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mercredi 5 septembre 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - troisieme partie - chapitre 6

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CHAPITRE VI.

Emilie resta dans sa chambre pendant une partie de la matinée, sans recevoir aucun ordre de Montoni, et sans voir personne que les hommes armés qui passoient le long de la terrasse. Son inquiétude pour sa tante l’emporta à la fin sur l’horreur de parler à ce barbare. Elle se décida à l’aller trouver, pour obtenir la permission de voir madame Montoni.

Il devenoit trop certain, par l’absence prolongée d’Annette, qu’il étoit arrivé quelque accident à Ludovico, et qu’elle étoit encore en prison. Emilie résolut donc de visiter la chambre où la pauvre Annette s’étoit fait entendre, et si cette fille y gémissoit encore, d’informer Montoni de sa triste situation.

Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il étoit midi.

Les lamentations d’Annette s’entendoient à l’extrémité de la galerie : elle déploroit son sort et celui de Ludovico. Elle dit à Emilie qu’elle mourroit de faim si elle n’étoit libre à l’instant. Emilie répondit qu’elle alloit demander sa liberté à Montoni ; mais la peur de la faim céda pour le moment à la peur du signor ; et quand Emilie la laissa, elle la prioit avec instance de ne pas découvrir l’asyle où elle s’étoit cachée.

Emilie s’approcha de la grande salle ; et le bruit qu’elle entendit, les gens qu’elle rencontra, renouvelèrent toutes ses alarmes. Ces derniers néanmoins paroissoient pacifiques. Ils la regardoient avec avidité, lui parloient même quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au salon de cèdre, où Montoni se tenoit ordinairement, elle vit sur le pavé des débris d’épée, des lambeaux teints de sang ; elle s’attendoit presque à trouver un corps mort ; mais elle n’eut pas cet affreux spectacle. En avançant, elle distingua des voix. La crainte de paroître devant tant d’étrangers, la crainte sur-tout d’irriter Montoni par une visite imprévue, ébranlèrent presque sa résolution. Elle cherchoit des yeux, sous les longues arcades, un domestique pour l’annoncer ; il n’en paroissoit point. Les accens qu’elle entendoit n’étoient point ceux de la colère. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille. Elle alloit frapper quand Montoni parut lui-même. Emilie trembla, devint muette ; et Montoni, dans une extrême surprise, peignit sur sa physionomie tous les mouvemens qui l’agitoient. Emilie oublia ce qu’elle avoit à dire ; elle ne s’informa pas de sa tante ; elle ne demanda rien pour Annette, et resta pétrifiée.

Montoni lui demanda d’un ton sévère ce qu’elle avoit entendu de l’entretien. Elle l’assura qu’elle n’étoit point venue dans l’intention d’écouter ses secrets, mais d’implorer sa clémence, et pour sa tante, et pour Annette. Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des yeux perçans ; et l’inquiétude qu’il ressentoit ne pouvoit venir d’un intérêt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de visiter sa tante. Il répondit par un sourire plein d’amertume, qui confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage de renouveler ses sollicitations.

Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la délivrera. L’insensé qui l’a enfermée n’est plus. Emilie frémit. Mais ma tante, signor, lui dit-elle ; ah ! parlez-moi de ma tante.

On en a soin, reprit Montoni : je n’ai pas le temps de répondre à vos oiseuses questions.

Il vouloit s’éloigner ; Emilie le conjura de lui apprendre où étoit madame Montoni. Il s’arrêta… Tout-à-coup la trompette sonna. Au même instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la trompette, Montoni avoit traversé le vestibule. Emilie ne savoit pas si elle le suivrait. Elle apperçut, au-delà des longues arcades qui s’ouvroient sur la cour, un parti de cavaliers ; elle crut voir, autant que la distance et son trouble le lui permettoient, que c’étoient les mêmes dont quelques jours avant elle avoit vu le départ. Elle n’eut pas le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvoient dans le salon étoient accourus dans la salle, et de toutes les parties du château, les autres hommes s’y rendirent. Emilie se pressa de se réfugier dans son appartement ; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manière, les expressions de Montoni, quand il avoit parlé de sa femme, confirmoient ses plus noirs soupçons. Elle étoit absorbée dans ces sombres pensées lorsqu’elle apperçut le vieux Carlo.

Chère dame, lui dit-il, je n’ai pas encore pu m’occuper de vous. Je vous apporte du fruit et du vin ; vous devez en avoir besoin.

Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait souvenir de moi ?

Non, signora, reprit Carlo ; son Excellence a trop d’affaires pour cela.

Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni ; mais Carlo, pendant qu’on l’enlevoit, étoit à l’autre extrémité du château, et depuis ce moment il n’en avoit rien appris.

Pendant qu’il lui parloit, Emilie le regardoit fixement, et ne pouvoit démêler si c’étoit de sa part ignorance ou dissimulation, ou crainte d’offenser son maître. Il répondit très-laconiquement à ses questions sur les débats de la veille ; mais il lui dit que les disputes étoient pacifiées, et que le signor croyoit s’être trompé en soupçonnant ses hôtes. Le combat n’a pas eu d’autre cause, ajouta Carlo. Mais je me flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu’on y prépare d’étranges choses. Elle le pria de s’expliquer. Ah ! signora, dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret, ni d’exprimer toute ma pensée. Le temps dévoilera tout.

Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre fille étoit emprisonnée ; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il partoit, elle lui demanda quelles étoient les personnes nouvellement arrivées ; sa conjecture se vérifia, c’étoit Verezzi avec sa troupe.

Ce court entretien éclaircit un peu les idées sombres d’Emilie : c’étoit une consolation pour elle, que d’entendre dans ce château l’accent de la pitié.

Une heure se passa sans qu’Annette parût : enfin elle vint en sanglotant, et s’écriant, Ludovico ! Ludovico !

— Ma pauvre Annette, asseyez-vous bien vite, dit Emilie.

— Qui l’auroit prévu, mademoiselle ! ô misérable jour ! ô jour affreux ! Elle continua de gémir et de se lamenter : la mort, lui dit Emilie, la mort nous enlève souvent nos amis les plus chers. Soumettons-nous aux volontés du ciel : nos pleurs, hélas ! ne raniment point leur cendre.

Annette ôta son mouchoir de dessus ses yeux.

— Vous rencontrerez Ludovico dans un meilleur monde, je l’espère, dit Émilie.

— Oui, mademoiselle, dit Annette ; mais j’espère bien le rencontrer encore dans celui-ci, quoiqu’il en soit bien blessé !

— Blessé ! s’écria Émilie. Il vit donc ?

— Oui, mademoiselle ; mais sa blessure est terrible : il ne pouvoit venir me délivrer. On le croyoit mort d’abord, et lui-même ne se trouvoit pas bien jusqu’à ce moment.

— Ma chère Annette, je me réjouis de savoir qu’il existe.

La douleur d’Annette étant un peu calmée, Émilie l’envoya faire des recherches sur sa maîtresse ; elle n’en put recevoir aucune lumière. Les uns ignoroient son sort, et les autres probablement avoient ordre de le cacher.

Emilie resta dans une grande affliction, dans une grande inquiétude : elle ne fut d’ailleurs dérangée par aucun message de Montoni.

Les deux jours suivans s’écoulèrent sans aucun incident remarquable, et sans qu’elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame Montoni. Le soir du deuxième jour, Emilie se mit au lit après le départ d’Annette ; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes, et telles, qu’une si longue incertitude pouvoit bien les lui suggérer. Incapable de s’oublier, incapable de vaincre les fantômes qui l’obsédoient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour respirer un air plus frais.

La nuit étoit obscure et silencieuse, les étoiles seules aidoient à distinguer les plus hautes montagnes, les tours occidentales, et les remparts au-dessous, où se promenoit une seule sentinelle. Quelle image de repos présentait cet aspect ! Les passions terribles et féroces, qui si souvent agitaient les habitans de ce château, sembloient alors anéanties dans le sommeil. Le cœur d’Emilie n’en jouissoit pas ; mais ses douleurs, quoique profondes, retenoient quelque chose de la douceur de son esprit. Son affliction étoit silencieuse ; elle pleuroit et enduroit. Ce n’étoit pas l’impétueuse énergie de la passion, qui, à l’aide d’une imagination ardente, franchit par la pensée tous les obstacles, et vit dans le monde qu’elle se crée.

L’air la rafraîchit ; elle resta à sa fenêtre ; elle considéroit tant d’astres éclatans, étincelant sur l’azur des cieux, et roulant sans se confondre dans l’espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père chéri, elle avoit observé leur marche et remarqué leur cours. Ces réflexions la conduisirent à d’autres, et réveillèrent presqu’également et sa douleur et sa surprise.

Elles lui retracèrent l’étrange tableau des tristes événemens qui avoient succédé aux premières douceurs de sa vie. Emilie, si doucement élevée, si tendrement aimée ; Emilie qui avoit connu et la bonté et le bonheur ! ses dernières secousses, sa situation présente dans une terre étrangère, dans un château isolé ! environnée de tous les vices, exposée à toutes les violences, elle croyoit faire le rêve d’une imagination malade, et ne pouvoit se persuader que tant de maux fussent des réalités. Elle pleuroit à la seule pensée de ce que ses parens eussent souffert, s’ils avoient pu prévoir les infortunes qui l’attendoient.

Elle, leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu’elle avoit remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père. Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Emilie se rappela l’entretien relatif à l’état des ames ; elle se rappela aussi la musique qu’elle avoit entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa raison, avoit admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent ses larmes ; elle céda à sa rêverie. Tout-à-coup les sons d’une musique douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s’empara d’elle ; elle écouta quelques momens dans une attente pénible, et s’efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la raison humaine n’a pas plus d’empire sur les fantômes de l’imagination, que les sens n’ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux qui brillent et s’éteignent tout-à-coup pendant l’obscurité des nuits.

La surprise d’Emilie à ces accords si doux et si délicieux, étoit pour le moins excusable. Il y avoit long-temps, bien long-temps qu’elle n’avoit entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la trompette étoient la seule musique que l’on connut dans Udolphe.

Quand ses esprits furent un peu remis, elle essaya de s’assurer de quel côté venoient les sons. Elle crut reconnoître qu’ils partoient d’en bas ; mais elle ne put distinguer s’ils venoient de dessus la terrasse ou de quelque chambre du château. La crainte et la surprise cédèrent bientôt au charme d’une harmonie que le silence de la nuit rendoit plus touchante. Bientôt elle sembla s’éloigner, s’affoiblir successivement, et enfin cessa tout-à-fait.

Emilie continuoit d’écouter, plongée dans ce doux repos où une musique suave laisse l’esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent long-temps sur une circonstance si étrange ; il étoit singulier d’entendre à minuit de la musique, lorsque tout le monde devoit, depuis plusieurs heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d’années, on n’avoit rien entendu qui ressemblât à de l’harmonie. De longues souffrances avoient rendu son esprit sensible à la terreur, et susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avoit pu lui parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la confiance sur le sujet dont alors elle étoit occupée. La raison lui dit néanmoins que cette conjecture étoit ridicule, et elle ne s’y attacha pas ; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle se livra à de plus bizarres idées ; elle se rappela l’événement singulier qui avoit donné le château à son possesseur actuel ; elle considéra la manière mystérieuse dont l’ancienne propriétaire avoit disparu ; jamais on n’avoit rien su d’elle ; et son esprit fut frappé d’une sorte de crainte. Il n’y avoit nulle liaison apparente entre cet événement et la musique qu’elle venoit d’entendre, et pourtant elle crut que ces deux choses se tenoient par quelque lien secret. À cette idée une sueur froide la saisit : elle porta des yeux égarés sur l’obscurité de sa chambre, et le silence morne qui y régnoit ne fit qu’affecter de plus en plus son imagination.

À la fin elle quitta la fenêtre ; mais ses jambes lui manquèrent en approchant de son lit. Elle s’arrêta, et regarda autour d’elle. Sa lampe, seule lumière qui éclairât ce vaste appartement, étoit prête à s’éteindre ; elle frémit de l’obscurité où elle alloit se trouver. Honteuse bientôt de sa foiblesse, elle se remit au lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident qui venoit de se présenter, et résolut d’attendre la nuit suivante à la même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont humains, disoit-elle, probablement ils se feront encore entendre.

George Sand - Indiana - deuxième partie - X

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X.

 

Pour lui, ce n’était point par fanfaronnade ni par dépit d’amour-propre qu’il ambitionnait plus que jamais l’amour et le pardon de madame Delmare. Il croyait que c’était chose impossible, et nul autre amour de femme, nul autre bonheur sur la terre ne lui semblait valoir celui-là. Il était fait ainsi. Un insatiable besoin d’événements et d’émotions dévorait sa vie. Il aimait la société avec ses lois et ses entraves, parce qu’elle lui offrait des aliments de combat et de résistance ; et, s’il avait horreur du bouleversement et de la licence, c’est parce qu’ils promettaient des jouissances tièdes et faciles.

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lundi 3 septembre 2018

George Sand - Indiana - deuxième partie - IX

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IX.

 

Deux mois se sont écoulés. Il n’y a rien de changé au Lagny, dans cette maison où je vous ai fait entrer par un soir d’hiver, si ce n’est que le printemps fleurit autour de ses murs rouges encadrés de pierres grises, et de ses ardoises jaunies par une mousse séculaire. La famille, éparse, jouit de la douceur et des parfums de la soirée ; le soleil couchant dore les vitres, et le bruit de la fabrique se mêle au bruit de la ferme. M. Delmare, assis sur les marches du perron, le fusil à la main, s’exerce à tuer des hirondelles au vol. Indiana, assise à son métier près de la fenêtre du salon, se penche de temps en temps pour regarder tristement dans la cour le cruel divertissement du colonel. Ophélia bondit, aboie et s’indigne d’une chasse si contraire à ses habitudes ; et sir Ralph, à cheval sur la rampe de pierre, fume un cigare et, comme à l’ordinaire, regarde d’un œil impassible le plaisir ou la contrariété d’autrui.

« Indiana ! cria le colonel en posant son fusil, quittez donc votre ouvrage ; vous vous fatiguez comme si vous étiez payée à tant par heure.

— Il fait encore grand jour, répondit madame Delmare.

— N’importe, venez donc à la fenêtre, j’ai quelque chose à vous dire. »

Indiana obéit, et le colonel, se rapprochant de la fenêtre qui était presque au rez-de-chaussée, lui dit d’un air badin, comme peut l’avoir un mari vieux et jaloux :

« Puisque vous avez bien travaillé aujourd’hui et que vous êtes bien sage, je vais vous dire quelque chose qui vous fera plaisir. »

Madame Delmare s’efforça de sourire ; ce sourire eût fait le désespoir d’un homme plus délicat que le colonel.

« Vous saurez donc, continua-t-il, que, pour vous désennuyer, j’ai invité à déjeuner pour demain un de vos humbles adorateurs. Vous allez me demander lequel ; car vous en avez, friponne, une assez jolie collection…

— C’est peut-être notre bon vieux curé ? dit madame Delmare, que la gaieté de son mari rendait toujours plus triste.

— Oh ! pas du tout !

— Alors c’est le maire de Chailly ou le vieux notaire de Fontainebleau !

— Ruse de femme ! Vous savez fort bien que ce ne sont pas ces gens-là. Allons, Ralph, dites à madame le nom qu’elle a sur le bout des lèvres, mais qu’elle ne veut pas prononcer elle-même.

— Il ne faut pas tant de préparations pour lui annoncer M. de Ramière, dit tranquillement sir Ralph en jetant son cigare ; je suppose que cela lui est fort indifférent. »

Madame Delmare sentit le sang lui monter au visage ; elle feignit de chercher quelque chose dans le salon, et, revenant avec un maintien aussi calme qu’elle se le composer :

« J’imagine que c’est une plaisanterie, dit-elle en tremblant de tous ses membres.

— C’est fort sérieux, au contraire ; vous le verrez ici demain à onze heures.

— Comment ! cet homme qui s’est introduit chez vous pour s’emparer de votre découverte, et que vous avez failli tuer comme un malfaiteur ?… Vous êtes bien pacifiques l’un et l’autre d’oublier de pareils griefs !

— Vous m’avez donné l’exemple, ma très-chère, en l’accueillant fort bien chez votre tante, où il vous a rendu visite… »

Indiana pâlit.

« Je ne m’attribue nullement cette visite, dit-elle avec empressement, et j’en suis si peu flattée, qu’à votre place je ne le recevrais pas.

— Vous êtes toutes menteuses et rusées pour le plaisir de l’être ! Vous avez dansé avec lui pendant tout un bal, m’a-t-on dit.

— On vous a trompé.

— Et c’est votre tante elle-même ! Au reste, ne vous en défendez pas tant ; je ne le trouve pas mauvais, puisque votre tante a désiré et aidé ce rapprochement entre nous. Il y a longtemps que M. de Ramière le cherche. Il m’a rendu, sans ostentation et presque à mon insu, des services importants pour mon exploitation ; et, comme je ne suis pas si féroce que vous le dites, comme aussi je ne veux pas avoir d’obligations à un étranger, j’ai songé à m’acquitter envers lui.

— Et comment ?

— En m’en faisant un ami, en allant à Cercy ce matin avec sir Ralph. Nous avons trouvé là une bonne femme de mère qui est charmante, un intérieur élégant et riche, mais sans faste, et qui ne sent nullement l’orgueil des vieux noms. Après tout, c’est un bon enfant que ce Ramière, et je l’ai invité à venir déjeuner avec nous et à visiter la fabrique. J’ai de bons renseignements sur son frère, et je me suis assuré qu’il ne peut me faire de tort en se servant des mêmes moyens que moi ; ainsi donc j’aime mieux que cette famille en profite que toute autre ; aussi bien, il n’est pas de secrets longtemps gardés, et le mien pourra être bientôt celui de la comédie, si les progrès de l’industrie vont ce train-là.

— Pour moi, dit sir Ralph, vous savez, mon cher Delmare, que j’avais toujours désapprouvé ce secret : la découverte d’un bon citoyen appartient à son pays autant qu’à lui, et si je…

— Parbleu ! vous voilà bien, sir Ralph, avec votre philanthropie pratique !… Vous me ferez croire que votre fortune ne vous appartient pas, et que, si demain la nation en prend envie, vous êtes prêt à changer vos cinquante mille francs de rente pour un bissac et un bâton ! Cela sied bien à un gaillard comme vous, qui aime les aises de la vie comme un sultan, de prêcher le mépris des richesses !

— Ce que j’en dis, reprit sir Ralph, ce n’est point pour faire le philanthrope ; c’est que l’égoïsme bien entendu nous conduit à faire du bien aux hommes pour les empêcher de nous faire du mal. Je suis égoïste, moi, c’est connu. Je me suis habitué à n’en plus rougir, et, en analysant toutes les vertus, j’ai trouvé pour base de toutes l’intérêt personnel. L’amour et la dévotion, qui sont deux passions en apparence généreuses, sont les plus intéressées peut-être qui existent ; le patriotisme ne l’est pas moins, soyez-en sûr. J’aime peu les hommes ; mais pour rien au monde je ne voudrais le leur prouver : car je les crains en proportion du peu d’estime que j’ai pour eux. Nous sommes donc égoïstes tous les deux ; mais, moi, je le confesse, et, vous, vous le niez. »

Une discussion s’éleva entre eux, dans laquelle, par toutes les raisons de l’égoïsme, chacun chercha à prouver l’égoïsme de l’autre. Madame Delmare en profita pour se retirer dans sa chambre et pour s’abandonner à toutes les réflexions qu’une nouvelle si imprévue faisait naître en elle.

Il est bon non-seulement de vous initier au secret de ses pensées, mais encore de vous apprendre la situation des différentes personnes que la mort de Noun avait plus ou moins affectées.

Il est à peu près prouvé pour le lecteur et pour moi, que cette infortunée s’est jetée dans la rivière par désespoir, dans un de ces moments de crise violente où les résolutions extrêmes sont les plus faciles. Mais comme elle ne rentra probablement pas au château après avoir quitté Raymon, comme personne ne la rencontra et ne put être juge de ses intentions, aucun indice de suicide ne vint éclaircir le mystère de sa mort.

Deux personnes purent l’attribuer avec certitude à un acte de sa volonté, M. de Ramière et le jardinier du Lagny. La douleur de l’un fut cachée sous l’apparence d’une maladie ; l’effroi et les remords de l’autre l’engagèrent à garder le silence. Cet homme, qui, par cupidité, s’était prêté, pendant tout l’hiver, aux entrevues des deux amants, avait seul pu observer les chagrins secrets de la jeune créole. Craignant avec raison le reproche de ses maîtres et le blâme de ses égaux, il se tut par intérêt pour lui-même, et, quand M. Delmare, qui, après la découverte de cette intrigue, avait quelques soupçons, l’interrogea sur les suites qu’elle avait pu avoir en son absence, il nia hardiment qu’elle en eût aucune. Quelques personnes du pays (fort désert en cet endroit, il est bon de le remarquer) avaient bien vu Noun prendre quelquefois le chemin de Cercy à des heures avancées ; mais aucune relation apparente n’avait existé entre elle et M. de Ramière depuis la fin de janvier, et sa mort avait eu lieu le 28 mars. D’après ces renseignements, on pouvait attribuer cet événement au hasard ; traversant le parc à l’entrée de la nuit, elle avait pu être trompée par le brouillard épais qui régnait depuis plusieurs jours, s’égarer et prendre à côté du pont anglais jeté sur ce ruisseau étroit, mais escarpé sur ses rives et gonflé par les pluies.

Quoique sir Ralph, dont le caractère était plus observateur que ses réflexions ne l’annonçaient, eût trouvé, dans je ne sais laquelle de ses sensations intimes, de violentes causes de soupçons contre M. de Ramière, il ne les communiqua à personne, regardant comme inutile et cruel tout reproche adressé à l’homme assez malheureux pour avoir un tel remords dans sa vie. Il fit même sentir au colonel, qui énonçait devant lui une sorte de doute à cet égard, qu’il était urgent, dans la situation maladive de madame Delmare, de continuer à lui cacher les causes possibles du suicide de sa compagne d’enfance. Il en fut donc de la mort de cette infortunée comme de ses amours. Il y eut une convention tacite de ne jamais en parler devant Indiana, et bientôt même on n’en parla plus du tout.

Mais ces précautions furent inutiles, car madame Delmare avait aussi ses raisons pour soupçonner une partie de la vérité : les reproches amers qu’elle avait adressés à la malheureuse fille dans cette fatale soirée lui semblaient des causes suffisantes pour expliquer sa résolution subite. Aussi, depuis l’instant affreux où elle avait, la première, aperçu son cadavre flotter sur l’eau, le repos déjà si troublé d’Indiana, son cœur déjà si triste, avaient reçu la dernière atteinte ; sa lente maladie marchait maintenant avec activité, et cette femme, si jeune et peut-être si forte, refusant de guérir, et cachant ses souffrances à l’affection peu clairvoyante et peu délicate de son mari, se laissait mourir sous le poids du chagrin et du découragement.

« Malheur ! malheur à moi ! s’écria-t-elle en entrant dans sa chambre, après avoir appris l’arrivée prochaine de Raymon chez elle. Malédiction sur cet homme qui n’est entré ici que pour y porter le désespoir et la mort ! Mon Dieu ! pourquoi permettez-vous qu’il soit entre vous et moi, qu’il s’empare à son gré de ma destinée, qu’il n’ait qu’à étendre la main pour dire : « Elle est à moi ! Je troublerai sa raison, je désolerai sa vie ; et, si elle me résiste, je répandrai le deuil autour d’elle, je l’entourerai de remords, de regrets et de faveurs ! Mon Dieu ! ce n’est pas juste, qu’une pauvre femme soit ainsi persécutée ! »

Elle se mit à pleurer amèrement, car le Souvenir de Raymon lui ramenait celui de Noun plus vif et plus déchirant.

« Ma pauvre Noun ! ma pauvre camarade d’enfance ! ma compatriote, ma compatriote ! dit-elle avec douleur ; c’est cet homme qui est ton meurtrier. Malheureuse enfant ! il t’a été funeste comme à moi ! Toi qui m’aimais tant, qui seule devinais mes chagrins et savais les adoucir par ta gaieté naïve ! malheur à moi qui t’ai perdue ! C’était bien la peine de t’amener si loin ! Par quels artifices cet homme a-t-il pu surprendre ainsi ta bonne foi et t’engager à commettre une lâcheté ? Ah ! sans doute, il t’a bien trompée, et tu n’as compris ta faute qu’en voyant mon indignation ! J’ai été trop sévère, Noun, j’ai été sévère jusqu’à la cruauté ; je t’ai réduite au désespoir, je t’ai donné la mort ! Malheureuse ! que n’attendais-tu quelques heures, que le vent eut emporté comme une paille légère mon ressentiment contre toi ! Que n’es-tu venue pleurer dans mon sein, me dire : « J’ai été abusée, j’ai agi sans savoir ce que je faisais ; mais, vous le savez bien, je vous respecte et je vous aime ! » Je t’aurais pressée dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble, et tu ne serais pas morte. Morte ! morte si jeune, si belle, si vivace ! Morte à dix-neuf ans, d’une si affreuse mort ! »

En pleurant ainsi sa compagne, Indiana pleurait aussi, à l’insu d’elle-même, les illusions de trois jours, trois jours les plus beaux de sa vie, les seuls qu’elle eût vécus ; car elle avait aimé durant ces trois jours avec une passion que Raymon, eût-il été le plus présomptueux des hommes, n’eût jamais pu imaginer. Mais plus cet amour avait été aveugle et violent, plus l’injure qu’elle avait reçue lui avait été sensible ; le premier amour d’un cœur comme le sien a tant de pudeur et de délicatesse !

Cependant, Indiana avait cédé plutôt à un mouvement de honte et de dépit qu’à une volonté bien réfléchie. Je ne mets pas en doute le pardon qu’eût obtenu Raymon s’il eût eu quelques instants de plus pour l’implorer. Mais le sort avait déjoué son amour et son habileté, et madame Delmare croyait sincèrement le haïr désormais.

samedi 1 septembre 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - troisieme partie - chapitre 5

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CHAPITRE V.

Le lendemain matin, Emilie se rendit de bonne heure à l’appartement de madame Montoni ; elle avoit bien dormi, ses esprits s’étoient remis en même temps que ses forces, et sa résolution de résister à Montoni étoit combattue par ses craintes. Emilie, qui trembloit des conséquences, n’épargna rien pour redoubler les inquiétudes de sa tante.

Mais madame Montoni, comme on l’a déjà vu, aimoit par caractère à contredire, et quand des circonstances désagréables se présentoient à son esprit, elle cherchoit moins la vérité que des argumens pour combattre. Une longue habitude avoit tant confirmé cette disposition naturelle, qu’elle ne s’en appercevoit plus. Les représentations d’Emilie ne firent qu’éveiller son orgueil, au lieu de l’alarmer ou de la convaincre ; elle imaginoit de se soustraire à la nécessité d’obéir sur le point exigé. Si jamais elle pouvoit s’échapper du château, elle comptoit défier son époux, s’en faire séparer à jamais, et vivre dans l’aisance avec les biens qui lui restoient. Emilie partageoit son desir, mais ne s’abusoit point sur la difficulté du succès ; elle lui remontra l’impossibilité de franchir les portes, assurées et gardées comme elles l’étoient ; l’extrême danger de se confier à la discrétion d’un valet, qui pourroit la trahir à dessein ou par imprudence ; la vengeance de Montoni qui, s’il découvroit cette intention… Emilie desiroit, autant que madame Montoni, de recouvrer sa liberté et de retourner en France ; mais, attentive seulement à la sûreté de sa tante, elle lui conseilloit de céder, sans braver un nouvel outrage.

Cette lutte d’émotions contraires déchira le cœur de madame Montoni. Montoni entra tout-à-coup ; et sans parler de l’indisposition de sa femme, il déclara qu’il venoit lui rappeler combien vainement elle lui résisteroit. Il lui donnoit jusqu’au soir pour qu’elle consentît à sa demande, ou l’obligeât, par ses refus, à l’exiler dans la tour de l’orient ; et il ajouta qu’une réunion de cavaliers dîneroit ce même jour au château, qu’elle feroit les honneurs de la table, et qu’Emilie l’accompagneroit. Madame Montoni étoit au moment de s’y refuser, mais considérant que durant le repas, sa liberté, quoique restreinte, pourroit favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussi-tôt. L’ordre qu’elle avoit reçu pénétroit Emilie et d’étonnement et de crainte ; elle frémissoit à la pensée de se voir exposée à de tels regards, et les paroles du comte Morano n’étoient pas faites pour calmer ses frayeurs. Il fallut se préparer à paroître au dîner ; elle s’habilla plus simplement encore qu’à l’ordinaire pour éviter qu’on la remarquât. Cette politique ne lui réussit pas, et quand elle retourna chez sa tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude ; il lui prescrivit une parure très-brillante, et entre autres, les ornemens destinés pour son mariage avec le comte Morano. L’ajustement n’étoit pas fait à la mode vénitienne, mais à celle de Naples ; il développoit sa taille de la manière la plus avantageuse. Les beaux cheveux châtains d’Emilie, entremêlés de perles, devoient retomber en longues tresses sur son cou. Une simplicité du meilleur goût caractérisoit cette magnifique parure, et la beauté naturelle d’Emilie n’avoit jamais brillé de tant d’éclat. Sa seule espérance, en ce moment, étoit que Montoni projetoit moins quelque événement extraordinaire, que le triomphe de l’ostentation, en étalant aux yeux des étrangers les richesses de sa famille. Quand elle entra dans la salle, où un repas magnifique avoit été servi, Montoni et ses hôtes étoient déjà à table. Elle alloit se placer près de sa tante, mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levèrent, et la firent asseoir entre eux.

Le plus âgé de ces deux hommes étoit très-grand ; il avoit des traits italiens fortement prononcés, le nez aquilin, les yeux creux et très-pénétrans ; ils sembloient de feu quand son ame étoit agitée, et même dans un état de repos ils gardoient quelque chose de l’emportement des passions. Son visage étoit maigre, alongé comme après un long jeûne.

L’autre, d’environ quarante ans, avoit des traits d’un autre genre. Son regard sournois paroissoit fin et subtil ; ses yeux, d’un gris noir, étoient petits et très-enfoncés ; sa figure presqu’ovale, irrégulière, et mal dessinée.

Huit autres personnages se trouvoient à la même table ; ils étoient tous en uniforme, et gardoient tous une expression plus ou moins forte, de férocité, d’astuce ou de libertinage. Emilie les regardoit avec timidité, se rappeloit la matinée de la veille, et se croyoit environnée de bandits. Le lieu de la scène étoit une salle antique et ténébreuse ; une seule fenêtre, haute et gothique, en éclairait l’immensité ; deux battans ouverts laissoient voir le rempart de l’ouest et les Apennins.

Le milieu de cette salle s’élevoit en dôme : la voûte s’appuyoit de trois côtés sur de lourds piliers de marbre ; de longues colonnades en partoient et s’étendoient dans l’ombre. Tous les pas des domestiques faisoient résonner les échos ; leurs figures, mal distinguées dans une sombre distance, alarmoient fort souvent l’imagination d’Emilie. Elle regardoit alternativement Montoni, ses hôtes et la salle ; elle se rappeloit sa terre natale, sa jolie maison, la simplicité, la bonté des amis qu’elle avoit perdus.

Elle observoit que Montoni gardoit avec ses hôtes un air d’autorité très-marqué. Il y avoit aussi quelque chose dans les manières des étrangers qui, sans être servile, annonçait une grande déférence.

Pendant le dîner, l’entretien ne roula que sur la guerre ou sur la politique ; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractère du doge régnant, et des principaux, sénateurs. Quand le repas fut fini, les convives se levèrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni, but à ses exploits. Montoni portoit sa coupe à ses lèvres, quand soudain le vin écuma, s’enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pièces.

Montoni se servoit ordinairement de cette espèce de verres de Venise, dont la propriété connue étoit de se briser en recevant une liqueur empoisonnée. Il soupçonna qu’un de ses hôtes avoit attenté à sa vie ; il fit fermer les portes, tira son épée, et lançant des regards enflammés sur l’assemblée qui restoit dans la stupeur, il s’écria : Il y a un traître ici ! que tous ceux qui sont innocens m’aident à trouver le coupable.

L’indignation s’empara de tous les cavaliers ; ils tirèrent tous l’épée. Madame Montoni vouloit fuir ; son mari lui commanda de rester ; mais ce qu’il ajouta ne fut point entendu, à cause du tumulte et des cris. Alors tous les domestiques se rendirent à son ordre, et déclarèrent leur ignorance. Cette protestation ne pouvoit être admise ; il étoit évident que la liqueur de Montoni avoit été seule empoisonnée ; il falloit bien que du moins le sommelier fût de connivence.

Cet homme, avec un autre, dont la physionomie trahissoit la conviction du crime ou la crainte du châtiment, fut chargé de chaînes par ordre de Montoni, et traîné dans une tour qui, autrefois, avoit servi de prison. Il eût traité de même tous ses hôtes, s’il n’eût redouté les conséquences d’une conduite si hardie : il se contenta de jurer que pas un seul ne sortiroit avant que cette étrange affaire fût éclaircie. Il ordonna durement à sa femme de se retirer dans son appartement, et souffrit qu’Emilie la suivît.

Une demi-heure après, il parut dans son cabinet ; Emilie frémit en voyant son maintien sombre, ses yeux ardens, ses lèvres tremblantes ; elle l’entendit annoncer à sa tante toutes les horreurs de la vengeance.

Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir à la dénégation ; j’ai la preuve de votre crime : vous n’avez d’espoir de pardon que dans un aveu sans détour : votre complice a tout avoué.

Emilie, prête à succomber, fut ranimée par l’étonnement que lui causa cette accusation atroce. L’agitation de madame Montoni ne lui permettoit pas de parler ; sa figure passoit d’une pâleur livide à un rouge enflammé.

— Épargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyoit prête à parler ; votre contenance toute seule vous trahit : vous allez être conduite à la tour de l’orient.

— Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvoit à peine s’exprimer, est un prétexte pour votre cruauté ; je dédaigne d’y répondre.

— Signor, dit vivement Emilie, cette affreuse imputation est fausse, et j’ose en répondre sur ma vie. Oui, signor, ajouta-t-elle, en observant la vivacité de ses regards, ce n’est pas en ce moment que je dois rien ménager. J’ose le dire, on vous trompe, on vous trompe avec scélératesse ; on veut perdre ma tante.

— Si vous mettez quelque prix à la vie, taisez-vous.

Emilie, d’un air calme, leva les yeux au ciel, en disant : « Plus d’espérance ».

Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement, repoussoit ses soupçons avec autant de véhémence que d’aigreur. La rage de Montoni s’accroissoit ; Emilie frémissant des suites, se précipita entre eux ; elle embrassoit ses genoux en silence ; elle le regardoit avec l’expression la plus touchante ; Mais il ne fut touché ni de l’état de sa femme, ni des regards éloquens d’Emilie. Il ne la releva même pas ; il les menaçoit toutes deux, quand il fut appelé par un homme qui lui vouloit parler. Il ferma la porte ; Emilie entendit qu’il en prenoit la clef. Elle et madame Montoni se trouvoient prisonnières ; elle sentit que ses projets devenoient de plus en plus terribles.

Madame Montoni regardoit autour d’elle, et cherchent un moyen de s’échapper du château. Mais comment ? Elle savoit trop à quel point l’édifice étoit fort, avec quelle vigilance on le gardoit. Elle trembloit de commettre son sort au caprice d’un valet, dont il eût fallu mendier l’assistance.

Cependant le tumulte et la confusion ne cessoient point. Emilie écoutoit le murmure, qui se prolongeoit dans la galerie. Quelquefois elle croyoit entendre le choc des épées. La provocation de Montoni, son impétuosité, sa violence, lui faisoient supposer que les armes seulement pouvoient terminer cet horrible débat. Madame Montoni avoit épuisé tous les termes de l’indignation, Emilie toutes les expressions consolantes. Elles gardoient le silence, et goûtoient cette espèce de calme qui succède dans la nature au conflit des élémens.

Une terreur vague agitoit Emilie. Les circonstances dont elle venoit d’être témoin, la représentoient confusément à sa mémoire, et ses pensées se succédoient dans un désordre tumultueux.

Elle fut tirée de sa rêverie par une personne qui frappoit, et elle reconnut la voix d’Annette.

— Ma chère dame, ouvrez-moi ; j’ai beaucoup de choses à vous raconter, disoit tout bas la pauvre fille.

— La porte est fermée, reprit sa maîtresse.

— Oui, madame ; mais, de grâce, ouvrez-la.

— Le signor a la clef, dit madame Montoni.

— Ô vierge Marie ! s’écria Annette ; que deviendrons-nous ?

— Aidez-nous à sortir, dit sa maîtresse. Où est Ludovico ?

— Dans la salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus fort.

— Il combat ! Et qui donc combat encore ? s’écria madame Montoni.

— Le signor, madame, et tous les signors, et bien d’autres.

— Y a-t-il quelqu’un de blessé, dit Emilie d’une voix tremblante ?

— Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont à terre tout couvert de sang. Ô mon Dieu ! tâchez que je puisse entrer, madame ; les voilà qui viennent. Ils vont me tuer !

— Sauvez-vous, dit Emilie, sauvez-vous ; nous ne pouvons pas ouvrir la porte.

Annette répéta qu’ils venoient, et prit la fuite.

— Calmez-vous, madame, dit Emilie ; je vous en conjure, calmez-vous ; ils viennent peut-être nous délivrer. Le signor Montoni, peut-être, est… est… vaincu.

L’idée de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prête à s’évanouir.

— Ils viennent ! cria madame Montoni ; j’entends leurs pas.

Emilie leva ses yeux languissans vers la porte ; mais la terreur glaçoit sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit, et Montoni parut, suivi de trois de ses satellites. — Exécutez vos ordres, leur dit-il, montrant sa femme. — Elle fit un cri, et fut emportée à l’instant. Emilie, privée de ses sens, tomba sur un siège contre lequel elle se soutenoit. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle regarda l’appartement avec des yeux égarés. Elle sembloit interroger tout sur la destinée de sa tante ; ni son propre danger, ni l’idée de fuir de cette chambre, ne se présentèrent d’abord à elle.

Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une foible espérance, si la porte étoit encore libre. Elle étoit ouverte. D’un pas timide elle avança dans la galerie. Elle s’arrêta bientôt, incertaine du chemin qu’elle prendroit. Son premier désir étoit d’obtenir quelques renseignemens sur le sort de madame Montoni. Elle descendit à la salle où les domestiques se rassembloient ordinairement. À mesure qu’elle avançoit, elle entendoit de loin des voix irritées : les visages qu’elle rencontroit, les figures qui se heurtoient dans ces nombreux passages, augmentoient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu’elle cherchoit, mais cette salle étoit totalement déserte. Ne pouvant plus se soutenir, Emilie s’y reposa. Elle pensa qu’elle chercheroit inutilement madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce château, qui sembloit assiégé de brigands. Elle eût voulu retourner chez elle : elle craignoit de rencontrer ces hommes effrayans.

Tout-à coup un murmure lointain interrompit ce morne silence ; il devint de plus en plus fort ; elle distingua des voix, et même des pas s’approchoient. Elle se leva pour sortir, mais on venoit par l’unique chemin qu’elle pût suivre ; elle prit le parti d’attendre que ces gens fussent entrés dans la salle. On poussoit quelques gémissemens ; elle vit un homme que quatre autres portoient : les forces lui manquèrent à cet affreux spectacle. Les porteurs entrèrent dans la salle, trop occupés pour retenir, ou même pour remarquer Emilie. Elle voulut s’échapper, mais épuisée de foiblesse, elle se remit sur un des bancs. Elle ne pouvoit porter ses regards, ni sur l’objet malheureux qu’on avoit mis près d’elle, ni sur les hommes qui l’entouroient, et qui ne l’avoient pas apperçue.

Elle remonta chez elle aussi vîte qu’elle le put, en prenant des détours obscurs et multipliés.

Elle s’assit auprès de la fenêtre ; elle écoutoit attentivement et regardoit sur le rempart, et tout néanmoins étoit désert et paisible.

Son intérêt pour madame Montoni devenoit toujours plus puissant ; elle se rappeloit que Montoni l’avoit menacée fièrement d’être enfermée dans la tour de l’est ; il étoit possible qu’une telle punition eût satisfait la vengeance de son époux. Elle résolut, quand la nuit seroit venue, de chercher un chemin vers la tour. Elle savoit, à la vérité, qu’elle ne pourroit secourir efficacement sa tante ; mais ce seroit toujours une consolation pour elle dans sa triste prison, que d’entendre la voix de sa nièce.

Les heures passèrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun message, aucun bruit : il lui sembla que Montoni l’avoit totalement oubliée.

Le soleil cependant disparut derrière les montagnes ; ses rayons étincelans s’évanouirent sur les nuages ; un pourpre sombre et foncé brunit graduellement l’atmosphère, et déroba le paysage… Bientôt après les sentinelles se placèrent, et la veille de nuit commença.

L’obscurité de la chambre ramena l’effroi dans les sens d’Emilie. Penchée sur la fenêtre, mille images différentes assaillirent son esprit. Eh quoi ! se disoit-elle, si quelqu’un de ces brigands, au milieu des ténèbres de la nuit, s’introduisoit dans ma chambre ! Puis se rappelant l’habitant mystérieux de la chambre voisine, sa terreur eut un autre objet. Ce n’est pas un prisonnier, disoit-elle, quoiqu’il reste caché dans cet appartement ; ce n’est pas Montoni qui ferme sa porte en le quittant, c’est l’inconnu qui lui-même a pris ce soin.

Au reste, elle réfléchit qu’il étoit peu probable que la personne, quelle qu’elle fût, eût intérêt à la troubler ; mais elle se rappela combien la chambre du voile, où s’étoit offert à ses yeux un si terrible spectacle, étoit voisine de son appartement ; elle soupçonnoit même que la porte de l’escalier devoit communiquer en ce lieu.

Le voile de la nuit étoit étendu ; Emilie quitta la fenêtre. Assise près de la cheminée, elle apperçut une mourante étincelle qui brilloit, disparoissoit, et se montroit encore ; à force de soins elle rapprocha quelques charbons, obtint une légère flamme, alluma la lampe, et sentit un bonheur dont sa situation peut seule faire concevoir l’idée. Son premier soin fut de contenir la porte de l’escalier ; elle y rangea tous les meubles qu’elle put déplacer.

Ce travail l’occupa jusqu’à minuit ; elle compta douze fois les frappemens sourds de la grosse cloche du rempart. On n’entendoit que le bruit et la marche du factionnaire qui relevoit son camarade. Elle ouvrit la porte doucement, examina le corridor, écouta si personne ne bougeoit ; le calme étoit absolu. À peine eut-elle quitté sa chambre qu’elle apperçut une foible lueur sur les murailles de la galerie ; sans rechercher d’où cela pouvoit venir, elle recula bien vite et referma la porte. Personne ne la suivit ; elle conjectura que Montoni faisoit à l’inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle résolut d’attendre jusqu’à ce qu’il fût retiré dans son appartement.

L’horloge sonna, Emilie entr’ouvrit la porte, et ne voyant personne, elle se glissa dans un passage qui conduisoit à l’escalier du sud. Elle pensa que de ce point elle trouveroit plus facilement la tour. Elle s’arrêtoit souvent ; elle écoutoit avec effroi les murmures du vent qui siffloit ; elle regardoit de loin à travers l’obscurité des longs détours. Elle atteignit enfin l’escalier qu’elle cherchoit. Deux passages s’offrirent à ses yeux : lequel choisir ? Celui qu’elle prit donnoit dans une large galerie. Elle se hâta de la traverser. La solitude de ce lieu la glaçoit ; elle tressailloit à l’écho de ses pas.

Soudain elle crut entendre une voix ; craignant également d’avancer ou de retourner, pendant quelques momens elle resta dans la même attitude, presque sans forces, osant à peine lever les yeux. Il lui sembla que la voix proféroit des plaintes ; et cette idée fut confirmée par un long gémissement. Elle imagina que c’étoit peut-être madame Montoni, et s’avança jusqu’à la porte. Néanmoins avant que de parler, elle trembloit de se confier à quelque étranger indiscret qui la découvriroit à Montoni. La personne, quelle qu’elle fût, paroissoit dans l’affliction ; mais elle pouvoit n’être pas prisonnière.

Pendant qu’elle hésitoit, la voix se fit entendre encore ; elle appela Ludovico. Emilie reconnut Annette, et dans sa joie s’approcha pour répondre.

— Ludovico ! crioit Annette en sanglotant ; Ludovico !

— C’est moi, dit Emilie en essayant d’ouvrir la porte. Eh ! comment êtes-vous là ? qui vous a renfermée ?

— Ludovico ! disoit Annette ; Ludovico !

— Ce n’est pas Ludovico ; c’est moi, c’est Emilie.

Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien.

— Si vous pouvez ouvrir la porte, j’entrerai, dit Emilie : vous n’avez rien à redouter.

— Ludovico ! ô Ludovico ! crioit Annette.

Emilie perdit patience ; et craignant qu’on ne l’entendît, elle fut prête à quitter la porte ; mais elle considéra qu’Annette pourroit avoir su quelque chose touchant madame Montoni, que du moins elle pourroit indiquer le chemin de la tour. Elle en obtint à la fin une réponse, mais peu satisfaisante. Annette ne savoit rien sur madame Montoni, et conjuroit uniquement Emilie de lui dire ce qu’étoit devenu Ludovico, Emilie l’ignoroit, et demandoit toujours comment Annette se trouvoit enfermée.

— C’est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m’a mise ici. Après m’être sauvée du cabinet de madame, je courais sans savoir où. Dans cette galerie j’ai rencontré Ludovico. Il m’a confinée dans cette chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu’il ne m’arrivât pas de mal. Mais il étoit lui-même dans une telle frayeur, qu’à peine il m’a dit six paroles. Il m’a promis qu’il reviendroit, et qu’il me mettroit dehors lorsque tout seroit calmé. Il a la clef. Il est si tard. Je ne l’ai pas vu, et je n’en ai pas entendu parler. Ils l’auront tué.

Emilie tant à coup se rappela cette personne blessée qu’elle avoit vu apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne fût Ludovico ; mais elle n’en dit rien. Impatiente d’apprendre quelque chose sur sa tante, elle demanda le chemin de la tour.

— Oh ! n’y allez pas, mademoiselle ; pour l’amour de Dieu, ne me laissez pas là toute seule.

— Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerois la nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin je m’occuperai de votre délivrance.

— Vierge Marie ! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit ? Je perdrai la tête de frayeur. Je mourrai de faim : je n’ai rien mangé depuis le dîné.

Emilie put à peine s’empêcher de sourire de tous les genres de chagrins d’Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de l’est. Après plusieurs recherches et beaucoup d’embarras, elle atteignit les escaliers de la tour, et s’arrêta au pied pour fortifier tout son courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu’elle examinoit ce lieu d’effroi, elle apperçut une porte à l’opposé de l’escalier. Incertaine si cette porte la conduiroit jusqu’à madame Montoni, elle essaya d’en tirer les verroux. Un air plus frais vint frapper son visage. Cette porte donnoit sur le rempart de l’est, et le vent, quand elle ouvrit, éteignit presque sa lumière. Elle tourna ses regards sur la terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques tours. Les nuages agités par les vents sembloient se mêler aux étoiles, et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte, prit sa lampe et monta.

L’image de sa tante poignardée peut-être de la main de Montoni vint épouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs, et se repentit d’avoir osé venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle continua d’avancer. Tout étoit calme. À la fin, une trace de sang, sur l’escalier, frappa ses yeux ; elle s’apperçut au même instant que la muraille et toutes les marches en étoient teintes. Elle s’arrêta, fit un effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque échapper la lampe. Elle n’entendoit rien ; aucun être vivant ne sembloit habiter cette tour. Mille fois elle eût désiré n’être pas sortie de sa chambre ; elle craignoit d’en savoir davantage ; elle craignoit de trouver quelque spectacle horrible ; et néanmoins, si près du terme, elle ne pouvoit se résoudre à perdre ses efforts. Elle reprit courage, et parvenue jusqu’au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l’ouvrit. Les foibles rayons de sa lampe ne lui montrèrent que des murailles humides et nues. En examinant cette chambre, dans l’effroyable attente d’y découvrir les restes de l’infortunée madame Montoni, elle apperçut à terre quelque chose dans un coin obscur. Frappée subitement d’une conviction horrible, elle devint un instant immobile et presque insensible. Animée d’une sorte de désespoir, elle s’avança près de l’objet qui causoit sa terreur ; c’étoit quelques vetemens. Elle reconnut un vieil uniforme de soldat, sous lequel étoient entassées des armes. Elle n’osoit presque pas s’en fier à ses regards ; elle considéra quelque temps le sujet de sa vive alarme, et sortit de sa chambre. Elle alloit descendre de la tour sans pousser plus loin sa recherche. En se retournant dans ce dessein, elle apperçut sur les degrés du second étage une nouvelle trace de sang ; elle remonta. À mesure qu’elle avançoit, le sang devenoit plus visible.

Il la conduisit à une porte qui terminoit l’escalier. Emilie ne pouvoit plus marcher. Si près de la dernière certitude, elle redoutait de l’acquérir ; elle le redoutoit plus que jamais, et n’avoit de force, ni pour parler, ni pour tenter d’ouvrir.

Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva fermée. Elle appela madame Montoni, et un silence glacé succéda seul à sa voix.

Elle est morte, s’écria-t-elle ; elle est tuée ; son sang rougit les degrés.

Emilie perdit toute sa force, posa sa lampe, et s’assit sur une marche.

— Lorsque les idées lui revinrent, elle appela encore. Après d’inutiles efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint à son appartement à pas précipités.

En rentrant dans son corridor, elle apperçut Montoni. Emilie, plus que jamais effrayée, se rejeta dans un détour pour l’éviter. Elle l’entendit fermer une porte, et la même qu’elle avoit remarquée. Elle écouta ses pas qui s’éloignoient ; et quand l’extrême distance ne lui permit plus de les distinguer, elle se glissa chez elle, et se mit dans son lit en conservant sa lampe.

Les teintes grises du matin avoient depuis long-temps éclairci l’horizon, et les yeux d’Emilie n’avoient pu céder au sommeil ; mais à la fin, la nature épuisée donna quelques momens de relâche à ses peines.

mardi 21 août 2018

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Blog en maintenance, reprise debut septembre

lundi 20 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXX

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XXX

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT poste restante, à rouen.

Paris, 27 juillet 18…

Mon cher Roger, dussiez-vous faire sur moi toutes les plaisanteries que méritent les gens qui se tirent des coups de pistolet par-dessus la tête après avoir laissé sur leur table de nuit des adieux désespérés au monde, il faut que je l’avoue, je ne suis pas parti ; vous avez le droit de me chasser d’Europe, j’ai promis d’aller en Amérique et vous pouvez l’exiger ; soyez clément ; ne me couvrez pas de ridicule ; ne me criblez pas du feu roulant de votre artillerie moqueuse ; ma douleur, bien que je reste dans ce vieux monde, n’est ni moins grande ni moins cuisante.

Je vais vous conter comment tout cela s’est passé.

Comme toute ma vie je n’ai rien pu comprendre à la division du temps, et que c’est tout au plus si je distingue le jour de la nuit, j’ai été me loger non à la meilleure auberge du Havre, mais à celle qui se trouvait le plus près du quai et des fenêtres de laquelle on pouvait voir fumer les cheminées de l’Ontario en partance pour New-York. J’étais accoudé au balcon, dans la pose mélancolique du portrait de Raphaël, regardant l’océan dont la poitrine se soulevait et s’abaissait, avec ce sentiment de tristesse infinie que le cœur le plus ferme ne peut s’empêcher d’éprouver devant cette immensité composée de gouttes d’eau amères comme des larmes humaines. Je suivais vaguement des yeux un groupe bizarre que venait de jeter sur le rivage le paquebot arrivant de Portsmouth : — c’étaient des Orientaux richement costumés, suivis de domestiques nègres et de femmes couvertes de longs voiles.

L’un de ces Turcs, en passant sous ma fenêtre, lève le nez par hasard, m’aperçoit et s’écrie, en français très-correct, avec un accent parisien très-prononcé : « Eh tiens ! mais c’est Edgard de Meilhan ! » Et, sans plus de souci de la dignité orientale, se précipite dans l’auberge, monte à ma chambre, me frotte la figure contre sa barbe noire et frisée, m’enfonce dans l’estomac les pommeaux ciselés d’une collection complète d’yatagans et de kandjars, et me dit, voyant ma mine incertaine : « Comment tu ne me reconnais pas, moi, ton vieux camarade de collége, ton compagnon d’enfance, Arthur Granson, enfin ! Est-ce que le turban me change à ce point-là ? Tant mieux ! — ou aurais-tu la petitesse de t’attacher à la lettre du proverbe qui prétend que les amis ne sont pas des Turcs ? Par Allah et son prophète Mahomet, je te prouverai que les Turcs sont des amis.

Pendant ce flux de paroles, j’avais en effet reconnu Arthur Granson, un bon et singulier jeune homme que j’aime effectivement beaucoup et qui vous plairait, à coup sûr, car c’est le garçon le plus paradoxal des cinq parties du monde, et, chose rare, il pousse la conscience jusqu’à mettre ses paradoxes en action, fantaisie que lui permettent une grande indépendance et une fortune considérable, car l’or c’est la liberté : les seuls esclaves sont les pauvres.

— C’est convenu, je m’installe ici avec ma palette vivante de couleur locale ; et, sans me laisser le temps de lui répondre, il redescendit et donna des ordres pour l’installation de sa suite.

Quand il fut revenu, je lui dis : — Que signifie cette étrange mascarade ? Il y a longtemps que le carnaval est passé et il n’est pas près de revenir, nous sommes à peine à la fin de l’été. — Ce n’est pas une mascarade, répondit Arthur avec un flegme dogmatique et un sérieux transcendental qui m’eût fait rire en toute autre occasion ; — c’est un système complet qu’il faut que je te développe.

Là-dessus mon ami, quittant ses babouches, s’accroupit sur le divan dans l’attitude classique des Orientaux, et, passant sa main dans sa barbe, me dit à peu près ce qui suit. J’abrége beaucoup.

Dans mes voyages, j’ai remarqué qu’aucun peuple ne comprenait rien à la beauté particulière du pays qu’il habite. Nul n’a la conscience de sa physionomie, chacun rêve d’être un autre. Les Espagnols, les Turcs s’excusent tant qu’ils peuvent d’être beaux et pittoresques. Le Majo Andalou vous demande pardon de n’être pas en frac et en chapeau rond. L’Arnaute, dont le costume est le plus splendide et le plus élégant qui ait jamais vêtu la forme humaine, regarde en soupirant votre redingote et se demande à part lui s’il ne vous tirera pas un coup de fusil pour vous la prendre dans la première gorge de montagne où il vous rencontrera seul ou mal accompagné. La civilisation est l’ennemie naturelle de la beauté. Toutes ses créations sont laides. La barbarie, ou du moins la barbarie relative, a le secret de la forme et de la couleur. L’homme encore près de la nature en imite les harmonies et trouve les types de ses vêtements, de ses ustensiles, dans le milieu qui l’entoure. Les mathématiques ne sont pas encore arrivées avec leurs lignes droites, leurs angles secs et leur aridité désolante. Maintenant, les traditions pittoresques se sont perdues, le pantalon à sous-pied envahit l’univers, les affreuses gravures du journal des Modes se glissent partout ; cependant, il me répugne de croire que le goût de l’homme se soit perverti à ce point que si on lui faisait voir des costumes où l’élégance se marie à la richesse, il ne les préférât pas aux hideux haillons modernes. Ayant fait ces réflexions judicieuses et profondes, je me suis senti comme illuminé d’en haut, et le secret de ma mission sur terre m’a été révélé je suis venu au monde pour prêcher le costume, et, comme tu vois, je prêche d’exemple. Considérant que la Turquie est le pays le plus menacé de paletot et de chapeau tromblon, je suis allé à Constantinople faire une réaction en faveur de la veste brodée et du turban. Mes graves études sur la question, ma fortune et mon goût me permettent d’atteindre le nec plus ultrà du genre.

Je doute que jamais sultan ait possédé une garde-robe plus splendide et plus caractéristique. J’ai découvert, dans les bazars des villes les moins infectées de l’esprit moderne, des tailleurs pleins d’un mépris profond pour les modes franques, qui, de leurs vieilles mains émues, m’ont fait des merveilles de coupe et de broderie. Je te montrerai des caftans passementés dans quelque bourgade perdue de l’Asie Mineure par de pauvres diables à qui tu ne voudrais pas ici donner ton chien à promener, qui valent, pour l’entrelacement des lignes, les plus pures arabesques de l’Alhambra, et, pour la couleur, les queues de paon les plus heureusement épanouies d’Eugène Delacroix ou de Narciso Ruy Diaz de la Pena, un grand peintre qui fait aux bourgeois la concession de ne porter que le quart de son nom.

Je puis dire que mon apostolat n’a pas été sans fruit. J’ai ramené au doliman plus d’un jeune Osmanli près de se faire habiller chez Buisson ; j’ai sauvé plus d’un cheval de la race Nedji de l’affront de la selle anglaise, plus d’un Turc grivois adonné au vin de Champagne a repris l’usage de l’opium. Quelques Géorgiennes, qu’on allait compromettre aux bals des ambassadeurs européens, me doivent d’être renfermées plus étroitement que jamais. J’ai fait sentir à ces Orientaux dégénérés combien une pareille indécence était désastreuse. J’ai détourné le sultan Abdul-Medjid de l’idée d’introduire la guillotine dans ses États. Sans me vanter, j’ai fait beaucoup de bien, et si nous étions seulement une douzaine de gaillards comme moi, nous empêcherions les peuples de ressembler à des bottiers en chambre. — Et toi, que fais-tu ? mon cher Edgard. — Je vais en Amérique, et j’attends ici que l’Ontario chauffe. — C’est une bonne idée ! Tu te feras sauvage, tu ressusciteras le dernier Mohican de Fenimore Cooper, — une tortue bleue dans le creux de l’estomac, des plumes d’aigle dans ton scalp, des mocassins brodés en tuyaux de porc-épic. — Je te vois d’ici, tu seras très-beau avec ton air triste, tu auras l’air de pleurer sur ta race morte. — Si je n’étais absent de chez moi depuis quatre années, je t’accompagnerais, mais je suis si pressé d’aller mettre ordre à mes affaires que j’ai pris pour revenir en France la route de l’Angleterre afin d’éviter la quarantaine. Je t’admets dans ma religion, tu deviens mon disciple ; je conserve les costumes barbares, tu conserveras les costumes sauvages. C’est moins beau, mais c’est aussi caractéristique. Nous avions justement des Indiens sur notre paquebot je les ai étudiés : c’est le peuple qui te va. Mais, avant ton départ, nous ferons ensemble une orgie orientale du style le plus pur. — Mon cher Granson, je ne suis nullement en train de prendre part à une orgie, fût-ce une orgie orientale. Je suis triste comme la mort… — Très-bien — je vois ce que c’est — quelque chagrin de cœur ; — vous autres occidentaux vous avez toujours martel en tête à cause de quelque femme ; ce qui n’arriverait pas si elles étaient enfermées ; il est dangereux de laisser vaguer ces animaux-là. — Je suis charmé que tu sois dans une disposition mélancolique et chagrine ; cela fera d’autant mieux ressortir l’efficacité supérieure de mes moyens exhilarants. — J’ai fait au Caire sur la place des Teriaki, en face l’hôpital des fous, — n’est-ce pas une idée profondément philosophique d’avoir placé là les marchands de bonheur ? — la trouvaille d’un vieux gredin sec comme un papyrus du temps d’Amenoteph, ridé comme les barbes du Pschent de la déesse Isis ; ce droguiste cabalistique possédait la vraie recette de la préparation du hatchich ; il paraissait du reste assez âgé pour la tenir directement du vieux de la Montagne, à moins qu’il ne fût lui-même le prince des Assassins qui vivait du temps de saint Louis : ce squelette en étui de parchemin me fournit une multitude de paradis, sous forme de pâte verte dans de petites tasses de Japon, entourées de filigranes d’argent ; c’est à ces voluptés hypercélestes que je veux t’initier. Je te donnerai une boîte de bonheur à te faire oublier toutes les coquettes et toutes les perfides du monde.

Sans écouter mes refus, Granson me pria de ne l’appeler désormais que Sidi-Mahmoud, fit tendre dans sa chambre des tapis de Perse, disposer des piles de carreaux, matelasser les murs jusqu’à hauteur d’appui et jeter des parfums dans des cassolettes ; trois ou quatre musiciens de couleur sombre prirent place dans un coin avec des taraboucks, des rabebs et des guzlas ; — puis une Ethiopienne nue jusqu’à la ceinture, les hanches bridées par un pagne étroit, nous servit la précieuse drogue sur un plateau de laque rouge.

J’avalai par complaisance quelques cuillerées de cette confiture verdâtre où je ne démêlai d’abord d’autres saveurs que celles du miel et de la pistache. J’avais revêtu, — car Granson est un de ces fous opiniâtres de qui on ne peut se débarrasser qu’en leur cédant, — un costume anatolien d’une richesse fabuleuse, mon ami prétendant que lorsqu’on montait au paradis il ne fallait pas être gêné par les entournures de ses manches.

Au bout de quelques instants, j’éprouvai à l’estomac une légère chaleur, mon corps jetait des étincelles et brûlait comme un billet de banque à la flamme d’une bougie je n’étais plus soumis à aucune loi de la matière : pesanteur, épaisseur, opacité, tout avait disparu. J’avais gardé ma forme, mais une forme aromale, diaphane, flexible, fluide, les obstacles me traversaient sans me causer de douleur selon la place que je voulais occuper, je m’agrandissais ou je me rapetissais. Ma volonté suffisait pour me transporter instantanément d’un endroit à un autre. J’étais dans un monde impossible, éclairé par une lueur de grotte d’azur, au milieu d’un bouquet de feu d’artifice composé de gerbes sans cesse renaissantes, de fleurs lumineuses aux feuillages d’or et d’argent, aux calices de diamant, de rubis et de saphirs ; des jets d’eau, faits de rayons de lune en fusion, tombaient, en grésillant, sur des vasques de cristal qui chantaient avec une voix d’harmonica toutes les mélodies qu’auraient dû faire les grands musiciens. — Une symphonie de parfums suivit ce premier enchantement, qui s’écroula en pluie de paillettes au bout de quelques secondes ; le thème était fait d’une vague senteur d’iris et d’un parfum d’acacia qui se poursuivaient, s’évitaient, se croisaient, s’enlaçaient avec une volupté et une grâce adorables. Si quelque chose en ce monde peut vous donner une idée approximative de cette phrase embaumée, c’est le jeu des petites flûtes dans la danse des Almées de Félicien David.

Pendant que le motif passait et repassait chaque fois avec une douceur plus impérieuse, un charme plus fascinateur, les deux parfums prenaient le corps de la fleur dont ils émanent deux iris et deux grappes d’acacia s’épanouissaient dans un vase d’onyx d’une transparence merveilleuse ; bientôt les iris scintillèrent comme des étoiles bleues, les fleurs d’acacia se fondirent en ruisseaux d’or, le vase d’onyx prit des contours féminins, et je reconnus le visage charmant et la taille gracieuse de Louise Guérin, mais idéalisée, passée à l’état de Béatrix ; je ne sais même pas si ses blanches épaules ne se continuaient pas en ailes d’ange. Elle me regardait avec une bonté si triste, une mélancolie si languissante, que je me sentis venir les larmes aux paupières : — elle semblait regretter d’être au ciel ; on eût dit, à l’expression de ses traits, qu’elle m’accusait et me demandait pardon.

Je ne vous promènerai pas à travers les prodiges de ce rêve merveilleux fait les yeux ouverts l’harmonie monotone du tarabouk et du rebeb me parvenait vaguement et servait comme de rhythme à cet étrange poëme, qui rendra désormais pour moi les livres d’Homère, de Virgile, d’Arioste et du Tasse, aussi ennuyeux à lire que des tables de logarithmes. Tous mes sens étaient déplacés je voyais la musique et j’entendais les couleurs j’avais de nouvelles perceptions, comme doivent en avoir les êtres qui habitent une planète supérieure à la nôtre ; mon corps se composait, à mon gré, d’un rayon, d’un parfum ou d’une saveur ; j’éprouvais le bien-être des anges traversés par la lumière divine, car le hatchich n’a rien de cette ivresse ignoble et lourde que les peuples du nord se procurent avec le vin et l’alcool : c’est un enivrement tout intellectuel.

Peu à peu l’ordre se rétablit dans mon cerveau ; je commençai à me rendre compte des objets intérieurs.

Les bougies avaient brûlé jusqu’aux bobèches ; les musiciens dormaient, tenant leurs instruments embrassés. La belle négresse ronflait sous mon pied ; je l’avais prise pour un coussin. Une pâle raie lumineuse commençait à se dessiner à l’horizon ; il était trois heures du matin. Tout à coup un tuyau vomissant une fumée épaisse passa rapidement sur la barre blafarde ; c’était l’Ontario qui se mettait en marche.

Un bruit confus de voix se fit entendre dans la chambre voisine : c’était ma mère, qui ayant, je ne sais par qui, appris mes projets d’exil, forçait la consigne imposée par Granson de ne laisser monter personne.

Je n’étais pas médiocrement honteux d’être surpris dans un si ridicule accoutrement mais ma mère ne s’aperçut de rien ; elle ne savait qu’une chose, c’est que je partais pour toujours. Je ne me souviens plus de ce qu’elle me dit, ces choses-là ne s’écrivent pas, des phrases dont elle se servait avec moi lorsque je n’avais encore que cinq ou six ans, enfin elle pleurait. Je lui promis de rester et de revenir à Paris. — Comment refuser quelque chose à sa mère qui pleure ? — N’est-ce pas la seule femme dont on n’ait jamais à se plaindre ?

Après tout, comme vous l’avez dit, Paris est le désert le plus sauvage ; c’est encore là qu’on est le plus seul. Des indifférents, des inconnus valent bien des sables et des savanes.

Si. mon chagrin est trop tenace, je demanderai à mon ami Arthur Granson l’adresse du vieux Teriaki et je ferai venir du Caire quelques pots d’oubli. Nous partagerons si vous voulez. — Adieu, cher Roger, je suis à vous d’esprit et de cœur. Edgard de Meilhan.

dimanche 19 août 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - troisieme partie - chapitre 4

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CHAPITRE IV.

Emilie le regardoit comme sa seule espérance ; elle recueilloit toutes les assurances, toutes les preuves qu’elle avoit reçues de son amour. Elle lisoit et relisoit ses lettres, pesoit avec une attention inquiète la force de chaque mot ; enfin elle séchoit ses larmes quand sa confiance en lui étoit bien rétablie.

Montoni, pendant ce temps, avoit fait d’exactes recherches sur l’étonnante circonstance qui l’avoit alarmé. N’ayant rien pu découvrir, il fut obligé de croire qu’un de ses gens étoit l’auteur d’une plaisanterie si déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses contrats, étoient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d’une plus grande sévérité, si elle persistoit dans son refus.

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samedi 18 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXIX

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XXIX

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

Paris, 27 juillet 18…

Il est bien heureux aujourd’hui pour moi, chère Valentine, que j’aie été toute ma vie une personne véridique, professant la haine du mensonge ; sans cela, vous ne voudriez jamais croire les choses étranges que je vais vous dire. Je recueille en ce moment les fruits de mes courageux efforts de sincérité ; j’ai tant respecté le vrai que j’ai acquis le droit de certifier l’impossible. Que d’événements en quelques heures ! Je vous les raconterai tels qu’ils se sont passés, sans un mot de réflexion ; je ne veux pas que vous m’accusiez de les faire valoir et de les colorer. Ils sont déjà bien assez brillants par eux-mêmes ; loin de leur prêter un nouvel éclat, je ne chercherai qu’à les éteindre pour leur donner un peu de probabilité. Nous avons quitté Pont-de-l’Arche, l’autre jour, le cœur rempli de tristesse et d’inquiétude. Pendant la route, madame de Meilhan, comme si elle eût douté de l’énergie de ma résolution et de l’ardeur de mon dévoûment, me parlait de son fils avec enthousiasme. Elle me vantait la générosité de son caractère, son désintéressement, sa bonne foi ; elle me citait les noms des jeunes filles très-riches qu’il avait refusé d’épouser depuis deux ou trois ans. Elle me parlait de ses travaux, des grands succès obtenus par lui dans le monde, comme poëte et comme homme séduisant elle me faisait comprendre quelle heureuse influence un noble amour pourrait exercer sur son génie, et elle me révélait cet amour en termes si touchants que je me sentais émue et pénétrée, sinon d’amour, du moins d’une tendre reconnaissance. Jamais Edgard n’avait aimé personne autant que moi, disait-elle ; cette passion avait changé toutes ses idées ; il ne vivait plus que par moi pour se faire écouter de lui, il fallait, d’une manière ou d’une autre, mêler mon nom aux paroles qu’on voulait lui faire entendre ; il passait ses jours et ses nuits à composer des poëmes en mon honneur, dans lesquels j’étais dépeinte en vers sublimes et d’une manière admirable et charmante. Il aurait dû retourner à Paris, où l’appelait en gémissant la belle marquise de R…, mais il n’avait jamais eu le courage de me quitter pour elle ; il m’avait sacrifié sans pitié cette femme si belle, si entourée, et d’un esprit si remarquable. Elle me racontait, en pleurant, les folies qu’il faisait à Richeport les jours où il revenait furieux, après avoir tenté inutilement de me voir à Pont-de-l’Arche, ses rages cruelles contre son cheval qu’il aime tant, ses violences contre les fleurs du chemin qui tombaient de tous côtés sous ses coups, ses désespoirs, sombres et muets, suivis de longs discours extravagants, ses inquiétudes, à elle, ses prières inutiles, et, enfin, ce fatal départ qu’elle pressentait vaguement, mais qu’elle n’avait pas eu le pouvoir d’empêcher. Voyant que j’étais attendrie en l’écoutant, elle me prenait les mains, elle se confondait en bénédictions, elle me remerciait mille fois, passionnément et comme impérieusement, afin de mieux m’engager. Moi, je pensais avec douleur à ces troubles dont j’étais cause, et j’étais épouvantée d’avoir, avec quelques sourires gracieux quelques vaines coquetteries, inspiré une passion si violente. Dans tout cela, j’étais juste ; je donnais loyalement raison à Edgard. Il avait dû prendre pour lui ces sourires menteurs ; dans les premiers temps de mon séjour à Pont-de-l’Arche, je ne me faisais aucun scrupule d’être aimable je devais repartir au bout de quelques jours, et je pensais ne revenir jamais. Depuis, j’avais impitoyablement refusé son amour, c’est vrai ; mais pouvait-il croire à ces dédains superbes, en me trouvant, après cette explication décisive, établie tranquillement chez lui, chez sa mère ? Et là, pouvait-il suivre les divers caprices de mes rêves, deviner ces tentations de générosité qui d’abord m’ont émue en sa faveur, et deviner ensuite cet amour insensé et profond né tout à coup dans mon âme pour un fantôme, entrevu seulement quelques heures !… N’avait-il pas au contraire le droit de croire que je l’aimais, et de crier à l’infamie, à la cruauté, à la perfidie, quand j’ai refusé de le voir, quand j’ai eu l’air de vouloir lui prouver que rien ne m’engageait à lui ! Il a eu raison de m’accuser, me disais-je, toutes les apparences me condamnent ; il faut donc que je me reconnaisse coupable, et que je subisse la sentence qui a été prononcée contre moi. Et je me résignais tristement à réparer le mal que j’avais fait. Une espérance me restait encore Edgard, ramené par moi, serait rendu à sa mère ; mais, en apprenant mon nom, Edgard cesserait de m’aimer. C’est tout autre chose que d’aimer une aventurière avec qui l’on peut agir légèrement, ou d’aimer une fille de bonne maison qu’il faut épouser solennellement. Edgard a contre le mariage une répugnance invincible ; il considère cette auguste institution comme une inconvenance monstrueuse, d’une haute immoralité, une révélation profane des secrets de la vie, qui doivent être toujours sacrés ; il appelle cela des amours publics ; il prétend qu’il ne pourrait jamais afficher si grossièrement une préférence. Dire à une femme : ma femme ! quelle révoltante indiscrétion ! dire à des enfants : mes enfants ! quelle dégoûtante fatuité ! À ses yeux rien n’est plus horrible, par exemple, qu’un mari se promenant aux Champs-Elysées en calèche avec toute sa famille, et qui semble dire aux passants : Cette femme, assise à mes côtés, c’est celle que j’ai choisie entre toutes les femmes et à qui je dois les douces émotions, les mystérieuses joies de l’amour ; et la preuve, c’est cette charmante petite fille qui lui ressemble tant, c’est ce gros garçon si gentil qui est tout mon portrait. Les Orientaux, ajoute-t-il, que nous appelons barbares, ont plus de pudeur que nous ; ils enferment leurs femmes ; ils ne les promènent jamais, ils ne montrent à personne les objets de leurs mystérieuses tendresses ; et quand ils vous présentent leurs fils, à vingt ans, ce n’est pas comme les fruits de leurs amours, mais comme les héritiers de leur fortune et de leur puissance. À la bonne heure ! voilà du respect humain ! Je me rappelais ces plaisants propos qui avaient dû me frapper, vous en conviendrez. Et je me disais Edgard ne voudra jamais se marier ; mais madame de Meilhan, qui connaissait les étranges idées de son fils, assurait qu’elles s’étaient bien modifiées, et que, me nommant un jour, il s’était écrié avec colère : Oh que je voudrais être son mari, pour l’enfermer chez moi, pour empêcher que personne ne la voie ! À présent, disait-il, je comprends bien qu’on se marie… Ceci n’était pas très-rassurant, mais je me dévoue comme une victime, et pour une victime sincère il n’y a pas de degrés dans le sacrifice. La générosité est absolue comme la cruauté.

Après une nuit de fatigues et d’angoisses, nous arrivons au Havre, à peu près vers dix heures du matin. Vite, nous nous faisons conduire au bureau des départs. Madame de Meilhan va, vient, interroge tout le monde, et finit par savoir d’un employé encore tout endormi que M. Edgard de Meilhan a pris passage à bord de l’Ontario. — Et quand doit-il partir ce bâtiment ?… — Je ne vous dirai pas, répond l’employé en bâillant. — Nous courons sur la jetée, demandant d’une voix tremblante : — Savez-vous si c’est aujourd’hui que doit partir le bâtiment américain l’Ontario ? — Nous nous adressons d’abord, croyant bien faire, à un vieil officier blanchi dans les tempêtes ; mais il nous répond par de beaux termes de marine, auxquels nous ne comprenons rien du tout. Un autre matelot nous répond : — L’Ontario ? il est déjà bien loin !… — Mais celui-là, nous ne voulons pas le comprendre. Arrivées au bout de la jetée, nous voyons un grand rassemblement de gens occupés à regarder attentivement un nuage qui fuyait à l’horizon lointain. — Je ne vois plus rien, disait l’un. — Moi, j’aperçois encore une petite… petite fumée. — Moi, avec ma longue-vue, je vois encore très-bien le pavillon blanc et le grand U de l’Union… Madame de Meilhan, pâle, haletante, ne trouvait plus de voix pour demander le nom de ce bâtiment fatal, qui disparaissait déjà à nos regards… J’essayai de prononcer ce mot : Ontario… — Justement ! c’est lui, madame. Ah ! n’ayez pas d’inquiétude ; il n’est pas paresseux, celui-là ; vos amis seront en Amérique avant quinze jours d’ici. Ça vous étonne ; c’est comme ça… — Madame de Meilhan tomba dans mes bras sans mouvement. On la porta dans sa voiture ; elle reprit connaissance ; mais elle était si accablée qu’elle ne pouvait comprendre encore tout son malheur. On nous conduisit à l’hôtel le plus voisin ; on la transporta dans une des meilleures chambres, et je restai là près d’elle, pleurant silencieusement à ses côtés, et me reprochant avec douleur, avec remords, d’avoir jeté le désespoir dans cette malheureuse famille.

Pendant ce premier moment de stupeur, madame de Meilhan me toléra près d’elle sans indignation ; mais à peine eut-elle repris ses sens, qu’elle éclata en fureur ; elle m’accabla des plus cruelles injures : j’étais une détestable intrigante, une aventurière sans nom, qui, par ses manéges de comédienne, avait tourné la tête de son généreux enfant ; je serais cause de sa mort ; ce pays fatal ne lui rendrait jamais son fils ; quel dommage de voir un homme si supérieur, une des gloires du siècle, périr, succomber dans les piéges d’une obscure minaudière qui n’a pas même su être sa maîtresse, qui n’a pas su l’aimer un seul jour ; une ambitieuse qui ne voulait que se faire épouser, et qui l’a bien vite immolé à M. de Villiers dès qu’elle a appris que M. de Villiers était le plus riche… et vingt autres gracieusetés, toutes méritées comme celles-là. J’écoutais ces injures fort tranquillement, en préparant de mes mains innocentes un verre d’eau sucrée et de fleurs d’oranger pour cette pauvre furie larmoyante, dont la fureur et la justice même m’inspiraient une affectueuse pitié. Quand elle eut tout dit, je m’approchai d’elle bravement ; je lui présentai ce verre d’eau que j’avais préparé pour calmer sa colère, et je la regardai… et mon regard trahissait un orgueil si ferme et si doux, une indulgence si généreuse, une dignité si complètement invulnérable, qu’elle se sentit désarmée tout à coup. Elle me prit la main et me dit, en essuyant ses larmes : — Il faut bien me pardonner, je suis si malheureuse ! Alors, je cherchai à la consoler ; je lui dis que si l’on allait à New-York en quinze jours, on pouvait bien en revenir de même, que j’écrirais à son fils et qu’elle le reverrait bientôt. Cette promesse la calma. Je l’engageai à se mettre au lit elle avait passé toute la nuit en voiture, elle était très-fatiguée ; et quand je vis que ses pauvres yeux brûlés par les larmes commençaient à se fermer, je la laissai s’endormir, et je rue retirai dans ma chambre. Après m’être habillée et reposée, j’appelai un des gens de l’hôtel pour lui donner des ordres relatifs à notre départ ; mais, au lieu de la personne qui m’avait d’abord servie, je vois une jolie petite fille de huit à dix ans entrer timidement chez moi.

En m’apercevant, elle recule effrayée. — Que voulez-vous, mon enfant ? lui dis-je en l’attirant à moi. — Rien, madame, répond-elle. — Mais si, vous êtes venue pour chercher quelque chose ? Je ne savais pas que madame était ici. — Que veniez-vous faire dans cette chambre ? Je venais comme hier pour voir… — Quoi donc ? — Là… les Turcs. — Les Turcs ? Comment ! je suis entourée de Turcs ! — Oh ! ils ne sont pas dans le petit salon à côté de cette chambre ; mais par la porte de ce petit salon on peut les voir dans la grande salle où ils sont rassemblés et où ils font leur musique… Si madame voulait seulement me laisser passer. — Par où ? — Par ici ; il y a une porte derrière cette toilette, on l’ouvre, on va là-dedans, on monte sur une table, et on voit les Turcs. La petite dérangea la toilette, entra dans le salon, et bientôt après elle revint me dire — Comme ils sont beaux Madame ne veut donc pas les voir ? — Non. Au bout d’un moment elle revint encore

— Les musiciens sont tous endormis, dit-elle… mais, madame, ils sont fous ces Turcs, ils ne dorment pas… ils ne parlent pas… et ils font des grimaces horribles, ils ont les yeux qui tournent ; quelle drôle de mine ils font, il y en a un qui ressemble à mon oncle quand il a la fièvre. Ah ! celui-là, madame, il est fou… Regardez donc, on dirait qu’il va danser !… et puis qu’il va… mourir !…

Cette petite disait des choses si absurdes, qu’enfin elle éveilla ma curiosité. J’entrai dans le petit salon, et je montai sur la table où elle était ; de là, par une assez large ouverture de la boiserie qui est à coulisses, et dont les panneaux étaient mal rejoints, on voyait très-bien ce qui se passait dans le grand salon. Il était richement tendu, jusqu’à une certaine hauteur, d’étoffes turques très-belles ; un superbe tapis de Smyrne était par terre. Dans un angle du salon, des musiciens dormaient en berçant tendrement dans leurs bras et sur leur cœur leurs instruments de musique de formes bizarres. Une douzaine de Turcs, magnifiquement vêtus, étaient assis sur le tapis moelleux, à la mode des Orientaux, c’est-à-dire à la manière des tailleurs ; ils s’appuyaient de chaque côté sur des piles de coussins de toutes couleurs et de toutes dimensions et semblaient plongés dans les ravissements de l’extase. Un de ces rêveurs enfants de l’aurore attira d’abord mon attention par son brillant costume et par l’éclat de ses armes.

Aux pâles clartés des bougies expirantes, aux blafardes lueurs d’un jour naissant, obscurcies encore par les lourdes tentures des fenêtres, j’avais peine à distinguer les traits de ce superbe musulman. Toutefois je croyais le reconnaître j’ai rencontré bien peu de pachas dans ma vie, eh bien ! il me semblait que j’avais déjà vu celui-là quelque part. Je le regardais et je trouvais ses mains plus blanches que les mains de ses compatriotes, et cela me paraissait suspect. À force d’observer ce douteux mécréant, ce barbare amateur, je commençais à le soupçonner de civilisation et d’européisme. Un des musiciens endormis près de la fenêtre ayant fait un mouvement, la longue guitare qu’il tenait embrassée, et qu’on appelle, je crois, une guzla, s’embarrassa dans les plis du rideau qui s’entrouvrit le jour pénétra plus vivement dans la salle, et un rayon dénonciateur tomba d’aplomb sur le visage du jeune Turc de contrebande. C’était Edgard de Meilhan ! Une petite tasse remplie d’une sorte de confiture verdâtre était posée sur un coussin auprès de lui. Je me souvins qu’il m’avait parlé cent fois des effets merveilleux du hatchich, et du désir violent qu’il éprouvait de connaître cette ravissante ivresse il m’avait parlé aussi d’un de ses anciens camarades de collége, établi à Smyrne depuis des années ; un original qui s’était donné pour mission de rebarbariser l’Orient. Cet ami lui avait déjà envoyé force poignards indiens et pipes turques, et il devait encore lui envoyer une provision de tabac et de hatchich. Ce Turc, récent et volontaire, se nommait Arthur Granson… Je demandai à la petite fille de l’aubergiste : Savez-vous à qui est loué cet appartement ? — Oui, madame ; c’est à monsieur Granson… Ce nom et cette rencontre expliquèrent tout.

Ô Valentine ! je veux être sincère jusqu’à la fin… Edgard était admirablement beau dans ce costume !… ces magnifiques étoffes orientales, cette veste turque toute brodée d’or et d’argent, ces yatagans, ces pistolets, ces poignards constellés de pierreries, ce turban orgueilleux, drapé avec un art inimitable, lui donnaient un aspect majestueux, imposant et superbe ! qui vous saisissait tout d’abord d’étonnement… Mais, — car il y a toujours des défauts aux plus belles choses, mais… mais il avait l’air bête !… Non, jamais sultan d’opéra jetant le mouchoir à sa bayadère… prince allemand du Gymnase complimenté par sa cour… Bajazet de province écoutant les menaçantes déclarations de Roxane… sous-préfet de banlieue couronnant une rosière… n’ont su trouver dans la gaucherie de leurs rôles, dans la naïveté de leurs fonctions, une attitude plus puissamment ridicule, une expression de figure plus royalement, plus idéalement bête ! On a peine à comprendre qu’une intelligence aussi grande ait pu s’absenter si complétement de sa demeure habituelle, sans laisser, sur le visage qu’elle a coutume d’animer, la moindre trace, le plus vague souvenir ! Edgard avait les yeux levés au plafond… un moment j’ai cru rencontrer son regard, mais quel regard ! Je n’ajouterai plus à mon récit qu’un détail important, mais sur lequel je dois passer avec légèreté. Edgard était accoudé sur deux piles de coussins ; il paraissait absorbé dans la contemplation d’astres invisibles ; il ne dormait pas, mais une fort belle négresse, vêtue comme une esclave indienne, était endormie à ses pieds.

Ce spectacle étrange remplit mon cœur d’une folle joie. Loin de m’indigner, ce jour-là, je découvrais avec bonheur cette infidélité libératrice. Edgard m’oubliait, et vraiment il lui était bien permis de m’oublier ; nul lien ne l’attachait à moi comme Roger. Un jeune poète a le droit de s’habiller en Turc avec ses amis ; mais un noble prince n’a pas le droit de paraître en public d’une manière scandaleuse, quand la dignité de son rang est à reconquérir, quand la gloire de son nom est à recommencer. Oh ! ce jour-là, je n’eus pas même une heure de colère ; je compris tout de suite l’avantage de la situation : plus de sacrifices, plus de remords, plus d’hypocrisie ; j’étais libre, on me rendait mon avenir. Ô ce bon Edgard ! ô ce cher poète !… comme je l’aimais… de ne pas m’aimer !…

Je dis à la petite fille : Allez vite chercher un des gens de l’hôtel. Un domestique vient, je lui donne cinq ou six louis pour frapper son imagination, et je lui adresse cette recommandation solennelle : Quand on vous sonnera dans ce salon, vous direz à ce jeune Turc qui a une veste rouge… Vous le reconnaîtrez ?… — Oui, madame. — Vous lui direz que la comtesse, sa mère, l’attend ici, au numéro 7, au fond du corridor. — Ah ! cette dame de ce matin qui pleurait tant ? — Elle-même. — Madame peut compter sur moi.

Là dessus, je paie ma dépense, je m’informe des moyens de quitter vite le Havre, et je m’enfuis de l’hôtel.

En marchant dans la Grand’-Rue de Paris, je vois avec plaisir beaucoup de monde allant et venant, des curieux attirés au Havre par les fêtes. Dans cette foule je serais moins remarquée, et puis on devait pouvoir partir facilement de cette ville où tant de gens arrivaient ; je hâtai ma course, encore inquiète et agitée ; tout à coup, comme je passais devant le théâtre, je m’entends appeler par mon nom. Vous jugez de ma frayeur j’entends crier très-distinctement : Mademoiselle Irène ! mademoiselle Irène ! Je crus que j’allais tomber foudroyée… Je double le pas ; on m’appelle encore ; mais la voix devient tellement suppliante que je la reconnais… Je m’arrête, c’est ma pauvre Blanchard qui s’élance vers moi, éperdue, essoufflée, baignée de larmes. Elle s’écrie : Je sais tout, mademoiselle, vous allez en Amérique ! Emmenez-moi. Depuis votre naissance, voilà le premier jour que j’ai passé sans vous ! — La pauvre femme, je l’avais laissée à Pont-de-l’Arche, et elle venait me rejoindre, croyant que j’allais m’embarquer. — Tais-toi, et viens vite. Je l’emmène avec moi ; j’oublie seulement de lui dire que je ne vais pas en Amérique ; J’arrive au bord de la mer ; je me jette dans une barque l’infortunée Blanchard, qui est hydrophobe, me suit. — Tu as peur ? lui dis-je. — Non, mademoiselle ; j’ai peur sur la Seine, mais sur la mer, c’est tout autre chose. — Cette subtilité, dont je comprends la touchante délicatesse, m’émeut jusqu’aux larmes. Je veux abréger le supplice de cette amie dévouée ; je me fais conduire dans le port le plus voisin, au lieu d’aller très-loin, ce que je comptais faire, pour éviter la route de Rouen et le prince, le bateau à vapeur et M. de Meilhan. Débarquée sur la plage, j’envoie vite ma fidèle compagne dans le plus proche village demander une voiture et des chevaux. — Il faut que je sois demain à Paris, lui dis-je. Mais nous n’allons donc pas en Amérique ? — Non. — Tant mieux !

Je restai seule au bord de l’Océan. Oh ! que j’étais bien là ! que j’aimerais habiter ce beau désert d’azur si charmant et si terrible ! Comme en l’admirant j’oubliais vite mes ennuis mondains et les vaines tribulations de ma vie bourgeoise ! Comme je m’enivrais de ses parfums sauvages, de son air libre et puissant ! je croyais respirer pour la première fois ! Avec quelle volupté je livrais au souffle de la mer mon front brûlant et mes cheveux épars ! Comme mes regards aimaient à se perdre dans ces horizons infinis ! Combien — moquez-vous de mon orgueil — combien je me sentais à l’aise et à ma place dans l’immensité ! Je ne suis pas de ces cœurs modestes que les grandeurs de la nature oppriment et humilient ; moi, au contraire, je ne me sens en harmonie qu’avec les sublimités, non par moi-même, mais par les aspirations de ma pensée… Je ne trouve jamais qu’il y ait autour de moi, sur ma tête, devant moi, trop d’air, trop de hauteur, trop de clarté, trop d’espace ; j’aime que les horizons lumineux et sans bornes rendent pour ainsi dire visibles à mes yeux la solitude et la liberté.

Je ne sais pas si tout le monde éprouve, en voyant l’Océan pour la première fois, l’impression que j’ai éprouvée ; mais je me sentais dégagée de tous les liens, purifiée de toute haine et même de tout amour ; j’étais affranchie, calme, forte, insensible, armée, prête à braver tous les maux de la vie, comme quelqu’un qui vient de consulter Dieu et qui a acquis le droit de dédaigner le monde. Ainsi que le ciel, la mer inspire le mépris de la terre, et c’est toujours un bon effet.

Arrivée à Paris, je suis allée chez votre père ; là, j’ai eu de vos nouvelles, et j’ai été rassurée, enfin ! Vous devez avoir quitté Genève ; j’aurai bientôt une lettre de vous. Je ne suis pas chez ma cousine ; j’habite ma chère mansarde. Je n’ai pas envie de redevenir mademoiselle de Châteaudun d’ici à longtemps, je veux me reposer de mes tristes épreuves. Que dites-vous de cette nouvelle expérience ? Qu’elle est belle ma théorie du découragement ! trop belle ! Première épreuve : désespoir occidental au vin de Champagne ; deuxième épreuve : désespoir oriental au hatchich ; sans parler des accessoires consolateurs, des belles aux bras d’ivoire, des esclaves aux bras d’ébène. Je serais bien naïve si je ne me regardais pas comme suffisamment éclairée. Je vous en prie, ne me parlez pas de votre héros avec qui vous voulez me marier ; je suis très-décidée à ne me marier jamais. J’aimerai une image, je chérirai une étoile. Elle est revenue, la petite lumière, je la vois briller tout en vous écrivant, et ces poétiques amours suffisent à mon âme blessée. Une chose m’inquiète : on a abattu les grands arbres du jardin ; demain peut-être je verrai celui ou celle qui habite cette mansarde fraternelle. Je frémis ! Peut-être un troisième désenchantement m’attend-il à mon réveil. Bonsoir, chère Valentine ; je vous embrasse tous. Je suis bien fatiguée, mais je suis contente : c’est doux de n’être plus inquiète et de n’avoir personne à consoler. Irène de Châteaudun.

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