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Ann Radcliffe › Udolfe - deuxième partie

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dimanche 15 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre III

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Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques qui alloient, venoient et se heurtoient dans les galeries, tirèrent Emilie d’un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avoit présenté toute la nuit les plus effrayantes images et l’avenir le plus, sombre. Elle s’efforça de bannir ces sinistres impressions ; mais elle passoit d’un mal imaginaire à la certitude d’un mal réel. Se rappelant qu’elle avoit quitté Valancourt, et peut-être pour toujours, son cœur s’affoiblissoit à mesure que la mémoire se ranimoit en elle. Elle essaya d’écarter les tristes présages de son imagination, et de concentrer sa douleur, qu’elle ne pouvoit vaincre ; ces efforts répandoient sur son maintien une expression de résignation douce, comme un voile léger rend une beauté plus touchante tout en lui dérobant quelques traits. Mais madame Montoni ne remarqua que son extraordinaire pâleur, et lui en fit de vifs reproches ; elle dit à sa nièce qu’elle s’étoit livrée à des regrets d’enfant, qu’elle la prioit de garder un peu mieux le décorum, et de ne pas laisser voir qu’elle ne pouvoit renoncer à un attachement peu convenable. Les joues pâles d’Emilie se colorèrent d’un vif incarnat, mais sa rougeur étoit celle de l’orgueil ; elle ne fit aucune réponse. Bientôt après Montoni vint déjeûner ; il parla peu, et parut impatient de partir.

Les fenêtres de la salle s’ouvroient sur le jardin. Emilie, en y passant, reconnut la place où, la nuit précédente, elle avoit quitté Valancourt ; ce souvenir déchira son cœur, et elle détourna promptement la vue. Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt n’eût habité dans le voisinage.

D’une petite éminence elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irréguliers des Pyrénées qui s’élevoient au loin sur l’horizon, et qu’éclairoit le soleil levant. Montagnes chéries, disoit-elle en elle-même, que de temps s’écoulera avant que je vous revoie ! que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misère ! Oh ! si je pouvois être certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirois en paix ! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d’ici.

Les arbres qui bordoient la route, et formoient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étoient près d’en ôter la vue ; mais les montagnes bleues se distinguoient encore à travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portière qu’elle ne les eût absolument perdues de vue.

Un autre objet bientôt s’empara de son attention. Elle avoit à peine remarqué un homme qui marchoit le long du chemin, avec un chapeau rabattu, mais orné d’un plumet militaire. Au bruit des roues il se retourna ; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s’approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s’efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignoit sur son visage ; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l’ame d’Emilie ; elle s’élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l’ombrageoient. Il suivit des yeux la voiture, et tendit les bras ; elle continua de le regarder jusqu’à ce que l’éloignement eût effacé ses traits, et que la route, en tournant, l’eût absolument privée de le voir.

On s’arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie étoit reléguée, sans égards, avec la femme-de-chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l’empêcha de lire la lettre de Valancourt ; elle ne vouloit pas exposer l’émotion qu’elle en recevroit à l’observation de personne. Néanmoins, tel étoit son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d’en rompre le cachet.

On arriva à un village où l’on prit des relais sans descendre, et ce ne fut qu’à l’heure du dîner qu’Emilie put ouvrir sa lettre. Elle n’avoit jamais douté des sentimens de Valancourt ; mais la nouvelle assurance qu’elle en recevoit rendit quelque repos à son cœur. Elle arrosa cette lettre des larmes de la tendresse ; elle la mit à part pour la lire quand elle seroit trop accablée, et s’occuper de lui moins douloureusement qu’elle n’avoit fait depuis leur séparation. Après plusieurs détails qui l’intéressoient vivement, parce qu’ils exprimoient son amour, il la supplioit de penser toujours à lui, au coucher du soleil. Nos pensées se réuniront alors, lui disoit-il : je quitterai le coucher du soleil avec impatience ; je jouirai de cette pensée, que vos yeux se fixent alors sur les mêmes objets que les miens, et que nos cœurs s’entendent. Vous ne savez pas, Emilie, la consolation que je me promets de ces doux momens ; mais je me flatte que vous l’éprouverez à votre tour.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la soirée le coucher du soleil : elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s’abaisser sur les lieux que Valancourt habitoit. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné ; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s’étoit pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours, les voyageurs traversèrent le Languedoc : ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures, et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s’offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devroient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu’elles écartèrent quelquefois l’idée constante de Valancourt. Plus souvent elles la rappeloient, elles ramenoient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu’ils avoient admirées ensemble, et dont elle croyoit alors que rien ne surpassoit la beauté. Combien de fois elle désira de lui communiquer les sensations nouvelles dont ce spectacle la remplissoit, et qu’il auroit pu partager ! Quelquefois, elle se plaisoit à chercher les remarques qu’il eût faites, et se le figuroit présent. Elle sembloit s’être élevée dans un autre monde ; des idées nobles et grandes donnoient à son ame, à ses affections un sublime essor.

Avec quelles émotions vives et tendres elle s’unit aux pensées de Valancourt, à l’heure du soleil couchant : elle erroit parmi les Alpes, et contemploit ce disque glorieux qui se perdoit au milieu de leurs sommets : ses dernières teintes mouroient sur leurs pointes de neige, et ce théâtre s’enveloppoit seulement d’une majestueuse obscurité ; et quand la dernière nuance fut éteinte, Emilie détourna ses yeux de l’occident avec le regret mélancolique qu’on éprouve au départ d’un ami. L’impression singulière que le voile de la nuit répandoit en se développant, étoit encore augmentée par les bruits sourds qu’on n’entend jamais, à moins que les ténèbres ne fixent l’attention, et qui rendent le calme général encore plus imposant : c’est le mouvement des feuilles, le dernier souffle du vent frais qui s’élève au soleil couchant, ou le murmure des torrens éloignés. Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentoit le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d’effrayans précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyoit flotter les nuages, on découvroit des villages, des clochers, des monastères. De verds pâturages, de riches vignobles nuançoient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires, dont les pointes de marbre ou de granit se couronnoient de bruyères, ou ne montroient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d’où s’élançoient les torrens qui grondoient au fond de la vallée.

La neige n’étoit pas encore fondue sur les hauteurs du Mont-Cénis, que les voyageurs traversèrent ; mais Emilie en observant le lac de glace, et la vaste plaine qu’entouroient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s’orneroient, quand la neige auroit disparu.

En descendant du côté de l’Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux ; Emilie ne se lassoit point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour : ils rougissoient avec la lumière du matin, et s’enflammoient à midi ; le soir, ils se revêtoient de pourpre ; les traces de l’homme ne se reconnoissoient qu’à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l’aspect d’un pont hardi jeté sur le torrent, pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

En voyageant au-dessus des nuages, Emilie observoit avec un silence respectueux leurs immenses surfaces qui rouloient au-dessous d’elle ; quelquefois ils couvroient toute la scène, et paroissoient comme un monde dans le chaos ; d’autres fois, ils dégageoient leurs masses, et permettoient de saisir des apperçus du paysage : on voyoit le torrent, dont le fracas assourdissant et toujours entendu, faisoit retentir les cavernes ; on voyoit les rochers et leurs sommets de glace, les noires forêts de sapins, qui descendaient jusqu’au milieu des montagnes. Mais qui pourroit décrire le ravissement d’Emilie, lorsqu’en sortant d’une mer de vapeurs, elle découvrit, pour la première fois, l’Italie ! Du bord d’un de ces précipices affreux et menaçans du Mont-Cénis, qui gardent l’entrée de ce pays enchanteur, elle promena ses regards à travers les nuages qui flottoient encore à ses pieds ; elle vit les riches vallées du Piémont, les plaines de la Lombardie, se perdre dans un lointain confus.

La grandeur des objets qui l’environnèrent tout-à-coup ; la région de montagnes qui sembloient s’accumuler ; les profonds précipices qui se creusoient sous ses pieds ; les touffes de noire verdure, dont les sapins et les chênes tapissoient ces abîmes ; les torrens tumultueux dont les chutes rapides élevoient un nuage de brouillards, ou formoient des mers de glace : tout prenoit un caractère sublime, en contrastant avec le repos, et la beauté de l’Italie ; cette belle plaine dont les bornes étoient celles de l’horizon, en relevoit encore l’éclat par ses teintes bleues, et le ciel et la terre sembloient s’unir.

Madame Montoni n’étoit qu’effrayée, en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couroient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissoient comme des chamois ; Emilie en frissonnoit aussi : mais ses craintes étoient mêlées de tant de ravissement, d’admiration, d’étonnement et de respect, qu’elle n’avoit jamais rien éprouvé de semblable.

Les porteurs s’arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s’assirent sur la pointe d’un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute, sur le passage d’Annibal à travers les Alpes ; Montoni prétendoit qu’il étoit entré par le Mont-Cénis, et Cavigni soutenoit que c’étoit par le Mont Saint-Bernard ; cette contestation présenta à l’imagination d’Emilie, tout ce qu’il avoit dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure. Elle voyoit ses vastes armées se glissant dans les défilés, et gravissant des pointes de rochers : la nuit, ces montagnes étoient brillantes de feux, ou éclairées de flambeaux, que le général faisoit allumer en poursuivant son infatigable marche ; elle voyoit resplendir les armes dans l’obscurité profonde des nuits ; elle voyoit scintiller les casques et les hausse-cols ; elle voyoit flotter les bannières sur les voiles du crépuscule. De temps à autre, le son d’une trompette éloignée faisoit retentir les échos d’un vallon, et ce signal étoit répondu par le frappement subit de toutes les armes ; elle voyoit avec horreur les montagnards postés sur les plus hauts, escarpemens, assaillir les troupes avec des masses de roche ; les soldats et les éléphans tomboient au fond des précipices. Elle écoutoit le retentissement des rocs qui avoit dû suivre leur chute, et ses terreurs imaginaires cédant à de plus réelles, elle frémissoit de se voir sur le bord des mêmes dangers, dont elle se peignoit si vivement la catastrophe.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardoit l’Italie ; elle contemploit en imagination la magnificence des palais, et la grandeur des châteaux dont elle alloit se trouver maîtresse à Venise et dans l’Apennin ; elle se croyoit devenue leur princesse. À l’abri des alarmes qui l’avoit empêchée à Toulouse de recevoir toutes les beautés dont Montoni parloit avec plus de complaisance pour sa vanité, que d’égards pour leur honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetoit des concerts, quoiqu’elle n’aimât pas la musique ; des conversazioni, quoiqu’elle n’eût aucun talent pour la conversation ; elle vouloit enfin surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, toute la noblesse de Venise. Cette flatteuse rêverie fut pourtant un peu troublée : elle se rappela que le signor son époux, quoiqu’il se livrât à ces occasions, quand elles se présentoient, affichoit d’ailleurs un souverain mépris pour la frivole ostentation qui les accompagne. Mais en pensant que son orgueil seroit peut-être plus satisfait de déployer son faste au milieu de ses concitoyens et de ses amis, qu’il ne l’auroit été en France, elle continua de se bercer des brillantes illusions qui d’abord l’avoient enchantée.

Les voyageurs, à mesure qu’ils descendoient, voyoient l’hiver faire place à tous les charmes du printemps : le ciel commençoit à prendre cette belle sérénité qui appartient au climat de l’Italie ; des places couvertes de verdure, des buissons fleuris, mille fleurs nouvelles se découvroient au milieu des rochers ; souvent ils en guirlandoient les antres sauvages, ou tomboient par touffes de leurs monceaux brisés ; les boutons encore tendres annonçoient le tardif épanouissement du chêne et du frêne, ils mêloient une teinte rougeâtre au feuillage entr’ouvert ; plus bas, paroissoient les orangers et les myrtes ; leurs pommes d’or brilloient au milieu du vert noir des feuilles, et contrastoient avec le pourpre des fleurs du grenadier et la pâleur des arbustes grimpans ; plus bas encore, s’étendoient les prairies du Piémont, où les troupeaux, dès le matin, s’engraissoient d’une abondante pâture.

La rivière Doria qui jaillit sur le sommet du Mont-Cénis, et qui se précipitent de cascade en cascade à travers les précipices de la route, se ralentissoit, sans cesser d’être romantique, en se rapprochant des vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d’une scène pastorale : elle voyoit des troupeaux, des collines ornées de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmans, et tels qu’elle en avoit vu balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon étoit émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de violettes, qui n’exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes chaumières ombragées d’arbres, et appuyées sur les rochers ; elle eût voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages ; elle pensoit avec effroi, aux, heures, aux mois entiers qu’il falloit passer sous la domination de Montoni.

Le site actuel lui retraçoit souvent l’image de Valancourt ; elle le voyoit sur la pointe d’un rocher, regardant avec extase la féerie qui l’environnoit ; elle le voyoit errer dans la vallée, s’arrêter souvent pour admirer la scène, et dans le feu d’un poétique enthousiasme, s’élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeoit ensuite au temps, à la distance qui devoient les séparer, quand elle pensoit que chacun de ses pas ajoutoit à cette distance, son cœur se déchiroit, et le paysage perdoit tout son charme.

Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil couché, l’ancienne et petite ville de Suze, qui avoit autrefois gardé le passage des Alpes en Piémont. Depuis l’invention de l’artillerie, les hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles ; mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairoient une partie, formoient pour Emilie un tableau très-intéressant. On passa la nuit dans une auberge, qui n’offroit pas de grandes ressources ; mais l’appétit des voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et la fatigue assuroit leur sommeil. Ce fut là qu’Emilie entendit le premier échantillon d’une musique italienne sur le territoire italien. Assise après souper, près d’une petite fenêtre ouverte, elle observoit l’effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes : elle se rappela que, par une nuit semblable, elle s’étoit une fois reposée sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit au-dessous d’elle les sons bien soutenus d’un violon : l’expression de cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans lesquelles elle étoit plongée, la surprirent et l’enchantèrent à la fois. Cavigni, qui s’approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. — Bon ! lui dit-il, vous entendrez la même chose, peut-être, dans toutes les auberges : c’est un des enfans de notre hôte qui joue ainsi, je n’en doute pas. Emilie, toujours attentive, croyoit entendre un virtuose : un chant mélodieux et plaintif l’entraîna par degrés à la rêverie : les plaisanteries de Cavigni l’en tirèrent désagréablement ; en même temps, Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu’il vouloit dîner à Turin.

Madame Montoni jouissoit de se trouver encore une fois sur une route unie : elle raconta longuement toutes les terreurs qu’elle avoit eues, oubliant sans doute qu’elle les décrivoit aux compagnons de ses dangers ; elle ajouta qu’elle espéroit bientôt perdre de vue ces horribles montagnes. — Rien au monde, dit-elle, ne pourroit me faire faire le même chemin. Elle se plaignit de lassitude, et se retira de bonne heure. Emilie en fit autant ; elle apprit d’Annette la femme-de-chambre de sa tante, que Cavigni ne s’étoit pas trompé au sujet du musicien qui avoit joué du violon avec tant de goût. C’étoit le fils d’un paysan qui habitoit la vallée voisine ; elle dit de plus qu’il alloit passer le carnaval à Venise, ajouta qu’il passoit pour habile, et qu’il gagneroit beaucoup d’argent. Le carnaval va justement commencer, ajouta-t-elle ; pour moi, j’aimerois mieux vivre dans ces bocages et sur ces jolis coteaux, que d’aller dans une ville. On dit, mademoiselle, que nous ne verrons plus ni bois, ni montagnes, ni prairies, et que Venise est bâtie tout au milieu de la mer.

Emilie convint avec Annette que ce jeune homme perdroit au change, puisqu’il alloit quitter, et l’innocence et la beauté champêtres, pour les voluptés d’une ville corrompue.

Quand elle fut seule, elle ne put dormir. La rencontre de Valancourt, les circonstances de leur séparation, ne cessèrent point d’occuper son esprit : elle se fit le tableau d’une union fortunée dans le sein de la nature et de la félicité. Hélas ! elle craignoit d’en être éloignée pour toujours.

vendredi 13 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre II

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L’avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas splendides donnés par madame Clairval ; l’adulation générale dont elle étoit l’objet, augmentèrent l’empressement de madame Chéron pour assurer une alliance qui l’élèveroit tant à ses propres yeux et à ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d’assurer la dot d’Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. Madame Clairval écouta la proposition, et considérant qu’Emilie étoit la plus proche héritière de madame Chéron, elle l’accepta. Emilie ignoroit ces arrangemens, quand madame Chéron l’avertit de se préparer pour ses noces, qui devoient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevoit pas le motif d’une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitoit point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il étoit loin d’espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l’opposition. Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu’elle l’avoit déjà été, insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu’elle en avoit rejeté d’abord les moindres apparences. Les scrupules d’Emilie s’évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l’assurance.

Tandis qu’on faisoit les préparatifs de ces noces, Montoni devenoit l’amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente, quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et vouloit rompre celui de Valancourt avec Emilie ; mais sa conscience lui représenta qu’elle n’avoit pas le droit de les punir des torts d’autrui. Madame Clairval, quoique femme du grand monde, étoit moins familiarisée que son amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages qu’elle attire, plutôt que de son propre cœur.

Emilie observa, avec intérêt, l’ascendant que Montoni avoit acquis sur madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son opinion sur cet Italien étoit confirmée par celle de Valancourt, qui avoit toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin, qu’elle travailloit dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du printemps, dont le coloris se répandoit sur le paysage, Valancourt lui faisoit la lecture et posoit souvent le livre pour se livrer à la conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandoit à l’instant ; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l’air abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure. — Ma nièce, dit-elle, et elle s’arrêta avec un peu d’embarras. Je vous ai envoyé chercher ; je… je… voulois vous voir. J’ai une nouvelle à vous dire… De ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre oncle, nous sommes mariés de ce matin.

Confondue, non pas tant du mariage que du secret où on l’avoit tenu, et de l’agitation avec laquelle on l’annonçoit, Emilie, à la fin, attribua ce mystère au désir de Montoni plutôt qu’à celui de sa tante ; mais la mariée ne vouloit pas qu’on le crût ainsi. — Vous voyez, ajouta-t-elle, que j’ai désiré éviter l’éclat ; mais à présent que la cérémonie est faite, je ne crains plus qu’on en soit instruit. Je vais annoncer à mes gens que le signor Montoni est leur maître. Emilie fit ce qu’elle put pour féliciter sa tante d’un mariage aussi imprudent. — Je veux célébrer mes noces avec splendeur, continua madame Montoni, et pour épargner le temps, je me servirai des préparatifs qu’on a faits pour les vôtres. Elles en seront un peu retardées ; mais j’entends que, pour faire honneur à la fête, vous vous pariez de ceux de vos habits de mariage qui sont faits. Je désire aussi que vous appreniez mon changement de nom à M. Valancourt ; il en informera madame Clairval. Je veux, sous peu de jours, donner un grand repas, et je compte sur eux.

Emilie étoit tellement étonnée, qu’à peine elle répliqua à madame Montoni ; et selon son désir, elle revint informer Valancourt de ce qui s’étoit passé. La surprise ne fut pas le premier sentiment de Valancourt en entendant parler de ces noces précipitées. Quand il apprit que les siennes seroient différées, que les ornemens préparés pour embellir l’hymen de son Emilie alloient être dégradés en servant à madame Montoni, la douleur et l’indignation vinrent tour-à-tour agiter son ame. Il ne put les dissimuler à Emilie ; ses efforts pour le distraire, pour plaisanter de ses craintes subites, furent inutiles. Quand à la fin il la quitta, il y avoit dans ses adieux une tendre inquiétude qui l’affecta vivement. Elle pleura elle-même sans savoir pourquoi, quand il fut au bout de la terrasse.

Montoni prit possession du château avec la facilité d’un homme qui, depuis long-temps, le regardoit comme le sien. Son ami Cavigni l’avoit singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les flatteries qu’elle exigeoit, et auxquelles Montoni avoit souvent peine à se plier ; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques comme le maître l’étoit lui-même.

Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l’avoit promis, donna un repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s’y trouva, mais madame Clairval s’excusa d’en être. Il y eut concert, bal et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvoit examiner la décoration de l’appartement, sans se rappeler qu’elle étoit faite pour d’autres fêtes. Cependant il tâchoit de se consoler, en pensant que sous peu de temps elle reviendroit à sa destination. Toute la soirée madame Motoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, silencieux, réservé, hautain même, sembloit fatigué de cette représentation et de la frivole société qui en étoit l’objet.

Ce fut le premier et dernier repas donné à l’occasion de ces noces. Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchoient d’animer ces fêtes, étoit pourtant très-disposé à les provoquer. Rarement trouvoit-il dans les cercles un homme qui eût plus de talens ou plus d’esprit que lui. Tout l’avantage, dans ces sortes de réunions, étoit donc toujours de son côté. Connoissant, comme il le faisait, dans quelles vues égoïstes on fréquente le monde, il n’avoit point à craindre qu’on pût le vaincre en dissimulation, ou même en considération, par-tout où il étoit. Mais sa femme, quand son propre intérêt étoit précisément en jeu, avoit quelquefois plus de discernement que de vanité. Elle connoissoit son infériorité aux autres femmes en toutes sortes de qualités personnelles. La jalousie naturelle qui résultent de cette connexion, contrarioit donc son inclination pour les assemblées que Toulouse lui offroit. Avant d’avoir, comme elle le supposoit, à risquer l’affection d’un époux, elle n’avoit pas eu de raisons pour s’en appercevoir ; et jamais cette fâcheuse vérité n’avoit accablé sa raison. Sa politique à présent étoit changée ; elle s’opposoit avec vivacité au goût de son mari pour le grand monde, et ne doutoit pas qu’il ne fût aussi bien reçu de toutes les femmes, qu’il avoit affecté de l’être pendant qu’il lui faisoit la cour.

Peu de semaines s’étoient écoulées depuis ce mariage, quand madame Montoni fit part à Emilie du projet qu’avoit son mari de retourner en Italie, aussi-tôt que les préparatifs du voyage seroient faits. Nous irons à Venise, dit-elle ; M. Montoni possède une belle maison ; nous irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air si sérieux, mon enfant ? vous qui aimez tant les pays romantiques et les belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.

Est-ce que je dois en être ? dit Emilie avec autant d’émotion que de surprise. Oui certainement, répliqua sa tante ; comment pouvez-vous vous imaginer que nous vous laissions ici ? Ah ! je vois que vous pensez au chevalier. Je ne crois pas qu’il soit instruit du voyage, mais il le saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame Clairval, et lui annoncer que les nœuds proposés entre nos familles sont absolument rompus.

L’insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenoit à sa nièce qu’on la séparoit peut-être pour toujours de l’homme à qui elle alloit s’unir pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand elle put parler, elle demanda la cause d’un pareil changement envers Valancourt ; et l’unique réponse qu’elle obtint, fut que Montoni avoit défendu ce mariage, attendu qu’Emilie pouvoit prétendre à de bien plus grands partis.

Je laisse actuellement toute cette affaire à mon mari, ajouta madame Montoni ; mais je dois convenir que jamais M. Valancourt ne m’a plu, et que jamais je n’aurois dû donner mon consentement. Je suis foible assez. Je suis si bonne, bien souvent, que le chagrin des autres me désole : et votre affliction l’emporta sur mon opinion. Mais M. Montoni m’a fort bien démontré la folie que je faisois ; il n’aura point à me la reprocher une seconde fois. Je prétends absolument que vous vous soumettiez à ceux qui connoissent mieux que vous vos intérêts. Je suis bien décidée à ce que vous leur obéissiez en tout.

Emilie auroit été surprise des assertions et de l’éloquence de ce discours, si toutes ses facultés, anéanties du choc qu’elle avoit reçu, lui eussent permis d’en entendre un seul mot. Quelle que fût la foiblesse de madame Montoni, elle auroit pu s’épargner le reproche d’une excessive compassion et d’une prodigieuse sensibilité aux peines des autres, sur-tout à celles d’Emilie. Cette même ambition qui l’avoit d’abord engagée à rechercher l’alliance de madame Clairval, étoit aujourd’hui le motif de la rupture. Son mariage avec Montoni lui exaltoit à ses yeux sa propre importance, et conséquemment changeoit ses vues pour Emilie.

Emilie étoit trop affligée pour employer la représentation ou la prière. Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela étoit possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa long-temps avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une réflexion ; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea que Montoni vouloit disposer d’elle pour son propre avantage, et elle pensa que son ami Cavigni étoit la personne pour laquelle il s’intéressoit. La perspective du voyage d’Italie devenoit encore plus fâcheuse, quand elle considéroit la situation troublée de ce pays, déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes les factions, et dans lequel chaque château se trouvoit exposé à l’invasion d’un parti opposé. Elle considéra à quelle personne sa destinée alloit être commise, à quelle distance elle alloit être de Valancourt. À cette idée toute autre image s’évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses pensées.

Elle passa quelques heures dans cet état de trouble ; et quand on l’avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni étoit seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas. L’une étoit absorbée dans sa douleur, l’autre gonflée de dépit, à cause de l’absence inattendue de Montoni. Sa vanité étoit piquée de cette négligence, et la jalousie l’alarmoit sur-tout, sur ce qu’elle regardoit comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table et qu’elles furent seules, Emilie reparla de Valancourt ; mais sa tante, aussi insensible à la pitié qu’au remords, devint presque furieuse de ce qu’on mettoit en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui avoit évité, avec sa douceur ordinaire, une longue et déchirante conversation, la soutint, et se retira chez elle tout en larmes.

En traversant le vestibule, elle entendit quelqu’un entrer par la grande porte ; elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas ; mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.

Emilie, ô mon Emilie ! s’écria-t-il d’un ton qu’étouffoit l’impatience, à mesure qu’il avançoit et qu’il découvroit les traces du désespoir dans les traits et l’air d’Emilie en pleurs. Emilie ! il faut que je vous parle, dit-il ; j’ai mille choses à tous dire : conduisez-moi quelque part où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez ! vous n’êtes pas bien ; laissez-moi vous conduire à un siège.

Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d’Emilie pour l’entraîner dans cet appartement ; mais elle essaya de la retirer, et lui dit avec un sourire languissant : Je suis déjà mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon. C’est à vous que je veux parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu ! en êtes-vous déjà à ce point ? Consentez-vous si facilement à m’oublier ? Cette salle ne nous convient point, j’y puis être entendu. Je ne veux de vous qu’un quart-d’heure d’attention. — Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie. — J’étois assez malheureux en venant ici, s’écria Valancourt ; ne comblez pas ma misère par cette froideur, par ce cruel refus.

L’énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu’aux larmes ; mais elle persista à refuser de l’entendre, jusqu’à ce qu’il eût vu madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni, dit Valancourt d’une voix altérée ? C’est à lui que je dois parler.

Emilie, effrayée des conséquences et de l’indignation qui étinceloit dans ses yeux, l’assura d’une voix tremblante que Montoni n’étoit pas à la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accens entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l’instant de la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il ; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j’ai osé douter de votre tendresse.

Emilie ne s’opposa plus à ce qu’il la conduisît dans un cabinet voisin. La manière dont il avoit nommé Montoni lui avoit donné de si vives alarmes sur le danger que lui-même pouvoit courir, qu’elle ne songea plus qu’à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses prières avec attention, et n’y répondit qu’avec des regards de désespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentimens pour Montoni, et s’efforça d’adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvroit son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla encore davantage. Elle parla enfin sur l’inconvénient qu’il y auroit à brusquer une entrevue avec Montoni, et sur l’inconvénient de toute mesure qui pourroit rendre leur séparation sans remède. Valancourt céda à ses remontrances, et ses tendres prières lui arrachèrent la promesse que, quelle que fût l’opiniâtreté de Montoni, jamais il n’useroit de violence pour maintenir et conserver ses droits. Ô ! pour l’amour de moi, lui disoit Emilie, que la considération de mes souffrances vous détourne d’une vengeance pareille. Pour l’amour de vous, Emilie, répondoit Valancourt les yeux remplis de larmes, et fixant sur elle des regards de tendresse et de douleur ; oui, oui, je me vaincrai : mais quoique je vous en aie donné ma parole solennelle, n’attendez pas que je me soumette paisiblement à l’autorité de Montoni. Si je le pouvois, je serois indigne de vous. Cependant, Emilie, combien de temps il peut, me condamner à exister loin de vous ! que de temps peut s’écouler avant que vous reveniez en France !

Emilie s’efforça de le calmer par les assurances d’un attachement inviolable : elle lui représenta que dans un an environ elle seroit majeure, et que son âge alors la feroit sortir de tutèle. Ces assurances consoloient peu Valancourt : il considéroit qu’elle seroit alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesseroit pas avec leurs droits. Il s’efforça pourtant d’en paroître satisfait. Emilie, remise, par la promesse qu’elle avoit obtenue et par le calme qu’il lui montroit, alloit enfin le quitter, quand sa tante entra dans la chambre. Elle lança un coup-d’œil de reproche sur sa nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt.

Ce n’est pas la conduite que j’attendois de vous, monsieur, lui dit-elle ; je ne m’attendois pas à vous revoir dans ma maison, après qu’on vous auroit informé que vos visites ne m’étoient plus agréables. Je pensois encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma nièce, et qu’elle consentiroit à vous recevoir.

Valancourt, voyant qu’il étoit nécessaire d’établir la justification d’Emilie, assura que l’unique dessein de sa visite avoit été de demander un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvoit exiger de lui.

Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence eût cédé à ce qu’elle appeloit sa compassion. Elle ajouta qu’elle sentoit si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en prévenir le retour, elle remettoit entièrement cette affaire à M. Montoni seul.

L’éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l’indignité de sa conduite : elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l’avoir réduite à cette situation pénible, et sa haine croissoit avec la conscience de ses torts. L’horreur qu’il lui inspiroit étoit d’autant plus forte, que, sans l’accuser, il la forçoit de se convaincre elle-même. Il ne lui laissoit pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considéroit. À la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se décida à sortir sur-le-champ, pour ne pas perdre sa propre estime dans une réplique peu mesurée. Il fut alors bien assuré qu’il ne devoit former aucun espoir sur madame Montoni, et qu’on ne pouvoit attendre ni pitié, ni justice d’une personne qui sentoit le poids du crime sans l’humilité du repentir.

Il songeoit à Montoni avec un égal désespoir. Il étoit évident que le plan de séparation venoit de lui. Il n’étoit pas probable qu’il abandonnât ses desseins pour des prières ou des remontrances qu’il devoit avoir prévues, et contre lesquelles il étoit préparé. Cependant, fidèle aux promesses qu’avoit reçues Emilie, plus occupé de son amour que jaloux de sa propre dignité, Valancourt prit garde à ne point irriter sans nécessité Montoni. Il lui écrivit, non pour lui demander un entretien, mais pour en solliciter la faveur, et il tâcha d’attendre la réponse avec un peu de tranquillité.

Madame Clairval s’en tenoit au rôle passif : quand elle avoit consenti au mariage de Valancourt, c’étoit dans la croyance qu’Emilie hériteroit de sa tante. Quand le mariage de cette dernière l’eut désabusée de cet espoir, sa conscience l’empêcha de rompre une union presque formée ; mais sa bienveillance n’alloit pas jusqu’à faire une démarche qui la décidât entièrement. Elle se félicitoit de ce que Valancourt étoit délivré d’un engagement qu’elle croyoit autant au-dessous de lui pour la fortune, que Montoni jugeoit cette alliance humiliante pour la beauté d’Emilie. Madame Clairval pouvoit être offensée qu’on eût ainsi congédié une personne de sa famille ; mais elle dédaigna d’en exprimer son ressentiment autrement que par son silence.

Montoni, dans sa réponse, assura Valancourt qu’une entrevue ne pouvant ni ébranler la résolution de l’un, ni vaincre les désirs de l’autre, n’aboutiroit qu’à une altercation fort inutile ; il jugeoit donc à propos de la refuser.

La modération que lui avoit recommandée Emilie, et les promesses qu’il lui avoit faites, arrêtèrent seules l’impétuosité de Valancourt qui vouloit courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu’on refusoit à ses prières. Il se borna à renouveller ses sollicitations, et les appuya de tous les argumens que pouvoit fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d’une part, et en inflexibilité de l’autre. Soit par crajnte, soit par honte, ou par la haine qui résultoit de ces deux sentimens, Montoni évitoit soigneusement l’homme qu’il avoit tant offensé ; il n’étoit ni attendri par la douleur qui se peignoit dans les lettres de Valancourt, ni frappé de repentir par les solides raisonnemens qu’elles contenoient. À la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle d’éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s’étoit fait céler, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l’entrée. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit et revint chez lui dans un état de frénésie ; il écrivit à Emilie ce qui s’étoit passé, exprima sans restriction les angoisses de son cœur, et la conjura, puisqu’il ne restoit que cette ressource, de le recevoir à l’insu de Montoni. À peine, eut-il envoyé la lettre que sa passion se calma : il comprit la faute qu’il avoit commise, en augmentant les chagrins d’Emilie par le trop fidèle tableau de ses peines ; il eût donné la moitié du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la douleur qu’elle auroit pu en recevoir. Madame Montoni avoit ordonné qu’on lui portât les lettres pour sa nièce : elle lut celle-ci, elle y vit avec colère la manière dont Valancourt y traitoit Montoni ; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressoit les préparatifs de ses gens, et terminoit à la hâte tout ce qui pouvoit lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres où Valancourt, désespérant d’obtenir plus, et modérant la passion qui l’avoit fait sortir de la règle, sollicitoit seulement la permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu’elle alloit partir sous peu de jours, et qu’on avoit décidé qu’il ne la verroit plus, il perdit toute prudence ; et dans une seconde lettre il proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d’une dernière entrevue.

Cependant Emilie étoit abîmée dans cette espèce de stupeur où des malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l’esprit. Elle aimoit Valancourt avec la plus tendre affection ; elle s’étoit accoutumée long-temps à le regarder comme l’ami et le compagnon de sa vie entière ; elle n’avoit pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût jointe. Quelle devoit donc être sa douleur au moment d’une séparation si prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de leur existence pourroient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux volontés d’un étranger, à celles d’une personne qui récemment encore provoquoit leur mariage ? Vainement essayoit-elle de surmonter sa douleur, et de se résigner à un malheur inévitable. Le silence de Valancourt l’affligeoit encore plus qu’il ne la surprenoit, puisqu’elle ne l’attribuoit point à sa véritable cause ; mais quand, à la veille de quitter Toulouse, elle n’entendit point dire qu’il lui fût permis de prendre congé d’elle, sa douleur l’emporta, et malgré sa résolution, elle demanda à madame Montoni si cette consolation lui avoit été refusée. Sa tante l’en assura, et elle ajouta même, qu’après l’insolence de sa conduite dans leur dernière conversation, et la persécution que M. Montoni avoit soufferte de ses épîtres, aucune prière ne la feroit obtenir.

Si le chevalier eût attendu de nous cette faveur, dit-elle, il eût dû se comporter différemment. Il devoit attendre patiemment que nous fussions disposés à l’accorder ; il ne m’auroit pas accablée de reproches, parce que je persistais à lui refuser ma nièce ; il n’auroit pas excédé M. Montoni, qui ne jugeoit pas convenable d’entrer en discussion sur un pareil enfantillage. Sa conduite a été dans tout ceci extrêmement déplacée et présomptueuse : je désire qu’on ne me prononce jamais son nom, et que vous nous délivriez de ces ridicules tristesses, de ces soupirs, de ces airs sournois, qui feroient croire que vous êtes prête à fondre en larmes ; soyez comme tout le monde : votre silence ne cache pas votre chagrin à ma pénétration, je vois bien que vous êtes prête à pleurer dans ce moment, quoique je vous en reprenne ; oui, dans ce moment même, en dépit de ma défense.

Emilie, qui s’étoit tournée pour cacher ses larmes, quitta la chambre pour en verser abondamment : elle passa la journée dans un serrement de cœur que peut-être elle n’avoit pas encore connu. Quand elle se retira le soir, elle resta sur la chaise où elle s’étoit jetée, et y demeura long-temps encore après que toute la maison fut abandonnée au sommeil. Elle ne pouvoit se départir de l’idée qu’elle avoit quitté Valancourt pour ne plus le voir : la longueur du voyage qu’elle alloit commencer, l’incertitude de son retour, les injonctions qu’elle avoit reçues, et qui suffisoient pour justifier ses craintes, n’en étoient pourtant pas les seuls motifs ; elle y joignoit une impression, qu’elle croyoit un pressentiment, et ne doutoit pas qu’elle ne quittât Valancourt pour toujours ; la distance qui les alloit séparer n’effrayoit pas moins son imagination. Les Alpes, ces redoutables barrières ! les Alpes alloient s’élever, d’immenses pays s’étendre entre les lieux qu’ils alloient habiter. Vivre même sans se voir, dans des provinces voisines, vivre dans le même empire, lui eût paru un vrai bonheur, en comparaison de cette horrible distance.

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l’idée de ne plus voir Valancourt, qu’elle se sentit prête à perdre ses sens ; elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât ; elle vit la fenêtre, et eut assez de force pour l’ouvrir et s’y reposer : l’air ranima ses forces, le clair de la lune, qui tomboit sur une longue avenue d’ormes au-dessous d’elle, l’invita à essayer si ses mouvemens et le grand air ne calmeroient pas l’irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le château étoit couché : Emilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d’où un passage conduisoit au jardin ; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l’allée. Emilie marchoit avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompoient ; elle croyoit voir quelqu’un dans l’éloignement, et craignait que ce ne fût un espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où elle avoit passé tant de momens heureux avec Valancourt, où elle avoit admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce désir l’emporta sur la crainte d’être observée, elle alla vers la terrasse qui se prolongeoit dans tout le jardin du haut ; elle dominoit sur celui du bas, et y communiquoit par un escalier de marbre qui terminoit l’avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s’arrêta pour un moment, et regarda autour d’elle. La distance où elle étoit du château augmentoit l’espèce d’effroi que le silence, l’heure et l’obscurité lui causoient ; mais s’appercevant que rien ne pouvoit justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune découvroit l’étendue, et montroit le pavillon tout à l’extrémité. Son éloignement du château renouvelant encore ses alarmes, elle s’arrêta pour écouter ; aucun bruit ne se fait entendre. Elle marche vers le pavillon, elle arrive, elle entre ; l’obscurité du lieu n’étoit pas propre à diminuer sa timidité. Les jalousies étoient ouvertes ; mais des plantes en fleurs garnissoient l’extérieur des fenêtres, et ne laissoient qu’avec peine appercevoir au travers de leurs rameaux le paysage foiblement éclairé.

Emilie s’approcha d’une croisée ; elle ne goûtoit ce spectacle qu’autant qu’il servoit à lui rappeler plus vivement l’image de Valancourt. Ah ! s’écria-t-elle avec un profond soupir, en se jetant sur une chaise, que de fois nous nous sommes assis en ce lieu ! que de fois nous avons contemplé ce beau point de vue ! Jamais nous ne l’admirerons ensemble ! jamais, jamais peut-être nous ne nous reverrons !

Tout-à-coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près d’elle dans le pavillon ; elle fit un cri : mais le bruit se répétant, elle distingua la voix chérie de Valancourt. C’étoit lui, c’étoit Valancourt qui la soutenoit entre ses bras. Pendant quelques momens l’émotion leur ôta la parole. Emilie ! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes, Emilie ! Il se tut encore, et l’accent avec lequel il avoit prononcé son nom, exprimoit sa tendresse aussi bien que sa douleur.

Ô mon Emilie ! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, j’entends encore le son de cette voix ! J’ai erré autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n’avois qu’un si foible, si foible espoir de vous trouver. C’étoit la seule chance qui me restât ; grâce au ciel, elle ne m’a pas manqué ; toute consolation ne m’est pas refusée.

Emilie prononça quelques mots sans presque savoir ce qu’elle disoit ; elle exprima son inviolable affection, et s’efforça de calmer l’agitation de Valancourt. Quand il fut un peu remis, il lui dit : Je suis venu ici aussi-tôt après le coucher du soleil ; je n’ai cessé depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J’avois abandonné tout espoir de vous voir ; mais je ne pouvois me résoudre à m’arracher d’un lieu où j’étois si près de vous ; je serois probablement resté jusqu’à l’aurore autour de ce château. Oh ! que les momens s’écouloient avec lenteur, et cependant que d’émotions diverses, quand je croyois entendre des pas, quand j’imaginois que vous approchiez, et quand je ne saisissois qu’un morne et effrayant silence ! Mais quand vous avez ouvert le pavillon, l’obscurité m’empêchoit de distinguer avec certitude si c’étoit ma bien-aimée. Mon cœur battoit si fortement d’espérance et de crainte, que je ne pouvois parler. À l’instant où j’ai entendu les accens plaintifs de votre voix, mes doutes se sont évanouis, mais non pas mes craintes, jusqu’au moment où vous avez parlé de moi. Dans l’excès de mon émotion, je n’ai point pensé à l’effroi que j’allois vous causer ; je ne pouvois plus me taire, Ô Emilie ! en des momens comme ceux-ci la joie et la douleur luttent avec tant de puissance, que le cœur peut à peine en supporter le combat.

Le cœur d’Emilie sentoit cette vérité ; mais la joie de revoir Valancourt au moment même qu’elle se désoloit d’en être à jamais séparée, se confondit bientôt avec la douleur, quand la réflexion lui revint, et que son imagination anticipa sur l’avenir. Elle travailloit à recouvrer le calme et la dignité d’ame qui lui étoient nécessaires pour soutenir une dernière entrevue. Valancourt ne pouvoit se modérer, les transports de sa joie se changèrent subitement en ceux du désespoir ; il exprima avec le langage le plus passionné l’horreur de la séparation et le peu d’apparence d’une réunion possible. Emilie pleuroit en silence, en l’écoutant ; elle tâchoit de contenir son affliction, et d’adoucir celle de son amant. Elle lui présentoit tout ce qui pouvoit ressembler à l’espérance ; mais l’énergie de ses craintes découvrant bientôt les tendres erreurs dont elle vouloit le flatter, et se flatter elle-même, il écartoit des illusions trop frivoles pour être adoptées par la raison.

Vous me quittez, lui disoit-il, vous allez dans une terre étrangère ! À quelle distance ? Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs ; on s’efforcera de me faire oublier, on vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez à moi ? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.

— Vous croyez donc, dit Emilie, que l’affliction que j’éprouve vienne d’une affection légère et momentanée ? vous le croyez ?

— Souffrir ! interrompit Valancourt, souffrir pour moi ! ô Emilie, qu’elles sont douces, qu’elles sont amères ces paroles ! Je ne dois pas douter de votre constance ; et pourtant, telle est l’inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon ; lors même que la raison le réprouve, il voudroit toujours une assurance nouvelle. Je renais à la vie, comme si je l’apprenois pour la première fois, quand vous me dites que je vous suis cher ; dès que je ne vous entends plus, je retombe dans le doute, et je m’abandonne à la défiance. Puis, paroissant se recueillir, il s’écria : Que je suis coupable de vous tourmenter ainsi dans ce moment, moi qui devrois vous consoler et vous soutenir !

Cette réflexion attendrit singulièrement Valancourt ; mais bientôt, revenant à la crainte, il ne sentit plus que pour lui-même, et déplora l’horreur de la séparation. Sa voix et ses paroles étoient si passionnées, qu’Emilie ne pouvant plus contenir sa propre douleur, cessa de réprimer la sienne. Valancourt, dans ces déchiremens d’amour et de pitié, perdit le pouvoir et presque la volonté de maîtriser son agitation. Dans l’intervalle de ses soupirs convulsifs, il recueillit les larmes d’Emilie avec ses lèvres ; puis, il lui disoit avec cruauté, que jamais peut-être elle ne pleureroit plus pour lui. Il essaya ensuite de parler avec plus de calme, et ne put que s’écrier : Ô Emilie ! mon cœur se brisera. Je ne puis, je ne puis vous quitter. À présent je vous vois, a présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques momens, et ce ne sera plus qu’un songe : je regarderai, et je ne vous verrai point : j’essaierai de recueillir vos traits, et l’imagination affaiblira votre image ; j’écouterai vos accens, et ma mémoire même les taira, Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n’ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu’en vous donnant à moi ? Ô Emilie ! osez vous fier à votre cœur ! osez être à moi pour toujours ! Sa voix trembloit ; il se tut. Emilie pleuroit et gardoit le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l’instant ; elle quitteroit, au point du jour, la maison de madame, Montoni, et le suivroit à l’église des Augustins, où un prêtre les attendroit pour les unir.

Emilie se tut encore : le silence avec lequel elle écoutoit une proposition que dictoient l’amour et le désespoir, dans un moment où elle étoit à peine libre de la rejeter, quand son cœur étoit attendri de la douleur d’une séparation qui pouvoit être éternelle, quand sa raison étoit en proie aux illusions de l’amour et de la terreur, ce silence encourageoit les espérances de Valancourt. — Parlez, mon Emilie, lui disoit-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix ; laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étoient glacées, ses sens étoient prêts à défaillir ; cependant, elle n’en perdit pas l’usage. L’imagination troublée de Valancourt se la représentoit mourante. Il l’appeloit par son nom, se levoit pour aller demander du secours au château, et se rappelant sa situation, il frémissoit de sortir et de la quitter un seul instant.

Après quelques momens elle fit un long soupir, et revint à la vie. Le combat qu’elle avoit souffert entre l’amour et le devoir, sa soumission à la sœur de son père, sa répugnance à un mariage clandestin, la crainte d’un embarras inextricable, la misère et le repentir dans lesquels elle pouvoit plonger l’objet de son affection, tant d’intérêts puissans étoient trop forts pour un esprit énervé par la tristesse, et sa raison étoit demeurée en suspens. Mais le devoir et la sagesse, quelque pénible qu’eût été le débat, triomphèrent à la fin de la tendresse et de ses noirs pressentimens. Elle redoutoit, sur-tout, d’ensevelir Valancourt dans l’obscurité, et les vains regrets qui seroient, ou lui paroissoient devoir être la conséquence certaine d’un mariage dans leur position. Elle se comporta sans doute avec une grandeur d’ame peu commune, quand elle résolut d’éprouver un malheur présent, plutôt que de provoquer un malheur futur.

Elle, s’expliqua avec une candeur qui prouvoit bien à quel point elle l’estimoit et l’aimoit, et elle lui devint, s’il étoit possible, encore plus chère que jamais. Elle lui exposa tous ses motifs de refus. Il réfuta, ou plutôt contredit tous ceux qui ne regardoient que lui ; mais ils l’appelèrent à de tendres considérations sur elle-même, que la fureur de la passion et du désespoir lui avoit fait oublier. Ce même amour, qui lui faisoit proposer une union secrète et immédiate, l’obligeoit alors d’y renoncer. La victoire coûtoit trop à son cœur ; il s’efforçoit de se calmer, en considération d’Emilie, mais il ne pouvoit dissimuler tout ce qu’il souffroit. Emilie, dit-il, il faut que je vous quitte, et je sais bien que c’est pour toujours.

Des sanglots convulsifs l’interrompirent, et tous deux pleurèrent en silence. Se rappelant enfin le danger d’être découverts et l’inconvénient de prolonger une entrevue qui l’exposeroit à la censure, Emilie rassembla son courage, et prononça le dernier adieu.

Restez, disoit Valancourt, restez, je vous en conjure ; j’ai mille choses à vous dire. L’agitation de mon esprit ne m’a permis que de vous parler de ce qui l’occupe : j’ai négligé de vous communiquer un soupçon important ; j’ai craint de me montrer peu généreux, et de paroître avoir uniquement le dessein de vous alarmer pour vous soumettre à ma proposition.

Emilie fort agitée, ne quitta pas Valancourt ; mais elle le fit sortir du pavillon : ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua.

Ce Montoni, j’ai entendu des bruits étranges à son sujet. Êtes-vous certaine qu’il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu’elle paroît être ?

— Je n’ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte ; je suis sûre du premier point, je n’ai aucun moyen de juger de l’autre, et je vous prie de me dire tout ce que vous en savez.

— Je le ferai sûrement ; mais cette information est très-imparfaite et très-peu satisfaisante. Le hasard m’a fait rencontrer un Italien qui parloit à quelqu’un de ce Montoni : ils parloient de son mariage, et l’Italien disoit que si c’étoit celui qu’il imaginoit, madame Chéron ne se trouveroit pas fort heureuse. Il continua d’en parler avec très-peu de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions ; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d’après le bruit public, étoit un homme perdu quant à la fortune et à la réputation, il dit quelque chose d’un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie : je le pressai d’autant plus ; mais le vif intérêt que je mettois à mes questions fut, je crois, trop visible, et l’alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m’expliquer les circonstances auxquelles il avoit fait allusion, ou à m’en dire davantage sur Montoni : je lui observai que, si Montoni possédoit un château dans les Apennins, cela sembloit indiquer quelque naissance et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête et fit un geste très-significatif ; mais il ne me répondit point.

L’espérance d’en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort long-temps ; je revins plusieurs fois à la charge ; mais l’Italien s’enveloppa de la plus entière réserve : il me dit que ce qu’il avoit rapporté n’étoit que le résultat d’un bruit vague ; que la haine et la malignité forgeoient souvent de semblables histoires, et qu’il y falloit peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l’Italien sembloit alarmé des conséquences de son indiscrétion : il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l’incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois souffrir ; je vous vois partir pour une terre étrangère, avec un homme d’un caractère aussi suspect que l’est celui de ce Montoni : mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité ; il est possible, comme l’a dit l’Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parloit, et pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh ! je ne devrois plus vous parler. J’oublie, je le sens, toutes les raisons qui m’ont fait tout-à-l’heure abandonner mes espérances et renoncer au désir de vous posséder à l’instant.

Valancourt se promenoit à grands pas sur la terrasse, pendant qu’Emilie, appuyée sur la balustrade, s’abîmoit dans une profonde rêverie. L’ouverture qu’elle venoit de recevoir l’alarmoit plus que peut-être elle ne l’auroit dû, et renouveloit son combat intérieur. Elle n’avoit jamais aimé Montoni. Le feu de ses yeux, l’assurance de ses regards, son orgueil, sa fière hardiesse, la profondeur de ses ressentimens, que des occasions, même légères l’avoient mise dans le cas de développer, étoient autant de circonstances qu’elle n’avoit jamais observées sans émotion ; et l’expression ordinaire de ses traits l’avoit toujours frappée de crainte. Elle croyoit de plus en plus qu’il étoit le Montoni sur lequel l’Italien avoit jeté des soupçons. La pensée de se trouver sous sa puissance absolue, au milieu d’une terre étrangère, lui sembloit affreuse ; mais la crainte n’étoit pas le seul motif qui l’engageât à un mariage précipité. Le plus tendre amour avoit déjà plaidé pour son amant, et n’avoit pu, dans son opinion, l’emporter sur le devoir, sur l’intérêt de Valancourt lui-même, et sur la délicatesse qui la faisoit répugner à une union clandestine. Il ne falloit donc pas attendre que la terreur fît plus que n’avoit fait ensemble et le chagrin et l’amour ; mais cette terreur rendit aux motifs déjà repoussés toute leur énergie, et rendit une seconde victoire nécessaire. Valancourt, dont les craintes pour Emilie devenoient plus fortes à mesure qu’il en pesoit les raisons, ne pouvoit atteindre à cette seconde victoire. Il croyoit voir le plus clairement du monde que ce voyage d’Italie plongeroit Emilie dans un labyrinthe de maux. Il étoit résolu à s’y opposer avec persévérance, et à en obtenir d’elle un titre pour devenir son légitime protecteur.

Emilie, dit-il avec ardeur et solennité, ce moment n’est pas celui des scrupules ; ce n’est pas celui de calculer des incidens frivoles et secondaires, relativement à notre futur bonheur. Je vois maintenant mieux que jamais quels dangers vous allez courir avec un homme du caractère de Montoni. Les ouvertures de l’Italien donnoient beaucoup à craindre, mais moins encore que la physionomie de Montoni et que l’idée qu’elle m’a donnée de lui. Je pense y lire dans ce moment tout ce qu’on pourroit avoir dit à son sujet. C’est lui, c’est certainement lui dont l’Italien m’a parlé ; je n’en puis douter, et je vous conjure, pour votre intérêt et pour le mien, de prévenir des malheurs que je frémis de prévoir. Ô Emilie ! souffrez que ma tendresse, que mes bras vous en arrachent ; donnez-moi le droit de vous défendre.

Emilie soupira. Valancourt continua de la solliciter, de la presser avec toute l’énergie qu’inspirent et l’amour et la crainte. Mais comme son imagination lui avoit grossi les dangers qu’elle pouvoit courir, les brouillards qui l’enveloppoient s’étant dissipés, elle reconnut l’exagération dont sa raison avoit été dupe, elle considéra que rien ne prouvoit que Montoni fût la personne dont avoit parlé l’étranger : que même, s’il l’étoit, l’Italien n’avoit parlé de son caractère et de sa ruine que sur de simples rapports. La physionomie de Montoni servoit bien, il est vrai, à accréditer de pareils bruits ; mais ce n’étoit pas un motif pour les admettre. Probablement elle n’eût pas fait ces réflexions avec tant de précision, à ce moment, si les terreurs de Valancourt, en exagérant les dangers, ne l’eussent pas engagée à écarter les prestiges de sa passion. Mais tandis qu’elle s’efforçoit avec la plus douce manière de le tirer d’une erreur, elle le plongeoit dans une autre. Sa voix, sa figure prirent l’expression du plus affreux désespoir. Emilie, dit-il, ce moment est le plus amer que j’aie encore passé. Non, vous ne m’aimez pas ; non, vous ne pouvez pas m’aimer : il vous seroit impossible de raisonner avec ce sang-froid, avec ce calme, si vous m’aimiez. Moi, je suis déchiré de douleur à l’idée de notre séparation, et des malheurs qui peuvent en être la suite. Il n’est pas de hasards que je ne voulusse affronter pour vous y soustraire, pour vous sauver. Non, Emilie, non, vous ne m’aimez pas.

Nous avons peu de momens à donner aux récriminations et aux sermens, dit Emilie en s’efforçant de cacher son émotion ; si vous êtes encore à apprendre combien vous m’êtes cher, et combien vous le serez éternellement à mon cœur, aucune assurance de ma part ne sauroit vous en convaincre.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent abondamment. Ces paroles et ces larmes portèrent encore une fois, et plus fortement que jamais, la conviction de son amour à l’ame de Valancourt. Il ne pouvoit que s’écrier : Emilie ! Emilie ! et pleurer sur sa main, qu’il pressoit de ses lèvres. Après quelques momens, elle se releva de cet abandon de tristesse et lui dit : Il faut que je vous quitte, il est tard ; on pourroit, dans le château, s’appercevoir de mon absence. Pensez à moi, aimez-moi quand je serai loin d’ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation.

Penser à vous ! vous aimer ! s’écria Valancourt.

Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l’amour de moi, essayez-le pour l’amour de vous !

Oui, pour l’amour de moi, dit Emilie d’une voix tremblante ; je ne puis pas vous laisser dans cet état.

Eh bien ! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité : pourquoi nous quitter ou du moins nous quitter pour plus long-temps que jusqu’au point du jour ?

Il m’est impossible, reprit Emilie, il m’est impossible de soutenir de pareils coups ; vous me déchirez le cœur : mais jamais je ne consentirai à cette mesure imprudente et précipitée.

Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne seroit pas ainsi précipitée : il faut nous soumettre aux circonstances.

Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà ouvert mon cœur : mes forces sont épuisées. Vous cédiez à mes objections jusqu’au moment où votre tendresse vous a suggéré ces vaines terreurs, qui nous ont fait tant de mal à tous deux. Épargnez-moi ; ne m’obligez pas à répéter les raisons que je vous ai déjà expliquées.

Vous épargner, s’écria Valancourt ! Je suis un misérable ; je ne sentois que ma douleur. Moi, qui devrois avoir montré un courage mâle ; moi, qui aurois dû vous soutenir ; moi ! j’ai augmenté vos peines par la conduite d’un foible enfant. Pardonnez-moi, Emilie ; songez au désordre de mon esprit en ce moment, où je vais quitter tout ce qui m’est cher ; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir ; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu’un seul instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin ; je ne prolongerai pas ces momens. Mon Emilie, mon unique bien ; mon Emilie, ne m’oubliez jamais : Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie à la Providence. Ô mon Dieu ! ô mon Dieu ! protégez-la, bénissez-la.

Il serra sa main contre son cœur. Emilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuroient plus : ils ne se parloient pas. Valancourt alors commandant à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l’assurance. Mais elle paroissoit hors d’état de le comprendre, et un soupir qu’elle exhaloit par intervalle prouvoit seulement qu’elle n’étoit pas évanouie.

Il la soutenoit en marchant lentement vers le château, pleurant et parlant toujours. Elle ne répondoit que par des soupirs. Arrivés enfin à la porte qui terminoit l’avenue, elle sembla se retrouver elle-même ; et regardant autour d’elle, elle apperçut combien ils étoient près du château. C’est ici qu’il faut nous quitter, dit-elle en s’arrêtant ! Pourquoi prolonger ces momens ? Rendez-moi le courage, dont j’ai si grand besoin.

Valancourt fit un effort pour composer ses traits. Adieu, dit-il d’une voix tendre et composée ; croyez que nous nous rejoindrons, que nous nous rejoindrons pour notre mutuel bonheur ! que nous nous rejoindrons pour ne jamais nous séparer ! La voix lui manqua ; mais la recouvrant bien-tôt, il poursuivit d’un ton plus ferme : Vous ne concevez pas ce que je souffrirai jusqu’à ce que j’aie de vos nouvelles. Je ne perdrai aucune occasion de vous faire parvenir mes lettres ; mais je frémis de penser combien peu elles vous parviendront. Fiez-vous à moi, ô Emilie ! pour vous, pour votre repos qui m’est si cher, je m’efforcerai de soutenir cette absence avec courage ! Ô combien peu j’en ai montré ce soir !

Adieu, dit Emilie d’une voix languissante ; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j’avois à vous dire. Et moi ! de tant, de tant de choses, reprit Valancourt ! je ne vous ai jamais quittée sans me souvenir aussi-tôt d’une question, d’une prière, d’une circonstance relative à mon amour, que je brûlois de vous communiquer, et j’étois désolé de ne le pouvoir plus. Ô Emilie ces traits que je contemple à présent, dans un moment seront éloignés de mes regards, et tous les efforts de mon imagination ne pourront me les retracer avec assez d’exactitude. Ô quelle différence infinie entre ce moment et celui qui va le suivre ! Maintenant je suis en votre présence, Je puis vous voir : alors tout ne sera plus qu’un vide effrayant ; et je serai un pauvre exilé, banni de son unique asyle.

Valancourt encore la pressa contre son cœur, et l’y tint en silence en la baignant de larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l’oppression d’Emilie. Ils se dirent adieu, gémirent un moment, et se séparèrent. Valancourt sembloit faire un effort pour s’éloigner. Il traversa précipitamment l’avenue ; et Emilie qui marchoit lentement vers le château, entendit ses pas pressés. Elle en écouta les sons qui s’affoiblissoient à chaque instant. Le calme mélancolique de la nuit cessa enfin d’en être interrompu. Elle se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos : mais, hélas ! il avoit fui loin d’elle, et son malheur ne lui permettoit plus de le goûter.

mardi 10 juillet 2018

Ann Radcliffe - Les mystère d'Udolphe - deuxième partie - chapitre I

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La maison de madame Chéron étoit fort près de Toulouse, d’immenses jardins l’entouroient ; Emilie, qui s’étoit levée de bonne heure, les parcourut avant l’instant du déjeûner. D’une terrasse qui s’étendoit jusqu’à l’extrémité de ces jardins, on découvrait tout le Bas-Languedoc. Emilie reconnut, vers le sud, les hautes pointes des Pyrénées, et son imagination lui peignit promptement la verdure, et les pâturages qui sont à leurs pieds. Son cœur revoloit vers sa demeure paisible. Elle trouvoit un plaisir inexprimable à supposer qu’elle en voyoit la place, quoiqu’elle ne pût appercevoir que la chaîne des Pyrénées. Foiblement occupée du paysage qui se dessinoit au-dessous d’elle, et de la fuite des momens qui passoient, elle resta appuyée sut une fenêtre du pavillon qui terminoit la terrasse ; elle fixoit ses yeux sur la Gascogne, et son esprjt se remplissoit des touchantes idées que cette vue réveilloit en elle.

Un domestique vint l’avertir que le déjeûner étoit servi.

Où avez-vous donc été courir si matin, dit madame Chéron, lorsque sa nièce entra. Je n’approuve point ces promenades solitaires. Je désire que vous ne sortiez point de si bonne heure, sans qu’on vous accompagne, ajouta madame Chéron. Une jeune personne qui donnoit à la Vallée des rendez-vous, au clair de la lune, a besoin d’un peu de surveillance.

Le sentiment de son innocence n’empêcha pas la rougeur d’Emilie. Elle trembloit et baissoit les yeux avec confusion, tandis que madame Chéron lançoit des regards hardis, et rougissoit elle-même ; mais sa rougeur étoit celle de l’orgueil satisfait, celle d’une personne qui s’applaudit de sa pénétration.

Emilie ne doutant point que sa tante ne voulût parler de sa promenade nocturne en quittant la Vallée, crut devoir en expliquer les motifs. Mais madame Chéron, avec le sourire du mépris, refusa de l’écouter. Je ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne : je juge les gens par leurs actions, et je veux essayer votre conduite à l’avenir.

Emilie, moins surprise de la modération et du silence mystérieux de sa tante, qu’elle ne l’avoit été de l’accusation, y réfléchit profondément, et ne douta plus que ce ne fût Valancourt qu’elle avoit vu la nuit dans les jardins de la Vallée, et que madame Chéron pouvoit bien avoir reconnu. Sa tante, ne quittant un sujet pénible que pour en traiter un qui ne le devenoit pas moins, parla de M. Motteville, et de la perte énorme que sa nièce faisoit avec lui. Pendant qu’elle raisonnoit, avec une pitié fastueuse, des infortunes qu’éprouvoit Emilie, elle insistoit sur les devoirs de l’humilité, sur ceux de la reconnoissance ; elle faisoit dévorer à sa nièce les plus cruelles mortifications, et l’obligeoit à se considérer comme étant dans la dépendance, non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques.

On l’avertit alors qu’on attendoit beaucoup de monde à dîner, et madame Chéron lui répéta toutes les leçons du soir précédent, sur sa conduite dans la société ; elle ajoutoit qu’elle vouloit la voir mise avec un peu d’élégance et de goût, et ensuite elle daigna lui montrer toute la splendeur de son château, lui faire remarquer tout ce qui brilloit d’une magnificence particulière, et distinguoit les différens appartemens ; après quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s’enferma dans sa chambre, déballa ses livres, et charma son esprit par la lecture jusqu’au moment de s’habiller.

Quand on fut rassemblé, Emilie entra dans le salon avec un air de timidité que ses efforts ne pouvoient vaincre. L’idée que madame Chéron l’observoit d’un œil sévère la troubloit encore davantage. Son habit de deuil, la douceur et l’abattement de sa charmante figure, la modestie de son maintien, la rendirent très-intéressante à quelques personnes de la société. Elle reconnut le signor Montoni, et son ami Cavigni ; qu’elle avoit trouvés chez M. Quesnel ; ils avoient dans la maison de madame Chéron toute la familiarité d’anciennes connoissances ; elle paroissoit elle-même les accueillir avec grand plaisir.

Le signor Montoni portoit dans son air le sentiment de sa supériorité : l’esprit et les talens dont ils pouvoient la soutenir, obligeoient tout le monde à lui céder. La finesse de son tact étoit fortement exprimée dans sa physionomie ; mais il savoit se déguiser, quand il falloit, et l’on pouvoit y remarquer souvent le triomphe de l’art sur la nature. Son visage étoit long, assez maigre, et pourtant, on le disoit beau ; c’étoit peut-être, à la force, à la vigueur de son ame, qui se prononçoit dans tous ses traits, que pouvoit se rapporter cet éloge. Emilie se sentit entraînée vers une sorte d’admiration pour lui, mais non pas de cette admiration qui pouvoit conduire à l’estime ; elle y joignoit une sorte de crainte dont elle ne devinoit pas la cause.

Cavigni étoit gai et insinuant comme la première fois. Quoique presque toujours occupé de madame Chéron, il trouvoit les moyens de causer avec Emilie. Il lui adressa d’abord quelques saillies d’esprit, et prit ensuite un air de tendresse dont elle s’apperçut bien, et qui ne l’effraya point. Elle parloit peu, mais la grâce et la douceur de ses manières l’encourageoient à continuer. Elle n’eut de relâche que quand une jeune dame du cercle, qui parloit sans cesse et sur tout, vint se mêler à l’entretien : cette dame, qui déployoit toute la vivacité, toute la coquetterie d’une française, affectoit d’entendre tout, ou plutôt elle n’y mettoit point d’affectation. N’étant jamais sortie d’une ignorance parfaite, elle n’imaginoit pas qu’elle eût rien à apprendre ; elle obligeoit tout le monde à s’occuper d’elle, amusoit quelquefois, fatiguoit au bout d’un moment, et puis étoit abandonnée.

Emilie, quoique amusée de tout ce qu’elle avoit vu, se retira sans peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisoient.

Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites ; Emilie accompagnoit madame Chéron par-tout, s’amusoit quelquefois, et s’ennuyoit souvent. Elle fut frappée des connoissances et de l’apparente instruction que développoient les conversations autour d’elle. Ce ne fut que long-temps après, qu’elle reconnut l’imposture de tous ces prétendus talens. Ce qui la trompa le plus, fut cet air de gaîté constante, et sur-tout de bonté qu’elle remarquoit dans chaque personnage. Elle imaginoit qu’une obligeance habituelle et toujours prête, en étoit le véritable fondement. À la fin, l’exagération de quelques personnes moins exercées que les autres, lui fit soupçonner que, si le consentement et la bonté sont les seuls principes d’une aménité douce, les accès immodérés auxquels on se livre d’ordinaire, sont le résultat de l’insensibilité la plus parfaite. On y est exempt des inquiétudes que la vraie bienveillance éprouve pour les chagrins des autres, et l’apparente prospérité qu’on y étale, commande le respect du public, mais n’obtient pas toujours celui d’un ami de l’humanité.

Les plus agréables momens d’Emilie s’écouloient au pavillon de la terrasse ; elle s’y retiroit avec un livre, ou avec son luth, pour jouir de sa mélancolie, ou pour la vaincre. Assise, les yeux fixés sur les Pyrénées et sur la Gascogne, elle chantoit, en s’accompagnant, les douces romances de son pays, et les chansons populaires qu’elle avoit apprises dans son enfance.

Un soir, Emilie touchoit son luth dans le pavillon, avec une expression qui venoit du cœur. Le jour tombant éclairoit encore la Garonne, qui fuyoit à quelque distance, et dont les flots avoient passé devant la Vallée. Emilie pensoit à Valancourt ; elle n’en avoit pas entendu parler depuis son séjour à Toulouse, et maintenant éloignée de lui, elle sentoit toute l’impression qu’il avoit faite sur son cœur. Avant que d’avoir vu Valancourt, elle n’avoit rencontré personne, dont l’esprit et le goût s’accordassent si bien avec le sien. Madame Chéron lui avoit parlé de dissimulation, d’artifices ; elle avoit prétendu que cette délicatesse qu’elle admiroit dans son amant, n’étoit rien qu’un piège pour lui plaire, et pourtant elle croyoit à sa sincérité. Un doute néanmoins, quelque foible qu’il fût, étoit suffisant pour accabler son cœur.

Le bruit d’un cheval sur la route, au-dessous de la fenêtre, la tira de sa rêverie. Elle vit un cavalier, dont l’air et le maintien rappeloient Valancourt ; car l’obscurité ne lui permettoit pas de distinguer ses traits. Elle se retira de la fenêtre, craignant d’être apperçue, et désirant pourtant d’observer. L’étranger passa sans regarder, et quand elle se fut rapprochée du balcon, elle le vit dans l’avenue qui menoit à Toulouse, Ce léger incident la préoccupa de telle sorte, que le pavillon, le spectacle, en perdirent tous leurs charmes : après quelques tours de terrasse, elle rentra bien vite au château.

Madame Chéron rentra chez elle avec plus d’humeur que de coutume ; Emilie se félicita, lorsque l’heure lui permit de se retrouver seule dans son appartement.

Le lendemain matin, elle fut appelée chez madame Chéron, dont la figure étoit enflammée de colère ; quand Emilie parut, elle lui présenta une lettre.

— Connoissez-vous cette écriture, dit-elle d’un ton sévère, et la regardant fixement, tandis qu’Emilie examinoit la lettre avec attention ? — Non, madame, répondit-elle, je ne la connois pas.

— Ne me poussez pas à bout, dit la tante. Vous la connoissez, avouez-le sur-le-champ ; j’exige que vous disiez la vérité.

Emilie se taisoit, elle alloit sortir ; madame Chéron la rappela. — Oh ! vous êtes coupable, lui dit-elle, je vois bien à présent que vous connoissez l’écriture. — Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie avec dignité, pourquoi m’accusiez-vous d’avoir fait un mensonge ?

Il est inutile de le nier, dit madame Chéron, je vois à votre contenance, que vous n’ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sûre qu’à mon insu, dans ma maison, vous avez reçu des lettres de cet insolent jeune homme.

Emilie, choquée de la grossièreté de cette accusation, oublia la fierté qui l’avoit réduite au silence, et s’efforça de se justifier, mais sans convaincre madame Chéron.

— Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme eût pris la liberté de m’écrire, si vous ne l’eussiez pas encouragé. Vous me permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d’une voix timide, quelques particularités d’un entretien que nous eûmes ensemble à la Vallée : je vous dis alors avec franchise que je ne m’étois point opposée à ce que M. de Valancourt pût s’adresser à ma famille.

— Je ne veux point qu’on m’interrompe, dit madame Chéron ; je… je… Pourquoi ne le lui avez-vous pas défendu ? Emilie ne répondoit pas. Un homme que personne ne connoît, absolument étranger ; un aventurier qui court après une héritière ! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien dire qu’il s’est trompé.

— Je vous l’ai déjà dit, madame, sa famille étoit connue de mon père, dit Emilie modestement, et sans paroître avoir remarqué sa dernière phrase.

Oh ! ce n’est point du tout un préjugé favorable, répliqua la tante avec sa légèreté ordinaire. Il avoit des idées si folles ! Il jugeoit les gens à la physionomie. Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout-à-l’heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit ce reproche pour répondre au ton peu respectueux dont madame Chéron parloit de son père.

Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je n’entends point être importunée de lettres ou de visites par tous les jeunes gens qui prétendront vous adorer. Ce M. de Valent… je ne sais comment vous l’appelez, a l’impertinence de me demander que je lui permette de m’offrir son respect. Je lui répondrai comme il convient. Pour vous, Emilie, je vous le répète une fois pour toutes, si vous ne vous conformez point à mes volontés, je ne m’inquiéterai plus de votre éducation, et je vous mettrai dans un couvent.

Ah ! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mérité ce que j’éprouve ? Madame Chéron, dans ce moment, en eût obtenu la promesse de renoncer pour jamais à Valancourt. Frappée de terreur, elle ne vouloit plus consentir à le revoir ; elle craignoit de se tromper, et ne pensoit pas que madame Chéron pût le faire ; elle craignoit enfin de n’avoir pas mis assez de réserve dans l’entretien de la Vallée. Elle savoit bien qu’elle ne méritoit pas les soupçons odieux qu’avoit formés sa tante ; mais elle se tourmentoit de scrupules sans nombre. Devenue timide, et redoutant de mal faire, elle résolut d’obéir à tout ce que commanderoit sa tante ; elle lui en exprima l’intention : mais madame Chéron y donnoit peu de confiance, et n’y voyoit que l’artifice ou la peur.

Promettez-moi, dit-elle à sa nièce, que vous ne verrez point le jeune homme, et que vous ne lui écrirez pas sans ma permission. Ah ! madame, dit Emilie, pouvez-vous supposer que je l’oserois à votre insu ? — Je ne sais pas ce que je suppose ; on ne comprend rien aux jeunes personnes : elles ont rarement assez de bon sens pour désirer qu’on les respecte.

Hélas ! madame, dit Emilie, je me respecte moi-même ; mon père m’en a toujours enseigné la nécessité. Il me disoit qu’avec ma propre estime, j’obtiendrois toujours celle des autres.

Mon frère étoit un bonhomme, répliqua madame Chéron, mais il ne connoissoit pas le monde. Au reste, vous ne m’avez pas fait la promesse que j’exige de vous.

Emilie fit cette promesse, et alla se promener au jardin. Parvenue à son pavillon chéri, elle s’assit près d’une fenêtre qui s’ouvroit sur un bosquet. Le calme et la retraite absolue lui permettoient de recueillir ses pensées, et d’apprécier elle-même sa conduite. Elle se rappela l’entrevue de la Vallée ; elle s’apperçut avec joie que rien n’y pouvoit alarmer ni son orgueil, ni sa délicatesse ; elle se confirma dans l’estime d’elle-même, dont elle avoit si grand besoin. Quoi qu’il en soit, elle résolut de n’entretenir jamais une correspondance secrète, et de garder la même réserve en causant avec Valancourt, si jamais elle le rencontroit. Comme elle répétoit ces mots : si jamais nous nous rencontrons, elle frémit involontairement ; les larmes vinrent à ses yeux ; mais elle les sécha promptement quand elle entendit qu’on marchoit, qu’on ouvroit le pavillon, et qu’en tournant la, tête elle eut reconnu Valancourt. Un mélange de plaisir, de surprise et d’effroi s’éleva si vivement dans son cœur, qu’elle en fut tout émue. Elle pâlit, rougit, et resta quelques instans dans l’impossibilité de parler, ou de quitter seulement sa chaise. La figure de Valancourt étoit le fidèle miroir de ce que devoit exprimer la sienne. La joie dont Valancourt étoit rempli, fut suspendue quand il vit l’agitation d’Emilie. Revenue de sa première surprise, Emilie répondit avec un sourire doux ; mais une foule de mouvemens opposés vinrent encore assaillir son cœur, et luttèrent avec force pour subjuguer sa résolution. Il étoit difficile de savoir ce qui dominoit en elle ou la joie de voir Valancourt, ou la frayeur de ce que diroit sa tante, quand elle apprendroit cette rencontre. Après quelques mots d’entretien, aussi courts qu’embarrassés, elle le conduisit au jardin, et lui demanda s’il avait vu madame Chéron. Non dit-il, je ne l’ai point vue ; on m’a dit qu’elle avoit affaire, et quand j’ai su que vous étiez au jardin, je me suis empressé d’y venir. Il ajouta : Puis-je hasarder de vous dire le sujet de ma visite, sans encourir votre disgrâce ? Puis-je espérer que vous ne m’accuserez pas de précipitation, en usant de la permission que vous m’avez donnée de m’adresser à votre famille ? Emilie ne savoit que répliquer ; mais sa perplexité ne fut pas longue, et la frayeur eut bientôt pris sa place, quand, au détour de l’allée, elle apperçut madame Chéron. Elle avoit repris le sentiment de son innocence : sa crainte en fut tellement affoiblie, qu’au lieu d’éviter sa tante, elle s’avança d’un pas tranquille, et l’aborda avec Valancourt. Le mécontentement, l’impatience hautaine avec lesquels madame Chéron les observoit, bouleversèrent bientôt Emilie ; elle comprit bien vite que cette rencontre étoit crue préméditée. Elle nomma Valancourt ; et, trop agitée pour rester avec eux, elle courut se renfermer au château. Elle attendit long-temps, avec une inquiétude extrême, le résultat de la conversation. Elle n’imaginoit pas comment Valancourt s’étoit introduit chez sa tante avant d’avoir reçu la permission qu’il demandoit. Elle ignoroit une circonstance qui devoit rendre cette démarche inutile, dans le cas même où madame Chéron l’eût accueilli. Valancourt, dans le trouble de son esprit, avoit oublié de dater sa lettre. Madame Chéron n’auroit pu lui répondre ; peut être, quand il s’en souvint, ne regretta-t-il pas une distraction qui devenoit une excuse, et qui le dispensoit d’attendre un refus.

Madame Chéron eut un long entretien avec Valancourt ; et quand elle revint au château, sa contenance exprimoit plus de mauvaise humeur que de cette excessive sévérité dont Emilie avoit frémi. Enfin, dit-elle, j’ai congédié le jeune homme, et j’espère que je ne recevrai plus de pareilles visites. Il m’assure que votre entrevue n’étoit point concertée.

Madame, dit Emilie fort émue, vous ne lui en avez pas fait la question ? — Assurément, je l’ai faite ; vous ne deviez pas me croire assez imprudente pour penser que je la négligerois.

Grand dieu, s’écria Emilie ! quelle idée aura-t-il de moi, madame, puisque vous-même vous lui montrez de tels soupçons ?

L’opinion qu’il aura de vous, reprit la tante, est désormais de fort peu de conséquence. J’ai mis fin à cette affaire, et je crois qu’il aura quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laissé voir que je n’étois pas dupe, et sur-tout pas assez complaisante pour souffrir un commerce clandestin dans, ma maison.

Quelle indiscrétion à votre père, continua-t-elle, de m’avoir laissé le soin de votre conduite ! Je voudrois vous voir pourvue ; mais si je dois être excédée plus long-temps d’importuns comme ce M. Valancourt, je vous mettrai bien sûrement au couvent. Ainsi souvenez-vous de l’alternative. Ce jeune homme a l’impertinence de m’avouer… il avoue cela ! que sa fortune est très-peu de chose, et dépend de son frère aîné ; qu’elle tient à son avancement dans son état. Du moins eût-il dû cacher ce détail, s’il vouloit réussir. Il avoit la présomption de supposer que je marierois ma nièce à un homme qui n’a rien, et qui le dit lui-même.

Emilie fut sensible à l’aveu sincère qu’avoit fait Valancourt. Et quoique sa pauvreté renversât leurs espérances, la franchise de sa conduite lui causoit un plaisir qui surmontoit tout le reste.

Madame Chéron poursuivit. Il a aussi jugé à propos de me dire qu’il ne recevroit son congé que de vous-même, ce que je lui ai positivement refusé. Il apprendra qu’il est très-suffisant que, moi, je ne l’agrée pas, et je saisis cette occasion de le répéter : si vous concertez avec lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi à l’instant même.

Combien vous me connoissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez qu’une pareille injonction soit nécessaire. Madame Chéron se mit à sa toilette, parce qu’elle avoit une partie pour le soir. Emilie auroit bien désiré se dispenser d’accompagner sa tante, mais elle n’osa le demander, dans la crainte d’une fausse interprétation. Quand elle fut dans sa chambre, le peu de courage qui l’avoit soutenue l’abandonna. Elle se ressouvint seulement que Valancourt, toujours plus aimable, étoit banni de sa présence, et peut-être pour jamais. Elle employa à pleurer, le temps que sa tante consacroit à se parer. Quand, à table, elle revit madame Chéron, ses yeux trahissoient ses larmes ; elle en eut de vifs reproches.

Ses efforts pour paroître gaie, ne manquèrent pas tout-à-fait leur but. Elle alla chez madame Clairval, veuve d’un certain âge, et depuis peu établie à Toulouse dans une propriété de son époux. Elle avoit vécu plusieurs années à Paris avec beaucoup d’élégance. Elle étoit naturellement enjouée ; et depuis son arrivée à Toulouse, elle avoit donné les plus belles fêtes qu’on eût jamais vues dans le pays.

Tout cela excitoit non-seulement l’envie, mais aussi la frivole ambition de madame Chéron. Et puisqu’elle ne pouvoit rivaliser de faste et de dépense, elle vouloit qu’on la crût l’intime amie de madame Clairval. Pour cet effet, elle étoit de la plus obligeante attention ; elle n’avoit jamais d’engagement lorsque madame Clairval l’invitoit. Elle en parloit par-tout, et se donnoit de grands airs d’importance, en faisant croire qu’elles étoient extrêmement liées.

Les plaisirs de cette soirée consistoient en un bal et un souper. Le bal étoit d’un genre neuf. On dansoit par groupes dans des jardins fort étendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on étoit assemblé, étoient illuminés d’innombrables lampions disposés avec toute la variété possible. Les différens costumes ajoutaient au plaisir des yeux. Pendant que les uns dansoient, d’autres assis sur le gazon, causoient en liberté, critiquoient les parures, prenoient des rafraîchissemens, ou chantoient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes, les minauderies des femmes, la légèreté des danses, le luth, le hautbois, le tambourin, et l’air champêtre que les bois donnoient à toute la scène, faisoient de cette fête un modèle fort piquant des plaisirs et du goût français. Emilie considéroit ce riant tableau avec une sorte de plaisir mélancolique. On peut concevoir son émotion quand, en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il dansoit avec une jeune et belle personne, et paroissoit lui rendre des soins empressés. Elle se détourna promptement, et voulut entraîner madame Chéron, qui causoit avec le signor Cavigni sans avoir vu Valancourt. Une foiblesse subite obligea Emilie de s’asseoir sur un banc entre les arbres, où d’autres personnes étoient assises. L’extrême pâleur qu’on lui remarqua, fit croire qu’elle se trouvoit mal. Elle craignoit si fort que Valancourt n’eût remarqué son trouble, qu’elle réussit à se remettre. Madame Chéron continuoit d’entretenir Cavigni ; et le comte de Bauvillers, qui s’étoit occupé d’Emilie, lui fit sur le bal quelques observations malignes, auxquelles elle répondit presque sans y penser, tant l’idée de Valancourt la tourmentoit, tant elle étoit gênée de rester si long-temps près de lui. Les remarques du comte sur la contredanse la forcèrent pourtant d’y jeter les yeux. À ce moment ceux de Valancourt les rencontrèrent. Elle resta sans couleur, sentit qu’elle retomboit en foiblesse, et détourna subitement ses regards, mais non pas sans avoir distingué l’altération de Valancourt en la voyant. Elle auroit quitté la place au moment même, si elle n’eût pensé que cette conduite lui feroit connoître trop sûrement l’empire qu’il avoit sur son cœur. Elle essaya de suivre la conversation du comte. Celui-ci parla de la danseuse de Valancourt : la frayeur de laisser paroître l’intérêt vif qu’elle y prenoit, l’eût sans doute bientôt dévoilée, si les regards du comte ne se fussent pas alors portés sur le couple dont il parloit. Ce jeune chevalier, dit-il, paroît un homme accompli, en toutes choses, excepté pour la danse : la demoiselle est une des beautés de Toulouse ; elle sera fort riche. J’espère pour elle qu’elle choisira mieux son second pour le bonheur de sa vie, qu’elle ne l’a fait pour le succès de sa contredanse : je m’apperçois qu’il ne fait que brouiller tout. Je suis étonné qu’avec l’air et la tournure qu’il a, ce jeune homme n’ait pas pris un maître de danse.

Emilie, dont le cœur battoit à chaque parole, voulut rompre la conversation en s’informant du nom de la dame. Avant qu’il eût le temps de répondre, la contredanse finit ; Emilie voyant que Valancourt s’avançoit vers elle, se leva tout de suite, et se retira près de madame Chéron.

C’est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas ; de grâce, retirons-nous. Sa tante se lève ; mais Valancourt les avoit rejoints. Il salua madame Chéron avec respect, et Emilie avec douleur. La présence de madame Chéron l’empêchant de rester, il passa avec une contenance dont la tristesse reprochoit à Emilie d’avoir pu se résoudre à l’augmenter. Emilie tomba dans la rêverie ; mais le comte de Bauvillers, qui connoissoit sa tante, revint auprès d’elle.

Je vous demande pardon, mademoiselle, lui dit-il, d’une impolitesse tout-à-fait involontaire. Quand je critiquais si librement la danse du chevalier, j’ignorois qu’il fût de votre connoissance. Emilie rougit, et sourit. Madame Chéron lui répondit : Si vous parlez de celui qui vient de passer, je puis vous assurer qu’il n’est pas de ma connoissance, ni de celle de mademoiselle Saint-Aubert.

C’est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indifférence. Est-ce que vous le connoissez, reprit madame Chéron ? Je ne suis point lié avec lui, répondit Cavigni. — Vous ne savez pas les motifs que j’ai pour le qualifier d’impertinent ? Il a la présomption d’admirer ma nièce.

Si, pour mériter l’épithète d’impertinent, il suffit d’admirer mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu’il n’y ait beaucoup d’impertinens, et je m’inscris sur la liste.

Ô signor ! dit madame Chéron avec un sourire forcé, je m’apperçois que vous avez acquis l’art de complimenter depuis votre séjour en France : mais il ne faut pas complimenter les enfans, parce qu’elles prennent la flatterie pour la vérité.

Cavigni tourna la tête un moment, et dit d’un air étudié : Qui donc alors peut-on complimenter, madame ? car il seroit absurde de s’adresser à une femme dont le goût est formé. Elle est au-dessus de toute louange. En finissant la phrase, il regardoit Emilie à la dérobée, et l’ironie brilloit dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante ; mais madame Chéron répondit : Vous avez parfaitement raison, signor, aucune femme de goût ne peut souffrir un compliment.

J’ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu’une seule femme en méritoit.

Vraiment, s’écria madame Chéron, avec un sourire plein de confiance ; et qui peut-elle être ?

Oh ! répliqua-t-il, on ne sauroit la méconnoître. Il n’y a pas, sûrement, plus d’une femme dans le monde qui ait à la fois le mérite d’inspirer la louange, et l’esprit de la refuser. Et ses yeux se tournoient encore vers Emilie, qui rougissoit de plus en plus pour sa tante.

Oh bien ! signor, dit madame Chéron, je proteste que vous êtes Français. Je n’ai jamais entendu d’étranger tenir un propos aussi galant.

Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet ; mais la galanterie des complimens eut été perdue, sans l’ingénuité qui en découvre l’application.

Madame Chéron n’apperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne sentoit point la peine qu’Emilie éprouvoit pour elle. Oh ! voici le signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron, d’un air chagrin ? Je ne l’ai pas vu une fois.

Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière, qui, à ce que je vois, l’a retenu jusqu’à ce moment ; car il n’eût pas manqué de vous offrir son hommage.

Par tout ce qu’elle entendoit, Emilie crut s’appercevoir que Montoni courtisoit sérieusement sa tante ; que non-seulement elle s’y prêtoit, mais qu’elle s’occupoit avec jalousie de ses moindres négligences. Que madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti sembloit ridicule ; cependant sa vanité ne le rendoit point impossible : mais qu’avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnoit Emilie. Ses pensées, néanmoins, ne la fixèrent pas long-temps sur cet objet. De plus pressans intérêts la tourmentoient. Valancourt rejeté de sa tante ; Valancourt dansant avec une jeune et belle personne… En traversant le jardin, elle regarda de tous côtés, espérant, craignant de le voir paroître dans la foule. Elle ne le vit point, et la peine qu’elle en ressentit lui fit connoître qu’elle avoit moins craint qu’espéré.

Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret qu’il avoit eu d’être retenu si long-temps. Elle reçut cette excuse avec l’air mutin d’une petite fille, et ne parla qu’au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d’un air ironique, sembloit lui dire : Je n’abuserai pas de mon triomphe ; je supporterai ma gloire avec toute sorte d’humilité.

Le souper fut servi dans les différens pavillons du jardin et dans un grand salon du château ; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec madame Clairval dans le salon ; et Emilie eut peine à déguiser son émotion, quand elle vit Valancourt se placer à là même table qu’elle. Madame Chéron l’apperçut, et dit à quelqu’un auprès d’elle : Quel est ce jeune homme ? C’est le chevalier Valancourt, répondit-on. Je sais son nom, reprit-elle ; mais qu’est-ce que c’est que le chevalier Valancourt qui s’introduit à cette table ? L’attention de celui qu’elle interrogeoit fut distraite avant qu’il eût répondu. La table où l’on étoit assis étoit fort longue ; Valancourt s’étant placé avec sa danseuse au milieu, et Emilie se trouvant à l’un des bouts, il n’avoit pu la voir. Emilie évita de porter les yeux de ce côté ; mais quand par hasard ils y tomboient, elle voyoit Valancourt entretenir sa belle voisine, et cette observation ne ramenoit pas le calme dans son cœur, sur-tout après ce qu’elle avoit entendu sur la fortune et les perfections de la jeune dame.

Les remarques sur ce sujet fournissoient la matière d’une conversation indifférente, et quelqu’un les adressoit à madame Chéron, ardente à déprécier Valancourt. — J’admire la jeune personne, dit-elle ; mais je condamne son choix. — Oh ! le chevalier Valancourt est le plus charmant jeune homme que nous ayons, reprit la dame à qui la réponse étoit faite : on dit même que mademoiselle Démery et sa grande fortune seront bientôt à lui.

— C’est impossible, s’écria madame Chéron, en rougissant à l’excès : il a si peu l’air d’un homme de condition, que si je ne le voyois pas à la table de madame Clairval, je n’aurois jamais soupçonné qu’il le fût ; j’ai d’ailleurs des raisons particulières pour douter que le bruit qui court soit fondé.

— Je ne puis douter qu’il le soit, dit la dame, un peu blessée de la contradiction qu’avoit éprouvée son opinion sur Valancourt. — Vous en douterez, peut-être, répliqua madame Chéron, quand je vous dirai que ce matin, encore, j’ai rejeté sa poursuite.

Cela fut dit sans intention et sans le dessein de faire prendre le change, mais simplement par l’habitude de se considérer elle-même comme la plus intéressante personne dans tout ce qui concernoit sa nièce. — On ne sauroit, dit la dame avec un sourire assez malin, on ne sauroit concevoir un doute, après une semblable assurance. — Pas plus que sur le discernement du chevalier Valancourt, ajouta Cavigni, qui se tenoit derrière la chaise de madame Chéron, et qui l’avoit entendue s’adjuger un hommage qu’on adressoit à sa nièce.

— Signor, reprit madame Chéron, ceux qui vous entendront vanter le discernement du chevalier, vont supposer que j’en suis, l’objet.

— Ils n’en pourront douter, dit Cavigni.

— Et cela ne seroit-il pas très-mortifiant, signor ?

— Assurément cela le seroit.

— Cela est fort affligeant, dit madame Chéron.

— Puis-je vous demander ce qui est si affligeant, dit madame Clairval, frappée de l’accent douloureux avec lequel madame Chéron avoit parlé ?

— Voyez-vous, lui dit madame Chéron, ce jeune homme presque au milieu de la table, et qui cause avec mademoiselle Démery ? — Je le vois. — Eh bien ! ce jeune homme, que personne ne connoît, a la présomption de prétendre à ma nièce, et cette circonstance, du moins je le crains, a donné lieu de croire qu’il se donnoit pour mon adorateur. Considérez, à présent, combien un tel bruit est offensant pour moi.

— J’en conviens, ma pauvre amie, dit madame Clairval, et vous pouvez compter que je le désavouerai par-tout. En disant cela, elle se tourna d’un autre côté ; et Cavigni, qui jusques-là avoit examiné la scène en spectateur froid, fut près d’éclater de rire, et quitta sa place brusquement.

— Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise auprès d’elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, est son neveu ! — Cela ne se peut pas, s’écria madame Chéron, qui s’apperçut alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt : et dès ce moment, elle se mit à le louer avec autant de bassesse, qu’elle avoit mis jusques-là de malignité à le déchirer.

Emilie avoit été si absorbée pendant la plus grande partie de l’entretien, qu’elle avoit été préservée du chagrin de l’entendre ; elle fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante combloit Valancourt, et elle ignoroit encore qu’il fût parent de madame Clairval ; elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu’elle ne le vouloit paroître, se retiroit aussi-tôt après le souper. Montoni alors vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à la porte. Il disparut avant le départ de la voiture ; madame Chéron n’en parla point à Emilie, et elles se séparèrent en arrivant.

Le lendemain matin, Emilie déjeûnoit avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l’écriture ; elle la reçut d’une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d’où elle venoit. Emilie, avec sa permission, la décacheta ; et voyant la signature de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l’avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu’elle lisoit, Emilie tâchoit d’en juger le contenu dans ses yeux ; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d’Emilie demandoient si elle pouvoit lire : Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu’elle n’en avoit attendu ; Emilie n’avoit jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parloit peu de l’entrevue de la veille ; il déclaroit qu’il ne recevroit son congé que d’Emilie seule, et il la conjuroit de le recevoir le soir même. En lisant, elle s’étonnoit que madame Chéron eût montré autant de modération ; et la regardant timidement, elle lui dit d’un ton triste : Que vais-je répondre ?

— Quoi ! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante ; il faut entendre ce qu’il peut dire en sa faveur ; faites-lui dire qu’il vienne. Emilie osoit à peine croire ce qu’elle entendoit. — Non, restez, ajouta madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l’encre et du papier. Emilie n’osant se fier aux émotions qu’elle éprouvoit, pouvoit à peine les soutenir : la surprise eût été moins grande, si elle avoit entendu la veille ce que madame Chéron n’avoit point oublié, que Valancourt étoit le neveu de Madame Clairval.

Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante ; mais le résultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu’Emilie fût appelée. Quand elle entroit, sa tante péroroit avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacité, étinceloient de joie et d’espérance.

Nous parlions d’affaires, dit madame Chéron : le chevalier me disoit que feu M. Clairval étoit frère de la comtesse de Duverney, sa mère : j’aurois voulu qu’il m’eût parlé plutôt de sa parenté, avec madame Clairval, je l’aurois regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua, et alloit se présenter à Emilie ; madame Chéron le prévint. J’ai consenti que vous reçussiez ses visites, et quoique je ne prétende m’engager par aucune promesse, ou dire que je le considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l’union qu’il désire comme un événement qui pourra avoir lieu dans quelques années, si le chevalier s’avance au service, et si sa situation lui permet de se marier ; mais monsieur Valancourt observera, et vous aussi, Emilie, que, jusqu’à ce moment, j’interdis positivement toute idée de mariage.

La figure d’Emilie, pendant cette brusque harangue, varioit à chaque moment ; et vers la fin, sa confusion fut telle, qu’elle étoit prête à se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presqu’aussi embarrassé qu’elle, n’osoit pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui dit : Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation ; quelque honoré que je sois de votre suffrage, j’ai pourtant si fort à craindre, qu’à peine j’ose espérer.

— Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s’il eût été seulement spectateur de cette scène, il n’auroit pu s’empêcher de rire.

— Jusqu’à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bontés, dit-il d’une voix basse ; jusqu’à ce qu’elle me permette d’espérer…

Eh ! c’est-là tout, interrompit madame Chéron ; je me charge bien de répondre pour elle. Observez, monsieur, qu’elle est remise à ma garde, et je prétends qu’en toute chose ma volonté devienne la sienne.

En disant ces mots elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie et Valancourt dans un égal embarras : enfin Valancourt, dont l’espérance surpassoit la crainte, lui parla avec cette vivacité, cette franchise qui lui étoient si naturelles : mais Emilie fut long-temps à se remettre assez pour écouter avec intérêt ses prières et ses questions.

La conduite de madame Chéron avoit été dirigée par sa vanité personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avoit naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l’avenir ; et avec plus de prudence que d’humanité, elle avoit absolument et sévèrement rejeté sa demande : elle desiroit que sa nièce fît un grand mariage ; non pas qu’elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la fortune sont supposés procurer ; mais elle vouloit partager l’importance qu’une grande alliance pouvoit lui donner. Quand elle sut que Valancourt étoit neveu d’une personne comme madame Clairval, elle desira une union dont l’éclat, à coup sûr, rejailliroit sur elle ; ses calculs de fortune, en tout ceci, répondoient plutôt à ses désirs qu’à aucune ouverture de Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur la fortune de madame Clairval, elle oublioit que cette dame avoit une fille : Valancourt ne l’avoit point oublié, et comptoit si peu sur aucun héritage du côté de madame Clairval, qu’il n’avoit pas même parlé d’elle dans sa première conversation avec madame Chéron ; mais qu’elle que pût être à l’avenir la fortune d’Emilie, la distinction que cette alliance lui procureroit à elle-même étoit certaine, puisque l’existence de madame Clairval faisoit l’envie de tout le monde, et étoit un objet d’émulation pour tous ceux qui pouvoient soutenir sa concurrence. Elle avoit donc consenti à livrer sa nièce aux incertitudes d’un engagement dont la conclusion étoit douteuse et éloignée ; elle avoit aussi peu combiné son bonheur en y consentant qu’en le rejetant : elle auroit bien pu rendre ce mariage aussi certain qu’avantageux ; mais une telle générosité n’étoit point alors dans ses projets.

De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et Emilie passa dans sa société les momens les plus heureux dont elle eût joui depuis la mort de son père. Ils trouvoient tous les deux trop de douceur au présent pour s’occuper beaucoup de l’avenir ; ils aimoient, ils étoient aimés, et ne soupçonnaient pas que l’attachement même qui faisoit leur bonheur, pourroit causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se satisfaisoit déjà en publiant par-tout la passion du neveu de son amie pour sa nièce.

Montoni devint aussi l’hôte journalier du château. Emilie tut forcée de s’appercevoir qu’il étoit l’amant de sa tante, et amant favorisé.

Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt étoit près de Toulouse, ils pouvoient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la terrasse, étoit le théâtre favori de leurs entrevues ; Emilie et madame Chéron alloient y travailler, Valancourt leur lisoit des ouvrages de goût. Il observoit l’enthousiasme d’Emilie, il exprimoit le sien, il remarquoit enfin, tous les jours que leurs esprits étoient faits l’un pour l’autre ; et qu’avec le même goût ; la même bonté, la même noblesse de sentimens, eux seuls réciproquement pouvoient se rendre heureux.