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Ann Radcliffe

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samedi 23 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre VII

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CHAPITRE VII.

Emilie, appelée de bonne heure comme elle l’avoit désiré, se réveilla. Le sommeil l’avoit peu rafraîchie, des songes pénibles l’avoient obsédée, et la plus douce consolation des malheureux avoit été perdue pour elle. Elle ouvrit sa fenêtre, regarda les bois, vit le soleil levant, respira l’air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage avoit cette fraîcheur qui semble apporter la santé. On n’entendoit que des sons doux, que des sons pittoresques, si l’on peut s’exprimer ainsi ; tels que la cloche d’un couvent lointain, le murmure des vagues, le chant des oiseaux, le mugissement du bétail, qu’elle voyoit cheminer lentement entre les buissons et les arbres.

Emilie entendit un mouvement dans la salle basse ; elle reconnut la voix de Michel qui parloit à ses mules, et sortoit avec elles d’une cabane voisine : elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venoit lui-même de se lever, et que le sommeil n’avoit pas mieux rétabli qu’elle. Elle le conduisit de l’escalier dans la petite pièce où ils avoient soupé la veille. Ils y trouvèrent un déjeûner proprement servi, et leur hôte et sa fille, qui les attendoient pour leur souhaiter le bonjour.

Je vous envie cette chaumière, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les voyant ; elle est si agréable, si paisible, si propre, et cet air qu’on respire ! Si quelque chose pouvoit rendre la santé, ce seroit bien sûrement cet air là.

Voisin le salua honnêtement, et lui répondit avec la politesse française : On peut envier notre chaumière, depuis que vous et mademoiselle l’avez honorée de votre présence. — Saint-Aubert sourit amicalement à ce compliment, et se mit à table. Elle étoit couverte de crème, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avoit soigneusement examiné son père, et qui le trouvoit bien mal portant, l’engageait vivement à remettre son départ jusqu’au soir ; mais Saint-Aubert sembloit impatient d’être chez lui, et exprimoit cette impatience avec une chaleur qui ne lui étoit pas ordinaire. Il assuroit que depuis long-temps il ne s’étoit pas trouvé mieux, et qu’il voyagerait avec moins de peine à la fraîcheur du matin qu’à toute autre heure de la journée. Mais tandis qu’il causoit avec son respectable hôte, et le remercioit de ses procédés obligeant, Emilie le vit, changer et tomber sur sa chaise avant qu’elle eût pu le soutenir. En peu de momens il se remit de cette foiblesse soudaine ; mais il étoit si mal, qu’il se vit incapable de voyager, et après avoir lutté quelques instans contre la violence de ses maux, il demanda qu’on vînt l’aider à remonter l’escalier et à se remettre au lit. Cette prière renouvela toutes les terreurs qu’Emilie avoit éprouvées la veille ; mais quoique à peine elle pût se soutenir et résister au coup dont elle étoit frappée, elle essaya de dévorer sa crainte, et lui donnant son bras tremblant, elle mena Saint-Aubert dans sa chambre.

Dès qu’il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleuroit à quelques pas de la porte ; et dès qu’elle arriva, il fit signe qu’on les laissât seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de tendresse et de douleur, que son courage l’abandonna, et elle se mit à fondre en larmes. Saint-Aubert cherchoit lui-même à conserver sa fermeté, et ne pouvoit parler ; il ne pouvoit que lui serrer la main et retenir ses propres larmes. À la fin, il prit la parole : — Ma chère enfant, dit-il, en s’efforçant de sourire au travers de l’expression de sa douleur ; ma chère Emilie ! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel comme pour prier, et alors d’un ton plus ferme, et d’un regard où la tendresse d’un père s’unissoit avec dignité à la pieuse solennité d’un saint ; ma chère enfant, dit-il, je voudrois adoucir les tristes vérités que je suis obligé de vous dire ; mais je ne sais rien déguiser. Hélas ! je voudrois vous les cacher, mais il seroit trop cruel de prolonger votre erreur : notre séparation est prochaine ; osons donc en parler, et préparons-nous à la supporter par nos réflexions et nos prières : la voix lui manqua. Emilie pleurant toujours, pressa sa main contre son cœur ; oppressée par des soupirs convulsifs, elle ne pouvoit pas même lever les yeux.

Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant à lui ; j’ai beaucoup de choses à vous dire. J’ai à vous révéler un secret de la plus haute importance, et une promesse à obtenir de vous ; quand cela sera fait je serai plus tranquille. Vous avez observé, ma chère, combien je désire d’être chez moi ; vous n’en savez pas la raison, écoutez ce que je vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse faite à votre père mourant ! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie frappée de ses derniers mots, comme si pour la première fois elle eût connu le danger où il étoit, leva la tête ; ses larmes s’arrêtèrent, et le regardant un moment avec l’expression d’une affliction insoutenable, une convulsion la saisit ; elle tomba sans connoissance. Les cris de Saint-Aubert attirèrent Voisin et sa fille, ils donnèrent tous les secours qui dépendoient d’eux, mais ils furent long-temps sans effet ; quand Emilie revint, Saint-Aubert étoit si épuisé de toute cette scène, qu’il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu’Emilie lui donna parvint à ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils furent seuls, il s’efforça de la calmer, et lui présenta toutes les consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses bras, pleura sur sa poitrine, et sa douleur la rendoit tellement insensible à ses discours, qu’il cessa de lui en faire aucun ; il ne pouvoit que s’attendrir et mêler ses larmes aux siennes. Rappelée enfin à un sentiment de devoir, elle voulut épargner à son père un plus long spectacle de sa douleur ; elle quitta ses embrassemens, sécha ses pleurs, et dit quelques mots comme de consolation. Ma chère Emilie, reprit Saint-Aubert, ma chère enfant, soumettons-nous avec une humble confiance à l’Être qui nous a protégés et consolés dans nos dangers et dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut exposé à ses yeux ; il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant. Je sens cette consolation dans mon cœur ; je vous laisserai, mon enfant, je vous laisserai entre ses bras, et quoique je quitte ce monde, je serai toujours en sa présence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas : la mort en elle-même n’a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons tous que nous sommes nés pour mourir ; elle n’a rien de terrible à ceux qui se confient dans un Dieu tout-puissant. Si la vie m’eût été conservée, le cours de la nature me l’eût ôtée sous peu d’années. La vieillesse, et tout ce qu’elle entraîne d’infirmités, de privations, de chagrins, eussent bientôt été mon partage ; la mort enfin seroit arrivée, et vous auroit coûté les larmes que vous répandez en ce moment. Réjouissez-vous plutôt, ma chère enfant, en me voyant délivré de tant de maux. Je meurs avec un esprit libre, et susceptible des consolations de la foi et d’une entière résignation. Saint-Aubert s’arrêta, fatigué de parler ainsi. Emilie s’efforça de composer ses traits, et en répondant à ce qu’il avoit dit, essaya de lui persuader, qu’il ne l’avoit pas fait en vain.

Après un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au sujet qui me touche au fond du cœur. J’ai dit que j’avois une promesse solennelle à recevoir de vous. Il faut que je la reçoive avant de vous en expliquer la principale circonstance dont j’ai à vous entretenir. Il en est d’autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous ignoriez toujours. Promettez donc que vous exécuterez exactement ce que je vais vous commander.

Emilie, à qui cette extrême gravité en imposoit, essuya les larmes qu’elle ne pouvoit s’empêcher de répandre, et regardant éloquemment Saint-Aubert, elle se lia par serment à faire ce qu’il exigeroit d’elle, sans savoir ce que ce pouvoit être. Il continua. — Je vous connois trop bien, mon Emilie, pour craindre jamais que vous manquiez à vos engagemens, mais sur-tout à un engagement si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidélité est d’une inconcevable importance pour la tranquillité de vos jours. Écoutez à présent ce que j’avois à vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre à la Vallée, renferme une espèce de trappe qui s’ouvre sous une feuille du parquet. Vous la reconnoîtrez à un nœud remarquable du bois ; c’est, d’ailleurs, l’avant-dernière feuille du côté de la boiserie, et en face même de la porte. À une toise environ du côté de la fenêtre, vous appercevrez une jointure, comme si la planche avoit été rapportée ; c’est par-là qu’on l’ouvre : appuyez le pied sur la ligne, la planche s’enfoncera, et vous pourrez aisément la faire glisser sous l’autre ; au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s’arrêta pour reprendre haleine, et Emilie resta plongée dans la plus profonde attention. Entendez-vous ces instructions, ma chère, lui dit-il ? Emilie, à peine capable de proférer un mot, l’assura qu’elle l’entendoit bien.

— Quand vous retournerez à la maison… il poussa un profond soupir.

Quand elle l’entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui devoient l’accompagner se présentèrent à sa pensée ; elle eut une explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affecté encore par la contrainte et l’effort qu’il s’étoit fait, ne put enfin retenir ses larmes. Après quelques momens, il se remit : Ma chère enfant, dit-il, consolez-vous ; quand je n’y serai plus, vous ne serez pas abandonnée. Je vous laisse immédiatement sous la protection de la Providence, qui ne m’a jamais refusé ses secours. Ne m’affligez pas par l’excès de votre désespoir ; apprenez-moi plutôt, par votre exemple, à modérer celui que je ressens. Il s’arrêta ; mais plus Emilie fit d’efforts pour contenir ses sentimens, et moins elle y put réussir. Saint-Aubert, qui ne parloit qu’avec difficulté, reprit pourtant l’entretien. Ce cabinet, ma chère… quand vous retournerez à la maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai décrite, vous trouverez un paquet de papiers écrits. Faites attention maintenant. La promesse que j’ai reçue de vous, est relative à ce seul objet ; vous brûlerez ces papiers, et cela, sans les lire, sans les regarder ; je vous l’ordonne absolument.

La surprise d’Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda pourquoi cette précaution. Saint-Aubert répondit que, s’il avoit pu le lui expliquer, la promesse qu’il avoit exigée n’auroit plus été nécessaire. Qu’il vous suffise, mon enfant, de vous en pénétrer essentiellement ; elle est d’une importance extrême. Sous cette même planche, vous trouverez environ deux cents doublons, enveloppés dans une bourse de soie. Ce fut même pour mettre en sûreté l’argent qui se trouvoit au château, qu’on imagina ce secret. La province étoit alors inondée de troupes qui prenoient avantage des circonstances, et se livraient à toutes sortes de pillages.

Mais j’ai encore une promesse à recevoir de vous : c’est que jamais, quelle que soit votre position, vous ne vendrez la Vallée. Saint-Aubert ajouta que, si elle se marioit, elle spécifieroit dans le contrat que le château, ne seroit jamais qu’à elle. Il lui parla ensuite de sa fortune avec plus de détail qu’il n’avoit encore fait. Les deux cents doublons, et le peu d’argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le comptant que j’ai à vous laisser. Je vous ai dit en quel état j’étois à l’égard de M. Motteville à Paris. Ah ! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais non pas dans la misère. Emilie ne pouvoit répliquer à rien ; à genoux près de son lit, elle baignoit de pleurs la main chérie qu’elle retenoit encore.

Après cette conversation, l’esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus calme ; mais, épuisé par l’effort qu’il avoit fait, il tomba dans l’assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer près de lui, jusqu’à ce qu’un léger coup à la porte de la chambre, l’obligea de se relever. Voisin venoit dire qu’un confesseur du couvent voisin étoit en bas, prêt à assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu’on réveillât son père, et fit prier le prêtre de ne pas quitter la maison. Quand Saint-Aubert sortit de l’assoupissement, tous ses sens étoient confondus ; il lui fallut du temps pour reconnoître Emilie qui le gardoit. Alors, il remua, les lèvres, il lui tendit la main ; elle la reçut, et retomba sur sa chaise, frappée de l’impression de mort qu’elle remarquoit dans tous ses traits. En peu d’instans, il retrouva la voix, et Emilie lui demanda s’il desiroit entretenir un confesseur. Il répondit qu’il le desiroit ; et quand le révérend Père parut, elle se retira. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. On rappela Emilie ; elle retrouva Saint-Aubert plus agité, et elle regarda le Père avec un peu de ressentiment, comme s’il en eût été la cause : le bon religieux la regarda avec douceur, et ensuite détourna les yeux. Saint-Aubert, d’une voix tremblante, la pria de joindre ses prières à celles que l’on alloit faire, et demanda si Voisin ne vouloit pas en être aussi. Le vieillard et sa fille arrivèrent tous deux en pleurant ; ils se mirent à genoux auprès du lit. Le révérend Père, d’une voix majestueuse, récita lentement les prières des agonisans. Saint-Aubert, d’un air serein, s’unissoit avec ferveur, à leur dévotion, des larmes quelquefois s’échappoient de ses paupières presque closes ; les sanglots d’Emilie interrompirent souvent le service.

Quand il fut fini, et qu’on eut administré l’extrême-onction, le Père se retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s’approchât ; il lui donna sa main, et fut quelque temps en silence : à la fin, il lui dit d’une voix éteinte : Mon bon ami, notre connoissance a été courte, mais elle vous a suffi pour me développer votre bon cœur ; je ne doute pas que vous ne transportiez cette bienveillance à ma fille : quand je ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie à vos soins, dans le peu de jours qu’elle doit passer ici : je ne vous en dis pas davantage. Vous avez des enfans. Vous connoissez les sentimens d’un père ; les miens deviendroient bien pénibles, si j’avois moins de confiance en vous. Voisin l’assura, et ses larmes témoignoient toute sa sincérité, qu’il n’oublierait rien pour adoucir l’affliction d’Emilie, et que, si Saint-Aubert le desiroit, il la ramèneroit en Gascogne. Cette offre fut si agréable à Saint-Aubert, qu’il ne trouva point d’expression pour peindre sa reconnoissance, ou pour bien dire, qu’il l’acceptoit. La scène qui succéda entre Saint-Aubert et Emilie, affecta tellement Voisin, qu’il sortit encore de la chambre, et la laissa seule avec son père. Son abattement étoit extrême, mais ni la connoissance ni la voix ne lui manquoient ; il employa ces intervalles à donner des conseils à sa fille sur la conduite de toute sa vie. Jamais peut-être ses idées n’avoient été plus nettes, et peut-être jamais il ne s’étoit mieux exprimé.

Sur-tout, ma chère Emilie, disoit-il, ne vous livrez pas à la magie des beaux sentimens, c’est l’erreur d’un esprit aimable ; mais ceux qui possèdent une véritable sensibilité doivent savoir de bonne heure combien elle, est dangereuse ; c’est elle qui tire de la moindre circonstance un excès de malheur ou de plaisir. Dans notre passage à travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances ; et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du bien-être, notre sensibilité nous rend victimes, quand nous ne savons pas la modérer et la contenir. Vous direz, car vous êtes jeune, mon Emilie, vous direz certainement qu’il vaut mieux souffrir quelquefois, et conserver une délicatesse exquise pour le bonheur. Mais quand votre ame sera froissée par de longues vicissitudes, vous aimerez le repos et vous renoncerez aux illusions ; vous échangerez alors le fantôme du bonheur pour sa substance ; le bonheur naît de la paix et non pas du tumulte ; il est d’une nature uniforme, tempérée, et ne peut pas plus exister dans un cœur trop susceptible, que dans un cœur mort pour le sentiment. Vous voyez, ma chère, qu’en vous parlant des dangers de la sensibilité, je ne plaide point pour l’apathie. J’aurois dit, à votre âge, que ce vice étoit plus redoutable que toutes les erreurs de la sensibilité, je le dis encore ; je nomme l’apathie un vice, parce qu’elle conduit à un mal positif ; en cela néanmoins, elle diffère peu d’une sensibilité mal gouvernée, et qui, d’après cette règle, mériteroit aussi le nom de vice ; mais les résultats du premier sont d’une conséquence plus générale. Je suis épuisé, ajouta Saint-Aubert d’une voix foible. Je vous ai fatiguée, mon Emilie ; un sujet aussi important pour votre consolation future demandoit une explication.

Emilie lui répéta combien ses avis lui étoient précieux ; elle lui promit de ne les oublier jamais et de s’efforcer d’en profiter. Saint-Aubert lui sourit avec autant d’affection que de tristesse. Je le répète, lui dit-il ; je ne voudrois pas vous rendre insensible quand j’en aurois le pouvoir, je voudrois seulement vous garantir des excès de la sensibilité, et vous apprendre à les éviter. Prenez garde, mon enfant, je vous en conjure, prenez garde à cette illusion qui fut fatale au repos de tant de personnes, ne mettez jamais de prétention à l’extrême susceptibilité ; si cette vanité vous séduit, votre bonheur est perdu pour toujours ; ne perdez jamais de vue que la force du courage est supérieure aux grâces du sentiment, ne confondez pas le courage avec l’apathie ; l’apathie ne peut pas connoître la vertu ; souvenez-vous qu’un acte de bienfaisance, un acte d’une utilité réelle, vaut mieux que toutes les abstractions ; le sentiment est un défaut plutôt qu’un ornement, quand il ne conduit pas à des actions essentiellement bonnes, les personnes qui se piquent en ce genre d’une sorte de supériorité ; elles oublient la vertu-pratique, elles fuient les malheureux ; et parce que le tableau de leurs souffrances est déchirant, elles ne vont point les adoucir. Combien est méprisable une humanité prétendue, qui se contente de plaindre et qui ne songe point à soulager !

Saint-Aubert, quelque temps après, parla de madame Chéron sa sœur. Il faut que je vous informe, ajouta-t-il, d’une circonstance intéressante pour vous. Nous avons eu, vous le savez, très-peu de rapports ensemble ; mais c’est la seule parente que vous ayez : j’ai cru convenable, comme vous le verrez dans mon testament, de vous confier à ses soins jusqu’à votre majorité ; elle n’est pas précisément la personne à qui j’aurois voulu remettre ma chère Emilie, mais je n’avois point d’alternative, et je la crois, dans le fond, une assez bonne femme ; je n’ai pas besoin, mon enfant, de vous recommander d’user de prudence pour vous concilier ses bonnes grâces ; vous le ferez sans doute en mémoire de celui qui tant de fois, l’a tenté pour vous.

Emilie protesta que tout ce qu’il lui recommandoit serait religieusement exécuté. Hélas ! ajouta-t-elle, suffoquée de sanglots, voilà bientôt tout ce qui me restera ; ce sera mon unique consolation, que d’accomplir entièrement tous vos désirs !

Saint-Aubert la regarda en silence, comme s’il eût voulu lui parler ; mais la force lui manqua, ses yeux s’appesantirent et se couvrirent de nuage : elle sentit ce regard au fond de son cœur. Mon cher père, cria-t-elle ; et bientôt se retenant, elle serra sa main davantage et se cacha le visage de son mouchoir. Ses larmes ne se voyoient plus ; mais Saint-Aubert entendit ses sanglots convulsifs, ses sens se ranimèrent. Oh ! mon enfant, lui dit-il foiblement, que mes consolations soient les vôtres ; je meurs en paix, je vais dans le sein d’un père, et ce père sera encore le vôtre lorsque moi je ne serai plus ; confiez-vous en lui, ma chère Emilie, il vous soutiendra dans ce moment ainsi qu’il me soutient moi-même.

Emilie ne pouvoit qu’écouter et pleurer ; mais le calme extrême de son père, la foi, l’espérance qu’il montroit, adoucissoient un peu son désespoir ; pourtant elle voyoit cette figure décomposée, ce caractère de mort qui commençoit à se répandre, ces yeux enfoncés et toujours fixés sur elle, ces paupières pesantes et toutes prêtes à se fermer : son cœur étoit déchiré et ne pouvoit s’exprimer.

Il voulut encore une fois lui donner sa bénédiction. Où êtes-vous, ma chère, lui dit-il en étendant vers elle ses deux mains. Emilie s’étoit tournée vers la fenêtre pour cacher les symptômes de son affliction ; elle comprit alors que la vue lui avoit manqué ; il lui donna sa bénédiction, qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba sur l’oreiller. Elle baisa son front, la sueur froide de la mort inondoit ses tempes ; et oubliant tout son courage, ses larmes les arrosèrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux ; c’étoit encore l’ame d’un père ; mais elle s’évanouit bientôt, et Saint-Aubert ne parla plus.

Son agonie dura jusqu’à trois heures, et s’éteignant graduellement, il expira sans secousse et sans violence.

Emilie fut arrachée de sa chambre par Voisin et par sa fille ; ils essayèrent de calmer sa douleur ; le vieillard pleuroit avec elle, mais les secours d’Agnès étoient plus importuns.

mercredi 20 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre VI

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CHAPITRE VI.

Le lendemain matin, Valancourt déjeûna avec Saint-Aubert et Emilie, mais aucun d’eux ne paroissoit avoir dormi. Saint-Aubert porta l’empreinte de l’accablement et de la langueur ; Emilie trouvoit sa santé plus mauvaise, et ses inquiétudes s’augmentoient à chaque instant ; elle observoit tous ses regards avec une timide affection, et leur expression se retrouvoit bientôt fidèlement répétée dans les siens.

Au commencement de leur liaison, Valancourt avoit indiqué son nom et sa famille : Saint-Aubert connoissoit l’un et l’autre ; les biens de sa maison, qu’un frère aîné de Valancourt possédoit alors, n’étoient qu’à vingt milles de la Vallée, et Saint-Aubert avoit rencontré ce frère dans quelques maisons de son voisinage. Ce préliminaire avoit facilité son admission ; son maintien, ses manières, son extérieur, lui avoient gagné l’estime de Saint-Aubert, qui volontiers s’en fioit à son coup-d’œil ; mais il respectoit les convenances, et toutes les qualités qu’il roconnoissoit en lui, n’eussent pas paru des motifs suffisans pour l’approcher autant de sa fille.

Le déjeûner fut presque aussi silencieux qu’avoit été le souper de la veille ; mais leur rêverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui devoit emmener Saint-Aubert et Emilie : Valancourt se leva de sa chaise et courut à la fenêtre, il reconnut la voiture, et revint à son siège sans parler. Le moment de la séparation étoit venu : Saint-Aubert dit à Valancourt qu’il espéroit le voir à la Vallée, et qu’il n’y passeroit sûrement pas sans les honorer d’une visite. Valancourt le remercia vivement, et l’assura qu’il n’y manqueroit jamais. En disant ces mots, il regardoit timidement Emilie, et elle s’efforçoit de sourire au milieu de sa profonde tristesse. Ils passèrent quelques minutes dans un entretien fort animé : Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Emilie et Valancourt suivirent en silence. Valancourt restoit à la portière après qu’ils furent montés ; aucun ne sembloit avoir assez de courage pour dire adieu. À la fin Saint-Aubert prononça le triste mot ; Emilie le rendit à Valancourt, qui le répéta avec un sourire forcé, et la voiture se mit en marche.

Les voyageurs restèrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert rompit le silence, en s’écriant : C’est un intéressant jeune homme. Il y a bien des années qu’une connoissance si courte ne m’a si tendrement attaché. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps où tout me sembloit admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la rêverie. Emilie se pencha à la portière, et revit Valancourt immobile à la porte et les suivant des yeux ; il l’apperçut et salua de la main : elle rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le voir.

Je me souviens de ce que j’étois à cet âge, reprit Saint-Aubert : je pensois et sentois précisément comme lui ; le monde alors s’ouvroit devant moi, et maintenant il se ferme.

Ô cher papa ! ne vous livrez pas à des pensées si sombres, dit Emilie d’une voix tremblante : vous avez, je l’espère, bien des années à vivre, pour votre bonheur et pour le mien.

Ah ! mon Emilie, s’écria Saint-Aubert, pour le tien ! oui, j’espère bien qu’il en est ainsi ; il essuya une larme qui couloit le long de ses joues, et souriant de sort attendrissement, il ajouta d’une voix tendre : Il y a quelque chose dans l’ardeur et l’ingénuité de ce jeune homme, qui doit sur-tout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n’a point altéré les sentimens ; oui, je découvre en lui je ne sais quoi d’insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l’on est malade. L’esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la sève, et les yeux se raniment aux rayons du midi : Valancourt est pour moi cet heureux printemps.

Emilie, qui pressoit tendrement la main de son père, n’avoit jamais entendu de sa bouche, un éloge qui l’eût autant ravie, pas même quand elle en avoit été l’objet.

Ils voyageoient au milieu des vignobles, des bois et des prairies, enchantés à chaque pas de ce charmant paysage que bornoient les Pyrénées et l’immensité de l’Océan. Bientôt après midi ils atteignirent Collioure, situé sur la Méditerranée. Ils y dînèrent, et laissèrent passer la grande chaleur : ils reprirent les rivages enchanteurs qui s’étendent jusqu’au Languedoc. Emilie considéroit avec enthousiasme le vaste empire des flots, dont les lumières et les ombres varioient si singulièrement la surface, et dont les bords ornés de bois, portoient déjà les premières livrées de l’automne.

Saint-Aubert étoit impatient de se trouver à Perpignan, où il attendoit des lettres de M. Quesnel ; et c’étoit l’attente de ces lettres qui lui avoit fait quitter Collioure, malgré le besoin qu’il avoit d’un peu de repos. Après quelques lieues de chemin il s’endormit ; et Emilie, qui avoit mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la Vallée, eut le loisir d’en faire usage. Elle chercha celui dans lequel Valancourt avoit lu la veille ; elle desiroit de repasser les pages sur lesquelles les yeux d’un ami si cher s’étoient fixés tout nouvellement. Elle vouloit appuyer sur les passages qu’il admiroit, les prononcer comme il le faisoit, et le ramener pour ainsi dire en sa présence. En cherchant ce livre qu’elle ne pouvoit trouver, elle apperçut à la place un volume de Pétrarque qui avoit appartenu à Valancourt, dont le nom étoit écrit dessus. Souvent il lui en lisoit dès passages, et toujours avec cette expression pathétique qui caractérisoit les sentimens de l’auteur. Elle hésita à croire ce que tout autre auroit promptement compris, c’est que ce livre se trouvoit à dessein à la place de celui qu’elle avoit perdu, et que l’amour avoit fait cet échange ; mais ayant ouvert le livre, ayant remarqué les traits de son crayon aux passages qu’il lui avoit lus, ayant distingué les mêmes traits sous des vers plus expressifs et plus passionnés, qu’il n’avoit pas osé lui lire, la conviction enfin s’empara de son esprit. Dans le premier moment elle n’eut que la certitude d’être aimée ; mais en se rappelant ensuite et le ton et le feu avec lequel il lisoit, l’air pénétré dont il rendoit les pensées tendres, sa mémoire la servit trop bien, et le sentiment qu’elle inspiroit lui fit verser d’abondantes larmes.

Ils arrivèrent à Perpignan bientôt après le soleil couché. Saint-Aubert trouva les lettres qu’il attendoit de M. Quesnel. Il en parut si douloureusement affecté, qu’Emilie, effrayée, le conjura, autant que la délicatesse le lui permit, de lui en expliquer le contenu. Il ne répondit que par ses larmes, et bientôt parla d’autre chose. Emilie s’interdit de le presser davantage ; mais l’état de son père l’occupoit fortement, et de la nuit elle ne put dormir.

Le lendemain ils continuèrent de suivre la côte, à l’effet de gagner Leucate, ville sur la Méditerranée, et située sur la frontière du Roussillon et du Languedoc ; En chemin Emilie renouvela les sollicitations de la veille, et parut tellement troublée du silence et du désespoir de Saint-Aubert, qu’enfin il bannit la réserve. Je ne voulois pas, ma chère Emilie, lui dit-il, répandre un nuage sur vos plaisirs, et j’aurois désiré, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances dont il eût bien fallu vous informer un jour ; votre affliction m’en empêche, et vous souffrez peut-être autant de votre inquiétude que vous souffrirez de la vérité. La visite de M. Quesnel fut pour moi une époque fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de me confirmer. Vous m’avez entendu parler d’un M. Motteville, de Paris ; mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possède étoit déposée dans ses mains ; j’avois en lui une entière confiance, et je ne veux pas encore le croire indigne de mon estime. Plusieurs événemens ont concouru, à sa ruine, et je suis ruiné avec lui.

Saint-Aubert s’arrêta pour modérer son émotion.

Les lettres que j’ai reçues de M. Quesnel, reprit-il en s’excitant à la fermeté, ces lettres en contenaient d’autres de M. Motteville lui-même, et toutes mes craintes sont confirmées.

Faudra-t-il quitter la Vallée, dit Emilie après un long silence ? — Cela est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dépendra du traitement que Motteville pourra faire à ses créanciers. Mon patrimoine, vous le savez, n’étoit pas bien considérable, et maintenant ce n’est presque plus rien. C’est pour vous, Emilie, c’est pour vous, mon enfant, que j’en suis affligé ; à ces mots la voix lui manqua. Emilie tout en pleurs lui sourit tendrement, et s’efforçant de maîtriser son agitation : Mon bon père, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi ni pour vous… Nous pouvons encore être heureux ; si la Vallée nous reste nous serons encore heureux ; nous ne garderons qu’une servante, et vous ne vous appercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher papa, nous n’éprouverons aucune privation, puisque nous n’avons jamais goûté toutes les vaines superfluités du luxe, et la pauvreté ne sauroit nous enlever nos plus douces jouissances ; elle ne peut ni diminuer notre tendresse, ni nous abaisser à nos yeux, ou à ceux dont nous estimons le suffrage.

Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir ; il ne pouvoit parler ; mais Emilie continua de retracer à son père les vérités qu’il avoit su lui inculquer lui-même.

La pauvreté, lui disoit-elle, ne pourra nous priver d’aucune des jouissances de l’ame ; vous pourrez toujours être un exemple de courage et de bonté, et moi la consolation d’un père chéri ; nous saurons toujours apprécier les grandes choses, les belles choses ; nous pourrons toujours en goûter le charme. Les scènes de la nature, ces spectacles sublimes si fort au-dessus d’un luxe artificiel, les scènes de la nature s’ouvrent au pauvre comme au riche. De quoi donc pourrons-nous nous plaindre, tant que le nécessaire nous restera ? Des plaisirs que l’argent ne sauroit payer, continueront d’être sous notre main : nous garderons le sublime superflu de la nature, et nous-perdrons celui de l’art.

Saint-Aubert ne pouvoit répondre ; il serra Emilie contre son cœur : leurs larmes se confondirent, mais ce n’étoit plus des larmes de tristesse. Après ce langage du sentiment, tout autre auroit, été trop foible, et tous deux gardèrent le silence : Saint-Aubert alors causa comme de coutume, et si son esprit n’avoit pas sa tranquillité ordinaire, du moins il en avoit repris l’apparence.

Ils atteignirent Leucate d’assez bonne heure, mais Saint-Aubert étoit très-fatigué ; il voulut y passer la nuit. Le soir il se promena avec sa fille pour visiter les environs. On découvroit le lac de Leucate, la Méditerranée, une partie du Roussillon que bordoient les Pyrénées, et une partie assez considérable du Languedoc et de ses richesses. Les raisins déjà mûrs rougissoient les coteaux, et les vendanges se commençoient. Saint-Aubert et Emilie voyoient les groupes joyeux, entendoient les chansons que leur apportoit le zéphyr, et goûtoient par avance tous les plaisirs que promettoit leur route. Saint-Aubert néanmoins ne voulut pas quitter la mer ; il étoit bien souvent tenté de s’en retourner chez lui ; mais le plaisir qu’Emilie prenoit à ce voyage, balançoit toujours ce désir : il vouloit d’ailleurs essayer si l’air de la mer ne le soulageroit pas un peu.

Le jour suivant ils se remirent donc en route. Les Pyrénées, quoiqu’au fond du tableau, en faisoient ressortir l’effet ; à droite ils avoient la mer, à gauche, d’immenses plaines qui se confondoient avec l’horizon. Saint-Aubert en jouissoit, il causoit avec Emilie, mais sa gaîté étoit plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voiloient souvent ses regards, un sourire d’Emilie suffisoit pour les dissiper ; mais elle-même avoit le cœur flétri, et voyoit bien que les chagrins de son père minoient tous les jours sa santé.

Ils n’arrivèrent que tard à une petite ville du Haut-Languedoc ; ils avoient le projet d’y coucher, la chose devint impossible ; la vendange remplissoit toutes les places, il fallut gagner un village plus loin ; la lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandoient un prompt repos, et la soirée étoit fort avancée : mais la nécessité n’admet point de composition, et Michel continua son chemin.

Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissoient des saillies et de la bruyante gaîté française. Saint-Aubert n’en pouvoit plus jouir ; son état contrastoit trop tristement avec la pétulance, la jeunesse et les plaisirs qui l’entouroient. Quand ses yeux languissans se tournoient sur cette scène, il songeoit que bientôt ils ne s’ouvriroient plus. Ces montagnes éloignées et sublimes, se disoit-il en regardant les Pyrénées et le couchant, ces belles plaines, cette voûte bleue, la douce lumière du jour, seront pour jamais interdites à mes regards ; bientôt la chanson du paysan, la voix consolante de l’homme, ne parviendront plus à mon oreille.

Les yeux d’Emilie sembloient lire tout ce qui se passoit dans l’esprit de son père : elle les attachoit sur son visage avec l’expression d’une tendre pitié. Oubliant alors les sujets d’un vain regret, il ne vit plus qu’elle, et l’horrible idée de laisser sa fille sans protecteur, changea sa peine en un véritable tourment ; il soupira profondément et garda le silence. Emilie comprit ce soupir, elle lui serra les mains avec tendresse, et se retourna vers la portière pour dissimuler ses larmes. Le soleil alors lançoit un dernier rayon sur la Méditerranée, dont les vagues paroissoient toutes d’or ; peu à peu les ombres du crépuscule s’étendirent ; une bande décolorée parut seule à l’occident et marqua le point où le soleil s’étoit perdu dans les vapeurs d’un soir d’automne. Un vent frais s’élevoit du rivage, Emilie baissa la glace ; mais la fraîcheur si agréable dans l’état de santé, étoit nécessaire pour un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition croissant, il étoit alors plus occupé que jamais de finir la marche du jour ; il arrêta Michel pour sa voir à quelle distance ils étoient du premier village. À quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les faire, dit Saint-Aubert ; cherchez, tout en allant, s’il n’y a pas une maison sur la route où l’on puisse nous recevoir cette nuit. Il se rejeta dans sa voiture ; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop jusqu’à ce que Saint-Aubert presque sans connoissance lui fit le signe d’arrêter. Emilie regardoit à la portière ; elle vit enfin un paysan à quelque distance de leur chemin ; on l’attendit, et on lui demanda s’il y avoit dans le voisinage un asyle pour des voyageurs ; il répondit qu’il n’en connoissoit pas. Il y a un château parmi les bois, ajouta-t-il ; mais je crois qu’on n’y reçoit personne, et je ne puis vous en montrer le chemin, parce que je suis moi-même presque étranger. Saint-Aubert alloit renouveler ses questions sur le château mais l’homme le quitta brusquement. Après un moment de réflexion, Saint-Aubert ordonna à Michel de gagner tout doucement les bois. À chaque moment le crépuscule devenoit plus obscur, et la difficulté de se conduire augmentoit. Un autre paysan passa. Quel est le chemin du château dans les bois, cria Michel ?

— Le château dans les bois ! s’écria le paysan. Voulez-vous parler de ces tourelles ?

— Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel : je parle de ce bâtiment blanc que nous découvrons de loin, au milieu de tous ces arbres.

— Oui, ce sont des tourelles ; mais quoi ! est-ce que vous avez envie d’y aller, répondit l’homme avec surprise ?

Saint-Aubert, entendant cette singulière question, frappé sur-tout du ton dont on la faisoit, s’avança hors du carrosse, et lui dit : Nous sommes des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit ; en connoissez-vous ici près ?

— Non, monsieur, répondit l’homme, à moins que vous ne vouliez tenter fortune dans ces bois ; mais je ne voudrois pas vous le conseiller.

— À qui appartient ce château ?

— Je le sais à peine, monsieur.

— Il est donc inhabité ?

— Non, il n’est pas inhabité : le régisseur et la femme-de-charge y sont, à ce que je crois.

En apprenant ceci, Saint-Aubert se détermina à risquer un refus en se présentant au château ; il pria le paysan de guider Michel, et lui promit de payer sa peine. L’homme réfléchit un instant, et dit qu’il avoit d’autres affaires, mais qu’on ne pouvoit se tromper, en suivant l’avenue qu’il montra. Saint-Aubert alloit répondre, quand le paysan, lui souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter.

La voiture tourna vers l’avenue qui étoit fermée d’une barrière : Michel mit pied à terre, et l’ouvrit : ils pénétrèrent alors entre d’antiques châtaigniers et de vieux chênes, dont les branches entrelacées formoient une voûte fort élevée : il y avoit quelque chose de désert et de sauvage dans l’aspect de cette avenue, et le silence en étoit si imposant, qu’Emilie devint toute tremblante. Elle se rappeloit le ton qu’avoit le paysan en parlant de ce château ; elle donnoit à ses paroles une interprétation plus mystérieuse qu’elle ne l’avoit d’abord fait : elle essaya néanmoins de calmer ses craintes ; elle pensa qu’une imagination troublée l’en avoit rendue susceptible, et que l’état de son père et sa propre situation devoient sans doute y contribuer.

Ils avançoient lentement, l’obscurité étoit presque complète ; le terrain inégal, et les racines des arbres qui l’embarrassoient à tout moment, obligeoient à beaucoup de précaution. Soudain, Michel arrêta la voiture, Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause ; il vit à quelque distance une figure qui traversoit l’avenue ; il faisoit trop noir pour en distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d’avancer.

— Ceci me paroît un étrange lieu, reprit Michel, je ne vois point de maisons, et nous ferions mieux de retourner.

— Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert ; et si nous ne voyons pas de bâtimens, nous reprendrons le grand chemin.

Michel avança, mais avec répugnance, et l’excessive lenteur de sa marche ramena Saint-Aubert à la portière ; il vit encore la même figure. Cette fois, il tressaillit ; probablement l’obscurité le rendoit plus prompt à s’alarmer qu’il ne l’étoit pour l’ordinaire ; mais quoi que ce pût être, il arrêta Michel, et lui dit d’appeler l’individu qui traversoit ainsi l’avenue.

— Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien être un voleur. — Je ne le permets sûrement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s’empêcher de sourire à cette phrase ; allons, retournons à la route, car je ne vois aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons.

Michel tourna avec vivacité, et repassa lestement l’avenue : une voix alors partit des arbres à gauche ; ce n’étoit point un commandement, ce n’étoit point un cri de douleur, mais un son creux et prolongé qui paroissoit à peine humain. Michel pressa ses mules sans penser à l’obscurité, ni aux souches, aux trous, ni même à la voiture ; il ne s’arrêta pas qu’il ne fût sorti de l’avenue ; et parvenu sur la grande, route enfin, il modéra son pas.

— Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa fille. — Vous êtes plus mal, dit Emilie, effrayée de sa manière ; vous êtes plus mal, et nous sommes sans secours. Bon Dieu ! que ferons-nous ? Il appuya sa tête sur son épaule ; elle le soutint entre ses bras, et fit encore arrêter Michel. À peine le bruit des roues avoit-il cessé, qu’une musique se fit entendre dans le lointain ; ce fut pour Emilie la voix de l’espérance. Oh ! nous sommes près d’une habitation, dit-elle, nous pourrons avoir du secours.

Elle écouta attentivement. Les sons étoient éloignés, et sembloient venir du fond d’un bois dont une partie bordoit la route. Elle regarda du côté d’où ils partoient, et vit au clair de la lune quelque chose qui lui paroissoit comme un château : il étoit pourtant difficile d’y arriver. Saint-Aubert étoit trop mal pour supporter le moindre mouvement : Michel ne pouvoit pas quitter ses mules ; Emilie, qui soutenoit encore son père, craignoit de l’abandonner, et craignoit aussi de s’aventurer seule à une telle distance, sans savoir où et à qui s’adresser : il falloit pourtant prendre un parti, et sans délai. Saint-Aubert dit donc à Michel d’avancer le plus doucement possible. Au bout d’un moment il s’évanouit ; la voiture s’arrêta : il étoit sans nulle connoissance. Ô mon père, mon cher père ! crioit Emilie désespérée ; et le croyant prêt à mourir : Parlez, dites-moi un mot, que j’entende le son de votre voix. Il ne répondit rien. Épouvantée, elle dit à Michel de puiser au ruisseau voisin, elle reçut l’eau dans le chapeau de l’homme, et d’une main tremblante en jeta au visage de son père. Les rayons de la lune, qui alors donnoient sur lui, montroient l’impression de la mort : tous les mouvemens de crainte personnelle cédèrent en ce moment à une crainte dominante, et confiant Saint-Aubert à Michel, qui ne vouloit pas quitter ses mules, elle sauta à bas de la voiture pour chercher le château qu’elle avoit vu dans l’éloignement, et la musique qui dirigeoit ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisoit au bois. Son esprit, uniquement rempli de son père et de sa propre inquiétude, avoit d’abord perdu toute espèce de frayeur ; mais le couvert sous lequel elle se trouvoit, interceptoit tous les rayons de la lune ; l’horreur de ce lieu lui rappela son danger ; la musique avoit cessé : il ne lui restoit d’autre guide que le hasard. Elle s’arrêta pour un moment dans un effroi inexprimable ; mais l’image de son père l’emportant sur tout le reste, elle se remit à marcher. Le sentier entroit dans un bois ; elle ne voyoit aucune maison, aucune créature, et n’entendoit aucune espèce de bruit ; elle marchoit toujours sans savoir où, évitoit le fourré du bois, tenoit les bords tant qu’elle pouvoit ; elle vit enfin une espèce d’avenue mal rangée, qui donnoit sur un point éclairé par la lune : l’état de cette avenue lui rappela le château des tourelles, et elle ne douta pas qu’elle ne dût y conduire. Elle hésitoit à la suivre quand un bruit de voix et d’éclats de rire frappa soudain son oreille ; ce n’étoit pas le rire de la gaîté, mais celui de la grosse joie, et son embarras redoubla. Tandis qu’elle écoutoit, une voix, à grande distance, partit du chemin qu’elle avoit quitté ; imaginant que c’étoit celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir : une seconde pensée l’en détourna. La dernière extrémité seule avoit pu déterminer Michel à quitter ses mules ; elle crut son père mourant ; elle courut avec plus de vitesse, dans la foible espérance que les convives du bois voudroient bien lui donner quelque secours. Son cœur battoit dans sa terrible incertitude ; et plus elle approchoit, plus le froissement des feuilles sèches la faisoit trembler à chaque pas. Le bruit la conduisit à un endroit découvert qu’éclairoit la lune ; elle s’arrêta, et apperçut entre les arbres un banc de gazon formé en cercle, et occupé par un groupe de plusieurs personnes. En s’approchant elle jugea aux costumes que ce dévoient être des paysans, et tout le long du bois elle distingua plusieurs chaumières éparses. Tandis qu’elle regardoit et s’efforçoit de vaincre l’appréhension qui la rendoit comme immobile, quelques jeunes paysannes sortirent d’une des cabanes, la musique reprit, et la danse recommença ; c’étoit la fête de la vendange, et la même musique qu’elle avoit entendue dans l’air. Son cœur trop déchiré, ne pouvoit sentir le contraste que tous ces plaisirs formoient avec sa propre situation ; elle s’empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprès de la chaumière, exposa sa position, et implora leur assistance. Plusieurs se levèrent avec vivacité, offrirent tous leurs services, et suivirent Emilie qui sembloit avoir des ailes en retournant vers le grand chemin.

Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranimé. En recouvrant ses sens, il avoit appris de Michel que sa fille étoit partie ; son inquiétude pour elle avoit surpassé le sentiment de ses besoins : il avoit envoyé Michel à sa suite. Il étoit néanmoins encore dans la langueur, et se trouvant incapable d’aller plus loin, il renouvela ses questions sur une auberge ou sur le château dans les bois. Le château ne peut vous recevoir, dit un paysan vénérable qui avoit suivi Emilie, à peine est-il habité ; mais si vous voulez me faire l’honneur d’accepter ma chaumière, je vous donnerai mon meilleur lit.

Saint-Aubert étoit français ; il ne s’étonna point de la courtoisie française. Malade comme il étoit, il sentit combien la manière dont l’offre étoit faite, ajoutoit à sa valeur. Il avoit trop de délicatesse pour s’excuser, ou pour hésiter un seul moment à recevoir cette hospitalité villageoise ; il l’accepta à l’instant même avec autant de franchise qu’on en avoit mis à l’offrir.

La voiture chemina lentement ; Michel suivit les paysans par le sentier qu’Emilie avoit pris, et ils arrivèrent au hameau. La courtoisie de son hôte, la certitude d’un prompt repos, rendirent la force à Saint-Aubert ; il vit avec une douce complaisance ce joli tableau : les bois, rendus plus sombres par l’opposition, entouroient la place éclairée ; mais s’ouvrant par intervalles, une clarté blanche en faisoit ressortir une chaumière, ou se réflétoit dans un ruisseau. Il écouta sans peine les refrains joyeux de la guitare et du tambourin ; mais il ne put voir sans émotion la danse des paysans. Il n’en étoit pas de même pour Emilie : l’excès de sa frayeur s’étoit changée en une tristesse profonde, et les accens de la joie, en donnant lieu à de fâcheuses comparaisons, servoient encore à la redoubler.

La danse cessa à l’approche de la voiture ; c’étoit un phénomène dans ces bois isolés, et toute la troupe l’entoura avec une vive curiosité. Dès qu’on apprit qu’elle amenoit un étranger malade, plusieurs filles traversèrent la pelouse, et apportèrent du vin et des corbeilles de fruits ; elles les présentèrent aux voyageurs, en disputant la préférence. La voiture s’arrêta enfin près d’une maisonnette fort propre, qui étoit celle du vénérable conducteur ; il aida Saint-Aubert à descendre, et le conduisit avec Emilie dans une petite salle basse, qui n’étoit éclairée que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaça dans une espèce de fauteuil. L’air frais et balsamique, chargé des plus doux parfums, pénétroit dans l’appartement à travers les fenêtres ouvertes, et ranimoit ses facultés éteintes. Son hôte, qu’on nommoit Voisin, quitte la chambre et revient bientôt avec des fruits, de la crème, et tout le luxe champêtre que pouvoit fournir sa retraite. Il servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaça derrière le siège de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu’il prît place à table ; quand le fruit eut appaisé sa fièvre et calmé sa soif brûlante, il se sentit un peu mieux, et se mit à causer. L’hôte lui communiqua toutes les particularités relatives à lui et à sa famille… Ce tableau d’une union domestique, tracé avec le sentiment du cœur, ne pouvoit pas manquer d’exciter l’intérêt. Emilie, assise près de son père, et tenant sa main dans les siennes, écoutoit attentivement le vieillard. Son cœur étoit plein d’amertume, et ses pleurs couloient, à l’idée que bientôt sans doute elle ne posséderoit plus le bien précieux dont elle jouissoit encore. La lueur douce d’un clair de lune d’automne, la musique éloignée, qui alors jouoit une romance, secondoit sa mélancolie. Le vieillard parloit de sa famille, et Saint-Aubert ne disoit rien. Je n’ai plus qu’une fille, dit Voisin ; mais elle est heureusement mariée, et me tient lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant, j’allai me réunir avec Agnès et sa famille. Elle a plusieurs enfans, que vous voyez danser là-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils être toujours ainsi ! J’espère mourir au milieu d’eux, monsieur : je suis vieux maintenant, je n’ai pas bien long-temps à vivre ; mais il y a de la consolation à mourir parmi ses enfans.

— Mon bon ami, dit Saint-Aubert d’une voix tremblante, vous vivrez, je l’espère, long-temps au milieu d’eux.

— Ah ! monsieur, à mon âge je ne dois pas m’attendre à cela. Le vieillard fit une pause. C’est à peine si je le désire, reprit-il ensuite. J’ai confiance que, si je meurs, j’irai tout droit au ciel ; ma pauvre femme y est avant moi. Le soir au clair de la lune, je crois la voir errer près de ces bois qu’elle aimoit tant. Croyez-vous, monsieur, que nous puissions visiter la terre, quand nous aurons quitté nos corps ?

Emilie ne put contenir davantage l’effusion de son triste cœur ; ses larmes brûlantes arrosèrent les deux mains de son père. Saint-Aubert fit un effort, et prononça d’une voix basse : J’espère qu’il nous sera permis de considérer d’en-haut ce que nous laisserons sur la terre ; mais je puis seulement l’espérer. L’avenir est fermé pour nous ; la foi et l’espérance y doivent être nos seuls guides. On ne nous oblige point à croire que nos âmes délivrées du corps pourront veiller sur les amis qu’elles auront chéris, mais nous pouvons l’espérer sans crime. C’est un espoir que je n’abandonnerai jamais, continua-t-il en essuyant les larmes de sa fille ; il adoucit l’amertume de la mort. Il pleuroit en parlant de la sorte ; Voisin pleuroit aussi. Il se fit un fort long silence. Voisin releva l’entretien. Croyez-vous, monsieur, qu’on rencontre dans l’autre vie les parens qu’on a aimés dans ce monde ? je voudrois bien croire cela. — N’en doutez pas, lui répliqua Saint-Aubert ; les séparations seroient trop douloureuses, si nous les croyions éternelles. Oui, ma chère Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les rayons de la lune, qui tomboient sur lui, montrèrent toute la paix et la résignation de son ame, malgré l’expression de la tristesse.

Voisin sentit qu’il avoit trop prolongé le sujet ; il coupa court, en disant : Nous sommes dans l’obscurité, il nous faudroit une lumière.

— Non, lui dit Saint-Aubert, j’aime cette clarté ; remettez-vous, mon cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux à présent que je n’ai été de tout le jour. Cet air me rafraîchit, je goûte ce repos, je me plais à cette musique qu’on entend dans l’éloignement. Laissez-moi vous voir sourire ! Qui touche si bien cette guitare, dit-il ensuite ? sont-ce deux instrumens, ou bien est-ce un écho ?

— C’est un écho, monsieur ; du moins je l’imagine. J’ai souvent entendu cet instrument la nuit, quand tout étoit calme ; mais personne ne connoît celui qui le touche. Quelquefois une voix l’accompagne, mais une voix si douce et si triste, qu’on pourrait croire qu’il revient dans les bois. — Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce sont des vivans. — Quelquefois, à minuit, quand je ne pouvois dormir, dit Voisin, qui ne remarqua pas l’observation, quelquefois je l’ai entendue presque sous ma fenêtre, et jamais je n’entendis musique semblable. Elle me faisoit penser à ma pauvre femme, et je pleurois. J’ai quelquefois ouvert ma fenêtre, pour voir si j’appercevrois quelqu’un ; mais au même instant l’harmonie cessoit, et l’on ne voyoit personne. J’écoutois, j’écoutois avec tant de recueillement, que le bruit d’une feuille ou le moindre vent finissoit par me faire frémir. On disoit que cette musique étoit une annonce de mort ; mais il y a bien des années que je l’entends ; j’ai toujours survécu à ce triste présage.

— Emilie sourit à une superstition si ridicule ; et pourtant dans l’état où étoit son esprit, elle ne put tout-à-fait résister à son impression contagieuse.

— C’est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert ; mais personne jamais n’a-t-il eu le courage de suivre le son ? si on l’eût fait, le musicien eût été connu. — Oui, monsieur, on l’a tenté, on a suivi jusques dans les bois, mais la musique se retiroit et sembloit toujours dans le même éloignement ; nos gens ont eu peur, et n’ont pas voulu aller plus loin. Il est rare qu’on l’entende d’aussi bonne heure qu’aujourd’hui, c’est ordinairement vers minuit, quand cette brillante planète, qui est maintenant au-dessus de ces tourelles descend au-dessous des bois à gauche.

— Quelles tourelles, demanda vivement Saint-Aubert ? je n’en vois point.

— Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus ; vous voyez l’avenue, et le château est caché presque entièrement dans les arbres.

— Oui, mon papa, dit Emilie, en regardant ; ne voyez-vous pas quelque chose qui brille au-dessus du bois ? C’est une girouette, je pense, sur laquelle se portent les rayons.

— Oui, je vois ce que vous voulez dire. À qui est ce château ?

— Le marquis de Villeroy en étoit possesseur, dit Voisin avec un air important.

— Ah ! dit Saint-Aubert fort agité, sommes-nous donc si près de Blangy ?

— C’était la demeure favorite du marquis, reprit Voisin ; mais il l’avoit en aversion, et n’y est pas revenu depuis bien des années : on nous a dit qu’il étoit mort depuis peu, et que cette terre étoit passée en d’autres mains. — Saint-Aubert qui étoit tombé dans la rêverie, en sortit à ces derniers mots : Mort ! s’écria-t-il, grand Dieu ! et quand est-il mort ?

— On nous a dit qu’il y avoit environ quatre semaines, répliqua Voisin : connoissiez-vous le marquis, monsieur ?

— Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert, sans s’arrêter à la question. — Pourquoi cela est-il si extraordinaire ? dit Emilie avec une curiosité timide. — Il ne répondit pas, et retomba dans sa méditation ; quelques momens après il parut en sortir, et demanda quel étoit son héritier. — J’ai oublié son nom, dit Voisin ; mais je sais que ce seigneur habite Paris, et je n’entends pas dire qu’il songe à venir dans son château.

— Le château est-il encore fermé ?

— À-peu-près, monsieur : la vieille femme de charge et son mari en ont soin ; mais ils vivent dans une chaumière qui n’en est pas éloignée.

— Le château est spacieux, dit Emilie ; il doit être désert s’il n’a que deux habitans.

— Désert ! oh oui, mademoiselle, répondit Voisin : Je ne voudrois pas y passer la nuit pour le monde entier.

— Que dites-vous, reprit Saint-Aubert, en sortant de sa rêverie : l’hôte répéta. Saint-Aubert ne put retenir une espèce de sanglot ; mais comme s’il eût voulu prévenir les remarques, il demanda promptement à Voisin, combien de temps il avoit passé dans le pays ? — Presque depuis mon enfance, répondit l’hôte.

— Vous rappelez-vous la feue marquise ? dit Saint-Aubert d’une voix altérée.

— Ah ! monsieur, si je me la rappelle ! il y en a bien d’autres que moi qui ne l’ont pas oubliée.

— Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-là.

— Hélas ! monsieur, vous vous souvenez alors d’une belle et excellente dame ; elle méritoit un meilleur sort.

— Des larmes coulèrent des yeux de Saint-Aubert. C’est assez, dit-il, d’une voix presque étouffée, c’est assez, mon ami.

Emilie, quoique extrêmement surprise, ne se permit de manifester ses sentimens par aucune question. — Voisin voulut s’excuser, mais Saint-Aubert l’interrompit. L’apologie est inutile, lui dit-il, changeons plutôt de conversation. Vous parliez de la musique que nous venons d’entendre.

— Oui, monsieur : mais chut, elle revient, écoutez cette voix. Ils entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont les sons foiblement articulés ne permettoient de rien distinguer qui ressemblât à des mots. Bientôt elle s’arrêta, et l’instrument qu’on avoit entendu, fit entendre les accords les plus doux. — Saint-Aubert observa que les tons en étoient plus pleins, plus mélodieux que ceux d’une guitare, et encore plus mélancoliques que ceux d’un luth. Ils continuèrent d’écouter, mais les sons ne revinrent plus. — Cela est étrange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le silence : — Très-étrange, dit Emilie. — Cela est vrai, dit Voisin ; et ils restèrent en silence.

Après une longue pause, Voisin reprit : Il y a environ dix-huit ans, que, pour la première fois, j’entendis cette musique ; c’étoit, je m’en souviens, par une belle nuit d’été comme celle-ci, mais il étoit plus tard. Je me promenois dans les bois, j’étois seul ; je me souviens aussi que j’étois fort affecté, j’avois un de mes enfans malade, et nous craignions beaucoup de le perdre ; j’avois veillé près de son lit toute la soirée pendant que sa mère dormoit ; car elle l’avoit veillé toute la nuit précédente. Je sortis pour prendre un peu l’air, la journée avoit été fort chaude, je me promenois sous ces arbres, et je rêvois ; j’entendis une musique dans l’éloignement, et je pensai que c’étoit Claude qui jouoit de son chalumeau, il s’en amusoit fort souvent ; quand la soirée étoit belle, il restoit à jouer sur sa porte ; mais quand je vins à un endroit où les arbres s’ouvroient (de ma vie je ne l’oublierai), je regardois les étoiles du nord qui alors étoient fort élevées, j’entendis tout-à-coup des sons, mais des sons que je ne puis décrite ; c’étoit comme un concert d’anges ; je regardois attentivement, et je croyois toujours les voir monter au ciel. Quand je revins à la maison, je dis ce que j’avois entendu ; ils se moquèrent tous de moi, et me dirent que c’étoit des bergers qui avoient joué du flageolet ; je ne pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soirées après, ma femme entendit la même chose, et fut aussi surprise que je l’avois été moi-même. Le Père Denis l’effraya beaucoup ; il lui dit que le ciel envoyoit cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que cette musique venoit aux maisons qui renfermoient quelques personnes mourantes.

Emilie en écoutant ces paroles se sentit frappée d’une crainte superstitieuse tout-à-fait nouvelle pour elle ; elle eut peine à dissimuler son trouble à Saint-Aubert.

— Mais l’enfant vécut, monsieur, en dépit du Père Denis.

— Le Père Denis, dit Saint-Aubert, qui écoutoit avec attention tous les récits du bon vieillard ; nous sommes donc près d’un couvent ?

— Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n’est pas loin ; il est sur le rivage de la mer.

— Ah ! ciel, dit Saint-Aubert, comme frappé d’un souvenir subit ; le couvent de Sainte-Claire ! Emilie observa qu’aux nuages de douleur répandus sur son front se mêloit un sentiment d’horreur. Il devint immobile ; la blancheur argentine de la lune donnoit alors sur son visage ; il ressembloit à ces statues de marbre, qui, placées sur un monument, sembloient veiller sur les cendres froides, et s’affliger sans espérance.

— Mais, cher papa, dit Emilie qui vouloit le distraire de ses pensées, vous oubliez combien vous avez besoin de repos ; si notre bon hôte veut me le permettre, je préparerai votre lit, je sais comment vous aimez qu’il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette peine. Voisin, dont l’attention avoit été suspendue par l’intérêt que ses récits avoient excité, s’excusa de n’avoir point encore fait venir Agnès, et sortit pour l’aller prendre.

Peu de momens après il revint ; il ramena sa fille, jeune femme d’une jolie figure. Emilie apprit d’elle ce qu’elle n’avoit pas encore soupçonné ; c’est que pour les recevoir il falloit qu’une partie de la famille cédât ses lits. Elle s’affligea de cette circonstance ; mais Agnès, dans sa réponse, montra la même grâce et la même hospitalité que son père. On décida qu’une partie des enfans, et Michel, iroient coucher dans le voisinage.

— Si je suis mieux demain, ma chère, dit Saint-Aubert à Emilie, nous partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur du jour, et nous retournerons à la maison. Dans l’état de ma santé et celui de mes idées, je ne puis songer qu’avec peine à un plus long voyage, et je me sens le besoin de regagner la Vallée. Emilie desiroit ce retour, mais elle se troubla d’une résolution aussi soudaine. Son père sans doute se trouvoit bien plus mal qu’il n’en vouloit convenir. Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées la reportèrent à la dernière conversation relative à l’état des âmes après la mort. Ce sujet la touchoit sensiblement, depuis qu’elle ne pouvoit plus se flatter de conserver long-temps son père. Elle s’appuyoit toute pensive sur une petite fenêtre ouverte. Absorbée dans ses réflexions, elle levoit les yeux au ciel ; elle voyoit cette voûte céleste semée d’innombrables étoiles, habitées peut être par des esprits dégagés de leurs corps ; ses yeux erroient dans les plaines éthérées, ses pensées s’élevoient, comme auparavant, vers la sublimité d’un Dieu et la contemplation de l’avenir. La danse avoit cessé, les chaumières étoient paisibles, l’air sembloit à peine effleurer le sommet des bois, quelques brebis égarées, de temps en temps le son d’une clochette éloignée, le bruit d’une porte qui se fermoit, interrompaient seuls le silence et la nuit. À la fin même, ces sons qui lui rappeloient la terre et ses occupations, cessèrent tout-à-fait ; les yeux mouillés de larmes, pénétrée d’une dévotion respectueuse, elle resta à la fenêtre jusqu’à ce que vers minuit l’obscurité se fût étendue sur la terre, et que la planète indiquée par Voisin eût disparu derrière le bois. Elle se souvint alors de ce qu’il avoit dit à ce sujet, et se rappela la mystérieuse musique ; elle restoit à la fenêtre, espérant et craignant à-la-fois de l’entendre revenir ; elle étoit occupée de l’extrême émotion de son père, quand on avoit annoncé la mort du marquis de Villeroy, et rappelé le sort de la marquise ; elle se sentoit vivement intéressée à en connoître la cause. Sa curiosité à cet égard étoit d’autant plus vive, que jamais son père n’avoit prononcé devant elle le nom de Villeroy : aucune musique ne se fit entendre. Emilie s’apperçut que les heures la ramenaient à de nouvelles fatigues ; elle pensa qu’il faudroit se lever de bonne heure, et se décida à gagner son lit.

samedi 16 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre V

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CHAPITRE V.

Saint-Aubert se trouva le lendemain assez bien rétabli pour continuer le voyage ; il espéroit arriver ce jour même en Roussillon, et il se mit en route dès le matin. Le théâtre que parcouroient alors les voyageurs, étoit aussi sauvage, aussi pittoresque que les précédens ; seulement, de temps à autre, les scènes moins sévères déployoient une beauté plus riante. D’aimables retraites, ombragées de verdure et parsemées de fleurs, se découvroient dans les montagnes, une vallée pastorale s’ouvroit au milieu des rochers stériles, et de riches troupeaux venoient bondir et se désaltérer près d’un ruisseau charmant, dont les cascades rafraîchissoient le gazon. Saint-Aubert ne pouvoit se repentir d’avoir choisi un chemin si fatigant ; ce jour même, pourtant, il fallut encore marcher, il fallut suivre long-temps, à pied, les bords d’un précipice, et gravir des montagnes qu’on eût pu croire inaccessibles. La sublimité, l’étonnante variété des points de vue dédommageoient Saint-Aubert de ses peines ; l’enthousiasme de ses jeunes compagnons augmentait le sien, et le ramenoit aux enivrantes émotions qu’avoit éprouvées sa jeunesse, quand, pour la première fois, la nature lui dévoila ses charmes. Il trouvoit du plaisir dans l’entretien de Valancourt, et il étoit frappé de la sagacité de ses observations ; le feu, la simplicité de ses manières faisoient un des objets les plus remarquables du tableau. Saint-Aubert découvroit en lui une justesse de sentiment, une élévation d’ame, que le commerce du monde n’avoit point dégradées ; il lui sembloit que ses opinions étoient formées plutôt qu’acquises ; elles paroissoient être le résultat de la méditation, plutôt que celui de la science. Valancourt, il est vrai, sembloit bien peu connoître les hommes, puisqu’il jugeoit favorablement l’espèce humaine ; mais cette erreur elle-même faisoit l’éloge de son cœur.

Quand Saint-Aubert paroissoit occupé des plantes, il contemploit souvent avec transport Emilie et Valancourt, qui se promenoient ensemble ; l’un avec la contenance et l’émotion du plaisir, indiquoit un grand trait dans la scène qui s’offroit à eux ; l’autre écoutoit et regardoit avec une expression de sensibilité sérieuse, qui indiquoit l’élévation de son esprit. Ils avoient l’air de deux amans qui n’avoient jamais quitté leurs montagnes, que leur situation avoit préservés de la contagion des frivolités, dont les idées simples et grandes, comme le paysage qu’ils parcouroient, ne concevoient le bonheur que dans la tendre union des cœurs purs. Saint-Aubert sourioit et soupiroit en même temps, en songeant au bonheur romanesque dont son imagination lui présentoit le tableau ; il soupiroit encore, en songeant combien la nature et la simplicité étoient donc étrangères au monde, puisque leurs doux plaisirs paroissoient un roman.

Le monde, disoit-il, en suivant sa pensée, le monde ridiculise une passion qu’il connoît à peine ; ses mouvemens, ses intérêts, distraient l’esprit, dépravent les goûts, corrompent le cœur ; et l’amour ne peut exister dans un cœur, quand il n’a plus la douce dignité de l’innocence, La vertu et le goût sont presque la même chose ; la vertu, c’est le goût mis en action, et les plus délicates affections de deux cœurs forment ensemble le véritable amour. Comment pourroit-on chercher l’amour au sein des grandes villes ? La frivolité, l’intérêt, la dissipation, la fausseté y remplacent continuellement la simplicité, la tendresse et la franchise.

Il étoit près de midi, quand les voyageurs arrivèrent à un chemin si dangereux, qu’il leur fallut descendre de la voiture ; la route étoit bordée de bois, et plutôt que de la suivre, ils se détournèrent pour chercher l’ombre ; une fraîcheur humide étoit répandue dans l’air ; la brillante verdure du gazon, l’heureux mélange des fleurs, des baumes, des thyms, des lavandes qui l’enrichissoient, la hauteur des pins, des hêtres, des châtaigniers qui protégeoient leur existence, tout concouroit à faire de ce lieu une retraite vraiment délicieuse. Quelquefois le feuillage plus serré y interdisoit la vue du paysage ; ailleurs quelques échappées mystérieuses indiquoient à l’imagination des tableaux plus charmans qu’elle n’en avoit encore observé ; et les voyageurs se livroient volontiers à ces jouissances presque idéales.

Les pauses et le silence qui avoient déjà interrompu les entretiens de Valancourt et d’Emilie, furent ce jour-là bien plus fréquens. Valancourt, de la plus expressive vivacité, tomboit dans un accès de langueur, et la mélancolie se peignoit sans dessein jusques dans son sourire. Emilie ne pouvoit plus s’y méprendre : son propre cœur partageoit le même sentiment.

Quand Saint-Aubert fut rafraîchi, ils continuèrent de marcher dans le bois, croyant toujours côtoyer la route ; mais ils s’apperçurent enfin, qu’ils l’avoient tout-à-fait perdue. Ils avoient suivi la pente où la beauté des sites les retenoit, et la route s’élevoit entièrement sur l’escarpement au-dessus d’eux. Valancourt appela Michel, mais l’écho seul répondit à ses cris, et ses efforts furent également vains pour retrouver la route. Dans cet état, ils apperçurent la cabane d’un berger placée entre des arbres, et encore à quelque distance. Valancourt y courut, pour demander quelque indication ; en arrivant, il ne vit que deux enfans qui jouoient sur le gazon. Il regarda jusqu’au fond de la maison, et ne vit personne ; l’aîné de ces enfans lui dit que son père étoit aux champs, que sa mère étoit dans la vallée, et ne tarderoit pas à revenir. Valancourt songeoit à ce qu’il falloit faire, quand la voix de Michel résonna tout-à-coup sur les roches au-dessus, et fit retentir leurs échos. Valancourt répondit aussi-tôt, et s’efforça de l’aller joindre ; après un travail pénible entre les branches et les rochers, il parvint enfin jusqu’à lui, et ce ne fut pas sans peine, qu’il en obtint un peu de silence. La route étoit fort loin du lieu où se reposoient Saint-Aubert et Emilie. Il étoit difficile de ramener la voiture ; il eût été trop fatigant pour Saint-Aubert de gravir tout le bois comme lui-même l’avoit fait, et Valancourt étoit fort en peine de trouver un chemin plus praticable.

Pendant ce temps, Saint-Aubert et Emilie s’étoient rapprochés de la chaumière, et se reposoient sur un banc champêtre appuyé entre deux pins, et couronné de leurs feuillages ; ils avoient observé Valancourt, et attendoient qu’il les rejoignît.

L’aîné des deux enfans avoit quitté son jeu pour regarder les voyageurs ; mais la petit continuoit ses gambades, et tourmentoit son frère pour qu’il revînt l’aider. Saint-Aubert examinoit avec plaisir cette simplicité enfantine, quand tout-à-coup ce spectacle lui rappelant les enfans qu’il avoit perdus à cet âge, et sur-tout leur mère bien-aimée, il retomba dans la rêverie. Emilie qui s’en apperçut, commença un de ces airs touchans qu’il aimoit de préférence, et qu’elle savoit chanter avec le plus de grâce et d’expression. Saint-Aubert lui sourit au travers de ses larmes : il prit sa main, la serra tendrement, et tâcha de bannir ses mélancoliques réflexions.

Elle chantoit encore, lorsque Valancourt revint ; il ne voulut pas l’interrompre, et s’arrêta pour écouter. Quand elle eut fini, il approcha, et raconta qu’il avoit trouvé Michel, et même un chemin pour gravir le rocher. Saint-Aubert, à ces mots, en mesura des yeux l’étonnante hauteur ; il étoit déjà accablé, et la montée lui sembloit formidable. Ce parti, néanmoins, lui paroissant préférable à une route longue et toute rompue, il se résolut de l’essayer ; mais Emilie, toujours soigneuse, lui proposa de dîner d’abord pour rétablir un peu ses forces, et Valancourt retourna à la voiture, pour y chercher des provisions.

À son retour, il proposa de se placer un peu plus haut, parce que la vue y seroit plus étendue et plus belle. Ils alloient s’y rendre, quand ils virent une jeune femme s’approcher des enfans, les caresser, et pleurer amèrement sur eux.

Les voyageurs intéressés par son malheur, s’arrêtèrent pour mieux l’observer. Elle prit dans ses bras le plus jeune des enfans, et découvrant des étrangers, elle sécha ses larmes à la hâte, et se rapprocha de la chaumière. Saint-Aubert lui demanda ce qui pouvoit tant l’affliger. Il apprit que son époux étoit un pauvre berger, qui, tous les jours, passoit l’été dans cette cabane, pour y conduire un troupeau sur les montagnes. La nuit précédente il avoit tout perdu. Une bande de Bohémiens, qui, depuis quelque temps, désoloient le voisinage, avoit enlevé toutes les brebis de son maître. Jacques, ajoutoit la femme, avoit amassé un peu d’argent, et il en avoit acheté quelques brebis pour nous ; mais aujourd’hui, il faut bien qu’elles remplacent le troupeau qu’on a pris à son maître ; et ce qu’il y a de pis, c’est que le maître, quand il saura cela, ne voudra plus nous confier ses moutons ; c’est un homme dur, et alors, que deviendront nos enfans ?

L’attitude de cette femme, la simplicité de son récit, et sa douleur sincère, portèrent Saint-Aubert, à croire sa triste histoire. Valancourt, convaincu qu’elle étoit vraie, demanda sur-le-champ de quel prix étoit le troupeau. Quand il le sut, il fut tout déconcerté. Saint-Aubert donna quelque argent à la femme ; Emilie contribua de sa petite bourse, et ils marchèrent à l’endroit convenu. Valancourt restoit derrière, il parloit à la femme du berger, dont les larmes couloient alors, et de reconnoissance, et de surprise. Il lui demandoit combien il lui manquoit encore d’argent pour rétablir le troupeau dérobé. Il trouva que cette somme étoit à-peu-près la totalité de ce qu’il portoit avec lui. Il étoit incertain et affligé. Cette somme, se disoit-il, suffiroit au bonheur de cette pauvre famille, il est en mon pouvoir de la donner, de les rendre complètement heureux. Mais comment ferai-je, moi ? comment regagnerai-je ma demeure, avec le peu qui me restera ? Il hésita quelques momens. Il trouvoit une volupté singulière à sauver une famille de sa ruine. Il sentoit la difficulté de poursuivre sa route avec le peu d’argent qu’il garderoit.

Il étoit dans cette perplexité, quand le berger lui-même parut. Ses enfans furent à sa rencontre ; il en prit un entre ses bras, et l’autre, s’attachant à sa ceinture, il s’avança avec lenteur. Son air abattu, désolé, décida Valancourt. Il jeta tout l’argent qu’il avoit, sauf quelques pistoles, et courut après Saint-Aubert qui, soutenu d’Emilie, s’acheminoit vers la hauteur. Valancourt ne s’étoit jamais senti l’esprit si léger ; son cœur tressailloit de joie, et tous les objets autour de lui sembloient plus beaux et plus intéressans. Saint-Aubert observa ses transports. — Qu’avez-vous, lui dit-il, qui vous enchante ainsi ? — Oh ! la belle journée, s’écrioit Valancourt, comme le soleil brille, comme l’air est pur, quel site enchanteur ! — Il est charmant, dit Saint-Aubert, dont l’heureuse expérience expliquoit aisément l’émotion de Valancourt ; quel dommage, que tant de riches qui pourroient se procurer à volonté un soleil brillant, laissent flétrir leurs jours dans les brouillards de l’égoïsme ! Pour vous, mon jeune ami, puisse toujours le soleil vous paroître aussi beau qu’aujourd’hui ! Puissiez-vous, dans votre active bienveillance, réunir toujours la bonté et la sagesse !

Valancourt, honoré d’un tel compliment, ne put répondre que par un sourire, et ce fut celui de la reconnoissance.

Ils continuèrent de traverser le bois, entre les fertiles gorges des montagnes. À peine arrivés dans l’endroit où ils vouloient se rendre, tous à-la-fois firent une exclamation ; derrière eux, le roc perpendiculaire s’élevoit à une hauteur prodigieuse, et se séparoit alors en deux flèches pareillement élevées. Leurs teintes grises contrastoient avec l’émail des fleurs, qui s’épanouissoient entre leurs fentes ; les ravins sur lesquels l’œil glissoit rapidement pour se porter à la vallée, étoient eux-mêmes parsemés d’arbrisseaux ; plus bas encore, un tapis vert indiquoit des forêts de châtaigniers, au milieu desquelles on appercevoit la chaumière du pauvre pâtre. De tous côtés, les Pyrénées découvroient leurs sommets majestueux ; les uns, chargés d’immenses blocs de marbre, changeoient de nuance et d’aspect en même temps que le soleil ; d’autres, encore plus élevés, ne montroient que leurs pointes couvertes de neige, et leurs bases colossales, uniformément tapissées, se couvroient jusqu’au vallon, de pins, de mélèses et de chênes verts. Ce vallon, quoique étroit, étoit celui qui conduisoit au Roussillon ; la fraîcheur de ses pâturages, la richesse de sa culture, contrastoient étonnamment avec la grandeur des masses dont il étoit environné. Entre les chaînes prolongées, on découvroit le Bas-Roussillon, et l’éloignement excessif confondant toutes les nuances, sembloit unir la côte aux vagues blanches de la Méditerranée : un promontoire, surmonté d’un phare, indiquoit seul la séparation et le rivage ; les oiseaux de mer voltigeoient autour. Plus loin pourtant on discernoit quelques voiles blanches ; le soleil en augmentent l’éclat, et leur distance du phare en faisoit juger la vitesse ; mais il y en avoit de si éloignées, qu’elles servoient seulement à séparer le ciel et la mer.

De l’autre côté de la vallée, précisément en face des voyageurs, étoit un passage dans les rochers, qui conduisent à la Gascogne. Ici, nul vestige de culture ; les rocs de granit s’élevoient spontanément de leurs bases, et perçoient les cieux de leurs pointes stériles : ici, ni forêts, ni chasseurs, ni cabanes ; quelquefois pourtant, un mélèse gigantesque jetoit son ombre immense sur un précipice sans fond, et quelquefois, une croix sur un rocher apprenoit au voyageur l’affreux destin de quelque imprudent : le lieu sembloit destiné à devenir un refuge de bandits, Emilie, à tout moment, s’attendoit à les voir débusquer : bientôt après, un objet non moins terrible la frappa ; un gibet placé à l’entrée du passage, et précisément au-dessus d’une des croix, expliquoit assez clairement quelque événement vraiment tragique. Elle évita d’en parler à Saint-Aubert ; mais cette vue la rendoit inquiète ; elle eût voulu presser le repas pour arriver avec certitude avant le coucher du soleil. Mais Saint-Aubert avoit besoin de rafraîchissemens, et s’asséyant sur le gazon, les voyageurs entamèrent la corbeille. Saint-Aubert fut ranimé par le repos et par l’air serein de cette esplanade. Valancourt étoit tellement ravi, tellement porté à la conversation, qu’il semblojt avoir oublié tout le chemin qu’il restoit à faire. Le repas fini, ils firent un long adieu à ce site merveilleux, et recommencèrent à grimper. Saint-Aubert retrouva la voiture avec joie. Emilie y monta avec lui ; mais voulant connoître avec plus de détails la délicieuse contrée dans laquelle ils alloient descendre, Valancourt découpla ses chiens et les suivit à pied ; il s’égaroit parfois sur des éminences, qui lui permettoient un beau point de vue : le pas des mules lui permettoit ces distractions. Si quelque endroit déployoit une rare magnificence, il revenoit à la voiture, et Saint-Aubert, trop fatigué pour en aller jouir lui-même, y envoyoit Emilie, et restoit à l’attendre.

Il étoit tard, quand ils descendirent les belles hauteurs qui bordent le Roussillon. Cette charmante province est enclavée dans leurs barrières majestueuses, et n’est ouverte que du côté de la mer. L’aspect de la culture embellissoit au fond le paysage, et la plaine se coloroit des plus riches nuances, et telles que le luxe du climat et l’industrie des habitans pouvoient par-tout les faire éclorre. Des bosquets d’orangers et de citronniers parfumoient l’air ; leurs fruits déjà mûrs, se balançaient dans le feuillage, et des coteaux en pente douce, étaloient les plus beaux raisins. Plus loin, des bois, des pâturages, des villes, des hameaux, la mer, dont la surface brillante laissoit flotter des voiles éparses ! un couchant étincelant de pourpre ! ce passage au milieu des montagnes qui le bordoient, formoit la parfaite union de l’aimable et du sublime : c’étoit la beauté dormant au sein de l’horreur.

Les voyageurs arrivés dans la plaine, avancèrent entre les haies de myrtes et de grenadiers en fleurs jusqu’à la petite ville d’Arles, où ils vouloient rester la nuit. Ils trouvèrent un asyle simple, mais propre ; ils eussent passé une soirée charmante, après les travaux et les jouissances du jour, si la séparation qui s’approchoit n’eût répandu un nuage sur leurs cœurs. Saint-Aubert vouloit partir le lendemain, côtoyer la Méditerranée, et arriver jusqu’en Languedoc. Valancourt, trop tôt guéri, désormais sans prétexte pour suivre ses nouveaux amis, devoit s’en séparer en ce lieu même. Saint-Aubert qui l’aimoit, lui proposa d’aller plus loin ; mais il ne renouvela pas l’invitation, et Valancourt eut le courage de n’y pas céder, pour montrer qu’il en étoit digne. Ils dévoient donc se quitter le lendemain : Saint-Aubert partant pour le Languedoc, et Valancourt reprenant, pour se rendre chez lui, la route des montagnes. Toute la soirée il fut muet, et plongé dans la rêverie ; Saint-Aubert fut avec lui, affectueux, mais pourtant grave ; Emilie fut sérieuse, quoiqu’elle s’efforçât de paroître gaie ; et après une des plus mélancoliques soirées qu’ils eussent jamais passée ensemble, ils se quittèrent pour la nuit.

mercredi 13 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre IV

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CHAPITRE IV.

Saint-Aubert se réveilla de bonne heure ; le sommeil l’avoit rafraîchi, il désira de partir promptement. Valancourt déjeûna avec lui, et raconta que, peu de mois auparavant, il avoit été jusque Beaujeu, ville notable du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se décida à suivre cette route.

Le chemin de traverse, et celui qui conduit à Beaujeu, dit Valancourt, se joignent à une lieue et demie d’ici. Je puis, si vous le voulez permettre, y diriger votre muletier ; il faut que je me promène, et la promenade que je ferai avec vous me sera plus agréable que toute autre.

Saint-Aubert reçut la proposition avec reconnoissance. Ils partirent ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir à se placer dans la voiture.

La route, au pied des montagnes, suivoit une riante vallée, toute brillante de verdure, et parsemée de bocages. De nombreux troupeaux s’y reposoient à l’ombre des petits chênes, des hêtres et des sycomores ; le frêne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres arides des rochers ; à peine un peu de terre recouvroit leurs racines, le moindre souffle agitoit toutes leurs branches.

On rencontroît à chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil ne paroissoit pas encore, et déjà les bergers conduisoient un bétail immense aux pâturages de ces montagnes. Saint-Aubert étoit parti de bonne heure pour jouir du soleil levant, et respirer cet air pur du matin, si salutaire pour les malades ; il devoit l’être surtout dans ces régions où l’abondance et la variété des plantes aromatiques le chargeoient des plus doux parfums.

Le brouillard léger qui voiloit les objets environnans disparut peu à peu, et permit à Emilie de contempler les progrès du jour. Les reflets incertains de l’aurore, colorant les pointes des rochers, les revêtirent successivement d’une vive lumière, tandis que leur base et les fonds de la vallée restoient couverts d’une vapeur sombre. Pendant ce temps, les nuages de l’orient éclaircirent leurs nuances, rougirent, brillèrent enfin de mille couleurs. La transparence des airs découvrit des flots d’or pur, des rayons, éclatans chassèrent l’obscurité, pénétrèrent au fond du vallon, et se répétèrent dans son ruisseau. La nature s’éveilloit de la mort à la vie ; Saint-Aubert se sentit ranimé, son cœur étoit plein, il versa des larmes, et éleva ses pensées vers le créateur de toutes choses.

Emilie voulut descendre, et fouler ce gazon tout humide de rosée ; elle vouloit goûter cette liberté dont le chamois sembloit jouir sur la crête brune de ces montagnes. Valancourt s’arrêtoit avec les voyageurs, et leur montroit avec sentiment les objets particuliers de son admiration. Saint-Aubert s’attachoit à lui. Le jeune homme est ardent, il est bon, se disoit-il ; on voit bien qu’il n’a jamais habité Paris.

Ce ne fut pas sans chagrin qu’il se vit arrivé à l’endroit où les deux chemins se rencontroient ; il prit congé de lui avec plus d’affection qu’une si nouvelle connoissance ne le permet ordinairement. Valancourt causa long-temps près de la voiture ; il étoit au moment de s’en aller, et pourtant il restoit encore ; il cherchoit des sujets d’entretien qui l’excusassent de le prolonger. À la fin, il prit congé ; et quand il partit, Saint-Aubert observa de quel air attentif et occupé il contemploit Emilie ; elle le salua avec une douceur timide, la voiture partit, mais Saint-Aubert, bientôt après, s’avançant à la portière, apperçut Valancourt immobile sur la route, les bras croisés sur son bâton, et regardant aller la voiture ; il salua de la main, et Valancourt sortant de sa rêverie, rendit le salut, et s’éloigna.

L’aspect du pays changea bientôt. Les voyageurs se virent alors au milieu de montagnes à pic, et couvertes jusqu’en haut de noires forêts de sapins. Des flèches de granit s’élançant du vallon même, alloient cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau, devenu une rivière, couloit doucement et en silence, et ces noires forêts se réfléchissoient dans ses eaux limpides. Par intervalles, un roc sourcilleux relevoit son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs, qui servoient de ceinture aux montagnes ; quelquefois une aiguille de marbre se soutenoit perpendiculairement au bord des eaux ; un mélèse colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonné de la foudre étoit encore couronné de pampres.

Quand la voiture marchoit doucement, et se frayoit des routes nouvelles, Saint-Aubert descendoit, et cherchoit les plantes curieuses dont ce lieu étoit semé ; et Emilie, dans l’exaltation de l’enthousiasme, s’enfonçoit dans l’épaisseur des bois, et prêtoit l’oreille, en silence, à leur imposant murmure.

On ne vit, durant plusieurs lieues, ni village, ni même de hameau ; quelques cabanes de chasseurs étoient la seule trace d’habitation humaine. Les voyageurs dînèrent en plein air, dans une jolie partie de la vallée, et placés à l’ombre des hêtres. Bientôt après, ils partirent pour Beaujeu.

La route montoit sensiblement ; et laissant les pins au-dessous d’eux, ils se trouvèrent au milieu des précipices. Le crépuscule du soir ajoutoit à l’horreur du site, et les voyageurs ignoroient l’éloignement de Beaujeu. Saint-Aubert, néanmoins, ne croyoit pas la distance considérable, et se félicitoit de n’avoir plus, au-delà de Beaujeu, à franchir de pareils déserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se confondoient peu à peu dans l’obscurité, et bientôt il ne fut plus possible de distinguer ces images confuses. Michel avançoit avec précaution ; à peine il distinguoit la route, mais ses mules plus habiles cheminoient encore d’un pas sûr.

En tournant l’angle d’une montagne, une lumière parut ; les rocs et l’horizon furent éclairés à une grande distance. Il était sûr que c’étoit un grand feu, mais rien n’indiquoit s’il étoit accidentel, ou préparé. Saint-Aubert le crut allumé par quelques troupes de ces bandits qui infestent les Pyrénées ; il étoit attentif, et desiroit savoir si la route passoit près de ce feu. Il avoit des armes qui pouvaient le défendre au besoin ; mais qu’étoit-ce qu’une si foible ressource contre une bande de voleurs aussi déterminés ? Il réfléchissoit à ce sujet, quand une voix s’éleva derrière eux, et commanda au muletier d’arrêter. Saint-Aubert lui ordonna d’avancer plus vite ; mais, soit par l’entêtement de Michel, soit par celui des mules, elles ne se pressèrent pas davantage : on entendit les pieds d’un cheval, un homme atteignit la voiture, et commanda qu’on arrêtât. Saint-Aubert ne doutant plus de son dessein, arma son pistolet, et tira par la portière : l’homme chancela sur son cheval, le bruit du coup fut suivi d’un gémissement, et l’on peut imaginer l’effroi de Saint-Aubert, qui crut reconnoître alors la voix plaintive de Valancourt. Il fit arrêter lui-même, prononça le nom de Valancourt, et ne put conserver aucun doute. Saint-Aubert courut à son secours. Il étoit encore sur son cheval ; son sang couloit en abondance, il paroissoit souffrir beaucoup, quoiqu’il cherchât à consoler Saint-Aubert, en l’assurant que ce n’étoit rien, et qu’il n’étoit blessé qu’au bras. Saint-Aubert et le muletier le descendirent de cheval, et le posèrent à terre ; Saint-Aubert voulut bander sa blessure, mais ses mains trembloient tellement, qu’il n’y put réussir. Michel poursuivoit le cheval qui s’étoit échappé en perdant son maître ; il appela Emilie. Ne recevant point de réponse, il courut à la voiture, et la trouva sans connoissance. Dans cette affreuse position, et pressé par la douleur de laisser Valancourt perdre son sang, il s’efforça de la soulever, il appela Michel, et lui demanda de l’eau du ruisseau qui bordoit la route. Michel avoit couru trop loin ; mais Valancourt, entendant le nom d’Emilie, comprit son accident, et s’oubliant presque lui-même, vint aussi-tôt à son secours : déjà elle étoit revenue, quand il fut auprès d’elle ; il sut que sa crainte pour lui avoit causé cet accident, et d’une voix troublée par un autre sentiment que celui de la douleur, il l’assura que sa blessure étoit peu de chose. Saint-Aubert s’apperçut alors que pourtant elle saignoit encore ; ses alarmes changèrent d’objet, il déchira son linge pour lui faire un bandage. Le sang fut arrêté ; mais Saint-Aubert redoutant les suites, demanda plusieurs fois si l’on étoit bien loin de Beaujeu : il apprit qu’on avoit encore deux lieues ; sa frayeur augmenta. Il ignoroit comment Valancourt pourroit supporter la voiture, et le voyoit tout prêt à s’évanouir. À peine Valancourt eut-il connu son inquiétude, qu’il s’empressa de le rassurer : il parla de son accident comme d’une bagatelle. Le muletier avoit ramené le cheval, il plaça Valancourt dans la voiture, Emilie s’étoit remise, et l’on reprit le chemin de Beaujeu.

Saint-Aubert, revenu de sa terreur, exprima sa surprise sur la rencontre de Valancourt ; mais celui-ci la fit cesser. Vous avez, monsieur, lui dit-il, renouvelé mon goût pour la société ; depuis que vous l’avez quitté, mon hameau me semble un désert ; et puisqu’en voyageant le plaisir est mon unique but, je me suis déterminé à partir sur-le-champ. J’ai pris cette route, parce que je la savois plus agréable que toute autre ; et d’ailleurs, ajouta-t-il en hésitant un peu, je l’avouerai (pourquoi ne l’avouerois-je pas ?) j’avois quelque espoir de vous rejoindre.

J’ai cruellement répondu à votre honnêteté, dit Saint-Aubert, qui déploroit sa précipitation, et lui en expliquoit la cause. Mais Valancourt soigneux d’éviter à ses compagnons la moindre peine à son sujet, surmonta l’angoisse qu’il éprouvoit, et soutint gaiment l’entretien. Emilie gardoit le silence, à moins que Valancourt ne lui adressât directement la parole, et le ton ému dont il le faisoit, suffisoit seul pour exprimer beaucoup.

Ils étoient alors près de ce feu qui tranchoit si vivement sur les ombres de la nuit ; il éclairoit alors toute la route, et l’on pouvoit aisément distinguer les figures qui l’entouroient. Ils reconnurent en s’approchant, une bande de ces Bohémiens qui, particulièrement à cette époque, fréquentoient les Pyrénées, et pilloient le voyageur ; Emilie ne remarqua pas sans effroi l’air farouche de cette compagnie, et le feu qui les découvroit, répandant un nuage de pourpre sur les arbres, les rocs et le feuillage, augmentait l’effet, bizarre du tableau.

Tous ces Bohémiens préparoient leur souper. Une large chaudière étoit au feu, et plusieurs personnes s’occupoient à la remplir. L’éclat de la flamme faisoit voir une espèce de tente grossière, autour de laquelle jouaient pêle-mêle quelques enfans et plusieurs chiens. Tout cet ensemble étoit vraiment grotesque. Les voyageurs sentirent leur danger ; Valancourt se taisoit, mais il mit la main sur un des pistolets de Saint-Aubert ; Saint-Aubert prit l’autre, et fit avancer le muletier. Ils passèrent néanmoins sans recevoir d’insulte. Les voleurs ne s’attendoient probablement pas à la rencontre, et s’occupoient trop du souper pour sentir alors aucun autre intérêt.

Après une lieue et demie dans la plus profonde nuit, les voyageurs arrivèrent à Beaujeu, ils se rendirent à la seule auberge qui s’y trouvât, et qui, quoique très-supérieure aux cabanes, ne laissoit pas que d’être assez mauvaise.

On manda aussi-tôt le chirurgien de la ville, si toutefois on peut donner ce nom à une espèce de maréchal qui soignoit les hommes et les chevaux, et faisoit de plus, dans l’occasion, l’office de barbier. Il examina le bras de Valancourt, et s’appercevant que la balle n’avoit pas passé les chairs, il le pansa, et lui recommanda le repos ; mais le patient n’étoit nullement disposé à l’obéissance. Le plaisir d’être bien avoit succédé aux inquiétudes du mal ; car toute jouissance devient positive quand elle contraste avec un danger. Valancourt avoit repris des forces, il voulut prendre part à la conversation. Saint-Aubert et Emilie, délivrés de toutes leurs craintes, étoient d’une singulière gaîté. Il étoit tard, cependant Saint-Aubert fut obligé de sortir avec son hôte pour aller chercher de quoi souper. Emilie pendant cet intervalle s’absenta aussi, sous prétexte de ranger chez elle ce dont elle avoit besoin ; elle trouva l’appartement en meilleur ordre qu’elle ne le craignoit, et de-là elle revint joindre Valancourt. Ils parlèrent des tableaux qu’ils avoient découverts ce même jour, de l’histoire naturelle, de la poésie, de Saint-Aubert enfin ; et Emilie ne pouvoit parler ou entendre parler qu’avec joie d’un sujet aussi cher à son cœur.

La soirée fut très-agréable. Mais comme Saint-Aubert étoit fatigué et que Valancourt souffroit encore, on se sépara aussitôt après le souper.

Le lendemain matin Valancourt avoit la fièvre, il n’avoit pas dormi, et sa blessure étoit enflammée ; le chirurgien qui vint le voir lui conseilla de rester tranquille à Beaujeu. Saint-Aubert avoit peu de confiance dans ses talens ; mais apprenant que dans les environs on n’en trouveroit pas de plus habile, il changea son plan, et se termina à attendre la guérison du malade. Valancourt parut chercher à l’en détourner, mais avec plus de politesse que de bonne-foi.

L’indisposition de Valancourt retint les voyageurs pendant plusieurs jours à Beaujeu. Saint-Aubert observa son caractère et ses talens, avec cette précaution philosophique qu’il portoit par-tout. Il reconnut un naturel franc et généreux, plein d’ardeur, susceptible de tout ce qui est grand et de tout ce qui est bon ; mais impétueux, mais presque sauvage et un peu romanesque. Valancourt connoissoit peu le monde. Ses idées étoient saines, ses sentimens justes, son indignation comme son estime s’exprimoient sans mesure ni ménagement. Saint-Aubert souriait de sa véhémence, mais la retenoit rarement, et se répétoit à lui-même : Ce jeune homme, sans doute, n’a jamais été à Paris. Un soupir succédoit à ces réflexions. Il étoit déterminé à ne point quitter Valancourt avant son rétablissement ; et comme il étoit alors en état de voyager, mais non pas de soutenir le cheval, Saint-Aubert l’invita à l’accompagner quelques jours dans sa voiture. Il avoit appris que ce jeune homme étoit d’une famille distinguée en Gascogne, dont le rang et la considération lui étoient connus ; sa réserve en fut moins grande, et Valancourt ayant accepté l’offre avec plaisir, ils reprirent la route qui conduisoit en Roussillon.

Ils voyageoient sans se presser, et s’arrêtoient quand le site méritoit leur attention ; ils grimpoient souvent à des éminences que les mules ne pouvoient atteindre ; ils s’égaroient dans ces roches, couvertes de lavande, de thym, de genièvre, de tamarin, et perdues sous d’antiques ombrages ; une échappée de vue ravissoit Emilie, et surpassoit les merveilles de la plus vive imagination.

Saint-Aubert s’amusoit quelquefois à herboriser, tandis qu’Emilie et Valancourt couroient après quelques découvertes. Valancourt lui faisoit remarquer les objets particuliers de son admiration, et récitoit les plus beaux passages des poètes latins ou italiens qu’elle aimoit. Dans les intervalles de la conversation et quand on ne l’observoit pas, il fixoit ses regards sur cette figure, dont les traits animés indiquoient tant d’esprit et d’intelligence. Quand il parloit ensuite, la douceur de sa voix décéloit un sentiment qu’il prétendoit en vain cacher. Par degrés les pauses et le silence lui devinrent plus fréquens ; Emilie montra beaucoup d’empressement à les interrompre ; elle qui jusqu’alors avoit été si réservée, causoit et parloit continuellement, tantôt des bois, tantôt des vallons ou des montagnes, plutôt que de s’exposer au danger de certains momens de silence et de sympathie.

La route de Beaujeu montoit fort rapidement : ils se trouvèrent dans les montagnes les plus élevées ; la sérénité et la pureté de l’air, dans ces hautes régions, ravissoient les trois voyageurs ; elles sembloient alléger leur ame, et leur esprit en paroissoit plus pénétrant. Ils n’avoient point de mots pour des émotions si sublimes ; celles de Saint-Aubert recevoient une expression plus solemnelle, ses larmes coûtaient, et il cheminoit à l’écart, Valancourt parloit de temps en temps pour diriger l’attention d’Emilie ; la ténuité de l’atmosphère, qui lui laissoit distinguer tous les objets, la trompoit quelquefois, et toujours avec plaisir. Elle ne pouvoit croire si loin d’elle, ce qui lui paroissoit si rapproché ; le profond silence de cette solitude n’étoit interrompu que par le cri des aigles qui planoient dans l’air, et le bruissement sourd des torrens qui grondoient au fond des abîmes. Au-dessus d’eux, la voûte brillante des cieux n’étoit ternie d’aucun nuage ; les tourbillons de vapeurs s’arrêtoient au milieu des montagnes, leur rapide mouvement voiloit parfois tout le pays, et d’autres fois dégageant quelques parties, laissoit à l’œil quelques momens d’observation. Emilie transportée, considéroit la grandeur de ces nuages qui varioient leur forme et leurs teintes. Elle admiroit leur effet sur les contrées inférieures, auxquelles ils donnoient à tout moment mille formes nouvelles.

Après avoir ainsi voyagé quelques lieues, ils commencèrent à descendre en Roussillon ; et la scène qui s’ouvrit, déployoit une beauté moins âpre. Les voyageurs ne voyoient pas sans regret les objets imposans qu’ils alloient abandonner. Quoique fatigué de ces vastes aspects, l’œil se reposoit complaisamment sur la verdure des bois et des prairies ; la rivière qui les arrosoit, la chaumière qu’ombrageoit les hêtres, les groupes joyeux des jeunes pâtres, les bouquets de fleurs qui paroient les coteaux, formoient ensemble un spectacle enchanteur.

En descendant, ils reconnurent un des grands passages des Pyrénées en Espagne ; les fortifications, les tours, les murailles, recevoient alors les rayons du soleil couchant ; les bois qui les entouroient n’avoient plus qu’un reflet jaunâtre, tandis que les pointes de rochers étoient encore couleur de rose.

Saint-Aubert regardoit attentivement, sans découvrir la petite ville qu’on lui avoit indiquée : Valancourt ne pouvoit l’éclairer sur la distance, parce que jamais il n’avoit pénétré si loin ; ils voyoient pourtant une route, et ils dévoient la croire directe, puisque depuis Beaujeu ils n’avoient pu s’égarer d’aucun côté.

Le soleil étoit à l’horizon, et Saint-Aubert pressa son muletier ; il se trouvoit d’une extrême foiblesse, et à la suite d’une journée si fatigante, il desiroit vivement un moment de repos. Son inquiétude ne se calma point, en observant un grand train d’hommes, de chevaux et de mulets chargés, qui défiloient dans les détours de la montagne opposée ; et comme les bois déroboient souvent leur marche, on ne pouvoit en apprécier le nombre. Quelque chose de brillant, comme des armes, resplendissoit aux derniers rayons du soleil, et l’habit militaire se distinguoit sur les premiers et sur quelques individus dispersés parmi la troupe. Dès qu’ils furent dans la vallée, une autre bande de soldats sortit des bois ; les craintes de Saint-Aubert augmentèrent : il ne doutoit pas que ce ne fussent autant de contrebandiers saisis dans les Pyrénées, et enlevés par des régimens avec leurs marchandises.

Les voyageurs s’étoient si long-temps oubliés dans les montagnes, qu’ils furent totalement trompés dans leur calcul, et ne purent gagner Montigni avant le coucher du soleil. Ils traversèrent la vallée, et remarquèrent sur un pont grossier qui réunissoit deux escarpemens, un groupe de jeunes enfans qui lançoient des pierres dans le torrent ; les cailloux, en tombant faisoient jaillir des colonnes d’eau, et rendoient un bruit sourd que prolongeoient au loin les échos des montagnes. Sous le pont, on découvroit toute la vallée en perspective, une cataracte au milieu, des rocs, et une cabane sur une pointe abritée par de vieux sapins. Il sembloit que cette habitation dût être voisine d’une petite ville. Saint-Aubert fit arrêter : il appela les enfans, et leur demanda si Montigni étoit bien loin ; mais la distance, le bruit des eaux, ne lui permit pas de se faire entendre, et la hauteur à pic des montagnes qui soutenoient le pont, étoit trop considérable et trop perpendiculaire, pour que tout autre, qu’un montagnard, exercé, pût gravir jusqu’au sommet. Saint-Aubert ne s’arrêta donc qu’un instant : on continua la route à la faveur du crépuscule, et cette route même étoit tellement brisée, qu’il parut plus sage de quitter la voiture. La lune commençoit à poindre, mais sa lumière étoit trop foible : ils marchoient au hasard au milieu des dangers. À ce moment, la cloche d’un couvent se fit entendre ; l’obscurité complète interceptoit la vue du bâtiment ; mais le son paroissoit venir des bois qui couvroient la montagne à droite. Valancourt proposa d’aller à la recherche : si nous ne trouvons pas un asyle dans ce couvent, disoit-il, du moins obtiendrons-nous des renseignemens sur la distance ou la position de Montigni. Il se mit à courir sans attendre la réponse de Saint-Aubert ; mais Saint-Aubert le rappela. Je suis, lui dit-il, horriblement fatigué, j’ai besoin du plus prompt repos, allons tous au couvent, votre air vigoureux déjoueroit nos desseins ; mais lorsque l’on verra mon épuisement et la lassitude d’Emilie, on ne pourra nous refuser un asyle.

En disant ces mots, il prit le bras d’Emilie, et recommandant à Michel de l’attendre, il suivit le son de la cloche, et monta du côté des bois. Ses pas étoient chancelans ; Valancourt lui offrit son bras, qu’il accepta. La lune alors éclairoit leur sentier, et leur permit bientôt d’appercevoir des tours qui s’élevoient au-dessus de la colline. La cloche continuoit de les guider ; ils entrèrent dans le bois, et la clarté tremblante de la lune devint plus incertaine, par l’ombrage et le mouvement des feuilles. Cette obscurité, ce silence, lorsque la cloche ne sonnoit pas, l’espèce d’horreur qu’inspiroit un lieu si sauvage, tout remplit Emilie d’une frayeur, que la voix et la conversation de Valancourt pouvoient seules diminuer. Après avoir monté quelque temps, Saint-Aubert se plaignit, et on s’arrêta sur un tertre de gazon, où les arbres, plus ouverts, laissoient jouir du clair de la lune. Saint-Aubert s’assit sur l’herbe, entre Emilie et Valancourt. La cloche ne sonnoit plus, et le calme profond n’étoit interrompu par aucun bruit, car le murmure sourd de quelques torrens éloignés sembloit accompagner plutôt que troubler le silence.

Ils avoient alors sous les yeux la vallée qu’ils avoient quittée. La lumière argentine qui en découvroit les fonds, reflétoit sur les rocs et les bois de la gauche, et contrastoit avec les ténèbres, dont les bois à la droite étoient comme enveloppés. Leurs sommets seulement étoient illuminés par places ; le reste du vallon se perdoit au sein d’un brouillard, dont le clair de lune même ne servoit qu’à épaissir la teinte. Les voyageurs furent quelque temps à contempler ce bel effet.

De pareilles scènes, dit Valancourt, charment le cœur comme les accords d’une musique douce ; quiconque a savouré une fois la mélancolie qu’elles inspirent, ne voudroit pas en changer l’impression contre celle des plus vifs plaisirs. Elles réveillent nos plus purs sentimens ; elles disposent à la bienveillance, à la pitié, à l’amitié. « Ceux que j’aime, il m’a toujours paru les aimer mieux à cette heure-ci ». Sa voix trembla, et il fit une pause.

Saint-Aubert ne disoit rien. Emilie vit tomber une larme sur la main qu’elle pressoit dans les siennes. — Elle devina bien sa pensée ; la sienne aussi s’étoit reportée aux touchans souvenirs de sa mère. Mais Saint-Aubert la ranimant : Oh oui ! dit-il en retenant un soupir, la mémoire de ceux que nous aimons, d’un temps écoulé pour toujours, c’est à ce moment qu’elle repose sur nos ames ! C’est comme une harmonie lointaine, au milieu du silence des nuits ; comme les teintes adoucies de ce paysage. Puis après un moment Saint-Aubert ajouta : J’ai toujours cru mes idées plus nettes à cette heure-ci qu’à toute autre, et le cœur qui n’en reconnoît pas l’influence, est certainement un cœur dénaturé. Il y a cependant beaucoup de gens…

Valancourt soupira.

S’en trouve-t-il donc beaucoup, dit Emilie ?

Dans quelques années peut-être, mon Emilie, dit Saint-Aubert, vous sourirez en vous rappelant cette question, si toutefois ce souvenir ne vous arrache pas des pleurs. Mais venez ; je suis un peu mieux. Avançons.

Ils sortirent du bois, et virent enfin, sur un plateau que formoient les roches, le couvent même qu’ils avoient tant cherché. Une haute muraille qui l’environnoit, les conduisit jusqu’à une porte antique ; ils frappèrent aussi-tôt, et le pauvre moine qui leur ouvrit, les conduisit dans une salle voisine, où il les pria d’attendre que le supérieur fût averti. Dans l’intervalle, plusieurs frères vinrent les regarder ; le premier moine reparut, et les conduisit au supérieur. Il étoit dans une chaise à bras ; un gros volume étoit devant lui, soutenu d’un large pupitre. Il reçut les voyageurs poliment, quoique sans se lever, leur fit peu de questions, et consentit à leur demande. Après un entretien fort court, et les complimens du supérieur, on les mena dans la pièce où le souper devoit être servi, et Valancourt, qu’un des frères voulut accompagner, fut retrouver Michel, la voiture et les mules. Ils avoient à peine descendu la moitié du chemin, que la voix du muletier fit retentir tous les échos ; il appeloit Saint-Aubert, il appeloit Valancourt. Convaincu, non sans peine, que ni lui ni son maître n’avoient plus rien à redouter, il se laissa conduire dans une cabane, au bord des bois. Valancourt revint à la hâte partager le souper de ses amis, tel que les moines avoient pu le disposer. Saint-Aubert étoit trop souffrant pour manger. Emilie, inquiète pour son père, ne savoit pas songer à elle, et Valancourt, muet et pensif, mais toujours occupé d’eux, ne paroissoit penser qu’à soulager et fortifier Saint-Aubert.

Ils se séparèrent de bonne heure, et se retirèrent à leurs appartemens. Emilie coucha dans un cabinet, à côté de la chambre de son père : triste, pensive, occupée de l’état de langueur où elle voyoit Saint-Aubert, elle se coucha sans espoir de dormir.

Peux heures après, une cloche se fit entendre, et des pas précipités parcoururent les corridors. Peu faite aux usages des cloîtres, Emilie fut alarmée ; ses craintes, toujours vivantes pour son père, lui firent supposer qu’il étoit plus mal ; elle se leva à la hâte pour voler à lui, mais s’étant arrêtée un moment à la porte pour laisser passer les religieux, elle eut le temps de se remettre, de rappeler ses idées, et de comprendre que la cloche avoit sonné matines. Cette cloche ne sonnoit plus, tout étoit paisible, elle n’alla pas plus loin ; mais hors d’état de se rendormir, et invitée d’ailleurs par l’éclat d’une lune brillante, elle ouvrit sa fenêtre et considéra le pays.

La nuit étoit calme et belle, le firmament était sans nuage, et le zéphyr à peine agitoit les arbres de la vallée. Elle étoit attentive, lorsque l’hymne nocturne des religieux s’éleva doucement de la chapelle. Cette chapelle étoit plus basse, et le chant sacré sembloit monter au ciel à travers le silence des nuits. Les pensées se suivirent ; de l’admiration des ouvrages, son ame se porta à l’adoration de leur auteur tout-puissant et bon. Pénétrée d’une dévotion pure, et sans mélange d’aucun système, son ame s’élevoit au-dessus de notre univers ; ses yeux versoient des pleurs ; elle adoroit sa puissance dans ses œuvres, et sa bonté dans ses bienfaits.

samedi 9 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre III

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CHAPITRE III.

Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisoit en Languedoc, en suivant le pied des Pyrénées, préféra un chemin dans les hauteurs, parce qu’il offroit des vues plus étendues et des points-de-vue plus pittoresques. Il se détourna un peu pour prendre congé de M. Barreaux ; il le trouva herborisant près de son château ; et quand Saint-Aubert lui eut expliqué le sujet de sa visite et son dessein, il témoigna une sensibilité dont son ami ne l’avoit pas cru capable. Ils se quittèrent avec un mutuel regret.

Si quelque chose m’avoit pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c’eût été le plaisir de vous accompagner dans cette petite tournée ; je ne fais point de complimens, et vous pouvez me croire. J’attendrai votre retour avec grande impatience.

Les voyageurs continuèrent leur route ; en montant, Saint-Aubert se retourna, et vit son château dans la plaine. De tristes idées s’emparèrent de son esprit, et son imagination mélancolique lui suggéra qu’il ne devoit point y revenir. Il rejeta cette pensée, mais il continua de regarder son asyle jusqu’au moment où la distance ne permit plus de le distinguer.

Emilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence ; mais, après quelques lieues, son imagination frappée de la grandeur des objets, céda aux impressions les plus délicieuses. La route passoit, tantôt le long d’affreux précipices, tantôt le long des sites les plus gracieux.

Emilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et de leurs forêts de sapins, elle découvrit au loin de vastes plaines qu’ornoient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres. La Garonne, dans cette riche vallée, promenoit ses flots majestueux, et du haut des Pyrénées où elle prend sa source, les conduisoit vers l’Océan.

La difficulté d’une route si peu fréquentée, obligea souvent les voyageurs de mettre pied à terre ; mais ils se trouvoient amplement récompensés de leur peine par la beauté du spectacle. Pendant que le muletier conduisoit lentement l’équipage, ils avoient le loisir de parcourir les solitudes, et de s’y livrer aux sublimes réflexions qui élèvent l’ame, qui l’adoucissent, qui la remplissent enfin de cette consolante certitude, qu’il y a un Dieu présent par-tout. Les jouissances de Saint-Aubert portoient l’empreinte de sa pensive mélancolie. Cette disposition prête un charme secret aux objets, et attache un sentiment religieux à la contemplation de la nature.

Ils s’étoient précautionnés contre le manque d’hôtelleries, en portant des provisions dans la voiture ; ils pouvoient donc prendre leurs repas en plein air, et se reposer la nuit par-tout où ils trouveroient une chaumière habitable. Ils avoient aussi fait des provisions pour l’esprit : ils avoient un ouvrage de botanique, écrit par M. Barreaux, et plusieurs poètes latins ou italiens. Emilie, d’ailleurs, emportoit ses crayons, et esquissoit par intervalles les points de vue dont elle étoit le plus frappée.

La solitude de la route augmentoit l’effet de la scène ; à peine rencontroit-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques enfans qui jouoient dans les rochers. Saint-Aubert, enchanté de cette manière de voyager, se décida, s’il pouvoit trouver un chemin, à avancer toujours dans les montagnes, et à n’en sortir qu’en Roussillon près de la mer, pour gagner ensuite le Languedoc.

Un peu après midi, ils atteignirent le haut d’un sommet élevé qui dominoit une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissoit en ce lieu d’un épais ombrage. Une source jaillissoit, et s’enfuyant sous les arbres à travers le gazon, couroit se précipiter de cascade en cascade. Son doux murmure enfin se perdoit dans l’abîme, et la vapeur blanche de son écume, servoit seule à distinguer son cours au milieu des noirs sapins.

Le lieu invitoit au repos. On se mit à dîner ; on détela les mules, et le gazon qui croissoit à l’entour, leur fournit une ample nourriture.

Il se passa du temps avant que Saint-Aubert et Emilie pussent s’arracher aux plaisirs de l’admiration, pour ceux d’un frugal repas. Assis sous un mélèse, Saint-Aubert expliquoit à sa fille le cours des rivières, et la position des grandes villes, et les limites des provinces, que son savoir plus que ses yeux, lui permettoit de désigner ; cependant quand il avoit causé quelque temps, il tomboit tout-à-coup dans la rêverie, ses paupières se couvroient de larmes, et le cœur d’Emilie lui en disoit assez la causer. La scène qu’ils avoient sous les yeux, ressemblent, quoique fort en grand, au point-de-rue de la pêcherie que préféroit madame Saint-Aubert. Ils le remarquèrent tous deux, et pensèrent au plaisir qu’elle eût senti en se trouvant dans leur position. Hélas ! ses yeux étoient fermés et ne devoient plus se rouvrir. Saint-Aubert se rappeloit sa dernière promenade avec elle, les tristes présages qui l’accompagnèrent, et leur trop subit accomplissement. Ces souvenirs l’accablèrent ; il se leva brusquement, et s’éloignant un peu, alla dans un coin écarté se livrer sans témoins à sa douleur.

Il revint plus calme, prit la main d’Emilie, et la serra tendrement sans rien dire ; bientôt après il appela son muletier, et lui demanda s’il connoissoit une route dans les montagnes qui pût conduire en Roussillon. Michel lui répondit qu’il y en avoit plusieurs, mais qu’il les connoissoit fort peu. Saint-Aubert, qui ne vouloit voyager que jusqu’au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et s’informa du temps qu’ils mettroient à l’atteindre. Le muletier calcula que l’on pouvoit gagner Mateau ; mais que si l’on vouloit se jeter au sud du côté, du Roussillon, il y avoit un village où l’on arriveroit avant même le coucher du soleil.

Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses mules, se remit en route, et l’instant d’après s’arrêta. Saint-Aubert l’apperçut qu’il saluoit une croix plantée sur la pointe d’un rocher au bord du chemin ; la dévotion finie, il fit claquer son fouet ; et sans égard ni pour la difficulté du chemin ni pour la vie de ses pauvres mules, il les mit au grand galop, au bord d’un précipice dont l’aspect faisoit frissonner ; l’effroi d’Emilie la priva presque de ses sens ; Saint-Aubert qui redoutoit encore plus le danger d’arrêter soudain, fut contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent plus sages que leur conducteur, tes voyageurs arrivèrent sains et saufs dans la vallée, et s’arrêtèrent sur le bord d’un ruisseau.

Oubliant désormais la magnificence des vues étendues, ils s’enfoncèrent dans cet étroit vallon. Tout y étoit solitaire et stérile ; on n’y voyoit aucune créature vivante que le bouquetin des montagnes qui, parfois, se montroit tout-à-coup sur la pointe élancée de quelque rocher inaccessible. C’étoit un site tel que l’eût choisi Salvator-Rose, s’il eût existé. Alors Saint-Aubert frappé de cet aspect, s’attendoit presque à voir débusquer de quelque caverne voisine une troupe de bandits, et tenoit la main sur ses armes.

Cependant ils avançoient, et la vallée s’élargissoit et prenoit un caractère moins effrayant. Vers le soir ils se retrouvèrent sur les montagnes au milieu des bruyères. Loin, autour d’eux, la clochette des troupeaux, la voix de leur gardien, étoient l’unique son qui se fît entendre, et la demeure des bergers étoit l’unique habitation qu’on découvrît ; Saint-Aubert remarqua que l’yeuse, le liége et le sapin végétoient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure tapissoit le fond de la vallée. On voyoit dans les profondeurs, à l’ombre des châtaigniers et des chênes, paître et bondir de riches troupeaux, dispersés, groupés avec grâce ; les uns dormoient près du courant, d’autres y étanchoient leur soif, et quelques-uns s’y baignoient.

Le soleil commençoit à quitter la vallée : ses derniers rayons brilloient sur le torrent, et relevoient les riches couleurs du genêt et de la bruyère en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du hameau qu’il avoit annoncé, mais celui-ci ne put répondre avec exactitude. Emilie commença à craindre qu’il ne les eût égarés ; il n’y avoit pas un être humain qui pût les secourir ni les conduire. Ils avoient laissé depuis long-temps et le berger et la cabane ; le crépuscule se brunissoit à chaque instant, l’œil ne pouvoit en percer l’obscurité, et ne distinguoit ni hameau ni chaumière : une raie colorée marquoit seule l’horizon, et c’étoit l’unique ressource des voyageurs. Michel s’efforçoit d’entretenir son courage en chantant ; sa musique, néanmoins, n’étoit pas de nature à chasser la mélancolie : il traînoit des sons lugubres et détonnoit avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine à reconnoître une hymne de vêpres adressée à son patron.

Ils continuèrent, abîmés dans ces rêveries profondes, où la solitude et la nuit ne manquent jamais d’entraîner. Michel ne chantoit plus, on n’entendoit que le murmure du zéphyr dans les bois, et l’on ne sentoit que la fraîcheur. Tout-à-coup le bruit d’une arme à feu les réveilla ; Saint-Aubert fait arrêter, on écoute. Le bruit ne se répète pas ; mais l’on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet, il commande à Michel de doubler le pas. Le son d’un cor fait retentir les montagnes : Saint-Aubert regarde, et voit un jeune homme s’élancer dans la route, suivi de deux chiens ; l’étranger étoit mis en chasseur. Un fusil en bandoulière, un cor à sa ceinture, une espèce de pique à la main, donnoient une grâce particulière à sa personne, et secondoient l’agilité de sa marche.

Après un moment de réflexion, Saint-Aubert fit arrêter, et l’attendit pour l’interroger sur le hameau qu’il cherchoit. L’étranger répondit que le village n’étoit plus qu’à une demi-lieue, qu’il s’y rendoit lui-même, et qu’il alloit être leur guide. Saint-Aubert le remercia, et touché de ses manières franches et simples, il lui proposa une place dans la voiture. L’étranger le refusa, en l’assurant qu’il suivroit bien les mules : mais vous serez mal logé, ajouta-t-il, les habitans de ces montagnes sont de pauvres gens ; non-seulement ils n’ont pas de luxe, mais ils manquent de mille choses, qu’ailleurs on juge indispensables.

— Je m’apperçois que vous n’êtes pas du pays, dit Saint-Aubert.

— Non, monsieur, je suis voyageur.

L’équipage avança, et l’obscurité s’augmentant, fit mieux sentir l’utilité d’un guide : les sentiers qui s’ouvroient de temps à autre dans les montagnes, eussent ajouté à leur perplexité. Emilie apperçut à une grande distance, comme un nuage brillant dans les airs. Que vois-je ? s’écria-t-elle. Mais Saint-Aubert reconnut le sommet d’une montagne beaucoup plus élevée que les autres, et dont la neige réfléchissoit encore les derniers rayons du soleil.

À la fin on distingua les lumières du hameau ; on vit quelques masures, ou plutôt on les discerna au moyen du ruisseau qui reflétoit encore la foible clarté du crépuscule.

L’étranger s’avança, et Saint-Aubert apprit qu’il n’existoit là ni auberge, ni maison publique d’aucun genre : l’étranger s’offrit à chercher un asyle ; Saint-Aubert le remercia, et comme le village étoit fort près, il descendit pour l’accompagner, tandis qu’Emilie suivoit dans la voiture.

En cheminant, Saint-Aubert demanda à son compagnon s’il avoit fait une bonne chasse. — Non, monsieur, répliqua-t-il, et ce n’étoit même pas mon projet ; j’aime ce pays, et me propose de le parcourir encore quelques semaines ; mes chiens sont avec moi plutôt pour l’agrément que pour l’utilité ; ce costume d’ailleurs me sert de prétexte, et m’attire la considération qu’on refuseroit, sans doute, à un étranger sans occupation apparente.

J’admire vos goûts, dit Saint-Aubert, et si j’étois plus jeune, j’aimerois à passer quelques semaines comme vous le faites ; je suis comme vous un voyageur, mais notre objet n’est pas le même. Je cherche la santé encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un moment ; puis paroissant se recueillir, il ajouta : Je voudrois trouver une route passable qui me conduisît en Roussillon, pour gagner ensuite le Languedoc. Vous, monsieur, qui paroissez connoître le pays, il vous seroit possible de m’en indiquer une.

L’étranger l’assura que tous ses moyens étoient à son service, et lui parla d’un chemin plus à l’est, qui devoit conduire à une ville, et de-là facilement en Roussillon.

Ils arrivèrent au village, et commencèrent à chercher une chaumière qui pût leur offrir un gîte pour la nuit ; ils ne trouvoient dans la plupart des maisons que la pauvreté, l’ignorance et la gaîté ; on regardoit Saint-Aubert d’un air timide et curieux ; il ne falloit rien attendre qui ressemblât à un lit. Emilie survint, et observant l’air fatigué et souffrant de son pauvre père, se plaignit qu’il eût pris une route si peu commode pour un malade ; d’autres chaumières étoient un peu moins sauvages, l’on y trouvoit deux pièces ; l’une pour les mules et le bétail, l’autre pour la famille, composée presque par-tout de six ou huit enfans, couchés comme les père et mère, sur des peaux ou des feuilles sèches ; le jour n’avoit d’entrée et la fumée de sortie, que par un trou pratiqué dans la couverture, et l’odeur d’eau-de-vie dont les contrebandiers avoient amené l’usage, suffoquoit presque en entrant. Emilie détourna les yeux et regarda son père avec une tendre inquiétude, dont le jeune étranger parut entendre l’expression ; il tira Saint-Aubert à part, et lui fit offre de son lit : Il est commode, lui dit-il, si nous le comparons aux autres, mais par-tout ailleurs, j’aurois eu honte de vous l’offrir. Saint-Aubert lui témoigna sa reconnoissance et refusa d’accepter son offre, mais l’étranger insista. Point de refus ; je souffrirois trop, monsieur, répliqua-t-il, si vous étiez sur une peau, lorsque je me trouverois dans un lit ; vos refus blesseroient mon amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous désoblige : je vais vous montrer le chemin, et mon hôtesse trouvera moyen d’arranger aussi cette jeune dame.

Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l’étranger fût assez peu galant, pour préférer le repos d’un malade à celui d’une jeune et charmante personne, car il n’avoit point offert la chambre à Emilie ; mais Emilie n’en pensa pas de même, et le sourire expressif qu’elle lui adressa, montroit assez combien elle étoit sensible à l’attention qu’il avoit pour son père.

L’étranger, qui se nommoit Valancourt, s’arrêta le premier, pour dire un mot à son hôtesse ; et l’habitation qu’elle ouvrit ne ressembloit en rien à ce qu’on avoit encore vu. Cette bonne femme mettoit tous ses soins à recueillir les voyageurs, et ils furent contraints d’accepter les deux seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n’avoit à leur offrir que des œufs et du lait ; mais Saint-Aubert avoit des provisions, et pria Valancourt de partager son souper ; l’invitation fut bien reçue, et la conversation s’anima. La franchise, la simplicité, les grandes idées, et le goût pour la nature, que montroit le jeune homme, enchantoient Saint-Aubert. Il avoit dit souvent que ce goût pour la nature ne pouvoit exister dans une ame, sans y supposer une grande pureté de cœur et d’imagination.

La conversation fut interrompue par un violent tumulte, où la voix du muletier couvroit toutes les autres. Valancourt se leva pour en savoir la cause, et la querelle dura si long-temps, que Saint-Aubert sortit aussi. Michel disputoit avec l’hôtesse, parce qu’elle refusoit d’introduire les mules dans la pièce qu’elle lui permettoit de partager lui-même avec ses trois enfans ; la place n’étoit pas brillante, il est vrai, mais il n’y en avoit pas d’autres ; et plus délicate que ses compatriotes, l’hôtesse ne vouloit pas que ses enfans et les mulets couchassent ensemble : c’étoit la corde sensible pour le muletier, son honneur paroissoit blessé quand on traitoit ses mules sans considération, et il eût supporté toute autre injure avec beaucoup plus de douceur. Il affirma que ses bêtes étoient d’aussi bonnes, d’aussi honnêtes bêtes, qu’il y en eût dans le pays, et qu’elles avoient le droit d’être bien traitées par-tout ; elles sont douces comme des agneaux, disoit-il, quand on ne leur fait aucun mal. Je ne les ai vues en colère qu’une fois ou deux dans ma vie, et encore ce n’étoit pas leur faute. Une fois, il est vrai, elles cassèrent la jambe d’un enfant qui s’endormit dans leur étable, mais je leur dis qu’elles avoient eu grand tort ; par Saint-Antoine, elles m’entendirent, car jamais elles n’ont recommencé.

Il conclut cette belle harangue, en protestant que, par-tout, ses mules partageroient son asyle.

Valancourt, à la fin, réussit à tout pacifier. Il tira l’hôtesse à part, et la pria d’abandonner la chambre au muletier et à ses mules ; il laissa à ses enfans les peaux qu’on lui avoit préparées, et l’assura qu’enveloppé dans son manteau, il passeroit bien la nuit sur un banc près de la porte. L’hôtesse s’y refusoit, et ne vouloit rien céder au muletier ; mais Valancourt insista, et cette grande affaire s’arrangea.

Il étoit tard, quand Saint-Aubert et Emilie se retirèrent dans leurs chambres ; Valancourt resta devant la porte. Dans cette agréable saison, il aimoit mieux cette place qu’un étroit cabinet et un lit de peaux ; Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver près de lui Homère, Horace et Pétrarque, mais le nom de Valancourt écrit sur les volumes, lui en fit connoître le possesseur.

mercredi 6 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre II

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Madame Saint-Aubert fut enterrée dans l’église du village voisin : son époux et sa fille accompagnèrent ce convoi, et furent suivis d’un prodigieux nombre d’habitans qui tous pleuroient sincèrement une si excellente femme.

De retour de l’église, Saint-Aubert s’enferma dans sa chambre, il en sortit avec la sérénité du courage et la pâleur du désespoir : il donna ordre à toutes les personnes qui composoient sa maison, de se rassembler. Emilie seule ne paroissoit point : subjuguée par la scène dont elle venoit d’être témoin, elle s’étoit enfermée dans son cabinet pour y pleurer en liberté. Saint-Aubert l’y alla chercher ; il prit sa main en silence, et ses larmes continuèrent ; il fut long-temps, lui-même, avant de retrouver sa voix et la faculté de s’exprimer ; il dit enfin en tremblant : Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre à nous ? nous allons implorer le secours d’en-haut : d’où pouvons-nous l’attendre que du ciel ?

Emilie retint ses larmes, et suivit son père au salon où les domestiques étoient réunis. Saint-Aubert lut d’une voix basse l’office du soir et ajouta une prière pour les ames des trépassés. Pendant sa lecture, la voix lui manqua, ses larmes arrosèrent le livre ; il s’arrêta ; mais les sublimes émotions d’une dévotion pure élevèrent successivement ses idées au-dessus de ce monde, et versèrent enfin la consolation dans son cœur.

Quand l’office fut achevé et que les domestiques furent retirés, il embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforcé, lui dit-il, de vous donner dès vos premières années, un véritable empire sur vous-même, je vous en ai représenté l’importance dans toute la conduite de la vie ; c’est cette qualité qui nous soutient contre les plus dangereuses tentations du vice, et nous rappelle à la vertu ; c’est lui encore qui modère l’excès des émotions les plus vertueuses. Il est un point où elles cessent de mériter ce nom, puisque leur conséquence est un mal tout excès est un tort ; le chagrin même, quoique aimable dans son principe, devient une passion injuste, quand on s’y livre aux dépens de ses devoirs. Par devoirs, j’entends ce qu’on se doit à soi-même, aussi bien que ce qu’on doit aux autres. Une douleur sans règle énerve l’ame ; et la prive de ces douces jouissances qu’un Dieu bienfaisant destine à embellir notre vie. Ma chère Emilie ! appelez, pratiquez tous les préceptes que vous avez reçus de moi, et dont l’expérience vous a souvent démontré la sagesse.

Votre douleur est inutile ; ne regardez pas cette vérité comme un lieu commun de consolation, mais comme un véritable motif de courage. Je ne voudrois pas étouffer votre sensibilité, mon enfant, je ne voudrois qu’en modérer l’intensité. Quels que puissent être les maux dont un cœur trop tendre est la cause, on ne doit rien espérer de celui qui ne l’est point. Vous connoissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de ces discours légers, jetés au hasard, pour dessécher la sensibilité dans sa source, et dont le but unique est le frivole étalage d’une prétendue philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis, sans douleur, vous voir vous consumer en larmes superflues, et n’essayer aucun effort sur vous-même ; je ne vous ai pas parlé plutôt, parce qu’il y a un moment où tout raisonnement doit céder à la nature. Ce moment est passé, et quand on le prolonge à l’excès, la triste habitude que l’on contracte, accable les esprits au point de leur ôter tout ressort ; vous touchez à cet écueil : mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous voulez l’éviter.

Emilie en pleurant, sourit à son père. Ô mon père ! s’écria-t-elle, et la voix lui manqua. Elle auroit sans doute ajouté : Je veux me montrer digne d’être votre fille. Un mouvement confus de reconnoissance, de tendresse, de douleur, la subjugua ; Saint-Aubert la laissa pleurer sans l’interrompre, et parla d’autre chose.

La première personne qui vint s’affliger avec Saint-Aubert, fut un M. Barreaux ; c’étoit un homme austère et qui paroissoit insensible ; le goût de la botanique les avoit rapprochés, ils s’étoient souvent rencontrés dans les montagnes. M. Barreaux s’étoit retiré du monde, et presque de la société, pour vivre dans un joli château, à l’entrée des bois et tout près de la vallée. Il avoit été, comme Saint-Aubert, cruellement désabusé de l’opinion qu’il avoit eue des hommes ; mais comme lui il ne se bornoit pas à s’en affliger, et à les plaindre ; il sentoit plus d’indignation contre leurs vices, que de compassion pour leurs foiblesses.

Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l’avoit pressé de visiter sa famille, et n’avoit pu l’obtenir : il vint ce jour-là sans cérémonie, sans réserve, et entra dans la maison, comme auroit fait un vieil ami. Les besoins du malheur sembloient avoir adouci sa rudesse et renversé ses préjugés. La désolation de Saint-Aubert sembloit l’unique idée qui remplît son esprit ; ses manières, plus que ses discours, exprimoient son émotion : il parla peu du sujet de leur affliction ; mais ses attentions délicates, le son de sa voix, l’intérêt de ses regards, exprimoient le sentiment de son cœur, et ce langage fut entendu.

À cette douloureuse époque, Saint-Aubert fut visité par madame Chéron, l’unique sœur qui lui restât. Elle étoit veuve depuis plusieurs années, et habitoit alors ses propres terres auprès de Toulouse. Leur correspondance n’avoit pas été bien fréquente : Les mots ne lui manquèrent pas ; elle n’entendoit pas cette magie du regard qui parle si bien à l’ame, cette douceur d’accent qui verse un baume au fond du cœur. Elle assura Saint-Aubert qu’elle prenoit une part sincère à sa douleur, elle loua les vertus de son épouse, et ajouta, ce qu’elle imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu’elle parla. Saint-Aubert fut plus calme, écouta en silence, et changea de conversation.

En les quittant, elle les pria de la venir voir bientôt : le changement de lieu vous distraira, dit-elle ; c’est mal fait de s’affliger ainsi. Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentoit plus de répugnance que jamais à quitter un asyle consacré par son bonheur. La présence de son épouse avoit sanctifié tous les lieux, et chaque jour, en calmant l’amertume de ses regrets, augmentoit le charme de ses souvenirs.

Il y avoit pourtant des devoirs à acquitter, et de ce genre étoit une visite à M. Quesnel, son beau-frère ; une affaire importante ne permettoit pas de la différer plus long-temps ; désirant d’ailleurs tirer Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d’Epourville.

Quand la voiture entra dans la forêt qui entouroit son ancien patrimoine, et qu’il découvrit l’avenue de châtaigniers et les tourelles du château, au souvenir des événemens qui s’étoient écoulés dans l’intervalle, à la pensée que le possesseur actuel ne savoit ni respecter ni apprécier un pareil bien, Saint-Aubert soupira profondément. À la fin il entra dans l’avenue ; il revit ces grands arbres, les délices de son enfance, et les confidens de sa jeunesse. Peu à peu l’édifice développa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte voûtée, le pont-levis, et le fossé à sec qui entouroit tout l’édifice.

Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron. Saint-Aubert descendit, et conduisit Emilie dans une salle gothique ; mais les armes, les anciennes bannières de la famille ne la décoroient plus. La boiserie de cœur de chêne, les poutres qui traversoient le plafond, étoient peintes de blanc. L’énorme table où le seigneur déployoit tous les jours sa magnificence hospitalière, où les éclats de rire, les chants joyeux avoient si souvent retenti, cette table n’y étoit plus ; les bancs même qui entouroient la salle étoient enlevés. Ses murs épais n’étoient couverts que d’ornemens frivoles, qui montroient aussi peu de goût que de sentiment dans le propriétaire actuel.

Saint-Aubert suivit un élégant serviteur parisien qui l’introduisit au salon. Monsieur et madame Quesnel le reçurent avec une politesse froide, et quelques complimens d’usage, et parurent avoir oublié totalement que jamais ils eussent eu une sœur.

Emilie sentit ses larmes prêtes à couler, mais le ressentiment les contint. Saint-Aubert, calme et assuré, conserva sa dignité, sans chercher de faux airs, et imposa même à M. Quesnel, qui ne pouvoit se dire pourquoi.

Après une conversation générale, Saint-Aubert désira de l’entretenir seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientôt qu’une nombreuse société avoit reçu pour ce jour-là des invitations. Elle fut forcée d’entendre qu’une perte sans remède ne devoit priver d’aucun plaisir.

Saint-Aubert, quand il sut qu’on attendoit compagnie, sentit un mélange de dégoût et d’indignation pour l’insensibilité de Quesnel ; il fut au moment de retourner chez lui. Mais apprenant qu’on avoit engagé madame Chéron à cause de lui, considérant qu’Emilie pourroit souffrir un jour de l’inimitié d’un pareil oncle, il ne voulut pas l’y exposer lui-même ; et sa retraite eût sans doute paru peu convenable à des personnes qui montroient pourtant un si foible sentiment des convenances.

Parmi les convives se trouvoient deux gentilshommes italiens. L’un, appelé Montoni, parent éloigné de madame Quesnel, étoit un homme d’environ quarante ans, d’une taille admirable ; sa physionomie étoit mâle autant qu’expressive, mais elle exprimoit en général la fierté d’assurance et la hauteur plutôt que toute autre disposition.

Le signor Cavigni, son ami, ne paroissoit pas avoir plus de trente ans. Il lui cédoit en naissance, mais non pas en pénétration, et le surpassoit dans le talent de s’insinuer.

Emilie fut choquée du ton dont madame Chéron aborda son père. Mon frère, lui dit-elle, je suis fâchée de vous voir un si mauvais visage ; vous devriez consulter quelqu’un. Saint-Aubert répondit, avec un sourire mélancolique, qu’il étoit à-peu-près comme à son ordinaire. Et les craintes d’Emilie lui firent trouver son père bien plus changé qu’il ne l’étoit.

Emilie moins oppressée se seroit amusée ; sans doute la diversité des caractères, de la conversation qui eut lieu pendant le dîner, la magnificence même de ce repas, fort au-dessus de tout ce qu’elle avoit encore vu, n’eussent pas manqué de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement arrivé d’Italie, racontoit les troubles et les commotions dont ce pays étoit agité. Il peignoit les différens partis avec chaleur. Il déploroit les conséquences probables de ces affreux tumultes. Son ami parloit avec autant d’ardeur : de la politique de sa patrie. Il louoit le gouvernement et la prospérité de Venise, et vantoit sa supériorité décidée sur tous les états de l’Italie. Il la tourna ensuite vers les dames, et parla avec la même éloquence des modes françaises, des spectacles français et des manières françaises. Il eut grand soin de mêler dans son discours tout ce qui pouvoit flatter le goût français. La flatterie ne fut point apperçue par ceux à qui elle s’adressoit, mais l’effet qu’elle produisit sur leur attention n’échappa point à sa perspicacité. Quand il put se dégager des autres dames, il s’adressa à Emilie. Mais elle ne connoissoit ni les modes parisiennes, ni les spectacles parisiens, et sa modestie, sa simplicité, sa politesse, contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes.

Après le dîner, Saint-Aubert se déroba seul pour visiter encore une fois le vieux châtaignier que Quesnel se proposoit de détruire. Il se reposa sous son ombre, il regarda à travers ses vastes branches, et apperçut entre les feuilles tremblantes la voûte azurée des cieux. Les événemens de sa jeunesse revinrent tout-à-la-fois à son esprit. Il rappela ses anciens amis, leur caractère, et jusqu’à leurs traits. Depuis long-temps ils n’étaient plus ; il se parut à lui-même un être presque isolé, et son Emilie seule l’attachoit encore à la vie.

Perdu dans la succession d’images que lui fournissoit sa mémoire, il en vint au tableau de son épouse mourante ; il tressaillit, et voulant l’oublier, s’il lui étoit possible, il rejoignit la société.

Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure ; Emilie s’apperçut en route qu’il étoit plus silencieux, plus abattu qu’à l’ordinaire. Elle en attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venoit de lui rappeler, et ne soupçonna point le vrai motif d’un chagrin qu’il ne lui communiquoit pas.

En rentrant au château son affliction se renouvela, et elle sentit plus vivement que jamais la privation d’une mère si chérie. C’étoit avec le sourire et les caresses de la bonté qu’elle étoit accueillie, après la moindre absence. Aujourd’hui tout étoit morne, et tout étoit désert.

Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l’obtient. Les semaines passèrent, et l’horreur du désespoir se fondit peu à peu dans un sentiment doux que le cœur conserve, et qui lui devient sacré. Saint-Aubert, au contraire, s’affoiblissoit de jour en jour, quoiqu’Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, fût la dernière à s’en appercevoir. Sa constitution ne s’étoit jamais remise du choc qu’elle avoit reçu de sa maladie ; et l’ébranlement qu’il reçut à la mort de madame Saint-Aubert, détermina son extrême langueur. Son médecin lui conseilla de voyager. Il étoit visible que la douleur avoit pris sur ses nerfs, déjà fort attaqués ; et l’on pensoit que la variété et le mouvement en calmant son esprit, réussiraient à leur rendre du ton et de la vigueur.

Pendant quelques jours Emilie s’occupa de ses préparatifs, et Saint-Aubert de ses calculs sur les dépenses de son voyage. Il lui fallut congédier ses domestiques. Emilie, qui se permettoit rarement d’opposer aux volontés de son père des questions ou des remontrances, eût pourtant bien voulu savoir comment, dans son état d’infirmité, il ne se réservoit pas du moins un serviteur. Mais, quand à la veille du départ, elle s’apperçut qu’il avoit renvoyé Jacquot, François et Marie, et gardé seulement Thérèse, son ancienne femme-de-charge, elle fut extrêmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C’est par économie, lui répliqua-t-il ; nous allons faire un voyage fort coûteux.

Le médecin avoit prescrit l’air de Languedoc et de Provence. Saint-Aubert se résolut donc à s’acheminer lentement vers cette province, en côtoyant la Méditerranée.

Ils se retirèrent de bonne heure dans leur chambre, le soir qui précéda le départ. Emilie avoit des livres et quelques autres choses à ranger ; minuit sonna avant qu’elle eût fini ; elle se souvint de ses crayons qu’elle vouloit emporter, et qu’elle avoit laissés dans le salon. Elle y alla, et passant près de la chambre de son père, elle en trouva la porte entr’ouverte, et jugea qu’il étoit dans son cabinet. C’étoit son usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agité d’insomnies cruelles, il quittoit son lit et se rendoit dans cette pièce pour tâcher d’y trouver le repos. — Quand elle fut au bas de l’escalier, elle regarda dans le cabinet ; il n’y étoit pas. — En remontant elle frappa légèrement à la porte, ne reçut point de réponse, et s’avança doucement pour savoir où il étoit.

La chambre étoit obscure ; mais, à travers la porte vitrée, on voyoit une lumière, au fond d’une pièce voisine. Emilie jugea bien que son père y devoit être ; mais, craignant qu’à cette heure il ne s’y trouvât mal, elle alloit pour s’en assurer. Considérant pourtant qu’une si subite apparition pourroit bien l’effrayer, elle laissa dehors sa lumière, et s’avança doucement vers la petite pièce. Là, elle vit son père assis devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont quelques-uns absorboient son attention et lui arrachoient des soupirs, et même des sanglots. Emilie, qui n’étoit venue à la porte que pour s’assurer de l’état de son père, fut retenue en ce moment par un mélange de curiosité et de tendresse. Elle ne pouvoit découvrir son chagrin sans désirer aussi d’en découvrir la cause. Elle continua de l’observer en silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de lettres. Tout d’un coup il se mit à genoux dans une contenance plus solemnelle qu’elle ne l’eût encore vu ; dans une espèce d’égarement qui ressembloit à l’horreur, il fit une très-longue prière.

Une pâleur mortelle couvroit son visage quand il se releva. Emilie alloit se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle resta encore. Il y prit une petite boîte et en tira une miniature ; la lumière, qui portoit dessus, lui fit distinguer une femme, et cette femme n’étoit pas sa mère.

Saint-Aubert regarda le portrait avec une vive expression de tendresse, le porta à ses lèvres, sur son cœur, et poussa des soupirs convulsifs. Emilie n’en pouvoit croire ses yeux ; elle ignoroit qu’il possédât le portrait d’une autre femme que sa mère, et sur-tout qu’il y attachât un si grand prix. Elle le regarda long-temps pour y trouver les traits de madame Saint-Aubert ; mais son attention ne servit qu’à la convaincre que c’étoit le portrait d’une autre personne. À la fin Saint-Aubert le remit dans la boîte, et Emilie, réfléchissant qu’elle avoit indiscrètement observé ses secrets, se retira le plus doucement possible.

samedi 2 juin 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - chapitre I

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Ann Radcliffe (1764/1823) est une écrivaine anglaise pionnière du roman Gothique. Elle inspira de nombreux auteurs postérieurs.

CHAPITRE PREMIER.

Sur les bords de la Garonne existoit, en 1584, dans la province de Guyenne, le château de M. Saint-Aubert ; De ses fenêtres on découvroit les riches paysages de la Guyenne, qui s’étendoient le long du fleuve, couronnés de bois, de vignes et d’oliviers. Au midi, la perspective étoit bornée par la masse imposante des Pyrénées, dont les sommets, tantôt cachés dans les nuages, tantôt laissant appercevoir leurs formes bizarres, se montroient quelquefois nus et sauvages au milieu des vapeurs bleuâtres de l’horizon, et quelque-fois découvroient leurs pentes, le long desquelles de noirs sapins se balançoient, agités par les vents. D’affreux précipices contrastoient avec la douce verdure des pâturages et des bois qui les avoisinoient ; des troupeaux, de simples chaumières reposoient les regards fatigués de l’aspect des abîmes. Au nord et à l’orient s’étendoient à perte de vue les plaines du Languedoc, et l’horizon se confondoit au couchant avec les eaux du golfe de Gascogne.

M. Saint-Aubert aimoit à errer, accompagné de sa femme et de sa fille, sur les bords de la Garonne ; il se plaisoit à écouter le murmure harmonieux de ses eaux. Il avoit connu une autre vie que cette vie simple et champêtre ; il avoit long-temps vécu dans le tourbillon du grand monde, et le tableau flatteur de l’espèce humaine, que son jeune cœur s’étoit tracé, avoit subi les tristes altérations de l’expérience. Néanmoins la perte de ses illusions n’avoit ni ébranlé ses principes ni refroidi sa bienveillance : il avoit quitté la multitude avec plus de pitié que de colère, et s’était borné pour toujours aux douces jouissances de la nature, aux plaisirs innocens de l’étude, à l’exercice enfin des vertus domestiques.

Il étoit d’une branche cadette, mais il descendoit d’une illustre famille ; et ses parens auroient souhaité que, pour réparer les injures de la fortune, il eût eu recours à quelque riche alliance, ou tenté de réussir par les manœuvres de l’intrigue. Pour ce dernier plan, Saint-Aubert avoit dans l’ame trop d’honneur, trop de délicatesse ; et quant au premier, il avoit trop peu d’ambition pour sacrifier ce qu’il appeloit le bonheur à l’acquisition des richesses. Après la mort de son père, il épousa une femme aimable, son égale en naissance aussi bien qu’en fortune. Le luxe et la générosité de son père avoient tellement obéré le patrimoine qu’il lui avoit laissé, qu’il fut forcé d’en aliéner une partie. Quelques années après son mariage, il le vendit à M. Quesnel, frère de sa femme, et se retira dans une petite terre en Gascogne, où le bonheur conjugal et les devoirs paternels partagèrent son temps avec les charmes de l’étude et de la méditation.

Depuis long-temps ce lieu lui étoit cher ; il y étoit venu souvent dans son enfance, et conservoit encore l’impression des plaisirs qu’il y avoit goûtés : il n’avoit oublié ni le vieux paysan qu’on chargea alors de veiller sur lui, ni ses fruits, ni sa crème, ni ses caresses. Les vertes prairies où, plein de santé, de joie et de jeunesse, il avoit si souvent bondi parmi les fleurs ; les bois, dont le frais ombrage avoit entendu ses premiers soupirs et entretenu la pensive mélancolie qui devint ensuite le trait dominant de son caractère ; les promenades agrestes des montagnes, les rivières qu’il avoit traversées, les plaines vastes, immenses, comme les espérances du jeune âge ! jamais Saint-Aubert ne se rappeloit qu’avec enthousiasme, qu’avec regret, ces lieux embellis par tant de souvenirs. À la fin, dégagé du monde, il y vint fixer sa retraite, et réaliser ainsi les vœux de toute sa vie.

Le bâtiment, tel qu’il existoit alors, n’étoit guère qu’un pavillon ; un étranger eût admiré, sans doute, son élégante simplicité et la beauté de ses dehors ; mais il y falloit des augmentations considérables pour en faire l’habitation d’une famille. Saint-Aubert sentoit une sorte d’affection pour les parties du bâtiment qu’il avoit jadis connu ; il ne voulut jamais qu’on en dérangeât une seule pierre, de sorte que la nouvelle construction adaptée au style de l’ancienne, fit de tous une demeure plus commode que recherchée. L’intérieur, abandonné aux soins de madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son goût ; mais la modestie qui caractérisoit ses mœurs, présida toujours aux embellissemens qu’elle ordonna.

La bibliothèque occupoit la partie occidentale du château ; elle étoit remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pièce ouvroit sur un bosquet qui, planté le long d’une pente douce, conduisait à la rivière, et dont les arbres élevés formoient une ombre épaisse et mystérieuse. Des fenêtres, l’œil découvroit par-dessous les berceaux, le riche paysage qui s’étendoit à l’occident, et appercevoit à gauche les hardis précipices des Pyrénées. Près de la bibliothèque étoit une terrasse garnie de plantes rares et précieuses. Un des amusemens de Saint-Aubert étoit l’étude de la botanique, et les montagnes voisines qui offrent tant de trésors aux naturalistes curieux, le retenoient souvent des jours entiers. Il étoit quelquefois accompagné dans ces excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille : un petit panier d’osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques alimens que n’eût pu leur offrir la cabane d’un berger, formoient leur équipage : ils parcouroient les lieux les plus sauvages, les scènes les plus pittoresques, et ne concentroient pas tellement leur attention dans l’étude des moindres ouvrages de la nature, qu’ils n’admirassent aussi ses beautés grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, où le seul enthousiasme sembloit avoir pu les conduire, où l’on ne voyoit sur la mousse d’autres traces que celles du timide chamois, ils cherchoient un abri dans ces beaux temples de verdure, reculés au sein des montagnes. À l’ombre des mélèses et des pins élevés, ils goûtoient un repas frugal, savouroient les eaux d’une source voisine, et respiroient avec délices les parfums des diverses plantes qui émailloient la terre, ou pendoient en festons aux arbres et aux rochers.

À gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, étoit le cabinet d’Emilie. Là étoient ses livres, ses crayons, ses instrumens, quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C’est-là qu’occupée de l’étude des arts, elle les cultivoit avec succès, parce qu’ils convenoient à son goût et à son caractère. Ses dispositions naturelles, secondées par les instructions de monsieur et madame Saint-Aubert, avoient facilité ses progrès. Les fenêtres de cette pièce s’ouvroient jusqu’en bas sur le parterre qui bordoit la maison ; et des allées d’amandiers, de figuiers, d’acacias ou de myrtes fleuris, conduisoient au loin la vue vers ces rivages, qu’arrosoit la Garonne.

Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail étoit fini, venoient souvent, sur le soir, danser en groupes sur le bord de la rivière. Les sons animés de leur musique, la vivacité de leurs pas, la gaîté de leur maintien, le goût et le caprice des jeunes filles dans leur ajustement, donnoient à toute la scène un caractère vraiment français.

Le front du château, du côté du midi, faisoit face aux montagnes. Au rez-de-chaussée, étoient une grande salle et deux salons commodes. L’étage supérieur, car il n’y en avoit qu’un, étoit distribué en chambres à coucher, sauf une seule pièce, qu’ornoit un grand balcon, et où se faisoit ordinairement le déjeuner.

Dans l’arrangement des dehors, l’attachement de Saint-Aubert pour les théâtres de son enfance, avoit quelquefois sacrifié le goût au sentiment. Deux vieux mélèses ombrageoient le bâtiment et coupoient la vue ; mais Saint-Aubert disoit quelquefois que s’il les voyoit périr, il auroit peut-être la foiblesse d’en pleurer. Il planta près de ces mélèses un petit bosquet de hêtres, de pins et de frênes de montagne. Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivière, étoient plusieurs orangers, et citronniers, dont les fruits, mûrissant parmi les fleurs, exhaloient en l’air un admirable et doux parfum. Il leur joignit quelques arbres d’une autre espèce ; là, sous un large platane, dont les branches s’étendoient jusques sur la rivière, il aimoit à s’asseoir dans les belles soirées de l’été, entre sa femme et ses enfans. Au travers du feuillage il voyoit le soleil se coucher à l’extrémité de l’horizon, il voyoit ses derniers rayons briller, s’affoiblir et confondre peu à peu leurs nuances pourprées avec les tons grisâtres du crépuscule. C’est-là aussi qu’il aimoit à lire, à converser près de madame Saint-Aubert, à faire jouer ses enfans, à s’abandonner aux douces affections, compagnes ordinaires de la simplicité et de la nature. Souvent il se disoit, les larmes aux yeux, que ces momens étoient cent fois plus doux que les plaisirs bruyans et les tumultueuses agitations du monde. Son cœur étoit satisfait : il avoit cet avantage si rare de ne point desirer plus de bonheur qu’il n’en avoit. La sérénité de sa conscience se communiquoit à ses manières, et pour un esprit comme le sien, il prêtoit du charme au bonheur même.

La chute totale du jour ne l’éloignoit pas de son platane favori ; il aimoit ce moment où les dernières clartés l’éteignent, où les étoiles, l’une après l’autre, viennent briller dans l’espace et se réfléchir sur le miroir des eaux ; moment touchant et doux, où l’ame dilatée s’ouvre aux plus tendres sentimens, aux contemplations les plus sublimes. Quand la lune, de ses rayons argentés, perçoit l’épais feuillage, Saint-Aubert restoit encore ; et souvent il se faisoit apporter sous son arbre favori le laitage et les fruits qui composoient son souper. Quand la nuit étoit close, le rossignol chantoit, et ses mélodieux accens réveilloient au fond de son ame une douce mélancolie.

La première interruption du bonheur qu’il avoit connu dans sa retraite, fut occasionnée par la mort de ses deux fils. Il les perdit à cet âge où les graces enfantines ont tant de charmes ; et quoique, par égard pour madame Saint-Aubert, il eût modéré l’expression de sa douleur, et se fût efforcé de la soutenir en philosophe, il n’avoit point de philosophie à l’épreuve de pareilles pertes. Une fille étoit désormais son unique enfant. Il veilla sur le développement de son caractère, et travailla sans relâche à la maintenir dans les dispositions les plus propres au bonheur. Elle avoit annoncé, dès ses premiers ans, une rare délicatesse d’esprit, des affections vives, et une facile bienveillance ; mais on pouvoit distinguer néanmoins une susceptibilité trop grande pour comporter une paix durable. En avançant vers la jeunesse, cette sensibilité donna un tour réfléchi à ses pensées, une douceur à ses manières, qui ajoutoient la grace à la beauté, et la rendoient bien plus intéressante aux personnes douées d’une disposition analogue. Mais Saint-Aubert avoit trop de bon sens pour préférer un charme à une vertu ; il avoit assez de pénétration pour juger combien ce charme étoit dangereux à celle qui le possédoit, et il ne pouvoit s’en applaudir. Il tâcha donc de fortifier son caractère, de l’habituer à dominer ses penchans ; et à se maîtriser elle-même ; il lui apprit à retenir le premier mouvement, et à supporter de sang-froid les innombrables contrariétés de la vie. Mais pour lui apprendre à se contraindre, à se donner cette dignité calme qui peut seule contrebalancer les passions et nous élever au-dessus des événemens et des disgraces, lui-même avoit besoin de quelque courage, et ce n’étoit pas sans effort qu’il paroissoit voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa prévoyante sagacité occasionnoit quelquefois à Emilie.

Emilie ressembloit à sa mère. Elle avoit sa taille élégante, ses traits délicats ; elle avoit comme elle des yeux bleus, tendres et doux ; mais quelque beaux que fussent ses traits ; c’étoit sur-tout l’expression de sa physionomie, mobile comme les objets dont elle étoit affectée, qui donnoit à sa figure un charme irrésistible.

Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrême soin. Il lui donna un apperçu des sciences, et une exacte connoissance de la meilleure littérature. Il lui montra le latin et l’italien, désirant sur-tout qu’elle pût lire les poëmes sublimes écrits dans ces deux langues. Elle annonça, dès les premières années, un goût décidé pour les ouvrages de génie, et c’étoit un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens de jouissances. Un esprit cultivé, disoit-il, est le meilleur préservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a toujours besoin d’amusemens, et se plonge dans l’erreur pour éviter l’ennui. Le mouvement des idées fait de la réflexion une source de plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-même compensent les dangers des tentations qu’il offre. La méditation et l’étude sont nécessaires au bonheur, soit à la campagne, soit à la ville. À la campagne, elles préviennent les langueurs d’une indolente apathie, et ménagent de nouvelles jouissances dans le goût et l’observation des grandes choses ; à la ville, elles rendent la dissipation moins nécessaire, et par conséquent, moins dangereuse.

Sa promenade favorite étoit une petite pêcherie appartenante à Saint-Aubert, située dans un bois voisin, sur le bord d’un ruisseau qui, descendu des Pyrénées, écumoit à travers les rochers, et s’enfuyoit en silence sous l’ombrage qu’il réfléchissoit. De cette retraite on appercevoit au travers des arbres qui la couvroient, les plus riches traits des paysages environnans ; l’œil s’égaroit au milieu des rochers élevés, des humbles cabanes et des sites rians qui bordoient la rivière.

Ce lieu étoit aussi la retraite chérie de Saint-Aubert : il y venoit souvent éviter les chaleurs du jour, avec sa femme, sa fille et ses livres ; ou vers le soir, à l’heure du repos, il venoit saluer le silence et l’obscurité, et goûter les chants plaintifs de la tendre Philomèle ; quelquefois encore, il apportoit sa musique ; l’écho se réveilloit aux tons de son hautbois, et la voix mélodieuse d’Emilie adoucissoit les souffles légers, qui recevoient et portoient loin d’elle son expression et ses accens.

Dans une de ces charmantes parties ; elle apperçut sur un coin de la boiserie les vers suivans, écrits avec un crayon :

 De mes chagrins trop foibles interprètes,
 Enfans naïfs du plus pur sentiment ;
 Ô vous ! mes vers, quand un objet charmant
 Visitera ces paisibles retraites,
 Retracez-lui mon amoureux tourment.
 Le jour fatal, le jour où sa présence
 Fit à mon cœur sentir ses premiers feux ;
 Infortuné ! j’étois sans défiance
 Contre l’attrait répandu dans ses yeux :
 Il me sembloit qu’un messager des cieux
 Me pénétroit de sa douce influence.
 L’erreur cessa bientôt, et son absence
 Vint à mon cœur révéler sans détour
 Tous les transports d’un invincible amour.
 De mes chagrins, &c.

Ces vers ne s’adressoient à personne. Emilie ne pouvoit se les appliquer, quoiqu’elle fût, sans aucun doute, la nymphe de ces bocages. Elle parcourut le cercle étroit de ses connoissances, sans pouvoir en faire l’application, et resta dans l’incertitude, incertitude moins pénible pour elle qu’elle ne l’eût été pour un esprit plus oisif. Elle n’avoit pas le loisir de s’occuper long-temps d’une bagatelle, et d’en exagérer l’importance, en y rêvant sans cesse. L’incertitude qui ne lui permettoit pas de supposer que ces vers lui fussent adressés, ne l’obligeoit pas non plus à adopter l’idée contraire ; mais le petit mouvement de vanité qu’elle sentit ne dura point, et bientôt même elle l’oublia pour ses livres, ses études et ses bonnes œuvres.

Peu de temps après, son inquiétude fut excitée par une indisposition de son père ; la fièvre le saisit, et sans être fort dangereuse, elle porta une atteinte sensible à son tempérament. Madame Saint-Aubert et Emilie le veillèrent sans relâche, mais sa convalescence fut lente ; et tandis qu’il recouvroit sa santé, madame Saint-Aubert perdoit la sienne.

À son rétablissement, le premier objet qu’il visita, fut sa pêcherie. Une corbeille de provisions, ses livres et le luth d’Emilie y furent envoyés d’avance ; pour la pêche, on n’y en parloit point ; Saint-Aubert ne trouvoit aucun plaisir à une destruction.

Après une heure de promenade et de recherches botaniques, le dîner fut servi : la reconnoissance causée par le plaisir de revoir encore ce lieu chéri, répandit sur ce repas toute la douceur du sentiment ; l’aimable famille sembloit retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages. Monsieur Saint-Aubert causoit avec une singulière gaîté : chaque objet ranimoit ses sens ; l’aimable fraîcheur, la jouissance qu’apporte la première vue de la nature, après la souffrance d’une maladie et le séjour d’une chambre à coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se décrire dans l’état de santé parfaite ; la verdure des bois et des pâturages, la variété des fleurs, la voûte bleue du ciel, le parfum de l’air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout semble alors vivifier l’ame, et donner du prix à l’existence.

Madame Saint-Aubert, ranimée par la gaîté et la convalescence de son époux, oublia son indisposition personnelle : elle se promena dans les bois et visita les situations romantiques de cette retraite ; elle conversoit avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardoit souvent avec un degré de tendresse qui faisoit couler ses larmes. Saint-Aubert qui s’en apperçut, lui reprocha tendrement son émotion : elle ne pouvoit que sourire, serrer sa main, celle d’Emilie, et pleurer davantage. Il sentit que l’enthousiasme du sentiment lui devenoit presque pénible ; une impression de tristesse s’empara de lui, des soupirs lui échappèrent : Peut-être, se disoit-il, peut-être ce moment est-il pour moi le terme du bonheur comme il en est le comble ; mais ne l’abrégeons pas par des regrets anticipés ; espérons que je ne reviens pas à la vie pour avoir à pleurer moi-même les seuls êtres qui me la font chérir.

Pour sortir de ces pensées mélancoliques, ou peut-être pour s’y entretenir, il pria Emilie d’aller chercher son luth, et d’essayer quelques tendres accords. Comme elle approchoit de la pêcherie, elle fut surprise d’entendre les cordes de son instrument touchées par une main savante, et accompagnées d’un chant plaintif qui captiva son attention ; elle écouta dans un profond silence, craignant qu’un mouvement indiscret ne la privât d’un son, ou n’interrompît le musicien. Tout étoit calme dans le pavillon, et personne ne paroissoit, elle continua d’écouter ; mais enfin la surprise, et le plaisir firent place à la timidité ; la timidité s’augmenta, par le souvenir des lignes au crayon qu’elle avoit déjà vues, et elle hésita si elle ne se retireroit pas à l’instant.

Dans l’intervalle, la musique cessa. Emilie reprit courage, et s’avança, quoique en tremblant, vers la pêcherie, elle n’y vit personne ; le luth étoit sur la table, et chaque chose comme on l’avoit laissée. Emilie commençoit à croire qu’elle avoit entendu un autre instrument ; mais elle se ressouvint, qu’en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avoit posé son luth près de la fenêtre ; elle se sentit alarmée, sans en savoir la cause ; l’obscurité du soir, le silence de ce lieu, qu’interrompoit seulement le frémissement léger des feuilles, augmentèrent ses craintes enfantines ; elle voulut sortir, mais elle s’apperçut qu’elle s’affoiblissoit, et fut obligée de s’asseoir : elle essayoit de se remettre, quand ses yeux rencontrèrent les vers écrits au crayon ; elle tressaillit, comme si elle eût vu un étranger, puis, s’efforçant enfin de vaincre sa terreur, elle se leva, et s’approcha de la fenêtre ; d’autres vers étoient ajoutés aux premiers, et cette fois, son nom y figuroit.

Il ne fut plus possible de douter que l’hommage n’en fût pour elle, mais il ne lui fut pas moins impossible d’en deviner l’auteur. Tandis qu’elle y rêvoit, elle entendit le bruit de quelques pas derrière le bâtiment ; effrayée, elle prit son luth, s’échappa, et rencontra monsieur et madame Saint-Aubert dans un petit sentier, le long de la clairière.

Ils montèrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les plaines et les vallées de Gascogne formoient le point-de-vue. Ils s’assirent sur le gazon ; et tandis que leurs regards embrassoient un grand spectacle, ils respiroient en repos le doux parfum des plantes qui tapissoient la pelouse. Emilie répéta les chansons qu’ils aimoient le plus, et l’expression qu’elle y mit en redoubla les agrémens.

La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchanté jusqu’au dernier moment d’un crépuscule prolongé ; les voiles blanches qui marquoient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne, avoient cessé d’être visibles ; c’étoit une obscurité moins triste que mélancolique. Saint-Aubert et sa famille se levèrent, et s’éloignèrent à regret du bois. Hélas ! madame Saint-Aubert ignoroit que jamais elle n’y devoit revenir !

Arrivée à la pêcherie, elle s’apperçut qu’elle avoit perdu son bracelet. Elle l’avoit ôté en dînant, et l’avoit laissé sur la table en allant se promener. On chercha long-temps, Emilie n’y épargna aucun soin ; ce fut en vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettoit à ce bracelet, venoit du portrait d’Emilie dont il étoit orné ; et ce portrait, fait depuis peu, étoit d’une ressemblance parfaite. Quand Emilie fut assurée de la perte, elle rougit, et devint pensive. Un étranger s’étoit introduit à la pêcherie dans leur absence : son luth et les vers qu’elle venoit de lire ne lui permettaient pas d’en douter. On pouvoit raisonnablement en conclure, que le poète, le musicien et le voleur, étoient la même personne. Mais quoique cette musique, ces vers et l’enlèvement du portrait formassent une combinaison remarquable, Emilie se sentit irrésistiblement détournée d’en faire mention ; elle, se promit seulement de ne plus visiter la pêcherie, sans la compagnie de monsieur ou de madame Saint-Aubert.

Ils revinrent au château un peu préoccupés ; Emilie songeoit à ce qui venoit d’arriver. Saint-Aubert se livroit à la plus douce reconnoissance, en contemplant les biens qu’il possédoit. Madame Saint-Aubert étoit troublée et tourmentée du portrait. En approchant de la maison, ils distinguèrent un bruit confus ; on entendoit des voix, des chevaux ; plusieurs valets traversoit les allées ; bientôt une voiture entra dans l’avenue, et l’on découvrit de plus près, que cette voiture, attelée de deux chevaux en sueur, étoit sur la plate-forme. Saint-Aubert reconnut la livrée de son beau-frère, et trouva effectivement monsieur et madame Quesnel dans le salon. Ils étaient sortis de Paris depuis fort peu de jours, et alloient à leur terre, éloignée de dix lieues de la vallée. Il y avoit quelques années que Saint-Aubert la leur avoit vendue. Monsieur Quesnel étoit l’unique frère de madame Saint-Aubert ; mais aucun rapport de caractère n’ayant fortifié leur liaison, la correspondance entre eux n’avoit pas été fort soutenue. Monsieur Quesnel s’étoit livré au plus grand monde. Il visoit à quelque importance, il aimoit le faste ; son adresse, ses insinuations avoient presque atteint leur objet. Il n’est plus étonnant qu’un pareil homme méconnût le goût pur, la simplicité, la modération de Saint-Aubert, et n’y vît qu’une petitesse d’esprit et une totale incapacité. Le mariage de sa cœur avec Saint-Aubert avoit été mortifiant pour son ambition ; il avoit espéré qu’elle formeroit quelque alliance plus propre à servir ses projets. Il avoit reçu des propositions assez conformes à ses espérances. Mais sa sœur, que Saint-Aubert recherchoit alors, s’apperçut, ou crut s’appercevoir que le bonheur et la splendeur n’étoient pas toujours synonymes, et son choix fut bien-tôt fixé. Quelles que fussent les idées de Quesnel à cet égard, il auroit volontiers sacrifié le repos de sa sœur à l’avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se maria, lui dissimuler son mépris pour ses principes et pour l’union qu’ils déterminoient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte à son époux ; mais pour la première-fois, peut-être, le ressentiment s’éleva dans son cœur. Elle conserva sa dignité, et se conduisit avec prudence ; mais la froide réserve de ses manières avertit assez monsieur Quesnel de ce qu’elle éprouvoit.

En se mariant lui-même, il ne suivit pas l’exemple de sa sœur ; sa femme étoit une italienne, riche héritière, mais son naturel et son éducation en faisoient une personne aussi frivole que vaine.

Ils avoient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le château ne pouvoit loger tous leurs domestiques, on les envoya au village voisin. Après les premiers complimens et les dispositions nécessaires, M. Quesnel commença à récapituler ses liaisons et ses connoissances. Saint-Aubert qui avoit assez vécu dans la retraite, pour que ce sujet lui parût nouveau, l’écouta avec patience et attention ; et son hôte y crut voir autant d’humilité que de surprise. Il décrivit à la vérité le petit nombre de fêtes que les troubles de ces temps permettaient à la cour de Henri III, et son exactitude dédommageait de son arrogance. Mais quand il vint à parler du duc de Joyeuse, d’un traité secret, dont il connoissoit la négociation avec la Porte, du jour sous lequel Henri de Navarre étoit vu à la cour, Saint-Aubert rappela sa première expérience, et se convainquit bientôt que son beau-frère pouvoit, au plus, tenir à la cour le dernier rang ; l’indiscrétion de ses discours ne pouvoit s’accorder avec ses prétendues lumières. Cependant, Saint-Aubert ne discuta point, il savoit trop bien que M. Quesnel n’avoit ni sensibilité, ni jugement.

Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimoit son étonnement à madame Saint-Aubert sur la vie triste qu’elle menoit, disoit-elle, dans un coin si retiré du monde. Probablement pour exciter l’envie, elle se mit de suite à raconter les bals, les banquets, les processions, dernièrement donnés à la cour, et la magnificence des fêtes, dont les noces du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, sœur de la reine, avoient été le sujet et l’occasion. Elle décrivit avec la même précision, et ce qu’elle avoit vu, et ce qu’il ne lui avoit pas été permis de voir. L’imagination vive d’Emilie accueilloit ces récits avec l’ardente curiosité de la jeunesse ; et madame Saint-Aubert, considérant sa famille, les larmes aux yeux, sentit que si l’éclat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le faire éclore. — Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j’ai acheté votre patrimoine. — À-peu-près, dit Saint-Aubert, en retenant un soupir. — Il y a bien cinq ans que je n’y suis allé, reprit Quesnel ; Paris, ses environs, sont l’unique lieu où l’on puisse vivre ; mais, d’ailleurs, je suis tellement répandu, tellement versé dans les affaires, j’en suis tellement accablé, que je n’ai pu, sans beaucoup de peines, m’esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne répliquoit rien. — Quesnel poursuivit : Je me suis souvent étonné que vous, qui avez vécu dans la capitale, vous, accoutumé au grand monde, vous puissiez, exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, où vous n’entendez parler de rien, où l’on sait à peine qu’on existe.

— Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert ; je me contente aujourd’hui de connoître le bonheur, autrefois j’ai connu le monde.

— Je compte dépenser chez moi trente ou quarante mille livres en embellissemens, dit Quesnel, sans faire attention à la réponse de Saint-Aubert, j’ai le projet, pour l’été prochain, d’y faire venir mes amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets d’embellissement ; il s’agissoit d’abattre l’aile droite du château pour y bâtir des écuries ; je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle à manger, un salon, une grande salle commune, des logemens pour tous mes gens, car, à présent, je n’ai pas de quoi en placer le tiers.

— Tous ceux de mon père y logeoient, dit Saint-Aubert, qui regrettoit la vieille maison, et sa suite étoit assez considérable.

— Nos idées sont un peu agrandies, lui dit Quesnel ; ce qu’on trouvoit décent alors ne paroîtroit plus supportable. Le flegmatique Saint-Aubert rougit à ces derniers mots, mais le mépris prit bientôt la place de la colère. Le château est encombré d’arbres, ajouta Quesnel, mais je compte l’éclaircir.

— Vous couperez les arbres, dit Saint-Aubert ?

— Assurément, et pourquoi pas ? ils masquent la vue ; il y a un vieux châtaignier qui étend ses branches sur tout un coté du château, et couvre toute la face du coté du sud ; on le dit si vieux, que douze hommes tiendroient dans le creux de son tronc ; votre enthousiasme n’ira pas à prétendre qu’un vieil arbre sans agrément, ait sa beauté ou son usage.

— Bon dieu ! s’écria Saint-Aubert, vous ne détruirez pas ce majestueux châtaignier qui a vu tant de siècles, et qui faisoit l’ornement de la terre ! Il étoit déjà grand, quand la maison même fut bâtie ; souvent, dans ma jeunesse, je gravissois jusqu’à ses branches ; là, perdu entre ses feuilles, la pluie pouvoit tout inonder, sans qu’une seule goutte m’atteignît. Combien d’heures j’y ai passées, un livre à la main !

— Mais, pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert, en se rappelant qu’on ne pouvoit l’entendre, ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes sentimens ne sont plus de mode, et la conservation d’un arbre vénérable n’est pas plus qu’eux, au ton du jour.

— Je l’abattrai certainement, dit M. Quesnel ; mais je pourrai bien planter quelques peupliers d’Italie entre ceux des châtaigniers que je laisserai dans l’avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me parle souvent de la maison de son oncle près de Venise, où cette plantation fait un superbe effet.

— Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, où sa taille élancée et droite se mêle aux pins, aux cyprès, et se joue autour d’élégans portiques et de légères colonnades, il doit effectivement, orner la scène, mais parmi les géans de nos forêts, à côté d’une pesante et gothique architecture !

— Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas avec vous. Il vous faut retourner à Paris avant que nos idées puissent avoir quelques rapports. Mais, à propos de Venise, j’ai quelque envie d’y faire un voyage l’été prochain. Quelques événemens peuvent me rendre propriétaire de cette maison dont je vous parlois, et qu’on dit charmante. Dans ce cas, je remettrois mes projets d’embellissement à l’autre année, et je me laisserois entraîner à passer plus de temps en Italie.

Emilie fut un peu surprise, quand il parla de cette tentation. Un homme si nécessaire à Paris, un homme qui pouvoit à peine s’en dérober un mois ou deux, songer à aller en pays étranger, et à l’habiter quelque temps ! Saint-Aubert connoissoit trop bien sa vanité pour s’étonner d’un trait pareil ; et voyant la possibilité d’un délai pour les embellissemens projetés, il conçut l’espérance de leur total abandon.

Avant de se séparer, M. Quesnel désira entretenir particulièrement Saint-Aubert ; ils passèrent dans une autre pièce, et y restèrent long-temps. Le sujet de leur entretien fut ignoré ; mais quel qu’en eût été le sujet, Saint-Aubert à son retour, parut virement affecté ; et la tristesse répandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils furent seuls, elle fut tentée de lui en demander la cause ; la délicatesse qu’elle lui connoissoit l’arrêta ; elle pensa que si Saint-Aubert jugeoit à propos qu’elle en fût informée, il n’attendroit pas ses questions.

Le jour suivant, M. Quesnel partit, mais il eut d’abord une seconde conférence avec Saint-Aubert. Ce fut après dîner ; et à la fraîcheur, les nouveaux hôtes se remirent en route pour Epourville. Ils pressèrent monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter ; mais bien plus dans l’espoir d’étaler leur magnificence que dans le désir de les en faire jouir.

Emilie revint avec délice à la liberté que lui enlevait leur présence. Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonnés de ses parens, et eux-mêmes se félicitèrent de se voir délivrés de tant de frivolité et d’arrogance.

Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir ; elle se plaignit d’un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Emilie.

Ils se dirigèrent dans les montagnes. Leur projet étoit de visiter quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui permettoit une pareille charge ; et il est vraisemblable que M. Quesnel avec ses trésors n’auroit pas pu la supporter.

Saint-Aubert distribua ses bienfaits à ses humbles amis ; il écouta les uns, il soulagea les autres ; il les consola tous par les doux regards de la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant avec Emilie les sentiers obscurs de la forêt, revint avec elle au château.

Sa femme était retirée dans son appartement ; la langueur et l’abattement qui l’avoient accablée, et que l’arrivée des étrangers avoit comme suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus fâcheux. Le lendemain la fièvre se déclara ; le médecin y reconnut les mêmes caractères qu’à celle dont Saint-Aubert venoit d’échapper ; elle en avoit reçu le poison en soignant son époux ; sa complexion trop foible n’avoit pu y résister : le mal s’étoit répandu dans ses veines, et l’avoit jetée dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquiétudes surpassoient toute espèce de considération, retint le médecin à la maison ; il se rappela les sentimens et les réflexions qui avoient noirci ses idées la dernière fois qu’ils avoient été à la pêcherie ; il crut au pressentiment et craignit tout pour la malade ; il réussit pourtant à lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses espérances. Le médecin interrogé par Saint-Aubert, répondit qu’il attendoit pour prononcer une certitude qu’il n’avoit point encore acquise. Madame Saint-Aubert sembloit en avoir une moins douteuse, mais ses yeux seulement pouvoient l’indiquer ; elle les fixoit souvent sur ses pauvres amis avec une expression de pitié et de tendresse, comme si elle eût anticipé leurs chagrins, et paroissoit ne regretter la vie qu’à cause d’eux et de leur douleur. Le septième jour fut celui de la crise : le médecin prit un ton plus grave ; elle l’observa, et profitant d’un moment où elle étoit seule, elle l’assura qu’elle croyoit sa mort prochaine. N’essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je n’ai plus long-temps à vivre, je suis préparée à mourir, et ce n’est pas d’aujourd’hui ; mais puisqu’il est ainsi, qu’une fausse compassion ne vous conduise pas à flatter ma famille ; si vous le faisiez, leur affliction en seroit plus accablante lors de l’événement ; je m’efforcerai de leur enseigner la résignation par mon exemple.

Le médecin fut attendri, il promit d’obéir, et dit un peu brusquement à Saint-Aubert qu’il ne falloit plus espérer. La philosophie de cet infortuné n’étoit pas à l’épreuve d’un pareil coup, mais le surcroît d’affliction, dont l’excès de sa douleur auroit pu accabler sa femme, le rendit capable de la modérer en sa présence. Emilie fut d’abord renversée ; mais abusée par la vivacité de ses désirs, elle conserva l’espoir de la guérison de sa mère, et ne le perdit qu’au dernier moment.

La maladie faisoit des progrès ; la résignation et le calme de madame Saint-Aubert sembloient augmenter avec elle ; la tranquillité avec laquelle elle attendoit la mort, ne pouvoit venir que d’un retour sur elle-même, sur une vie sans reproche, et autant que l’humaine fragilité le comportoit, constamment passée en la présence de Dieu et dans l’espoir d’un meilleur monde ; mais la piété ne pouvoit subjuguer la douleur qu’elle éprouvoit en quittant des amis si chers. Durant ses derniers momens, elle entretint long-temps Saint-Aubert et Emilie, sur la vie à venir et sur d’autres sujets religieux ; la résignation qu’elle exprima, la ferme espérance de retrouver dans l’éternité ceux qu’elle abandonnoit en ce monde, l’effort qu’elle faisoit pour cacher la douleur que lui causoit cette séparation momentanée, tout affecta tellement Saint-Aubert, qu’il fut obligé de quitter la chambre. Il pleura amèrement, mais enfin il sécha ses larmes, et rentra avec une contrainte qui ne pouvoit qu’augmenter son supplice.

Jamais Emilie n’avoit mieux conçu combien il étoit sage de modérer sa sensibilité ; jamais non plus elle n’y avoit travaillé avec tant de courage ; mais après l’événement elle fut anéantie sous le poids de la douleur, et comprit que l’espérance autant que la force avoit concouru à la soutenir. Saint-Aubert étoit trop affligé lui-même, pour pouvoir consoler sa fille.