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Ann Radcliffe › Udolfe - deuxième partie

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samedi 28 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre VII

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Un coup frappé à la porte d’Emilie vint la tirer de l’espèce de sommeil auquel elle avoit enfin succombé. Elle tressaillit ; Montoni et le comte Morano lui vinrent promptement à l’esprit. Elle écouta quelque temps, et reconnoissant la voix d’Annette, elle risqua d’ouvrir la porte. — Qui vous amène de si bonne heure, dit Emilie toute tremblante ?

— Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle ; je suis effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des escaliers ; tous les domestiques vont et viennent ; aucun ne se hâte assez ; c’est un train ! un train, dont personne ne peut deviner la cause.

— Qui est-ce qui est en bas avec eux, dit Emilie ? Annette, ne m’abusez point.

— Non, pour le monde entier, mademoiselle ; pour le monde entier je ne voudrois point vous tromper. On ne peut s’empêcher de voir que monsieur est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de semblable. Il m’a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever sur-le-champ.

— Grand Dieu ! soutenez-moi, s’écria Emilie éperdue. Le comte Morano est donc en bas ?

— Non, mademoiselle, il n’est pas en bas, du moins à ma connoissance, dit Annette. Son Excellence m’envoyoit vous dire de vous hâter, parce qu’on alloit quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles se trouveroient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour retourner auprès de ma maîtresse ; elle ne sait plus auquel entendre, et ne sait comment faire pour se dépêcher assez.

— Expliquez-vous, Annette ; expliquez-moi, avant de me quitter, ce que tout cela veut dire. Emilie étoit tellement troublée de surprise et, même d’espérance, qu’elle pouvoit à peine proférer un seul mot.

— Oh ! mademoiselle, c’est plus que je ne puis faire. Tout ce que je sais, c’est que monsieur lui-même est venu avec beaucoup d’humeur ; il nous a tous fait lever, et nous a déclaré qu’il falloit quitter Venise à l’instant.

— Le comte Morano vient-il avec lui, dit Emilie ? Où devons-nous aller ?

— Je ne le sais pas bien, mademoiselle. J’ai entendu, tout en allant, Ludovico parler de la Terre-Ferme, et parler du château qu’a le signor dans les montagnes.

— Les Apennins, dit vivement Emilie ? J’ai donc bien peu à espérer !

— C’est cela même, mademoiselle. Mais ne vous tourmentez pas tant ; ne prenez pas la chose si fort à cœur : pensez au peu de temps que vous avez, et à l’impatience de M. Montoni. Bon Dieu ! j’entends les rames sur le canal ; ils approchent, ils frappent sur les degrés. C’est la gondole, cela est sûr.

Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et n’imagina pas qu’aucun changement dans sa situation pût l’aggraver. Elle eut à peine jeté ses livres et ses vêtemens dans son porte-manteau, qu’elle reçut un second avertissement : elle descendit au cabinet de toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d’un si brusque départ. Sa tante parut l’ignorer aussi bien qu’elle, et n’entreprendre ce voyage qu’avec une répugnance extrême.

La famille s’embarqua enfin ; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme un criminel à qui l’on accorde un court répit. Son cœur s’allégea encore, lorsqu’elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut sur-tout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans arrêter pour prendre le comte.

L’aube commençoit à peine à éclairer l’horizon et à blanchir les rivages de la mer Adriatique. Emilie n’osoit faire aucune question à Montoni, qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s’enveloppa ensuite de son manteau, comme s’il avoit voulu dormir. Madame Montoni en fit autant. Emilie, qui ne pouvoit dormir, leva un des rideaux de la gondole, et se mit à considérer la mer. L’aurore éclairoit par degrés les sommets des montagnes du Frioul ; mais leurs côtes et les vagues qui rouloient à leurs pieds étoient encore ensevelies dans l’ombre. Emilie, enfoncée dans une mélancolie tranquille, observent les progrès du jour, qui s’étendoit sur la mer, développoit Venise et ses islots, enfin les rivages d’Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères commençoient à s’agiter.

Les gondoliers étoient souvent appelés à cette heure matinale par tous ceux qui portoient des provisions au marché de Venise. Une foule innombrable de petites barques bien chargées, et venant de Terre-Ferme, couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette magnifique cité ; mais son esprit n’étoit alors rempli que de ses conjectures sur les événemens qui l’attendoient, le pays où on l’entraînoit, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après de mûres réflexions, que Montoni la menoit à son château isolé, pour la contraindre plus sûrement à l’obéissance par tous les moyens de terreur. Si les scènes ténébreuses et solitaires qu’on y disposoit n’avoient pas l’effet attendu, son mariage y seroit célébré de force, avec encore plus de mystère, et l’honneur de Montoni en seroit toujours moins blessé. Le peu de courage que le délai lui avoit rendu expira à cette idée terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie étoit retombée dans le plus pénible abattement.

Montoni ne remonta pas la Brenta ; il continua la route en voiture, pour gagner l’Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières conjectures ; mais elles n’avoient pas besoin de confirmation : elle voyoit sans plaisir la belle contrée qu’elle traversoit. Elle ne pouvoit pourtant s’empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques d’Annette ; parfois aussi elle soupiroit, quand un site d’une rare beauté rappeloit Valancourt à sa pensée. Il s’en éloignoit peu ; mais la solitude où l’on couroit la séquestrer ne lui laissoit aucun espoir d’avoir encore de ses nouvelles.

À la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins. D’immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageoient ces montagnes. La route se dirigeoit au milieu de ces bois, et ne laissoit voir que des roches suspendues encore plus haut, à moins qu’un intervalle entre les arbres ne laissât distinguer un moment la plaine qui s’étendoit à leurs pieds. L’obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent léger n’ébranloit pas la cime des arbres, l’horreur des précipices qui se découvroient l’un après l’autre, chaque objet, en un mot, rendoit plus imposantes les impressions de la triste Emilie ; elle ne voyoit autour d’elle que des images d’une effrayante grandeur et d’une sombre sublimité. D’autres images également sombres, également terribles, accabloient en même temps son imagination. Sachant à peine où elle alloit, sous la domination d’un homme dont le despotisme absolu avoit déjà si cruellement pesé sur elle, au moment d’épouser peut-être un homme qui n’avoit mérité ni son affection, ni son estime, ou d’éprouver, loin de tout secours, tout ce que le courroux, la vengeance, et une vengeance italienne, peuvent dicter ; plus elle considéroit les motifs d’un pareil voyage, plus elle en étoit épouvantée. On vouloit conclure son mariage avec assez de secret pour que sa résistance déterminée ne compromît pas l’honneur de Montoni, ou peut-être même son repos. Ces profondes solitudes, où l’on devoit la plonger ; ce château mystérieux, sur lequel elle avoit reçu de sinistres ouvertures, faisoient frémir son cœur, et la mettoient au désespoir. Elle éprouvoit que, déjà rempli par la douleur, son esprit étoit encore susceptible d’en recevoir l’accroissement, que des circonstances locales pouvoient faire naître.

À mesure que les voyageurs montoient au travers des forêts de sapins, les roches s’élevoient au-dessus des roches, les montagnes sembloient se multiplier, et le sommet d’une éminence ne sembloit être que la base d’une autre. À la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui s’ouvroit dans le vallon, excita l’admiration générale, et madame Montoni elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans l’immensité de la nature. Au-delà d’un amphi-théâtre de montagnes, dont les masses paroissoient aussi nombreuses que le sont les vagues de la mer, et dont les bases étoient chargées d’épaisses forêts, on découvroit la campagne d’Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la prospérité de la culture s’entremêloient dans une riche confusion. L’Adriatique bornoit l’horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé toute l’étendue du paysage, y venoient décharger leurs fertiles eaux. Emilie contempla long-temps la splendeur du monde qu’elle quittoit, et dont la magnificence sembloit ne s’étaler devant elle que pour lui causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenoit que Valancourt ; son cœur se tournoit vers lui seul, et pour lui seul couloient ses pleurs.

De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui bornoit de tous côtés les regards, et montroit seulement d’effroyables rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de végétation ne paroissoit dans ce séjour. Ce passage conduisoit au cœur des Apennins. Il s’élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes d’une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher pendant plusieurs heures.

Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde qu’enfermoient, presque de tout côté, des montagnes qui paroissoient inaccessibles. À l’orient, une échappée de vue montroit les Apennins dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins présentoient une image de grandeur plus forte que tout ce qu’Emilie avoit déjà vu. Le soleil se couchoit alors derrière la montagne même qu’Emilie descendoit, et projettoit vers le vallon son ombre alongée ; mais ses rayons horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doroient les sommités de la forêt opposée, et brilloient sur les hautes tours et les combles d’un château dont les vastes remparts s’étendoient le long d’un affreux précipice. La splendeur de tant d’objets bien éclairés s’augmentoit encore du contraste formé par les ombres qui déjà enveloppoient le vallon.

Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parloit pour la première fois depuis plusieurs heures.

Emilie regarda le château avec une sorte d’effroi, quand elle sut que c’étoit celui de Montoni. Quoiqu’éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisoient un objet imposant et sinistre. La lumière s’affoiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu’une teinte de pourpre qui, s’effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnans dans la plus profonde obscurité.

Isolé, vaste et massif, il sembloit dominer la contrée. Plus la nuit devenoit obscure, plus ses tours élevées paroissoient imposantes. Emilie ne cessa de le regarder que, lorsque l’épaisseur du bois, sous lequel les voitures commençoient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. L’étendue et l’obscurité de ces énormes forêts présentèrent d’épouvantables images à l’esprit d’Emilie, qui ne les trouvoit propres qu’à servir de retraite à quelques bandits. À la fin, les voitures se trouvèrent au-dessus d’une plate-forme, et atteignirent les portes du château. Le long résonnement de la cloche qu’on fit sonner à la porte d’entrée, augmenta l’effroi d’Emilie. Pendant qu’on attendoit l’arrivée d’un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considéroit l’édifice. Les ténèbres qui l’enveloppoient, ne lui permirent guère que d’en discerner l’enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et de s’appercevoir qu’il étoit vaste, antique et effrayant. Elle jugeoit sur ce qu’elle voyoit, de la pesanteur et de l’étendue du reste. La porte par où elle entra conduisoit dans les cours ; elle étoit d’une proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles et bien fortifiées, en défendoient le passage. Au lieu de bannières, on voyoit flotter sur ses pierres désunies, de longues herbes et des plantes sauvages, qui prenoient racine dans les ruines, et qui sembloient croître à regret au milieu de la désolation qui les environnoit. Les tours, étoient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du haut de la voûte tomboit une pesante herse. De cette porte, les murs des remparts communiquoient à d’autres tours, et bordoient le précipice ; mais ces murailles presqu’en ruine, apperçues à la dernière clarté du couchant montroient les ravages de la guerre. L’obscurité enveloppoit tout le reste.

Tandis qu’Emilie observoit avec tant d’attention, on entendit des pas derrière les portes, et bientôt on tira les verroux. Un ancien serviteur du château parut ensuite, et poussa les lourds battans pour laisser entrer son seigneur. Pendant que les roues tournoient avec fracas sous ces herses impénétrables, le cœur d’Emilie fut prêt à défaillir : elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu’elle traversa confirmoit cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra même plus de terreur que n’en pouvoit justifier sa raison.

Une autre porte ouvrit la seconde cour ; de hautes herbes la couvroient de toute part. Elle étoit plus triste encore que la première. Emilie en jugeoit à l’aide d’un, foible crépuscule : elle voyoit ses hautes murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours crénelées qui s’élevoient encore au-dessus. L’idée d’une longue souffrance et d’un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s’emparent quelquefois même des plus fortes âmes, frappa la sienne d’une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brilloit au loin à travers une longue suite d’arcades, servoit seulement à rendre l’obscurité plus sensible. Un domestique apporta une seconde lampe ; et ses foibles lueurs tombant tour-à-tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinoient fortement leurs ombres alongées sur le pavé et sur les murs.

L’arrivée inattendue de Montoni n’avoit permis aucun préparatif pour le recevoir. Le serviteur qu’il avoit dépêché en partant lui-même de Venise, l’avoit devancé de peu de momens. Cette circonstance excusoit en quelque sorte le dénument et le désordre où paroissoit être ce grand château.

Le domestique, qui vint éclairer Montoni, le salua en silence, et sa physionomie ne s’anima d’aucune apparence de plaisir. Montoni répondit au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivoit, et jetoit autour d’elle un regard de surprise et de mécontentement, qu’elle paroissoit craindre d’exprimer. Emilie, voyant l’étendue, l’immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s’approcha d’un escalier de marbre. Ici les arcades formoient une voûte élevée, du centre de laquelle pendoit une lampe à trois branches, qu’un domestique se hâtoit d’allumer. La richesse des corniches, la grandeur d’une galerie qui conduisoit à plusieurs appartemens, les verres coloriés d’une fenêtre qui s’ouvroit du haut jusqu’en bas, furent les objets que successivement on découvrit.

Après avoir tourné au pied de l’escalier et traversé une anti-chambre, on entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutoit une nuance à l’obscurité même. Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le serviteur posa sa lampe et se retira pour obéir. Madame Montoni observa que l’air du soir étoit humide dans ces régions, et qu’elle seroit bien aise d’avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu’on apportât du bois.

Tandis qu’avec un air pensif il se promenoit à grands pas dans la chambre, madame Montoni se reposoit en silence sur un sofa, et attendoit le retour du domestique. Emilie observoit la singularité imposante et l’abandon de cet appartement. Une seule lampe l’éclairoit, et se trouvoit placée près d’un grand miroir de Venise, qui réfléchissoit obscurément la scène, et entre autres la grande figure de Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage ombragé du panache qui flottoit sur son grand chapeau.

De l’examen de ce spectacle, l’esprit d’Emilie se porta aux appréhensions de ce qu’elle auroit à souffrir : le souvenir de Valancourt, si éloigné d’elle, vint ensuite peser sur son ame, et changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa ; elle essaya de retenir ses pleurs, et s’approcha d’une haute fenêtre. Elle ouvroit sur les remparts, au-dessous desquels se trouvoient les bois qu’on traversoit pour venir au château. Mais l’ombre de la nuit enveloppoit les montagnes ; à peine leurs contours pouvoient-ils même se distinguer sur l’horizon, dont une bande rougeâtre indiquoit seule l’occident. La vallée tout entière étoit ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui frappèrent les regards d’Emilie lorsqu’on ouvrit la porte, n’étoient guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d’abord les avoit reçus, entroit alors courbé sous un fagot d’épines, et deux des valets de Montoni le suivoient avec des lumières.

Votre Excellence soit la bien venue, dit le vieillard en se levant de terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien long-temps désert. Vous excuserez, signor ; vous savez que nous avons eu bien peu de temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que votre Excellence n’est venue ici.

— Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni ; c’est cela même. Comment as-tu donc fait pour vivre si long-temps ?

— Ah ! signor, ce n’est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à travers le château, dans l’hiver, ne valent rien pour moi. J’ai pensé plus d’une fois à demander à votre Excellence de me laisser quitter les montagnes pour me retirer dans la vallée ; mais je ne sais pas comment cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j’ai vécu depuis tant d’années.

— Bon ! dit Montoni ; et qu’avez-vous fait dans ce château depuis mon départ ?

— À-peu-près comme à l’ordinaire, signor. Il a grand besoin de réparations. Il y a la tour du nord, plusieurs de ses fortifications ont croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme (Dieu veuille avoir son ame). Votre Excellence doit la voir.

Cela suffit. Les réparations ? interrompit Montoni.

Les réparations, dit Carlo ? Une partie du toit de la grande salle a effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s’y engouffroient l’hiver dernier, et siffloient dans tout le château de telle sorte, qu’on ne pouvoit s’y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en grelotant auprès d’un feu énorme, dans le coin d’une petite salle, et encore nous mourions de froid.

N’y a-t-il pas d’autres réparations à faire ? dit Montoni impatiemment.

— Ô seigneur ! votre Excellence, oui : le mur du rempart s’est éboulé en trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant, ont été depuis long-temps en si mauvais état, qu’il est fort dangereux d’y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l’hiver dernier, je m’y hasardai, et votre Excellence…

Allez, allez, dit Montoni vivement ; nous causerons plus au long demain matin.

Le feu étoit allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya la poussière d’une table de marbre voisine, et sortit enfin de l’appartement.

Montoni et sa famille s’approchèrent du feu. Madame Montoni fit plusieurs tentatives pour nouer l’entretien ; mais ses réponses brusques la repoussèrent. Emilie s’efforça de réunir ses forces, et s’énonçant d’une voix tremblante : Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le motif d’un si prompt départ ? Après une longue pause, elle eut assez de courage pour réitérer la question.

Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni ; il ne vous convient pas de m’en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à présent n’être pas importuné plus long-temps. Je vous engage à vous retirer dans votre chambre, et à prendre une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue, à les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la foiblesse.

Emilie se leva pour se retirer. Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante avec un maintien composé, qui déguisoit mal son émotion.

Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que sa nièce n’avoit jamais éprouvé d’elle. Cette tendresse inattendue fit couler les larmes d’Emilie. Elle salua Montoni, et elle se retiroit. Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa tante. Montoni appela le domestique, qui attendoit dans l’anti-chambre, et lui ordonna d’envoyer la femme-de-chambre de madame Montoni. Elle vint en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.

— Savez-vous où est ma chambre, dit-elle à Annette en traversant la salle.

— Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c’est une étrange pièce ; il y a de quoi s’y promener ; je m’y suis perdue. On l’appelle la double chambre ; elle est sur le rempart du midi ; on y va par le grand escalier. La chambre de madame est à l’autre extrémité du château.

Emilie monta l’escalier et vint au corridor. En le traversant, Annette reprit son caquet. — C’est un lieu bien sauvage et bien triste que celui-ci, mademoiselle ; je me sens tout effrayée d’y vivre. Ô combien souvent et souvent j’aurois déjà voulu me revoir en France ! Je ne pensois guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je serois claquemurée dans un endroit comme celui-ci ; je n’aurois pas quitté mon pays. C’est par-là, mademoiselle ; il faut tourner. En vérité, je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux. Une nuit ou l’autre nous verrons quelques farfadets ; il en viendra dans cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus à une église qu’à autre chose.

— Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d’échapper à de plus sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseroient en rond au son d’une délicieuse musique ; c’est en des lieux comme celui-là qu’ils s’assemblent toujours pour tenir leurs sabats. Je crains, Annette, que vous n’ayez pas assez de courage pour mériter de voir un si joli spectacle. Si vous parlez, tout s’évanouira à l’instant.

— Oh ! si vous voulez m’accompagner, mademoiselle, je viendrai cette nuit même au corridor ; je vous promets que je tiendrai ma langue, et ce ne sera pas ma faute si tout s’enfuit. Mais croyez-vous qu’ils viennent ?

— Je ne puis pas l’assurer ; mais j’ose dire que ce ne seroit pas votre faute si l’enchantement ne paroissoit pas.

— C’est bien, mademoiselle, en voilà plus que je n’attendois de vous. Je ne suis pas, je l’avoue, si effrayée des lutins que des revenans, et on assure qu’il y en a grand nombre autour de ce malheureux château ; j’aurois une peur mortelle, s’il m’arrivoit d’en rencontrer quelqu’un. Mais, mademoiselle, allez doucement, j’ai déjà cru qu’il passoit quelque chose près de moi.

— Quelle folie, dit Emilie ! Ne vous livrez pas à de pareilles idées.

— Oh ! mademoiselle, ce ne sont pas des idées, je sais quelque chose. Benedotto assure que ces vilaines galeries et ces grandes salles ne sont faites que pour les revenans qui y vivent. Je crois bien que, si j’y vis long-temps, je deviendrai un revenant moi-même.

— J’espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes à M. Montoni ; elles lui déplairoient extrêmement.

— Quoi ! vous savez donc tout, mademoiselle, dit Annette ? Oh ! non, non, je sais mieux ce que j’ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix, tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas remarquer cette observation.

Par ce passage, mademoiselle ; il conduit à un petit escalier. Oh ! si je vois quelque chose, je perdrai connoissance, cela est certain.

— Cela n’est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le tournant du passage qui donnoit dans une autre galerie. Annette s’apperçut alors qu’elle avoit perdu son chemin, tandis qu’elle dissertoit avec tant d’éloquence sur les revenans et les lutins ; elle s’égara de plus en plus à travers d’autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours ; les domestiques étoient à l’autre bout du château, et ne pouvoient entendre sa voix. Emilie ouvrit la porte d’une chambre à gauche.

— N’allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore bien plus.

— Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers toutes ces pièces.

Annette restoit à la porte avec l’air d’hésiter ; elle tendoit la lumière pour laisser voir la chambre, mais ses foibles rayons ne pénétroient pas jusqu’au milieu. — Pourquoi hésitez-vous ? dit Emilie, laissez-moi voir où cette chambre conduit.

Annette avança avec répugnance. La chambre ouvroit sur une enfilade d’appartemens anciens et très spacieux. Les uns étoient tendus en tapisseries, d’autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles qu’on y voyoit sembloient aussi antiques que les murailles, et conservoient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et tombant de vétusté.

Comme il fait froid ici, mademoiselle, dit Annete ! personne n’y a habité depuis des siècles, à ce qu’on dit. Allons-nous-en.

Peut-être arriverons-nous jusqu’au grand escalier, dit Emilie en marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et prit la lumière pour examiner celui d’un soldat à cheval sur un champ de bataille. Il appuyoit son épée sur un homme que son cheval fouloit aux pieds, et qui sembloit lui demander grâce. Le soldat, la visière levée, le regardoit avec l’air de la vengeance.

Cette expression et tout l’ensemble frappèrent Emilie par la ressemblance de Montoni ; elle frissonna et détourna les yeux. En passant légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que couvroit un voile de soie noire. Cette singularité la frappa ; elle s’arrêta dans l’intention d’écarter le voile et de considérer ce qu’on cachoit avec tant de soin ; cependant, un peu interdite, son courage balançoit. Vierge Marie ! s’écria Annette, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est sûrement la peinture, le tableau dont on parloit à Venise.

— Quelle peinture, dit Emilie ! quel tableau ! — Un tableau ! dit Annette en se troublant. Je n’ai jamais bien su ce que c’étoit.

— Levez le voile, Annette.

— Qui ? moi, mademoiselle, moi ? Non, pour le monde entier. Emilie, se retournant vers Annette, qui pâlissoit : — Eh ! je vous prie, qu’avez-vous su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi ? — Rien, mademoiselle ; on ne m’a rien dit. Trouvons notre chemin.

— Sans doute, dit Emilie, mais je veux d’abord voir, ce tableau. Prenez la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et s’enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie ; et ne voulant pas rester au fond d’une chambre obscure, il fallut bien qu’Emilie la suivît elle-même.

— Mais, Annette, qu’avez-vous donc, dit Emilie en la rejoignant ; que vous a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en prie ?

— Je n’en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette ; on ne m’a rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a eu quelque chose de très-effrayant à ce sujet ; et que depuis, il a toujours été couvert d’un voile noir, et que personne ne l’a regardé depuis bien long-temps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui possédoit le château avant qu’il appartînt à monsieur ; et…

— Fort bien ! Annette, dit Emilie ; je m’apperçois qu’effectivement vous ne savez rien sur ce tableau.

— Non, rien, en vérité, mademoiselle ; car ils m’ont bien fait promettre de n’en jamais parler. Mais…

— En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l’envie de révéler un secret, et par la crainte des conséquences ; en ce cas, je n’en demande pas davantage.

— Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.

— Vous diriez tout, répondit Emilie.

Annette rougit, Emilie sourit ; elles achevèrent de parcourir cette suite de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d’embarras, sur le haut du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du château, et se faire conduire à la chambre qu’elles avoient en vain cherchée.

Pendant son absence, Emilie s’occupoit du tableau. La crainte de séduire la probité d’une femme-de-chambre avoit arrêté ses questions sur ce sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu’elle avoit jetées relativement à Montoni. Sa curiosité étoit pourtant extrême, et elle ne croyoit pas qu’il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle étoit tentée de retourner à l’appartement pour examiner ce tableau ; mais l’heure, le lieu, le silence morne qui y régnoit, le mystère qui accompagnoit ce tableau, tout conspiroit à augmenter sa circonspection et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le jour auroit ranimé son courage, de retourner à cette chambre et d’écarter le voile. Pendant qu’elle attendoit, appuyée sur la balustrade, et que ses yeux erroient autour d’elle, elle vit avec surprise l’énorme épaisseur des murailles, en quelques parties dégradées, et la solidité des piliers de marbre qui s’élevoient de la salle et soutenoient le cintre.

Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle étoit au bout du château, et à l’extrémité du corridor sur lequel s’ouvroit l’enfilade même d’appartemens qu’elles avoient d’abord parcourus. L’aspect désert de cette chambre, fit désirer à Emilie, qu’Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s’y faisoit sentir la glaçoit autant que sa crainte ; elle pria Catherine, la servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du feu.

— Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu’on n’a fait du feu dans cette chambre.

— Vous n’aviez pas besoin de nous dire cela, bonne femme, reprit Annette ; toutes les chambres de ce château sont fraîches comme des puits. Je m’étonne que vous y puissiez vivre. Pour ma part, il est sûr que je voudrois être à Venise. Emilie fit signe à Catherine d’aller lui chercher du bois.

— Je m’étonne, mademoiselle, dit Annette, qu’on nomme ceci la double chambre. Emilie, pendant ce temps, regardoit en silence, et la trouvoit haute et spacieuse comme toutes celles qu’elle avoit déjà vues. Ses murs étoient boisés en mélèse ; le lit, les autres meubles en étoient fort antiques, et avoient cet air de sombre grandeur qu’on remarquoit dans tout le château. Une des hautes fenêtres, qu’elle ouvrit donnoit sur un rempart élevé ; mais l’obscurité, d’ailleurs, ne permettoit pas de rien voir.

En présence d’Annette, Emilie essayoit de se contenir et de renfermer les larmes qu’à tout moment elle se croyoit prête à répandre. Elle desiroit beaucoup de savoir quand le comte Morano étoit attendu dans le château ; mais elle craignoit de faire une question inutile, et de divulguer des intérêts de famille en présence d’un simple domestique. Pendant ce temps, les pensées d’Annette étaient préoccupées d’un tout autre sujet ; elle aimoit beaucoup le merveilleux ; elle avoit entendu parler d’une circonstance relative à ce château, qui rentroit singulièrement dans ses goûts. On lui avoit recommandé le secret, et son envie de parler étoit si violente, qu’à tout instant elle étoit prête à s’expliquer. C’étoit une si étrange circonstance ! N’en point parler, étoit une extrême punition ; mais Montoni pouvoit lui en imposer de plus sévères, et elle redoutoit de l’offenser.

Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa maîtresse l’avoit demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses tristes réflexions. Son cœur n’avoit pu se fortifier contre la sévérité de Montoni ; elle en étoit presque autant affectée qu’à la première épreuve. La tendresse, la douceur dont elle avoit eu l’habitude jusqu’à ce qu’elle perdît ses parens, l’avoient rendue vivement sensible à toute espèce d’expression rude, et aucune prévoyance ne l’avoit mise dans le cas de supporter un tel changement.

Pour s’arracher à des objets si pénibles à son cœur, elle se leva, et considéra l’appartement avec ses meubles. En le parcourant elle remarqua une porte qui n’étoit pas exactement fermée : ce n’étoit pas celle par laquelle elle étoit entrée ; elle prit la lumière, pour savoir où elle condusoit. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle apperçut les marches d’un escalier dérobé resserré entre deux murailles, et qui aboutissoit précisément devant cette porte. Elle voulut savoir d’où il partoit, et le désira d’autant plus, qu’il communiquoit à sa chambre ; mais dans l’état actuel de ses esprits, elle manquoit de courage pour tenter l’aventure. Elle ferma la porte, et s’efforça de l’assujettir ; et l’examinant davantage, elle s’apperçut que du côté de la chambre elle étoit sans verroux, et que de l’autre, il s’en trouvoit jusqu’à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie du danger ; mais elle s’alarmoit toujours de dormir dans cette pièce écartée, seule, et avec une porte dont elle ignoroit l’issue, et qu’elle ne pouvoit condamner. Quelquefois elle vouloit prier madame Montoni de lui laisser Annette pour passer la nuit dans sa chambre, mais elle s’en éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu’on nommerait puérile, et par celle aussi d’ébranler tout-à-fait l’imagination frappée d’Annette.

Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le bruit de quelqu’un qui marchoit dans le corridor : c’étoit Annette et un domestique qui lui apportoient à souper de la part de madame Montoni. Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance, et par l’éclat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d’Emilie, et lui dit : Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l’étrange événement qui a donné ce château à monsieur ?

— Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire ? reprit Emilie, en cachant la curiosité que lui inspiroient d’anciennes et mystérieuses ouvertures à ce sujet.

— Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d’elle, et s’approchant plus près d’Emilie : Benedetto m’a tout conté pendant que nous voyagions ensemble ; il me dit : Annette ; vous ne savez rien sur ce château où nous allons ? — Non, lui dis-je, monsieur Benedetto : que savez-vous donc, je vous prie ? — Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirois rien. — J’ai promis de n’en pas parler, et on assure que monsieur trouveroit mauvais qu’on en jasât.

— Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de le révéler.

— Annette fit une pause, puis elle reprit : Oh mais, pour vous, mademoiselle ! à vous je puis tout dire, je le sais bien.

— Emilie se mit à rire. Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que vous.

— Annette répliqua fort gravement qu’il le falloit, et continua : Ce château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et très-fortifié ; il a soutenu plusieurs sièges, à ce qu’on dit ; il ne fut pas toujours au signor Montoni, ni à son père ; mais par une disposition quelconque, il devoit revenir à monsieur, si la dame mouroit sans se marier.

— Quelle dame, dit Emilie ?

— Je n’en suis pas encore là, reprit Annette : c’est la dame dont je vais vous parler, mademoiselle, comme je vous le disois. Cette dame habitoit le château, et avoit, comme vous le supposez, un train considérable autour d’elle. Monsieur venoit souvent la voir, il en étoit amoureux, et lui offroit de l’épouser ; ils étoient un peu parens, mais cela n’empêchoit pas. Quant à elle, elle en aimoit un autre ; elle ne voulut pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère ; et vous savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en colère ; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c’est à cause de cela qu’elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disois, elle étoit fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant long-temps. Eh ! vierge Marie, quel bruit est-ce-là ? N’entendez-vous pas un son, mademoiselle ?

— C’est le vent, dit Emilie ; poursuivez votre histoire.

— Comme je vous disois : où en étois-je ? comme je vous disois, elle étoit bien triste et bien malheureuse, elle se promenoit sur la terrasse, sous les fenêtres, toute seule, et là elle pleuroit, cela vous auroit fendu le cœur. C’étoit… Mais je ne dis pas bien : cela vous auroit fait pleurer aussi, à ce qu’on m’assure !

— Bien : mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.

— Tout en son temps, mademoiselle, j’ai su tout cela à Venise même ; mais ce qui suit, je ne le sais que d’aujourd’hui : cela arriva il y a bien des années, M. Montoni n’étoit encore qu’un jeune homme ; la dame, on l’appeloit la signora Laurentini, elle étoit très-belle, mais elle se mettoit souvent en grande colère aussi bien que monsieur. S’appercevant qu’elle ne vouloit pas l’écouter, que fait-il ? il laisse le château et n’y revient plus ; mais cela étoit indifférent pour elle, elle étoit tout juste aussi malheureuse, quand il y étoit que quand il n’y étoit pas. Un soir enfin… Grand Saint-Pierre, mademoiselle, s’écria Annette, regardez cette lampe ! voyez donc comme la flamme est bleue : elle parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés. — Que vous êtes folle, dit Emilie ! comment se livre-t-on à ces ridicules idées ? De grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée.

— Annette fixa encore la lampe, et continua d’une voix plus basse. Ce fut un soir, à ce qu’on dit, vers la fin de l’année ; ce pouvoit être vers le milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d’octobre, peut-être même dans le mois de novembre ; c’est égal, c’est toujours vers la fin de l’année ; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce qu’ils ne me l’ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, ce fut a la fin de l’année que cette dame fut se promener hors du château dans ces bois là-bas, comme elle faisoit ordinairement. Elle étoit toute seule, et n’avoit que sa femme-de-chambre avec elle ; le vent souffloit bien froid, il faisoit tomber les feuilles autour d’elle, et siffloit tristement à travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en venant au château : Benedetto me montroit les arbres tout en me parlant. Le vent étoit donc bien froid, et la femme-de-chambre vouloit l’engager à revenir ; elle ne le voulut pas ; elle aimoit à se promener dans les bois en tous les temps, et sur-tout le soir, et si les feuilles tomboient autour d’elle, cela lui faisoit toujours plus de plaisir.

Eh bien ! on l’a vue descendre vers le bois ; la nuit vint, elle ne parut pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame : voilà qui est bien. Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui étoit arrivé un accident, et sortirent pour l’aller chercher : ils cherchèrent toute la nuit, mais ils ne la trouvèrent pas, et n’en trouvèrent aucune trace. Depuis ce jour-là, mademoiselle, on n’en a jamais entendu parler.

— Est-ce bien vrai, Annette ? dit Emilie fort surprise.

— Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d’horreur ; oui, cela est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois et autour du château pendant la nuit ; plusieurs des vieux serviteurs, qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu’ils l’ont vue. Elle a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château pendant la nuit. Le vieux régisseur pourroit dire de singulières choses, à ce qu’on dit, s’il le vouloit.

— Quelle contradiction là-dedans, Annette, dit Emilie ! Vous disiez qu’on n’avoit pas entendu parler d’elle, et vous dites qu’on l’a vue.

— Tout cela m’a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans faire attention à la remarque ; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette histoire. Emilie ne répondit pas, et Annette répéta.

— Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie ; mais souffrez que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le signor Montoni, comme vous dites, pourroit fort bien se mettre en colère, s’il en entendoit parler. Mais quelles recherches fit-on au sujet de cette malheureuse dame ?

— Oh ! une grande quantité, mademoiselle ; car monsieur avoit des droits directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit que les juges, les sénateurs ou d’autres, déclarèrent qu’il ne pourroit prendre possession du château, que lorsque bien des années seroient écoulées ; et que, si après tout cela, la dame ne se retrouvoit pas, cela seroit aussi bon que si elle étoit morte, et que le château seroit à lui : ainsi il est à lui. Mais l’histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais si étranges, mademoiselle, que je n’ose pas vous les dire.

— Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de sa rêverie ; mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce château, personne ne lui a-t-il parlé ?

Parlé ! lui parler ! s’écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en sûre.

Et pourquoi pas, dit Emilie, qui desiroit en savoir davantage.

— Sainte mère de Dieu ! parler à un esprit !

— Mais quelle raison a-t-on de croire que c’étoit un esprit, si on ne s’en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé ?

— Oh ! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous faire de si singulières questions ? Mais personne ne l’a vue aller et venir dans le château. On la voyoit dans une place, et le moment d’après, elle étoit dans l’autre. Elle ne parloit pas. Si elle eût vécu, qu’auroit-elle fait dans ce château sans y parler ? Il y a même, dans le château, plusieurs endroits où l’on n’a pas été depuis, et toujours par cette raison.

Parce qu’elle ne parloit pas, dit Emilie, en s’efforçant de rire, malgré la peur qui commençoit à s’emparer d’elle ? Non, mademoiselle, non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu’on y voyoit quelque chose. On dit aussi qu’il y a une vieille chapelle qui tient à la partie occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des gémissemens. Cela fait frémir d’y penser ! On a vu là des choses bien extraordinaires.

Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules, dit Emilie.

Contes ridicules, mademoiselle ! Oh ! mais, je vous dirai là-dessus, si vous voulez, une histoire que Catherine m’a faite. C’étoit le soir d’un hiver froid ; Catherine (elle venoit souvent au château, à ce qu’elle dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme ; Monsieur l’avoit recommandé, et depuis ce temps-là elle étoit toujours ici) ; Catherine étoit assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit : Je voudrois bien que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l’office, mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous êtes jeune et ingambe, apportez-nous en quelques-unes ; le feu est bien disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l’office, au bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous l’éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe… Paix, mademoiselle J’entends du bruit, cela est sûr !

Emilie, à qui alors Annette avoit fait passer sa frayeur, écouta très-attentivement ; mais tout étoit fort calme, et Annette continua :

Catherine alla à la galerie du nord, c’est la grande galerie que nous avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle alloit, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout… Encore ! s’écria subitement Annette ; j’ai entendu encore ! ce n’est point une idée, mademoiselle.

Paix ! dit Emilie toute tremblante. Elles écoutèrent, et restèrent immobiles. Emilie entendit un coup frappé contre le mur ; il fut répété. Annette fit un grand cri. La porte s’ouvrit avec lenteur : c’étoit Catherine, qui venoit dire à Annette que sa maîtresse la demandoit. Emilie, quoiqu’elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement Catherine, de leur avoir fait une telle peur : elle frémissoit qu’on n’eût entendu ce qu’elle avoit dit. Emilie, dont l’esprit étoit profondément frappé par la circonstance principale du récit d’Annette, n’auroit pas voulu rester seule dans sa situation actuelle ; mais pour éviter d’offenser madame Montoni et de trahir sa propre foiblesse, elle lutta contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la nuit.

Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l’étrange histoire de, la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se trouvoit elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et des montagnes, en pays étranger, sous la domination d’un homme que, peu de mois auparavant, elle ne connoissoit pas, dont elle avoit déjà ressenti un cruel abus d’autorité, et dont elle considéroit le caractère avec un degré d’horreur que justifioit la crainte générale qu’il inspiroit. Elle savoit qu’il avoit un courage égal à son génie et à ses talens pour l’exécution de ses projets. Elle craignoit bien qu’il n’eût le cœur trop vide de sentimens pour qu’aucune considération dérangeât les calculs de son intérêt. Elle observoit depuis long-temps le malheur de madame Montoni ; elle avoit souvent été témoin de la conduite sèche et méprisante de son époux envers elle. À tant de circonstances, qui lui causoient de si justes alarmes, se joignoient maintenant mille terreurs sans nom, qu’une ardente imagination peut seule faire naître, et qui défient la raison et la réflexion.

Emilie se rappela tout ce que lui avoit dit Valancourt la veille de son départ du Languedoc, relativement à Montoni ; elle se rappela tous les efforts qu’il avoit faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes, depuis ce jour, avoient paru autant de prophéties, et se trouvoient alors confirmées. Son cœur, en se rappelant l’image de Valancourt, se livra à de vains regrets. Mais enfin, sa raison lui offrit une consolation qui, quoique foible d’abord, prit, par la réflexion, une véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses peines, elle avoit évité d’envelopper Valancourt dans ses malheurs, et que, de quelque nature que fussent ensuite ses chagrins, elle n’avoit du moins aucun reproche à se faire.

Le vent sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutoit à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer étoit éteinte depuis long-temps. Emilie restoit fixée devant ces cendres froides, quand un tourbillon bruyant, s’engouffrant dans le corridor, ébranla les portes, les fenêtres, et l’alarma d’autant plus par sa violence, qu’il déplaça, dans sa secousse, la chaise dont elle s’étoit servie pour s’enfermer, et entr’ouvrit la porte qui couduisoit au petit escalier. Sa curiosité et ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe, et vint au-dessus des marches. Elle hésitoit si elle iroit plus loin, mais le calme profond, l’obscurité de ce lieu, la saisirent de nouveau. Elle résolut de commencer ses recherches aussi-tôt qu’il feroit grand jour. Elle ferma la porte, et la barricada de son mieux.

Elle se mit alors dans son lit, et laissa la lampe sur la table ; mais cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de ses rayons incertains, elle croyoit presque voir des ombres glisser le long de ses rideaux, et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre. L’horloge du château sonna une heure avant qu’elle eût fermé les yeux.

mardi 24 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre VI

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Emilie saisit la première occasion de s’entretenir seule avec M. Quesnel, au sujet de la Vallée. Ses réponses furent brèves, et faites avec le ton d’un homme qui n’ignore pas son absolu pouvoir, et qui s’impatiente qu’on le mette en question. Il lui déclara que la disposition qu’il avoit faite, étoit une mesure nécessaire, et qu’elle devoit se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourroit lui rester ; mais au surplus, ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j’ai oublié le nom, vous aura épousée, les désagrémens de votre dépendance cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d’une circonstance aussi heureuse, et, j’ose dire, si peu attendue par vos amis.

Pendant quelques momens, Emilie se sentit muette et glacée ; mais avant, elle essaya de le détromper au sujet de la note qu’elle avoit renfermée dans la lettre de Montoni ; il parut que M. Quesnel avoit des raisons particulières de ne la pas croire, et pendant long-temps il persista à l’accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano, et du refus positif qu’elle avoit fait de lui, il se livra aux extravagances du ressentiment, et l’exprima avec autant d’aigreur que d’inhumanité. Flatté secrètement par l’alliance d’un noble, dont il avoit affecté d’oublier la famille, il étoit incapable de s’attendrir aux souffrances que pouvoit rencontrer sa nièce dans le sentier que lui traçoit sa propre ambition.

Emilie vit d’un coup-d’œil, dans sa manière, toutes les difficultés qui l’attendoient ; et quoiqu’aucune persécution ne pût la faire renoncer à Valancourt pour Morano, son cœur frémissoit à l’idée des violences de son oncle.

Elle n’opposa à tant de colère et d’indignation que la dignité douce d’un esprit supérieur ; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit qu’à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l’obligeant de reconnoître son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistoit dans sa folie, lui-même et Montoni l’abandonneroient certainement au mépris universel.

Le calme dans lequel Emilie s’étoit maintenue en sa présence l’abandonna, quand elle fut seule : elle pleura amèrement ; elle répéta plus d’une fois le nom de son père, de son père qu’elle ne voyoit plus, et dont elle se rappeloit tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas ! disoit-elle, je conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces de la sensibilité. Je m’efforcerai d’accomplir ma promesse ; je ne me livrerai pas à d’inutiles lamentations ; j’essaierai de souffrir sans foiblesse l’oppression que je ne puis éviter.

Soulagée, en quelque manière, par la certitude de pratiquer en partie les dernières volontés de Saint-Aubert, et de tenir une conduite qu’il auroit approuvée, elle sécha ses larmes, et quand elle parut à table, elle avoit repris sa sérénité ordinaire.

Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de madame Quesnel, sur le bord de la Brenta. La situation d’Emilie formoit un contraste mélancolique avec la gaîté des groupes réunis sous les arbres le long de cette charmante rivière. Quelques-uns dansoient sous l’ombrage ; d’autres, couchés sur le gazon, prenoient des glaces, mangeoient des fruits, et goûtoient en paix les douceurs d’une belle soirée et de l’aspect du plus beau paysage du monde.

Emilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s’élevoient dans l’éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l’idée qu’il l’y conduiroit, et sauroit bien l’y contraindre à l’obéissance. Cette crainte s’évanouit pourtant, en songeant qu’elle étoit aussi bien en son pouvoir à Venise, qu’elle y seroit par-tout ailleurs.

Il étoit tard avant que la compagnie revînt à Miarenti ; le souper étoit servi dans cette rotonde magnifique qu’Emilie avoit tant admirée la veille : les dames se reposèrent sous le portique, jusqu’à ce que MM. Quesnel, Montoni et d’autres gentils-hommes vinssent les joindre. Emilie s’efforçoit de goûter elle-même le calme de ce moment ; tout-à-coup une barque s’arrêta aux degrés qui menoient au jardin ; Emilie bientôt distingua la voix de Morano, avec celles de Quesnel et de Montoni, et bientôt elle le vit paroître. Elle reçut ses complimens en silence, et son air froid parut d’abord le déconcerter ; il se remit ensuite, il reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l’espèce d’adulation dont l’accabloient monsieur et madame Quesnel, n’excitoit que son dégoût : elle auroit cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins, car elle ne l’avoit jamais vu qu’avec ses inférieurs ou ses égaux.

Dès qu’elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se portèrent sur les moyens possibles d’engager le comte à se désister de ses prétentions ; sa délicatesse n’en trouva pas de plus efficace que de lui avouer une liaison déjà formée, et de s’en remettre à sa générosité pour sa délivrance. Néanmoins, quand le lendemain il renouvela ses sollicitations, elle abandonna son projet ; il y auroit quelque chose de si répugnant pour son orgueil à dévoiler te secret de son cœur à un homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu’elle rejeta son dessein avec impatience, et fut surprise d’avoir pu un seul instant s’y arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu’elle pût choisir, et blâma sévèrement la conduite qu’on tenoit envers elle. Le comte en parut mortifié, mais il n’en persista pas moins dans ses assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l’arrivée l’interrompit, fut pour Emilie d’un grand secours.

C’est ainsi que, pendant son séjour dans cette charmante maison, Emilie fut rendue malheureuse par l’opiniâtre assiduité de Morano, et par la cruelle domination qu’exerçoient sur elle MM. Quesnel et Montoni ; ils paroissoient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage, qu’ils ne l’avoient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les discours et les menaces étoient également inutiles pour amener une prompte conclusion, il y renonça, et l’on remit le tout au temps et au pouvoir de Montoni. Emilie cependant considéroit Venise avec espérance, elle devoit s’y trouver soulagée d’une partie des persécutions de Morano ; il n’habiteroit plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses occupations, ne seroit pas toujours chez lui. Au milieu de ses chagrins et de ses propres malheurs, elle n’oublioit pas ceux de la pauvre Thérèse ; elle plaida sa cause auprès de Quesnel avec le courage du sentiment ; il lui promit en termes généraux et frivoles qu’elle ne seroit point oubliée.

Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu’on suivroit à l’égard d’Emilie, et Quesnel promit d’être à Venise aussi-tôt que le mariage seroit consommé.

Ce fut une chose nouvelle pour Emilie de se séparer sans regret des personnes avec lesquelles elle étoit liée : le moment où elle quitta monsieur et madame Quesnel fut peut-être le seul moment de satisfaction qu’elle eût trouvé en leur présence.

Morano revint dans la même barque que Montoni. Emilie, qui observoit le rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d’elle la seule personne qui pouvoit en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit, Emilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.

Le jour suivant, Montoni, dans un court entretien, déclara à Emilie qu’il n’entendoit pas être joué plus long-temps, son mariage avec le comte étoit pour elle d’un si prodigieux avantage, que ce seroit folie de s’y opposer, et une folie tout-à-fait inconcevable. On le célébreroit donc sans délai, et s’il le falloit, sans son consentement.

Emilie qui jusques-là avoit employé les remontrances, eut alors recours aux prières : sa douleur l’empêchoit de considérer que, sur un caractère comme celui de Montoni, les supplications n’auroient pas plus d’effet que les raisonnemens. Elle lui demanda ensuite de quel droit il exerçoit sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme, elle n’eût pas risqué cette question, qui ne pouvoit mener à rien, et faisoit seulement triompher Montoni de sa foiblesse et de son isolement.

De quel droit, s’écria Montoni avec un malin sourire ? du droit de ma volonté : si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois ; vous êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c’est de votre intérêt de m’avoir pour ami, vous en connoissez les moyens ; si vous me contraignez à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente ; vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu’on me joue.

Emilie resta immobile après que Montoni l’eut laissée ; elle étoit au désespoir ou plutôt stupéfaite ; le sentiment de la misère étoit le seul qu’elle eut conservé ; madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie leva les yeux, et la douleur qu’exprimoit toute sa personne, ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu’elle ne l’avoit encore fait ; le cœur d’Emilie fut touché, elle versa des larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa détresse, et s’efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avoit été surprise, mais son ambition ne pouvoit se modérer, et elle se proposoit d’être la tante d’une comtesse. Les tentatives d’Emilie eurent aussi peu de succès auprès d’elle qu’auprès de Montoni lui-même : elle gagna son appartement, et se remit à pleurer. Combien elle se rappeloit ses adieux avec Valancourt, et combien elle regrettoit que l’Italien eût mis tant de réserve au sujet de Montoni ! Néanmoins, quand elle se fut rétablie du premier choc, elle considéra qu’on ne pouvoit forcer son union avec Morano, si elle persistoit à ne point répéter les paroles nécessaires à la cérémonie ; elle résolut d’attendre plutôt toute la vengeance de Montoni que de se donner à un homme dont elle eût méprisé la conduite, quand jamais elle n’auroit connu Valancourt : mais elle frémissoit de la vengeance, quoique décidée à la braver.

Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l’attention de Montoni ; les visites mystérieuses d’Orsino s’étoient renouvelées avec plus d’exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étoient admis à ces conciliabules nocturnes : Montoni devint plus réservé, plus sévère que jamais. Si ses propres intérêts ne l’eussent pas rendue, indifférente à tout le reste, Emilie se fût apperçue qu’il méditoit quelque projet.

Un soir qu’il ne devoit pas se tenir d’assemblée, Orsino arriva dans une extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni étoit au casin ; il le prioit de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit à l’instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation ; il en connoissoit déjà une partie.

Un gentilhomme vénitien, qui avoit récemment provoqué la haine d’Orsino, avoit été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort tenoit aux plus grandes familles, et le sénat avoit pris connoissance de cette affaire. On avoit arrêté un des meurtriers, et il avoit avoué qu’Orsino étoit le coupable. À la nouvelle de son danger, il venoit trouver Montoni pour faciliter son évasion ; il savoit qu’à ce moment tous les officiers de police étoient sur ses traces dans toute la ville. Il étoit impossible d’en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques jours, jusqu’à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu’il pût avec sûreté quitter Venise. Il savoit le danger qu’il couroit en accordant asyle à Orsino : mais telle étoit la nature de ses obligations envers cet homme, qu’il ne croyoit pas prudent de le lui refuser.

Telle étoit la personne que Montoni admettoit dans sa confiance, et pour qui il sentoit autant d’amitié que le comportoit son caractère.

Tout le temps qu’Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte ; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Emilie que son mariage seroit accompli le lendemain matin. Elle répéta qu’il n’auroit point lieu. Il répondit par un malin sourire ; il l’assura que le comte et un prêtre seroient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition soutenue à sa volonté et à son propre bien. — Je vais sortir pour la soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces, s’attendoit que la crise arriveroit à son terme, fut moins ébranlée par cette déclaration qu’elle ne l’auroit été ; elle travailla à se soutenir, par l’idée que le mariage ne seroit point valide, tant qu’en présence du prêtre elle refuseroit de prendre part à la cérémonie. Le moment de l’épreuve approchoit, son imagination fatiguée se troubloit également à l’idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n’étoit pas absolument certaine des suites de son refus à l’autel ; elle redoutoit plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté ; elle jugeoit qu’il transgresseroit toutes les loix sans scrupule, pour réussir dans ses projets.

Tandis qu’elle éprouvoit ces déchiremens, on vint lui dire que Morano demandoit à la voir. À peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu’elle s’en repentit ; elle voulut essayer si la confiance et les prières produiroient plus que ses refus et son dédain ; elle rappela le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir elle-même trouver le comte.

La dignité, le maintien noble avec lequel elle l’aborda, l’air résigné et pensif qui adoucissoit ses traits, n’étoient pas de bons moyens pour le faire renoncer à elle, et ne firent qu’augmenter une passion qui avoit déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu’elle lui disoit avec une apparente complaisance et un grand désir de l’obliger ; mais sa résolution étoit invariable. Il mit en œuvre, auprès d’elle, l’art et l’insinuation, dont il savoit les secrets. Bien certaine qu’elle ne devoit rien espérer de sa justice, Emilie répéta son opposition absolue, et le quitta avec l’assurance formelle qu’elle maintiendroit son refus de quelque manière qu’on prétendît le lui faire révoquer. Un juste orgueil avoit retenu ses larmes en la présence de Morano, elles coulèrent dans la solitude avec toute l’amertume du cœur, elle appeloit son père, et s’attachoit avec une exprimable douleur à l’idée chérie de Valancourt.

Elle ne parut point au souper, et resta seule dans son appartement. Tantôt elle succomboit à l’effroi et à la douleur ; tantôt elle s’affermissoit contre le danger, et se préparoit à soutenir avec calme et courage le terrible coup du lendemain, quand l’astuce de Morano et la violence de Montoni se trouveroient unies contre elle.

La soirée étoit fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornemens de mariage que le comte envoyoit à Emilie. Elle avoit évité sa nièce toute la journée, dans la crainte que son insensibilité ordinaire ne l’abandonnât. Elle n’osoit s’exposer au désespoir d’Emilie ; peut-être sa conscience, dont le langage étoit si peu fréquent, lui reprochoit-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frère, et dont un père mourant lui avoit confié le bonheur.

Emilie ne voulut pas voir ces présens ; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame Montoni. Émue peut être alternativement par la pitié ou par le remords, elle sut cacher l’une et l’autre, et reprocha à sa nièce la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manqueroit pas de la rendre heureuse. — Certainement, lui disoit-elle, si je n’étois pas mariée, et que le comte s’offrît à moi, je serois flattée de cette distinction. Si je croyois devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n’avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et témoigner une reconnoissance, une humilité envers le comte, qui répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l’avoue, d’observer la soumission qu’il vous témoigne, et les airs hautains que vous prenez. Je m’étonne de sa patience, et si j’étois à sa place, je vous ferois sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterois pas, je dois vous le dire ; c’est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mérite. Je l’ai souvent dit au comte ; je ne tenois pas à l’extravagance de ses complimens, et vous les preniez à la lettre.

— Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffroit pas alors plus cruellement que la mienne.

— Tout cela n’est que de l’affectation, reprit la tante ; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez naïvement voir tout le monde à vos pieds : vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup d’adorateurs comme le comte ; tout autre que lui vous auroit tourné le dos, et vous auroit laissée vous repentir à loisir.

— Oh, que le comte n’est-il comme seroit tout autre, dit Emilie en soupirant !

— Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame Montoni. Ce que je vous disois n’est que par intérêt pour vous : je voulois vous convaincre de votre heureuse fortune, vous engager à céder de bonne grâce à la nécessité. Il m’importe peu pour moi, vous le savez, que vous consentiez ou non à ce mariage, qui certainement se fera : ce que je dis n’est que par bonté ; je voudrois vous voir heureuse ; c’est votre faute, si vous ne l’êtes pas. Mais je vous demanderai à présent, sérieusement et sans colère, à quel parti vous prétendez, puisque le comte ne satisfait pas votre ambition.

— Je n’ai pas d’ambition, madame, dit Emilie ; mon unique désir est de rester dans l’état où je suis.

— Oh ! c’est sortir de la question, dit la tante : je vois bien que vous songez à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d’amour et ce ridicule orgueil ; devenez une personne raisonnable. Tout cela, d’ailleurs, ne fait rien à la chose ; vous serez mariée demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non : le comte ne veut pas être joué plus long-temps.

Emilie n’essaya point de répondre à cette singulière harangue ; elle en sentoit toute l’inutilité. Madame Montoni posa les présens du comte sur une table où Emilie s’appuyoit, et lui souhaita le bonsoir. Bonsoir, madame, dit Emilie, lorsque sa tante ferma la porte, et elle resta encore une fois, livrée à ses tristes réflexions. Elle fut pendant quelques momens si fort abîmée dans ses pensées, qu’elle ignoroit où elle étoit ; à la fin relevant sa tête, et regardant autour d’elle, l’obscurité et le silence de l’appartement la réveillèrent. Elle fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avoit disparu ; elle écoutoit attentivement, pour qu’un son quelconque relevât l’abattement affreux de ses esprits. Il étoit minuit passé, toute la maison étoit couchée, excepté le serviteur qui attendoit Montoni. Son esprit, long-temps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs imaginaires ; elle trembloit de considérer les ténèbres de la chambre spacieuse où elle étoit ; elle craignoit sans savoir pourquoi. Cet état dura si long-temps, qu’elle auroit appelé Annette, la femme-de-chambre de sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de traverser l’appartement.

Ces mélancoliqnes illusions se dissipèrent peu à peu : elle se mit au lit, non pour dormir, cela n’étoit guère possible, mais pour essayer de calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seroient nécessaires le lendemain.

samedi 21 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre V

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Montoni et son compagnon n’étoient pas de retour à la maison, quand l’aube du jour rougit les flots : les groupes charmans des danseurs se dispersèrent avec le matin, comme autant d’esprits fantastiques. Montoni avait été occupé ailleurs ; son ame étoit peu susceptible de volupté frivole. Il se plaisoit dans le développement des passions énergiques ; les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimoient tous les ressorts de son ame, et lui procuroient les seules jouissances dont il fut capable. Sans un extrême intérêt, la vie n’étoit pour lui qu’un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquoit, il s’enformoit d’artificiels, jusqu’à ce que, l’habitude venant à les dénaturer, ils cessassent d’être fictifs : tel étoit l’amour du jeu. Il ne s’y étoit d’abord livré que pour se tirer de l’inaction et de la langueur, et il y avoit persisté avec toute l’ardeur d’une passion opiniâtre. C’est à jouer qu’il avoit passé la nuit avec Cavigni, dans une société de jeunes gens, qui avoient plus d’écus que d’aïeux, et plus de vices encore que d’argent. Montoni méprisoit la plupart de ces gens, plutôt pour la foiblesse de leurs talens que pour la bassesse de leurs inclinations ; il ne se les associoit que pour en faire les instrumens de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s’en trouvoit de plus habiles, et Montoni les admettoit à son intimité ; mais encore conservoit-il, à leur égard, cet air hautain et décidé qui commande la soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la fierté des esprits élevés. Il avoit donc de nombreux et de mortels ennemis ; mais l’ancienneté de leur haine étoit la preuve de sa puissance ; et comme la puissance étoit son unique but, il étoit plus glorieux d’une haine semblable que de toute l’estime qu’on auroit pu lui témoigner. Il dédaignoit un sentiment aussi modéré que celui de l’estime, et se seroit méprisé lui-même s’il s’étoit cru capable de s’en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu’il distinguoit, étoient les Signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avoit un caractère gai, des passions vives ; il étoit d’une dissipation, d’une extravagance sans borne ; mais d’ailleurs, généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, hautain, aimoit le pouvoir plus que l’ostentation : son naturel étoit cruel et soupçonneux ; il ressentoit vivement une injure, et la vengeance ne lui laissoit point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, patient, constant dans sa persévérance, il savoit maîtriser ses traits et ses passions. L’orgueil, la vengeance, l’avarice étoient presque les seules qu’il connût ; peu de considérations avoient le pouvoir de l’arrêter, peu d’obstacles pouvoient éluder la profondeur de ses stratagèmes. Cet homme étoit sur-tout le favori de Montoni. Verezzi ne manquoit pas de talens ; la violence de son imagination le rendoit esclave des passions opposées. Il étoit gai, voluptueux, entreprenant ; il n’avoit néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme étoit l’unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, pétulant dans ses espérances, le premier pressé d’entreprendre et d’abandonner, non-seulement ses plans, mais ceux des autres ; orgueilleux, impétueux, révolté contre toute espèce de subordination ; et ceux pourtant qui connoissoient à fond son caractère et qui savoient diriger ses passions, le menoient comme un enfant. Tels étoient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain de son arrivée à Venise. Il y avoit aussi parmi eux un noble vénitien, appelé le comte Morano et une Signora Livona, que Montoni présenta à sa femme comme une personne d’un mérite distingué. Elle étoit venue le matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l’avoit invitée à dîner.

Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les complimens des Signors. Il suffisoit, pour lui déplaire, qu’ils fussent les amis de son époux ; elle les haïssoit encore, parce qu’elle les accusoit d’avoir contribué à le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portoit envie, parce que bien convaincue de son peu d’influence sur Montoni, elle supposoit qu’il préféroit leur société à la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu’elle refusoit à tout le reste ; son maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n’avoit pas encore adopté le costume vénitien) contrastoient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la simplicité de sa nièce. Emilie observoit avec plus d’attention que de plaisir, la société qui l’entouroit : la beauté, néanmoins, les grâces séduisantes de la Signora Livona, l’attirèrent involontairement ; la douceur de ses accens, son air de complaisance, réveillèrent dans le cœur d’Emilie les affections aimables qui sembloient sommeiller depuis long-temps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la compagnie s’embarqua dans la gondole de Montoni : le rouge brillant du couchant coloroit encore les vagues et s’affoiblissoit à l’occident ; les dernières teintes sembloient se dégrader avec lenteur, tandis que le bleu foncé de la voûte céleste commençoit à briller d’étoiles. Emilie se livroit à des émotions aussi douces qu’elles étoient sérieuses ; le calme de la mer, sur laquelle elle voguoit, les images qui venoient s’y peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, l’esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avancée, qu’interrompoit seulement le battement d’une vague et les sons imparfaits d’une musique éloignée, tout élevoit ses pensées. Des larmes s’échappoient de ses yeux ; les rayons de la lune qui prenoient plus de force à mesure que les ombres s’étendoient, jetoient alors sur elle leur éclat argentin. À demi couverte d’un voile noir, sa figure en recevoit une inimitable douceur.

Le comte Morano, assis près d’Emilie, et qui l’avoit considérée en silence, prit tout-à-coup son luth, il en toucha les cordes en chantant d’une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.

Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s’accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité ; mais ce chant qu’elle aimoit, ramena vivement son imagination à des souvenirs affligeans : alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l’émotion qui l’avoit trahie, elle passa subitement à une chanson si gaie, si légère, que des pas de danse sembloient répondre à toutes les notes. Bravissimo, s’écria son auditoire ; et l’air fut redemandé. Au milieu des complimens qu’on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empressés ; ils duroient encore quand Emilie passa le luth à la Signora Livona, qui s’en servit avec tout le goût italien.

Le Comte, Emilie, Cavigni, et la Signora, chantèrent ensuite des Canzonnettes, accompagnés de deux luths et de quelques autres instrumens. Quelquefois les instrumens cessoient, et les voix dans un parfait accord s’adoucissoient jusqu’au dernier degré ; elles se relevoient après une pause : les instrumens reprenoient successivement, et le chœur général faisoit retentir les airs.

Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissoit au moyen de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudroient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage : Orsino l’appuya de grand cœur ; mais le comte et tous les autres s’y opposèrent avec vivacité.

Montoni méditoit de nouveau comment il pourroit se dispenser d’accompagner le comte plus long-temps : les gondoliers d’un bateau vide, et qui revenoit à Venise, passèrent tout à côté du sien. Sans se tourmenter plus long-temps d’une excuse, il saisit l’occasion, et confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la première fois, le vit sortir avec regret ; elle regardoit sa présence comme une protection, sans bien savoir ce qu’elle avoit à craindre. Il prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs.

Le comte avoit secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni : il avoit demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie qui ne savoit rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s’approchoient, et qui, placés au bord de leur bateau, troubloient avec leurs rames les flots d’argent où se peignoit la lune : bientôt elle distingua le son des instrumens ; une symphonie bruyante partit ; à l’instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers les unirent ; le comte alors expliqua tout, et l’on passa dans sa gondole, que décoroient des ornemens du meilleur goût.

Pendant qu’on partageoit une collation de fruits et de glaces, les musiciens dans l’autre barque faisoient entendre une mélodie charmante ; le comte, assis près d’Emilie, n’étoit occupé que d’elle, et lui prodiguoit d’une belle voix, mais passionnée, des complimens dont le sens n’étoit pas douteux ; pour les éviter elle entretenoit la Signora Livona, et prenoit avec le comte une réserve imposante, mais trop douce pour contenir ses empressemens. Il ne pouvoit voir, entendre qu’Emilie, il ne pouvoit parler qu’à elle. Cavigni l’observoit avec humeur, Emilie avec embarras : elle ne desiroit rien tant que de retourner à Venise.

Ils prirent terre à la place Saint-Marc ; la beauté de la nuit détermina madame Montoni à agréer les propositions du comte, de parcourir la promenade avant que d’aller souper à son casin avec le reste de la société. Si quelque chose avoit pu dissiper les tourmens d’Emilie, c’étoit la nouveauté de tout ce qui l’entouroit, les ornemens des palais et le tumulte des mascarades.

Enfin ils se rendirent au casin ; il étoit orné dans le meilleur goût, un souper splendide y étoit préparé : mais ici la réserve d’Emilie fit comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui étoit nécessaire : la condescendance qu’elle lui avoit déjà montrée l’empêchoit de juger l’entreprise bien difficile ; il reporta donc sur la tante une partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement flattée de cette distinction, qu’elle ne put en dissimuler sa joie ; avant la fin de la soirée le comte avoit toute son estime. S’adressoit-il à madame Montoni ? Son visage morose s’épanouissoit, elle sourioit à toutes ses paroles, agréoit toutes ses propositions ; il l’invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l’opéra, le jour suivant : Emilie entendit qu’elle acceptoit, et ne fut plus occupée que de trouver une excuse qui l’en dispensât.

Il étoit tard avant que la gondole fût demandée : la surprise d’Emilie fut extrême, quand à la sortie du casin elle vit le soleil s’élever des flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde ; le sommeil depuis long-temps appesantissoit ses yeux, la fraîcheur du vent de mer la ranima, et elle auroit même quitté la place avec regret, sans la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusques chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n’étoit point encore rentré : sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l’ennui de sa compagnie.

Montoni revint tard ; il étoit en fureur : il avoit fait une perte considérable ; avant de se coucher il voulut entretenir particulièrement Cavigni, et l’air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le sujet de la conférence lui avoit été peu agréable.

Madame Montoni, qui tout le jour avoit gardé le silence du mécontentement, reçut vers le soir quelques vénitiennes, dont les douces manières avoient enchanté Emilie. Ces dames avoient un grand air d’aisance, de bienveillance avec les étrangers ; il sembloit qu’elles les connussent depuis long-temps ; leur conversation étoit tour-à-tour tendre, sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n’avoit aucun attrait pour ce genre d’entretien, et dont la sécheresse et l’égoïsme contrastaient souvent à l’excès avec leur extrême politesse, madame Montoni ne put être insensible à leurs charmes.

Une dame, appelée la signora Herminie, prit un luth, et se mit à chanter avec autant de gaîté et de facilité que si elle eut été seule. Sa voix étoit d’une extrême étendue et d’une flexibilité prodigieuse. Elle paroissoit en ignorer les avantages, et ne songer à rien moins qu’à s’en prévaloir ; elle chantoit, parce qu’elle étoit contente. Son voile retomboit négligemment par-derrière ; elle tenoit son luth avec grâce ; et les fleurs et le feuillage, placés dans de grandes caisses pour ombrager les jalousies, formoient un dôme au-dessus d’elle. Emilie s’éloigna un peu, esquissa légèrement sa figure avec ces jolis accessoires, en fit un dessin agréable, et présenta l’ouvrage à son charmant original. Herminie le reçut avec autant de plaisir que de reconnoissance, en jurant que ce gage d’amitié lui deviendroit à jamais précieux.

Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avoit d’autres engagemens. Elles s’embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la place Saint-Marc, où l’affluence étoit aussi considérable que la veille.

Après une courte promenade, on s’assit à la porte d’un casin ; et pendant que Cavigni se faisoit apporter du café et des glaces, le comte Morano arriva. Il aborda Emilie avec un air d’impatience et de plaisir, qui, joint à ses attentions continuelles de la veille, l’obligèrent à le recevoir avec la plus timide réserve.

Il étoit près de minuit lorsqu’on se rendit à l’opéra. Emilie, en y entrant, se rappela tout ce qu’elle venoit de quitter, et fut moins éblouie. Toute la splendeur de l’art lui paroissoit au-dessous du sublime de la nature. Son cœur n’étoit pas ému ; des larmes d’admiration ne s’échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d’un océan immense et de la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d’une musique enivrante. De tels souvenirs dévoient rendre insipide la scène usée qui s’offroit à ses regards.

La soirée se passa sans aucun incident remarquable. Emilie en desiroit la fin, pour se dérober aux empressemens du comte. Les rapprochemens naissent souvent des contrastes. En voyant le comte Morano, elle songeoit à Valancourt, et soupiroit.

Plusieurs semaines s’écoulèrent dans le cours des visites ordinaires. Emilie s’amusoit à considérer un théâtre et des mœurs aussi opposés à ceux de la France ; mais le comte Morano s’y trouvoit trop fréquemment pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agrémens, qui faisoient l’admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle d’Emilie, si son cœur n’eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore eût-il fallu qu’il eût mis plus de modération dans ses poursuites. Quelques traits de son caractère qu’il découvrit dans sa persécution, indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses meilleures qualités.

Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M. Quesnel. Il annonçoit la mort de l’oncle de sa femme, à sa maison de la Brenta, et le projet qu’il avoit formé de venir promptement prendre possession de cette maison et des autres biens qui devenoient son partage. Cet oncle étoit frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui étoit parent du côté de son père ; et quoiqu’il n’eût rien à prétendre sur cette riche succession, il ne put cacher toute l’envie que cette nouvelle, excitoit dans son cœur.

Emilie avoit observé que, depuis son départ de France, Montoni n’avoit pas même conservé d’égards pour sa tante : d’abord, il l’avoit négligée ; maintenant il ne lui montroit que de l’éloignement et de l’humeur. Elle n’avoit jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité son attention. La surprise que lui causa ce mariage avoit été extrême ; mais le choix étant fait, elle n’imaginoit pas comment il pouvoit aussi ouvertement lui témoigner tout son mépris. Montoni, attiré par l’apparente richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses espérances. Séduit par les ruses qu’elle avoit mises en œuvre tant qu’elle l’avoit cru nécessaire, il s’étoit vu duper dans une affaire où lui-même il avoit voulu tromper. Il avoit été joué par les finesses d’une femme dont il estimoit fort peu l’intelligence, et se trouvoit avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avoit placé sur elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s’étoit emparé du reste ; et quoique la somme qu’il en avoit réalisée fût inférieure à son attente comme à ses besoins, il avoit emporté cet argent à Venise, pour en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.

Les ouvertures qu’on avoit faites à Valancourt sur le caractère et la position de Montoni, n’étoient que trop exactes. C’étoit au temps, c’étoit aux occasions à dévoiler le mystère.

Madame Montoni n’étoit pas de caractère à souffrir une injure avec douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré se déployoit avec toute la violence, toute l’aigreur d’un esprit étroit, ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne vouloit pas même reconnoître que sa duplicité avoit en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle persista à croire qu’elle seule étoit à plaindre, et que Montoni étoit seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d’obligation, elle n’en concevoit la force que lorsqu’on les violoit à son égard. Sa vanité souffroit déjà cruellement du mépris ouvert de son époux ; il lui restoit à souffrir davantage en découvrant l’état de ses biens. Le désordre de sa maison apprenoit une partie de la vérité aux personnes sans passion ; mais celles qui vouloient très-décidément ne croire que selon leurs désirs, étoient tout-à-fait aveuglées. Madame Montoni ne se croyoit guère moins qu’une princesse, étant souveraine d’un palais à Venise, et d’un château dans l’Apennin. Quelquefois Montoni parloit d’aller pour quelques semaines à son château d’Udolphe. Il vouloit en examiner l’état et y recevoir ses revenus. Il paroissoit que depuis deux ans il n’en avoit pas approché, et que le château étoit abandonné aux soins d’un ancien domestique, que Montoni appeloit son intendant.

Emilie entendoit parler de ce voyage avec plaisir ; il lui promettent des idées nouvelles, et quelque intervalle aux assiduités de Morano. D’ailleurs, à la campagne, elle auroit plus de loisir pour s’occuper de Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image, pour se retracer les environs de la Vallée que sanctifioit la mémoire de ses parens. Ces tableaux qu’elles se faisoit étoient plus doux à son cœur que toute la magnificence des assemblées.

Le comte Morano ne s’en tint pas long-temps au langage muet de l’empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d’Emilie. Encouragé par Montoni, et sur-tout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa persévérance.

Morano passoit presque tout son temps chez Montoni ; il y dînoit habituellement, et il suivoit par-tout madame Montoni et Emilie.

Montoni ne parloit plus de ce voyage ; il n’étoit chez lui que lorsque le comte ou le signor Orsino s’y trouvoient. Il se manifestoit une extrême froideur entre lui et Cavigni, quoique le dernier habitât toujours la maison. Montoni étoit enfermé souvent avec Orsino pendant des heures entières ; quel que pût être le sujet de leur conversation, il falloit qu’il fût très-important, puisque Montoni y sacrifioit sa passion favorite pour le jeu, et passoit la nuit dans la maison. Il y avoit quelque chose de mystérieux dans les visites d’Orsino ; Emilie en étoit encore plus alarmée que surprise : elle avoit involontairement découvert dans son caractère ce qu’il s’efforçoit d’y cacher. Montoni, après ses visites, étoit quelquefois plus pensif que de coutume ; quelquefois ses profondes rêveries l’isoloient de tout ce qui l’entouroit, et jetoient sur sa figure un nuage qui la rendoit terrible. Une autre fois ses yeux sembloient lancer des étincelles, et toute l’énergie de son ame sembloit réunie pour quelque formidable entreprise. Emilie démêloit, avec un extrême intérêt le caractère de ses pensées ; mais elle se garda bien de témoigner à madame Montoni ou ses craintes ou ses observations, et madame Montoni ne remarquoit alors dans son époux que son ordinaire sévérité.

Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa femme à Miarenti : elle contenoit quelques détails sur le heureux hasard qui le conduisoit en Italie, et finissoit par une pressante invitation pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle possession.

Emilie reçut, à-peu-près dans le même temps, une lettre bien plus intéressante, et qui, pour quelque-temps, adoucit l’amertume de son cœur. Valancourt espérant qu’elle pouvoit être encore à Venise, avoit hasardé une lettre par la poste : il lui parloit de son amour, de ses inquiétudes et de sa constance. Il avoit langui à Toulouse encore quelque temps après son départ ; il y avoit goûté le plaisir d’errer dans tous les lieux où elle avoit eu l’habitude de se trouver ; il en étoit parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la Vallée. Il ajoutoit : « Si mon service et mon devoir ne m’obligeoient pas à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j’aurois assez de courage pour m’éloigner d’un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le voisinage de la Vallée est le seul motif qui m’ait retenu si long-temps à Estuvière. Je partois à cheval de grand matin, j’allois m’égarer tout le jour dans ces lieux chéris qui furent votre asyle, où je vous ai vu, où j’ai entendu votre voix. J’avois renouvelé connoissance avec la bonne vieille Thérèse, qui se réjouissoit de me retrouver, afin de me parler de vous. Je n’ai pas besoin de vous dire à quel point cette circonstance m’attacha à Thérèse, et comme je l’écoutois avidement sur ce sujet inépuisable. Vous devinerez le motif qui me fit d’abord désirer d’être reconnu par elle. Je voulois être admis dans le château, dans les jardins qu’avoit habités mon Emilie. Je trouve votre image dans chaque bosquet ; j’aime sur-tout à m’asseoir sous l’ombrage touffu de votre platane favori, dans cet endroit où nous fûmes une fois assis ensemble, où j’osai vous dire que je vous aimois. Ô ma chère Emilie ! le souvenir de ces momens s’empare de moi tout entier. Je me perds dans les rêveries ; je m’efforce à vous voir à travers le nuage de mes larmes ; je voudrois entendre les accens de cette voix qui firent tressaillir mon cœur et de tendresse et d’espérance. Je m’appuie sur les murs de cette terrasse d’où nous regardions ensemble le cours rapide de la Garonne. Emilie ! ces momens sont-ils passés pour toujours ! ces momens ne reviendront-ils plus » !

Dans une autre partie de la lettre, il écrivoit : « Vous devez voir que ma lettre est datée de plusieurs jours différens. Regardez ces premières lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de France. Vous écrire, c’est la seule occupation qui me tira de ma mélancolie, et qui me rendit votre absence supportable : il me sembloit qu’elle vous rapprochoit. Quand je conversois avec vous sur le papier, quand je vous exprimois chacun des sentimens, chacune des affections de mon cœur, vous me paroissiez presque présente ; je n’ai pas eu d’autre consolation. J’ai différé d’envoyer mon paquet, uniquement pour le plaisir de l’augmenter ; il étoit pourtant bien certain que ce que j’écrivois n’étoit rien jusqu’à ce que vous l’eussiez reçu. Si mon esprit étoit plus abattu que de coutume, je venois épancher sa tristesse auprès de vous, et j’y trouvois toujours un adoucissement à ma peine. Quand une circonstance quelconque avoit intéressé mon cœur, et répandoit un rayon de joie dans mon ame, je me hâtois de vous le communiquer, et vous m’en réfléchissiez la jouissance. Ainsi, ma lettre est une espèce de tableau de ma vie et de mes pensées pendant le mois précédent ; elle me rendoit heureux pendant que je l’écrivois. J’ose espérer que les mêmes motif empêcheront qu’elle ne vous soit indifférente ; mais, pour d’autres lecteurs, elle ne seroit qu’un long tissu d’inutilités.

» Je viens d’apprendre une circonstance qui détruit à-la-fois toutes mes illusions. Elle me résigne à la nécessite de rejoindre mon régiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvois en pensée. La Vallée est louée. J’ai lieu de croire que c’est à votre insu, d’après ce que Thérèse m’a dit ce matin, et c’est pour cela que je vous en parle. Elle fondoit en larmes en me racontant qu’elle alloit quitter le service de sa chère maîtresse et le château où elle avoit passé tant d’années heureuses : et tout ceci, ajoutoit-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m’en adoucisse la douleur. C’est l’ouvrage de M. Quesnel ; et j’ose dire qu’elle ignore elle-même tout ce qui va se passer ici.

» Thérèse m’apprit qu’elle avoit reçu une lettre de lui. Il lui annonçoit que le château étoit loué ; qu’on n’avoit plus besoin de ses services, et qu’elle eût à déloger dans la semaine où elle recevroit cette nouvelle.

» Avant la réception de cette lettre, elle avoit été surprise par l’arrivée de M. Quesnel et d’un étranger, et tous deux avoient curieusement examiné l’habitation ».

Vers la fin de la lettre, datée d’une semaine ; après cette phrase, Valancourt ajoute : « J’ai reçu un ordre de mon régiment, et je le rejoins sans regret, puisque je suis exilé d’un lieu si doux pour mon cœur. Je suis allé ce matin à la Vallée. J’ai su que le nouveau locataire y étoit, et que Thérèse étoit partie. Je ne vous parlerois pas de cela avec tant de liberté, si je n’imaginois pas que la disposition de votre maison vous est inconnue. J’ai essayé d’obtenir quelques détails sur le caractère et la fortune de votre locataire. Je n’ai pu m’en procurer. L’enclos, dont j’ai fait le tour en dehors de ses barrières, me parut plus mélancolique que jamais. J’aurois désiré vivement d’y pénétrer pour dire adieu à votre platane et à vous, et m’occuper de vous encore une fois sous son ombrage. Mais je n’ai pas voulu exciter la curiosité d’un étranger. La pêcherie dans les bois m’étoit encore ouverte. J’y allai ; j’y passai une heure ; je ne puis me le rappeler sans émotion. Ô Emilie ! sûrement nous ne sommes pas séparés pour toujours ! sûrement nous vivrons l’un pour l’autre ».

Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portoit bien, et que l’absence ni le temps n’avoient effacé son image. Cette lettre étoit remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle sensibilité Valancourt racontoit ses visites à la Vallée, rendoit compte des émotions délicates que ce lieu réveilloit en lui ! Elle eut bien de la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l’avis qu’il lui donnoit sur la Vallée, elle étoit surprise et blessée que M. Quesnel eût loué son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montroit assez à quel point il croyoit son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités dans le maniement de ses affaires. Il est vrai qu’avant son départ, il lui avoit proposé de louer la Vallée, et sous le rapport de l’économie elle n’avoit rien eu à objecter ; mais confier aux caprices d’un étranger le domaine et les délices de son père, la priver d’un asyle certain si quelques malheureuses circonstances pouvoient le lui rendre nécessaire ! voilà ce qui l’avoit déterminée à s’y opposer fortement. Son père à sa dernière heure avoit reçu d’elle la promesse sacrée de ne jamais disposer de la Vallée. C’étoit violer cette promesse que de souffrir la location du château. Il devenoit trop évident que M. Quesnel n’avoit tenu compte de ses volontés ; et qu’il regardoit comme indifférent tout ce qui mettoit obstacle aux seuls avantages pécuniaires. Il paroissoit aussi qu’il n’avoit pas daigné informer Montoni de sa démarche, puisque ce dernier n’auroit eu aucune raison de la lui cacher s’il l’eût connue. Cette conduite déplaisoit à Emilie, et l’étonnoit. Mais ce qui l’affligeoit sur-tout, c’étoit la disposition de la Vallée pour un temps, et le renvoi de la vieille et fidelle servante de son père. Pauvre Thérèse, disoit Emilie, tu n’as pas beaucoup amassé dans ton service ; tu étois charitable pour les malheureux, et tu croyois mourir dans la famille où tu avois passé tes meilleures années ! Pauvre Thérèse ! On te chasse aujourd’hui, dans ta vieillesse : tu vas donc mendier ton pain ! Emilie pleuroit amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce qu’elle pouvoit faire pour Thérèse, comment elle s’expliqueroit à ce sujet, avec M. Quesnel. Elle craignoit beaucoup que son ame glacée ne sentît rien. Elle voulut s’informer si, dans ses lettres à Montoni, M. Quesnel faisoit mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en fournit l’occasion : il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutoit pas qu’il n’eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative à son opération de la Vallée ; elle s’y rendit promptement. Il étoit seul.

J’écrivois à M. Quesnel, lui dit-il, quand elle parut ; c’est une réponse à la lettre que j’en ai reçue dernièrement. Je desirois vous entretenir sur un article de cette lettre.

— Je desirois aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit Emilie. C’est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni ; vous la voyez, sans doute, sous le même rapport que moi ; car on ne peut l’envisager sous aucun autre : vous conviendrez que toute objection fondée sur le sentiment, comme on l’appelle, doit céder à des considérations d’un avantage plus solide.

— En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les considérations d’humanité doivent entrer aussi dans le calcul ; mais je crains qu’il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je regrette qu’il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.

— Il est trop tard, dit Montoni ; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des plaintes inutiles. J’applaudis singulièrement à cette conduite ; elle annonce une force d’ame dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques années de plus, vous reconnoîtrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du sentiment ; vous les regarderez comme des lisières d’enfance qu’il faudroit briser en sortant de nourrice. Je n’ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement : vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni ; vous pourrez causer de cette affaire.

Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes :

« Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations sur l’objet dont le Signor Montoni m’apprend qu’il vous écrit. J’aurois pu désirer qu’on eût conclu l’affaire moins précipitamment ; cela m’auroit donné du temps pour vaincre ce que le Signor appelle des préjugés, et dont le poids accable mon cœur. Puisque la chose est faite, je m’y soumets ; mais malgré ma soumission, j’ai bien des choses à dire sur d’autres points relatifs au même sujet, et je les réserve pour le moment où j’aurai l’honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée, » Emilie Saint-Aubert ».

Montoni sourit ironiquement à ce qu’avoit écrit Emilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença une lettre pour Valancourt ; elle y rapportait les particularités de son voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivoit les scènes les plus frappantes de son passage dans les Alpes, ses émotions à la première vue de l’Italie, les mœurs et le caractère du peuple qui l’entouroit, et quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le comte Morano ; elle parla bien moins encore de la déclaration qu’il avoit faite, elle savoit combien le véritable amour est prompt à s’effrayer.

Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni ; il étoit d’une rare gaîté. Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de joie qu’il n’avoit jamais eu : elle s’efforça de le réprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n’y réussit pas. Il parut épier l’occasion de l’entretenir sans témoins ; mais Emilie lui répliqua toujours qu’elle ne vouloit rien entendre de ce qu’il ne vouloit pas dire tout haut.

Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la mer ; le comte en conduisant Emilie à son zendaletto, porta sa main jusqu’à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu’elle avait daigné lui montrer. Emilie surprise et mécontente, se hâta de retirer sa main, et crut qu’il plaisantoit. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit à la livrée que c’étoit le zendaletto du comte, et que le reste de la société, s’étant arrangé dans les gondoles, étoit au moment de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au zendaletto ; Emilie prioit tout bas Montoni de considérer l’inconvenance de cette démarche. — Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n’y céderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance.

De ce moment, l’éloignement d’Emilie pour le comte devint une sorte d’horreur ; l’audace inconcevable avec laquelle il continuoit de la poursuivre en dépit de son refus, l’indifférence qu’il témoignoit pour son opinion particulière, tant que Montoni favoriseroit ses prétentions, tout se réunissoit pour augmenter l’excessive répugnance qu’elle n’avoit jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mécontente, en apprenant que Montoni seroit de la partie. Il se mit d’un côté, Morano se plaça de l’autre ; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers préparoient leurs rames. Emilie frémissoit de l’entretien qui suivroit ce silence ; elle eut enfin assez de courage pour le rompre, par quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de l’un et les reproches de l’autre.

— J’étois impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnoissance que j’ai de vos bontés ; mais je dois aussi des remercîmens au signor Montoni, qui m’a procuré l’occasion que je desirois si vivement.

Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de mécontentement.

Quoi donc ! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment délicieux ! Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et démentir par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations ? vous ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l’ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus long-temps à déguiser vos sentimens.

Si je les avois jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir recueilli ses esprits, sans doute il seroit inutile de dissimuler plus long-temps. J’avois espéré que vous m’épargneriez la nécessité de les déclarer encore ; mais puisque vous m’y forcez, entendez-moi protester, et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de l’estime dont j’étois disposée à vous croire digne.

Pour le coup, s’écria Montoni, cela passe mon attente ; j’avois reconnu des caprices dans les femmes, mais… Observez, mademoiselle Emilie, que si le comte est votre amant, moi, je ne le suis point, et je ne servirai pas de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une alliance dont toute famille se trouveroit honorée : la vôtre n’est pas noble, souvenez-vous-en ; vous avez résisté long-temps à mes remontrances, mon honneur est maintenant engagé ; je n’entends pas souffrir qu’on y porte atteinte. Vous persisterez, s’il vous plaît, dans la déclaration que vous m’avez chargé de faire au comte.

— Il faut certainement que vous soyez dans l’erreur, monsieur, dit Emilie ; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes ; il est indigne de vous de m’accuser de caprices. Si vous avez consenti, monsieur, à vous charger de mes réponses, c’est un honneur que je ne sollicitois pas : j’ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu’à vous, monsieur, que jamais je n’accepterois l’honneur qu’il veut bien me faire, et je le répète.

Le comte regardoit Montoni d’un air de surprise : le maintien de celui-ci montroit aussi de la surprise, mais une surprise mêlée d’indignation. Il y a ici autant d’audace que de caprice, dit-il enfin. Nierez-vous vos propres mots, madame ?

— Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie en rougissant ; vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de l’avoir faite.

— Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s’élevoit avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots ? voulez-vous nier que tout-à-l’heure vous avez reconnu qu’il étoit trop tard pour échapper à vos engagemens ; que vous avez accepté la main du comte ? voulez-vous le nier ?

— Je nierai tout cela, parce qu’aucun mot de ma bouche n’a jamais rien exprimé de semblable.

— Nierez-vous ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle ? Si vous le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu’avez-vous à dire maintenant, continua Montoni, se prévalant du silence et de la confusion d’Emilie ?

— Je m’apperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que j’ai moi-même été trompée.

— Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela se peut.

— Je l’ai toujours été, monsieur, et je n’ai sûrement aucun mérite à cela. Je n’ai rien à dissimuler.

— Qu’est-ce donc que cela, s’écria Morano avec émotion ?

— Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni ; les idées d’une femme sont impénétrables. À présent, madame, venons à l’explication…

— Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu’au moment où vous paroîtrez plus disposé à la confiance ; tout ce que je dirois en ce moment ne serviroit qu’à m’exposer à l’insulte.

— Une explication, je vous prie, dit Morano.

— Parlez, reprit Montoni, je vous donne toute confiance. Écoutons.

— Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une question.

Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.

— Quel étoit le sujet de votre lettre, à M. Quesnel ?

— Eh ! que pouvoit-il être ? L’offre honorable du comte Morano.

— Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.

— Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice ; vous êtes ingénieuse à faire naître un mal-entendu.

Emilie tâchoit de retenir ses larmes et de répondre avec fermeté. — Permettez-moi, monsieur, de m’expliquer entièrement, ou de garder un silence absolu.

— Montoni, s’écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause ; il est évident que vous n’y pouvez rien.

— Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins inutile ; si vous voulez m’obliger, ne la prolongez pas.

— Il est impossible, madame, que j’étouffe une passion qui fait le charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous poursuivrai avec une ardeur infatigable ; quand vous serez convaincue et de la force et de la constance de ma passion, votre cœur se fléchira à la pitié, et peut-être au repentir.

Un rayon de la lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le trouble et les agitations de son ame.

— C’en est trop, s’écria soudain le comte. Signor Montoni, vous m’abusez, et c’est à vous que je demande explication.

— À moi, monsieur ? Vous l’aurez, murmura Montoni.

— Vous m’avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l’innocence du mauvais succès de vos projets.

Montoni sourit dédaigneusement. Emilie épouvantée des suites que cette dispute pouvoit avoir, ne put garder le silence plus long-temps. Elle expliqua le sujet de la méprise ; elle déclara qu’elle n’avoit entendu consulter Montoni que sur la location de la Vallée. Elle conclut en le priant d’écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.

Le comte Morano se contenoit à peine ; néanmoins, tandis qu’elle parloit, l’attention de l’un et de l’autre étoit captivée par ses discours, et son effroi à-peu-près calmé. Montoni pria le comte d’ordonner qu’on revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se rendit à sa demande.

Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins concilians à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venoient de la persécuter, et même de l’insulter sans ménagement.

Elle reprit un peu ses esprits, quand elle entendit encore une fois les chansons et les rires qui résonnoient sur le grand canal. Le zendaletto s’arrêta sous la maison de Montoni ; le comte conduisit Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque chose à voix basse. Morano baisa la main qu’il tenoit, nonobstant l’effort d’Emilie pour la dégager des siennes ; il lui souhaita le bonsoir avec un accent et un regard dont l’expression n’étoit pas douteuse, et retourna au zendaletto, accompagné de Montoni.

Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa patrie. Elle regardoit en vain Valancourt comme son protecteur ; il étoit retenu loin d’elle par son service ; mais c’étoit au moins une consolation de savoir qu’il existoit dans le monde une personne qui partageoit ses peines, et dont les vœux ne tendoient qu’à l’en délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur inutile, en lui disant pourquoi elle regrettoit d’avoir rejeté le jugement qu’il portoit sur Montoni. Ce regret n’alloit pourtant pas jusqu’à la faire repentir d’avoir écouté le désintéressement et la délicatesse, et d’avoir refusé la proposition d’un mariage clandestin. Elle fondoit quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. Elle étoit décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre qu’elle l’accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France. Elle se souvint tout-à-coup que la Vallée, sa demeure chérie, son unique asyle, ne seroit plus à elle de long-temps. Ses larmes coulèrent abondamment ; elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme M. Quesnel, qui disposoit de sa propriété sans daigner même la consulter, et congédioit une servante âgée et fidelle, qu’il laissoit sans ressource et sans asyle. Mais quoiqu’il fût certain qu’elle n’avoit plus de maison en France, et qu’elle s’y connût peu d’amis, elle vouloit y retourner, et se dérober, s’il lui étoit possible, à la domination de Montoni ; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui paroissoient insupportables. Elle n’avoit pas le désir d’habiter avec son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l’égard de son père et d’elle-même, suffisoit bien pour la convaincre qu’elle ne feroit que changer d’oppresseurs. Elle n’avoit pas non plus intention de consentir aux propositions de Valancourt, et de se marier immédiatement, quoique ce parti lui assurât un protecteur légitime et généreux. Les principales raisons qui avoient d’abord déterminé sa conduite subsistaient encore ; celles qui auroient alors justifié sa démarche n’avoient maintenant aucune valeur. L’intérêt de Valancourt, sa réputation, lui étoient sans doute trop chers pour consentir à une union précipitée, qui n’auroit pu qu’y porter préjudice. Une retraite convenable et sûre lui demeuroit ouverte en France : elle pouvoit retourner au couvent où elle avoit reçu autrefois tant de témoignage de bonté. Il y avoit dans cet asyle un attrait bien puissant pour son cœur ; il renfermoit les restes de son père. Elle pouvoit y rester d’une manière décente et paisible, jusqu’à ce que le bail de la Vallée fût fini, ou jusqu’à ce que l’arrangement des affaires de M. Motteville la mît dans le cas d’évaluer la fortune de son père, et de calculer s’il lui seroit possible d’habiter cette demeure.

La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paroissoit singulièrement suspecte. Il pouvoit, dans le principe, avoir été trompé ; mais elle craignoit qu’il ne persistât volontairement dans son erreur pour l’intimider, la plier à ses desirs, et la forcer d’épouser le comte. Que cela fût ou non, elle n’en étoit pas moins empressée de s’expliquer avec M. Quesnel : elle considéroit sa prochaine visite avec un mélange d’impatience, d’espérance et de crainte.

Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n’eût pas joint les autres gondoles, et qu’elle eût repris si brusquement la route de Venise. Emilie raconta tout ce qui s’étoit passé ; elle exprima son chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante d’interposer ses bons offices, pour qu’il donnât enfin au comte un refus décisif et formel ; mais elle s’apperçut bientôt que madame Montoni n’ignoroit pas le dernier entretien, quand elle avoit commencé celui-ci.

Vous n’avez sur tout ceci nul encouragement à attendre de moi, dit la tante ; j’ai déjà donné mon avis, et M. Montoni a raison de forcer votre consentement par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Quand les jeunes personnes s’aveuglent sur leurs intérêts et s’en écartent obstinément, le plus grand bonheur qu’elles puissent avoir, c’est de trouver des amis qui s’opposent à leur folie. Dites-moi, je vous prie, si vous pouviez prétendre à un parti aussi avantageux que celui qui s’offre ?

Non, madame, reprit Emilie, je n’ai point l’orgueil de prétendre…

Non, ma nièce, on ne peut nier que vous n’ayez passablement d’orgueil. Mon pauvre frère, votre père, étoit assez glorieux aussi ; mais, en vérité, il faut que je le dise, la fortune ne le soutenoit pas bien.

Embarrassée par l’indignation que lui causoit cette maligne allusion à son père, et par la difficulté de rendre la réplique assez modérée pour qu’elle fût répressive, Emilie hésita quelque temps avec une sorte de confusion dont sa tante se sentoit ravie ; elle dit enfin : L’orgueil de mon père, madame, avoit un noble objet ; le seul bonheur qu’il connût venoit de sa bonté, de ses lumières et de sa charité. Il ne le fit jamais consister à surpasser personne en fortune. Il n’étoit point humilié de son infériorité sous ce rapport. Il ne dédaignoit point ceux qu’accabloient la pauvreté et le malheur. Il méprisoit quelquefois les personnes qui, au sein de la prospérité, se rendoient elles-mêmes misérables à force de vanité, d’ignorance et de cruauté. Je mettrai ma gloire, madame, à rivaliser un tel orgueil.

Je n’ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de beaux sentimens : vous en avez la gloire à vous toute seule : mais je voudrois vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.

Cela ne seroit plus sagesse, mais folie, dit Emilie : la sagesse n’a pas de plus belle perspective que celle d’arriver au bonheur. Vous accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je ne doute pas que vous ne desiriez le mien ; mais je crains que vous ne vous trompiez dans les moyens de me le procurer.

Je ne me vante point, ma nièce, d’une éducation aussi savante que celle qu’il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de comprendre ces belles dissertations sur le bonheur : je me contente du sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous, qu’il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.

Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son père, méprisa ce discours, comme il méritoit de l’être.

Madame Montoni n’étoit pas fatiguée de parler ; mais Emilie quitta la place, et se retira dans sa chambre. À peine y fut-elle, que le peu de courage qu’elle venoit de montrer céda à la douleur, à la vexation qu’elle éprouvoit, et ne lui laissa que ses larmes. Chaque fois qu’elle jetoit les yeux sur sa situation, c’étoit un nouveau sujet de désespoir. À l’indignité de Montoni, qu’elle s’étoit vue forcée de découvrir, elle devoit ajouter maintenant l’empire d’une vanité cruelle, à laquelle sa tante étoit prête à la sacrifier. Elle y ajoutoit cette effronterie, cette astuce détestable, avec lesquelles, tout en méditant le sacrifice, madame Montoni osoit lui vanter sa tendresse et insulter à sa malheureuse victime, enfin, cette haine empoisonnée avec laquelle elle s’acharnoit sans scrupule sur la mémoire de Saint-Aubert, tandis qu’il ne lui auroit pas même convenu de l’envier.

Durant le peu de jours qui s’écoulèrent entre cette conversation et le départ pour Miarenti, Montoni n’adressa pas une seule fois la parole à Emilie : ses regards exprimoient son ressentiment ; mais Emilie s’étonnoit beaucoup qu’il pût s’abstenir d’en renouveler le sujet. Elle fut encore plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures s’élevèrent dans son esprit ; elle craignoit quelquefois que la querelle ne se fût renouvellée et ne fût devenue fatale au comte ; quelquefois elle penchoit à espérer que la lassitude et le dégoût avoient suivi la fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin, elle se figuroit encore que le comte recouroit au stratagème, suspendoit ses visites, obtenoit de Montoni qu’il ne le nommât pas, dans l’espoir, que la reconnoissance et la générosité feroient tout sur elle, et détermineroient un consentement qu’il n’attendoit plus de l’amour.

Elle passoit le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour-à-tour à l’espérance et à la crainte : Montoni se mit en route pour Miarenti, et ce jour, comme les précédens, s’écoula sans voir le comte, et sans entendre parler de lui.

Montoni s’étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s’embarqua pour gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie assise seule près de la poupe, contemploit en silence les objets qui fuyoient à mesure que la barque avançoit : elle voyoit les palais disparoître peu à peu confondus avec les flots ; bientôt les étoiles succédèrent aux derniers rayons du soleil couchant ; une nuit tranquille et fraîche vint l’inviter à de douces rêveries, qui n’étoient troublées que par le bruit momentané des rames et le foible murmure des eaux.

Cependant on arrive à l’embouchure de la Brenta, des chevaux sont attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, qu’ornoient à l’envi des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches palais, et des bosquets parfumés de myrtes et d’orangers.

Emilie rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées qu’elle avoit passées à la Vallée ; elle se souvint de toutes celles que, près de Toulouse, elle avoit passées avec Valancourt, dans les jardins de sa tante ; mais une amertume involontaire se mêloit à ces douces pensées, elle ne pouvoit en expliquer la cause, elle ne pouvoit dire pourquoi de si tristes présages se joignoient en ce moment à l’idée de Valancourt, tandis que si récemment les lettres du chevalier avoient porté la consolation dans son ame ; il sembloit alors à son cœur découragé qu’elle l’eût quitté pour jamais, et qu’elle ne dût jamais repasser les barrières qui la séparoient de lui. Elle regardoit le comte Morano avec horreur, parce qu’il lui en paroissoit la cause ; mais outre cela, elle avoit une conviction intime, quoique mal définie, qu’elle ne reverroit plus Valancourt. Elle savoit bien que ni les sollicitations de Morano, ni les ordres de Montoni, n’auroient le pouvoir légitime de la contraindre, et pourtant elle sentoit une crainte secrète de les voir enfin l’emporter.

Perdue dans ces tristes rêveries, et répandant souvent des larmes, Emilie fut appelée par Montoni : elle le suivit dans la cabane, des rafraîchissemens y étoient disposés, et sa tante s’y trouvoit seule. La physionomie de madame Montoni étoit enflammée d’une colère, dont la cause sembloit être une conversation qu’elle venoit d’avoir avec son époux ; Montoni la regardoit avec un air de courroux et de mépris, et tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de Quesnel. Vous ne comptez pas, j’espère, persister à soutenir que vous ignoriez le sujet de ma lettre.

Depuis votre silence j’avois espéré, monsieur, qu’il n’étoit plus nécessaire d’insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.

Vous aviez espéré l’impossible, s’écria Montoni : il eût été aussi raisonnable à moi d’attendre de votre sexe, une conduite conséquente et de la franchise, qu’à vous d’imaginer que vous pourriez me convaincre d’erreur.

Emilie rougit et garda le silence : elle apperçut alors trop clairement qu’elle avoit en effet espéré l’impossible, et que là où il n’avoir point existé d’erreur, on ne pouvoit amener la conviction ; il était évident que la conduite de Montoni n’avoit point été l’effet d’une méprise, mais celui d’un dessein concerté.

Impatiente d’échapper à une conversation aussi affligeante qu’humiliante pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la poupe, sans redouter le froid. Il ne s’élevoit aucune vapeur des eaux, et l’air étoit sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui accorda le repos que Montoni lui refusoit.

Lorsque éveillée par la voix d’un des guides ou par quelque mouvement dans la barque, elle retomboit dans ses réflexions, elle songeoit d’avance à la réception que lui feroient monsieur et madame Quesnel, et ce qu’elle diroit au sujet de la Vallée. Puis elle tâchoit de détourner son esprit d’un sujet aussi fatiguant, en s’amusant à distinguer les détails du beau pays qu’on appercevoit au clair de lune. Pendant que son imagination s’égaroit ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s’élevoit au-dessus des arbres. À mesure que la barque s’avançoit, elle entendoit des voix ; bientôt elle distingua le portique élevé d’une belle maison ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnût pour la maison même qu’on lui avoit montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.

La barque s’arrêta près d’un escalier de marbre qui conduisoit à terre. Les arcades du portique étoient illuminées. Montoni y envoya un de ses gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent monsieur et madame Quesnel au milieu de quelques amis, assis sur des sofas, sous le portique, jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis que plusieurs domestiques, à quelque distance, formoient une jolie sérénade. Emilie étoit accoutumée aux mœurs des pays chauds, et ne fut point surprise de trouver monsieur et madame Quesnel sous leur portique, à deux heures après minuit.

Après les complimens d’usage, la compagnie se plaça sous le portique, et d’une salle voisine où étoit étalée une profusion de mets, de nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissemens. Quand le petit tumulte de l’arrivée fut appaisé, et qu’Emilie fut remise du trouble qu’elle avoit senti, elle fut frappée de la beauté singulière de ce lieu et des agrémens qu’il offroit pour se garantir des inconvéniens de cette saison. La rotonde étoit de marbre blanc. Sa coupole étoit découverte et soutenue par des colonnes de même matière. Les deux côtés qui faisoient face aux appartemens, donnoient sur de longs portiques, et laissoient voir d’immenses jardins qui bordoient la rivière. Une fontaine au milieu rafraîchissoit continuellement la température, et sembloit ajouter aux suaves parfums des orangers, tandis que les jets d’eau formoient en retombant le plus agréable murmure. Des lampes étrusques suspendues aux colonnes, répandoient une brillante lumière sur toutes les parties de ce péristile, et les arcades éloignées des portiques n’étoient éclairées que par la lune.

Monsieur Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires avec son ton ordinaire d’importance. Il vanta ses nouvelles acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes récentes que celui-ci avoit essuyées. Ce dernier, dont l’orgueil étoit du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvroit aisément, sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il l’écouta avec un dédaigneux silence ; mais quand il eut nommé sa nièce, ils se levèrent tous les deux, et se promenèrent dans les jardins.

Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parloit de la France. Le nom même de sa patrie lui étoit cher. Elle trouvoit du plaisir à considérer une personne qui en sortoit. Ce pays d’ailleurs, étoit habité par Valancourt. Elle écoutoit madame Quesnel dans le bien foible espoir que peut-être elle pourroit le nommer. Madame Quesnel qui, pendant son séjour en France, parloit avec extase de l’Italie, ne parloit en Italie que des délices de la France, et s’efforçoit d’exciter l’étonnement et l’envie en racontant toutes les belles choses qu’elle avoit eu le bonheur d’y voir. Dans ces flatteuses descriptions, elle finissoit par s’en imposer à elle-même, et jamais un plaisir présent n’avoit valu pour elle un plaisir passé. Le climat admirable, le parfum des arbres odorans, tout le luxe qui l’entouroit, étoient sans intérêt pour elle. Son imagination se portoit tout entière sur les régions septentrionales.

Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son tour des charmes de Venise, et du plaisir qu’elle se promettoit en visitant le château de Montoni dans l’Apennin. Ce dernier point n’étoit mis en avant que par vanité. Emilie savoit bien que sa tante prisoit peu les grandeurs solitaires, et celles sur-tout que présentoit le château d’Udolphe. La conversation continua ; on se chagrina mutuellement autant que la politesse pouvoit le permettre par une réciproque ostentation. Couchés sur des sofas, sous un élégant portique, environnés des prodiges de la nature et de l’art, des êtres sensibles eussent éprouvé des mouvemens de bienveillance, d’heureuses dispositions, et eussent cédé avec transport à toutes les douceurs de ces enchantemens.

Bientôt après, le jour parut ; le soleil se leva, et permit aux yeux surpris de contempler le magnifique spectacle qu’offroient au loin les montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et les riches plaines qui, s’étendoient à leurs pieds.

Les paysans qui se rendoient au marché, passoient dans leurs bateaux pour aller jusqu’à Venise, et formoient un tableau nouveau sur la Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portoient pour se garantir du soleil, les piles de fruits et des fleurs qu’ils arrangeoient dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout l’ensemble étoit aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la vivacité des rames, le chœur de tous ces paysans qui chantoient à l’ombre de leurs voiles, le son de quelqu’instrument champêtre touché par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il sembloit que la scène eût pris un caractère de fête.

Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie. La forme majestueuse, la riche verdure des cyprès, qu’elle trouvoit ici dans leur perfection, la hauteur pyramidale des pins, la taille élancée des peupliers, les branches touffues du platane, contrastoient avec art dans ces jardins merveilleux ; des bosquets de myrtes et d’autres buissons fleuris, unissoient leur odeur aromatique à celle de mille fleurs qui émailloient le gazon : l’air étoit d’ailleurs rafraîchi par les ruisseaux limpides qui serpentoient entre les cabinets de verdure.

Cependant, le soleil se levoit sur l’horizon, et la chaleur commençoit à se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher le repos.

jeudi 19 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre IV

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De très-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche plaine qui s’étend des Alpes à cette magnifique cité, n’étoit pas alors, comme aujourd’hui, ombragée d’une longue avenue. Des plantations d’oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes, ornoient le paysage, à travers lesquels l’impétueux Eridan s’élance des montagnes, et se joint, à Turin, aux eaux de l’humble rivière Doria. À mesure que nos voyageurs avançoient, les Alpes prenoient à leurs yeux toute la majesté de leur aspect. Les chaînes s’élevoient les unes au-dessus des autres dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de nuages, se perdoient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent s’élançoient au-dessus d’eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités présentoient toutes sortes de formes, se peignoient de pourpre et d’azur au mouvement de la lumière et des ombres, et varioient à tout moment leurs tableaux. À l’orient se déployoient les plaines de Lombardie ; Turin élevoit ses tours, et plus loin, les Apennins bordoient un immense horizon.

La magnificence de cette ville, la vue de ses églises, de ses palais, de cette grande place qui s’ouvre de quatre côtés sur les Alpes et les Apennins, surpassoient non-seulement tout ce qu’Emilie avoit jamais vu en France, mais même tout ce qu’elle imaginoit.

Montoni, qui connoissoit Turin, et qui n’étoit que foiblement frappé de ces aspects, ne céda point aux prières de sa femme, qui desiroit voir quelques palais. Il ne resta que le temps nécessaire pour reprendre haleine, et se hâta de partir pour Venise. Pendant ce voyage, les manières de Montoni étoient graves et même hautaines ; elles étoient sur-tout réservées à l’égard de madame Montoni : mais ce n’étoit pas tant la réserve du respect que celle de l’orgueil et du mécontentement. Il s’occupoit peu d’Emilie. Ses entretiens avec Cavigni rouloient communément sur des sujets de guerre ou de politique, que l’état convulsif du pays rendoit alors fort importans. Emilie observoit qu’en racontant quelque exploit signalé, les yeux de Montoni perdoient leur dureté sombre, et paroissoient pétiller. Ils retenoient néanmoins quelque chose de leur alarmante finesse. Elle doutoit quelquefois si leur subit éclat n’étoit pas plutôt l’éclair de la malice que l’étincelle de la valeur. La valeur convenoit assez bien à sa mine haute et chevaleresque ; et Cavigni, avec sa tournure et ses grâces, ne pouvoit lui être comparé.

En entrant dans le Milanais, ces deux seigneurs quittèrent leurs chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d’or. Emilie fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni se contenter des plumes qu’on y portoit habituellement. Elle crut enfin que Montoni prenoit l’équipage d’un soldat, pour traverser avec plus de sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis.

On voyoit dans ces belles plaines les dévastations de la guerre. Là où les terres ne restoient pas incultes, on reconnoissoit les pas du spoliateur. Les vignes étoient arrachées des arbres qui les devoient soutenir ; les olives étoient foulées aux pieds ; les bosquets de mûriers étoient brisés par l’ennemi, pour allumer les flammes qui devoient consumer les hameaux et les villages. Emilie détourna les yeux en soupirant, et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs solitudes sévères sembloient être le sûr asyle d’un malheureux persécuté.

Les voyageurs remarquoient fort souvent des détachemens qui marchoient à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la route l’extrême disette et les autres inconvéniens, qui sont la suite d’une guerre intestine. Ils n’eurent pourtant jamais aucun motif de craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s’arrêtèrent ni pour considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale qu’on bâtissoit encore.

Au-delà de Milan, le pays portoit le caractère d’un ravage plus affreux. Tout alors y paroissoit tranquille ; mais ce repos étoit celui de la mort sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières convulsions.

Ce ne fut qu’après avoir quitté le Milanais, que les voyageurs rencontrèrent des troupes. La soirée étoit avancée ; ils apperçurent une armée qui défiloit au loin dans la plaine, et dont les lances et les casques brilloient encore des derniers rayons du soleil. La colonne avança sur une partie de la route que resserroient deux tertres élevés. On distinguoit les commandans qui dirigeoient la marche. Plusieurs officiers galopoient sur les flancs, et transmettoient les ordres qu’ils avoient reçus de leurs chefs ; d’autres, séparés de l’avant-garde, voltigeoient dans la plaine à la droite de l’armée.

En approchant, Montoni, par les plumets qui flottoient sur les capes, les bannières, et les couleurs des corps qui suivoient, crut reconnoître la petite armée que commandoit le fameux capitaine Utaldo. Il étoit lié avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un côté de la route, pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit léger de musique guerrière fut bientôt entendu ; il augmenta par degrés. Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales, et le cliquetis des armures.

Montoni certain que c’étoit la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à la portière, et salua le général en agitant sa cape en l’air. Le chef répondit de son épée, et plusieurs officiers s’approchant du carrosse, accueillirent Montoni comme une ancienne connoissance ; le capitaine lui-même arriva bientôt ; la troupe fit halte, et le chef s’entretint avec Montoni, qu’il paroissoit charmé de revoir. Emilie comprit par leur conversation que c’étoit une armée victorieuse qui s’en retournoit dans ses foyers ; et les nombreux charriots qui l’accompagnoient, étoient chargés des opulentes dépouilles de l’ennemi, des soldats blessés et des prisonniers qui seroient rachetés à la paix. Les chefs devoient se séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs bandes, dans leurs châteaux. La soirée devoit donc être consacrée au plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu’ils alloient se faire.

Utaldo dit à Montoni que son armée alloit camper pour la nuit près d’un village, à un mille de-là ; il l’invita à revenir sur ses pas, à prendre part au festin, en assurant que les dames seroient très-bien servies. Montoni s’excusa sur ce qu’il vouloit gagner Vérone le soir même ; et, après quelques questions sur l’état des environs de cette ville, il prit congé de cette troupe, et partit.

Les voyageurs marchèrent sans interruption ; mais ils n’arrivèrent à Vérone que long-temps après le soleil couché. Emilie n’en vit les délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante ville de bonne heure, se rendirent à Padone, et s’embarquèrent sur la Brenta, pour gagner Venise. Ici la scène étoit entièrement changée : ce n’étoit plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du Milanais, et tout respiroit, au contraire, le luxe et l’élégance. Les bords verdoyans de la Brenta n’offroient que beautés, agrémens et richesses. Emilie considéroit avec plaisir les maisons de campagne de la noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées de peupliers et de cyprès d’une hauteur majestueuse et d’une verdure animée ; leurs orangers, dont les fleurs embaumoient les airs ; les saules touffus qui baignoient leur longue chevelure dans le fleuve, et formoient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paroissoit transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel mouvement, en augmentoient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades s’épuisoient dans leurs décorations ; et sur le soir, des groupes de danseurs se faisoient remarquer sous des arbres immenses.

Cavigni instruisoit Emilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de campagne appartenoient. Il y joignoit, pour l’amuser, une légère esquisse de leurs caractères. Emilie quelquefois se divertissoit à l’entendre ; mais sa gaîté ne faisoit plus sur madame Montoni le même effet qu’autrefois : elle étoit souvent sérieuse, et Montoni gardoit sa réserve ordinaire.

Rien n’égala l’étonnement d’Emilie en découvrant Venise ; ses islots, ses palais, ses tours, qui, tous ensemble, s’élevoient de la mer, et réfléchissoient leurs couleurs sur sa surface claire et tremblante. Le soleil couchant donnoit aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les portiques de martyre et les colonnes de Saint-Marc étoient revêtues des riches nuances et des ombres du soir. À mesure qu’on voguoit, les grands traits de cette ville se dessinoient avec plus de détail. Ses terrasses, surmontées d’édifices aériens, et pourtant majestueux, éclairés comme ils l’étoient alors, des derniers rayons du soleil, paroissoit plutôt tirées de la mer par la baguette d’un enchanteur, que construites par une main mortelle.

Le soleil ayant enfin disparu, l’ombre s’étendit graduellement sur les flots et sur les montagnes ; elle éteignit les derniers feux qui doroient leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s’étendit comme un voile. Qu’elle étoit profonde, qu’elle étoit belle, la tranquillité qui enveloppoit la scène ! La nature sembloit dans le repos. Les plus douces émotions de l’ame étoient les seules qui s’éveillassent. Les yeux d’Emilie se remplissoient de larmes, elle éprouvoit les élans d’une dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis qu’une musique touchante accompagnoit le murmure des eaux. Elle écoutoit dans un ravissement muet, et personne ne rompoit le silence. Les sons paroissoient flotter sur les airs. La barque avançoit d’un mouvement si doux, qu’à peine pouvoit-on la sentir ; et la brillante cité sembloit s’approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors une voix de femme, qui, soutenue de quelques instrumens, chantoit une douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui sembloit tantôt celle d’un amour passionné, et tantôt l’accent plaintif d’une douleur, sans espérance, annonçoit bien que le sentiment qui la dictoit n’étoit point feint. Ah ! dit Emilie en soupirant et se rappelant Valancourt, certainement ce chant-là part du cœur.

Elle regardoit autour d’elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule obscur ne laissoit plus distinguer que d’imparfaites images. Cependant, à quelque distance, sur la mer, elle crut appercevoir une gondole. Un chœur de voix et d’instrumens s’enfla successivement dans les airs. Il étoit si doux ! si solennel ! c’étoit comme l’hymne des anges descendans au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l’on eût dit que le chœur sacré remontoit au ciel.

Le calme profond qui succéda étoit aussi expressif que les chants qui avoient cessé ; rien ne l’interrompit pendant quelques minutes ; mais enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d’une sorte d’enchantement. Emilie, pourtant, se livra long-temps à l’aimable tristesse qui s’étoit emparée de ses esprits ; mais le spectacle riant et tumultueux que lui offrit la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La lune, à son lever, jetoit une foible lueur sur les terrasses, sur les portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnoient, et laissoit voir les sociétés nombreuses, dont les pas légers, les douces guitares, les voix plus douces encore, se mêloient confusément.

La musique que les voyageurs avoient d’abord entendue, passa près de la barque de Montoni, dans une des gondoles qu’on voyoit errer sur la mer au clair de la lune, et tous les brillans acteurs alloient prendre le frais du soir. Presque toutes avoient leurs musiques. Le bruit des vagues sur lesquelles on voguoit, le battement mesuré des rames sur les flots écumans, y joignoient un charme particulier. Emilie regardoit, écoutoit, et se croyoit au temps des fées. Madame Montoni même éprouvoit du plaisir. Montoni se félicitoit d’être enfin de retour à Venise ; il l’appeloit la première ville du monde ; et Cavigni étoit plus sémillant et plus animé qu’à l’ordinaire.

La barque passa sur le grand canal, où la maison de Montoni étoit située. En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux yeux d’Emilie un genre de beauté et de grandeur, dont son imagination même n’avoit pu se former l’idée. L’air n’étoit agité que par des sons doux, que répétoient les échos du canal ; et des groupes de masques dansant au clair de lune, réalisoient les brillantes fictions de la féerie.

La barque s’arrêta devant le portique d’une grande maison, et les voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et les lambris étoient ornés de peintures à fresque. Des lampes d’argent, suspendues à des chaînes de même métal, illuminoient l’appartement. Le plancher étoit couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs. La draperie des jalousies étoit de soie vert-pâle, brodée d’or, enrichie de franges vertes et or. Le balcon s’ouvroit sur le grand canal. Emilie, frappée du caractère sombre de Montoni, regardoit avec surprise le luxe et l’élégance de son ameublement. Elle se rappeloit avec étonnement qu’on l’avoit représenté comme un homme ruiné. Ah ! se disoit-elle, si Valancourt voyoit cette maison, quelle paix il ressentiroit ! comme il seroit convaincu de la fausseté des rapports !

Madame Montoni prit les airs d’une princesse ; Montoni, impatient et contrarié, n’eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter à son entrée dans sa maison.

À peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et sérieuse et pensive : Emilie, que tout enchantoit, s’efforça de l’égayer ; mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguoit ni le caprice ni l’humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu’Emilie renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre, pour jouir elle-même d’un spectacle si nouveau et si charmant.

Le premier objet qui attira son attention, fut un groupe de danseurs que menoient une guitare et d’autres instrumens. La fille qui tenoit la guitare, et celle qui frappoit le tambourin, dansoient elles-mêmes avec beaucoup de légèreté, de grâces et de gaîté. Après ceux-ci vinrent des masques : les uns étoient en gondoliers, d’autres en ménétriers ; ils chantoient en parties, accompagnés de peu d’instrumens. Ils s’arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie reconnut des vers de l’Arioste ; ils chantoient les guerres des Maures contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea, et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque ; la magie de ses douloureux accens étoit encore soutenue d’une musique et d’une expression italienne, et le clair de lune mettoit le comble à cet enchantement.

Emilie ressentoit un profond enthousiasme ; ses larmes couloient en silence, et son imagination la ramenoit en France auprès de Valancourt ; elle vit avec regret s’éloigner les musiciens, et son attention les suivit jusqu’à ce que toute l’harmonie se fût successivement évanouie dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive.

D’autres sons bientôt la rendirent encore attentive : c’étoit une majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se rangeoient en file sur les bords du canal : elle releva son voile et s’avança sur le balcon ; elle reconnut dans la perspective du canal une espèce de procession qui flottoit sur la surface des eaux ; à mesure qu’elle approchoit, les cors et d’autres instrumens se mêlèrent. Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s’élever des eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s’avançoit sur la plaine liquide, entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de ce spectacle sembloit avoir subitement réalisé toutes les visions des poëtes ; les riantes images dont l’ame d’Emilie se trouvoit remplie, s’y conservèrent encore long-temps après que la troupe se fut écoulée.

Après le souper sa tante veilla long-temps, mais Montoni ne revint pas. Si Emilie avoit admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins surprise, en observant l’air nu et dégradé de tous les appartemens qu’elle traversa pour gagner sa chambre : elle vit une longue suite de grandes pièces dont le délabrement indiquoit assez qu’elles n’étoient pas ocupées depuis long-temps : c’étaient, sur quelques murailles, les lambeaux fanés d’une ancienne tapisserie ; sur d’autres, quelques peintures à fresque presque enlevées par l’humidité, et dont les couleurs et le dessin étoient presque entièrement effacés. À la fin elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste ; elle avoit de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.

dimanche 15 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre III

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Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques qui alloient, venoient et se heurtoient dans les galeries, tirèrent Emilie d’un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avoit présenté toute la nuit les plus effrayantes images et l’avenir le plus, sombre. Elle s’efforça de bannir ces sinistres impressions ; mais elle passoit d’un mal imaginaire à la certitude d’un mal réel. Se rappelant qu’elle avoit quitté Valancourt, et peut-être pour toujours, son cœur s’affoiblissoit à mesure que la mémoire se ranimoit en elle. Elle essaya d’écarter les tristes présages de son imagination, et de concentrer sa douleur, qu’elle ne pouvoit vaincre ; ces efforts répandoient sur son maintien une expression de résignation douce, comme un voile léger rend une beauté plus touchante tout en lui dérobant quelques traits. Mais madame Montoni ne remarqua que son extraordinaire pâleur, et lui en fit de vifs reproches ; elle dit à sa nièce qu’elle s’étoit livrée à des regrets d’enfant, qu’elle la prioit de garder un peu mieux le décorum, et de ne pas laisser voir qu’elle ne pouvoit renoncer à un attachement peu convenable. Les joues pâles d’Emilie se colorèrent d’un vif incarnat, mais sa rougeur étoit celle de l’orgueil ; elle ne fit aucune réponse. Bientôt après Montoni vint déjeûner ; il parla peu, et parut impatient de partir.

Les fenêtres de la salle s’ouvroient sur le jardin. Emilie, en y passant, reconnut la place où, la nuit précédente, elle avoit quitté Valancourt ; ce souvenir déchira son cœur, et elle détourna promptement la vue. Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt n’eût habité dans le voisinage.

D’une petite éminence elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irréguliers des Pyrénées qui s’élevoient au loin sur l’horizon, et qu’éclairoit le soleil levant. Montagnes chéries, disoit-elle en elle-même, que de temps s’écoulera avant que je vous revoie ! que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misère ! Oh ! si je pouvois être certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirois en paix ! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d’ici.

Les arbres qui bordoient la route, et formoient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étoient près d’en ôter la vue ; mais les montagnes bleues se distinguoient encore à travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portière qu’elle ne les eût absolument perdues de vue.

Un autre objet bientôt s’empara de son attention. Elle avoit à peine remarqué un homme qui marchoit le long du chemin, avec un chapeau rabattu, mais orné d’un plumet militaire. Au bruit des roues il se retourna ; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s’approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s’efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignoit sur son visage ; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l’ame d’Emilie ; elle s’élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l’ombrageoient. Il suivit des yeux la voiture, et tendit les bras ; elle continua de le regarder jusqu’à ce que l’éloignement eût effacé ses traits, et que la route, en tournant, l’eût absolument privée de le voir.

On s’arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie étoit reléguée, sans égards, avec la femme-de-chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l’empêcha de lire la lettre de Valancourt ; elle ne vouloit pas exposer l’émotion qu’elle en recevroit à l’observation de personne. Néanmoins, tel étoit son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d’en rompre le cachet.

On arriva à un village où l’on prit des relais sans descendre, et ce ne fut qu’à l’heure du dîner qu’Emilie put ouvrir sa lettre. Elle n’avoit jamais douté des sentimens de Valancourt ; mais la nouvelle assurance qu’elle en recevoit rendit quelque repos à son cœur. Elle arrosa cette lettre des larmes de la tendresse ; elle la mit à part pour la lire quand elle seroit trop accablée, et s’occuper de lui moins douloureusement qu’elle n’avoit fait depuis leur séparation. Après plusieurs détails qui l’intéressoient vivement, parce qu’ils exprimoient son amour, il la supplioit de penser toujours à lui, au coucher du soleil. Nos pensées se réuniront alors, lui disoit-il : je quitterai le coucher du soleil avec impatience ; je jouirai de cette pensée, que vos yeux se fixent alors sur les mêmes objets que les miens, et que nos cœurs s’entendent. Vous ne savez pas, Emilie, la consolation que je me promets de ces doux momens ; mais je me flatte que vous l’éprouverez à votre tour.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la soirée le coucher du soleil : elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s’abaisser sur les lieux que Valancourt habitoit. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné ; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s’étoit pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours, les voyageurs traversèrent le Languedoc : ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures, et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s’offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devroient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu’elles écartèrent quelquefois l’idée constante de Valancourt. Plus souvent elles la rappeloient, elles ramenoient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu’ils avoient admirées ensemble, et dont elle croyoit alors que rien ne surpassoit la beauté. Combien de fois elle désira de lui communiquer les sensations nouvelles dont ce spectacle la remplissoit, et qu’il auroit pu partager ! Quelquefois, elle se plaisoit à chercher les remarques qu’il eût faites, et se le figuroit présent. Elle sembloit s’être élevée dans un autre monde ; des idées nobles et grandes donnoient à son ame, à ses affections un sublime essor.

Avec quelles émotions vives et tendres elle s’unit aux pensées de Valancourt, à l’heure du soleil couchant : elle erroit parmi les Alpes, et contemploit ce disque glorieux qui se perdoit au milieu de leurs sommets : ses dernières teintes mouroient sur leurs pointes de neige, et ce théâtre s’enveloppoit seulement d’une majestueuse obscurité ; et quand la dernière nuance fut éteinte, Emilie détourna ses yeux de l’occident avec le regret mélancolique qu’on éprouve au départ d’un ami. L’impression singulière que le voile de la nuit répandoit en se développant, étoit encore augmentée par les bruits sourds qu’on n’entend jamais, à moins que les ténèbres ne fixent l’attention, et qui rendent le calme général encore plus imposant : c’est le mouvement des feuilles, le dernier souffle du vent frais qui s’élève au soleil couchant, ou le murmure des torrens éloignés. Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentoit le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d’effrayans précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyoit flotter les nuages, on découvroit des villages, des clochers, des monastères. De verds pâturages, de riches vignobles nuançoient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires, dont les pointes de marbre ou de granit se couronnoient de bruyères, ou ne montroient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d’où s’élançoient les torrens qui grondoient au fond de la vallée.

La neige n’étoit pas encore fondue sur les hauteurs du Mont-Cénis, que les voyageurs traversèrent ; mais Emilie en observant le lac de glace, et la vaste plaine qu’entouroient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s’orneroient, quand la neige auroit disparu.

En descendant du côté de l’Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux ; Emilie ne se lassoit point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour : ils rougissoient avec la lumière du matin, et s’enflammoient à midi ; le soir, ils se revêtoient de pourpre ; les traces de l’homme ne se reconnoissoient qu’à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l’aspect d’un pont hardi jeté sur le torrent, pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

En voyageant au-dessus des nuages, Emilie observoit avec un silence respectueux leurs immenses surfaces qui rouloient au-dessous d’elle ; quelquefois ils couvroient toute la scène, et paroissoient comme un monde dans le chaos ; d’autres fois, ils dégageoient leurs masses, et permettoient de saisir des apperçus du paysage : on voyoit le torrent, dont le fracas assourdissant et toujours entendu, faisoit retentir les cavernes ; on voyoit les rochers et leurs sommets de glace, les noires forêts de sapins, qui descendaient jusqu’au milieu des montagnes. Mais qui pourroit décrire le ravissement d’Emilie, lorsqu’en sortant d’une mer de vapeurs, elle découvrit, pour la première fois, l’Italie ! Du bord d’un de ces précipices affreux et menaçans du Mont-Cénis, qui gardent l’entrée de ce pays enchanteur, elle promena ses regards à travers les nuages qui flottoient encore à ses pieds ; elle vit les riches vallées du Piémont, les plaines de la Lombardie, se perdre dans un lointain confus.

La grandeur des objets qui l’environnèrent tout-à-coup ; la région de montagnes qui sembloient s’accumuler ; les profonds précipices qui se creusoient sous ses pieds ; les touffes de noire verdure, dont les sapins et les chênes tapissoient ces abîmes ; les torrens tumultueux dont les chutes rapides élevoient un nuage de brouillards, ou formoient des mers de glace : tout prenoit un caractère sublime, en contrastant avec le repos, et la beauté de l’Italie ; cette belle plaine dont les bornes étoient celles de l’horizon, en relevoit encore l’éclat par ses teintes bleues, et le ciel et la terre sembloient s’unir.

Madame Montoni n’étoit qu’effrayée, en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couroient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissoient comme des chamois ; Emilie en frissonnoit aussi : mais ses craintes étoient mêlées de tant de ravissement, d’admiration, d’étonnement et de respect, qu’elle n’avoit jamais rien éprouvé de semblable.

Les porteurs s’arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s’assirent sur la pointe d’un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute, sur le passage d’Annibal à travers les Alpes ; Montoni prétendoit qu’il étoit entré par le Mont-Cénis, et Cavigni soutenoit que c’étoit par le Mont Saint-Bernard ; cette contestation présenta à l’imagination d’Emilie, tout ce qu’il avoit dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure. Elle voyoit ses vastes armées se glissant dans les défilés, et gravissant des pointes de rochers : la nuit, ces montagnes étoient brillantes de feux, ou éclairées de flambeaux, que le général faisoit allumer en poursuivant son infatigable marche ; elle voyoit resplendir les armes dans l’obscurité profonde des nuits ; elle voyoit scintiller les casques et les hausse-cols ; elle voyoit flotter les bannières sur les voiles du crépuscule. De temps à autre, le son d’une trompette éloignée faisoit retentir les échos d’un vallon, et ce signal étoit répondu par le frappement subit de toutes les armes ; elle voyoit avec horreur les montagnards postés sur les plus hauts, escarpemens, assaillir les troupes avec des masses de roche ; les soldats et les éléphans tomboient au fond des précipices. Elle écoutoit le retentissement des rocs qui avoit dû suivre leur chute, et ses terreurs imaginaires cédant à de plus réelles, elle frémissoit de se voir sur le bord des mêmes dangers, dont elle se peignoit si vivement la catastrophe.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardoit l’Italie ; elle contemploit en imagination la magnificence des palais, et la grandeur des châteaux dont elle alloit se trouver maîtresse à Venise et dans l’Apennin ; elle se croyoit devenue leur princesse. À l’abri des alarmes qui l’avoit empêchée à Toulouse de recevoir toutes les beautés dont Montoni parloit avec plus de complaisance pour sa vanité, que d’égards pour leur honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetoit des concerts, quoiqu’elle n’aimât pas la musique ; des conversazioni, quoiqu’elle n’eût aucun talent pour la conversation ; elle vouloit enfin surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, toute la noblesse de Venise. Cette flatteuse rêverie fut pourtant un peu troublée : elle se rappela que le signor son époux, quoiqu’il se livrât à ces occasions, quand elles se présentoient, affichoit d’ailleurs un souverain mépris pour la frivole ostentation qui les accompagne. Mais en pensant que son orgueil seroit peut-être plus satisfait de déployer son faste au milieu de ses concitoyens et de ses amis, qu’il ne l’auroit été en France, elle continua de se bercer des brillantes illusions qui d’abord l’avoient enchantée.

Les voyageurs, à mesure qu’ils descendoient, voyoient l’hiver faire place à tous les charmes du printemps : le ciel commençoit à prendre cette belle sérénité qui appartient au climat de l’Italie ; des places couvertes de verdure, des buissons fleuris, mille fleurs nouvelles se découvroient au milieu des rochers ; souvent ils en guirlandoient les antres sauvages, ou tomboient par touffes de leurs monceaux brisés ; les boutons encore tendres annonçoient le tardif épanouissement du chêne et du frêne, ils mêloient une teinte rougeâtre au feuillage entr’ouvert ; plus bas, paroissoient les orangers et les myrtes ; leurs pommes d’or brilloient au milieu du vert noir des feuilles, et contrastoient avec le pourpre des fleurs du grenadier et la pâleur des arbustes grimpans ; plus bas encore, s’étendoient les prairies du Piémont, où les troupeaux, dès le matin, s’engraissoient d’une abondante pâture.

La rivière Doria qui jaillit sur le sommet du Mont-Cénis, et qui se précipitent de cascade en cascade à travers les précipices de la route, se ralentissoit, sans cesser d’être romantique, en se rapprochant des vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d’une scène pastorale : elle voyoit des troupeaux, des collines ornées de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmans, et tels qu’elle en avoit vu balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon étoit émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de violettes, qui n’exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes chaumières ombragées d’arbres, et appuyées sur les rochers ; elle eût voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages ; elle pensoit avec effroi, aux, heures, aux mois entiers qu’il falloit passer sous la domination de Montoni.

Le site actuel lui retraçoit souvent l’image de Valancourt ; elle le voyoit sur la pointe d’un rocher, regardant avec extase la féerie qui l’environnoit ; elle le voyoit errer dans la vallée, s’arrêter souvent pour admirer la scène, et dans le feu d’un poétique enthousiasme, s’élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeoit ensuite au temps, à la distance qui devoient les séparer, quand elle pensoit que chacun de ses pas ajoutoit à cette distance, son cœur se déchiroit, et le paysage perdoit tout son charme.

Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil couché, l’ancienne et petite ville de Suze, qui avoit autrefois gardé le passage des Alpes en Piémont. Depuis l’invention de l’artillerie, les hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles ; mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairoient une partie, formoient pour Emilie un tableau très-intéressant. On passa la nuit dans une auberge, qui n’offroit pas de grandes ressources ; mais l’appétit des voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et la fatigue assuroit leur sommeil. Ce fut là qu’Emilie entendit le premier échantillon d’une musique italienne sur le territoire italien. Assise après souper, près d’une petite fenêtre ouverte, elle observoit l’effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes : elle se rappela que, par une nuit semblable, elle s’étoit une fois reposée sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit au-dessous d’elle les sons bien soutenus d’un violon : l’expression de cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans lesquelles elle étoit plongée, la surprirent et l’enchantèrent à la fois. Cavigni, qui s’approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. — Bon ! lui dit-il, vous entendrez la même chose, peut-être, dans toutes les auberges : c’est un des enfans de notre hôte qui joue ainsi, je n’en doute pas. Emilie, toujours attentive, croyoit entendre un virtuose : un chant mélodieux et plaintif l’entraîna par degrés à la rêverie : les plaisanteries de Cavigni l’en tirèrent désagréablement ; en même temps, Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu’il vouloit dîner à Turin.

Madame Montoni jouissoit de se trouver encore une fois sur une route unie : elle raconta longuement toutes les terreurs qu’elle avoit eues, oubliant sans doute qu’elle les décrivoit aux compagnons de ses dangers ; elle ajouta qu’elle espéroit bientôt perdre de vue ces horribles montagnes. — Rien au monde, dit-elle, ne pourroit me faire faire le même chemin. Elle se plaignit de lassitude, et se retira de bonne heure. Emilie en fit autant ; elle apprit d’Annette la femme-de-chambre de sa tante, que Cavigni ne s’étoit pas trompé au sujet du musicien qui avoit joué du violon avec tant de goût. C’étoit le fils d’un paysan qui habitoit la vallée voisine ; elle dit de plus qu’il alloit passer le carnaval à Venise, ajouta qu’il passoit pour habile, et qu’il gagneroit beaucoup d’argent. Le carnaval va justement commencer, ajouta-t-elle ; pour moi, j’aimerois mieux vivre dans ces bocages et sur ces jolis coteaux, que d’aller dans une ville. On dit, mademoiselle, que nous ne verrons plus ni bois, ni montagnes, ni prairies, et que Venise est bâtie tout au milieu de la mer.

Emilie convint avec Annette que ce jeune homme perdroit au change, puisqu’il alloit quitter, et l’innocence et la beauté champêtres, pour les voluptés d’une ville corrompue.

Quand elle fut seule, elle ne put dormir. La rencontre de Valancourt, les circonstances de leur séparation, ne cessèrent point d’occuper son esprit : elle se fit le tableau d’une union fortunée dans le sein de la nature et de la félicité. Hélas ! elle craignoit d’en être éloignée pour toujours.

vendredi 13 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre II

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L’avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas splendides donnés par madame Clairval ; l’adulation générale dont elle étoit l’objet, augmentèrent l’empressement de madame Chéron pour assurer une alliance qui l’élèveroit tant à ses propres yeux et à ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d’assurer la dot d’Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. Madame Clairval écouta la proposition, et considérant qu’Emilie étoit la plus proche héritière de madame Chéron, elle l’accepta. Emilie ignoroit ces arrangemens, quand madame Chéron l’avertit de se préparer pour ses noces, qui devoient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevoit pas le motif d’une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitoit point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il étoit loin d’espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l’opposition. Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu’elle l’avoit déjà été, insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu’elle en avoit rejeté d’abord les moindres apparences. Les scrupules d’Emilie s’évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l’assurance.

Tandis qu’on faisoit les préparatifs de ces noces, Montoni devenoit l’amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente, quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et vouloit rompre celui de Valancourt avec Emilie ; mais sa conscience lui représenta qu’elle n’avoit pas le droit de les punir des torts d’autrui. Madame Clairval, quoique femme du grand monde, étoit moins familiarisée que son amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages qu’elle attire, plutôt que de son propre cœur.

Emilie observa, avec intérêt, l’ascendant que Montoni avoit acquis sur madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son opinion sur cet Italien étoit confirmée par celle de Valancourt, qui avoit toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin, qu’elle travailloit dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du printemps, dont le coloris se répandoit sur le paysage, Valancourt lui faisoit la lecture et posoit souvent le livre pour se livrer à la conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandoit à l’instant ; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l’air abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure. — Ma nièce, dit-elle, et elle s’arrêta avec un peu d’embarras. Je vous ai envoyé chercher ; je… je… voulois vous voir. J’ai une nouvelle à vous dire… De ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre oncle, nous sommes mariés de ce matin.

Confondue, non pas tant du mariage que du secret où on l’avoit tenu, et de l’agitation avec laquelle on l’annonçoit, Emilie, à la fin, attribua ce mystère au désir de Montoni plutôt qu’à celui de sa tante ; mais la mariée ne vouloit pas qu’on le crût ainsi. — Vous voyez, ajouta-t-elle, que j’ai désiré éviter l’éclat ; mais à présent que la cérémonie est faite, je ne crains plus qu’on en soit instruit. Je vais annoncer à mes gens que le signor Montoni est leur maître. Emilie fit ce qu’elle put pour féliciter sa tante d’un mariage aussi imprudent. — Je veux célébrer mes noces avec splendeur, continua madame Montoni, et pour épargner le temps, je me servirai des préparatifs qu’on a faits pour les vôtres. Elles en seront un peu retardées ; mais j’entends que, pour faire honneur à la fête, vous vous pariez de ceux de vos habits de mariage qui sont faits. Je désire aussi que vous appreniez mon changement de nom à M. Valancourt ; il en informera madame Clairval. Je veux, sous peu de jours, donner un grand repas, et je compte sur eux.

Emilie étoit tellement étonnée, qu’à peine elle répliqua à madame Montoni ; et selon son désir, elle revint informer Valancourt de ce qui s’étoit passé. La surprise ne fut pas le premier sentiment de Valancourt en entendant parler de ces noces précipitées. Quand il apprit que les siennes seroient différées, que les ornemens préparés pour embellir l’hymen de son Emilie alloient être dégradés en servant à madame Montoni, la douleur et l’indignation vinrent tour-à-tour agiter son ame. Il ne put les dissimuler à Emilie ; ses efforts pour le distraire, pour plaisanter de ses craintes subites, furent inutiles. Quand à la fin il la quitta, il y avoit dans ses adieux une tendre inquiétude qui l’affecta vivement. Elle pleura elle-même sans savoir pourquoi, quand il fut au bout de la terrasse.

Montoni prit possession du château avec la facilité d’un homme qui, depuis long-temps, le regardoit comme le sien. Son ami Cavigni l’avoit singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les flatteries qu’elle exigeoit, et auxquelles Montoni avoit souvent peine à se plier ; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques comme le maître l’étoit lui-même.

Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l’avoit promis, donna un repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s’y trouva, mais madame Clairval s’excusa d’en être. Il y eut concert, bal et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvoit examiner la décoration de l’appartement, sans se rappeler qu’elle étoit faite pour d’autres fêtes. Cependant il tâchoit de se consoler, en pensant que sous peu de temps elle reviendroit à sa destination. Toute la soirée madame Motoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, silencieux, réservé, hautain même, sembloit fatigué de cette représentation et de la frivole société qui en étoit l’objet.

Ce fut le premier et dernier repas donné à l’occasion de ces noces. Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchoient d’animer ces fêtes, étoit pourtant très-disposé à les provoquer. Rarement trouvoit-il dans les cercles un homme qui eût plus de talens ou plus d’esprit que lui. Tout l’avantage, dans ces sortes de réunions, étoit donc toujours de son côté. Connoissant, comme il le faisait, dans quelles vues égoïstes on fréquente le monde, il n’avoit point à craindre qu’on pût le vaincre en dissimulation, ou même en considération, par-tout où il étoit. Mais sa femme, quand son propre intérêt étoit précisément en jeu, avoit quelquefois plus de discernement que de vanité. Elle connoissoit son infériorité aux autres femmes en toutes sortes de qualités personnelles. La jalousie naturelle qui résultent de cette connexion, contrarioit donc son inclination pour les assemblées que Toulouse lui offroit. Avant d’avoir, comme elle le supposoit, à risquer l’affection d’un époux, elle n’avoit pas eu de raisons pour s’en appercevoir ; et jamais cette fâcheuse vérité n’avoit accablé sa raison. Sa politique à présent étoit changée ; elle s’opposoit avec vivacité au goût de son mari pour le grand monde, et ne doutoit pas qu’il ne fût aussi bien reçu de toutes les femmes, qu’il avoit affecté de l’être pendant qu’il lui faisoit la cour.

Peu de semaines s’étoient écoulées depuis ce mariage, quand madame Montoni fit part à Emilie du projet qu’avoit son mari de retourner en Italie, aussi-tôt que les préparatifs du voyage seroient faits. Nous irons à Venise, dit-elle ; M. Montoni possède une belle maison ; nous irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air si sérieux, mon enfant ? vous qui aimez tant les pays romantiques et les belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.

Est-ce que je dois en être ? dit Emilie avec autant d’émotion que de surprise. Oui certainement, répliqua sa tante ; comment pouvez-vous vous imaginer que nous vous laissions ici ? Ah ! je vois que vous pensez au chevalier. Je ne crois pas qu’il soit instruit du voyage, mais il le saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame Clairval, et lui annoncer que les nœuds proposés entre nos familles sont absolument rompus.

L’insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenoit à sa nièce qu’on la séparoit peut-être pour toujours de l’homme à qui elle alloit s’unir pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand elle put parler, elle demanda la cause d’un pareil changement envers Valancourt ; et l’unique réponse qu’elle obtint, fut que Montoni avoit défendu ce mariage, attendu qu’Emilie pouvoit prétendre à de bien plus grands partis.

Je laisse actuellement toute cette affaire à mon mari, ajouta madame Montoni ; mais je dois convenir que jamais M. Valancourt ne m’a plu, et que jamais je n’aurois dû donner mon consentement. Je suis foible assez. Je suis si bonne, bien souvent, que le chagrin des autres me désole : et votre affliction l’emporta sur mon opinion. Mais M. Montoni m’a fort bien démontré la folie que je faisois ; il n’aura point à me la reprocher une seconde fois. Je prétends absolument que vous vous soumettiez à ceux qui connoissent mieux que vous vos intérêts. Je suis bien décidée à ce que vous leur obéissiez en tout.

Emilie auroit été surprise des assertions et de l’éloquence de ce discours, si toutes ses facultés, anéanties du choc qu’elle avoit reçu, lui eussent permis d’en entendre un seul mot. Quelle que fût la foiblesse de madame Montoni, elle auroit pu s’épargner le reproche d’une excessive compassion et d’une prodigieuse sensibilité aux peines des autres, sur-tout à celles d’Emilie. Cette même ambition qui l’avoit d’abord engagée à rechercher l’alliance de madame Clairval, étoit aujourd’hui le motif de la rupture. Son mariage avec Montoni lui exaltoit à ses yeux sa propre importance, et conséquemment changeoit ses vues pour Emilie.

Emilie étoit trop affligée pour employer la représentation ou la prière. Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela étoit possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa long-temps avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une réflexion ; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea que Montoni vouloit disposer d’elle pour son propre avantage, et elle pensa que son ami Cavigni étoit la personne pour laquelle il s’intéressoit. La perspective du voyage d’Italie devenoit encore plus fâcheuse, quand elle considéroit la situation troublée de ce pays, déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes les factions, et dans lequel chaque château se trouvoit exposé à l’invasion d’un parti opposé. Elle considéra à quelle personne sa destinée alloit être commise, à quelle distance elle alloit être de Valancourt. À cette idée toute autre image s’évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses pensées.

Elle passa quelques heures dans cet état de trouble ; et quand on l’avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni étoit seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas. L’une étoit absorbée dans sa douleur, l’autre gonflée de dépit, à cause de l’absence inattendue de Montoni. Sa vanité étoit piquée de cette négligence, et la jalousie l’alarmoit sur-tout, sur ce qu’elle regardoit comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table et qu’elles furent seules, Emilie reparla de Valancourt ; mais sa tante, aussi insensible à la pitié qu’au remords, devint presque furieuse de ce qu’on mettoit en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui avoit évité, avec sa douceur ordinaire, une longue et déchirante conversation, la soutint, et se retira chez elle tout en larmes.

En traversant le vestibule, elle entendit quelqu’un entrer par la grande porte ; elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas ; mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.

Emilie, ô mon Emilie ! s’écria-t-il d’un ton qu’étouffoit l’impatience, à mesure qu’il avançoit et qu’il découvroit les traces du désespoir dans les traits et l’air d’Emilie en pleurs. Emilie ! il faut que je vous parle, dit-il ; j’ai mille choses à tous dire : conduisez-moi quelque part où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez ! vous n’êtes pas bien ; laissez-moi vous conduire à un siège.

Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d’Emilie pour l’entraîner dans cet appartement ; mais elle essaya de la retirer, et lui dit avec un sourire languissant : Je suis déjà mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon. C’est à vous que je veux parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu ! en êtes-vous déjà à ce point ? Consentez-vous si facilement à m’oublier ? Cette salle ne nous convient point, j’y puis être entendu. Je ne veux de vous qu’un quart-d’heure d’attention. — Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie. — J’étois assez malheureux en venant ici, s’écria Valancourt ; ne comblez pas ma misère par cette froideur, par ce cruel refus.

L’énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu’aux larmes ; mais elle persista à refuser de l’entendre, jusqu’à ce qu’il eût vu madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni, dit Valancourt d’une voix altérée ? C’est à lui que je dois parler.

Emilie, effrayée des conséquences et de l’indignation qui étinceloit dans ses yeux, l’assura d’une voix tremblante que Montoni n’étoit pas à la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accens entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l’instant de la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il ; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j’ai osé douter de votre tendresse.

Emilie ne s’opposa plus à ce qu’il la conduisît dans un cabinet voisin. La manière dont il avoit nommé Montoni lui avoit donné de si vives alarmes sur le danger que lui-même pouvoit courir, qu’elle ne songea plus qu’à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses prières avec attention, et n’y répondit qu’avec des regards de désespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentimens pour Montoni, et s’efforça d’adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvroit son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla encore davantage. Elle parla enfin sur l’inconvénient qu’il y auroit à brusquer une entrevue avec Montoni, et sur l’inconvénient de toute mesure qui pourroit rendre leur séparation sans remède. Valancourt céda à ses remontrances, et ses tendres prières lui arrachèrent la promesse que, quelle que fût l’opiniâtreté de Montoni, jamais il n’useroit de violence pour maintenir et conserver ses droits. Ô ! pour l’amour de moi, lui disoit Emilie, que la considération de mes souffrances vous détourne d’une vengeance pareille. Pour l’amour de vous, Emilie, répondoit Valancourt les yeux remplis de larmes, et fixant sur elle des regards de tendresse et de douleur ; oui, oui, je me vaincrai : mais quoique je vous en aie donné ma parole solennelle, n’attendez pas que je me soumette paisiblement à l’autorité de Montoni. Si je le pouvois, je serois indigne de vous. Cependant, Emilie, combien de temps il peut, me condamner à exister loin de vous ! que de temps peut s’écouler avant que vous reveniez en France !

Emilie s’efforça de le calmer par les assurances d’un attachement inviolable : elle lui représenta que dans un an environ elle seroit majeure, et que son âge alors la feroit sortir de tutèle. Ces assurances consoloient peu Valancourt : il considéroit qu’elle seroit alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesseroit pas avec leurs droits. Il s’efforça pourtant d’en paroître satisfait. Emilie, remise, par la promesse qu’elle avoit obtenue et par le calme qu’il lui montroit, alloit enfin le quitter, quand sa tante entra dans la chambre. Elle lança un coup-d’œil de reproche sur sa nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt.

Ce n’est pas la conduite que j’attendois de vous, monsieur, lui dit-elle ; je ne m’attendois pas à vous revoir dans ma maison, après qu’on vous auroit informé que vos visites ne m’étoient plus agréables. Je pensois encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma nièce, et qu’elle consentiroit à vous recevoir.

Valancourt, voyant qu’il étoit nécessaire d’établir la justification d’Emilie, assura que l’unique dessein de sa visite avoit été de demander un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvoit exiger de lui.

Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence eût cédé à ce qu’elle appeloit sa compassion. Elle ajouta qu’elle sentoit si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en prévenir le retour, elle remettoit entièrement cette affaire à M. Montoni seul.

L’éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l’indignité de sa conduite : elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l’avoir réduite à cette situation pénible, et sa haine croissoit avec la conscience de ses torts. L’horreur qu’il lui inspiroit étoit d’autant plus forte, que, sans l’accuser, il la forçoit de se convaincre elle-même. Il ne lui laissoit pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considéroit. À la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se décida à sortir sur-le-champ, pour ne pas perdre sa propre estime dans une réplique peu mesurée. Il fut alors bien assuré qu’il ne devoit former aucun espoir sur madame Montoni, et qu’on ne pouvoit attendre ni pitié, ni justice d’une personne qui sentoit le poids du crime sans l’humilité du repentir.

Il songeoit à Montoni avec un égal désespoir. Il étoit évident que le plan de séparation venoit de lui. Il n’étoit pas probable qu’il abandonnât ses desseins pour des prières ou des remontrances qu’il devoit avoir prévues, et contre lesquelles il étoit préparé. Cependant, fidèle aux promesses qu’avoit reçues Emilie, plus occupé de son amour que jaloux de sa propre dignité, Valancourt prit garde à ne point irriter sans nécessité Montoni. Il lui écrivit, non pour lui demander un entretien, mais pour en solliciter la faveur, et il tâcha d’attendre la réponse avec un peu de tranquillité.

Madame Clairval s’en tenoit au rôle passif : quand elle avoit consenti au mariage de Valancourt, c’étoit dans la croyance qu’Emilie hériteroit de sa tante. Quand le mariage de cette dernière l’eut désabusée de cet espoir, sa conscience l’empêcha de rompre une union presque formée ; mais sa bienveillance n’alloit pas jusqu’à faire une démarche qui la décidât entièrement. Elle se félicitoit de ce que Valancourt étoit délivré d’un engagement qu’elle croyoit autant au-dessous de lui pour la fortune, que Montoni jugeoit cette alliance humiliante pour la beauté d’Emilie. Madame Clairval pouvoit être offensée qu’on eût ainsi congédié une personne de sa famille ; mais elle dédaigna d’en exprimer son ressentiment autrement que par son silence.

Montoni, dans sa réponse, assura Valancourt qu’une entrevue ne pouvant ni ébranler la résolution de l’un, ni vaincre les désirs de l’autre, n’aboutiroit qu’à une altercation fort inutile ; il jugeoit donc à propos de la refuser.

La modération que lui avoit recommandée Emilie, et les promesses qu’il lui avoit faites, arrêtèrent seules l’impétuosité de Valancourt qui vouloit courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu’on refusoit à ses prières. Il se borna à renouveller ses sollicitations, et les appuya de tous les argumens que pouvoit fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d’une part, et en inflexibilité de l’autre. Soit par crajnte, soit par honte, ou par la haine qui résultoit de ces deux sentimens, Montoni évitoit soigneusement l’homme qu’il avoit tant offensé ; il n’étoit ni attendri par la douleur qui se peignoit dans les lettres de Valancourt, ni frappé de repentir par les solides raisonnemens qu’elles contenoient. À la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle d’éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s’étoit fait céler, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l’entrée. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit et revint chez lui dans un état de frénésie ; il écrivit à Emilie ce qui s’étoit passé, exprima sans restriction les angoisses de son cœur, et la conjura, puisqu’il ne restoit que cette ressource, de le recevoir à l’insu de Montoni. À peine, eut-il envoyé la lettre que sa passion se calma : il comprit la faute qu’il avoit commise, en augmentant les chagrins d’Emilie par le trop fidèle tableau de ses peines ; il eût donné la moitié du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la douleur qu’elle auroit pu en recevoir. Madame Montoni avoit ordonné qu’on lui portât les lettres pour sa nièce : elle lut celle-ci, elle y vit avec colère la manière dont Valancourt y traitoit Montoni ; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressoit les préparatifs de ses gens, et terminoit à la hâte tout ce qui pouvoit lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres où Valancourt, désespérant d’obtenir plus, et modérant la passion qui l’avoit fait sortir de la règle, sollicitoit seulement la permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu’elle alloit partir sous peu de jours, et qu’on avoit décidé qu’il ne la verroit plus, il perdit toute prudence ; et dans une seconde lettre il proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d’une dernière entrevue.

Cependant Emilie étoit abîmée dans cette espèce de stupeur où des malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l’esprit. Elle aimoit Valancourt avec la plus tendre affection ; elle s’étoit accoutumée long-temps à le regarder comme l’ami et le compagnon de sa vie entière ; elle n’avoit pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût jointe. Quelle devoit donc être sa douleur au moment d’une séparation si prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de leur existence pourroient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux volontés d’un étranger, à celles d’une personne qui récemment encore provoquoit leur mariage ? Vainement essayoit-elle de surmonter sa douleur, et de se résigner à un malheur inévitable. Le silence de Valancourt l’affligeoit encore plus qu’il ne la surprenoit, puisqu’elle ne l’attribuoit point à sa véritable cause ; mais quand, à la veille de quitter Toulouse, elle n’entendit point dire qu’il lui fût permis de prendre congé d’elle, sa douleur l’emporta, et malgré sa résolution, elle demanda à madame Montoni si cette consolation lui avoit été refusée. Sa tante l’en assura, et elle ajouta même, qu’après l’insolence de sa conduite dans leur dernière conversation, et la persécution que M. Montoni avoit soufferte de ses épîtres, aucune prière ne la feroit obtenir.

Si le chevalier eût attendu de nous cette faveur, dit-elle, il eût dû se comporter différemment. Il devoit attendre patiemment que nous fussions disposés à l’accorder ; il ne m’auroit pas accablée de reproches, parce que je persistais à lui refuser ma nièce ; il n’auroit pas excédé M. Montoni, qui ne jugeoit pas convenable d’entrer en discussion sur un pareil enfantillage. Sa conduite a été dans tout ceci extrêmement déplacée et présomptueuse : je désire qu’on ne me prononce jamais son nom, et que vous nous délivriez de ces ridicules tristesses, de ces soupirs, de ces airs sournois, qui feroient croire que vous êtes prête à fondre en larmes ; soyez comme tout le monde : votre silence ne cache pas votre chagrin à ma pénétration, je vois bien que vous êtes prête à pleurer dans ce moment, quoique je vous en reprenne ; oui, dans ce moment même, en dépit de ma défense.

Emilie, qui s’étoit tournée pour cacher ses larmes, quitta la chambre pour en verser abondamment : elle passa la journée dans un serrement de cœur que peut-être elle n’avoit pas encore connu. Quand elle se retira le soir, elle resta sur la chaise où elle s’étoit jetée, et y demeura long-temps encore après que toute la maison fut abandonnée au sommeil. Elle ne pouvoit se départir de l’idée qu’elle avoit quitté Valancourt pour ne plus le voir : la longueur du voyage qu’elle alloit commencer, l’incertitude de son retour, les injonctions qu’elle avoit reçues, et qui suffisoient pour justifier ses craintes, n’en étoient pourtant pas les seuls motifs ; elle y joignoit une impression, qu’elle croyoit un pressentiment, et ne doutoit pas qu’elle ne quittât Valancourt pour toujours ; la distance qui les alloit séparer n’effrayoit pas moins son imagination. Les Alpes, ces redoutables barrières ! les Alpes alloient s’élever, d’immenses pays s’étendre entre les lieux qu’ils alloient habiter. Vivre même sans se voir, dans des provinces voisines, vivre dans le même empire, lui eût paru un vrai bonheur, en comparaison de cette horrible distance.

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l’idée de ne plus voir Valancourt, qu’elle se sentit prête à perdre ses sens ; elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât ; elle vit la fenêtre, et eut assez de force pour l’ouvrir et s’y reposer : l’air ranima ses forces, le clair de la lune, qui tomboit sur une longue avenue d’ormes au-dessous d’elle, l’invita à essayer si ses mouvemens et le grand air ne calmeroient pas l’irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le château étoit couché : Emilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d’où un passage conduisoit au jardin ; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l’allée. Emilie marchoit avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompoient ; elle croyoit voir quelqu’un dans l’éloignement, et craignait que ce ne fût un espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où elle avoit passé tant de momens heureux avec Valancourt, où elle avoit admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce désir l’emporta sur la crainte d’être observée, elle alla vers la terrasse qui se prolongeoit dans tout le jardin du haut ; elle dominoit sur celui du bas, et y communiquoit par un escalier de marbre qui terminoit l’avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s’arrêta pour un moment, et regarda autour d’elle. La distance où elle étoit du château augmentoit l’espèce d’effroi que le silence, l’heure et l’obscurité lui causoient ; mais s’appercevant que rien ne pouvoit justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune découvroit l’étendue, et montroit le pavillon tout à l’extrémité. Son éloignement du château renouvelant encore ses alarmes, elle s’arrêta pour écouter ; aucun bruit ne se fait entendre. Elle marche vers le pavillon, elle arrive, elle entre ; l’obscurité du lieu n’étoit pas propre à diminuer sa timidité. Les jalousies étoient ouvertes ; mais des plantes en fleurs garnissoient l’extérieur des fenêtres, et ne laissoient qu’avec peine appercevoir au travers de leurs rameaux le paysage foiblement éclairé.

Emilie s’approcha d’une croisée ; elle ne goûtoit ce spectacle qu’autant qu’il servoit à lui rappeler plus vivement l’image de Valancourt. Ah ! s’écria-t-elle avec un profond soupir, en se jetant sur une chaise, que de fois nous nous sommes assis en ce lieu ! que de fois nous avons contemplé ce beau point de vue ! Jamais nous ne l’admirerons ensemble ! jamais, jamais peut-être nous ne nous reverrons !

Tout-à-coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près d’elle dans le pavillon ; elle fit un cri : mais le bruit se répétant, elle distingua la voix chérie de Valancourt. C’étoit lui, c’étoit Valancourt qui la soutenoit entre ses bras. Pendant quelques momens l’émotion leur ôta la parole. Emilie ! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes, Emilie ! Il se tut encore, et l’accent avec lequel il avoit prononcé son nom, exprimoit sa tendresse aussi bien que sa douleur.

Ô mon Emilie ! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, j’entends encore le son de cette voix ! J’ai erré autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n’avois qu’un si foible, si foible espoir de vous trouver. C’étoit la seule chance qui me restât ; grâce au ciel, elle ne m’a pas manqué ; toute consolation ne m’est pas refusée.

Emilie prononça quelques mots sans presque savoir ce qu’elle disoit ; elle exprima son inviolable affection, et s’efforça de calmer l’agitation de Valancourt. Quand il fut un peu remis, il lui dit : Je suis venu ici aussi-tôt après le coucher du soleil ; je n’ai cessé depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J’avois abandonné tout espoir de vous voir ; mais je ne pouvois me résoudre à m’arracher d’un lieu où j’étois si près de vous ; je serois probablement resté jusqu’à l’aurore autour de ce château. Oh ! que les momens s’écouloient avec lenteur, et cependant que d’émotions diverses, quand je croyois entendre des pas, quand j’imaginois que vous approchiez, et quand je ne saisissois qu’un morne et effrayant silence ! Mais quand vous avez ouvert le pavillon, l’obscurité m’empêchoit de distinguer avec certitude si c’étoit ma bien-aimée. Mon cœur battoit si fortement d’espérance et de crainte, que je ne pouvois parler. À l’instant où j’ai entendu les accens plaintifs de votre voix, mes doutes se sont évanouis, mais non pas mes craintes, jusqu’au moment où vous avez parlé de moi. Dans l’excès de mon émotion, je n’ai point pensé à l’effroi que j’allois vous causer ; je ne pouvois plus me taire, Ô Emilie ! en des momens comme ceux-ci la joie et la douleur luttent avec tant de puissance, que le cœur peut à peine en supporter le combat.

Le cœur d’Emilie sentoit cette vérité ; mais la joie de revoir Valancourt au moment même qu’elle se désoloit d’en être à jamais séparée, se confondit bientôt avec la douleur, quand la réflexion lui revint, et que son imagination anticipa sur l’avenir. Elle travailloit à recouvrer le calme et la dignité d’ame qui lui étoient nécessaires pour soutenir une dernière entrevue. Valancourt ne pouvoit se modérer, les transports de sa joie se changèrent subitement en ceux du désespoir ; il exprima avec le langage le plus passionné l’horreur de la séparation et le peu d’apparence d’une réunion possible. Emilie pleuroit en silence, en l’écoutant ; elle tâchoit de contenir son affliction, et d’adoucir celle de son amant. Elle lui présentoit tout ce qui pouvoit ressembler à l’espérance ; mais l’énergie de ses craintes découvrant bientôt les tendres erreurs dont elle vouloit le flatter, et se flatter elle-même, il écartoit des illusions trop frivoles pour être adoptées par la raison.

Vous me quittez, lui disoit-il, vous allez dans une terre étrangère ! À quelle distance ? Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs ; on s’efforcera de me faire oublier, on vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez à moi ? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.

— Vous croyez donc, dit Emilie, que l’affliction que j’éprouve vienne d’une affection légère et momentanée ? vous le croyez ?

— Souffrir ! interrompit Valancourt, souffrir pour moi ! ô Emilie, qu’elles sont douces, qu’elles sont amères ces paroles ! Je ne dois pas douter de votre constance ; et pourtant, telle est l’inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon ; lors même que la raison le réprouve, il voudroit toujours une assurance nouvelle. Je renais à la vie, comme si je l’apprenois pour la première fois, quand vous me dites que je vous suis cher ; dès que je ne vous entends plus, je retombe dans le doute, et je m’abandonne à la défiance. Puis, paroissant se recueillir, il s’écria : Que je suis coupable de vous tourmenter ainsi dans ce moment, moi qui devrois vous consoler et vous soutenir !

Cette réflexion attendrit singulièrement Valancourt ; mais bientôt, revenant à la crainte, il ne sentit plus que pour lui-même, et déplora l’horreur de la séparation. Sa voix et ses paroles étoient si passionnées, qu’Emilie ne pouvant plus contenir sa propre douleur, cessa de réprimer la sienne. Valancourt, dans ces déchiremens d’amour et de pitié, perdit le pouvoir et presque la volonté de maîtriser son agitation. Dans l’intervalle de ses soupirs convulsifs, il recueillit les larmes d’Emilie avec ses lèvres ; puis, il lui disoit avec cruauté, que jamais peut-être elle ne pleureroit plus pour lui. Il essaya ensuite de parler avec plus de calme, et ne put que s’écrier : Ô Emilie ! mon cœur se brisera. Je ne puis, je ne puis vous quitter. À présent je vous vois, a présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques momens, et ce ne sera plus qu’un songe : je regarderai, et je ne vous verrai point : j’essaierai de recueillir vos traits, et l’imagination affaiblira votre image ; j’écouterai vos accens, et ma mémoire même les taira, Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n’ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu’en vous donnant à moi ? Ô Emilie ! osez vous fier à votre cœur ! osez être à moi pour toujours ! Sa voix trembloit ; il se tut. Emilie pleuroit et gardoit le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l’instant ; elle quitteroit, au point du jour, la maison de madame, Montoni, et le suivroit à l’église des Augustins, où un prêtre les attendroit pour les unir.

Emilie se tut encore : le silence avec lequel elle écoutoit une proposition que dictoient l’amour et le désespoir, dans un moment où elle étoit à peine libre de la rejeter, quand son cœur étoit attendri de la douleur d’une séparation qui pouvoit être éternelle, quand sa raison étoit en proie aux illusions de l’amour et de la terreur, ce silence encourageoit les espérances de Valancourt. — Parlez, mon Emilie, lui disoit-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix ; laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étoient glacées, ses sens étoient prêts à défaillir ; cependant, elle n’en perdit pas l’usage. L’imagination troublée de Valancourt se la représentoit mourante. Il l’appeloit par son nom, se levoit pour aller demander du secours au château, et se rappelant sa situation, il frémissoit de sortir et de la quitter un seul instant.

Après quelques momens elle fit un long soupir, et revint à la vie. Le combat qu’elle avoit souffert entre l’amour et le devoir, sa soumission à la sœur de son père, sa répugnance à un mariage clandestin, la crainte d’un embarras inextricable, la misère et le repentir dans lesquels elle pouvoit plonger l’objet de son affection, tant d’intérêts puissans étoient trop forts pour un esprit énervé par la tristesse, et sa raison étoit demeurée en suspens. Mais le devoir et la sagesse, quelque pénible qu’eût été le débat, triomphèrent à la fin de la tendresse et de ses noirs pressentimens. Elle redoutoit, sur-tout, d’ensevelir Valancourt dans l’obscurité, et les vains regrets qui seroient, ou lui paroissoient devoir être la conséquence certaine d’un mariage dans leur position. Elle se comporta sans doute avec une grandeur d’ame peu commune, quand elle résolut d’éprouver un malheur présent, plutôt que de provoquer un malheur futur.

Elle, s’expliqua avec une candeur qui prouvoit bien à quel point elle l’estimoit et l’aimoit, et elle lui devint, s’il étoit possible, encore plus chère que jamais. Elle lui exposa tous ses motifs de refus. Il réfuta, ou plutôt contredit tous ceux qui ne regardoient que lui ; mais ils l’appelèrent à de tendres considérations sur elle-même, que la fureur de la passion et du désespoir lui avoit fait oublier. Ce même amour, qui lui faisoit proposer une union secrète et immédiate, l’obligeoit alors d’y renoncer. La victoire coûtoit trop à son cœur ; il s’efforçoit de se calmer, en considération d’Emilie, mais il ne pouvoit dissimuler tout ce qu’il souffroit. Emilie, dit-il, il faut que je vous quitte, et je sais bien que c’est pour toujours.

Des sanglots convulsifs l’interrompirent, et tous deux pleurèrent en silence. Se rappelant enfin le danger d’être découverts et l’inconvénient de prolonger une entrevue qui l’exposeroit à la censure, Emilie rassembla son courage, et prononça le dernier adieu.

Restez, disoit Valancourt, restez, je vous en conjure ; j’ai mille choses à vous dire. L’agitation de mon esprit ne m’a permis que de vous parler de ce qui l’occupe : j’ai négligé de vous communiquer un soupçon important ; j’ai craint de me montrer peu généreux, et de paroître avoir uniquement le dessein de vous alarmer pour vous soumettre à ma proposition.

Emilie fort agitée, ne quitta pas Valancourt ; mais elle le fit sortir du pavillon : ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua.

Ce Montoni, j’ai entendu des bruits étranges à son sujet. Êtes-vous certaine qu’il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu’elle paroît être ?

— Je n’ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte ; je suis sûre du premier point, je n’ai aucun moyen de juger de l’autre, et je vous prie de me dire tout ce que vous en savez.

— Je le ferai sûrement ; mais cette information est très-imparfaite et très-peu satisfaisante. Le hasard m’a fait rencontrer un Italien qui parloit à quelqu’un de ce Montoni : ils parloient de son mariage, et l’Italien disoit que si c’étoit celui qu’il imaginoit, madame Chéron ne se trouveroit pas fort heureuse. Il continua d’en parler avec très-peu de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions ; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d’après le bruit public, étoit un homme perdu quant à la fortune et à la réputation, il dit quelque chose d’un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie : je le pressai d’autant plus ; mais le vif intérêt que je mettois à mes questions fut, je crois, trop visible, et l’alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m’expliquer les circonstances auxquelles il avoit fait allusion, ou à m’en dire davantage sur Montoni : je lui observai que, si Montoni possédoit un château dans les Apennins, cela sembloit indiquer quelque naissance et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête et fit un geste très-significatif ; mais il ne me répondit point.

L’espérance d’en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort long-temps ; je revins plusieurs fois à la charge ; mais l’Italien s’enveloppa de la plus entière réserve : il me dit que ce qu’il avoit rapporté n’étoit que le résultat d’un bruit vague ; que la haine et la malignité forgeoient souvent de semblables histoires, et qu’il y falloit peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l’Italien sembloit alarmé des conséquences de son indiscrétion : il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l’incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois souffrir ; je vous vois partir pour une terre étrangère, avec un homme d’un caractère aussi suspect que l’est celui de ce Montoni : mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité ; il est possible, comme l’a dit l’Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parloit, et pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh ! je ne devrois plus vous parler. J’oublie, je le sens, toutes les raisons qui m’ont fait tout-à-l’heure abandonner mes espérances et renoncer au désir de vous posséder à l’instant.

Valancourt se promenoit à grands pas sur la terrasse, pendant qu’Emilie, appuyée sur la balustrade, s’abîmoit dans une profonde rêverie. L’ouverture qu’elle venoit de recevoir l’alarmoit plus que peut-être elle ne l’auroit dû, et renouveloit son combat intérieur. Elle n’avoit jamais aimé Montoni. Le feu de ses yeux, l’assurance de ses regards, son orgueil, sa fière hardiesse, la profondeur de ses ressentimens, que des occasions, même légères l’avoient mise dans le cas de développer, étoient autant de circonstances qu’elle n’avoit jamais observées sans émotion ; et l’expression ordinaire de ses traits l’avoit toujours frappée de crainte. Elle croyoit de plus en plus qu’il étoit le Montoni sur lequel l’Italien avoit jeté des soupçons. La pensée de se trouver sous sa puissance absolue, au milieu d’une terre étrangère, lui sembloit affreuse ; mais la crainte n’étoit pas le seul motif qui l’engageât à un mariage précipité. Le plus tendre amour avoit déjà plaidé pour son amant, et n’avoit pu, dans son opinion, l’emporter sur le devoir, sur l’intérêt de Valancourt lui-même, et sur la délicatesse qui la faisoit répugner à une union clandestine. Il ne falloit donc pas attendre que la terreur fît plus que n’avoit fait ensemble et le chagrin et l’amour ; mais cette terreur rendit aux motifs déjà repoussés toute leur énergie, et rendit une seconde victoire nécessaire. Valancourt, dont les craintes pour Emilie devenoient plus fortes à mesure qu’il en pesoit les raisons, ne pouvoit atteindre à cette seconde victoire. Il croyoit voir le plus clairement du monde que ce voyage d’Italie plongeroit Emilie dans un labyrinthe de maux. Il étoit résolu à s’y opposer avec persévérance, et à en obtenir d’elle un titre pour devenir son légitime protecteur.

Emilie, dit-il avec ardeur et solennité, ce moment n’est pas celui des scrupules ; ce n’est pas celui de calculer des incidens frivoles et secondaires, relativement à notre futur bonheur. Je vois maintenant mieux que jamais quels dangers vous allez courir avec un homme du caractère de Montoni. Les ouvertures de l’Italien donnoient beaucoup à craindre, mais moins encore que la physionomie de Montoni et que l’idée qu’elle m’a donnée de lui. Je pense y lire dans ce moment tout ce qu’on pourroit avoir dit à son sujet. C’est lui, c’est certainement lui dont l’Italien m’a parlé ; je n’en puis douter, et je vous conjure, pour votre intérêt et pour le mien, de prévenir des malheurs que je frémis de prévoir. Ô Emilie ! souffrez que ma tendresse, que mes bras vous en arrachent ; donnez-moi le droit de vous défendre.

Emilie soupira. Valancourt continua de la solliciter, de la presser avec toute l’énergie qu’inspirent et l’amour et la crainte. Mais comme son imagination lui avoit grossi les dangers qu’elle pouvoit courir, les brouillards qui l’enveloppoient s’étant dissipés, elle reconnut l’exagération dont sa raison avoit été dupe, elle considéra que rien ne prouvoit que Montoni fût la personne dont avoit parlé l’étranger : que même, s’il l’étoit, l’Italien n’avoit parlé de son caractère et de sa ruine que sur de simples rapports. La physionomie de Montoni servoit bien, il est vrai, à accréditer de pareils bruits ; mais ce n’étoit pas un motif pour les admettre. Probablement elle n’eût pas fait ces réflexions avec tant de précision, à ce moment, si les terreurs de Valancourt, en exagérant les dangers, ne l’eussent pas engagée à écarter les prestiges de sa passion. Mais tandis qu’elle s’efforçoit avec la plus douce manière de le tirer d’une erreur, elle le plongeoit dans une autre. Sa voix, sa figure prirent l’expression du plus affreux désespoir. Emilie, dit-il, ce moment est le plus amer que j’aie encore passé. Non, vous ne m’aimez pas ; non, vous ne pouvez pas m’aimer : il vous seroit impossible de raisonner avec ce sang-froid, avec ce calme, si vous m’aimiez. Moi, je suis déchiré de douleur à l’idée de notre séparation, et des malheurs qui peuvent en être la suite. Il n’est pas de hasards que je ne voulusse affronter pour vous y soustraire, pour vous sauver. Non, Emilie, non, vous ne m’aimez pas.

Nous avons peu de momens à donner aux récriminations et aux sermens, dit Emilie en s’efforçant de cacher son émotion ; si vous êtes encore à apprendre combien vous m’êtes cher, et combien vous le serez éternellement à mon cœur, aucune assurance de ma part ne sauroit vous en convaincre.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent abondamment. Ces paroles et ces larmes portèrent encore une fois, et plus fortement que jamais, la conviction de son amour à l’ame de Valancourt. Il ne pouvoit que s’écrier : Emilie ! Emilie ! et pleurer sur sa main, qu’il pressoit de ses lèvres. Après quelques momens, elle se releva de cet abandon de tristesse et lui dit : Il faut que je vous quitte, il est tard ; on pourroit, dans le château, s’appercevoir de mon absence. Pensez à moi, aimez-moi quand je serai loin d’ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation.

Penser à vous ! vous aimer ! s’écria Valancourt.

Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l’amour de moi, essayez-le pour l’amour de vous !

Oui, pour l’amour de moi, dit Emilie d’une voix tremblante ; je ne puis pas vous laisser dans cet état.

Eh bien ! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité : pourquoi nous quitter ou du moins nous quitter pour plus long-temps que jusqu’au point du jour ?

Il m’est impossible, reprit Emilie, il m’est impossible de soutenir de pareils coups ; vous me déchirez le cœur : mais jamais je ne consentirai à cette mesure imprudente et précipitée.

Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne seroit pas ainsi précipitée : il faut nous soumettre aux circonstances.

Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà ouvert mon cœur : mes forces sont épuisées. Vous cédiez à mes objections jusqu’au moment où votre tendresse vous a suggéré ces vaines terreurs, qui nous ont fait tant de mal à tous deux. Épargnez-moi ; ne m’obligez pas à répéter les raisons que je vous ai déjà expliquées.

Vous épargner, s’écria Valancourt ! Je suis un misérable ; je ne sentois que ma douleur. Moi, qui devrois avoir montré un courage mâle ; moi, qui aurois dû vous soutenir ; moi ! j’ai augmenté vos peines par la conduite d’un foible enfant. Pardonnez-moi, Emilie ; songez au désordre de mon esprit en ce moment, où je vais quitter tout ce qui m’est cher ; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir ; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu’un seul instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin ; je ne prolongerai pas ces momens. Mon Emilie, mon unique bien ; mon Emilie, ne m’oubliez jamais : Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie à la Providence. Ô mon Dieu ! ô mon Dieu ! protégez-la, bénissez-la.

Il serra sa main contre son cœur. Emilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuroient plus : ils ne se parloient pas. Valancourt alors commandant à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l’assurance. Mais elle paroissoit hors d’état de le comprendre, et un soupir qu’elle exhaloit par intervalle prouvoit seulement qu’elle n’étoit pas évanouie.

Il la soutenoit en marchant lentement vers le château, pleurant et parlant toujours. Elle ne répondoit que par des soupirs. Arrivés enfin à la porte qui terminoit l’avenue, elle sembla se retrouver elle-même ; et regardant autour d’elle, elle apperçut combien ils étoient près du château. C’est ici qu’il faut nous quitter, dit-elle en s’arrêtant ! Pourquoi prolonger ces momens ? Rendez-moi le courage, dont j’ai si grand besoin.

Valancourt fit un effort pour composer ses traits. Adieu, dit-il d’une voix tendre et composée ; croyez que nous nous rejoindrons, que nous nous rejoindrons pour notre mutuel bonheur ! que nous nous rejoindrons pour ne jamais nous séparer ! La voix lui manqua ; mais la recouvrant bien-tôt, il poursuivit d’un ton plus ferme : Vous ne concevez pas ce que je souffrirai jusqu’à ce que j’aie de vos nouvelles. Je ne perdrai aucune occasion de vous faire parvenir mes lettres ; mais je frémis de penser combien peu elles vous parviendront. Fiez-vous à moi, ô Emilie ! pour vous, pour votre repos qui m’est si cher, je m’efforcerai de soutenir cette absence avec courage ! Ô combien peu j’en ai montré ce soir !

Adieu, dit Emilie d’une voix languissante ; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j’avois à vous dire. Et moi ! de tant, de tant de choses, reprit Valancourt ! je ne vous ai jamais quittée sans me souvenir aussi-tôt d’une question, d’une prière, d’une circonstance relative à mon amour, que je brûlois de vous communiquer, et j’étois désolé de ne le pouvoir plus. Ô Emilie ces traits que je contemple à présent, dans un moment seront éloignés de mes regards, et tous les efforts de mon imagination ne pourront me les retracer avec assez d’exactitude. Ô quelle différence infinie entre ce moment et celui qui va le suivre ! Maintenant je suis en votre présence, Je puis vous voir : alors tout ne sera plus qu’un vide effrayant ; et je serai un pauvre exilé, banni de son unique asyle.

Valancourt encore la pressa contre son cœur, et l’y tint en silence en la baignant de larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l’oppression d’Emilie. Ils se dirent adieu, gémirent un moment, et se séparèrent. Valancourt sembloit faire un effort pour s’éloigner. Il traversa précipitamment l’avenue ; et Emilie qui marchoit lentement vers le château, entendit ses pas pressés. Elle en écouta les sons qui s’affoiblissoient à chaque instant. Le calme mélancolique de la nuit cessa enfin d’en être interrompu. Elle se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos : mais, hélas ! il avoit fui loin d’elle, et son malheur ne lui permettoit plus de le goûter.

mardi 10 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre I

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La maison de madame Chéron étoit fort près de Toulouse, d’immenses jardins l’entouroient ; Emilie, qui s’étoit levée de bonne heure, les parcourut avant l’instant du déjeûner. D’une terrasse qui s’étendoit jusqu’à l’extrémité de ces jardins, on découvrait tout le Bas-Languedoc. Emilie reconnut, vers le sud, les hautes pointes des Pyrénées, et son imagination lui peignit promptement la verdure, et les pâturages qui sont à leurs pieds. Son cœur revoloit vers sa demeure paisible. Elle trouvoit un plaisir inexprimable à supposer qu’elle en voyoit la place, quoiqu’elle ne pût appercevoir que la chaîne des Pyrénées. Foiblement occupée du paysage qui se dessinoit au-dessous d’elle, et de la fuite des momens qui passoient, elle resta appuyée sut une fenêtre du pavillon qui terminoit la terrasse ; elle fixoit ses yeux sur la Gascogne, et son esprjt se remplissoit des touchantes idées que cette vue réveilloit en elle.

Un domestique vint l’avertir que le déjeûner étoit servi.

Où avez-vous donc été courir si matin, dit madame Chéron, lorsque sa nièce entra. Je n’approuve point ces promenades solitaires. Je désire que vous ne sortiez point de si bonne heure, sans qu’on vous accompagne, ajouta madame Chéron. Une jeune personne qui donnoit à la Vallée des rendez-vous, au clair de la lune, a besoin d’un peu de surveillance.

Le sentiment de son innocence n’empêcha pas la rougeur d’Emilie. Elle trembloit et baissoit les yeux avec confusion, tandis que madame Chéron lançoit des regards hardis, et rougissoit elle-même ; mais sa rougeur étoit celle de l’orgueil satisfait, celle d’une personne qui s’applaudit de sa pénétration.

Emilie ne doutant point que sa tante ne voulût parler de sa promenade nocturne en quittant la Vallée, crut devoir en expliquer les motifs. Mais madame Chéron, avec le sourire du mépris, refusa de l’écouter. Je ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne : je juge les gens par leurs actions, et je veux essayer votre conduite à l’avenir.

Emilie, moins surprise de la modération et du silence mystérieux de sa tante, qu’elle ne l’avoit été de l’accusation, y réfléchit profondément, et ne douta plus que ce ne fût Valancourt qu’elle avoit vu la nuit dans les jardins de la Vallée, et que madame Chéron pouvoit bien avoir reconnu. Sa tante, ne quittant un sujet pénible que pour en traiter un qui ne le devenoit pas moins, parla de M. Motteville, et de la perte énorme que sa nièce faisoit avec lui. Pendant qu’elle raisonnoit, avec une pitié fastueuse, des infortunes qu’éprouvoit Emilie, elle insistoit sur les devoirs de l’humilité, sur ceux de la reconnoissance ; elle faisoit dévorer à sa nièce les plus cruelles mortifications, et l’obligeoit à se considérer comme étant dans la dépendance, non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques.

On l’avertit alors qu’on attendoit beaucoup de monde à dîner, et madame Chéron lui répéta toutes les leçons du soir précédent, sur sa conduite dans la société ; elle ajoutoit qu’elle vouloit la voir mise avec un peu d’élégance et de goût, et ensuite elle daigna lui montrer toute la splendeur de son château, lui faire remarquer tout ce qui brilloit d’une magnificence particulière, et distinguoit les différens appartemens ; après quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s’enferma dans sa chambre, déballa ses livres, et charma son esprit par la lecture jusqu’au moment de s’habiller.

Quand on fut rassemblé, Emilie entra dans le salon avec un air de timidité que ses efforts ne pouvoient vaincre. L’idée que madame Chéron l’observoit d’un œil sévère la troubloit encore davantage. Son habit de deuil, la douceur et l’abattement de sa charmante figure, la modestie de son maintien, la rendirent très-intéressante à quelques personnes de la société. Elle reconnut le signor Montoni, et son ami Cavigni ; qu’elle avoit trouvés chez M. Quesnel ; ils avoient dans la maison de madame Chéron toute la familiarité d’anciennes connoissances ; elle paroissoit elle-même les accueillir avec grand plaisir.

Le signor Montoni portoit dans son air le sentiment de sa supériorité : l’esprit et les talens dont ils pouvoient la soutenir, obligeoient tout le monde à lui céder. La finesse de son tact étoit fortement exprimée dans sa physionomie ; mais il savoit se déguiser, quand il falloit, et l’on pouvoit y remarquer souvent le triomphe de l’art sur la nature. Son visage étoit long, assez maigre, et pourtant, on le disoit beau ; c’étoit peut-être, à la force, à la vigueur de son ame, qui se prononçoit dans tous ses traits, que pouvoit se rapporter cet éloge. Emilie se sentit entraînée vers une sorte d’admiration pour lui, mais non pas de cette admiration qui pouvoit conduire à l’estime ; elle y joignoit une sorte de crainte dont elle ne devinoit pas la cause.

Cavigni étoit gai et insinuant comme la première fois. Quoique presque toujours occupé de madame Chéron, il trouvoit les moyens de causer avec Emilie. Il lui adressa d’abord quelques saillies d’esprit, et prit ensuite un air de tendresse dont elle s’apperçut bien, et qui ne l’effraya point. Elle parloit peu, mais la grâce et la douceur de ses manières l’encourageoient à continuer. Elle n’eut de relâche que quand une jeune dame du cercle, qui parloit sans cesse et sur tout, vint se mêler à l’entretien : cette dame, qui déployoit toute la vivacité, toute la coquetterie d’une française, affectoit d’entendre tout, ou plutôt elle n’y mettoit point d’affectation. N’étant jamais sortie d’une ignorance parfaite, elle n’imaginoit pas qu’elle eût rien à apprendre ; elle obligeoit tout le monde à s’occuper d’elle, amusoit quelquefois, fatiguoit au bout d’un moment, et puis étoit abandonnée.

Emilie, quoique amusée de tout ce qu’elle avoit vu, se retira sans peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisoient.

Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites ; Emilie accompagnoit madame Chéron par-tout, s’amusoit quelquefois, et s’ennuyoit souvent. Elle fut frappée des connoissances et de l’apparente instruction que développoient les conversations autour d’elle. Ce ne fut que long-temps après, qu’elle reconnut l’imposture de tous ces prétendus talens. Ce qui la trompa le plus, fut cet air de gaîté constante, et sur-tout de bonté qu’elle remarquoit dans chaque personnage. Elle imaginoit qu’une obligeance habituelle et toujours prête, en étoit le véritable fondement. À la fin, l’exagération de quelques personnes moins exercées que les autres, lui fit soupçonner que, si le consentement et la bonté sont les seuls principes d’une aménité douce, les accès immodérés auxquels on se livre d’ordinaire, sont le résultat de l’insensibilité la plus parfaite. On y est exempt des inquiétudes que la vraie bienveillance éprouve pour les chagrins des autres, et l’apparente prospérité qu’on y étale, commande le respect du public, mais n’obtient pas toujours celui d’un ami de l’humanité.

Les plus agréables momens d’Emilie s’écouloient au pavillon de la terrasse ; elle s’y retiroit avec un livre, ou avec son luth, pour jouir de sa mélancolie, ou pour la vaincre. Assise, les yeux fixés sur les Pyrénées et sur la Gascogne, elle chantoit, en s’accompagnant, les douces romances de son pays, et les chansons populaires qu’elle avoit apprises dans son enfance.

Un soir, Emilie touchoit son luth dans le pavillon, avec une expression qui venoit du cœur. Le jour tombant éclairoit encore la Garonne, qui fuyoit à quelque distance, et dont les flots avoient passé devant la Vallée. Emilie pensoit à Valancourt ; elle n’en avoit pas entendu parler depuis son séjour à Toulouse, et maintenant éloignée de lui, elle sentoit toute l’impression qu’il avoit faite sur son cœur. Avant que d’avoir vu Valancourt, elle n’avoit rencontré personne, dont l’esprit et le goût s’accordassent si bien avec le sien. Madame Chéron lui avoit parlé de dissimulation, d’artifices ; elle avoit prétendu que cette délicatesse qu’elle admiroit dans son amant, n’étoit rien qu’un piège pour lui plaire, et pourtant elle croyoit à sa sincérité. Un doute néanmoins, quelque foible qu’il fût, étoit suffisant pour accabler son cœur.

Le bruit d’un cheval sur la route, au-dessous de la fenêtre, la tira de sa rêverie. Elle vit un cavalier, dont l’air et le maintien rappeloient Valancourt ; car l’obscurité ne lui permettoit pas de distinguer ses traits. Elle se retira de la fenêtre, craignant d’être apperçue, et désirant pourtant d’observer. L’étranger passa sans regarder, et quand elle se fut rapprochée du balcon, elle le vit dans l’avenue qui menoit à Toulouse, Ce léger incident la préoccupa de telle sorte, que le pavillon, le spectacle, en perdirent tous leurs charmes : après quelques tours de terrasse, elle rentra bien vite au château.

Madame Chéron rentra chez elle avec plus d’humeur que de coutume ; Emilie se félicita, lorsque l’heure lui permit de se retrouver seule dans son appartement.

Le lendemain matin, elle fut appelée chez madame Chéron, dont la figure étoit enflammée de colère ; quand Emilie parut, elle lui présenta une lettre.

— Connoissez-vous cette écriture, dit-elle d’un ton sévère, et la regardant fixement, tandis qu’Emilie examinoit la lettre avec attention ? — Non, madame, répondit-elle, je ne la connois pas.

— Ne me poussez pas à bout, dit la tante. Vous la connoissez, avouez-le sur-le-champ ; j’exige que vous disiez la vérité.

Emilie se taisoit, elle alloit sortir ; madame Chéron la rappela. — Oh ! vous êtes coupable, lui dit-elle, je vois bien à présent que vous connoissez l’écriture. — Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie avec dignité, pourquoi m’accusiez-vous d’avoir fait un mensonge ?

Il est inutile de le nier, dit madame Chéron, je vois à votre contenance, que vous n’ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sûre qu’à mon insu, dans ma maison, vous avez reçu des lettres de cet insolent jeune homme.

Emilie, choquée de la grossièreté de cette accusation, oublia la fierté qui l’avoit réduite au silence, et s’efforça de se justifier, mais sans convaincre madame Chéron.

— Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme eût pris la liberté de m’écrire, si vous ne l’eussiez pas encouragé. Vous me permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d’une voix timide, quelques particularités d’un entretien que nous eûmes ensemble à la Vallée : je vous dis alors avec franchise que je ne m’étois point opposée à ce que M. de Valancourt pût s’adresser à ma famille.

— Je ne veux point qu’on m’interrompe, dit madame Chéron ; je… je… Pourquoi ne le lui avez-vous pas défendu ? Emilie ne répondoit pas. Un homme que personne ne connoît, absolument étranger ; un aventurier qui court après une héritière ! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien dire qu’il s’est trompé.

— Je vous l’ai déjà dit, madame, sa famille étoit connue de mon père, dit Emilie modestement, et sans paroître avoir remarqué sa dernière phrase.

Oh ! ce n’est point du tout un préjugé favorable, répliqua la tante avec sa légèreté ordinaire. Il avoit des idées si folles ! Il jugeoit les gens à la physionomie. Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout-à-l’heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit ce reproche pour répondre au ton peu respectueux dont madame Chéron parloit de son père.

Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je n’entends point être importunée de lettres ou de visites par tous les jeunes gens qui prétendront vous adorer. Ce M. de Valent… je ne sais comment vous l’appelez, a l’impertinence de me demander que je lui permette de m’offrir son respect. Je lui répondrai comme il convient. Pour vous, Emilie, je vous le répète une fois pour toutes, si vous ne vous conformez point à mes volontés, je ne m’inquiéterai plus de votre éducation, et je vous mettrai dans un couvent.

Ah ! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mérité ce que j’éprouve ? Madame Chéron, dans ce moment, en eût obtenu la promesse de renoncer pour jamais à Valancourt. Frappée de terreur, elle ne vouloit plus consentir à le revoir ; elle craignoit de se tromper, et ne pensoit pas que madame Chéron pût le faire ; elle craignoit enfin de n’avoir pas mis assez de réserve dans l’entretien de la Vallée. Elle savoit bien qu’elle ne méritoit pas les soupçons odieux qu’avoit formés sa tante ; mais elle se tourmentoit de scrupules sans nombre. Devenue timide, et redoutant de mal faire, elle résolut d’obéir à tout ce que commanderoit sa tante ; elle lui en exprima l’intention : mais madame Chéron y donnoit peu de confiance, et n’y voyoit que l’artifice ou la peur.

Promettez-moi, dit-elle à sa nièce, que vous ne verrez point le jeune homme, et que vous ne lui écrirez pas sans ma permission. Ah ! madame, dit Emilie, pouvez-vous supposer que je l’oserois à votre insu ? — Je ne sais pas ce que je suppose ; on ne comprend rien aux jeunes personnes : elles ont rarement assez de bon sens pour désirer qu’on les respecte.

Hélas ! madame, dit Emilie, je me respecte moi-même ; mon père m’en a toujours enseigné la nécessité. Il me disoit qu’avec ma propre estime, j’obtiendrois toujours celle des autres.

Mon frère étoit un bonhomme, répliqua madame Chéron, mais il ne connoissoit pas le monde. Au reste, vous ne m’avez pas fait la promesse que j’exige de vous.

Emilie fit cette promesse, et alla se promener au jardin. Parvenue à son pavillon chéri, elle s’assit près d’une fenêtre qui s’ouvroit sur un bosquet. Le calme et la retraite absolue lui permettoient de recueillir ses pensées, et d’apprécier elle-même sa conduite. Elle se rappela l’entrevue de la Vallée ; elle s’apperçut avec joie que rien n’y pouvoit alarmer ni son orgueil, ni sa délicatesse ; elle se confirma dans l’estime d’elle-même, dont elle avoit si grand besoin. Quoi qu’il en soit, elle résolut de n’entretenir jamais une correspondance secrète, et de garder la même réserve en causant avec Valancourt, si jamais elle le rencontroit. Comme elle répétoit ces mots : si jamais nous nous rencontrons, elle frémit involontairement ; les larmes vinrent à ses yeux ; mais elle les sécha promptement quand elle entendit qu’on marchoit, qu’on ouvroit le pavillon, et qu’en tournant la, tête elle eut reconnu Valancourt. Un mélange de plaisir, de surprise et d’effroi s’éleva si vivement dans son cœur, qu’elle en fut tout émue. Elle pâlit, rougit, et resta quelques instans dans l’impossibilité de parler, ou de quitter seulement sa chaise. La figure de Valancourt étoit le fidèle miroir de ce que devoit exprimer la sienne. La joie dont Valancourt étoit rempli, fut suspendue quand il vit l’agitation d’Emilie. Revenue de sa première surprise, Emilie répondit avec un sourire doux ; mais une foule de mouvemens opposés vinrent encore assaillir son cœur, et luttèrent avec force pour subjuguer sa résolution. Il étoit difficile de savoir ce qui dominoit en elle ou la joie de voir Valancourt, ou la frayeur de ce que diroit sa tante, quand elle apprendroit cette rencontre. Après quelques mots d’entretien, aussi courts qu’embarrassés, elle le conduisit au jardin, et lui demanda s’il avait vu madame Chéron. Non dit-il, je ne l’ai point vue ; on m’a dit qu’elle avoit affaire, et quand j’ai su que vous étiez au jardin, je me suis empressé d’y venir. Il ajouta : Puis-je hasarder de vous dire le sujet de ma visite, sans encourir votre disgrâce ? Puis-je espérer que vous ne m’accuserez pas de précipitation, en usant de la permission que vous m’avez donnée de m’adresser à votre famille ? Emilie ne savoit que répliquer ; mais sa perplexité ne fut pas longue, et la frayeur eut bientôt pris sa place, quand, au détour de l’allée, elle apperçut madame Chéron. Elle avoit repris le sentiment de son innocence : sa crainte en fut tellement affoiblie, qu’au lieu d’éviter sa tante, elle s’avança d’un pas tranquille, et l’aborda avec Valancourt. Le mécontentement, l’impatience hautaine avec lesquels madame Chéron les observoit, bouleversèrent bientôt Emilie ; elle comprit bien vite que cette rencontre étoit crue préméditée. Elle nomma Valancourt ; et, trop agitée pour rester avec eux, elle courut se renfermer au château. Elle attendit long-temps, avec une inquiétude extrême, le résultat de la conversation. Elle n’imaginoit pas comment Valancourt s’étoit introduit chez sa tante avant d’avoir reçu la permission qu’il demandoit. Elle ignoroit une circonstance qui devoit rendre cette démarche inutile, dans le cas même où madame Chéron l’eût accueilli. Valancourt, dans le trouble de son esprit, avoit oublié de dater sa lettre. Madame Chéron n’auroit pu lui répondre ; peut être, quand il s’en souvint, ne regretta-t-il pas une distraction qui devenoit une excuse, et qui le dispensoit d’attendre un refus.

Madame Chéron eut un long entretien avec Valancourt ; et quand elle revint au château, sa contenance exprimoit plus de mauvaise humeur que de cette excessive sévérité dont Emilie avoit frémi. Enfin, dit-elle, j’ai congédié le jeune homme, et j’espère que je ne recevrai plus de pareilles visites. Il m’assure que votre entrevue n’étoit point concertée.

Madame, dit Emilie fort émue, vous ne lui en avez pas fait la question ? — Assurément, je l’ai faite ; vous ne deviez pas me croire assez imprudente pour penser que je la négligerois.

Grand dieu, s’écria Emilie ! quelle idée aura-t-il de moi, madame, puisque vous-même vous lui montrez de tels soupçons ?

L’opinion qu’il aura de vous, reprit la tante, est désormais de fort peu de conséquence. J’ai mis fin à cette affaire, et je crois qu’il aura quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laissé voir que je n’étois pas dupe, et sur-tout pas assez complaisante pour souffrir un commerce clandestin dans, ma maison.

Quelle indiscrétion à votre père, continua-t-elle, de m’avoir laissé le soin de votre conduite ! Je voudrois vous voir pourvue ; mais si je dois être excédée plus long-temps d’importuns comme ce M. Valancourt, je vous mettrai bien sûrement au couvent. Ainsi souvenez-vous de l’alternative. Ce jeune homme a l’impertinence de m’avouer… il avoue cela ! que sa fortune est très-peu de chose, et dépend de son frère aîné ; qu’elle tient à son avancement dans son état. Du moins eût-il dû cacher ce détail, s’il vouloit réussir. Il avoit la présomption de supposer que je marierois ma nièce à un homme qui n’a rien, et qui le dit lui-même.

Emilie fut sensible à l’aveu sincère qu’avoit fait Valancourt. Et quoique sa pauvreté renversât leurs espérances, la franchise de sa conduite lui causoit un plaisir qui surmontoit tout le reste.

Madame Chéron poursuivit. Il a aussi jugé à propos de me dire qu’il ne recevroit son congé que de vous-même, ce que je lui ai positivement refusé. Il apprendra qu’il est très-suffisant que, moi, je ne l’agrée pas, et je saisis cette occasion de le répéter : si vous concertez avec lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi à l’instant même.

Combien vous me connoissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez qu’une pareille injonction soit nécessaire. Madame Chéron se mit à sa toilette, parce qu’elle avoit une partie pour le soir. Emilie auroit bien désiré se dispenser d’accompagner sa tante, mais elle n’osa le demander, dans la crainte d’une fausse interprétation. Quand elle fut dans sa chambre, le peu de courage qui l’avoit soutenue l’abandonna. Elle se ressouvint seulement que Valancourt, toujours plus aimable, étoit banni de sa présence, et peut-être pour jamais. Elle employa à pleurer, le temps que sa tante consacroit à se parer. Quand, à table, elle revit madame Chéron, ses yeux trahissoient ses larmes ; elle en eut de vifs reproches.

Ses efforts pour paroître gaie, ne manquèrent pas tout-à-fait leur but. Elle alla chez madame Clairval, veuve d’un certain âge, et depuis peu établie à Toulouse dans une propriété de son époux. Elle avoit vécu plusieurs années à Paris avec beaucoup d’élégance. Elle étoit naturellement enjouée ; et depuis son arrivée à Toulouse, elle avoit donné les plus belles fêtes qu’on eût jamais vues dans le pays.

Tout cela excitoit non-seulement l’envie, mais aussi la frivole ambition de madame Chéron. Et puisqu’elle ne pouvoit rivaliser de faste et de dépense, elle vouloit qu’on la crût l’intime amie de madame Clairval. Pour cet effet, elle étoit de la plus obligeante attention ; elle n’avoit jamais d’engagement lorsque madame Clairval l’invitoit. Elle en parloit par-tout, et se donnoit de grands airs d’importance, en faisant croire qu’elles étoient extrêmement liées.

Les plaisirs de cette soirée consistoient en un bal et un souper. Le bal étoit d’un genre neuf. On dansoit par groupes dans des jardins fort étendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on étoit assemblé, étoient illuminés d’innombrables lampions disposés avec toute la variété possible. Les différens costumes ajoutaient au plaisir des yeux. Pendant que les uns dansoient, d’autres assis sur le gazon, causoient en liberté, critiquoient les parures, prenoient des rafraîchissemens, ou chantoient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes, les minauderies des femmes, la légèreté des danses, le luth, le hautbois, le tambourin, et l’air champêtre que les bois donnoient à toute la scène, faisoient de cette fête un modèle fort piquant des plaisirs et du goût français. Emilie considéroit ce riant tableau avec une sorte de plaisir mélancolique. On peut concevoir son émotion quand, en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il dansoit avec une jeune et belle personne, et paroissoit lui rendre des soins empressés. Elle se détourna promptement, et voulut entraîner madame Chéron, qui causoit avec le signor Cavigni sans avoir vu Valancourt. Une foiblesse subite obligea Emilie de s’asseoir sur un banc entre les arbres, où d’autres personnes étoient assises. L’extrême pâleur qu’on lui remarqua, fit croire qu’elle se trouvoit mal. Elle craignoit si fort que Valancourt n’eût remarqué son trouble, qu’elle réussit à se remettre. Madame Chéron continuoit d’entretenir Cavigni ; et le comte de Bauvillers, qui s’étoit occupé d’Emilie, lui fit sur le bal quelques observations malignes, auxquelles elle répondit presque sans y penser, tant l’idée de Valancourt la tourmentoit, tant elle étoit gênée de rester si long-temps près de lui. Les remarques du comte sur la contredanse la forcèrent pourtant d’y jeter les yeux. À ce moment ceux de Valancourt les rencontrèrent. Elle resta sans couleur, sentit qu’elle retomboit en foiblesse, et détourna subitement ses regards, mais non pas sans avoir distingué l’altération de Valancourt en la voyant. Elle auroit quitté la place au moment même, si elle n’eût pensé que cette conduite lui feroit connoître trop sûrement l’empire qu’il avoit sur son cœur. Elle essaya de suivre la conversation du comte. Celui-ci parla de la danseuse de Valancourt : la frayeur de laisser paroître l’intérêt vif qu’elle y prenoit, l’eût sans doute bientôt dévoilée, si les regards du comte ne se fussent pas alors portés sur le couple dont il parloit. Ce jeune chevalier, dit-il, paroît un homme accompli, en toutes choses, excepté pour la danse : la demoiselle est une des beautés de Toulouse ; elle sera fort riche. J’espère pour elle qu’elle choisira mieux son second pour le bonheur de sa vie, qu’elle ne l’a fait pour le succès de sa contredanse : je m’apperçois qu’il ne fait que brouiller tout. Je suis étonné qu’avec l’air et la tournure qu’il a, ce jeune homme n’ait pas pris un maître de danse.

Emilie, dont le cœur battoit à chaque parole, voulut rompre la conversation en s’informant du nom de la dame. Avant qu’il eût le temps de répondre, la contredanse finit ; Emilie voyant que Valancourt s’avançoit vers elle, se leva tout de suite, et se retira près de madame Chéron.

C’est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas ; de grâce, retirons-nous. Sa tante se lève ; mais Valancourt les avoit rejoints. Il salua madame Chéron avec respect, et Emilie avec douleur. La présence de madame Chéron l’empêchant de rester, il passa avec une contenance dont la tristesse reprochoit à Emilie d’avoir pu se résoudre à l’augmenter. Emilie tomba dans la rêverie ; mais le comte de Bauvillers, qui connoissoit sa tante, revint auprès d’elle.

Je vous demande pardon, mademoiselle, lui dit-il, d’une impolitesse tout-à-fait involontaire. Quand je critiquais si librement la danse du chevalier, j’ignorois qu’il fût de votre connoissance. Emilie rougit, et sourit. Madame Chéron lui répondit : Si vous parlez de celui qui vient de passer, je puis vous assurer qu’il n’est pas de ma connoissance, ni de celle de mademoiselle Saint-Aubert.

C’est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indifférence. Est-ce que vous le connoissez, reprit madame Chéron ? Je ne suis point lié avec lui, répondit Cavigni. — Vous ne savez pas les motifs que j’ai pour le qualifier d’impertinent ? Il a la présomption d’admirer ma nièce.

Si, pour mériter l’épithète d’impertinent, il suffit d’admirer mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu’il n’y ait beaucoup d’impertinens, et je m’inscris sur la liste.

Ô signor ! dit madame Chéron avec un sourire forcé, je m’apperçois que vous avez acquis l’art de complimenter depuis votre séjour en France : mais il ne faut pas complimenter les enfans, parce qu’elles prennent la flatterie pour la vérité.

Cavigni tourna la tête un moment, et dit d’un air étudié : Qui donc alors peut-on complimenter, madame ? car il seroit absurde de s’adresser à une femme dont le goût est formé. Elle est au-dessus de toute louange. En finissant la phrase, il regardoit Emilie à la dérobée, et l’ironie brilloit dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante ; mais madame Chéron répondit : Vous avez parfaitement raison, signor, aucune femme de goût ne peut souffrir un compliment.

J’ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu’une seule femme en méritoit.

Vraiment, s’écria madame Chéron, avec un sourire plein de confiance ; et qui peut-elle être ?

Oh ! répliqua-t-il, on ne sauroit la méconnoître. Il n’y a pas, sûrement, plus d’une femme dans le monde qui ait à la fois le mérite d’inspirer la louange, et l’esprit de la refuser. Et ses yeux se tournoient encore vers Emilie, qui rougissoit de plus en plus pour sa tante.

Oh bien ! signor, dit madame Chéron, je proteste que vous êtes Français. Je n’ai jamais entendu d’étranger tenir un propos aussi galant.

Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet ; mais la galanterie des complimens eut été perdue, sans l’ingénuité qui en découvre l’application.

Madame Chéron n’apperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne sentoit point la peine qu’Emilie éprouvoit pour elle. Oh ! voici le signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron, d’un air chagrin ? Je ne l’ai pas vu une fois.

Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière, qui, à ce que je vois, l’a retenu jusqu’à ce moment ; car il n’eût pas manqué de vous offrir son hommage.

Par tout ce qu’elle entendoit, Emilie crut s’appercevoir que Montoni courtisoit sérieusement sa tante ; que non-seulement elle s’y prêtoit, mais qu’elle s’occupoit avec jalousie de ses moindres négligences. Que madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti sembloit ridicule ; cependant sa vanité ne le rendoit point impossible : mais qu’avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnoit Emilie. Ses pensées, néanmoins, ne la fixèrent pas long-temps sur cet objet. De plus pressans intérêts la tourmentoient. Valancourt rejeté de sa tante ; Valancourt dansant avec une jeune et belle personne… En traversant le jardin, elle regarda de tous côtés, espérant, craignant de le voir paroître dans la foule. Elle ne le vit point, et la peine qu’elle en ressentit lui fit connoître qu’elle avoit moins craint qu’espéré.

Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret qu’il avoit eu d’être retenu si long-temps. Elle reçut cette excuse avec l’air mutin d’une petite fille, et ne parla qu’au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d’un air ironique, sembloit lui dire : Je n’abuserai pas de mon triomphe ; je supporterai ma gloire avec toute sorte d’humilité.

Le souper fut servi dans les différens pavillons du jardin et dans un grand salon du château ; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec madame Clairval dans le salon ; et Emilie eut peine à déguiser son émotion, quand elle vit Valancourt se placer à là même table qu’elle. Madame Chéron l’apperçut, et dit à quelqu’un auprès d’elle : Quel est ce jeune homme ? C’est le chevalier Valancourt, répondit-on. Je sais son nom, reprit-elle ; mais qu’est-ce que c’est que le chevalier Valancourt qui s’introduit à cette table ? L’attention de celui qu’elle interrogeoit fut distraite avant qu’il eût répondu. La table où l’on étoit assis étoit fort longue ; Valancourt s’étant placé avec sa danseuse au milieu, et Emilie se trouvant à l’un des bouts, il n’avoit pu la voir. Emilie évita de porter les yeux de ce côté ; mais quand par hasard ils y tomboient, elle voyoit Valancourt entretenir sa belle voisine, et cette observation ne ramenoit pas le calme dans son cœur, sur-tout après ce qu’elle avoit entendu sur la fortune et les perfections de la jeune dame.

Les remarques sur ce sujet fournissoient la matière d’une conversation indifférente, et quelqu’un les adressoit à madame Chéron, ardente à déprécier Valancourt. — J’admire la jeune personne, dit-elle ; mais je condamne son choix. — Oh ! le chevalier Valancourt est le plus charmant jeune homme que nous ayons, reprit la dame à qui la réponse étoit faite : on dit même que mademoiselle Démery et sa grande fortune seront bientôt à lui.

— C’est impossible, s’écria madame Chéron, en rougissant à l’excès : il a si peu l’air d’un homme de condition, que si je ne le voyois pas à la table de madame Clairval, je n’aurois jamais soupçonné qu’il le fût ; j’ai d’ailleurs des raisons particulières pour douter que le bruit qui court soit fondé.

— Je ne puis douter qu’il le soit, dit la dame, un peu blessée de la contradiction qu’avoit éprouvée son opinion sur Valancourt. — Vous en douterez, peut-être, répliqua madame Chéron, quand je vous dirai que ce matin, encore, j’ai rejeté sa poursuite.

Cela fut dit sans intention et sans le dessein de faire prendre le change, mais simplement par l’habitude de se considérer elle-même comme la plus intéressante personne dans tout ce qui concernoit sa nièce. — On ne sauroit, dit la dame avec un sourire assez malin, on ne sauroit concevoir un doute, après une semblable assurance. — Pas plus que sur le discernement du chevalier Valancourt, ajouta Cavigni, qui se tenoit derrière la chaise de madame Chéron, et qui l’avoit entendue s’adjuger un hommage qu’on adressoit à sa nièce.

— Signor, reprit madame Chéron, ceux qui vous entendront vanter le discernement du chevalier, vont supposer que j’en suis, l’objet.

— Ils n’en pourront douter, dit Cavigni.

— Et cela ne seroit-il pas très-mortifiant, signor ?

— Assurément cela le seroit.

— Cela est fort affligeant, dit madame Chéron.

— Puis-je vous demander ce qui est si affligeant, dit madame Clairval, frappée de l’accent douloureux avec lequel madame Chéron avoit parlé ?

— Voyez-vous, lui dit madame Chéron, ce jeune homme presque au milieu de la table, et qui cause avec mademoiselle Démery ? — Je le vois. — Eh bien ! ce jeune homme, que personne ne connoît, a la présomption de prétendre à ma nièce, et cette circonstance, du moins je le crains, a donné lieu de croire qu’il se donnoit pour mon adorateur. Considérez, à présent, combien un tel bruit est offensant pour moi.

— J’en conviens, ma pauvre amie, dit madame Clairval, et vous pouvez compter que je le désavouerai par-tout. En disant cela, elle se tourna d’un autre côté ; et Cavigni, qui jusques-là avoit examiné la scène en spectateur froid, fut près d’éclater de rire, et quitta sa place brusquement.

— Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise auprès d’elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, est son neveu ! — Cela ne se peut pas, s’écria madame Chéron, qui s’apperçut alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt : et dès ce moment, elle se mit à le louer avec autant de bassesse, qu’elle avoit mis jusques-là de malignité à le déchirer.

Emilie avoit été si absorbée pendant la plus grande partie de l’entretien, qu’elle avoit été préservée du chagrin de l’entendre ; elle fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante combloit Valancourt, et elle ignoroit encore qu’il fût parent de madame Clairval ; elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu’elle ne le vouloit paroître, se retiroit aussi-tôt après le souper. Montoni alors vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à la porte. Il disparut avant le départ de la voiture ; madame Chéron n’en parla point à Emilie, et elles se séparèrent en arrivant.

Le lendemain matin, Emilie déjeûnoit avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l’écriture ; elle la reçut d’une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d’où elle venoit. Emilie, avec sa permission, la décacheta ; et voyant la signature de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l’avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu’elle lisoit, Emilie tâchoit d’en juger le contenu dans ses yeux ; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d’Emilie demandoient si elle pouvoit lire : Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu’elle n’en avoit attendu ; Emilie n’avoit jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parloit peu de l’entrevue de la veille ; il déclaroit qu’il ne recevroit son congé que d’Emilie seule, et il la conjuroit de le recevoir le soir même. En lisant, elle s’étonnoit que madame Chéron eût montré autant de modération ; et la regardant timidement, elle lui dit d’un ton triste : Que vais-je répondre ?

— Quoi ! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante ; il faut entendre ce qu’il peut dire en sa faveur ; faites-lui dire qu’il vienne. Emilie osoit à peine croire ce qu’elle entendoit. — Non, restez, ajouta madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l’encre et du papier. Emilie n’osant se fier aux émotions qu’elle éprouvoit, pouvoit à peine les soutenir : la surprise eût été moins grande, si elle avoit entendu la veille ce que madame Chéron n’avoit point oublié, que Valancourt étoit le neveu de Madame Clairval.

Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante ; mais le résultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu’Emilie fût appelée. Quand elle entroit, sa tante péroroit avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacité, étinceloient de joie et d’espérance.

Nous parlions d’affaires, dit madame Chéron : le chevalier me disoit que feu M. Clairval étoit frère de la comtesse de Duverney, sa mère : j’aurois voulu qu’il m’eût parlé plutôt de sa parenté, avec madame Clairval, je l’aurois regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua, et alloit se présenter à Emilie ; madame Chéron le prévint. J’ai consenti que vous reçussiez ses visites, et quoique je ne prétende m’engager par aucune promesse, ou dire que je le considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l’union qu’il désire comme un événement qui pourra avoir lieu dans quelques années, si le chevalier s’avance au service, et si sa situation lui permet de se marier ; mais monsieur Valancourt observera, et vous aussi, Emilie, que, jusqu’à ce moment, j’interdis positivement toute idée de mariage.

La figure d’Emilie, pendant cette brusque harangue, varioit à chaque moment ; et vers la fin, sa confusion fut telle, qu’elle étoit prête à se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presqu’aussi embarrassé qu’elle, n’osoit pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui dit : Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation ; quelque honoré que je sois de votre suffrage, j’ai pourtant si fort à craindre, qu’à peine j’ose espérer.

— Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s’il eût été seulement spectateur de cette scène, il n’auroit pu s’empêcher de rire.

— Jusqu’à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bontés, dit-il d’une voix basse ; jusqu’à ce qu’elle me permette d’espérer…

Eh ! c’est-là tout, interrompit madame Chéron ; je me charge bien de répondre pour elle. Observez, monsieur, qu’elle est remise à ma garde, et je prétends qu’en toute chose ma volonté devienne la sienne.

En disant ces mots elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie et Valancourt dans un égal embarras : enfin Valancourt, dont l’espérance surpassoit la crainte, lui parla avec cette vivacité, cette franchise qui lui étoient si naturelles : mais Emilie fut long-temps à se remettre assez pour écouter avec intérêt ses prières et ses questions.

La conduite de madame Chéron avoit été dirigée par sa vanité personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avoit naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l’avenir ; et avec plus de prudence que d’humanité, elle avoit absolument et sévèrement rejeté sa demande : elle desiroit que sa nièce fît un grand mariage ; non pas qu’elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la fortune sont supposés procurer ; mais elle vouloit partager l’importance qu’une grande alliance pouvoit lui donner. Quand elle sut que Valancourt étoit neveu d’une personne comme madame Clairval, elle desira une union dont l’éclat, à coup sûr, rejailliroit sur elle ; ses calculs de fortune, en tout ceci, répondoient plutôt à ses désirs qu’à aucune ouverture de Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur la fortune de madame Clairval, elle oublioit que cette dame avoit une fille : Valancourt ne l’avoit point oublié, et comptoit si peu sur aucun héritage du côté de madame Clairval, qu’il n’avoit pas même parlé d’elle dans sa première conversation avec madame Chéron ; mais qu’elle que pût être à l’avenir la fortune d’Emilie, la distinction que cette alliance lui procureroit à elle-même étoit certaine, puisque l’existence de madame Clairval faisoit l’envie de tout le monde, et étoit un objet d’émulation pour tous ceux qui pouvoient soutenir sa concurrence. Elle avoit donc consenti à livrer sa nièce aux incertitudes d’un engagement dont la conclusion étoit douteuse et éloignée ; elle avoit aussi peu combiné son bonheur en y consentant qu’en le rejetant : elle auroit bien pu rendre ce mariage aussi certain qu’avantageux ; mais une telle générosité n’étoit point alors dans ses projets.

De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et Emilie passa dans sa société les momens les plus heureux dont elle eût joui depuis la mort de son père. Ils trouvoient tous les deux trop de douceur au présent pour s’occuper beaucoup de l’avenir ; ils aimoient, ils étoient aimés, et ne soupçonnaient pas que l’attachement même qui faisoit leur bonheur, pourroit causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se satisfaisoit déjà en publiant par-tout la passion du neveu de son amie pour sa nièce.

Montoni devint aussi l’hôte journalier du château. Emilie tut forcée de s’appercevoir qu’il étoit l’amant de sa tante, et amant favorisé.

Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt étoit près de Toulouse, ils pouvoient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la terrasse, étoit le théâtre favori de leurs entrevues ; Emilie et madame Chéron alloient y travailler, Valancourt leur lisoit des ouvrages de goût. Il observoit l’enthousiasme d’Emilie, il exprimoit le sien, il remarquoit enfin, tous les jours que leurs esprits étoient faits l’un pour l’autre ; et qu’avec le même goût ; la même bonté, la même noblesse de sentimens, eux seuls réciproquement pouvoient se rendre heureux.