésiter, l’aborda.

— Par les jours de son balcon, lui dit-elle, ma maîtresse a aperçu cet enfant ; il lui a semblé si joli qu’elle te prie de le laisser venir un moment près d’elle. Cela égayera sa solitude. Je te le ramènerai bientôt.

— Je consens à te suivre, répondit la nourrice, mais je ne me sépare pas de mon enfant.

L’esclave la guida vers une maison somptueuse et l’introduisit dans le harem. Une belle jeune fille, à l’air noble et fier, les attendait. Lorsqu’elle vit l’enfant, une émotion extrême l’agita ; elle l’attira près d’elle, le prit sur ses genoux, lui baisa les cheveux en lui disant mille tendresses ; les friandises les plus délicates étaient préparées pour lui et, quand il fallut le quitter, la jeune fille le serra sur son sein en dévorant quelques larmes.

En sortant, la nourrice s’informa des habitants de cette maison et alla aussitôt faire son rapport au khalife.

La jeune fille se nommait Saleha ; son père était un scheik vénéré, qui avait connu et suivi le Prophète, en disciple dévoué.

Omar, sûr de tenir le coupable, prit son sabre, qu’il cacha sous ses vêtements, et se rendit à la demeure du scheik. Il le trouva assis sur un tapis, près de la fontaine, dans la cour intérieure.

— Salut, scheik illustre ! lui dit-il, comment se porte ta fille Saleha ?

— Prince des croyants, c’est un bien grand honneur pour elle que d’occuper ton esprit : c’est la récompense, sans doute, de sa piété et de sa conduite exemplaire, dont la renommée sera venue jusqu’à toi.

— C’est cela même, dit le khalife, et je désire avoir avec elle une entrevue, pour l’exhorter à persévérer dans les œuvres vertueuses et à donner toujours l’exemple à son sexe.

— Que Dieu t’accorde longue vie, répondit le scheik ; demeure ici un moment, je vais prévenir ma fille.

Peu après le khalife pénétrait dans l’appartement des femmes. Saleha, qui s’était voilée, s’avança vers lui pour le saluer. Autour d’elle étaient ses esclaves.

— Éloigne toutes ces filles, dit Omar.

Saleha, un peu tremblante, fit signe aux esclaves de sortir. Aussitôt qu’ils furent seuls, le khalife tira de dessous son manteau son glaive nu.

— Je suis ici pour la justice, dit-il, c’est Allah qui m’a éclairé les ténèbres ; tu as assassiné ton amant et abandonné ton fils ; deux fois coupable, tu dois expier tes crimes.

La jeune fille arracha son voile brusquement et montra un visage pâle et fier, de beaux yeux où brillaient des larmes d’indignation.

— Comment oses-tu décider, ne sachant rien, ni quelle est la victime, ni quel est le coupable ? dit-elle d’une voix ferme. Oui, tu as trouvé ce que tu cherchais. J’ai tué un homme, j’ai abandonné mon fils. Et je n’ai commis aucun crime.

— Je l’écoute, dit Omar en s’asseyant sur le divan. Mais songe que celui qui n’a jamais menti, le mensonge ne le trompe pas.

Saleha essuya ses larmes, s’adossa à la muraille et croisa ses bras sur son sein.

— Je ne sais pas mentir, dit-elle, et je n’ai rien à cacher. Juge-moi donc, prince des croyants.

Je connaissais depuis mon enfance une amie de ma mère, une femme sérieuse et bonne qui m’aimait tendrement et me traitait comme si j’eusse été sa fille ; quand je devins orpheline, elle remplaça vraiment ma mère auprès de moi. J’adorais cette femme, je la choyais, je lui obéissais en tout. Un jour, elle vint m’annoncer avec chagrin qu’elle était obligée d’entreprendre un voyage qui durerait plusieurs années. À la tristesse de me quitter se joignait, pour elle, l’inquiétude de laisser sa fille, qu’elle aimait tant, sans protection. « Je suis veuve, disait-elle, je n’ai plus de parents. À qui puis-je confier cette jeune fille innocente, si ce n’est à toi ? Je veux te l’amener, alors je partirai tranquille. — Pourquoi ne suis-je pas depuis longtemps l’amie de ta fille ? lui dis-je, pourquoi ne m’avoir jamais parlé d’elle ? — Elle était trop jeune et achevait son éducation, aujourd’hui tu la connaîtras. » Elle me quitta, et revint bientôt avec sa fille. Celle-ci avait l’air doux et timide ; elle m’embrassa gentiment en me demandant d’être sa sœur. Je lui répondis que cela était déjà ainsi, puisque sa mère m’avait servi de mère. Nous fûmes amies bientôt, nous vivions dans la plus complète intimité, nous couchions dans la même chambre.

Hélas ! une nuit, pendant que je dormais, quelqu’un se glissa dans mon lit, et, avant que j’eusse pu me reconnaître, je savais l’affreuse vérité : le fourbe que je croyais une fille était un jeune homme !

Mes cris, il les éteignit sous ses lèvres ; par la force de ses bras, il dompta ma résistance éperdue : il me déshonora. Mais je parvins à atteindre un poignard suspendu à la muraille et je le lui plongeai dans le cœur. J’appelai alors des serviteurs dévoués, qui me jurèrent le silence, je fis enlever le cadavre, et on le jeta à l’endroit où tu l’as trouvé. Plus tard, l’enfant, conçu dans la honte et les larmes secrètes, fut porté à la même place. Successeur du Prophète, voilà la vérité. J’ai gardé pour moi toutes les douleurs, mais j’ai sauvé l’honneur de la maison. Suis-je criminelle à tes yeux ?

— Le criminel, c’est celui que tu as châtié comme il méritait de l’être ! s’écria Omar en se levant. Je le sens, tu m’as dit la vérité. J’admire ta vertu et ton courage : tu as étouffé le scandale, tu as su éviter à ton vieux père le chagrin du déshonneur. Persévère toujours dans les œuvres de bien et Dieu répandra sur toi ses grâces, t’admettra dans son paradis.

Le khalife adressa au ciel des vœux pour Saleha, puis il sortit. Dans la cour il retrouva le vieux scheik.

— Ta fille est l’honneur de son sexe, dit-il, elle est vertueuse autant que sage. Je cherchais une femme digne d’élever un jeune orphelin que j’ai recueilli ; c’est elle que je choisis. Élevé par elle, mon protégé deviendra un héros. Je t’enverrai l’enfant dès demain.

— Il sera reçu comme un présent de Dieu, dit le scheik, il sera la joie de mes vieux jours.

— Que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! dit Omar, en faisant un geste d’adieu.

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre VII

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CHAPITRE VII.

Emilie, appelée de bonne heure comme elle l’avoit désiré, se réveilla. Le sommeil l’avoit peu rafraîchie, des songes pénibles l’avoient obsédée, et la plus douce consolation des malheureux avoit été perdue pour elle. Elle ouvrit sa fenêtre, regarda les bois, vit le soleil levant, respira l’air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage avoit cette fraîcheur qui semble apporter la santé. On n’entendoit que des sons doux, que des sons pittoresques, si l’on peut s’exprimer ainsi ; tels que la cloche d’un couvent lointain, le murmure des vagues, le chant des oiseaux, le mugissement du bétail, qu’elle voyoit cheminer lentement entre les buissons et les arbres.

Emilie entendit un mouvement dans la salle basse ; elle reconnut la voix de Michel qui parloit à ses mules, et sortoit avec elles d’une cabane voisine : elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venoit lui-même de se lever, et que le sommeil n’avoit pas mieux rétabli qu’elle. Elle le conduisit de l’escalier dans la petite pièce où ils avoient soupé la veille. Ils y trouvèrent un déjeûner proprement servi, et leur hôte et sa fille, qui les attendoient pour leur souhaiter le bonjour.

Je vous envie cette chaumière, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les voyant ; elle est si agréable, si paisible, si propre, et cet air qu’on respire ! Si quelque chose pouvoit rendre la santé, ce seroit bien sûrement cet air là.

Voisin le salua honnêtement, et lui répondit avec la politesse française : On peut envier notre chaumière, depuis que vous et mademoiselle l’avez honorée de votre présence. — Saint-Aubert sourit amicalement à ce compliment, et se mit à table. Elle étoit couverte de crème, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avoit soigneusement examiné son père, et qui le trouvoit bien mal portant, l’engageait vivement à remettre son départ jusqu’au soir ; mais Saint-Aubert sembloit impatient d’être chez lui, et exprimoit cette impatience avec une chaleur qui ne lui étoit pas ordinaire. Il assuroit que depuis long-temps il ne s’étoit pas trouvé mieux, et qu’il voyagerait avec moins de peine à la fraîcheur du matin qu’à toute autre heure de la journée. Mais tandis qu’il causoit avec son respectable hôte, et le remercioit de ses procédés obligeant, Emilie le vit, changer et tomber sur sa chaise avant qu’elle eût pu le soutenir. En peu de momens il se remit de cette foiblesse soudaine ; mais il étoit si mal, qu’il se vit incapable de voyager, et après avoir lutté quelques instans contre la violence de ses maux, il demanda qu’on vînt l’aider à remonter l’escalier et à se remettre au lit. Cette prière renouvela toutes les terreurs qu’Emilie avoit éprouvées la veille ; mais quoique à peine elle pût se soutenir et résister au coup dont elle étoit frappée, elle essaya de dévorer sa crainte, et lui donnant son bras tremblant, elle mena Saint-Aubert dans sa chambre.

Dès qu’il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleuroit à quelques pas de la porte ; et dès qu’elle arriva, il fit signe qu’on les laissât seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de tendresse et de douleur, que son courage l’abandonna, et elle se mit à fondre en larmes. Saint-Aubert cherchoit lui-même à conserver sa fermeté, et ne pouvoit parler ; il ne pouvoit que lui serrer la main et retenir ses propres larmes. À la fin, il prit la parole : — Ma chère enfant, dit-il, en s’efforçant de sourire au travers de l’expression de sa douleur ; ma chère Emilie ! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel comme pour prier, et alors d’un ton plus ferme, et d’un regard où la tendresse d’un père s’unissoit avec dignité à la pieuse solennité d’un saint ; ma chère enfant, dit-il, je voudrois adoucir les tristes vérités que je suis obligé de vous dire ; mais je ne sais rien déguiser. Hélas ! je voudrois vous les cacher, mais il seroit trop cruel de prolonger votre erreur : notre séparation est prochaine ; osons donc en parler, et préparons-nous à la supporter par nos réflexions et nos prières : la voix lui manqua. Emilie pleurant toujours, pressa sa main contre son cœur ; oppressée par des soupirs convulsifs, elle ne pouvoit pas même lever les yeux.

Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant à lui ; j’ai beaucoup de choses à vous dire. J’ai à vous révéler un secret de la plus haute importance, et une promesse à obtenir de vous ; quand cela sera fait je serai plus tranquille. Vous avez observé, ma chère, combien je désire d’être chez moi ; vous n’en savez pas la raison, écoutez ce que je vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse faite à votre père mourant ! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie frappée de ses derniers mots, comme si pour la première fois elle eût connu le danger où il étoit, leva la tête ; ses larmes s’arrêtèrent, et le regardant un moment avec l’expression d’une affliction insoutenable, une convulsion la saisit ; elle tomba sans connoissance. Les cris de Saint-Aubert attirèrent Voisin et sa fille, ils donnèrent tous les secours qui dépendoient d’eux, mais ils furent long-temps sans effet ; quand Emilie revint, Saint-Aubert étoit si épuisé de toute cette scène, qu’il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu’Emilie lui donna parvint à ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils furent seuls, il s’efforça de la calmer, et lui présenta toutes les consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses bras, pleura sur sa poitrine, et sa douleur la rendoit tellement insensible à ses discours, qu’il cessa de lui en faire aucun ; il ne pouvoit que s’attendrir et mêler ses larmes aux siennes. Rappelée enfin à un sentiment de devoir, elle voulut épargner à son père un plus long spectacle de sa douleur ; elle quitta ses embrassemens, sécha ses pleurs, et dit quelques mots comme de consolation. Ma chère Emilie, reprit Saint-Aubert, ma chère enfant, soumettons-nous avec une humble confiance à l’Être qui nous a protégés et consolés dans nos dangers et dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut exposé à ses yeux ; il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant. Je sens cette consolation dans mon cœur ; je vous laisserai, mon enfant, je vous laisserai entre ses bras, et quoique je quitte ce monde, je serai toujours en sa présence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas : la mort en elle-même n’a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons tous que nous sommes nés pour mourir ; elle n’a rien de terrible à ceux qui se confient dans un Dieu tout-puissant. Si la vie m’eût été conservée, le cours de la nature me l’eût ôtée sous peu d’années. La vieillesse, et tout ce qu’elle entraîne d’infirmités, de privations, de chagrins, eussent bientôt été mon partage ; la mort enfin seroit arrivée, et vous auroit coûté les larmes que vous répandez en ce moment. Réjouissez-vous plutôt, ma chère enfant, en me voyant délivré de tant de maux. Je meurs avec un esprit libre, et susceptible des consolations de la foi et d’une entière résignation. Saint-Aubert s’arrêta, fatigué de parler ainsi. Emilie s’efforça de composer ses traits, et en répondant à ce qu’il avoit dit, essaya de lui persuader, qu’il ne l’avoit pas fait en vain.

Après un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au sujet qui me touche au fond du cœur. J’ai dit que j’avois une promesse solennelle à recevoir de vous. Il faut que je la reçoive avant de vous en expliquer la principale circonstance dont j’ai à vous entretenir. Il en est d’autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous ignoriez toujours. Promettez donc que vous exécuterez exactement ce que je vais vous commander.

Emilie, à qui cette extrême gravité en imposoit, essuya les larmes qu’elle ne pouvoit s’empêcher de répandre, et regardant éloquemment Saint-Aubert, elle se lia par serment à faire ce qu’il exigeroit d’elle, sans savoir ce que ce pouvoit être. Il continua. — Je vous connois trop bien, mon Emilie, pour craindre jamais que vous manquiez à vos engagemens, mais sur-tout à un engagement si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidélité est d’une inconcevable importance pour la tranquillité de vos jours. Écoutez à présent ce que j’avois à vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre à la Vallée, renferme une espèce de trappe qui s’ouvre sous une feuille du parquet. Vous la reconnoîtrez à un nœud remarquable du bois ; c’est, d’ailleurs, l’avant-dernière feuille du côté de la boiserie, et en face même de la porte. À une toise environ du côté de la fenêtre, vous appercevrez une jointure, comme si la planche avoit été rapportée ; c’est par-là qu’on l’ouvre : appuyez le pied sur la ligne, la planche s’enfoncera, et vous pourrez aisément la faire glisser sous l’autre ; au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s’arrêta pour reprendre haleine, et Emilie resta plongée dans la plus profonde attention. Entendez-vous ces instructions, ma chère, lui dit-il ? Emilie, à peine capable de proférer un mot, l’assura qu’elle l’entendoit bien.

— Quand vous retournerez à la maison… il poussa un profond soupir.

Quand elle l’entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui devoient l’accompagner se présentèrent à sa pensée ; elle eut une explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affecté encore par la contrainte et l’effort qu’il s’étoit fait, ne put enfin retenir ses larmes. Après quelques momens, il se remit : Ma chère enfant, dit-il, consolez-vous ; quand je n’y serai plus, vous ne serez pas abandonnée. Je vous laisse immédiatement sous la protection de la Providence, qui ne m’a jamais refusé ses secours. Ne m’affligez pas par l’excès de votre désespoir ; apprenez-moi plutôt, par votre exemple, à modérer celui que je ressens. Il s’arrêta ; mais plus Emilie fit d’efforts pour contenir ses sentimens, et moins elle y put réussir. Saint-Aubert, qui ne parloit qu’avec difficulté, reprit pourtant l’entretien. Ce cabinet, ma chère… quand vous retournerez à la maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai décrite, vous trouverez un paquet de papiers écrits. Faites attention maintenant. La promesse que j’ai reçue de vous, est relative à ce seul objet ; vous brûlerez ces papiers, et cela, sans les lire, sans les regarder ; je vous l’ordonne absolument.

La surprise d’Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda pourquoi cette précaution. Saint-Aubert répondit que, s’il avoit pu le lui expliquer, la promesse qu’il avoit exigée n’auroit plus été nécessaire. Qu’il vous suffise, mon enfant, de vous en pénétrer essentiellement ; elle est d’une importance extrême. Sous cette même planche, vous trouverez environ deux cents doublons, enveloppés dans une bourse de soie. Ce fut même pour mettre en sûreté l’argent qui se trouvoit au château, qu’on imagina ce secret. La province étoit alors inondée de troupes qui prenoient avantage des circonstances, et se livraient à toutes sortes de pillages.

Mais j’ai encore une promesse à recevoir de vous : c’est que jamais, quelle que soit votre position, vous ne vendrez la Vallée. Saint-Aubert ajouta que, si elle se marioit, elle spécifieroit dans le contrat que le château, ne seroit jamais qu’à elle. Il lui parla ensuite de sa fortune avec plus de détail qu’il n’avoit encore fait. Les deux cents doublons, et le peu d’argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le comptant que j’ai à vous laisser. Je vous ai dit en quel état j’étois à l’égard de M. Motteville à Paris. Ah ! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais non pas dans la misère. Emilie ne pouvoit répliquer à rien ; à genoux près de son lit, elle baignoit de pleurs la main chérie qu’elle retenoit encore.

Après cette conversation, l’esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus calme ; mais, épuisé par l’effort qu’il avoit fait, il tomba dans l’assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer près de lui, jusqu’à ce qu’un léger coup à la porte de la chambre, l’obligea de se relever. Voisin venoit dire qu’un confesseur du couvent voisin étoit en bas, prêt à assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu’on réveillât son père, et fit prier le prêtre de ne pas quitter la maison. Quand Saint-Aubert sortit de l’assoupissement, tous ses sens étoient confondus ; il lui fallut du temps pour reconnoître Emilie qui le gardoit. Alors, il remua, les lèvres, il lui tendit la main ; elle la reçut, et retomba sur sa chaise, frappée de l’impression de mort qu’elle remarquoit dans tous ses traits. En peu d’instans, il retrouva la voix, et Emilie lui demanda s’il desiroit entretenir un confesseur. Il répondit qu’il le desiroit ; et quand le révérend Père parut, elle se retira. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. On rappela Emilie ; elle retrouva Saint-Aubert plus agité, et elle regarda le Père avec un peu de ressentiment, comme s’il en eût été la cause : le bon religieux la regarda avec douceur, et ensuite détourna les yeux. Saint-Aubert, d’une voix tremblante, la pria de joindre ses prières à celles que l’on alloit faire, et demanda si Voisin ne vouloit pas en être aussi. Le vieillard et sa fille arrivèrent tous deux en pleurant ; ils se mirent à genoux auprès du lit. Le révérend Père, d’une voix majestueuse, récita lentement les prières des agonisans. Saint-Aubert, d’un air serein, s’unissoit avec ferveur, à leur dévotion, des larmes quelquefois s’échappoient de ses paupières presque closes ; les sanglots d’Emilie interrompirent souvent le service.

Quand il fut fini, et qu’on eut administré l’extrême-onction, le Père se retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s’approchât ; il lui donna sa main, et fut quelque temps en silence : à la fin, il lui dit d’une voix éteinte : Mon bon ami, notre connoissance a été courte, mais elle vous a suffi pour me développer votre bon cœur ; je ne doute pas que vous ne transportiez cette bienveillance à ma fille : quand je ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie à vos soins, dans le peu de jours qu’elle doit passer ici : je ne vous en dis pas davantage. Vous avez des enfans. Vous connoissez les sentimens d’un père ; les miens deviendroient bien pénibles, si j’avois moins de confiance en vous. Voisin l’assura, et ses larmes témoignoient toute sa sincérité, qu’il n’oublierait rien pour adoucir l’affliction d’Emilie, et que, si Saint-Aubert le desiroit, il la ramèneroit en Gascogne. Cette offre fut si agréable à Saint-Aubert, qu’il ne trouva point d’expression pour peindre sa reconnoissance, ou pour bien dire, qu’il l’acceptoit. La scène qui succéda entre Saint-Aubert et Emilie, affecta tellement Voisin, qu’il sortit encore de la chambre, et la laissa seule avec son père. Son abattement étoit extrême, mais ni la connoissance ni la voix ne lui manquoient ; il employa ces intervalles à donner des conseils à sa fille sur la conduite de toute sa vie. Jamais peut-être ses idées n’avoient été plus nettes, et peut-être jamais il ne s’étoit mieux exprimé.

Sur-tout, ma chère Emilie, disoit-il, ne vous livrez pas à la magie des beaux sentimens, c’est l’erreur d’un esprit aimable ; mais ceux qui possèdent une véritable sensibilité doivent savoir de bonne heure combien elle, est dangereuse ; c’est elle qui tire de la moindre circonstance un excès de malheur ou de plaisir. Dans notre passage à travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances ; et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du bien-être, notre sensibilité nous rend victimes, quand nous ne savons pas la modérer et la contenir. Vous direz, car vous êtes jeune, mon Emilie, vous direz certainement qu’il vaut mieux souffrir quelquefois, et conserver une délicatesse exquise pour le bonheur. Mais quand votre ame sera froissée par de longues vicissitudes, vous aimerez le repos et vous renoncerez aux illusions ; vous échangerez alors le fantôme du bonheur pour sa substance ; le bonheur naît de la paix et non pas du tumulte ; il est d’une nature uniforme, tempérée, et ne peut pas plus exister dans un cœur trop susceptible, que dans un cœur mort pour le sentiment. Vous voyez, ma chère, qu’en vous parlant des dangers de la sensibilité, je ne plaide point pour l’apathie. J’aurois dit, à votre âge, que ce vice étoit plus redoutable que toutes les erreurs de la sensibilité, je le dis encore ; je nomme l’apathie un vice, parce qu’elle conduit à un mal positif ; en cela néanmoins, elle diffère peu d’une sensibilité mal gouvernée, et qui, d’après cette règle, mériteroit aussi le nom de vice ; mais les résultats du premier sont d’une conséquence plus générale. Je suis épuisé, ajouta Saint-Aubert d’une voix foible. Je vous ai fatiguée, mon Emilie ; un sujet aussi important pour votre consolation future demandoit une explication.

Emilie lui répéta combien ses avis lui étoient précieux ; elle lui promit de ne les oublier jamais et de s’efforcer d’en profiter. Saint-Aubert lui sourit avec autant d’affection que de tristesse. Je le répète, lui dit-il ; je ne voudrois pas vous rendre insensible quand j’en aurois le pouvoir, je voudrois seulement vous garantir des excès de la sensibilité, et vous apprendre à les éviter. Prenez garde, mon enfant, je vous en conjure, prenez garde à cette illusion qui fut fatale au repos de tant de personnes, ne mettez jamais de prétention à l’extrême susceptibilité ; si cette vanité vous séduit, votre bonheur est perdu pour toujours ; ne perdez jamais de vue que la force du courage est supérieure aux grâces du sentiment, ne confondez pas le courage avec l’apathie ; l’apathie ne peut pas connoître la vertu ; souvenez-vous qu’un acte de bienfaisance, un acte d’une utilité réelle, vaut mieux que toutes les abstractions ; le sentiment est un défaut plutôt qu’un ornement, quand il ne conduit pas à des actions essentiellement bonnes, les personnes qui se piquent en ce genre d’une sorte de supériorité ; elles oublient la vertu-pratique, elles fuient les malheureux ; et parce que le tableau de leurs souffrances est déchirant, elles ne vont point les adoucir. Combien est méprisable une humanité prétendue, qui se contente de plaindre et qui ne songe point à soulager !

Saint-Aubert, quelque temps après, parla de madame Chéron sa sœur. Il faut que je vous informe, ajouta-t-il, d’une circonstance intéressante pour vous. Nous avons eu, vous le savez, très-peu de rapports ensemble ; mais c’est la seule parente que vous ayez : j’ai cru convenable, comme vous le verrez dans mon testament, de vous confier à ses soins jusqu’à votre majorité ; elle n’est pas précisément la personne à qui j’aurois voulu remettre ma chère Emilie, mais je n’avois point d’alternative, et je la crois, dans le fond, une assez bonne femme ; je n’ai pas besoin, mon enfant, de vous recommander d’user de prudence pour vous concilier ses bonnes grâces ; vous le ferez sans doute en mémoire de celui qui tant de fois, l’a tenté pour vous.

Emilie protesta que tout ce qu’il lui recommandoit serait religieusement exécuté. Hélas ! ajouta-t-elle, suffoquée de sanglots, voilà bientôt tout ce qui me restera ; ce sera mon unique consolation, que d’accomplir entièrement tous vos désirs !

Saint-Aubert la regarda en silence, comme s’il eût voulu lui parler ; mais la force lui manqua, ses yeux s’appesantirent et se couvrirent de nuage : elle sentit ce regard au fond de son cœur. Mon cher père, cria-t-elle ; et bientôt se retenant, elle serra sa main davantage et se cacha le visage de son mouchoir. Ses larmes ne se voyoient plus ; mais Saint-Aubert entendit ses sanglots convulsifs, ses sens se ranimèrent. Oh ! mon enfant, lui dit-il foiblement, que mes consolations soient les vôtres ; je meurs en paix, je vais dans le sein d’un père, et ce père sera encore le vôtre lorsque moi je ne serai plus ; confiez-vous en lui, ma chère Emilie, il vous soutiendra dans ce moment ainsi qu’il me soutient moi-même.

Emilie ne pouvoit qu’écouter et pleurer ; mais le calme extrême de son père, la foi, l’espérance qu’il montroit, adoucissoient un peu son désespoir ; pourtant elle voyoit cette figure décomposée, ce caractère de mort qui commençoit à se répandre, ces yeux enfoncés et toujours fixés sur elle, ces paupières pesantes et toutes prêtes à se fermer : son cœur étoit déchiré et ne pouvoit s’exprimer.

Il voulut encore une fois lui donner sa bénédiction. Où êtes-vous, ma chère, lui dit-il en étendant vers elle ses deux mains. Emilie s’étoit tournée vers la fenêtre pour cacher les symptômes de son affliction ; elle comprit alors que la vue lui avoit manqué ; il lui donna sa bénédiction, qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba sur l’oreiller. Elle baisa son front, la sueur froide de la mort inondoit ses tempes ; et oubliant tout son courage, ses larmes les arrosèrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux ; c’étoit encore l’ame d’un père ; mais elle s’évanouit bientôt, et Saint-Aubert ne parla plus.

Son agonie dura jusqu’à trois heures, et s’éteignant graduellement, il expira sans secousse et sans violence.

Emilie fut arrachée de sa chambre par Voisin et par sa fille ; ils essayèrent de calmer sa douleur ; le vieillard pleuroit avec elle, mais les secours d’Agnès étoient plus importuns.

Sofia Kovalevskaïa - Une Nihiliste - chapitre IX

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IX

Les premières expériences de Véra à Saint-Pétersbourg ne lui apportèrent que désenchantement. Elle acquit bientôt la conviction qu’il n’est pas aussi facile qu’elle le pensait de se rendre utile, de travailler personnellement à la suppression du despotisme, de se solidariser avec ceux qui le combattent, car elle n’admettait pas qu’il soit possible de se rendre utile d’une autre manière.

Les conversations avec Wassiltzew qui roulaient d’ordinaire sur des sujets abstraits ne l’avaient en rien préparée à une vocation quelconque.

Grâce à lui, Véra avait lu beaucoup de livres révolutionnaires ; souvent il s’était appliqué à faire devant elle un tableau saisissant des misères humaines dont la cause était pour lui dans ce fait que la vie est fondée non sur la liberté et l’union, mais sur la concurrence et la tyrannie. Il lui parlait des martyrs de la liberté, des héros qui sacrifient leur bonheur, leur vie même au triomphe de la cause. Véra se passionna pour ces héros et plus d’une fois pleura sur leur sort ; mais jamais il n’avait été question entre eux de ce qu’elle devrait faire pour leur ressembler. Pendant les années de solitude qui suivirent l’arrestation de Wassiltzew, jamais sa pensée ne s’y était arrêtée, son but immédiat étant de rompre les derniers liens qui la retenaient dans sa famille ; et son ignorance était telle qu’elle se représentait les nihilistes comme une société secrète, organisée d’après un plan précis, avec un but clairement déterminé. Aussi espérait-elle que dès son arrivée à Saint-Pétersbourg — ce foyer de l’agitation nihiliste — elle serait enrôlée dans la grande armée souterraine et y occuperait un poste spécial, quelque modeste qu’il fût. Mais la voici à Saint-Pétersbourg, maîtresse de sa personne et de ses actes, et le but lui semble aussi éloigné qu’auparavant. Elle ne sait à qui s’adresser, où trouver des nihilistes. C’est pour Véra une amère désillusion d’apprendre que je n’en connais personnellement aucun, que je ne crois même pas à l’existence d’un grand parti nihiliste en Russie. Elle attendait mieux de moi.

Je lui conseillai de suivre des cours de sciences naturelles. L’École supérieure des femmes venait d’être fondée ; Véra se fit inscrire, mais son esprit et son cœur étaient ailleurs ; elle ne partageait pas la curiosité scientifique de ses compagnes, qui travaillaient avec ardeur pour obtenir un brevet d’aptitude et gagner leur vie comme maîtresses d’école, au lieu de rester à la charge de leurs parents. Ces jeunes filles ne se préoccupaient et ne parlaient que de leurs études, leurs professeurs, leurs succès ou leurs mécomptes, se permettant toutefois quelques distractions et ne restant point étrangères aux questions de toilette et de coquetterie féminine. Mais la grande cause de la liberté humaine les laissait indifférentes, ce qui ne répondait pas du tout à l’exaltation mélancolique de Véra. Aussi, tout en les aidant de sa bourse, les considérait-elle comme des enfants et fuyait leur société.

L’étude ne l’intéressait pas davantage. La science, disait-elle, on s’en occupera plus tard, lorsque le grand problème sera résolu. « Je ne comprends pas que sous l’impression de la misère humaine on trouve quelque plaisir à examiner au microscope l’œil d’une mouche »

M’étant rendu compte du dédain de Véra pour les sciences naturelles, je cherchai à la diriger vers l’économie politique, mais sans plus de succès : la lecture des traités théoriques la fatiguait, sans laisser la moindre empreinte sur son cerveau. Elle se disait d’avance que le problème qu’il s’agit de résoudre, à savoir le bonheur de l’humanité, ne le sera effectivement que lorsque les hommes, mettant tous leurs biens en commun, aboliront l’autorité et la propriété.

C’était pour elle un axiome n’admettant aucune réplique, ne demandant aucune preuve. Pourquoi dès lors poser ces questions de salaire, crédit, l’offre et la demande, etc. ? Elles ne servent qu’à détourner les hommes d’une étude plus sérieuse. De notre temps, nul n’a le droit de se demander : Quel doit être mon but personnel ?

Il s’agit de chercher d’abord par quelle voie on atteindra le but commun ! Pour les Russes, il n’y en a pas d’autre que la révolution politique et sociale !...

Voilà ce que me répétait Véra. Mais si mes conseils n’étaient pas toujours bien accueillis, notre amitié n’en était pas moins vive, et je subissais le charme étrange qui se dégageait de toute sa personne. Les traits de son visage étaient si purs, ses mouvements si gracieux et si harmonieux, il y avait tant de sincérité et de spontanéité dans sa manière d’être, que sa seule présence me causait une inexprimable satisfaction morale. Mais je ne pouvais m’empêcher de discuter avec elle, essayant de développer son intelligence et souffrant de la trouver si indifférente aux questions de science et de progrès.

De son côté, elle me témoignait une affection sincère, malgré mon enthousiasme pour l’étude des mathématiques. Il lui semblait qu’un mathématicien est un être bizarre s’obstinant à résoudre des rébus chiffrés, auquel on peut pardonner son inoffensive manie tout en la déplorant quelquefois. Nos rapports fréquents pouvaient donc donner lieu à certaines réserves de part et d’autre, sans que notre affection mutuelle en souffrît.

Le temps passait et Véra, qui n’avait encore rien fait pour atteindre son but, se désespérait de ne pouvoir trouver un moyen de se sacrifier à la cause. Sa santé s’altérait, ses joues devenaient pâles et l’expression de ses grands yeux pensifs se faisait de plus en plus sombre et mélancolique.

Je me souviens qu’une fois, par une riante matinée d’hiver, nous nous promenions sur la perspective Nevsky. Le ciel était bleu, le soleil prodiguait ses rayons, les glaces des magasins avaient des reflets d’argent. Il nous semblait que nous marchions sur un tapis lumineux qui nous renvoyait ses mille paillettes étincelantes. L’air était pur et vivifiant. Nous avancions avec peine malgré la largeur des trottoirs, car les promeneurs étaient nombreux ; hommes, femmes, enfants, le visage coloré par le froid, paraissaient tous éprouver la joie de vivre.

— « Et dire que parmi ces gens se trouvent peut-être ceux que je cherche ! » s’écria tout à coup Véra. » Chaque fois qu’il m’arrive de rencontrer une personne sympathique, je suis tentée de l’arrêter et de lui demander si elle n’en est pas ?

— « Eh bien ! que ma présence ne te gêne pas », lui répondis-je avec calme ; « tiens, regarde cet officier aux brillantes épaulettes, ou cet avocat élégant qui te dévisage avec son monocle ! Va donc les questionner : leur extérieur est plein de promesses. »

Véra ne répondit rien et soupira tristement.

Cependant, à la fin de l’hiver, un événement se produisit qui permit enfin à Véra de réaliser ses espérances.

Dès le commencement de janvier, le bruit avait couru de nombreuses arrestations dans différentes parties de la Russie, le gouvernement ayant découvert un important complot socialiste. Bientôt la nouvelle en fut officielle ; le rapport faisait savoir aux fidèles sujets que la justice avait surpris et incarcéré soixante-quinze criminels politiques, membres d’une société secrète.

Une période d’accalmie relative avait suivi la répression de l’insurrection polonaise, l’échec de Karakozow6 et l’exil de Tchervîchewsky7 en Sibérie. Ce n’est pas qu’il n’y eût de temps à autre des perquisitions et des arrestations suivies d’exil, mais aucun mouvement sérieux ne marqua cette époque. La série des attentats systématiques n’avait pas encore commencé et la propagande révolutionnaire, suivant la même marche qu’en Occident, prenait un autre caractère. Les droits politiques et l’abolition du régime autocratique passaient au second plan pour faire place aux réformes sociales qui, selon les idées de l’élite révolutionnaire, ne pourraient être acquises tant que le peuple resterait dans l’ignorance et dans la misère.

Il fallait donc de toute nécessité travailler pour le peuple, se rapprocher de lui, « se simplifier », selon l’expression de Tourguénieff dans le tableau qu’il nous donne de cette génération8.

Les soixante-quinze criminels arrêtés, qui étaient pour la plupart de bonne famille, appartenaient à cette catégorie de propagandistes pacifiques ne préconisant ni les bombes ni la dynamite.

On leur imputait comme crime de s’être mêlés au peuple : vêtus du costume des paysans, ils s’engageaient comme ouvriers dans les fabriques avec l’espoir secret de faire de la propagande parmi leurs camarades. Souvent ils se bornaient à distribuer leurs brochures dans les cabarets et sur les marchés. Mais, étrangers aux mœurs et aux habitudes populaires, ils s’y prenaient fort maladroitement et leurs tentatives avaient pour résultat de les faire livrer à la police par les fabricants et les cabaretiers, même par les paysans. Quelque inoffensifs qu’ils fussent, le gouvernement traita ces ennemis pacifiques avec la dernière rigueur pour mettre un terme à tout essai de propagande. L’ordre fut donné d’arrêter les suspects (et il suffisait pour l’être de porter le costume de paysan) ; puis on les renvoyait à Saint-Pétersbourg afin d’y passer en jugement. La plupart ne se connaissaient pas, et cependant on les traitait comme complices d’une même conspiration.

Cette fois encore on ne procéda pas autrement.

Le pouvoir voulait frapper les esprits par l’inflexibilité du jugement et par la dureté de la peine. L’affaire ne serait pas portée devant le jury, mais devant un tribunal spécial nommé à cette effet. Cependant, chaque accusé aurait le droit de se faire défendre et les portes seraient ouvertes au public. Évidemment on n’avait pas su comprendre en haut lieu que dans un immense pays tel que la Russie, manquant de voies de communication et privé de la liberté de la presse, les procès politiques constituent le moyen de propagande le plus sûr. Beaucoup de jeunes gens, impatients comme Véra de servir « la cause », n’en auraient pas trouvé le moyen pendant de longues années, si des procès politiques ne leur avaient appris de temps à autre où ils devaient chercher les « vrais » nihilistes.

Règle générale, les accusés de cette catégorie éveillent la plus vive sympathie dans les milieux les plus différents. Ne pouvant avoir de rapports directs avec eux, on entre en relations avec leurs parents et leurs amis ; c’est par ceux-ci que se nouent les rapports, que la confiance et l’amitié s’établissent entre les accusés et leurs admirateurs. Aussi n’est-il pas surprenant qu’après chaque procès politique se répète le fait rapporté par les anciennes légendes russes : dix combattants surgissent à la place laissée vacante par un de leurs frères...

Véra subit l’influence générale. Dès la première nouvelle du procès, chaque numéro de la Gazette officielle devint pour elle un sujet d’études. Elle savait par cœur les noms des détenus, ainsi que ceux de leurs avocats, et elle s’empressa de profiter de toutes les occasions qui s’offrirent de lier connaissance avec leurs familles.

C’est ainsi que s’ouvrit devant elle le large champ d’activité, auquel elle aspirait depuis si longtemps. Soixante-quinze familles plongées dans le désespoir et la misère avaient besoin de son aide. Elle allait enfin connaître ceux dont elle partageait les idées et les sentiments.

Il va sans dire que, toute à ses nouveaux amis, elle cessa d’assister aux cours et ne vint plus me voir qu’à de rares occasions, lorsqu’il s’agissait de secourir ceux qui lui étaient devenus si chers. C’était une collecte à faire, un enfant à placer, un avocat qu’elle désirait voir se charger de la défense d’un accusé. Véra n’épargnait ni sa peine ni celle de ses amis.

À la fin d’avril, l’instruction étant close, le tribunal commença ses séances.

Depuis six heures du matin, une foule immense stationnait aux portes du Palais de justice. Seules les personnes munies de billets avaient accès dans la salle, les autres attendaient à l’entrée pour avoir plus tôt les nouvelles.

À neuf heures et demie les portes s’ouvrirent et nous pénétrâmes dans l’immense salle, passant entre deux haies de gendarmes qui nous scrutaient du regard comme pour vérifier notre droit à des billets de faveur.

Un rapide coup d’œil suffisait pour indiquer que le public appartenait à deux catégories de personnes tout opposées ; les unes, mues par un sentiment de pure curiosité pour un spectacle rare, faisaient partie de la bonne société et étaient en position de se procurer facilement des billets. Il y avait des dames d’un certain âge, tout de noir habillées comme l’exige le bon ton, tenant à la main une lorgnette, évidemment pour ne rien perdre du drame qui allait se dérouler sous leurs yeux. N’avaient-elles pas sacrifié à ce besoin de distraction l’habitude de se lever à midi et surmonté le dégoût du contact de la foule ? Presque tous les hommes avaient l’air de hauts fonctionnaires : plusieurs portaient l’uniforme, d’autres étaient décorés.

Pendant quelques instants un grand silence d’attente régna de ce côté de la salle ; mais ce calme solennel ne dura pas longtemps. On se trouvait en pays de connaissance, on se saluait, les messieurs offraient poliment leurs places aux dames ; on causait ; les voix, chuchotantes d’abord, s’élevèrent graduellement et l’on se serait cru dans un salon, si le jour matinal, les murs nus et les bancs de bois n’avaient rappelé au sentiment de la réalité. Bien différents de ce groupe mondain se montraient les parents et les amis des accusés. Les visages amaigris et tristes, les toilettes négligées, les regards obstinément fixés sur la porte qui devait livrer passage aux inculpés, le silence accablant, tout chez eux indiquait l’angoisse de l’attente, l’appréhension du dénouement fatal.

À dix heures précises le cri habituel retentit : « Messieurs les juges ! » Douze sénateurs entrent dans la salle : ce sont des personnages considérables, ayant plus de décorations sur la poitrine que de cheveux sur la tête. Solennellement et sans se presser ils prennent place sur des fauteuils.

Puis une porte latérale s’ouvre. Escortés de gendarmes, les soixante-quinze accusés, parmi lesquels des jeunes filles, font leur entrée. Leur aspect est étrange : ils ont les traits douloureusement creusés, et pourtant ces visages sont juvéniles : le plus âgé n’a pas trente ans, le plus jeune en a à peine dix-huit. Leur toilette est soignée — ils semblent avoir revêtu leurs habits de fête ; quelques-unes des jeunes filles sont forts jolies. L’émotion colore leur teint et donne un éclat fiévreux à leurs yeux. Tous ont passé de longs mois, séparés du monde entier, et voici la première occasion de revoir leurs parents, leurs amis, de retrouver leurs proches dans cette foule bigarrée. Une joie presque enfantine, qu’ils ne peuvent cacher, les anime. Ils semblent oublier l’importance capitale de l’heure présente, le jugement terrible qui les attend et qui peut-être va les sevrer pour de longues années de toute joie, de toute espérance. Ils se regardent pleins d’attendrissement, presque de félicité. Malgré les efforts des gendarmes, beaucoup d’entre eux parviennent à serrer les mains qui se tendent, à répondre à de brûlantes questions. Les parents, les amis, incapables de maîtriser leur émotion, s’élancent vers la balustrade avec d’ardentes exclamations.

Aucun des témoins de cette scène ne l’oubliera jamais. Les grandes dames et les hauts fonctionnaires, les personnes même qui depuis longtemps semblent avoir perdu la faculté d’éprouver une émotion quelconque, tous ont subi l’entraînement général. Leur sympathie se porte vers les accusés. Plus tard, lorsque le temps aura passé là-dessus, ils rougiront peut-être en se rappelant leur conduite ; maintenant ils ont perdu tout empire sur eux-mêmes, et des femmes respectables saluent de leurs mouchoirs ces infâmes nihilistes.

Mais tout cela ne dure qu’une seconde ; bientôt les gendarmes parviennent à rétablir l’ordre et ramènent les inculpés à leurs places.



  • * *



Les débats sont dans leur plein. Le procureur vient de commencer son réquisitoire. Malgré la gravité de l’acte d’accusation, les inculpés prêtent peu d’attention à son éloquence. Ils cherchent du regard et par signes à interroger leurs camarades et à se communiquer leurs impressions. Toutes les souffrances vécues, toute l’atrocité du sort qui les attend ne peut les empêcher de se sentir heureux, comme s’ils venaient de remporter une victoire.

Le procureur — homme jeune encore — aspire à faire une rapide carrière et sa loquacité est étourdissante. Pendant plus de deux heures il peint le sombre tableau du mouvement révolutionnaire en Russie. Il classe les accusés en catégories et sous-catégories, avec la précision et la facilité que met un botaniste à étiqueter son herbier. Il relève des charges spéciales à l’encontre de chacune de ces catégories ; mais ses flèches les plus empoisonnées sont particulièrement dirigées contre cinq des accusés : deux femmes, dont l’une toute jeune, au visage allongé et pâle, aux yeux gris et rêveurs : c’est la fille d’un haut fonctionnaire ; ses camarades l’ont surnommée « la sainte ». L’autre, plus âgée, d’une nature robuste, appartient évidemment à une classe inférieure : son visage large et plat manque de finesse et décèle l’entêtement et le fanatisme. Parmi les hommes, il y a un ouvrier aux traits intelligents, un maître d’école au dernier degré de la phtisie et un étudiant en médecine nommé Pavlenkow, israélite de naissance. Ce dernier surtout excite au plus haut point l’indignation du procureur. Quand il parle de Pavlenkow, sa fureur ne connaît plus de bornes ; il lui prête les traits d’un Méphistophélès.

Les autres sont certainement fort dangereux, dit-il ; le devoir de la société est de s’en garantir et de les éloigner ; mais il y a des circonstances atténuantes qui plaident en leur faveur : si leurs théories sont fausses, ils ont au moins le mérite d’y croire sincèrement, tandis que pour Pavlenkow la propagande révolutionnaire n’est qu’un moyen de s’élever au-dessus de sa condition en entraînant les autres dans la boue. La nature lui a donné une intelligence hors ligne, et il s’est servi de ce don précieux pour se précipiter dans l’abîme, lui et ses camarades.

À l’exemple de ses confrères français, le procureur raconte la vie de Pavlenkow depuis sa plus tendre enfance. Il le représente comme un enfant pétri d’amour-propre, ayant grandi auprès de parents pauvres, dénués de principes, incapables par conséquent de développer chez leurs enfants la force morale nécessaire pour lutter contre des instincts vicieux. Un riche négociant juif, frappé de l’intelligence du jeune Samuel, le met à l’école ; l’enfant devient un excellent élève, mais la science est impuissante à éveiller en lui des sentiments élevés. Muni du diplôme de bachelier, il entre à l’école de médecine ; — c’était une chance inespérée pour un pauvre juif, dont les frères et sœurs courent nu-pieds dans les rues de sa ville natale. Mais Pavlenkow, au lieu de garder une reconnaissance éternelle envers Dieu et ses bienfaiteurs, continue à nourrir dans son cœur les sentiments pervers suscités par la misère et les humiliations qu’il a subies dès l’enfance. Ennemi de toute autorité, il emploie son intelligence, son énergie, toutes ses facultés à acquérir de l’influence sur ceux de ses camarades qui appartiennent à des familles respectables, dans l’espoir de les associer un jour à des machinations subversives. Le procureur termine en demandant aux juges d’appliquer à Pavlenkow la loi dans toute sa rigueur. « De pareils criminels ne doivent inspirer aucune pitié ! »

Pendant cette péroraison, je suivais attentivement le visage de l’accusé : très brun, il avait le type israélite fortement accentué. Son extérieur était à un certain point de vue plus intéressant que celui de ses compagnons ; plus âgé et paraissant plus expérimenté, il n’avait rien de naïf ni d’enfantin dans l’expression. Ses yeux frappaient par leur beauté et leur intelligence, mais un sourire amer et sarcastique tordait sa bouche ; les lèvres rouges et épaisses produisaient une impression désagréable par leur contraste avec le haut du visage. Des mouvements nerveux contractaient ses traits et agitaient ses mains.

Seul, il n’avait pas manifesté de joie à la vue de ses camarades et son regard n’avait cherché aucune figure amie parmi les assistants. Il suivait avec une attention intense le réquisitoire et prenait des notes : les paroles les plus blessantes n’avaient pu le faire départir de son calme apparent.

Une interruption d’une heure et demie suivit ce discours. On emmena les accusés ; les sénateurs, les avocats et le public se hâtèrent d’aller déjeuner.

À la rentrée, ce fut le tour des avocats. Ce n’est point chose facile de défendre une cause politique, quoique ce soit le meilleur moyen pour un ambitieux de se faire un nom ; mais il suffit à l’avocat de parler avec feu et conviction pour se voir classé parmi les suspects. Beaucoup se souviennent encore de discours éloquents suivis d’exil administratif. Cependant, il faut dire à l’honneur du barreau, qu’il s’y trouve toujours des hommes assez généreux pour se mettre au service des accusés politiques, sans aucun espoir de rémunération. Cette fois encore des avocats s’offrirent à assumer la responsabilité d’une cause ingrate ; ils ne firent aucun effort pour disculper leurs clients de participation au mouvement révolutionnaire et se contentèrent de chercher à leurs actes des mobiles nobles et désintéressés : ils se permirent même de développer les théories les plus hardies et d’employer des expressions admissibles seulement dans un procès politique.

Le président essaya maintes fois de les interrompre, ses efforts furent vains : à chaque reprise ils émettaient des opinions de plus en plus audacieuses.

La sympathie du public pour les accusés allait toujours croissant. Quelques-uns des assistants venus par curiosité entendaient avec étonnement des théories auxquelles ils ne s’étaient jamais arrêtés.

De même que Véra tenait pour certain que le socialisme seul peut résoudre tous les problèmes, de même ils avaient accepté de bonne foi l’opinion générale que les nihilistes sont des fous. Aussi n’est-il pas surprenant qu’éclairés sur les idées de ces terribles nihilistes, et ne voyant devant eux, au lieu des monstres qui hantaient leur imagination, que de pauvres jeunes gens ardents au dévouement et pleins d’abnégation, un nouvel horizon s’ouvrît devant eux. Le point de vue avait changé : du mépris et du sarcasme d’autrefois il ne restait qu’une grande bienveillance qui risquait fort de se transformer en enthousiasme.

Seuls les juges gardaient leur impassibilité habituelle. L’éloquence de la défense les touchait peu. Ils avaient reçu des instructions précises et il était facile de prévoir quel serait leur verdict. Par moments ils donnaient des signes manifestes de fatigue et d’impatience.

— Quand cela finira-t-il ? semblaient murmurer leurs lèvres décolorées. Mais le soir vient et le président lève la séance ; le lendemain matin les débats recommencent et continuent jusqu’à la nuit ; cela dure ainsi toute une semaine pendant laquelle l’intérêt du public croît chaque jour davantage.

Parmi les discours les plus poignants, il faut citer celui de Pavlenkow. Lui aussi avait un avocat, mais il voulait profiter de son droit à la parole. Au point de vue technique, sa défense n’eut rien de remarquable, mais ce qui lui donna une force et une signification particulières, ce fut sa grande simplicité.

« M. le procureur, dit-il en finissant, vous a raconté que j’étais un pauvre juif, misérable ; c’est la pure vérité ; mais c’est justement à cause de cela, c’est parce que je connais la misère, c’est parce que je sors des rangs d’une nationalité méprisée, que je sympathise profondément avec ceux qui souffrent et qui luttent.

« Quand j’ai vu l’impossibilité d’arriver à une solution par les voies ordinaires, je me suis décidé à employer les moyens extrêmes sans me demander si ces moyens étaient légaux ou non. M. le procureur vous demande d’appliquer à ma misère la loi dans toute sa rigueur ; ainsi soit-il ! Qu’on fasse de moi ce qu’on voudra ; j’appartiens à une race qui sait souffrir et je ne demande ni commisération ni pitié. »

Les débats terminés, les juges passèrent dans la salle des délibérations ; mais le public ne quitta point la place. Deux heures après, la séance fut reprise et le président commença d’une voix lente et solennelle la lecture de l’arrêt, qui dura une heure entière. La majorité des accusés furent condamnés à la déportation en Sibérie ou dans des provinces éloignées.

Les cinq principaux criminels furent condamnés aux travaux forcés pour une durée de cinq à vingt ans. Comme il fallait s’y attendre, Pavlenkow fut atteint par le maximum de la peine.

Dans les sphères gouvernementales, cet arrêt fut considéré comme fort indulgent. On s’attendait à une condamnation plus sévère.

Mais ce ne fut pas l’avis du public qui remplissait la salle. Ce verdict le frappa comme un coup de massue. Pendant toute une semaine il avait vécu de la vie des inculpés ; il avait appris à connaître personnellement chacun d’entre eux et à comprendre tous les incidents de leur passé ; aussi lui était-il difficile de rester indifférent à leur sort.

Un silence profond régnait dans la salle, silence interrompu par des sanglots désespérés.

Mes yeux se portèrent sur Véra. Pâle comme une morte, elle se tenait à la balustrade, les yeux démesurément ouverts, avec cette expression presque extatique qu’a parfois le visage des martyrs.

La foule s’écoula lentement et silencieusement.

Dehors c’était le printemps ; l’eau ruisselait dans les gouttières et courait joyeusement en petits ruisseaux le long des trottoirs. L’air était pur et frais. L’atrocité des émotions éprouvées ne semblait plus qu’un cauchemar et la réalité de tout ce qui s’était passé semblait impossible. L’image de douze vieillards caducs prononçant un verdict impitoyable et fauchant à la racine le bonheur et l’avenir de soixante-quinze jeunes vies, cette image se perdait dans le brouillard et laissait à chacun l’impression d’une amère ironie.

vendredi 22 juin 2018

Sonia Delaunay

Sonia Delaunay, née Sophie Stern, est une artiste peintre française d'origine ukrainienne.

Mariée à Robert Delaunay, le couple a fondé et animé le mouvement appelé "orphisme", une branche du cubisme.

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Autoportrait

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le Marché de Minho

Judith Gautier - La favorite de Mahomet

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Le prophète revenait victorieux d’une expédition contre les Mostalik ; on avait campé, le dernier soir, à peu de distance de Médine, et l’on s’était remis en marche avant le jour.

Au moment où le soleil glissa du bord du ciel ses premiers rayons sur la campagne, il fit étinceler la cotte de mailles et la lance d’un retardataire, qui pressait l’allure de son chameau en l’excitant de la voix. C’était un jeune guerrier, bien fait et de bonne mine sous le léger casque damasquiné ; mais il paraissait fort contrarié d’être resté en arrière : dans son profond sommeil, il n’a pas entendu le signal du départ, et vient de s’éveiller seul, dans le camp abandonné. Il fait tous ses efforts pour rattraper l’armée. Houp ! houp ! le chameau allonge le cou et jette en avant et en arrière ses jambes noueuses, qui semblent vouloir quitter son corps : mais, brusquement, le jeune homme tire sur la bride, arrête l’animal avec un cri de surprise.

Il vient d’apercevoir une femme, enveloppée dans ses voiles, assise sur une pierre, le coude sur le genou, le menton dans la main ; et, cette femme, il a bien cru la reconnaître.

Vivement il revient sur ses pas, s’approche d’elle, et elle lève la tête vers lui, laissant voir deux yeux humides entre des nuages de gaze.

— Nous sommes à Dieu et nous retournerons à lui ! s’écrie le jeune homme ; c’est Aïchah, l’épouse du prophète !

— Hélas ! mon voile est donc un cristal pour tes yeux, Safivân, fils de Moattal ? dit Aïchah. Comment se fait-il qu’au premier regard tu m’aies ainsi reconnue ?

Safivân se laissa glisser à bas de sa monture.

— Avant que le Koran ait défendu aux femmes de se laisser apercevoir par des étrangers, dit-il, plusieurs fois, tu le sais, j’avais pu te contempler.

— Mais, sous le rempart des mousselines, une femme ne peut être distinguée d’une autre.

— Crois-tu que sur d’autres épaules les plis du voile auraient autant de grâce ? dit Safivân d’une voix émue. Sais-tu des yeux qui, comme les tiens, mêlent le feu du soleil aux ombres de la nuit ?

Aïchah détourna vivement la tête, et le jeune homme, regrettant ce qu’il avait dit, baissa les yeux vers la terre.

Il reprit, après un silence troublant :

— Daigneras-tu m’apprendre pour quel motif cruel tu es ainsi abandonnée ?

— Je me confie à toi, dit Aïchah ; écoute mon étrange aventure. Tu le sais, quand l’apôtre de Dieu entreprend un voyage, il a coutume de choisir, par la voie du sort, une de ses femmes pour l’accompagner. Cette fois, le sort m’a favorisée, et je suis partie avec lui. Depuis que le Koran nous a imposé le devoir de nous soustraire aux regards des hommes, je voyage dans une litière fermée, portée par un chameau. Quand l’armée campe, on dépose à terre la litière, pour m’en faire sortir ; j’y rentre au moment du départ, et deux esclaves la soulèvent et la placent sans effort sur le chameau, mince et légère comme je le suis. Cette nuit, tandis que l’on pliait les bagages pour se mettre en route, je fis quelques pas rapidement pour me réchauffer, car je frissonnais de froid. En revenant, je m’aperçus qu’un collier en onyx de Zhafar, auquel je tiens extrêmement, était tombé de mon cou. Je retournai en arrière pour le chercher, et je perdis du temps à cette perquisition ; enfin, ayant retrouvé mon collier, je me hâtai de regagner le camp. Alors, je ne vis plus personne, l’armée s’étant mise en mouvement. Les serviteurs chargés du soin de mon chameau avaient placé la litière sur son dos, croyant que j’étais dedans, et avaient emmené l’animal. J’ai crié, j’ai appelé, nul n’a répondu, et, m’enveloppant dans mon voile, je me suis assise là, où tu m’as trouvée, espérant qu’on découvrira bientôt mon absence et qu’on viendra me chercher.

Safivân fit agenouiller son chameau :

— Monte, fille d’Abou-Bekr, dit-il, et daigne accepter pour guide le plus respectueux de tes esclaves.

— Peut-être vaut-il mieux que j’attende, dit Aïchah hésitante.

— Y songes-tu ? Quelque homme grossier pourrait te rencontrer et t’outrager.

Le jeune homme se détourna, tandis qu’Aïchah se mettait en selle ; puis il prit l’animal par la bride et le guida par le chemin le plus doux, en silence, sans lever les yeux vers l’épouse du prophète.

Ils ne purent rejoindre l’armée qu’à la halte du matin, et la surprise fut grande de tous ceux qui virent s’avancer le beau guerrier, conduisant la monture d’une femme voilée ; quelques-uns reconnurent Aïchah, et, quand ils étaient passés, derrière la poussière soulevée par les pieds du chameau, des chuchotements bourdonnaient ; on faisait des conjectures : comment étaient-ils tous deux restés en arrière ? comment revenaient-ils ensemble ? Cela n’était pas clair, ou plutôt cela l’était trop ; mais Aïchah et son guide traversaient les rangs des soldats et des tentes, sans entendre cette sourde rumeur, sans voir l’ironie sournoise des regards qui les suivaient.

De retour à Médine, Safivân garda de cette aventure une tristesse rêveuse ; la jeune femme l’oublia, et ni l’un ni l’autre ne soupçonnèrent l’orage qui s’amassait autour d’eux.

Un mois plus tard, Aïchah était dans le harem, recevant une amie qui venait la visiter. Toutes deux, à demi couchées sur des coussins, grignotaient des friandises, que leur servait l’esclave préférée : Bouraïra. Mais la visiteuse était préoccupée ; à chaque moment ses longs sourcils noirs se fronçaient, et des éclats de colère passaient dans ses yeux. Tout à coup, elle repoussa le sorbet qu’on lui offrait, s’écriant :

— Périsse Mistah !

— Que t’arrive-t-il ? dit Aïchah en riant, pourquoi cette malédiction ? comment peux-tu souhaiter du mal à un guerrier qui a vaillamment combattu à Bedr, pour la cause de Dieu ?

— Dans quelle retraite vis-tu donc, fille d’Abou-Bekr ? est-il possible que tu ne saches rien des calomnies que Mistah a répandues sur toi, et qui sont le sujet de toutes les conversations !

— Que veux-tu dire ? s’écria Aïchah en se levant, pâle et tremblante, quelles calomnies peut-on répandre contre moi ?

— On dit que tu as trahi ton époux, et que ton complice est Safivân, fils de Moattal ; les plus acharnés à t’accuser sont Hamna, la fille de Djateh, Hassan, Abdallah, et plusieurs autres de la trihu de Khazradi.

À ce moment, Oumm-Rouman, la mère d’Aïchah, entra dans la salle.

— Dieu vous pardonne ! s’écrie la jeune femme, en courant à elle, tout éplorée. Quoi ! l’on déchire ma réputation et vous ne m’avertissez pas !

— Calme-toi, ma fille, dit Oumm-Rouman, il est bien rare qu’une femme jeune et belle comme toi, la préférée de son époux, et qui a plusieurs rivales, échappe aux traits de la médisance.

— Par malheur, dit la visiteuse, tout le monde sait, qu’avant le mariage d’Aïchah, Safivân était amoureux d’elle, et qu’il faillit mourir de douleur, lorsqu’elle fut perdue pour lui.

— Le Prophète est-il instruit de cette horrible accusation ? demanda Aïchah.

— On ne sait, il n’en parle pas ; peut-être l’ignore-t-il, dit Oumm-Rouman.

— Oh ! si, si, il sait ! s’écria la jeune femme en se tordant les mains ; c’est pour cela que, depuis quelque temps, il me montre tant de froideur. J’ai cru qu’une autre de ses femmes détournait de moi l’amour du maître, et je demandais à Dieu la résignation ; mais maintenant je vois clair : il me croit coupable, il songe à me répudier !

Un bruit de pas rapides se fit entendre, et Abou-Bekr se précipita dans le harem, si brusquement que la visiteuse n’eut pas le temps de se voiler. Il était hors d’haleine, avec le visage bouleversé,

— Ah ! ma fille ! un scandale affreux à la mosquée ! dit-il d’une voix entrecoupée ; tu es perdue !

Les trois femmes, épouvantées, l’interrogeaient.

Alors il raconta comment le Prophète, mortifié des bruits calomnieux qui frappaient sans cesse ses oreilles, était monté en chaire et avait dit :

— Musulmans, on tient des propos qui me blessent. Comment se permet-on d’attaquer une personne de ma maison, dont la conduite a toujours été irréprochable, et un homme dont je n’ai jamais eu qu’à me louer ?

Aussitôt plusieurs chefs s’étaient levés, parmi l’assistance, les uns pour prendre la défense d’Aïchah, les autres pour l’accuser ; ils avaient échangé des paroles violentes, s’étaient porté des défis, en étaient venus aux coups. À grand’peine, l’apôtre de Dieu, descendant de la chaire, avait apaisé le tumulte, et, déclarant qu’il voulait mettre un terme à cette affaire par une décision définitive, il avait appelé Aly, son cousin, et se dirigeait avec lui vers la demeure d’Aïchah, pour la juger.

— J’ai pris un chemin plus court, ajouta Abou-Bekr accablé, et en toute hâte je suis venu t’avertir ; mais je ne les précède que de quelques minutes et je ne peux détourner le coup qui te menace.

— Même condamné, l’innocent ne doit pas courber le front, dit fièrement l’épouse du Prophète.

Déjà le maître avait franchi le seuil du logis. Aly écarta un rideau et appela la jeune suivante, Bouraïra, pour l’interroger.

— Hélas ! ils vont la torturer ! s’écria Aïchah, en voyant qu’Aly était armé d’un fouet.

Bientôt, en effet, on entendit les cris affreux de la malheureuse esclave.

On voulait savoir d’elle si Safivân n’avait pas eu quelque relation antérieure d’intimité avec Aïchah. Elle déclara que jamais sa maîtresse n’avait manqué à ses devoirs, et malgré les coups dont Aly l’accablait, pour lui arracher des aveux, elle persista dans son témoignage.

Alors Mahomet entra dans le harem. Il était très pâle, et un léger tremblement agitait ses lèvres.

L’accusée s’était jetée sur le divan et pleurait, appuyée à l’épaule de son amie. Il vint s’asseoir auprès d’elle et prononça la formule :

— Louange à Dieu, le maître de l’univers, le clément, le miséricordieux ! Il dit ensuite : Tu sais, Aïchah, les bruits qui courent contre toi ? Si tu as commis une faute, avoue-le avec un cœur repentant ; Dieu est indulgent et pardonne au repentir.

Aïchah fit un violent effort pour arrêter ses sanglots.

— Je n’ai rien fait dont je puisse me repentir, dit-elle ; si je m’accusais, je mentirais à ma conscience. D’autre part, j’aurais beau nier l’imputation dont on me charge, on ne me croira pas. Dans cette position, je ferai comme…

Elle s’arrêta ; le nom de Jacob qu’elle cherchait lui échappait, tant elle était troublée.

— Je dirai comme le père de Joseph, reprit-elle. Patience, et que Dieu me soit en aide !

À ce moment, le Prophète fut saisi d’une de ces défaillances qui précédaient souvent ses révélations. Il devint livide et perdit connaissance. On l’enveloppa dans un manteau, Aïchah lui mit un coussin sous la tête, et tous gardèrent le silence. La jeune femme n’éprouvait aucune alarme, tandis qu’il était ainsi en communication avec le messager céleste ; mais son père et sa mère, quelles transes affreuses les glaçaient ! On eût dit qu’ils allaient mourir de la crainte que le ciel ne confirmât l’accusation portée contre leur fille.

Après quelques instants, Mahomet revint à lui ; il essuya son front, couvert de sueur, quoique l’on fût en hiver, et regarda Aïchah en souriant.

— Réjouis-toi, lui dit-il, ton innocence m’a été révélée d’en haut.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle ; il a daigné prendre la défense d’une faible et indigne créature comme moi.

Le Prophète sortit aussitôt de la maison et récita aux musulmans les versets du Koran qu’il venait de recevoir du ciel.

On trouve les versets dont il s’agit au vingt-quatrième chapitre du Koran. Ils commencent ainsi :

« Ceux qui accuseront d’adultère une femme vertueuse, sans pouvoir produire quatre témoins, seront punis de quatre-vingts coups de fouet ; au surplus, vous n’admettrez plus jamais leur témoignage en quoi que ce soit, car ils sont pervers. »

Cet oracle fit cesser les propos. Les accusateurs confondus devinrent l’objet de la réprobation générale, après avoir subi la punition. Aucune médisance ne vint plus ternir la réputation d’Aïchah, et le Prophète éprouva jusqu’à la mort la plus vive tendresse pour son épouse préférée.

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