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vendredi 5 octobre 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre XIII

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Parmi les nombreuses pièces de la villa, une seule se distinguait particulièrement, parce que sa porte restait toujours fermée et que pas la moindre musique, pas le moindre rire ne s’en échappaient jamais. Dans la maison, chacun avait le sentiment qu’il se déroulait quelque chose derrière cette porte et, sans aucune idée de ce que cela pouvait être, chacun en subissait l’influence sur ses propres pensées, du seul fait de savoir que s’il passait devant cette porte, il la verrait fermée et que s’il faisait du bruit, il dérangerait Mr. Ambrose. Pour cette raison, certains actes devenaient méritoires et d’autres répréhensibles ; l’existence, de la sorte, était plus harmonieuse, moins désordonnée que si Mr. Ambrose avait abandonné son travail sur Pindare et adopté un genre de vie nomade, circulant dans toutes les pièces.

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jeudi 20 septembre 2018

George Sand - Indiana - deuxième partie - XV

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XV.

 

Malgré ces dissensions continuelles, madame Delmare se livrait à l’espoir d’un riant avenir avec la confiance de son âge. C’était son premier bonheur ; et son ardente imagination, son cœur jeune et riche savaient le parer de tout ce qui lui manquait. Elle était ingénieuse à se créer des jouissances vives et pures, à se restituer le complément des faveurs précaires de sa destinée. Raymon l’aimait. En effet, il ne mentait pas lorsqu’il lui disait qu’elle était le seul amour de sa vie ; il n’avait jamais aimé si purement ni si longtemps. Près d’elle il oubliait tout ce qui n’était pas elle ; le monde et la politique s’effaçaient de son souvenir ; il se plaisait à cette vie intérieure, à ces habitudes de famille qu’elle lui créait. Il admirait la patience et la force de cette femme ; il s’étonnait du contraste de son esprit avec son caractère ; il s’étonnait surtout qu’après tant de solennité dans leur premier pacte, elle se montrât si peu exigeante, heureuse de si furtifs et de si rares bonheurs, confiante avec tant d’abandon et d’aveuglement. C’est que l’amour était dans son cœur une passion neuve et généreuse ; c’est que mille sentiments délicats et nobles s’y rattachaient et lui donnaient une force que Raymon ne pouvait pas comprendre.

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vendredi 14 septembre 2018

George Sand - Indiana - deuxième partie - XIV

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XIV.

 

Lorsque les limiers furent lancés, Raymon s’étonna de ce qui semblait se passer dans l’âme d’Indiana. Ses yeux et ses joues s’animèrent ; le gonflement de ses narines trahit je ne sais quel sentiment de terreur ou de plaisir, et tout à coup, quittant son côté et pressant avec ardeur les flancs de son cheval, elle s’élança sur les traces de Ralph. Raymon ignorait que la chasse était la seule passion que Ralph et Indiana eussent en commun. Il ne se doutait pas non plus que, dans cette femme si frêle et en apparence si timide, résidât un courage plus que masculin, cette sorte d’intrépidité délirante qui se manifeste parfois comme une crise nerveuse chez les êtres les plus faibles. Les femmes ont rarement le courage physique qui consiste à lutter d’inertie contre la douleur ou le danger ; mais elles ont souvent le courage moral qui s’exalte avec le péril ou la souffrance. Les fibres délicates d’Indiana appelaient surtout les bruits, le mouvement rapide et l’émotion de la chasse, cette image abrégée de la guerre avec ses fatigues, ses ruses, ses calculs, ses combats et ses chances. Sa vie morne et rongée d’ennuis avait besoin de ces excitations ; alors elle semblait se réveiller d’une léthargie et dépenser en un jour toute l’énergie inutile qu’elle avait, depuis un an, laissée fermenter dans son sang.

Raymon fut effrayé de la voir courir ainsi, se livrant sans peur à la fougue de ce cheval qu’elle connaissait à peine, le lancer hardiment dans le taillis, éviter avec une adresse étonnante les branches dont la vigueur élastique fouettait son visage, franchir les fossés sans hésitation, se hasarder avec confiance dans les terrains glaiseux et mouvants, ne s’inquiétant pas de briser ses membres fluets, mais jalouse d’arriver la première sur la piste fumante du sanglier. Tant de résolution l’effraya et faillit le dégoûter de madame Delmare. Les hommes, et les amants surtout, ont la fatuité innocente de vouloir protéger la faiblesse plutôt que d’admirer le courage chez les femmes. L’avouerai-je ? Raymon se sentit épouvanté de tout ce qu’un esprit si intrépide promettait de hardiesse et de ténacité en amour. Ce n’était pas dans le cœur résigné de la pauvre Noun, qui aimait mieux se noyer que de lutter contre son malheur.

« Qu’il y ait autant de fougue et d’emportement dans sa tendresse qu’il y en a dans ses goûts, pensa-t-il ; que sa volonté s’attache à moi, âpre et palpitante, comme son caprice aux flancs de ce sanglier, et pour elle la société n’aura point d’entraves, les lois pas de force ; il faudra que ma destinée succombe, et que je sacrifie mon avenir à son présent. »

Des cris d’épouvante et de détresse, parmi lesquels on pouvait distinguer la voix de madame Delmare, arrachèrent Raymon à ces réflexions. Il poussa son cheval avec inquiétude, et fut rejoint aussitôt par Ralph, qui lui demanda s’il avait entendu ces cris d’alarme.

Aussitôt des piqueurs effarés arrivèrent à eux en criant confusément que le sanglier avait fait tête et renversé madame Delmare. D’autres chasseurs, plus épouvantés encore, arrivèrent en appelant sir Ralph, dont les secours étaient nécessaires à la personne blessée.

« C’est inutile, dit un dernier arrivant. Il n’y a plus d’espérance, vos soins viendraient trop tard. »

Dans cet instant d’effroi, les yeux de Raymon rencontrèrent le visage pâle et morne de M. Brown. Il ne criait pas, il n’écumait point, il ne se tordait pas les mains ; seulement il prit son couteau de chasse, et, avec un sang-froid vraiment britannique, il s’apprêtait à se couper la gorge, lorsque Raymon lui arracha son arme et l’entraîna vers le lieu d’où partaient les cris.

Ralph parut sortir d’un rêve en voyant madame Delmare s’élancer vers lui et l’aider à voler au secours du colonel, qui était étendu par terre et semblait privé de vie. Il s’empressa de le saigner ; car il se fut bientôt assuré qu’il n’était point mort ; mais il avait la cuisse cassée, et on le transporta au château.

Quant à madame Delmare, c’était par erreur qu’on l’avait nommée à la place de son mari dans le désordre de l’événement, ou plutôt Ralph et Raymon avaient cru entendre le nom qui les intéressait le plus.

Indiana n’avait éprouvé aucun accident, mais son effroi et sa consternation lui ôtaient presque la force de marcher. Raymon la soutint dans ses bras, et se réconcilia avec son cœur de femme en la voyant si profondément affectée du malheur de ce mari à qui elle avait beaucoup à pardonner avant de le plaindre.

Sir Ralph avait déjà repris son calme accoutumé ; seulement, une râleur extraordinaire révélait la forte commotion qu’il avait éprouvée ; il avait failli perdre une des deux seules personnes qu’il aimât.

Raymon, qui, dans cet instant de trouble et de délire, avait seul conservé assez de raison pour comprendre ce qu’il voyait, avait pu juger quelle était l’affection de Ralph pour sa cousine, et combien peu elle était balancée par celle qu’il éprouvait pour le colonel. Cette remarque, qui démentait positivement l’opinion d’Indiana, n’échappa point à la mémoire de Raymon comme à celle des autres témoins de cette scène.

Pourtant Raymon ne parla jamais à madame Delmare de la tentative de suicide dont il avait été témoin. Il y eut dans cette discrétion désobligeante quelque chose d’égoïste et de haineux que vous pardonnerez peut-être au sentiment de jalousie amoureuse qui l’inspira.

Ce fut avec beaucoup de peine qu’on transporta le colonel au Lagny au bout de six semaines ; mais plus de six mois s’écoulèrent ensuite sans qu’il pût marcher ; car à la rupture à peine ressoudée du fémur vint se joindre un rhumatisme aigu dans la partie malade, qui le condamna à d’atroces douleurs et à une immobilité complète. Sa femme lui prodigua les soins les plus doux ; elle ne quitta pas son chevet, et supporta sans se plaindre son humeur âcre et chagrine, ses colères de soldat et ses injustices de malade.

Malgré les ennuis d’une si triste existence, sa santé refleurit fraîche et brillante, et le bonheur vint habiter son cœur. Raymon l’aimait, il l’aimait réellement. Il venait tous les jours ; il ne se rebutait d’aucune difficulté pour la voir, il supportait les infirmités du mari, la froideur du cousin, la contrainte des entrevues. Un regard de lui mettait de la joie pour tout un jour dans le cœur d’Indiana. Elle ne songeait plus à se plaindre de la vie ; son âme était remplie, sa jeunesse était occupée, sa force morale avait un aliment.

Insensiblement le colonel prit de l’amitié pour Raymon. Il eut la simplicité de croire que cette assiduité était une preuve de l’intérêt que son voisin prenait à sa santé. Madame de Ramière vint aussi quelquefois sanctionner cette liaison par sa présence, et Indiana s’attacha à la mère de Raymon avec enthousiasme et passion. Enfin l’amant de la femme devint l’ami du mari.

Dans ce rapprochement continuel, Raymon et Ralph arrivèrent forcément à une sorte d’intimité ; ils s’appelaient « mon cher ami ». Ils se donnaient la main soir et matin. Avaient-ils un léger service à se demander réciproquement, leur phrase accoutumée était celle-ci :

« Je compte assez sur votre bonne amitié, » etc.

Enfin, lorsqu’ils parlaient l’un de l’autre, ils disaient :

« C’est mon ami. »

Et, quoique ce fussent deux hommes aussi francs qu’il soit possible de l’être dans le monde, ils ne s’aimaient pas du tout. Ils différaient essentiellement d’avis sur tout ; aucune sympathie ne leur était commune ; et si tous deux aimaient madame Delmare, c’était d’une manière si différente, que ce sentiment les divisait au lieu de les rapprocher. Ils goûtaient un singulier plaisir à se contredire, et à troubler autant que possible l’humeur l’un de l’autre par des reproches qui, pour être lancés comme des généralités dans la conversation, n’en avaient pas moins d’aigreur et d’amertume.

Leurs principales contestations et les plus fréquentes commençaient par la politique et finissaient par la morale. C’était le soir, lorsqu’ils se réunissaient autour du fauteuil de M. Delmare, que la dispute s’élevait sur le plus mince prétexte. On gardait toujours les égards apparents que la philosophie imposait à l’un, que l’usage du monde inspirait à l’autre ; mais on se disait pourtant, sous le voile de l’allusion, des choses dures qui amusaient le colonel ; car il était de nature guerrière et querelleuse, et, à défaut de batailles, il aimait les disputes.

Moi, je crois que l’opinion politique d’un homme, c’est l’homme tout entier. Dites-moi votre cœur et votre tête, et je vous dirai vos opinions politiques. Dans quelque rang ou quelque parti que le hasard nous ait fait naître, notre caractère l’emporte tôt ou tard sur les préjugés ou les croyances de l’éducation. Vous me trouverez peut-être absolu ; mais comment pourrais-je me décider à augurer bien d’un esprit qui s’attache à de certains systèmes que la générosité repousse ? Montrez-moi un homme qui soutienne l’utilité de la peine de mort, et, quelque consciencieux et éclairé qu’il soit, je vous défie d’établir jamais aucune sympathie entre lui et moi. Si cet homme veut m’enseigner des vérités que j’ignore, il n’y réussira point ; car il ne dépendra pas de moi de lui accorder ma confiance.

Ralph et Raymon différaient sur tous les points, et pourtant ils n’avaient pas, avant de se connaître, d’opinions exclusivement arrêtées. Mais, du moment qu’ils furent aux prises, chacun saisissant le contre-pied de ce qu’avançait l’autre, ils se firent chacun une conviction complète, inébranlable. Raymon fut en toute occasion le champion de la société existante, Ralph en attaqua l’édifice sur tous les points.

Cela était simple : Raymon était heureux et parfaitement traité, Ralph n’avait connu de la vie que ses maux et ses dégoûts ; l’un trouvait tout fort bien, l’autre était mécontent de tout. Les hommes et les choses avaient maltraité Ralph et comblé Raymon ; et, comme deux enfants, Ralph et Raymon rapportaient tout à eux-mêmes, s’établissant juges en dernier ressort des grandes questions de l’ordre social, eux qui n’étaient compétents ni l’un ni l’autre.

Ralph allait donc toujours soutenant son rêve de république d’où il voulait exclure tous les abus, tous les préjugés, toutes les injustices ; projet fondé tout entier sur l’espoir d’une nouvelle race d’hommes. Raymon soutenait sa doctrine de monarchie héréditaire, aimant mieux, disait-il, supporter les abus, les préjugés et les injustices, que de voir relever les échafauds et couler le sang innocent.

Le colonel était presque toujours du parti de Ralph en commençant la discussion. Il haïssait les Bourbons et mettait dans ses opinions toute l’animosité de ses sentiments. Mais bientôt Raymon le rattachait avec adresse à son parti en lui prouvant que la monarchie était, comme principe, bien plus près de l’Empire que de la République. Ralph avait si peu le talent de la persuasion, il était si candide, si maladroit, le pauvre baronnet ! sa franchise était si raboteuse, sa logique si aride, ses principes si absolus ! Il ne ménageait personne, il n’adoucissait aucune vérité.

« Parbleu, disait-il au colonel lorsque celui-ci maudissait l’intervention de l’Angleterre, que vous a donc fait, à vous, homme de bon sens et de raisonnement, je suppose, toute une nation qui a combattu loyalement contre vous ?

— Loyalement ! répétait Delmare en serrant les dents et en brandissant sa béquille.

— Laissons les questions de cabinet se résoudre de puissance à puissance, reprenait sir Ralph, puisque nous avons adopté un mode de gouvernement qui nous interdit de discuter nous-mêmes nos intérêts. Si une nation est responsable des fautes de sa législature, laquelle trouverez-vous plus coupable que la vôtre ?

— Aussi, Monsieur, s’écriait le colonel, honte à la France, qui a abandonné Napoléon, et qui a subi un roi proclamé par les baïonnettes étrangères.

— Moi, je ne dis pas honte à la France, reprenait Ralph, je dis malheur à elle ! Je la plains de s’être trouvée si faible et si malade, le jour où elle fut purgée de son tyran, qu’elle fut obligée d’accepter votre lambeau de Charte constitutionnelle ; haillon de liberté que vous commencez à respecter, aujourd’hui qu’il faudrait le jeter et reconquérir votre liberté tout entière… »

Alors Raymon relevait le gant que lui jetait sir Ralph. Chevalier de la Charte, il voulait être aussi celui de la liberté, et il prouvait merveilleusement à Ralph que l’une était l’expression de l’autre ; que, s’il brisait la Charte, il renversait lui-même son idole. En vain le baronnet se débattait dans les arguments vicieux dont l’enlaçait M. de Ramière ; celui-ci démontrait admirablement qu’un système plus large de franchises menait infailliblement aux excès de 93, et que la nation n’était pas encore mure pour la liberté, qui n’était pas la licence. Et lorsque sir Ralph prétendait qu’il était absurde de vouloir emprisonner une constitution dans un nombre donné d’articles, que ce qui suffisait d’abord devenait insuffisant plus tard, s’appuyant de l’exemple du convalescent dont les besoins augmentent chaque jour, à tous ces lieux communs que ressassait lourdement M. Brown, Raymon répondait que la Charte n’était pas un cercle inflexible, qu’il s’étendrait avec les besoins de la France, lui donnant une élasticité qui, disait-il, se prêterait plus tard aux exigences nationales, mais qui ne se prêtait réellement qu’à celles de la couronne.

Pour Delmare, il n’avait pas fait un pas depuis 1815. C’était un stationnaire aussi encroûté, aussi opiniâtre que les émigrés de Coblentz, éternelles victimes de son ironie haineuse. Vieil enfant, il n’avait rien compris dans le grand drame de la chute de Napoléon. Il n’avait vu qu’une chance de la guerre là où la puissance de l’opinion avait triomphé. Il parlait toujours de trahison et de patrie vendue, comme si une nation entière pouvait trahir un seul homme, comme si la France se fût laissée vendre par quelques généraux. Il accusait les Bourbons de tyrannie et regrettait les beaux jours de l’empire, où les bras manquaient à la terre et le pain aux familles. Il déclamait contre la police de Franchet, et vantait celle de Fouché. Cet homme était toujours au lendemain de Waterloo.

C’était vraiment chose curieuse que d’entendre les niaiseries sentimentales de Delmare et de M. de Ramière, tous les deux philanthropes rêveurs, l’un sous l’épée de Napoléon, l’autre sous le sceptre de saint Louis ; M. Delmare, planté au pied des Pyramides ; Raymon, assis sous le monarchique ombrage du chêne de Vincennes. Leurs utopies, qui se heurtaient d’abord, finissaient par se comprendre : Raymon engluait le colonel avec ses phrases chevaleresques ; pour une concession, il en exigeait dix et il l’habituait insensiblement à voir vingt-cinq ans de victoires monter en spirale sous les plis du drapeau blanc. Si Ralph n’avait pas jeté sans cesse sa brusquerie et sa rudesse dans la rhétorique fleurie de M. de Ramière, celui-ci eût infailliblement conquis Delmare au trône de 1815 ; mais Ralph froissait son amour-propre, et la maladroite franchise qu’il mettait à ébranler son opinion ne faisait que l’ancrer dans ses convictions impériales. Alors tous les efforts de M. de Ramière étaient perdus ; Ralph marchait lourdement sur les fleurs de son éloquence, et le colonel revenait avec acharnement à ses trois couleurs. Il jurait d’en secouer un beau jour la poussière, il crachait sur les lis, il ramenait le duc de Reichstadt sur le trône de ses pères ; il recommençait la conquête du monde, et finissait toujours par se plaindre de la honte qui pesait sur la France, des rhumatismes qui le clouaient sur son fauteuil, et de l’ingratitude des Bourbons pour les vieilles moustaches qu’avait brûlées le soleil du désert, et qui s’étaient hérissées des glaçons de la Moscowa.

« Mon pauvre ami ! disait Ralph, soyez donc juste : vous trouvez mauvais que la restauration n’ait pas payé les services rendus à l’empire et qu’elle salarie ses émigrés. Dites-moi, si Napoléon pouvait revivre demain dans toute sa puissance, trouveriez-vous bon qu’il vous repoussât de sa faveur et qu’il en fit jouir les partisans de la légitimité ? Chacun pour soi et pour les siens ; ce sont là des discussions d’affaires, des débats d’intérêt personnel, qui intéressent fort peu la France, aujourd’hui que vous êtes presque aussi invalide que les voltigeurs de l’émigration, et que tous, goutteux, mariés ou boudeurs, vous lui êtes également inutiles. Cependant, il faut qu’elle vous nourrisse tous, et c’est à qui de vous se plaindra d’elle. Quand viendra le jour de la république, elle s’affranchira de toutes vos exigences, et ce sera justice. »

Ces choses communes, mais évidentes, offensaient le colonel comme autant d’injures personnelles, et Ralph, qui, avec tout son bon sens, ne comprenait pas que la petitesse d’esprit d’un homme qu’il estimait pût aller aussi loin, s’habituait à le choquer sans ménagement.

Avant l’arrivée de Raymon, entre ces deux hommes il y avait une convention tacite d’éviter tout sujet de contestation délicate, où des intérêts irritables eussent pu se froisser mutuellement. Mais Raymon apporta dans leur solitude toutes les subtilités de langage, toutes les petitesses perfides de la civilisation. Il leur apprit qu’on peut tout se dire, tout se reprocher, et se retrancher toujours derrière le prétexte de la discussion. Il introduisit chez eux l’usage de disputer, alors toléré dans les salons, parce que les passions haineuses des Cent-Jours avaient fini par s’amortir et se fondre en nuances diverses. Mais le colonel avait conservé toute la verdeur des siennes, et Ralph tomba dans une grande erreur en pensant qu’il pourrait entendre le langage de la raison. M. Delmare s’aigrit de jour en jour contre lui, et se rapprocha de Raymon, qui, sans faire de concessions trop larges, savait prendre des formes gracieuses pour ménager son amour-propre.

C’est une grande imprudence d’introduire la politique comme passe-temps dans l’intérieur des familles. S’il en existe encore aujourd’hui de paisibles et d’heureuses, je leur conseille de ne s’abonner à aucun journal, de ne pas lire le plus petit article du budget, de se retrancher au fond de leurs terres comme dans une oasis, et de tracer une ligne infranchissable entre elles et le reste de la société ; car si elles laissent le bruit de nos contestations arriver jusqu’à elles, c’en est fait de leur union et de leur repos. On n’imagine pas ce que les divisions d’opinions apportent d’aigreur et de fiel entre les proches ; ce n’est la plupart du temps qu’une occasion de se reprocher les défauts du caractère, les travers de l’esprit et les vices du cœur.

On n’eût pas osé se traiter de fourbe, d’imbécile, d’ambitieux et de poltron. On enferme les mêmes idées sous le nom de jésuite, de royaliste, de révolutionnaire et de juste-milieu. Ce sont d’autres mots, mais ce sont les mêmes injures, d’autant plus poignantes qu’on s’est permis réciproquement de se poursuivre et de s’attaquer sans relâche, sans indulgence, sans retenue. Alors plus de tolérance pour les fautes mutuelles, plus d’esprit de charité, plus de réserve généreuse et délicate ; on ne se passe plus rien, on rapporte tout à un sentiment politique, et sous ce masque, on exhale sa haine et sa vengeance. Heureux habitants des campagnes, s’il est encore des campagnes en France, fuyez, fuyez la politique, et lisez Peau d’âne en famille ! Mais telle est la contagion, qu’il n’est plus de retraite assez obscure, de solitude assez profonde pour cacher et protéger l’homme qui veut soustraire son cœur débonnaire aux orages de nos discordes civiles.

Le petit château de la Brie s’était en vain défendu quelques années contre cet envahissement funeste ; il perdit enfin son insouciance, sa vie intérieure et active, ses longues soirées de silence et de méditation. Des disputes bruyantes réveillèrent ses échos endormis, des paroles d’amertume et de menace effrayèrent les chérubins fanés qui souriaient depuis cent ans dans la poussière des lambris. Les émotions de la vie actuelle pénétrèrent dans cette vieille demeure, et toutes ces recherches surannées, tous ces débris d’une époque de plaisir et de légèreté, virent, avec terreur, passer notre époque de doutes et de déclamations, représentée par trois personnes qui s’enfermaient ensemble chaque jour pour se quereller du matin au soir.

mercredi 12 septembre 2018

George Sand - Indiana - deuxième partie - XIII

25139

XIII.

 

Lorsque sir Ralph revint de la chasse et qu’il consulta comme à l’ordinaire le pouls de madame Delmare en l’abordant, Raymon, qui l’observait attentivement, remarqua une nuance imperceptible de surprise de et de plaisir sur ses traits paisibles. Et puis, par je ne sais quelle pensée secrète, le regard de ces deux hommes se rencontra, et les yeux clairs de sir Ralph, attachés comme ceux d’une chouette sur les yeux noirs de Raymon, les firent baisser involontairement. Pendant le reste du jour la contenance du baronnet auprès de madame Delmare eut, au travers de son apparente imperturbabilité, quelque chose d’attentif, quelque chose d’attentif, quelque chose qu’on aurait pu appeler de l’intérêt ou de la sollicitude, si sa physionomie eût été capable de refléter un sentiment déterminé. Mais Raymon s’efforça vainement de chercher s’il y avait de la crainte ou de l’espoir dans ses pensées ; Ralph fut impénétrable.

Tout à coup, comme il se tenait à quelques pas derrière le fauteuil de madame Delmare, il entendit Ralph lui dire à demi-voix :

« Tu ferais bien, cousine, de monter à cheval demain.

— Mais vous savez, répondit-elle, que je n’ai pas de cheval pour le moment.

— Nous t’en trouverons un. Veux-tu suivre la chasse avec nous ? »

Madame Delmare chercha différents prétextes pour s’en dispenser. Raymon comprit qu’elle préférait rester avec lui, mais il crut remarquer aussi que son cousin mettait une insistance étrange à l’en empêcher. Quittant alors le groupe qu’il occupait, il s’approcha d’elle et joignit ses instances à celles de sir Ralph. Il se sentait de l’aigreur contre cet importun chaperon de madame Delmare, et résolut de tourmenter sa surveillance.

« Si vous consentez à suivre la chasse, dit-il à Indiana, vous m’enhardirez, Madame, à imiter votre exemple. J’aime peu la chasse ; mais, pour avoir le bonheur d’être votre écuyer…

— En ce cas, j’irai, » répondit étourdiment Indiana.

Elle échangea un tel regard d’intelligence avec Raymon ; mais, si rapide qu’il fût, Ralph le saisit au passage, et Raymon ne put, pendant toute la soirée, la regarder ou lui adresser la parole sans rencontrer les yeux ou l’oreille de M. Brown. Un sentiment d’aversion et presque de jalousie s’éleva alors dans son âme. De quel droit ce cousin, cet ami de la maison, s’érigeait-il en pédagogue auprès de la femme qu’il aimait ? Il jura que sir Ralph s’en repentirait, et chercha l’occasion de l’irriter sans compromettre madame Delmare ; mais ce fut impossible. Sir Ralph faisait les honneurs de chez lui avec une politesse froide et digne, qui ne donnait prise à aucune épigramme, à aucune contradiction.

Le lendemain, avant qu’on eût sonné la diane, Raymon vit entrer chez lui la solennelle figure de son hôte. Il y avait dans ses manières quelque chose de plus roide encore qu’à l’ordinaire, et Raymon sentit battre son cœur de désir et d’impatience à l’espoir d’une provocation. Mais il s’agissait tout simplement d’un cheval de selle que Raymon avait amené à Bellerive et qu’il avait témoigné l’intention de vendre. En cinq minutes, le marché fut conclu ; sir Ralph ne fit aucune difficulté sur le prix, et tira de sa poche un rouleau d’or qu’il compta sur la cheminée avec un sang-froid tout à fait bizarre, ne daignant pas faire attention aux plaintes que Raymon lui adressait sur une exactitude si scrupuleuse. Puis, comme il sortait, il revint sur ses pas pour lui dire :

« Monsieur, le cheval m’appartient dès aujourd’hui ? »

Alors Raymon crut s’apercevoir qu’il s’agissait de l’empêcher d’aller à la chasse, et il déclara assez sèchement qu’il ne comptait pas suivre la chasse à pied.

« Monsieur, répondit sir Ralph avec une légère ombre d’affectation, je connais trop les lois de hospitalité… »

Et il se retira.

En descendant sous le péristyle, Raymon vit madame Delmare en amazone, jouant gaiement avec Ophélia, qui déchirait son mouchoir de batiste. Ses joues avaient retrouvé une légère teinte purpurine, ses yeux brillaient d’un éclat longtemps perdu. Elle était déjà redevenue jolie ; les boucles de ses cheveux noirs s’échappaient de son petit chapeau ; cette coiffure la rendait charmante et la robe de drap boutonnée du haut en bas dessinait sa taille fine et souple. Le principal charme des créoles, selon moi, c’est que l’excessive délicatesse de leurs traits et de leurs proportions leur laisse longtemps la gentillesse de l’enfance. Indiana, rieuse et folâtre, semblait maintenant avoir quatorze ans.

Raymon, frappé de sa grâce, éprouva un sentiment de triomphe et lui adressa sur sa beauté le compliment le moins fade qu’il put trouver.

« Vous étiez inquiet de ma santé, lui dit-elle tout bas ; ne voyez-vous pas que je veux vivre ? »

Il ne put lui répondre que par un regard de bonheur et de reconnaissance. Sir Ralph amenait lui-même le cheval de sa cousine ; Raymon reconnut celui qu’il venait de vendre.

« Comment ! dit avec surprise madame Delmare, qui l’avait vu essayer la veille dans la cour du château, M. de Ramière a donc l’obligeance de me prêter son cheval ?

— N’avez-vous pas admiré hier la beauté et la docilité de cet animal ? lui dit sir Ralph ; il est à vous dès aujourd’hui. Je suis fâché, ma chère, de n’avoir pu vous l’offrir plus tôt.

— Vous devenez facétieux, mon cousin, dit madame Delmare ; je ne comprends rien à cette plaisanterie. Qui dois-je remercier, de M. de Ramière qui consent à me prêter sa monture, ou de vous qui lui en avez peut-être fait la demande ?

— Il faut, dit M. Delmare, remercier ton cousin, qui a acheté ce cheval pour toi et qui t’en fait présent.

— Est-ce vrai, mon bon Ralph ? dit madame Delmare en caressant le joli animal avec la joie d’une petite fille qui reçoit sa première parure.

— N’était-ce pas chose convenue, que je te donnerais un cheval en échange du meuble que tu brodes pour moi ? Allons, monte-le, ne crains rien. J’ai observé son caractère, et je l’ai essayé encore ce matin. » Indiana sauta au cou de sir Ralph, et, de là sur le cheval de Raymon, qu’elle fit caracoler avec hardiesse.

Toute cette scène de famille se passait dans un coin de la cour, sous les yeux de Raymon. Il éprouva un violent sentiment de dépit en voyant l’affection simple et confiante de ces gens-là s’épancher devant lui, qui aimait avec passion et qui n’avait peut-être pas un jour entier à posséder Indiana.

« Que je suis heureuse ! lui dit-elle en l’appelant à son côté dans l’avenue. Il semble que ce bon Ralph ait deviné le présent qui pouvait m’être le plus précieux. Et vous, Raymon, n’êtes-vous pas heureux aussi de voir le cheval que vous montiez passer entre mes mains ? Oh ! qu’il sera l’objet d’une tendre prédilection ! Comment l’appeliez-vous ! Dites, je ne veux pas lui ôter le nom que vous lui avez donné…

— S’il y a quelqu’un d’heureux ici, répondit Raymon, c’est votre cousin, qui vous fait des présents et que vous embrassez si joyeusement.

— En vérité, dit-elle en riant, seriez-vous jaloux de cette amitié et de ces gros baisers ?

— Jaloux, peut-être, Indiana ; je ne sais pas. Mais quand ce cousin jeune et vermeil pose ses lèvres sur les vôtres, quand il vous prend dans ses bras pour vous asseoir sur le cheval qu’il vous donne et que je vous vends, j’avoue que je souffre. Non ! Madame, je ne suis pas heureux de vous voir maîtresse du cheval que j’aimais. Je conçois bien qu’on soit heureux de vous l’offrir ; mais faire le rôle de marchand pour fournir à un autre le moyen de vous être agréable, c’est une humiliation délicatement ménagée de la part de sir Ralph. Si je ne pensais qu’il a eu tout cet esprit à son insu, je voudrais m’en venger.

— Oh ! fi ! cette jalousie ne vous sied pas ! Comment notre intimité bourgeoise peut-elle vous faire envie, à vous qui devez être pour moi en dehors de la vie commune et me créer un monde d’enchantement, à vous seul ! Je suis déjà mécontente de vous, Raymon, je trouve qu’il y a comme de l’amour-propre blessé dans ce sentiment d’humeur contre mon pauvre cousin. Il semble que vous soyez plus jaloux des tièdes préférences que je lui donne en public que de l’affection exclusive que j’aurais pour un autre en secret.

— Pardon ! pardon ! Indiana, j’ai tort ; je ne suis pas digne de toi, ange de douceur et de bonté ; mais, je l’avoue, j’ai cruellement souffert des droits que cet homme semble s’arroger.

— S’arroger ! lui, Raymon ! Vous ne savez donc pas quelle reconnaissance sacrée nous enchaîne à lui ? vous ne savez donc pas que sa mère était la sœur de la mienne ; que nous sommes nés dans la même vallée ; que son adolescence a protégé mes premiers ans ; qu’il a été mon seul appui, mon seul instituteur, mon seul compagnon à l’île Bourbon ; qu’il m’a suivie partout ; qu’il a quitté le pays que je quittais pour venir habiter celui que j’habite ; qu’en un mot, c’est le seul être qui m’aime et qui s’intéresse à ma vie ?

— Malédiction ! tout ce que vous me dites, Indiana, envenime la plaie. Il vous aime donc bien, cet Anglais ? Savez-vous comment je vous aime, moi ?

— Ah ! ne comparons point. Si une affection de même nature vous rendait rivaux, je devrais la préférence au plus ancien. Mais ne craignez pas, Raymon, que je vous demande jamais de m’aimer à la manière de Ralph.

— Expliquez-moi donc cet homme, je vous en supplie ; car qui pourrait pénétrer sous son masque de pierre ?

— Faut-il que je fasse les honneurs de mon cousin moi-même ? dit-elle en souriant. J’avoue que j’ai de la répugnance à le peindre ; je l’aime tant, que je voudrais le flatter ; tel qu’il est, j’ai peur que vous ne le trouviez pas assez beau. Essayez donc de m’aider ; voyons, que vous semble-t-il ?

— Sa figure (pardon si je vous blesse) annonce un homme complètement nul ; cependant il y a du bon sens et de l’instruction dans ses discours quand il daigne parler ; mais il s’en acquitte si péniblement, si froidement, que personne ne profite de ses connaissances, tant son débit vous glace et vous fatigue. Et puis il y a dans ses pensées quelque chose de commun et de lourd que ne rachète point la pureté méthodique de l’expression. Je crois que c’est un esprit imbu de toutes les idées qu’on lui a données, et trop apathique et trop médiocre pour en avoir à lui en propre. C’est tout juste l’homme qu’il faut pour être regardé dans le monde comme un esprit sérieux. Sa gravité fait les trois quarts de son mérite, sa nonchalance fait le reste.

— Il y a du vrai dans ce portrait, répondit Indiana, mais il y a aussi de la prévention. Vous tranchez hardiment des doutes que je n’oserais pas résoudre, moi qui connais Ralph depuis que je suis née. Il est vrai que son grand défaut est de voir souvent par les yeux d’autrui ; mais ce n’est pas la faute de son esprit, c’est celle de son éducation. Vous pensez que, sans l’éducation, il eut été complètement nul ; je pense que, sans elle, il l’eut été moins. Il faut que je vous dise une particularité de sa vie qui vous expliquera son caractère. Il eut le malheur d’avoir un frère que ses parents lui préféraient ouvertement ; ce frère avait toutes les brillantes qualités qui lui manquent. Il apprenait facilement, il avait des dispositions pour tous les arts, il pétillait d’esprit ; sa figure, moins régulière que celle de Ralph, était plus expressive. Il était caressant, empressé, actif, en un mot il était aimable. Ralph, au contraire, était gauche, mélancolique, peu démonstratif ; il aimait la solitude, apprenait avec lenteur, et ne faisait pas montre de ses petites connaissances. Quand ses parents le virent si différent de son frère aîné, ils le maltraitèrent ; ils firent pis, ils l’humilièrent. Alors, tout enfant qu’il était, son caractère devint sombre et rêveur, une invincible timidité paralysa toutes ses facultés. On avait réussi à lui inspirer de l’aversion et du mépris pour lui-même ; il se découragea de la vie, et, dès l’âge de quinze ans, il fut attaqué du spleen, maladie toute physique sous le ciel brumeux de l’Angleterre, toute morale sous le ciel vivifiant de l’île Bourbon. Il m’a souvent raconté qu’un jour il avait quitté l’habitation avec la volonté de se précipiter dans la mer ; mais, comme il était assis sur la grève, rassemblant ses pensées au moment d’accomplir ce dessein, il me vit venir à lui dans les bras de la négresse qui m’avait nourrie ; j’avais alors cinq ans. J’étais jolie, dit-on, et je montrais pour mon taciturne cousin une prédilection que personne ne partageait. Il est vrai qu’il avait pour moi des soins et des complaisances auxquels je n’étais point habituée dans la maison paternelle. Malheureux tous deux, nous nous comprenions déjà. Il m’apprenait la langue de son père, et je lui bégayais la langue du mien. Ce mélange d’espagnol et d’anglais était peut-être l’expression du caractère de Ralph. Quand je me jetai à son cou, je m’aperçus qu’il pleurait, et, sans comprendre pourquoi, je me mis à pleurer aussi. Alors il me serra sur son cœur, et fit, m’a-t-il dit depuis, le serment de vivre pour moi, enfant délaissée, sinon haïe, à qui du moins son amitié serait bonne et sa vie profitable. Je fus donc le premier et le seul lien de sa triste existence. Depuis ce jour, nous ne nous quittâmes presque plus ; nous passions nos jours libres et sains dans la solitude des montagnes. Mais peut-être que ces récits de notre enfance vous ennuient, et que vous aimeriez mieux rejoindre la chasse en un temps de galop.

— Folle !… dit Raymon en retenant la bride du cheval que montait madame Delmare.

— Eh bien ! je continue, reprit-elle. Edmond Brown le frère aîné de Ralph, mourut à vingt ans ; sa mère mourut elle-même, de chagrin, et son père fut inconsolable. Ralph eût voulu adoucir sa douleur ; mais la froideur avec laquelle M. Brown accueillit ses premières tentatives augmenta encore sa timidité naturelle. Il passait des heures entières triste et silencieux auprès de ce vieillard désolé, sans oser lui adresser un mot ou une caresse, tant il craignait de lui offrir des consolations déplacées et insuffisantes. Son père l’accusa d’insensibilité, et la mort d’Edmond laissa le pauvre Ralph plus malheureux et plus méconnu que jamais. J’étais sa seule consolation.

— Je ne puis le plaindre, quoi que vous fassiez, interrompit Raymon ; mais il y a dans sa vie et dans la vôtre une chose que je ne m’explique pas : c’est qu’il ne vous ait point épousée.

— Je vais vous en donner une fort bonne raison, reprit-elle. Quand je fus en âge d’être mariée, Ralph, plus âgé que moi de dix ans (ce qui est une énorme distance dans notre climat, où l’enfance des femmes est si courte), Ralph, dis-je, était déjà marié.

— Sir Ralph est veuf ? Je n’ai jamais entendu parler de sa femme.

— Ne lui en parlez jamais. Elle était jeune, riche et belle ; mais elle avait aimé Edmond, elle lui avait été destinée, et, quand, pour obéir à des intérêts et à des délicatesses de famille, il lui fallut épouser Ralph, elle ne chercha pas même à lui dissimuler son aversion. Il fut obligé de passer avec elle en Angleterre ; et, lorsqu’il revint à l’île Bourbon, après la mort de sa femme, j’étais mariée à M. Delmare, et j’allais partir pour l’Europe. Ralph essaya de vivre seul, mais la solitude aggravait ses maux. Quoiqu’il ne m’ait jamais parlé de madame Ralph Brown, j’ai tout lieu de croire qu’il avait été encore plus malheureux dans son ménage que dans sa famille, et que des souvenirs récents et douloureux ajoutaient à sa mélancolie naturelle. Il fut de nouveau attaqué du spleen ; alors il vendit ses plantations de café, et vint s’établir en France. La manière dont il se présenta à mon mari est originale, et m’eût fait rire si l’attachement de ce digne Ralph ne m’eût touchée.

« Monsieur, lui dit-il, j’aime votre femme ; c’est moi qui l’ai élevée ; je la regarde comme ma sœur, et plus encore comme ma fille. C’est la seule parente qui me reste et la seule affection que j’aie. Trouvez bon, que je me fixe auprès de vous et que nous passions tous les trois notre vie ensemble ? On dit que vous êtes un peu jaloux de votre femme, mais on dit que vous êtes plein d’honneur et de probité. Quand je vous aurai donné ma parole que je n’eus jamais d’amour pour elle et que je n’en aurai jamais, vous pourrez me voir avec aussi peu d’inquiétude que si j’étais réellement votre beau frère. N’est-il pas vrai, Monsieur ?

« M. Delmare, qui tient beaucoup à sa réputation de loyauté militaire, accueillit cette franche déclaration avec une sorte d’ostentation de confiance. Cependant il fallut plusieurs mois d’un examen attentif pour que cette confiance fût aussi réelle qu’il s’en vantait. Maintenant, elle est inébranlable comme l’âme constante et pacifique de Ralph.

— Êtes-vous donc bien convaincue, Indiana, dit Raymon, que sir Ralph ne se trompe pas un peu lui-même en jurant qu’il n’eut jamais d’amour pour vous ?

— J’avais douze ans quand il quitta l’île Bourbon pour suivre sa femme en Angleterre ; j’en avais seize lorsqu’il me retrouva mariée et il en témoigna plus de joie que de chagrin. Maintenant Ralph est tout à fait vieux.

— À vingt-neuf ans ?

— Ne riez pas. Son visage est jeune, mais son cœur est usé à force d’avoir souffert, et Ralph n’aime plus rien afin de ne plus souffrir.

— Pas même vous ?

— Pas même moi. Son amitié n’est plus que de l’habitude ; jadis elle fut généreuse lorsqu’il se chargea de protéger et d’instruire mon enfance, et alors je l’aimais comme il m’aime aujourd’hui, à cause du besoin que j’avais de lui. Aujourd’hui, j’acquitte de toute mon âme la dette du passé, et ma vie s’écoule à tâcher d’embellir et désennuyer la sienne. Mais quand j’étais enfant, j’aimais avec l’instinct plus qu’avec le cœur, au lieu que lui, devenu homme, m’aime moins avec le cœur qu’avec l’instinct. Je lui suis nécessaire parce que je suis presque seule à l’aimer ; et même aujourd’hui que M. Delmare lui témoigne de l’attachement, il l’aime presque autant que moi ; sa protection, autrefois si courageuse devant le despotisme de mon père, est devenue tiède et prudente devant celui de mon mari. Il ne se reproche pas de me voir souffrir, pourvu que je sois auprès de lui ; il ne se demande pas si je suis malheureuse, il lui suffit de me voir vivante. Il ne veut pas me prêter un appui qui adoucirait mon sort, mais qui, en le brouillant avec M. Delmare, troublerait la sérénité du sien. À force de s’entendre répéter qu’il avait le cœur sec, il se l’est persuadé, et son cœur s’est desséché dans l’inaction où, par défiance, il l’a laissé s’endormir. C’est un homme que l’affection d’autrui eût pu développer ; mais elle s’est retirée de lui, et il s’est flétri. Maintenant, il fait consister le bonheur dans le repos, le plaisir dans les aises de la vie. Il ne s’informe pas des soucis qu’il n’a pas ; il faut dire le mot : Ralph est égoïste.

— Eh bien ! tant mieux, dit Raymon, je n’ai plus peur de lui ; je l’aimerai même, si vous voulez.

— Oui ! aimez-le, Raymon, répondit-elle, il y sera sensible ; et, pour nous, ne nous inquiétons jamais de définir pourquoi l’on nous aime, mais comment l’on nous aime. Heureux celui qui peut être aimé, n’importe par quel motif !

— Ce que vous dites, Indiana, reprit Raymon en saisissant sa taille souple et frêle, c’est la plainte d’un cœur solitaire et triste ; mais, avec moi, je veux que vous sachiez pourquoi et comment, pourquoi surtout ?

— C’est pour me donner du bonheur, n’est-ce pas ? lui dit-elle avec un regard triste et passionné.

— C’est pour te donner ma vie, » dit Raymon en effleurant de ses lèvres les cheveux flottants d’Indiana.

Une fanfare voisine les avertit de s’observer ; c’était sir Ralph qui les voyait, ou ne les voyait pas.

mardi 11 septembre 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - troisieme partie - chapitre 8

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CHAPITRE VIII.

Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu’Annette savoit l’emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et qu’elle n’ignoroit pas non plus le projet de visite nocturne. Que Bernardin eût pu confier à l’indiscrète Annette un mystère aussi important, et qu’il lui avoit tant recommandé, cela étoit peu probable. Il venoit cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue. Il demandoit qu’Emilie vînt la trouver seule, une heure après minuit, sur la terrasse, et ajoutoit qu’il se conduirait comme il l’avoit promis. Emilie frémit d’une telle proposition. Mille craintes vagues, semblables à celles qui toute la nuit l’avoient agitée, lui percèrent le cœur à-la-fois. Elle ne savoit quel parti prendre. Il lui venoit souvent à l’esprit que Bernardin avoit pu la tromper ; que peut-être déjà il étoit l’assassin de madame Montoni ; qu’il étoit en ce moment l’agent de Montoni lui-même, et qu’il la vouloit sacrifier à l’exécution de ses projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivoit plus, se réunit en elle aux craintes personnelles qu’elle éprouvoit. Si le crime qui ravissoit le jour à madame Montoni n’étoit pas uniquement l’effet du ressentiment, sans aucun but de fortune, ce qui ne paroissoit pas conforme au caractère de Montoni, l’objet étoit manqué tout le temps que la nièce existoit ; et Montoni savoit que les biens de sa tante devenoient les siens. Emilie se rappeloit les paroles qui l’avoient informée de ses droits à cet héritage, dans le cas où madame Montoni mourroit sans le livrer à son époux ; et ses premiers refus n’indiquoient pas qu’elle s’en fût dessaisie. Se rappelant au même instant les manières de Bernardin, elle se persuadoit mieux ce que d’abord elle avoit imaginé ; c’est qu’elles exprimoient une maligne satisfaction. Elle frissonna à ce souvenir, qui confirma ses craintes ; elle se détermina à ne pas se trouver sur la terrasse ; mais ensuite elle inclina à voir dans ses soupçons l’extravagante exagération d’un esprit fatigué et timide ; elle ne put croire Montoni dépravé jusqu’au point d’anéantir, pour un seul objet, et son épouse et sa nièce. Elle se reprochoit une vivacité d’imagination, qui l’entraînoit si fort au-delà de toute probabilité. Elle résolut d’en réprimer les écarts ; encore tressailloit-elle à la pensée de joindre Bernardin sur la terrasse après minuit. Mais le desir d’être délivrée d’un doute affreux, le desir de voir sa tante et de la consoler, balançaient d’ailleurs toutes ses craintes.

— Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard, dit-elle en se recueillant ? les sentinelles m’arrêteront, et M. Montoni le saura.

— Oh ! mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette ; c’est ce que Bernardin m’a dit. Il m’a donné cette clef, et m’a ordonné de vous dire qu’elle ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au rempart de l’orient ; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de garde. Il m’a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous demander sur la terrasse, étoit de vous conduire où vous devez aller sans ouvrir la grande salle, dont la grille fait tant de bruit.

Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à Emilie. — Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette ? lui dit-elle.

— Pourquoi ? C’est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit : Pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule ? Sûrement je puis venir avec elle ! Quel mal puis-je faire ? — Mais il me dit : Non, non. — Je ne vous le répète pas dans sa manière grossière. — Mais, dis-je, je me suis mêlée d’aussi grandes affaires que celle-ci, je vous le garantis ; et ce seroit bien du hasard si je ne pouvois maintenant garder un secret. Il vouloit encore dire non, non, non. — Eh bien ! lui dis-je, si vous voulez vous fier à moi, je vous dirai un grand secret, qui m’a été dit il y a un mois, sans que depuis ce temps j’en aie ouvert la bouche : ainsi n’ayez pas peur de me dire le vôtre. — Il ne le voulut pas. — Alors, mademoiselle, j’allai jusqu’à lui offrir un beau sequin tout neuf que m’a donné Ludovico, et que je n’aurois pas lâché pour toute la place Saint-Marc. Cela n’a servi de rien. Quelle peut en être la raison ? Mais j’imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir ?

— Bernardin vous l’a-t-il dit ?

— Eh non ! mademoiselle, il ne me l’a pas dit.

Emilie demanda de qui elle le savoit ; mais Annette lui fit voir qu’elle pouvoit garder un secret.

Pendant le reste du jour, l’esprit d’Emilie fut en proie aux doutes, aux craintes, aux déterminations contraires. Devoit-elle suivre Bernardin ? devoit-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduiroit ? La pitié pour sa tante, l’inquiétude pour elle-même, tour-à-tour changeoient ses idées, et la nuit vint avant qu’elle eût pris un parti. Elle entendit l’horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle hésitoit encore. Le temps néanmoins s’écoula ; on ne pouvoit plus hésiter. L’intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la suivre jusqu’à la porte de la galerie, et d’y attendre son retour. Elle sortit de sa chambre. Le château étoit dans le calme, et la grande salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnoit alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissoient entre les piliers à la foible clarté d’une lampe. Emilie, abusée par les ombres prolongées des colonnes et par les renvois de la lumière, s’arrêtoit souvent, et croyoit voir dans l’ombre quelque personne qui s’éloignoit. En passant auprès de ces piliers, elle craignoit d’y porter la vue, s’attendant presque à voir sortir quelqu’un caché derrière. Elle se trouva enfin à l’extrémité de la galerie sans que personne l’eût dérangée ; elle ouvrit en tremblant la porte extérieure, pria Annette de ne pas s’en éloigner, et de la tenir même un peu ouverte, afin d’entendre au cas qu’elle l’appelât. Elle lui remit la lampe qu’elle n’osoit emporter à cause des sentinelles, et entra seule sur la terrasse obscure. Le calme étoit si absolu, que le bruit de ses pas légers pouvoit être entendu des gardes. Elle marchoit avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle tressaillit enfin au son d’une voix basse qui parloit auprès d’elle. Elle étoit encore incertaine, mais la personne parla de nouveau, et elle reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avoit été ponctuel à son rendez-vous et attendoit appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses délais, et lui dit qu’il avoit perdu plus d’une demi-heure. Emilie ne répliqua point. Il lui dit de le suivre, et s’approcha de la porte par laquelle il étoit entré sur la terrasse. Pendant qu’il la rouvroit, Emilie tourna les yeux par où elle étoit sortie ; et remarquant les rayons de la lampe a travers l’étroite ouverture, elle fut certaine qu’Annette ne l’avoit pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse, l’éloignement devenoit trop grand pour qu’elle pût lui devenir utile. Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d’une seule torche qui y brûloit sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa d’entrer, à moins qu’Annette n’eût permission de l’accompagner. Bernardin s’y opposa ; mais il joignit adroitement à son refus tant de particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d’Emilie pour sa tante, qu’elle se laissa déterminer à le suivre jusqu’au portail.

Il prit la torche, et marcha devant. À l’extrémité du passage, il ouvrit une autre porte ; et par quelques degrés, ils descendirent dans une chapelle. À la lueur du flambeau, Emilie observa qu’elle étoit tout en ruine, et se rappela tout-à-coup, avec une émotion pénible, un entretien d’Annette sur ce sujet. Elle contemploit avec effroi ces murs garnis d’une mousse verdâtre qui n’avoient plus de voûte à soutenir. Elle voyoit ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avoient long-temps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s’entremêloient maintenant aux chapiteaux brisés qui, autrefois, avoient soutenu la voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le cœur d’Emilie se troubla ; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui dit Bernardin, et il prit un escalier qui sembloit mener à de profonds souterrains. Emilie s’arrêta, et lui demanda d’une voix tremblante où il prétendoit la conduire.

— Au portail, lui dit Bernardin.

— Ne pouvons-nous y aller par la chapelle ? dit Emilie.

— Non, signora, elle nous conduiroit dans la seconde cour, où je n’ai pas envie d’entrer par ce chemin ; nous allons nous trouver à la cour extérieure.

Emilie hésitoit encore, craignant également d’aller plus loin, et d’irriter Bernardin en refusant de le suivre.

— Venez, mademoiselle, dit cet homme qui étoit presque au bas de l’escalier. Dépêchez-vous un peu ; je ne peux pas rester ici toute la nuit.

— Mais où mènent ces degrés ? dit Emilie toujours immobile.

— Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n’attendrai pas plus long-temps. À ces mots, il continua de marcher, emportant toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long délai, le suivit avec répugnance. De l’escalier, ils gagnèrent un passage qui conduisoit au souterrain. Les parois en étoient couvertes d’une humidité excessive. Les vapeurs qui s’élevoient de terre obscurcissoient à tel point le flambeau, qu’à tout moment Emilie croyoit le voir éteindre, et Bernardin avoit peine à retrouver son chemin. À mesure qu’ils avançoient, les vapeurs devenoient plus épaisses, et Bernardin croyant que sa torche alloit s’éteindre, s’arrêta un moment pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du flambeau, vit près d’elle une double grille, et plus loin sous la voûte plusieurs monceaux de terre qui paroissoient entourer un tombeau ouvert. Un tel objet, dans un tel lieu, l’eût en tout temps violemment affectée ; mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau étoit celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menoit aussi à la mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l’avoit conduite sembloit justifier sa pensée. Il sembloit tout propre au crime ; et l’on pouvoit y consommer un assassinat, sans qu’aucun indice pût le faire découvrir. Emilie vaincue par la terreur, ne savoit à quoi se résoudre. Elle songeoit que vainement elle essaieroit de fuir Bernardin. La longueur, les détours du chemin ne lui permettoient pas de s’échapper sans guide, et sa foiblesse d’ailleurs ne lui permettoit pas de courir. Elle craignoit de l’irriter en lui laissant voir ses soupçons, ce qui ne manquèroit pas d’arriver, si elle refusait de le suivre. Elle étoit déjà en son pouvoir autant qu’elle pouvoit y tomber. Elle se décida à dissimuler, autant qu’il lui seroit possible, jusqu’aux apparences de l’effroi, et à le suivre en silence par-tout où il voudroit aller. Pâle d’horreur et d’inquiétude, elle attendoit que Bernardin eût disposé sa torche ; et comme sa vue toujours se reportoit sur le tombeau, elle ne put s’empêcher de lui demander pour qui il étoit préparé. Bernardin leva les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler. Elle répéta foiblement sa question ; mais l’homme secouant la torche, passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu’à de nouveaux degrés, qu’ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissoit voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues herbes humides qui trouvoient leur substance sur des pierres tout usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites laissoient circuler l’air, et montraient le château dont les tourelles entassées faisoient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce tableau, la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son flambeau faisoit un objet remarquable. Bernardin étoit enveloppé d’un long manteau gris. À peine découvroit-on au-dessous ses demi-bottes ou sandales qui étoient lacées sur ses jambes, où passoit la pointe du large sabre qu’il portoit constamment en bandoulière. Sur sa tête étoit un bonnet plat de velours noir surmonté d’une courte plume. Ses traits fortement dessinés indiquoient un esprit adroit et sournois ; on voyoit sur sa figure l’empreinte d’une humeur difficile et d’un mécontentement habituel.

La vue de la cour néanmoins ranima le cœur d’Emilie. Elle la traversa en silence ; et s’approchant du portail, elle commença à espérer que ses propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avoient réussi à la tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de la voûte ; elle étoit sombre, et Emilie demanda si elle tenoit à la chambre où étoit madame Montoni. Emilie parloit bas, et peut-être Bernardin ne l’avoit-il pas entendue ; car il ne fit aucune réponse. Ils entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l’escalier d’une des tours.

— La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.

— Est couchée ! reprit Emilie qui montoit.

— Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.

Le vent qui, à ce moment, souffloit par les profondes cavités des murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux l’affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle étoit, des murailles de pierres brutes, un escalier tournant, noirci de vétusté, et quelques restes d’antiques armures qui sembloient le trophée de quelque ancienne victoire.

Parvenus au pallier, Bernardin mit une clef dans la serrure d’une chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m’y attendre ; je vais dire à la signora que vous êtes arrivée.

Le préliminaire est inutile, dit Emilie ; ma tante sera bien aise de me voir.

Je n’en suis pas bien sûr, dit Bernardin, en lui montrant la chambre. Entrez là, mademoiselle, et je m’en vais monter.

Emilie fort surprise, et en quelque sorte offensée, n’osa pas résister ; mais comme il emportoit la torche, elle le pria de ne la point laisser dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple lampe posée au-dessus de l’escalier ; il l’alluma et la donna à Emilie.

Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte : elle écouta attentivement, et elle pensa qu’au lieu de monter, il descendoit l’escalier ; mais les tourbillons de vent qui s’engouffroient sous le portail, ne lui permettoient pas de bien distinguer aucun son. Elle écouta cependant, et n’entendant aucun mouvement dans la chambre du haut, où Bernardin disoit qu’étoit madame Montoni, sa perplexité, augmenta ; elle considéra ensuite que dans cette forteresse l’épaisseur des planchers pouvoit prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un intervalle d’ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendoit jusqu’à la cour, et pensa même qu’elle entendoit sa voix. De nouveaux sifflemens empêchèrent Emilie de s’en rendre certaine : elle approcha doucement de la porte, et quand elle essaya de l’ouvrir, elle s’apperçut qu’elle étoit fermée. Toutes les craintes qui l’avoient déjà accablée, revinrent la frapper avec une nouvelle violence ; elles ne lui parurent plus une erreur de l’imagination, mais un avertissement du destin qu’elle alloit subir : elle n’eut plus aucun doute que madame Montoni n’eût été immolée, et ne l’eût été peut-être en cette même chambre où on l’amenoit elle-même dans un semblable dessein. La contenance, les manières et les paroles de Bernardin, quand il avoit parlé de sa tante, confirmoient ses idées lugubres : pendant quelques momens elle ne put même songer à prendre la fuite : elle écouta, et n’entendit aucun mouvement ni dans l’escalier, ni au-dessus ; elle crut néanmoins distinguer dans le bas la voix du farouche Bernardin. Elle s’approcha d’une fenêtre grillée qui donnoit sur la première cour : elle entendit des accens qui se méloient avec le murmure du vent, et qui se perdoient si vite, qu’on ne pouvoit en saisir un seul. À la lueur d’une torche qui sembloit être sous le portail, elle vit sur le pavé l’ombre alongée d’un homme, qui sans doute étoit sous la voûte. Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c’étoit Bernardin ; mais d’autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu’il ne s’y trouvoit pas seul, et que son compagnon n’étoit pas une personne susceptible de pitié.

Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe pour examiner la possibilité de fuir. La chambre étoit spacieuse, et les murs couverts d’une boiserie en chêne, ne s’ouvroient qu’à la fenêtre grillée, et à la porte par laquelle Emilie étoit entrée ; les foibles rayons de la lampe ne lui permettoient pas d’en bien juger l’étendue. Elle ne découvrit aucun meuble, à l’exception d’un grand fauteuil de fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendoit une lourde chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la regarda long-temps avec horreur et surprise : elle observa des barres de fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras du fauteuil ; elle jugea bien que cette odieuse machine étoit un instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné dans cette place, y avoit dû mourir de faim. Elle se sentit glacée jusqu’au fond de l’ame ; mais quand il lui vint à l’esprit que sa tante étoit une des victimes, et qu’elle-même alloit le devenir, une crise violente la saisit. Incapable de tenir la lampe, et cherchant à se soutenir, elle se plaça sans y songer sur le fauteuil de fer. Voyant soudain où elle étoit, elle tressaillit dans l’excès de l’horreur, et se précipita à l’autre bout de la chambre ; là, elle chercha un siège, et n’apperçut qu’un très-sombre rideau qui descendoit du haut en bas, et déroboit toute une partie de cet appartement. Eperdue comme elle l’étoit, ce rideau la frappa, et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.

Il lui parut que ce rideau cachoit une retraite : elle desiroit et craignoit de le lever et de découvrir ce qu’il voiloit ; deux fois elle fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire avoit dévoilé dans l’appartement du château ; mais conjecturant à l’instant qu’il cachoit le corps de sa tante poignardée, elle le saisit, et dans son désespoir, elle le tira. Derrière se trouvoit un cadavre étendu sur une couchette basse et tout inondée de sang, ainsi que le plancher ; ses traits, déformés par la mort, étoient hideux et effrayans, et plus d’une blessure livide se distinguoit sur son visage. Emilie le contempla d’un œil avide et égaré ; mais la lampe glissa de sa main, et elle tomba sans connoissance au pied de l’horrible couchette.

Quand ses sens, lui revinrent, elle étoit environnée d’hommes, et dans les bras de Bernardin qui l’emportoit au travers de la chambre : elle connut bien ce qui se passoit ; mais son extrême foiblesse ne lui permettoit ni cris ni efforts, et à peine sentoit-elle une crainte. On l’emporta par l’escalier qu’elle avoit monté ; on entra sous la voûte et on s’arrêta. Un de ces hommes, arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit une porte latérale, et s’arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un grand nombre d’hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l’air eût ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le sentiment de son danger, elle parla tout-à-coup, et fit un effort sans succès, pour s’arracher à ces brigands.

Bernardin, cependant, demandent la torche à grands cris, des voix éloignées répondoient, plusieurs personnes s’approchoient, et dans le même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs ; elle vit le-même homme qui tenoit le flambeau du portier, occupé à en éclairer un qui selloit un cheval à la hâte ; d’autres cavaliers l’entouroient, et leurs physionomies effrayantes se distinguoient à la clarté de la torche.

Eh ! à quoi donc perdez-vous le temps ? dit Bernardin avec un jurement effroyable et en s’approchant des cavaliers : dépêchez, dépêchez.

La selle va être prête, répliqua l’homme qui la boucloit ; et Bernardin jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d’une voix foible, appeloit au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la placeroit. Celui qu’on lui destinoit n’étoit pas prêt. À ce même moment un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit par-dessus les autres la voix glapissante d’Annette ; elle distingua bientôt Montoni et Cavigni, suivis d’un détachement de leurs soldats. Elle ne les voyoit pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avoit tant désiré de fuir. Ceux qui la menaçoient avoient absorbé toutes ses craintes.

Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire. Les cavaliers, se voyant moins nombreux, et d’ailleurs peu zélés peut-être pour l’entreprise dont ils étoient chargés, se sauvèrent au galop. Bernardin disparut à l’aide de l’obscurité, et Emilie fut reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu’elle avoit vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son horreur ; et quand, bientôt après elle eut entendu retomber la herse qui l’enfermoit encore dans ces murs formidables, elle frémit pour elle-même ; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappoit, elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent pas au-delà de ces barrières.

Montoni ordonna qu’Emilie l’attendît dans le salon de cèdre. Il s’y rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce mystérieux événement. Quoiqu’elle le vît alors avec horreur comme le meurtrier de sa tante, et qu’elle pût à peine satisfaire à ses questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent qu’elle n’avoit eu volontairement aucune part au complot, et il la renvoya en voyant paroître ses gens. Il les avoit tous rassemblés pour éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.

Emilie avoit été long-temps chez elle avant que le tumulte de son esprit lui eut permis de se rappeler tout ce qui venoit de se passer. Le cadavre qu’elle avoit vu derrière le rideau du portail s’offrit soudain à sa pensée ; elle fit un gémissement dont Annette eut d’autant plus peur, qu’elle s’obstinoit à lui en taire la cause ; elle craignoit de lui confier un si fatal secret, et d’attirer sur elle-même, par cette imprudence, toute la vengeance de Montoni.

Forcée de concentrer en elle toute l’horreur de ce secret, la raison d’Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle regardoit par moment Annette avec un œil hagard et insensé. Quand Annette lui parloit, elle ne l’entendoit point, ou répondoit hors de propos ; de longues distractions succédoient. Annette parloit encore, et sa voix ne paroissoit pas atteindre les organes troublés d’Emilie. Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussoit un soupir, mais elle ne versoit point de larmes.

Épouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il venoit à l’instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien découvrir. L’étonnante description que lui fit Annette l’engagea à la suivre à l’appartement d’Emilie.

Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla éclairer son esprit, elle se leva de son siège, et se retira lentement à l’autre extrémité de la chambre. Il lui parla d’un ton en quelque manière adouci. Elle le regardoit d’un air moitié curieux et moitié effrayé, et répondoit par oui à tout ce qu’il disoit. Son esprit ne paroissoit avoir retenu qu’une impression, celle de la crainte.

Annette ne pouvoit expliquer ce désordre ; et Montoni, après de vains efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec elle toute la nuit, et de l’informer de son état le lendemain. Après qu’il fut parti, Emilie se rapprocha ; elle demanda qui étoit celui qui étoit venu la troubler. Annette lui dit que c’étoit monsieur Montoni. Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois ; et quand elle l’oublioit, elle soupiroit soudain, et retomboit dans sa rêverie.

Annette eut peine à la conduire au lit. Emilie, avant d’y entrer, l’examina d’un œil inquiet et égaré. Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui, alors plus effrayée, s’avança vers la porte pour aller engager une des servantes à passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s’éloigner, la rappela par son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas l’abandonner aussi. Depuis la mort de mon père, lui dit-elle, tout le monde m’abandonne.

Votre père, mademoiselle, dit Annette ! il étoit mort avant que vous me connussiez.

Il l’étoit ! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencèrent à couler. Elle pleura long-temps en silence ; et, devenue un peu plus calme, elle finit par céder au sommeil. Annette avoit eu la discrétion de ne point interrompre ses larmes ; et cette bonne fille, aussi affectionnée qu’elle étoit simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui inspiroit cette chambre, et veilla seule près d’Emilie pendant toute la nuit.

George Sand - Indiana - deuxième partie - XII

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XII.

 

Il était depuis deux heures dans le salon lorsqu’il entendit dans la pièce voisine la voix douce et un peu voilée de madame Delmare. À force de réfléchir à son projet de séduction, il s’était passionné comme un auteur pour son sujet, comme un avocat pour sa cause, et l’on pourrait comparer l’émotion qu’il éprouva en voyant Indiana, à celle d’un acteur bien pénétré de son rôle, qui se trouve en présence du principal personnage du drame et ne distingue plus les impressions factices de la scène d’avec la réalité.

Elle était si changée, qu’un sentiment d’intérêt sincère se glissa pourtant chez Raymon parmi les agitations nerveuses de son cerveau. Le chagrin et la maladie avaient imprimé des traces si profondes sur son visage qu’elle n’était presque plus jolie, et qu’il y avait maintenant plus de gloire que de plaisir à entreprendre sa conquête… Mais Raymon se devait à lui-même de rendre à cette femme le bonheur et la vie.

À la voir si pâle et si triste, il jugea qu’il n’aurait pas à lutter contre une volonté bien ferme. Une enveloppe si frêle pouvait-elle cacher une forte résistance morale ?

Il pensa qu’il fallait d’abord l’intéresser à elle-même, l’effrayer de son infortune et de son dépérissement, pour ouvrir ensuite son âme au désir et à l’espoir d’une meilleure destinée.

« Indiana ! lui dit-il avec une assurance secrète parfaitement cachée sous un air de tristesse profonde, c’est donc ainsi que je devais vous retrouver ? Je ne savais pas que cet instant, si longtemps attendu, si avidement cherché, m’apporterait une si affreuse douleur ! »

Madame Delmare s’attendait peu à ce langage ; elle croyait surprendre Raymon dans l’attitude d’un coupable confus et timide devant elle ; et, au lieu de s’accuser, de raconter son repentir et sa douleur, il n’avait de chagrin et de pitié que pour elle ! Elle était donc bien abattue et bien brisée, puisqu’elle inspirait la compassion à qui eût dû implorer la sienne !

Une Française, une personne du monde n’eût pas perdu la tête dans une situation si délicate ; mais Indiana n’avait pas d’usage ; elle ne possédait ni l’habileté ni la dissimulation nécessaires pour conserver l’avantage de sa position. Cette parole lui mit sous les yeux tout le tableau de ses souffrances, et des larmes vinrent briller au bord de ses paupières.

« Je suis malade en effet, dit-elle en s’asseyant, faible et lasse, sur le fauteuil que Raymon lui présentait ; je me sens bien mal, et devant vous, Monsieur, j’ai le droit de me plaindre. »

Raymon n’espérait pas aller si vite. Il saisit, comme on dit, l’occasion aux cheveux, et, s’emparant d’une main qu’il trouva sèche et froide :

« Indiana ! lui dit-il, ne dites pas cela, ne dites pas que je suis l’auteur de vos maux ; car vous me rendriez fou de douleur et de joie.

— Et de joie ! répéta-t-elle en attachant sur lui de grands yeux bleus pleins de tristesse et d’étonnement.

— J’aurais dû dire d’espérance ; car, si j’ai causé vos chagrins, Madame, je puis peut-être les faire cesser. Dites un mot, ajouta-t-il en se mettant à genoux près d’elle sur un des coussins du divan qui venait de tomber, demandez-moi mon sang, ma vie !…

— Ah ! taisez-vous ! dit Indiana avec amertume en lui retirant sa main, vous avez odieusement abusé des promesses ; essayez donc de réparer le mal que vous avez fait !

— Je le veux, je le ferai ! s’écria-t-il en cherchant à ressaisir sa main.

— Il n’est plus temps, dit-elle ; rendez-moi donc ma compagne, ma sœur ; rendez-moi Noun, ma seule amie ! »

Un froid mortel parcourut les veines de Raymon. Cette fois, il n’eut pas besoin d’aider à son émotion, il en est qui s’éveillent puissantes et terribles sans le secours de l’art.

« Elle sait tout, pensa-t-il, et elle me juge. »

Rien n’était si humiliant pour lui que de se voir reprocher son crime par celle qui en avait été l’innocente complice, rien de si amer que de voir Noun pleurée par sa rivale.

« Oui, monsieur, dit Indiana en relevant son visage baigné de larmes, c’est vous qui en êtes cause… »

Mais elle s’arrêta en voyant la pâleur de Raymon. Elle devait être effrayante, car il n’avait jamais tant souffert.

Alors toute la bonté de son cœur et toute la tendresse involontaire que cet homme lui inspirait reprirent leurs droits sur madame Delmare.

« Pardon ! dit-elle avec effroi ; je vous fais bien du mal, j’ai tant souffert ! Asseyez-vous, et parlons d’autre chose. »

Ce prompt mouvement de douceur et de générosité rendit plus profonde l’émotion de Raymon ; des sanglots s’échappèrent de sa poitrine. Il porta la main d’Indiana à ses lèvres, et la couvrit de pleurs et de baisers. C’était la première fois qu’il pouvait pleurer depuis la mort de Noun, et c’était Indiana qui soulageait son âme de ce poids terrible.

« Oh ! puisque vous la pleurez ainsi, dit-elle, vous qui ne l’avez pas connue ; puisque vous regrettez si vivement le mal que vous m’avez fait, je n’ose plus vous le reprocher. Pleurons-la ensemble, Monsieur, afin que, du haut des cieux, elle nous voie et nous pardonne ! »

Une sueur froide glaça le front de Raymon. Si ces mots : vous qui ne l’avez pas connue, l’avaient délivré d’une cruelle anxiété, cet appel à la mémoire de sa victime, dans la bouche innocente d’Indiana, le frappa d’une terreur superstitieuse. Oppressé, il se leva, et marcha avec agitation vers une fenêtre, sur le bord de laquelle il s’assit pour respirer. Indiana resta silencieuse et profondément émue. Elle éprouvait, à voir Raymon pleurer ainsi comme un enfant et défaillir comme une femme, une sorte de joie secrète.

« Il est bon ! se disait-elle tout bas, il m’aime, son cœur est chaud et généreux. Il a commis une faute ; mais son repentir l’expie, et j’aurais dû lui pardonner plus tôt. »

Elle le contemplait avec attendrissement, elle retrouvait sa confiance en lui. Elle prenait les remords du coupable pour le repentir de l’amour.

« Ne pleurez plus, dit-elle en se levant et en s’approchant de lui ; c’est moi qui l’ai tuée, c’est moi seule qui suis coupable. Ce remords pèsera sur toute ma vie ; j’ai cédé à un mouvement de défiance et de colère ; je l’ai humiliée, blessée au cœur. J’ai rejeté sur elle toute l’aigreur que je me sentais contre vous ; c’est vous seul qui m’aviez offensée, et j’en ai puni ma pauvre amie. J’ai été bien dure envers elle !…

— Et envers moi, » dit Raymon oubliant tout à coup le passé pour ne songer plus qu’au présent.

Madame Delmare rougit.

« Je n’aurais peut-être pas dû vous accuser de la perte cruelle que j’ai faite dans cette affreuse nuit, dit-elle ; mais je ne puis oublier l’imprudence de votre conduite envers moi. Le peu de délicatesse d’un projet si romanesque et si coupable m’a fait bien du mal… Je me croyais aimée alors !… et vous ne me respectiez même pas ! »

Raymon reprit sa force, sa volonté, son amour, ses espérances ; la sinistre impression qui l’avait glacé s’effaça comme un cauchemar. Il s’éveilla jeune, ardent, plein de désirs, de passion, et d’avenir.

« Je suis coupable si vous me haïssez, dit-il en se jetant à ses pieds avec énergie ; mais, si vous m’aimez, je ne le suis pas, je ne l’ai jamais été. Dites, Indiana, m’aimez-vous ?

— Le méritez-vous ? lui dit-elle.

— Si, pour le mériter, dit Raymon, il faut t’aimer avec adoration…

— Écoutez, lui dit-elle en lui abandonnant ses mains et en fixant sur lui ses grands yeux humides, où par instants brillait un feu sombre, écoutez. Savez-vous ce que c’est qu’aimer une femme comme moi ? Non, vous ne le savez pas. Vous avez cru qu’il s’agissait de satisfaire au caprice d’un jour. Vous avez jugé de mon cœur par tous ces cœurs blasés où vous avez exercé jusqu’ici votre empire éphémère. Vous ne savez pas que je n’ai pas encore aimé, et que je ne donnerai pas mon cœur vierge et entier en échange d’un cœur flétri et ruiné, mon amour enthousiaste pour un amour tiède, ma vie tout entière, en échange d’un jour rapide !

— Madame, je vous aime avec passion ; mon cœur aussi est jeune et brûlant, et, s’il n’est pas digne du vôtre, nul cœur d’homme ne le sera jamais. Je sais comment il faut vous aimer ; je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour pour le comprendre. Ne sais-je pas votre vie, ne vous l’ai-je pas racontée au bal la première fois que je pus vous parler ? N’ai-je pas lu toute l’histoire de votre cœur dans le premier de vos regards qui vint tomber sur moi ? Et de quoi donc serais-je épris ? de votre beauté seulement ? Ah ! sans doute, il y a de quoi faire délirer un homme moins ardent et moins jeune ; mais, moi, si je l’adore, cette enveloppe délicate et gracieuse, c’est parce qu’elle renferme une âme pure et divine, c’est parce qu’un feu céleste l’anime, et qu’en vous je ne vois pas seulement une femme, mais un ange.

— Je sais que vous possédez le talent de louer ; mais n’espérez pas émouvoir ma vanité. Je n’ai pas besoin d’hommages, mais d’affection. Il faut m’aimer sans partage, sans retour, sans réserve ; il faut être prêt à me sacrifier tout, fortune, réputation, devoir, affaires, principes, famille ; tout, Monsieur, parce que je mettrai le même dévouement dans la balance et que je la veux égale. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas m’aimer ainsi ! »

Ce n’était pas la première fois que Raymon voyait une femme prendre l’amour au sérieux, quoique ces exemples soient rares, heureusement pour la société ; mais il savait que les promesses d’amour n’engagent pas l’honneur, heureusement encore pour la société. Quelquefois aussi la femme qui avait exigé de lui ces solennels engagements les avait rompus la première. Il ne s’effraya donc point des exigences de madame Delmare, ou bien plutôt il ne songea ni au passé ni à l’avenir. Il fut entraîné par le charme irrésistible de cette femme si frêle et si passionnée, si faible de corps, si résolue de cœur et d’esprit. Elle était si belle, si vive, si imposante en lui dictant ses lois, qu’il resta comme fasciné à ses genoux.

« Je te jure, lui dit-il, d’être à toi corps et âme, je te voue ma vie, je te consacre mon sang, je te livre ma volonté ; prends tout, dispose de tout, de ma fortune, de mon honneur, de ma conscience, de ma pensée, de tout mon être.

— Taisez-vous, dit vivement Indiana, voici mon cousin. »

En effet, le flegmatique Ralph Brown entra d’un air fort calme, tout en se disant fort surpris et fort joyeux de voir sa cousine, qu’il n’espérait pas. Puis il demanda la permission de l’embrasser pour lui témoigner sa reconnaissance, et, se penchant vers elle avec une lenteur méthodique, il l’embrassa sur les lèvres, suivant l’usage de son pays.

Raymon pâlit de colère, et à peine Ralph fut-il sorti pour donner quelques ordres, qu’il s’approcha d’Indiana et voulut effacer la trace de cet impertinent baiser ; mais madame Delmare, le repoussant avec calme :

« Songez, lui dit-elle, que vous avez beaucoup à réparer envers moi si vous voulez que je croie en vous. »

Raymon ne comprit pas la délicatesse de ce refus ; il n’y vit qu’un refus et conçut de l’humeur contre sir Ralph. Quelques instants plus tard, il s’aperçut que lorsqu’il parlait à voix basse à Indiana il la tutoyait, et il fut sur le point de prendre la réserve que l’usage imposait à sir Ralph en d’autres moments pour la prudence d’un amant heureux. Cependant il rougit bientôt de ses injurieux soupçons en rencontrant le regard pur de cette jeune femme.

Le soir, Raymon eut de l’esprit. Il y avait beaucoup de monde, et on l’écoutait ; il ne put se dérober à l’importance que lui donnaient ses talents. Il parla, et si Indiana eut été vaine, elle eût goûté son premier bonheur à l’entendre. Mais son esprit droit et simple s’effraya au contraire de la supériorité de Raymon ; elle lutta contre cette puissance magique qu’il exerçait autour de lui, sorte d’influence magnétique que le ciel ou l’enfer accorde à certains hommes ; royauté partielle, et éphémère, si réelle que nulle médiocrité ne se dérobe à son ascendant, si fugitive qu’il n’en reste aucune trace après eux, et qu’on s’étonne après leur mort du bruit qu’ils ont fait pendant leur vie.

Il y avait bien des instants où Indiana se sentait fascinée par tant d’éclat ; mais aussitôt elle se disait tristement que ce n’était pas de gloire, mais de bonheur qu’elle était avide. Elle se demandait avec effroi si cet homme, pour qui la vie avait tant de faces diverses, tant d’intérêts entraînants, pourrait lui consacrer toute son âme, lui sacrifier toutes ses ambitions. Et maintenant qu’il défendait pied à pied avec tant de valeur et d’adresse, tant de passion et de sang-froid, des doctrines purement spéculatives et des intérêts entièrement étrangers à leur amour, elle s’épouvantait d’être si peu de chose dans sa vie, tandis qu’il était tout dans la sienne. Elle se disait avec terreur qu’elle était pour lui le caprice de trois jours, et qu’il avait été pour elle le rêve de toute une vie.

Quand il lui offrit le bras pour sortir du salon, il lui glissa quelques mots d’amour ; mais elle lui répondit tristement :

« Vous avez bien de l’esprit ! »

Raymon comprit ce reproche, et passa tout le lendemain aux pieds de madame Delmare. Les autres convives, occupés de la chasse, leur laissèrent une liberté complète.

Raymon fut éloquent ; Indiana avait tant besoin de croire, que la moitié de son éloquence fut de trop. Femmes de France, vous ne savez pas ce que c’est qu’une créole ; vous eussiez, sans doute, cédé moins aisément à la conviction, car ce n’est pas vous qu’on dupe et qu’on trahit !

samedi 8 septembre 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - troisieme partie - chapitre 7

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CHAPITRE VII.

Annette vint le matin tout hors d’haleine à l’appartement d’Emilie. — Ô mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j’ai à vous dire ! J’ai découvert qui est le prisonnier, mais il n’étoit pas prisonnier ; c’est celui qui étoit enfermé dans cette chambre, et dont je vous ai parlé. Je l’avois pris pour un revenant !

— Qui étoit ce prisonnier ? demanda Emilie, qui songeoit en elle-même à l’événement de la nuit dernière.

— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n’étoit pas prisonnier, pas du tout.

— Qui est-il enfin ?

— Sainte Vierge ! reprit Annette, combien j’ai été étonnée. Je l’ai rencontré tout-à-l’heure sur le rempart ici dessous ; je n’ai jamais été si surprise de ma vie ! Ah ! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien étrange ! quand j’y vivrois cent ans, je n’y finirois jamais de m’étonner. Mais, comme je vous le disois, je l’ai rencontré sur le rempart, et certes je ne pensois à personne moins qu’à lui.

— Ce verbiage est insupportable, dit Emilie ; de grâce, Annette, n’abusez pas ainsi de ma patience.

— Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c’étoit ; c’est une personne que vous connoissez bien.

— Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.

— Eh bien ! mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, une face alongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu’on lui parle, et regarde les gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l’avez vu mille fois à Venise, mademoiselle ; il étoit intime ami de monsieur. Et maintenant, quand j’y pense ! de quoi avoit-il peur dans ce vieux château sauvage, pour s’y enfermer comme il faisoit ? Mais il prend le large à présent : je l’ai trouvé tout-à-l’heure sur le rempart. Je tremblois en le voyant, il m’a toujours fait de la frayeur ; mais je n’aurois pas voulu qu’il le remarquât. J’ai donc été vers lui, je lui ai fait la révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino, lui ai-je dit !

— Ah ! c’étoit donc Orsino ? dit Emilie.

— Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l’on dit, ne cesse d’errer de tous côtés.

— Bon dieu ! s’écria Emilie, se remettant à peine, et il est venu à Udolphe ! Il fait bien de se tenir caché.

— Oui, mademoiselle ; mais s’il ne veut que cela, ce château isolé le cachera bien assez, sans qu’il s’enferme avec tant de soin. Qui songeroit donc à le découvrir ici ? je suis bien sûre que je ne penserois jamais à y trouver une ame vivante !

— Cela peut être vrai, dit Emilie ; et dans ce moment elle eût sans doute conclu que la musique nocturne venoit d’Orsino si elle n’eût été certaine qu’il n’avoit ni goût ni talent pour cet art. Elle n’auroit pas voulu grossir le catalogue des étonnémens d’Annette, en lui parlant de ce qui causoit le sien ; mais elle demanda si quelqu’un dans le château savoit jouer de quelque instrument.

— Oh ! oui, mademoiselle, Benedetto joue du tambour à s’attirer l’admiration ; il y a Lancelot pour la trompette ; et quant à cela, Ludovico lui-même sait jouer de la trompette. Mais à présent il est malade. Je me souviens qu’une fois…

Emilie l’interrompit. — N’avez-vous entendu aucune musique depuis votre arrivée ici, nommément la nuit dernière ?

— Quoi ! mademoiselle, en auriez-vous entendu cette nuit ?

Emilie éluda la question, en répétant la sienne.

Qui ! moi ! Non, mademoiselle, reprit Annette ; je n’ai jamais entendu de musique ici, excepté, veux-je dire, celle des tambours et des trompettes. Et quant à cette nuit, je n’ai fait que songer que je voyois revenir ma défunte maîtresse.

— Votre défunte maîtresse, dit Emilie d’une voix tremblante, vous en savez donc davantage. Dites-moi, dites-moi tout, Annette, je vous en prie ; dites-moi tout-à-la-fois ce qu’il y a de plus affreux.

— Mais, mademoiselle, vous le savez déjà.

— Je ne sais rien, dit Emilie.

— Vous le savez, mademoiselle ; vous savez bien que personne ne sait ce qu’elle est devenue : il est donc clair qu’elle a pris le même chemin que l’ancienne dame du château. Personne n’a jamais entendu parler de celle-là.

— Emilie appuya sa tête sur sa main, et garda quelque temps le silence. Elle dit ensuite à Annette qu’elle desiroit d’être seule, et Annette sortit aussi-tôt.

La remarque d’Annette avoit ranimé les terribles soupçons d’Emilie sur le destin de madame Montoni ; elle résolut de faire un second effort pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s’adresser encore une fois à Montoni.

Quand Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Emilie que le portier du château desiroit de lui parler, et qu’il avoit quelque chose d’important à lui révéler. Ses esprits, depuis quelque temps avoient éprouvé tant de secousses, que la plus légère circonstance suffisoit pour les agiter. Ce message d’abord la surprit ; il lui fit ensuite redouter quelque danger, quelque piège. Elle avoit remarqué souvent l’air et le maintien farouches de cet homme. Elle hésita si elle consentiroit, imaginant même que cette proposition n’étoit qu’un prétexte pour la précipiter dans quelque nouveau malheur : une courte réflexion lui en fit voir l’improbabilité, et elle rougit de sa foiblesse.

— Je lui parlerai, Annette, répondit-elle ; faites-le monter dans le corridor.

Annette partit, et revint bientôt après.

— Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n’ose pas venir dans le corridor ; il craint d’être apperçu. Il seroit trop loin de son poste : il n’ose même pas le quitter, en ce moment. Mais si vous voulez venir le trouver au portail par quelques petits passages qu’il m’a montrés, sans traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien ; mais n’allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous voie.

Emilie n’approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa positivement de sortir. — Dites-lui, reprit-elle, que, s’il a quelque confidence à me faire, je l’écoûterai dans le corridor quand il aura le temps de s’y rendre.

Annette reporta la réponse, et fut long-temps sans revenir. À son retour, elle dit à Emilie, je n’ai rien gagné, mademoiselle ; Bernardin a passé tout le temps à réfléchir sur ce qu’on pouvoit faire. Il est bien impossible qu’il quitte son poste maintenant ; mais si ce soir, quand il fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d’orient, il pourra peut-être se dérober une minute et vous dire son secret.

Emilie, surprise autant qu’alarmée du mystère qu’exigeoit cet homme, hésitoit encore à l’aller trouver ; mais calculant que peut-être il l’avertiroit de quelque malheur qui la menaçoit, elle résolut de le voir.

Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart d’orient ; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée : que fera Bernardin pour n’être pas remarqué ?

— C’est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m’a répondu qu’il avoit la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour, et qu’il entreroit par-là ; quant aux sentinelles, on n’en met point au bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l’orient suffisent de ce côté pour garder le château, et s’il fait bien obscur, on ne pourra le voir de l’autre extrémité.

— À la bonne heure, dit Emilie, j’entendrai ce qu’il veut me dire, et je vous prie de m’accompagner ce soir sur la terrasse.

— Il voudroit qu’il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des sentinelles.

— Emilie réfléchit encore, et dit qu’elle serait au rempart une heure après le soleil couché. Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d’être ponctuel à l’heure, je pourrois bien aussi être remarquée par M. Montoni. Où est-il, je voudrois lui parler.

— Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux autres. Il va leur donner un festin pour réparer, je pense, l’aventure du dernier : tout le monde dans la cuisine est singulièrement occupé.

— Emilie s’informa si Montoni attendoit de nouveaux hôtes ? Annette ne le croyoit pas : Pauvre Ludovico ! dit-elle, il seroit aussi gai que personne, s’il étoit rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte Morano étoit plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il est retourné à Venise.

— Il l’est, dit Emilie : comment avez-vous su cela ?

— Je l’ai appris hier au soir, mademoiselle : j’avois oublié de vous le dire.

Emilie fit d’autres questions : elle pria Annette d’épier l’instant où Montoni se trouveroit seul, et de l’en avertir. Annette alla rendre réponse à Bernardin, qui l’attendoit.

Montoni cependant, fut si occupé tout le jour, qu’Emilie n’eut pas l’occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante. Annette s’occupoit à veiller sur tous ses mouvement, et à soigner Ludovico ; à l’aide de Catherine, elle ne le laissa manquer de rien, et par conséquent Emilie se trouva seule. Ses pensées se dirigeoient toutes sur le message du portier : elle se perdoit en conjectures sur les motifs de cette démarche ; elle imaginoit quelquefois qu’il s’agissoit de madame Montoni ; d’autres fois, elle croyoit qu’il vouloit la prévenir d’un danger personnel. Le mystère et la précaution de Bernardin la faisaient pencher à cette dernière opinion.

À mesure que le moment approchoit, son impatience devenoit plus vive. Le soleil disparut enfin : elle entendit les sentinelles se ranger chacune à leur poste ; elle attendit Annette qui devoit l’accompagner ; et dès qu’elle fut venue, elles descendirent ensemble. Emilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou quelques-uns de ses compagnons. N’ayez point d’inquiétude là-dessus, lui dit Annette ; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne l’ignore pas.

Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui passoit. Emilie répondit, et descendit au rempart oriental ; on les y arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer. Emilie n’aimoit point à s’exposer si tard à la discrétion de pareils hommes ; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver Bernardin ; il n’étoit pas encore venu : elle s’appuya toute pensive sur le parapet du rempart, et attendit qu’il y parût. Les bois, la vallée, tout étoit enseveli dans l’obscurité ; un vent léger agitant les sommités des branches, troubloit seul le silence de la nuit ; quelques voix se faisoient entendre de temps en temps dans l’intérieur du grand château.

— Quelles voix entendons-nous, dit Emilie tremblante ?

— Celles de monsieur et de ses hôtes, qui se divertissent, lui dit Annette.

— Oh ! bon dieu, pensoit Emilie, le cœur d’un homme peut-il être si gai, quand il fait le malheur de son semblable ! Mais ma tante, après tout, sent-elle encore le poids des misères humaines ? Oh ! jamais, quelles que deviennent mes souffrances, jamais, jamais mon cœur ne s’endurcira pour celles des autres !

Elle regarda avec un sentiment d’horreur la tour d’orient, près de laquelle elle se trouvoit ; elle appercut une lueur à travers les grillages de la chambre du bas ; mais ceux du haut étoient obscurs : elle vit une personne qui traversoit cette chambre basse avec une lampe ; cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame Montoni ; elle l’avoit cherchée dans ce même appartement, et n’y avoit trouvé que des habits de soldats. Emilie, néanmoins, se décida à tenter d’ouvrir la tour par-dehors, si-tôt que Bernardin ne seroit plus avec elle.

Les momens s’écouloient, et Bernardin ne paroisssoit pas : Emilie devenant inquiète, hésita si elle attendroit plus long-temps ; elle auroit envoyé Annette le chercher au portail, si elle n’eût craint de rester seule. La nuit alors étoit tout-à-fait close : une foible ligne rougeâtre indiquoit seule à l’occident, que le jour venoit de disparoître ; cependant, le vif intérêt qu’elle prenoit au secret que Bernardin avoit à lui dire, surmonta toute espèce de crainte, et suffit pour la retenir.

Tandis qu’avec Annette elle raisonnoit sur le retard de cet homme, elles entendirent une clef tourner dans la serrure ; elles virent bientôt un homme qui s’avançoit vers elles, c’étoit Bernardin. Emilie se hâta de lui demander ce qu’il avoit à lui dire, et le pria de ne pas perdre de temps : cet air du soir me glace, lui dit-elle.

Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme. Le ton de voix sépulcrale avec laquelle il lui parloit la fit frémir : ce que j’ai à dire n’est que pour vous.

Emilie hésita un peu ; mais enfin elle pria Annette de s’éloigner de quelques pas. Maintenant, mon ami, qu’avez-vous à me dire ?

Il se tut un moment comme s’il eut réfléchi ; puis il lui dit :

— Je perdrois certainement ma place, si cela venoit aux oreilles de monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous arrachera une syllabe sur ce que j’ai à vous communiquer. On s’est fié à moi en ceci ; et si l’on venoit à savoir que j’eusse trahi cette confiance, ma vie peut-être en répondroit. Mais, mademoiselle, j’ai pris de l’intérêt pour vous, et j’ai résolu de tout vous dire. Il se tut.

Emilie le remercia, l’assura de sa discrétion, et le pria de se hâter.

— Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet de madame Montoni, et combien vous desiriez d’être instruite de son sort.

— Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu’il y a d’affreux : n’hésitez point. Elle s’appuya d’un bras tremblant sur la muraille.

— Je puis vous le dire, dit Bernardin ; puis il se tut.

Emilie n’avoit pas la force de lui renouveler ses prières.

Je puis vous le dire, reprit Bernardin ; mais…

— Mais, quoi ! s’écria Emilie en recueillant son courage…

— Me voilà, mademoiselle, dit Annette, qui, frappée de cette exclamation, revint tout de suite joindre Emilie.

— Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n’a pas besoin de vous. Emilie ne dit rien ; et Annette obéit.

— Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment ; vous êtes si affligée !

— Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Emilie d’une voix ferme et imposante ; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.

— Eh bien ! mademoiselle, s’il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous savez que monsieur et sa femme s’accordoient mal entre eux : il n’est pas de ma compétence d’en connoître le motif, mais je crois bien que vous savez les résultats.

— C’est bon, dit Emilie. Après ?

— Monsieur, à ce qu’il semble, avoit eu dernièrement un grand courroux contre elle ; je vis tout, j’entendis tout, et beaucoup plus qu’on ne pensoit ; mais ce n’étoit pas mon affaire, je ne disois rien. Il y a peu de jours, monsieur m’envoya chercher : Bernardin, me dit-il, vous êtes un honnête homme ; je pense que je puis me fier à vous. J’assurai bien Son Excellence qu’il le pouvoit. Alors, dit-il autant que je puis me rappeler ses termes, j’ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me servir. Il me dit ce que j’avois à faire. Mais quant à cela, je n’en dirai rien : ça ne regardoit que madame.

— Ô ciel ! qu’avez-vous fait ? dit Emilie.

Bernardin hésita, et se tut.

— Quelle furie pouvoit le porter, et vous porter vous-même, à un acte si détestable ? s’écria Emilie, glacée d’horreur et presque incapable de se soutenir.

— Ce fut une furie, dit Bernardin d’une voix sombre. Ils restoient tous deux en silence. Emilie n’avoit pas le courage d’en demander plus. Bernardin sembloit craindre de s’expliquer plus en détail ; il lui dit à la fin : Il est inutile de revenir sur le passé ; monsieur ne fut que trop cruel, mais il vouloit être obéi… Qu’auroit servi de m’y refuser ? il en auroit trouvé de moins scrupuleux que moi.

— Vous l’avez tuée ? dit Emilie avec une voix capable à peine d’articuler ; c’est à un meurtrier que je parle ! Bernardin se tut, et Emilie se détournant, fut prête à le quitter.

— Restez, mademoiselle, lui dit-il ; vous mériteriez de le croire encore, puisque vous m’en jugez capable.

— Si vous êtes innocent, dites-le-moi vîte, dit Emilie presque mourante ; je n’ai pas assez de force pour vous écouter plus long-temps.

— Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s’éloignant. Emilie eut encore assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d’Annette. Elle prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu’à ce qu’elles entendirent quelques pas derrière elles : c’étoit Bernardin de retour.

Renvoyez cette fille, dit-il à Emilie, je vous dirai tout.

— Non ; reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me dire.

— Le peut-elle, mademoiselle ? lui dit-il ; vous n’en saurez donc pas davantage. Il se retiroit, quoique lentement ; mais l’anxiété d’Emilie surmontant le ressentiment et la crainte que cet homme lui inspiroit, elle le pria de rester, et s’éloigna d’Annette.

Madame, dit-il, est vivante pour moi seul ; elle est ma prisonnière. Son Excellence l’a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et m’en a confié le soin. J’allois vous dire que vous pouviez la voir ; mais maintenant…

Emilie soulagée, à ces mots, d’une inexprimable angoisse, pria Bernardin de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.

Il s’y prêta avec moins de répugnance qu’elle ne s’y attendoit. Il lui dit que la nuit suivante, quand M. Montoni seroit au lit, si elle vouloit se rendre aux dernières portes du château, elle pourroit peut-être voir madame Montoni.

Au milieu de la reconnoissance que cette faveur lui inspiroit, Emilie crut appercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne pendant qu’il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment elle chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à sa pitié, l’assura bien qu’elle le récompenseroit elle-même, et seroit exacte au rendez-vous ; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se retira sans bruit dans son appartement. Il se passa du temps avant que le trouble de joie, excité dans son ame par l’avis de Bernardin, permît à Emilie de juger avec précision des dangers qui entouroient encore et madame Montoni et elle-même. Quand son agitation se calma, elle réfléchit que sa tante étoit prisonnière d’un homme qui pouvoit la sacrifier à sa vengeance ou à son avarice. Quand elle se représentoit l’atroce physionomie du gardien de madame Montoni, elle croyoit son arrêt scellé, et Bernardin portoit sur lui tout l’extérieur d’un assassin : quand elle pensoit à cela, il lui sembloit qu’il n’étoit point d’actes barbares que cet homme ne pût consommer. Ces pensées lui rappelèrent l’air avec lequel il lui avoit promis qu’elle pourroit voir la prisonnière : elle se trouva long-temps abîmée dans un doute affreux ; elle hésitoit parfois à se confier à lui à l’heure silencieuse qu’il avoit choisie. Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvoit bien être déjà morte, et que le scélérat ne vouloit que l’attirer en secret pour faire d’elle une nouvelle victime, qu’il étoit peut-être chargé d’immoler à l’avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouveroit propriétaire de ses biens de Languedoc qui avoient fait le sujet d’une si odieuse contestation. L’énormité de ce double crime lui en fit, à la fin, rejeter la probabilité ; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisoient naître dans son esprit : de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à d’autres. La nuit étoit fort avancée ; elle s’étonna, elle s’affligea presque de ce que la musique ne revenoit point, et elle en attendit le retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.

Elle distingua long-temps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs entretiens bruyans, leur gaîté dissolue, leurs chansons reprises en chœur qui ébranloient tous les échos ; elle entendit les portes du château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l’instant fit place à un silence qu’interrompit seulement le passage des personnes qui regagnoient leurs logemens. Emilie, jugeant que la veille elle avoit entendu la musique à-peu-près à la même heure, dit à Annette de se retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus charmans accords ; la planète qu’elle avoit remarquée au premier son de la musique n’étoit point encore levée. Cédant à une impression superstitieuse, elle fixoit attentivement la partie du ciel où l’on devoit la découvrir, attendant presque la musique au moment de son apparition. À la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du château. Son cœur trembla si-tôt qu’elle l’apperçut ; elle eut à peine assez de courage pour rester près de la fenêtre, et craignit que la musique, en renouvelant sa terreur, n’achevât d’épuiser ses forces. L’horloge sonna une heure : c’étoit vers ce moment que les sons avoient commencé ; elle s’assit près de la fenêtre, et tâcha de calmer ses esprits ; mais le doute et l’attente les tenoient dans l’agitation. Tout néanmoins resta dans le silence ; elle entendoit seulement les pas de la sentinelle et le murmure sourd de la forêt. Elle se remit à la fenêtre, et regarda la planète comme pour l’interroger.

Emilie écouta ; mais aucune musique ne se fit entendre. Ce n’étoit pas sûrement, se disoit-elle, ce n’étoit pas une mélodie mortelle : aucun habitant de ce château ne pouvoit la produire. Et où est le sentiment qui s’exprimeroit avec cette perfection ? Il est reconnu que des accords célestes ont été quelquefois entendus sur la terre. Quelques saints personnages ont déclaré les avoir entendus lorsque, dans le silence des nuits, ils adressoient leurs vœux à l’Éternel. Mon père lui-même, mon respectable père, m’a dit une fois que, peu de temps après la mort de ma mère, et dans une de ses insomnies, des sons d’une singulière douceur l’avoient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique céleste traversa les airs : ce fut pour lui une consolation, il me l’a dit ; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère reposoit en paix dans le sein de Dieu.

À ce souvenir Emilie répandit des larmes. Peut-être, reprit-elle, peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour me donner du courage. Je n’oublierai jamais ceux qu’à une pareille heure j’ai entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce moment ! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une attente et des souvenirs également touchans ; aucune musique ne troubla le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu’au moment où l’aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper les ténèbres. Bien convaincue alors que la musique ne reviendroit pas, elle se retira, et gagna son lit avec répugnance.

vendredi 7 septembre 2018

George Sand - Indiana - deuxième partie - XI

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XI.

 

En descendant de son tilbury dans la cour du Lagny, Raymon sentit le cœur lui manquer. Il allait donc rencontrer sous ce toit qui lui rappelait de si terribles souvenirs ! Ses raisonnements, d’accord avec ses passions, pouvaient lui faire surmonter les mouvements de son cœur, mais non les étouffer, et dans cet instant la sensation du remords était aussi vive que celle du désir.

La première figure qui vint à sa rencontre fut celle de sir Ralph Brown, et il crut, en l’apercevant dans son éternel habit de chasse, flanqué de ses chiens, et grave comme un laird écossais, voir marcher le portrait qu’il avait découvert dans la chambre de madame Delmare. Peu d’instants après vint le colonel, et l’on servit le déjeuner sans qu’Indiana eût paru. Raymon, en traversant le vestibule, en passant devant la salle du billard, en reconnaissant ces lieux qu’il avait aperçus dans des circonstances si différentes, se sentait si mal, qu’il se rappelait à peine dans quels desseins il y venait maintenant.

« Décidément, madame Delmare ne veut pas descendre dit le colonel à son factotum Lelièvre avec quelque aigreur.

— Madame a mal dormi, répondit Lelièvre, et mademoiselle Noun… (allons, toujours ce diable de nom qui me revient !) mademoiselle Fanny, veux-je dire, m’a répondu que madame reposait maintenant.

— Comment se fait-il donc que je viens de la voir à sa fenêtre ? Fanny s’est trompée. Allez avertir madame que le déjeuner est servi… ; ou plutôt, sir Ralph, mon cher parent, veuillez monter, et voir vous-même si votre cousine est malade pour tout de bon. »

Si le nom malheureux échappé par habitude au domestique avait fait passer un frisson douloureux dans les nerfs de Raymon, l’expédient du colonel leur communiqua une étrange sensation de colère et de jalousie.

« Dans sa chambre ! pensa-t-il. Il ne se borne pas à y placer son portrait, il l’y envoie en personne. Cet Anglais a ici des droits que le mari lui-même semble n’oser pas s’attribuer. »

M. Delmare, comme s’il eût deviné les réflexions de Raymon :

« Que cela ne vous étonne pas, dit-il : M. Brown est le médecin de la maison ; et puis c’est notre cousin, un brave garçon que nous aimons de tout notre cœur. »

Ralph resta bien absent dix minutes. Raymon était distrait, mal à l’aise. Il ne mangeait pas, il regardait souvent la porte. Enfin l’Anglais reparut.

« Indiana n’est réellement pas bien, dit-il ; je lui ai prescrit de se recoucher. »

Il se mit à table d’un air tranquille, et mangea d’un robuste appétit. Le colonel fit de même.

« Décidément, pensa Raymon, c’est un prétexte pour ne pas me voir. Ces deux hommes n’y croient pas, et le mari est plus mécontent que tourmenté de l’état de sa femme. C’est bien, mes affaires marchent mieux que je ne l’espérais. »

La difficulté ranima sa volonté, et l’image de Noun s’effaça de ces sombres lambris, qui, au premier abord, l’avaient glacé de terreur. Bientôt il n’y vit plus errer que la forme légère de madame Delmare. Au salon, il s’assit à son métier, examina (tout en causant et en jouant la préoccupation) les fleurs de sa broderie, toucha toutes les soies, respira le parfum que ses petits doigts y avaient laissé. Il avait déjà vu cet ouvrage dans la chambre d’Indiana ; alors il était à peine commencé, maintenant il était couvert de fleurs écloses sous le souffle de la fièvre, arrosées des larmes de chaque jour. Raymon sentit les siennes venir au bord de ses paupières, et, par je ne sais quelle sympathie, levant tristement les yeux sur l’horizon qu’Indiana avait l’habitude mélancolique de contempler, il aperçut de loin, les murailles blanches de Cercy, qui se détachaient sur un fond de terres brunes.

La voix du colonel le réveilla en sursaut.

« Allons, mon honnête voisin, lui dit-il, il est temps de m’acquitter envers vous et de tenir mes promesses. La fabrique est en plein mouvement, et les ouvriers sont tous à la besogne. Voici des crayons et du papier, afin que vous puissiez prendre des notes. »

Raymon suivit le colonel, examina la fabrique d’un air empressé et curieux, fit des observations qui prouvèrent que les sciences chimiques et la mécanique lui étaient également familières, se prêta avec une inconcevable patience aux dissertations sans fin de M. Delmare, entra dans quelques-unes de ses idées, en combattit quelques autres, et, en tout, se conduisit de manière à persuader qu’il mettait à ces choses un puissant intérêt, tandis qu’il y songeait à peine, et que toutes ses pensées étaient tournées vers madame Delmare.

À vrai dire, aucune science ne lui était étrangère, aucune découverte indifférente ; en outre, il servait les intérêts de son frère, qui avait réellement mis toute sa fortune dans une exploitation semblable, quoique beaucoup plus vaste. Les connaissances exactes de M. Delmare, seul genre de supériorité que cet homme possédât, lui présentaient en ce moment le meilleur côté à exploiter dans son entretien.

Sir Ralph, peu commerçant, mais politique fort sage joignait à l’examen de la fabrique des considérations économiques d’un ordre assez élevé. Les ouvriers, jaloux de montrer leur habileté à un connaisseur, se surpassaient eux-mêmes en intelligence et en activité. Raymon voyait tout, entendait tout, répondait à tout, et ne pensait qu’à l’affaire d’amour qui l’amenait en ce lieu.

Quand ils eurent épuisé le mécanisme intérieur, la discussion tomba sur le volume et la force du cours d’eau. Ils sortirent, et, grimpant sur l’écluse, chargèrent le maître ouvrier d’en soulever les pelles et de constater les variations de la crue.

« Monsieur, dit cet homme en s’adressant à M. Delmare, qui fixait le maximum à quinze pieds, faites excuse, nous l’avons vue cette année à dix-sept.

— Et quand cela ? Vous vous trompez, dit le colonel.

— Pardon, Monsieur, c’est la veille de votre retour de Belgique ; tenez, la nuit où mademoiselle Noun s’est trouvée noyée ; à preuve que le corps a passé par-dessus la digue que voici là-bas et ne s’est arrêté qu’ici, à la place où est monsieur. »

En parlant ainsi d’un ton animé, l’ouvrier désignait la place occupée par Raymon. Le malheureux jeune homme devint pâle comme la mort ; il jeta un regard effaré sur l’eau qui coulait à ses pieds ; il lui sembla, en voyant s’y répéter sa figure livide, que le cadavre y flottait encore ; un vertige le saisit, et il fût tombé dans la rivière si M. Brown ne l’eût pris par le bras et ne l’eût entraîné loin de là.

« Soit, dit le colonel, qui ne s’apercevait de rien et songeait si peu à Noun qu’il ne se doutait pas de l’état de Raymon ; mais c’est un cas extraordinaire, et la force moyenne du cours est de… Mais que diable avez-vous tous deux ? dit-il en s’arrêtant tout à coup.

— Rien, répondit sir Ralph ; j’ai marché, en me retournant, sur le pied de monsieur ; j’en suis au désespoir, je dois lui avoir fait beaucoup de mal. »

Sir Ralph fit cette réponse d’un ton si calme et si naturel, que Raymon se persuada qu’il croyait dire la vérité. Quelques mots de politesse furent échangés, et la conversation reprit son cours.

Raymon quitta le Lagny quelques heures après, sans avoir vu madame Delmare. C’était mieux qu’il n’espérait ; il avait craint de la voir indifférente et calme.

Cependant il y retourna sans être plus heureux. Le colonel était seul cette fois. Raymon mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour l’accaparer, et descendit adroitement à mille condescendances, vanta Napoléon qu’il n’aimait pas, déplora l’indifférence du gouvernement qui laissait dans l’abandon et dans une sorte de mépris les illustres débris de la Grande-Armée, poussa l’opposition aussi loin que ses opinions lui permettaient de l’étendre, et, parmi plusieurs de ses croyances, choisit celles qui pouvaient flatter la croyance de M. Delmare. Il se fit même un caractère différent du sien propre, afin d’attirer sa confiance. Il se transforma en bon vivant, en facile camarade, en insouciant vaurien.

« Si jamais celui-là fait la conquête de ma femme !… » dit le colonel en le regardant s’éloigner.

Puis il se mit à ricaner en lui-même, et à penser que Raymon était un charmant garçon.

Madame de Ramière était alors à Cercy : Raymon lui vanta les grâces et l’esprit de madame Delmare, et, sans l’engager à lui rendre visite, eut l’art de lui en inspirer la pensée.

« Au fait, dit-elle, c’est la seule de mes voisines que je ne connaisse pas ; et, comme je suis nouvellement installée dans le pays, c’est à moi de commencer. Nous irons la semaine prochaine au Lagny ensemble. »

Ce jour arriva.

« Elle ne peut plus m’éviter, » pensa Raymon.

En effet, madame Delmare ne pouvait plus reculer devant la nécessité de le recevoir ; en voyant descendre de voiture une femme âgée qu’elle ne connaissait point, elle vint même à sa rencontre sur le perron du château. En même temps elle reconnut Raymon dans l’homme qui l’accompagnait ; mais elle comprit qu’il avait trompé sa mère pour l’amener à cette démarche, et le mécontentement qu’elle en éprouva lui donna la force d’être digne et calme. Elle reçut madame de Ramière avec un mélange de respect et d’affabilité ; mais sa froideur pour Raymon fut si glaciale qu’il se sentit incapable de la supporter longtemps. Il n’était point accoutumé aux dédains, et sa fierté s’irrita de ne pouvoir vaincre d’un regard ceux qu’on avait préparés contre lui. Alors, prenant son parti comme un homme indifférent à un caprice, il demanda la permission d’aller rejoindre M. Delmare dans le parc, et laissa les deux femmes ensemble.

Peu à peu Indiana, vaincue par le charme entraînant qu’un esprit supérieur, joint à une âme noble et généreuse, sait répandre dans ses moindres relations, devint à son tour, avec madame de Ramière, bonne, affectueuse et presque enjouée. Elle n’avait pas connu sa mère, et madame de Carvajal, malgré ses dons et ses louanges, était loin d’en être une pour elle ; aussi éprouva-t-elle une sorte de fascination de cœur auprès de la mère de Raymon.

Quand celui-ci vint la rejoindre, au moment de monter en voiture, il vit Indiana porter à ses lèvres la main que lui tendait madame de Ramière. Cette pauvre Indiana éprouvait le besoin de s’attacher à quelqu’un. Tout ce qui lui offrait un espoir d’intérêt et de protection dans sa vie solitaire et malheureuse était reçu par elle avec transport ; et puis elle se disait que madame de Ramière allait la préserver du piège où Raymon voulait la pousser.

« Je me jetterai dans les bras de cette excellente femme, pensait-elle déjà, et, s’il le faut, je lui dirai tout. Je la conjurerai de me sauver de son fils, et sa prudence veillera sur lui et sur moi. »

Tel n’était pas le raisonnement de Raymon.

« Ma bonne mère ! se disait-il en revenant avec elle à Cercy, sa grâce et sa bonté font des miracles. Que ne leur dois-je pas déjà ! mon éducation, mes succès dans la vie, ma considération dans le monde. Il ne me manquait que le bonheur de lui devoir le cœur d’une femme comme Indiana. »

Raymon, comme on voit, aimait sa mère à cause du besoin qu’il avait d’elle et du bien-être qu’il en recevait ; c’est ainsi que tous les enfants aiment la leur.

Quelques jours après, Raymon reçut une invitation pour aller passer trois jours à Bellerive, magnifique demeure d’agrément que possédait sir Ralph Brown entre Cercy et le Lagny, et où il s’agissait, de concert avec les meilleurs chasseurs du voisinage, de détruire une partie du gibier qui dévorait les bois et les jardins du propriétaire. Raymon n’aimait ni sir Ralph ni la chasse ; mais madame Delmare faisait les honneurs de la maison de son cousin dans les grandes occasions, et l’espoir de la rencontrer n’eut pas de peine à déterminer Raymon.

Le fait est que sir Ralph ne comptait point cette fois sur madame Delmare ; elle s’était excusée sur le mauvais état de sa santé. Mais le colonel, qui prenait de l’humeur quand sa femme semblait chercher des distractions, en prenait encore davantage quand elle refusait celles qu’il voulait bien lui permettre.

« Ne voulez-vous pas faire croire à tout le pays que je vous tiens sous clef ? lui dit-il. Vous me faites passer pour un mari jaloux ; c’est un rôle ridicule et que je ne veux pas jouer plus longtemps. Que signifie d’ailleurs ce manque d’égards envers votre cousin ? Vous sied-il, quand nous devons l’établissement et la prospérité de notre industrie à son amitié, de lui refuser un si léger service ? Vous lui êtes nécessaire, et vous hésitez ! je ne conçois pas vos caprices. Tous les gens qui me déplaisent sont fort bien venus auprès de vous ; mais ceux dont je fais cas ont le malheur de ne pas vous agréer.

— C’est un reproche bien mal appliqué, ce me semble, répondit madame Delmare. J’aime mon cousin comme un frère, et cette amitié était déjà vieille quand la vôtre a commencé.

— Oui ! oui ! voilà vos belles paroles ; mais je sais, moi, que vous ne le trouvez pas assez sentimental, le pauvre diable ! vous le traitez d’égoïste parce qu’il n’aime pas les romans et ne pleure pas la mort d’un chien. Au reste, ce n’est pas de lui seulement qu’il s’agit. Comment avez-vous reçu M. de Ramière ? un charmant jeune homme, sur ma parole ! Madame de Carvajal vous le présente, et vous l’accueillez à merveille ; mais j’ai le malheur de lui vouloir du bien, alors vous le trouvez insoutenable, et, quand il arrive chez vous, vous allez vous coucher. Voulez-vous me faire passer pour un homme sans usage ? Il est temps que cela finisse, et que vous vous mettiez à vivre comme tout le monde. »

Raymon jugea qu’il ne convenait point à ses projets de montrer beaucoup d’empressement ; les menaces d’indifférence réussissent auprès de presque toutes les femmes qui se croient aimées. Mais la chasse était commencée depuis le matin quand il arriva chez sir Ralph, et madame Delmare devait n’arriver qu’à l’heure du dîner. En attendant, il se mit à préparer sa conduite.

Il lui vint à l’esprit de chercher un moyen de justification ; car le moment approchait. Il avait deux jours devant lui, et il fit ainsi le partage de son temps : le reste de la journée près de finir pour émouvoir, le lendemain, pour persuader ; le surlendemain, pour être heureux. Il regarda même à sa montre, et calcula, à une heure près, les chances de succès ou de défaite de son entreprise.

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