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Emilie Gourd

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mercredi 4 juillet 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Chapitre VI

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Emilie Gourd, lien Wikipédia

C’est ce dévouement sans réserve à « la Cause » qui fait la grandeur et la beauté profondes de la personnalité de Susan Anthony. Convaincue intimement de la nécessité absolue d’obtenir le suffrage féminin pour améliorer la situation de la femme, con-vaincue intimement aussi de l’absolue justice de cette revendication, elle s’y voua corps et âme, intelligence et cœur, sans se laisser distraire par d’autres tâches, sans éparpiller ses forces sur d’autres devoirs.

« Je veux, écrivait-elle en effet, dans ce que l’on pourrait appeler son Credo suffragiste, me consacrer au suffrage seul. Et même, si je croyais que la majorité des femmes voterait contre des mesures de tempérance et de pureté, contre toute réforme sociale, je travaillerais quand même à leur assurer le droit de vote. Car je ne le réclame pas uniquement pour ce que les femmes pourront accomplir avec lui, mais parce qu’elles ont le droit de le posséder. » Miss Anthony n’a jamais cessé de proclamer que si quelques femmes risquent de faire un mauvais usage de leur bulletin de vote, le grand nombre d’entre elles atteindra par l’exercice de cette libre responsabilité un développement moral et intellectuel supérieur ; mais elle a toujours proclamé aussi que le droit de suffrage est un droit qui appartient aux citoyens masculins sans qu’on se soit jamais préoccupé de savoir quel usage ils en feront. Et cette conception intransigeante du principe de justice, qui est la base et la racine du suffrage féminin, a été sa grande force dans le combat pour la Cause.

À cette Cause, elle a tout donné. Son intelligence vive et prompte, son caractère résolu, son tempérament d’oratrice, son indomptable courage (dont elle a eu à fournir la preuve ailleurs encore que dans les campagnes antiesclavagistes ), sa persévérance et sa conscience à accomplir la tâche qu’elle estimait nécessaire, quelle que fût cette tâche, et cela sans penser jamais à elle-même, mais toujours à la Cause. À cette Cause, elle a encore consacré ses admirables qualités spéciales, qui faisaient d’elle un chef tout désigné : « le Napoléon du mouvement » ont dit admirateurs et détracteurs, et il est certain que son coup d’œil tac-tique, sa hardiesse à mener campagne, son talent d’organisation, sont d’un grand général – mais la ressemblance avec Napoléon s’arrête, là : heureusement ! Dans d’autres cas, c’est à Gladstone qu’on l’a comparée, et il y avait de fait chez elle plusieurs des qualités d’homme d’État du great old man, mais sans l’opportunisme de ce dernier, et avec une intransigeance sur les principes qu’il a trop souvent ignorée. Enfin, on a voulu, par la dignité de sa vie, la fermeté de ses résolutions, sa simplicité à accomplir son devoir, sa lutte passionnée pour le triomphe d’une idée, la rapprocher de Lincoln, et c’est juste ; mais on ne trouve d’autre part chez elle ni les tendances conservatrices, ni la crainte de l’avenir, ni le respect exagéré des traditions que l’on reproche au président des États-Unis. Si bien que, pour résumer en un mot ces jugements, Susan Anthony aurait eu les qualités réunies de Napoléon, de Gladstone et de Lincoln, sans leurs défauts !

Mais ce portrait aurait besoin d’être adouci, si ceux qui ont suivi l’histoire de cette vie ne l’avaient déjà fait eux-mêmes en en relevant mille détails, pour que l’on ne se représente pas Susan Anthony comme une personnalité sévère, dure, fanatique d’une réforme, éloignée de tout ce qui fait le charme de la vie. Rien ne serait en effet plus faux que de ne voir en elle qu’une cerveline, et tous ceux qui l’ont approchée subissaient l’attrait de sa sérénité, de sa gaie bienveillance, de son inépuisable bonté. Sa vie affective était intense : elle a adoré ses parents, ses frères, ses sœurs, puis sa pléiade de neveux, nièces, petits-neveux et arrière-petites-nièces, et nulle n’était amie plus fidèle, plus dévouée, plus compréhensive et moins égoïste qu’elle. Sa biographie fourmille de traits caractéristiques à cet égard. Elle aimait et savait admirer profondément ce qui était beau, sentait vivement la poésie de la nature, et a intensément joui des paysages que ses voyages ont fait passer sous ses yeux, que ce fût au bord de la mer de Californie, dans les défilés des Montagnes-Rocheuses, dans les forêts du Nord-Est, ou encore dans notre vieille Europe. Les fleurs, les roses en particulier, étaient une joie pour elle ; et plusieurs fois, l’estrade sur laquelle elle siégeait a été submergée de corbeilles de roses France, sa fleur préférée. « Une fleur qui n’a pas de parfum n’a pas la moitié du charme d’une fleur, disait-elle… »

Et toutes ces caractéristiques se reflétaient à l’extérieur. D’attitude digne et simple, elle avait en vieillissant, adouci la raideur et la sévérité que l’on relève dans ses premiers portraits, atténué par un rayonnement de bonté l’austérité qui émanait de sa personne, spiritualisé en quelque sorte son être tout entier. Quand elle apparaissait sur une estrade, coiffée simplement de ses merveilleux cheveux blancs, « tissés avec de l’argent » disaient d’eux ses amis, dont elle relevait les abondants bandeaux sur la nuque avec un peigne d’écaille, vêtue de sa classique robe de satin noir ornée de vieilles dentelles, les épaules gracieuse-ment drapées du fameux châle de crêpe de Chine rouge qui avait fini par devenir historique c’était une figure inoubliable.

Mais si Susan-B. Anthony a été une femme de grand cœur, de grandes capacités, de grande énergie et de grande conscience, qui a donné sa vie entière à la cause de l’émancipation de la femme, cette cause en revanche était aussi digne d’elle. Car un idéal qui peut, cinquante ans durant, susciter pareil enthousiasme et pareils sacrifices, cet idéal vaut que l’on vive, – et s’il le faut que l’on meure, – uniquement pour lui et pour lui seul.

vendredi 29 juin 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Chapitre V

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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Ce serait méconnaître l’esprit d’organisation et la conception qu’avait du travail suffragiste Susan Anthony de croire qu’elle n’éprouva pas très vite dans sa carrière la nécessité de coordonner tous les efforts en les organisant et de grouper toutes les forces utiles à la cause en une Association. Dès 1866, en pleine période de lutte pour l’inscription d’un amendement suffragiste dans la Constitution fédérale, elle avait fondé avec ses collaboratrices habituelles la Société américaine pour l’Égalité des Droits (American Equal Rights Association), en comptant plus ou moins que les Associations antiesclavagistes, maintenant en dis-solution puisque leur but était atteint, fusionneraient avec elle de telle façon que les anciens combattants se retrouveraient encore coude à coude sur une brèche nouvelle. Malheureusement, sous l’influence de Wendells Philipps, ce plan échoua, et ce fut là une de ces manifestations qui porta un coup profond au cœur de Susan. Mais trois ans plus tard (1869) il était déjà nécessaire de transformer cette société, en précisant davantage ses buts, et en prenant certaines précautions pour que les fondatrices, dans leur louable désir d’accorder les mêmes droits à toute personne qui leur en ferait la demande, ne fussent pas débordées par des extravagants, au cerveau mal équilibré, auxquels leurs statuts les rendaient impuissantes à fermer les portes de leurs Congrès annuels ! Une séance, le 12 mai 1869 notamment fut péniblement agitée et houleuse, parce que, au grand désespoir de la « vieille garde » suffragiste, la question de l’amour libre y fut introduite, par quelques âmes timorées qui craignaient que ce titre : Égalité des droits ne prêtât à confusion, comme si toute la vie des Susan Anthony, des Elizabeth Stanton, des Lucy Stone, des Antoinette Blackwell ne prouvait pas surabondamment le contraire ! – Aussi, immédiatement après, s’organisa sur une nouvelle base l’Association nationale pour le Suffrage des Femmes, dont le but spécial et précis était d’obtenir un seizième amendement à la Constitution fédérale assurant aux femmes le droit de vote dans les mêmes conditions qu’aux hommes. Mrs. Cady Stanton, dont la personne grassouillette et confortable était extrêmement décorative, en prit naturellement la présidence, tandis que Susan n’était qu’un simple membre du Comité exécutif, assumant par là, à son ordinaire, une grosse partie de la besogne. Mais dès novembre 1869, une autre Société s’était formée, l’Association américaine pour le Suffrage féminin, comprenant les représentants de 21 États, et ayant à sa tête, Henry Beecher, Henry Blackwell et sa femme Lucy Stone, etc. Des tentatives d’union furent faites à plusieurs reprises entre ce que l’on appelait « l’aile de Boston et l’aile de New-York » du mouvement suffragiste, c’est-à-dire deux Associations parallèles, poursuivant le même but, avec le même ardent désir de voir aboutir la même revendication, mais par des moyens peut-être un peu différents, – la même nuance somme toute de tactique et de conception du travail suffragiste qui séparait les lecteurs de la Révolution, le journal de Susan, de ceux du Woman’s Journal, l’organe des Stone-Blackwell. Ce n’est toutefois qu’en 1890 que la fusion eut lieu, et que fut créée ainsi l’Association nationale américaine pour le Suffrage féminin – celle-là même dont on peut espérer que les victoires suffragistes de ces dernières années vont amener très rapidement la dissolution ou la réorganisation sur d’autres bases. Miss Anthony en fut présidente durant huit ans, de 1892 à 1900, date à laquelle lui succédèrent Mrs. Carrie Chapman Catt, puis Rev. Dr. Anna Shaw, puis de nouveau Mrs. Catt, la présidente actuelle.

Mais ce n’est pas seulement de l’organisation des suffra-gistes américaines que peut s’honorer la mémoire de Miss An-thony : nous lui devons encore, nous féministes de l’Ancien Monde, ces organisations internationales qui ont été pour beau-coup d’entre nous une joie et un réconfort, et dont l’action, inter-rompue par la guerre, s’avère de nouveau importante au premier chef : le Conseil International des Femmes et l’Alliance Interna-tionale pour le Suffrage des Femmes.

Ce fut pour l’année 1888, que Miss Anthony, Mrs. Stanton, Miss Rachel Foster et quelques autres fidèles des deux chefs du mouvement décidèrent de convoquer à Washington, pour célébrer le 40ème anniversaire de la Convention de Seneca Falls, un vaste congrès des femmes du monde entier, auquel seraient représentées toutes les branches de l’activité féminines. Elles en avaient déjà longuement parlé avec des féministes anglaises lors d’un voyage en Europe en 1883, s’assurant ainsi une participation effective aux réunions, mais acceptant pour les Américaines toute la charge de l’organisation. Et comme Mrs. Stanton était de nouveau en Europe à ce moment-là, ce fut Susan Anthony qui dut prendre toutes les responsabilités, diriger tout le travail, recueillir tous les fonds, Mrs. Stanton lui écrivant pour finir que, vu la mauvaise saison, la traversée l’effrayait vraiment trop, et qu’elle renonçait à rentrer dans ses foyers pour le moment du congrès ! Célébrer le 40ème anniversaire de Seneca Falls sans celle qui avait convoqué la Convention : impossible ! Aussi Miss Anthony écrivit-elle, de son propre aveu à Mrs. Stanton « la plus terrorisante des lettres qui lui fera tomber tous les cheveux de sa tête ! » (les boucles blanches de Mrs. Stanton étant presque historiques). Mrs. Stanton céda, mais quand elle arriva, elle n’avait pas écrit une ligne de son discours d’ouverture du congrès, si bien que son amie dut une fois de plus user de douce violence pour l’obliger à un travail contre lequel se révoltaient une certaine indolence et un dilettantisme contrastant si singulièrement avec le tempéra-ment de Susan.

Le congrès, ouvert le 25 mars 1888 par un inoubliable sermon du Dr. Anna Shaw sur la « Vision céleste », fut un grand succès. 53 associations nationales y étaient représentées par 80 orateurs et 49 déléguées de Grande-Bretagne, de France, de Norvège, de Danemark, de Finlande, des Indes, du Canada et des États-Unis. Si bien qu’après y avoir discuté des questions pédagogiques, philanthropiques, sociales, morales, légales, politiques, etc., concernant les femmes, il fut reconnu indispensable, pour faire avancer la cause féminine dans tous ces domaines, de coordonner et d’organiser tous ces efforts, non seulement en Amérique, sous la forme d’un Conseil national des Femmes, mais encore sur une base internationale. Tel fut le sens de la proposition, déposée par Miss Anthony et Mrs. Stanton et Wright Sewall, de créer une vaste Fédération de « toutes les forces féminines organisées, avec la conviction que pareille fédération ne pourrait que fortifier le courage des femmes du monde entier, accroître l’efficacité de leur travail et leur esprit de solidarité, élargir leurs horizons, corriger la tendance à exagérer la valeur de son propre travail en comparaison de celui d’autrui, et mettre la sagesse et l’expérience de chacune au service de toutes. » Il fut également décidé de demander aux déléguées de travailler chacune dans son pays à la création d’une Association réunissant sur la base nationale tous les groupements féministes et d’intérêt féminin locaux, ces Associations s’affiliant ensuite au Conseil International. Somme toute, et par une marche en sens inverse de ce qui se produit d’habitude, ce fut l’organisation internationale la première créée, qui suscita la formation d’organisations nationales devant se rattacher à elle : mais ne faut-il pas voir là encore une manifestation de l’esprit si large et si élevé des pionnières de notre cause, comprenant bien avant que les autres aient songé à s’organiser même nationalement, l’importance capitale d’un mouvement féministe international ?

La seconde réunion du Conseil International des Femmes eut lieu, ainsi que cela avait été prévu, cinq ans après sa fondation, en 1893 à Chicago. Les uns après les autres s’y affilièrent les Conseils nationaux d’Amérique, du Canada, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, etc. L’idée était lancée. Mais bien vite la nécessité d’une organisation nouvelle se faisait jour : en effet, alors que le Conseil International avait à son programme toutes les branches de l’activité féminine pour le bien, n’était-il pas nécessaire de grouper et de concentrer plus spécialement les efforts sur l’activité qui est la base de toutes les autres puisque son résultat permet et conditionne toutes les autres : l’obtention du droit de vote ? Des pourparlers pour la création d’une Alliance internationale pour le Suffrage des Femmes s’engagèrent dès 1902 à Washington, et aboutirent, lors de la réunion du Conseil International des Femmes à Berlin en 1904. C’est à cette occasion, rap-porte Rev. Anna Shaw, que le public allemand, qui semblait à première vue pourtant peu féministe, fit à « Aunt Susan » une ovation telle qu’elle dut trouver dans cette manifestation toute spontanée le réconfort de l’affection et de la reconnaissance pour ces cinquante années de dur labeur et d’indomptable courage.

Miss Anthony ne prit cependant pas la présidence de la nouvelle Association internationale : il ne faut en effet pas oublier qu’elle avait à cette date-là 84 ans ! Mais si elle laissa à Mrs. Chapman Catt le soin de diriger les destinées de cette vaste alliance, qui, dix ans après sa fondation, comptait déjà 26 pays affiliés et s’était réunie 5 fois en Congrès dont l’importance al-lait toujours grandissant , elle participa jusqu’à la fin de sa vie à un grand nombre de réunions féministes et suffragistes tant nationales qu’internationales : la liste qu’en dresse Dr. Shaw dans ses Mémoires en est la preuve. C’est après le Congrès du Conseil International et la fondation de l’Alliance internationale pour le Suffrage en 1904, que de Berlin elle vint en Suisse, au cours de son troisième voyage en Europe. Elle passa ainsi que sa sœur Mary, quelques jours près de Genève, à Céligny, chez Mme Chaponnière-Chaix, dont elle dépeint dans son journal le verger en face du lac et des Alpes « comme un coin de paradis », puis, s’arrêtant une après-midi à Genève, visita la ville avec Mme Chaponnière et Mlle Vidart, et prit le thé à l’Union des Femmes.

C’est dire la vitalité merveilleuse que conserva jusqu’au bout Miss Anthony. Quand on se rend compte qu’à 84 ans elle présidait encore des assemblées, faisait des conférences, demandait des audiences, cela souvent au débarqué de longs voyages, toujours reçue, fêtée, invitée, comme bien des femmes de 35 ans ne le supporteraient pas… on se prend à envier cette santé admirable qui lui a permis une si inlassable activité. Il y avait évidemment chez elle en première ligne à cet égard l’hérédité d’une race saine, simple et sobre ; puis elle était de celles que le travail entretient et que l’oisiveté tue. Susan Anthony ne savait pas et ne pouvait pas se reposer ! Elle ne prenait que très rarement de vraies vacances, car dans les intervalles de ses campagnes suffragistes, elle continuait son travail ; à Rochester, elle entretenait une vaste correspondance d’affaires aussi bien que d’amitié, qui occupait régulièrement chaque jour deux dactylographes, indé-pendamment de ce qu’elle écrivait elle-même, répondant scrupu-leusement à chaque lettre reçue, quelque bizarre que fût souvent la demande qu’elle contenait, comme cela est fréquemment le cas dans le courrier des personnes de grande popularité ; elle voyait et recevait beaucoup ses amis, aux préoccupations des-quels elle s’intéressait aussi intensément qu’aux siennes propres. On peut dire d’elle qu’elle n’était jamais inactive.

Aussi, le déclin, si pénible pour celles qui survivent à leurs forces, lui fut-il épargné. En février 1900, elle participait encore au Congrès national suffragiste de Baltimore, et c’est le 13 mars suivant que, des suites d’une pleurésie, elle s’éteignit doucement chez elle, elle la grande voyageuse, sans angoisses ni souffrances, entourée d’amies, de disciples comme Anna Shaw, de sa nièce préférée, Lucy Anthony, et de sa fidèle sœur Mary, si différente d’elle comme caractère, mais dont l’idéal d’émancipation de l’être humain était complètement analogue au sien. Et elle avait la joie de se dire avant de fermer les yeux que la réalisation de cet idéal était commencée si peu que ce fût : cinq des États de l’Union américaine avaient à cette date reconnu le suffrage complet aux femmes (Wyoming, Colorado, Utah, Idaho et Washington), le Kansas leur avait donné le suffrage municipal complet, plusieurs autres le suffrage municipal restreint, les universités, les professions s’étaient ouvertes à elles, des droits légaux leur étaient reconnus, des barrières tombées… C’est peu assurément en comparaison de l’immense essor pris par le féminisme américain tout spécialement, et le féminisme mondial en général de-puis la mort de Susan Anthony ; mais c’était le premier élan de cet essor, et la preuve faite à l’évidence que ce à quoi elle avait consacré sa vie n’était pas une chimère. Le mouvement était lancé ; elle pouvait mourir en paix.

Sa mort fut un deuil national. On put alors se rendre compte, si on ne l’avait pas déjà fait lors de la célébration de chacun de ses anniversaires qui devenait de plus en plus une grande fête , quelle place avait prise dans la vie de son pays la petite maîtresse d’école qui, plus de cinquante ans auparavant, avait osé, la première, faire entendre la voix d’une femme dans une réunion de tempérance ! Miss Anthony était devenue une célébrité, une des personnalités les plus populaires, les plus en vue aux États-Unis, constamment interviewée, assaillie de reporters, dont la presse signalait tous les gestes, relatait les voyages, à qui les personnages officiels se disputaient l’honneur d’offrir l’hospitalité, fleurie, photographiée, acclamée, fêtée partout où elle passait. Rien qu’aux États-Unis plus de 200 journaux, en dehors de la presse féministe, lui consacrèrent des articles nécrologiques importants, quelques-uns de plus de 9 colonnes, et il est impossible d’évaluer les lettres, les messages, les télégrammes, qui affluèrent à Rochester de toute part, non seulement d’Amérique, mais d’Europe entière, non plus que tous ceux, amis connus et inconnus, qui dé-filèrent devant son cercueil. Le service funèbre dut être célébré, non pas à l’Église unitaire dont elle était membre depuis tant d’années, mais dans le temple presbytérien, beaucoup plus vaste, pour permettre à tous ceux qui le désiraient d’assister à cette dernière cérémonie. Elle fut simple, mais grande et émouvante, et les paroles qui exprimaient le mieux l’impression de tous furent celles que prononça, les lèvres tremblantes et le cœur gonflé de sanglots, Rev. Anna Shaw, au moment où, sous les grands arbres en robe de neige du cimetière de Mount Hope, la dernière pelletée de terre tombait sur le cercueil :

« Chère amie, tu as séjourné ici-bas longuement, et maintenant tu es allée vers ton repos bien mérité. Puisse l’Esprit d’infini qui t’a toujours inspirée nous rendre digne de suivre tes traces et de continuer ton œuvre. Adieu et au revoir. »

Quinze jours plus tard, pour être fidèles au désir expressément manifesté par Miss Anthony, sa sœur et Anna Shaw quit-taient cette maison de Rochester, à laquelle les attachaient ce-pendant tant de souvenirs aussi immédiats que tristes, pour aller faire campagne dans l’Oregon, où la question du suffrage féminin était soumise à la votation populaire. Et ses exécutrices testamentaires, Anna Shaw, Mrs. Rachel Foster Avery, et Lucy Anthony, ne pensèrent pas pouvoir faire de sa petite fortune un usage plus conforme à ce qu’elle aurait souhaité qu’en créant le Fonds Susan-B. Anthony, uniquement destiné à la propagande suffragiste. Mieux que par la fondation d’un collège ou d’un club féminin, mieux surtout que par l’érection d’une statue, elles savaient qu’ainsi elles servaient sa mémoire. Car, même jusqu’au-delà de la mort, tout, de la part de Susan Anthony, devait être « pour la Cause ».

mercredi 20 juin 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Chapitre IV

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Cette voie indéfiniment longue de gagner à la Cause chaque État l’un après l’autre, des tentatives ont cependant été faites pour l’abréger en reprenant la voie fédérale. Chaque année à peu près, Miss Anthony et ses collaboratrices faisaient une démarche auprès du Congrès des États-Unis pour lui présenter le fameux XVIe amendement à la Constitution fédérale, lequel modifiait à son tour l’« amendement du nègre », le XVe, en ajoutant que le sexe, pas plus que la couleur ou l’ancienne condition de servitude, ne pouvait priver des droits de citoyens aux États-Unis. Chaque année, c’étaient des audiences, des entrevues, des discussions, des meetings, des pétitions par milliers, des débats au Congrès, bref, une petite campagne fédérale – sans grand espoir de succès assurément, mais qui enfonçait chaque année un peu davantage le clou du suffrage .

En 1872, cette campagne se fit sous la forme nouvelle d’une votation ! En effet, ce XVe amendement qu’il s’agissait de modifier avait été précédé d’un XIVe, voté également à l’occasion de l’affranchissement des nègres, et dont la rédaction ambiguë pouvait être interprétée comme favorable à l’émancipation politique des femmes. Toute personne, disait ce XIVe amendement, née ou naturalisée aux États-Unis, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside. De par ce texte, et une femme pouvant être considérée comme une personne, elle était citoyenne, c’est-à-dire capable d’exercer ses droits politiques. Il y avait là une chance à tenter, et les suffragistes n’y manquèrent pas. Dès 1872, plusieurs d’entre elles allèrent se faire inscrire comme électrices, et il est inutile de dire que Susan Anthony, accompagnée de ses trois sœurs, fut du nombre ! Il y eut quelques hésitations parmi les fonctionnaires chargés de l’enregistrement des électeurs, mais Miss Anthony leur ayant lu, et le texte du XIVe amendement, et un pressant appel à chaque citoyen de se faire inscrire, et leur ayant fait constater que le mot « masculin » n’y figurait nulle part, ils finirent par s’incliner, surtout quand elle leur eut déclaré qu’elle prenait sur elle tous les ennuis qui pourraient en résulter ! D’autres femmes encouragées suivirent son exemple, la presse signala le fait qui fut très discuté, des juristes examinèrent le cas, et l’un des plus célèbres à cette époque se prononça en faveur de la légitimité de l’acte de Susan. Elle vota donc – c’était pour une élection présidentielle : mais quinze jours plus tard, elle recevait la visite d’un magistrat qui, fort ennuyé évidemment de la mission qu’il avait à remplir, lui annonça qu’il était obligé de l’arrêter « pour exercice illégal du droit de vote ». Et un procès très curieux, et qui fit grand bruit, s’engagea alors contre elle, quatorze autres femmes qui avaient également voté, et les fonctionnaires qui avaient accepté ce vote. « La grande majorité des accusées, écrivait un journal en rendant compte des audiences, sont des femmes déjà âgées, respectables et sérieuses, que l’on se représente bien plutôt au chevet d’un malade qu’en cour de justice ! » C’est dire le caractère que prirent les débats, dans lesquels parlèrent plusieurs avocats de marque, et dans les-quels Miss Anthony se défendit elle-même avec sa logique et sa clarté accoutumées, ne négligeant d’ailleurs nullement au milieu de ces préoccupations l’organisation ni la présidence du Congrès suffragiste américain de cette année-là, ni ses conférences dans plusieurs États. Elle avait refusé de payer la caution de mille dollars que lui avait imposée le juge, déclarant qu’elle préférait aller en prison ! Mais, à son grand désappointement, son vieil ami, le juge Selden, cautionna pour elle, l’empêchant ainsi de porter son cas devant la Cour Suprême des États-Unis, mais, disait-il, avec sa courtoisie du temps jadis : « Jamais, je n’aurais pu supporter de voir mettre en prison une femme respectable ». Le procès aboutit à une condamnation inique d’une amende de 100 dollars et des frais du procès, le juge Hunt, un antisuffragiste connu ayant déclaré lui-même la culpabilité de Susan et refusé de sou-mettre son cas au jury – ce qui, comme toute une partie de l’opinion publique ne se cacha pas pour le manifester, pouvait être aussi inconstitutionnel que de voter en foi du XIVe amendement ! – Mais l’affaire ne se termina pas là : Miss Anthony refusa de payer l’amende, en s’appuyant sur la vieille devise révolutionnaire de ses ancêtres : « Résister à la tyrannie, c’est obéir à Dieu », et elle fit même toute une campagne de conférences sous ce titre : Est-ce un crime pour une femme de voter ? Ces conférences ne tardèrent pas à se transformer en meetings de protestation, au cours desquels des collectes permirent de recueillir une somme assez considérable pour payer les amendes infligées aux fonctionnaires de l’enregistrement. On se souvient en effet que Miss Anthony leur avait promis de prendre tous les ennuis sur elle, et il lui était à ce moment matériellement impossible de supporter cette lourde charge financière.

Car la question d’argent a compté, elle aussi, dans la vie de Susan Anthony. Non pas à la fin de sa carrière, où elle vécut, dans les intervalles de ses innombrables voyages, d’une vie aisée et facile, dans la confortable et charmante maison que possédait sa sœur Mary à Rochester ; mais au début, en pleine lutte, le fait d’être sans aucune fortune personnelle a terriblement compliqué ses campagnes. Que de fois, avant de partir pour une tournée lointaine de conférences de propagande, allait-elle toute seule et courageusement à la recherche d’annonces à faire imprimer au revers des tracts qu’elle distribuerait, pour payer ainsi leur impression ! Aucune démarche de ce genre ne l’effrayait puisque c’était pour la Cause. Et tout l’argent qu’elle possédait, tous les cadeaux qu’elle recevait, tous les honoraires que lui rapportaient ses conférences… encore et toujours pour la Cause. Tout ce qu’elle demandait, durant ces campagnes que nous avons esquissées, c’était de couvrir ses frais, d’être pendant ces quelques mois simplement assurée du vivre et du couvert ; mais combien de fois ne devait-elle pas débourser de sa propre poche, et payer non seulement de ses forces et de sa santé, mais encore de son argent, l’œuvre entreprise ! Le plus souvent, elle revenait de ces tournées avec des dettes derrière elle : elle empruntait alors à son père ou à ses sœurs de quoi les payer, puis les remboursait eux-mêmes au fur et à mesure que ses rares gains le lui permettaient. Car les suffragistes américaines n’en étaient pas encore à la période des chèques inattendus de plusieurs milliers de dollars, des fonds créés, non seulement pour de larges dépenses de publicité, de conférences, etc., mais encore pour permettre aux travailleuses de la Cause de vivre sans souci matériel plusieurs années durant, période qu’a dépeinte Rev. Anna Shaw, dans ses Mémoires :

"Un jour, à déjeuner, raconte-t-elle, Miss Thomas, directrice du grand Collège féminin, de Bryn Mawr, lui dit à brûle-pourpoint « À propos, comment vous procurez-vous l’argent nécessaire pour mener à bien votre travail ? — Quand je lui répondis que notre travail dépendait entièrement des contributions volontaires et des services de ceux qui voulaient bien les offrir gratuitement, Miss Thomas fut extrêmement sur-prise. Elle et Miss Garrett me posèrent un grand nombre de questions, et le résultat d’une longue discussion qu’elles eurent avec Miss Anthony fut qu’elles allaient créer un fonds de 60,000 dollars (300.000 fr.) à payer par cinq annuités de 12,000 dollars (60.000 fr.), dont une bonne partie serait affectée au traitement de nos travailleuses actives. Deux ans plus tard, ce fonds était entièrement souscrit, et trois ans après (1911), je recevais une lettre d’une femme que j’avais vue peut-être deux fois dans ma vie, qui me déclarait mettre à ma disposition une somme royale à utIliser comme je le voudrais pour l’avancement de la cause de l’émancipation féminine…"

Seulement, en 1911 comme en 1908, Susan Anthony n’était plus là pour se réjouir de ce concours puissant apporté à son travail ; et si elle apprit, peu avant de mourir, le projet de Miss Thomas, sa carrière toute entière s’est bien plutôt déroulée en pleines difficultés matérielles. Difficultés plus dures à supporter pour la Cause que pour elle, et qu’elle ressentit surtout vivement à l’époque de son journal la Révolution.

Elle avait été vivement encouragée à la fondation de ce journal par George-Francis Train, un partisan généreux, enthousiaste, mais un brin excentrique, des droits de la femme d’abord, de ceux de l’Irlande ensuite, et qui, au cours d’un voyage en Europe, fut arrêté et passa une année en prison pour complicité dans un mouvement révolutionnaire des Fenians. Et d’ailleurs, sa participation financière tant qu’il put la maintenir, et sa collabo-ration à la direction du journal firent à celui-ci plus de tort que de bien. Non pas qu’il y eût rien à reprocher à George Train, mais il était un Républicain, et à ce moment (c’était en 1868, en pleine « heure du nègre ») où son parti abandonnait la cause des femmes, on ne voyait pas sans méfiance son nom figurer sur la couverture du journal. Et puis, on reprochait à la Révolution de ne pas être un organe uniquement féministe, mais de publier une partie financière, selon la convention qu’elle avait avec ses bail-leurs de fonds, Train et David Melliss ; et enfin, s’il faut tout dire, il y avait une certaine jalousie à son égard de la part de tout un groupement féministe, qui avait longtemps rêvé avoir son journal, et qui était désappointé que ce rêve se réalisât autrement qu’il l’eût désiré. C’est pourquoi la responsabilité en fut très lourde à supporter pour Susan et Mrs. Stanton qui en étaient les rédactrices en chef. Responsabilité morale d’abord, tant que Train put aider à fournir des fonds ; responsabilité financière en-suite quand, à partir du 1er mai 1869, il se retira complètement pour ne pas entraver le développement du journal. Mais, hélas ! tous ceux qui avaient pris prétexte de sa présence pour ne pas soutenir la Révolution, n’accoururent pas en foule pressée d’abonnés, quand elle fut devenue un journal purement destiné à défendre les droits de la femme d’abord, ceux de l’humanité en-suite ! et un an après, la nécessité de suspendre sa publication s’imposait impérieuse. Car bien que les services de Mrs. Stanton fussent complètement gratuits, et ceux de Susan et de Pillsbury Parker, le principal collaborateur, rémunérés au plus strict de leurs propres besoins matériels, la Révolution coûtait cher ; ses 2 ou 3.000 abonnés ne suffisaient pas à la faire vivre sans publicité, et « les gens d’affaires ne gaspillent jamais leur argent en publicité dans un journal d’idées » dit mélancoliquement la biographie de Miss Anthony. Bien qu’épuisée de corps et d’esprit par la longue lutte menée pour soutenir son journal contre ennemis implacables et partisans sans courage, Susan ne voulut pourtant pas s’avouer vaincue : elle écrivit à droite, à gauche, à des membres de sa famille, à des amis pour obtenir des fonds, et mener le combat jusqu’au bout. Mais au début de 1870, la fondation à Chicago d’une compagnie par actions pour exploiter le Woman’s Journal, avec à sa tête Lucy Stone et son mari, Henry Blackwell, et la fusion de ce nouveau journal avec l’ancien Agitator, publié à Chicago par Mrs. Livermore, vint donner le dernier coup à la Révolution, en groupant tous ceux des partisans des droits de la femme que l’attitude audacieuse, radicale, trop absolue du journal de Susan avait parfois effrayés. Elle se résigna, et pour la somme d’un dollar, vendit ce journal pour lequel « elle avait travaillé comme toute une plantation d’esclaves » selon son expression, pour lequel elle s’était endettée de plus de 10.000 dollars, à un éditeur pour en faire un journal littéraire et mondain qui vécut encore dix-huit mois. Ce que fut cette déception pour elle, ceux-là seulement peuvent le comprendre qui ont mis tout leur cœur, tout leur espoir, le meilleur d’eux-mêmes dans la fondation et la direction d’un journal… Mais elle ne s’arrêta pas à pleurer sur elle-même, et bravement commença toute une série de conférences payantes dans quelques États de l’Ouest pour gagner de quoi amortir les dettes de la Révolution.

Il est à relever que, de toute sa longue carrière, Miss Anthony ne reprit plus la direction d’un journal, bien que fréquemment nous assistions dans l’histoire de notre mouvement au cumul des fonctions d’organisatrice-conférencière et de rédactrice par la même militante. Ce n’est évidemment pas l’échec de la Révolution qui l’avait découragée, mais d’autre part, elle ne se croyait pas faite pour manier la plume à laquelle elle préférait de beau-coup la parole. C’était, pensons-nous, mésestimer ses capacités : sa correspondance, si vaste et si étendue, est là pour prouver au contraire ses qualités d’humour, de spontanéité, de chaleur et de vie, jointes à celles que nous lui connaissons déjà de clarté, de justesse d’expression et de rigoureuse logique. Mais le travail littéraire ne l’attirait pas.

« Cela a toujours empoisonné ma vie, écrit-elle, que mon in-capacité à fixer sur le papier les éclairs de pensées qui traversent mon cerveau. Et la faculté de modeler, de polir des phrases harmonieuses et bien faites me manque absolument… » Et ailleurs : « J’aime mieux faire l’histoire que l’écrire… »

C’est d’autant plus méritoire de sa part d’avoir, non seule-ment entrepris, mais encore mené à bien, dans ces conditions de répulsion pour tout travail de cabinet, l’œuvre colossale qu’est l’Histoire du Suffrage féminin. Elle s’y attela avec la plus admirable des persévérances, attelant en même temps à cette tâche Mrs. Stanton , des dons littéraires de qui elle avait absolument besoin pour la rédaction, et se plongeant résolument elle-même dans la besogne aride du dépouillement et du classement. Elle avait toujours conservé tous les documents concernant le suffrage féminin qu’elle avait pu recueillir, vieilles lettres, coupures de journaux, rapports de sociétés, et si l’amas en était peut-être un peu moins considérable que celui que dépeint Mrs. I. Husted Harper quand elle entreprit d’écrire la biographie de Miss Antony , on peut toutefois se figurer quand on feuillette l’Histoire quelle fut l’ampleur de cette tâche préliminaire.

L’Histoire du Suffrage féminin, comprend en effet quatre volume in-octavo, de neuf cent à mille pages chacun, auprès des-quels la biographie de Miss Anthony, si considérable et si détaillée qu’elle soit, paraît de dimensions modestes ! Là est évidemment la grande critique que l’on peut faire à cette œuvre gigantesque : c’est que l’on se perd dans ce monument de renseignements et de documents, et que, à part les travailleurs spécialistes pour qui elle constitue une mine inépuisable, le public, les gens pressés, les suffragistes qui ne peuvent faire une étude scientifique de la question, la fuient et la redoutent, alors qu’une publication de dimensions plus restreintes leur aurait rendu de grands services. Œuvre de bibliothèque, encyclopédie, et non pas livre journalier à avoir sous la main. Les trois premiers volumes dus à la collaboration de Miss Anthony, de Mrs. Stanton et de Mrs. Joslyn Gage comprennent la période de 1848 à 1885, et le quatrième, rédigé plus tard par Miss Anthony et Mrs. Harper, les complète par le récit des événements survenus jusqu’en 1900. C’est donc un demi-siècle d’histoire du féminisme aux États-Unis principalement, car si quelques chapitres sont consacrés à la Grande-Bretagne et à ses colonies, au Canada et à l’Europe continentale, les neuf dixièmes de l’œuvre ne s’occupent que du mouvement aux États-Unis, soit sur le terrain fédéral, soit dans chacun des États de l’Union séparément. Histoire extraordinairement détaillée, et dans laquelle on ne se retrouverait pas sans tout un système de table de matières à index, etc. ; compilation même plutôt que ce que nous avons coutume nous, gens de mentalité latine, d’appeler histoire, avec grandes lignes directrices, considérations de portée générale, choix de documents, synthèse… Là, nous trouvons tous les textes, et de toutes les innombrables adresses, pétitions, etc., présentées aux Congrès et aux Législatures, et des débats engagés à ces occasions, de longs ex-traits de journaux, la reproduction in-extenso des discours des chefs du mouvement, de leur correspondance à cet égard : bref, ce que nous considérerions comme de la matière pour écrire l’histoire, mais non pas comme une histoire elle-même. Il n’en reste pas moins que sous cette forme anglo-saxonne, qui heurte et décourage notre conception, l’Histoire du Suffrage féminin a rendu un service signalé à notre cause, en en constituant en quelque sorte les archives, en prouvant par la masse même de la documentation amoncelée l’importance et l’étendue du mouve-ment, et en en établissant solidement les bases dans le passé. Ajoutons qu’elle se présente sous la forme luxueuse d’une impression de choix, avec une reliure de peau, et surtout avec l’attrait de belles gravures, spécialement gravées pour cette édition : environ 80 portraits de suffragistes de marque, une galerie vivante et émouvante de toutes celles qui ont travaillé, se sont dé-vouées et consacrées à la Cause. Il est inutile d’ajouter que cette publication coûta fort cher. Les éditeurs n’avaient assumé qu’une part des frais, et Mrs. Stanton et Gage ayant renoncé aux bénéfices éventuels de la vente pour ne pas se charger en revanche de certaines dépenses qui incombaient aux auteurs, Susan avança à elle seule plus de 20.000 dollars (100.000 francs). Heureuse-ment qu’un legs d’une amie suffragiste, Mrs. Eddy, lui permit de faire face à cette énorme dépense, ceci d’autant plus que, pour augmenter la diffusion de ces volumes, et par conséquent l’œuvre de propagande, elle décida de les vendre au-dessous de leur prix de revient trop élevé, et en fit don à ses frais aux principales bibliothèques des capitales d’Europe et d’Amérique, comme aux sénateurs américains.

mardi 19 juin 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Chapitre III

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Emilie Gourd, lien Wikipédia

De cette longue période de vie qui s’étend sur cinquante-quatre années (1852-1906), il faut relever maintenant les étapes principales.

À la période des débuts de la campagne pour les droits de la femme que nous avons esquissée tout à l’heure, et qui s’était faite somme toute en connexion avec la question de la tempérance, succéda la période de la campagne antiesclavagiste. Susan Anthony fut en effet engagée comme conférencière par ceux que l’on appelait, du nom de leur chef reconnu, les « Garrisoniens ». Ce ne fut certes pas une campagne plus populaire à mener que celle en faveur du féminisme ! et ses apôtres firent souvent d’inquiétantes expériences. Souvent la salle où était annoncée une conférence abolitionniste était louée d’avance et remplie par une foule ivre, hurlante, qui, non seulement empêchait les orateurs de parler, les bombardait d’œufs pourris, de pommes, et d’autres projectiles, mais encore les menaçait de pistolets et de coutelas. Un soir, après avoir ainsi, et malgré l’indomptable courage de Miss Anthony – la seule femme cette fois-là qui devait prendre la parole – fait échouer le meeting, la même foule en furie promena dans les rues des mannequins représentant Susan et son collaborateur le pasteur Samuel May, et les brûla sur la place publique. Une autre fois à Albany, en plein centre antiesclavagiste, le maire de la ville accompagna les orateurs et oratrices sur la tribune, et s’asseyant à côté d’eux, il posa son revolver sur ses genoux tant que durèrent leurs discours, puis les accompagna à leur hôtel, tenant en respect la foule ameutée. Il fallait certes plus de cou-rage pour affronter pareilles scènes que pour entendre les sottises des « Fils de la Tempérance » ! Mais Susan en avait très rapide-ment pris l’habitude, et rien ne pouvait l’arrêter quand il avait été décidé qu’elle parlerait dans tel endroit, quelle que fût sa réputation. Dans la campagne antiesclavagiste déjà, elle eut l’occasion de faire valoir sa remarquable éloquence, nette, incisive et portant droit ; mais modestement, elle se refusait à admettre qu’elle fût une grande oratrice, et se bornait à se reconnaître des dons d’organisation, s’effaçant devant ses amies et collaboratrices comme Lucy Stone et Mrs. Stanton .

En 1862, la guerre de Sécession mit fin à l’activité anti esclavagiste, et l’on espéra même un moment qu’elle terminerait aussi l’activité suffragiste – activité que n’avaient pas abandonnée nos vaillantes pionnières, qui la menèrent concurremment à la campagne abolitionniste. Toute une série de Congrès des Droits de la femme avaient eu lieu à raison d’un par année ; une pétition signée de 6,000 noms réclamant pour les femmes de meilleurs salaires et le droit à la tutelle de leurs enfants avait été adressée à la Législature de l’État de New-York. Ces demandes avaient abouti en 1860 à la votation d’une loi reconnaissant à la femme mariée la libre disposition de sa fortune et de son salaire – un grand pro-grès et le premier succès remporté en ces matières par le travail infatigable de Susan. Mais en fait de suffrage, le champ était encore terriblement dur à défricher : elle avait pourtant recueilli 4,000 signatures pour une pétition, présenté elle-même cette pétition à une Commission de la Chambre, et fait presque toute la propagande à elle toute seule, et sans autre argent qu’un chèque de 50 dollars donné par Wendell Philipps, dans le vaste État de New-York… Mais il lui sembla, comme à toutes celles qui com-battaient avec elle, que l’abolition de l’esclavage allait rendre inutile désormais tout ce long et pénible travail. En effet, lorsque les nègres affranchis seraient reconnus comme des citoyens libres et exerçant leur droit de vote, quoi de plus naturel que de profiter de cette modification à la Constitution fédérale pour y introduire du même coup la reconnaissance de droits analogues aux femmes ? Au texte disant que le suffrage ne pouvait être refusé « pour cause de couleur ou d’ancienne servitude », quoi de plus simple que d’ajouter ces mots : ni pour cause de sexe ? Une campagne intense fut menée. Meetings, pétitions, démarches, adresses au Congrès des États-Unis, le tout dans des proportions à nous inconnues, vu les masses à atteindre et les distances à par-courir. Susan semblait être partout à la fois, revenant du Kansas, où elle menait campagne, à New-York, puis à Washington, visitant sans relâche tous ceux qui pouvaient être favorables à l’affranchissement des femmes, faisant voter des résolutions, cherchant à gagner à sa cause les partis politiques… Et cela pour en arriver à l’amère déception connue dans l’histoire du mouve-ment suffragiste américain sous le nom de l’heure du nègre ! « Ne chargez pas trop le bateau, disaient en substance adversaires et amis timorés du suffrage. Le vote des femmes viendra plus tard, mais pour le moment il faut faire passer d’abord celui des nègres. Mener deux campagnes simultanées nuirait aux deux causes. Que les femmes prennent patience ». Et ce qui rendait encore plus poignante leur désillusion, c’était de voir se séparer d’elles sur ce point vital d’anciens amis, des compagnons de lutte, avec lesquels elles avaient partagé tous les dangers de la campagne, comme Loyd Garrison, Wendells Philipps, Gerrith Smith, pis encore, des hommes de couleur que ces femmes avaient con-tribués à affranchir, et qui leur reprochaient maintenant de gâter leur cause à eux ! Le XVème amendement à la Constitution fédérale fut voté en 1869 avec le texte suivant, dans lequel on oubliait soigneusement de parler des femmes :

Le droit de citoyenneté des États-Unis ne peut être refusé ni retiré pour des raisons de race, de couleur ou d’ancienne servitude.

C’était la fin du rêve entrevu d’aboutir facilement au suffrage, par la voie fédérale l’étendant à toute l’Union. C’était une autre voie dans laquelle il fallait résolument s’engager : celle de gagner l’un après l’autre chacun des États jusqu’au moment où, les ¾ d’entre eux ayant reconnu le droit de vote aux femmes, cette disposition serait de ce fait inscrite dans la Constitution fédérale. Et bien qu’il n’y eût pas à cette date 48 États comme maintenant (plusieurs d’entre eux n’étaient encore que des « territoires ») la tâche pouvait sembler gigantesque. Certes, cette même année (1869) le territoire du Wyoming faisait bravement – et ce sera son éternel honneur dans l’histoire de la civilisation – l’essai du suffrage féminin , mais qu’était-ce que cette tentative isolée, en regard de l’immensité des régions à parcourir, du chiffre des masses à convaincre, du nombre des gouvernements et des partis politiques à gagner, des sommes d’argent à dépenser, des forces vives à user jusqu’au dernier souffle ? Devant cette œuvre surhumaine, femmes de peu de foi que nous sommes trop souvent encore, nous suffragistes du continent européen, notre cœur et notre chair auraient faibli. Susan-B. Anthony et ses amies n’hésitèrent pas.

Et c’est alors que se déploya l’effrayante et merveilleuse activité de propagandiste, l’apostolat à proprement parler de Miss Anthony. Elle pouvait écrire en 1897 : « Il serait difficile de trou-ver une ville d’un État du Nord ou de l’Ouest dans laquelle je n’aie pas fait au moins une conférence, et j’ai parlé dans la plupart des villes du Sud. Pendant 45 ans je suis montée sur une estrade, et il me serait impossible d’évaluer le nombre des conférences que j’ai faites. J’ai prononcé des adresses au Congrès américain chaque année depuis 1869, et ai été entendue un nombre incalculable de fois par notre Législature de l’État de New-York. » De fait, on relève dans sa biographie, au courant de la plume, deux campagnes suffragistes dans l’État de New-York, deux dans le Kansas, une en Californie, une dans le Dakota du Sud, une dans le Nebraska, une dans le Colorado – et il n’est pas mauvais de se rendre compte par un coup d’œil sur la carte de l’étendue de chacun de ces États par rapport à nos pays d’Europe, et surtout – si la com-paraison n’est pas trop humiliante pour notre propre travail suffragiste – à nos cantons suisses ! – Cela en plus des démarches auprès de tous les présidents des États-Unis, de Lincoln à Roosevelt, et d’un nombre littéralement incalculable de tournées de conférences de simple propagande et de présidences de Congrès, rien que dans son propre pays, car son activité internationale, nous l’envisagerons plus loin.

Il faudrait pouvoir dire dans le détail ce que furent ces voyages continuels, ces perpétuels déplacements, cette fatigue de ne jamais être chez elle, mais toujours entreposée, sans un coin où reposer sa tête, revenant d’une campagne pour en commencer une autre, répondant toujours aux appels qu’on lui adressait d’où qu’ils vinssent, et cela dispose ou harassée, bien portante ou malade, souvent soucieuse à l’égard des siens, mais toujours vaillante, et indomptablement optimiste. Il faudrait relever, à côté des épisodes amusants ou pittoresques de ses campagnes dont on finit par rire, les difficultés surmontées, les obstacles vaincus au prix d’efforts épuisants, les rebuffades, les déceptions, les insuccès… Citons au hasard des feuilles tournées de sa biographie : la voici, après une nuit passée en wagon avec neuf autres personnes, arrivant à 3 heures du matin, dans une petite ville des Montagnes Rocheuses, où, malgré toutes ses précautions, rien n’a été organisé d’avance, et où le maire lui refuse la disposition de la seule salle possible. Il lui faut se contenter d’une salle d’école sans feu, où elle ne réunit qu’un petit auditoire : maigre résultat de tant de peines et de fatigues ! Pendant le printemps et l’automne 1875, elle donna soixante conférences dans l’État du Iowa, obligée de prendre le train à toutes les heures possibles et impossibles de la nuit, parfois de dormir quelques instants étendue sur le plancher sale d’une gare minuscule, parfois de voyager en wagon de marchandises, parfois encore de rouler en voiture ouverte pendant vingt-cinq ou trente milles, dans la boue, dans la neige, ou sous le vent de la prairie, et fréquemment de devoir monter sur l’estrade sans avoir eu le temps ni de manger un morceau, ni de changer de robe. Et encore tout ceci n’était rien à côté des chambres d’hôtels sales et froides, des mauvais lits, de la nourriture insuffisante. La campagne du Colorado fut la plus pénible de toute sa carrière. Un pays neuf d’abord, où les villes étaient juchées sur des montagnes d’un accès difficile (pour atteindre l’une d’elles, il fallut franchir 75 milles à cheval dans un pays désert, et pour une autre, elle aurait dû chevaucher 50 milles sur une route de montagne bordée de précipices), et dans la plupart desquelles, on n’avait jamais entendu parler de suffrage des femmes ; personne pour se charger de l’organisation des conférences ni pour la recevoir au débarqué ; des auberges primitives, où une porte à serrure était un luxe inconnu (ne dut-elle pas une fois passer la nuit dans une chambre dont une cloison à mi-hauteur la séparait seule d’une demi-douzaine d’hommes endormis !), et très peu de salles de conférences. Une fois elle parla dans une gare à un auditoire de 25 hommes qui ne comprenaient pas du tout ce qu’elle voulait ; d’autres fois, le propriétaire d’un café débarrassait sa salle à manger, mais l’auditoire, devant rester debout, se fatiguait et ne tardait pas à s’en aller. À Leadville, où la fièvre de l’or bat-tait son plein, elle parla dans un cabaret devant l’auditoire le plus inculte qu’elle eût jamais rencontré ; mais ces mineurs étaient bons enfants, et quand ils virent que la fumée la faisait tousser, ils mirent leur pipe dans leur poche et se consolèrent par de plus fréquentes libations. En revanche, à Fair Play, des adversaires avaient placardé les affiches suivantes : Une nouvelle explication : le suffrage, c’est l’amour libre. Sus à Anthony ! Une tempête ce soir !

D’autres campagnes, comme celle de l’État de New-York, en 1894, pour appuyer l’amendement qui supprimait dans la Constitution révisée de cet État le mot « masculin » qualifiant les électeurs, nécessitait peut-être moins d’efforts pour défricher un sol stérile, mais en revanche un labeur plus approfondi et plus continu, comme par exemple l’organisation de pétitions sur une vaste échelle (600,000 noms environ) ; et celles qui, chez nous, arrivent modestement à grouper quelques milliers de signatures de ce genre peuvent se représenter quel travail de propagande minutieux et détaillé, quelles démarches innombrables, représentait cette seule partie de la campagne ! Puis c’étaient des meetings monstres, des audiences demandées aux députés et aux sénateurs de l’État, des visites pour gagner les partis politiques, les chefs de groupes, des entrevues avec les hommes influents, qui tous trouvaient toujours en Miss Anthony un esprit net, clair, prompt à la riposte et ne transigeant jamais sur le principe essentiel. C’étaient aussi le secrétariat d’abord, avec tout l’effort considérable que comportent pareilles tâches, la présidence plus tard, avec les responsabilités qui en découlent, des innombrables Con-grès pour les droits de la femme tenus durant tout le dernier tiers du XIXe siècle à travers les États-Unis, mais le plus fréquemment à Washington, et qui exercèrent une grande influence sur l’opinion publique. On peut certainement dire sans exagération qu’il n’y eut pas, durant ces cinquante années un mouvement d’émancipation féminine sur tout le territoire américain auquel Susan Anthony n’ait pas participé, sinon comme chef, du moins comme organisatrice ou conférencière. Et combien lentement, les résultats répondaient à cet effort gigantesque ! Pendant vingt-six ans de travail ininterrompu, aucun État ne se décida à suivre l’exemple du Wyoming ! Ce fut le Colorado, qui ouvrit la brèche en 1893, et l’Utah et l’Idaho suivirent de près en 1896 ; puis vint de nouveau une grande période d’arrêt jusqu’en 1911, et Susan Anthony n’était alors plus là pour enregistrer les nouvelles victoires, et pour constater comment, parti d’anciens territoires, de pays neufs sans traditions ni préjugés, le mouvement devenu irrésistible gagnait peu à peu les États plus peuplés, à l’histoire plus longue, et par conséquent aux résistances plus invétérées à toute nouveauté.

lundi 18 juin 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Chapitre II

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Emilie Gourd, lien Wikipédia

C’est à Canajoharie également que Susan commence à éprouver une invincible lassitude pour cette carrière de l’enseignement qu’elle exerçait par nécessité depuis dix ans et plus, et qui, il faut s’en rendre compte, ne se présentait à elle que de façon trop fragmentaire et trop peu professionnellement pré-parée pour être vraiment intéressante. Car elle qui a besoin d’agir, de se dépenser, de travailler pour un idéal, de se donner à une grande cause, elle étouffe dans la routine étroite et mesquine de la pédagogie d’alors. D’autres questions la préoccupent et l’attirent, aux horizons autrement larges, auxquelles elle a soif de se dévouer.

Rien d’étonnant en cela. Car elle appartenait à une famille où l’activité pour la chose publique était naturelle et parfaitement admise – non seulement pour les hommes, mais aussi, et cela est fort intéressant, pour les femmes. Chez les Anthony, on comptait en effet plusieurs prédicateurs dont une femme, la vieille tante Hannah. Les Quakers ont toujours constitué un milieu très favorable au développement du féminisme, puisque dans la Société des Amis, l’égalité des sexes était reconnue, et que l’on y encourageait vivement, au contraire d’autres sectes, les femmes à parler en public. Puis l’attitude de son père à l’égard de ses quatre filles ne pouvait manquer d’avoir de l’influence sur elles : son respect pour leur individualité, son désir qu’elles sachent se créer une vie indépendante, le pied d’égalité absolue sur lequel il les éleva avec leurs frères, les responsabilités en affaires qu’il leur confia quand elles étaient encore fort jeunes… Avec sa femme et sa fille cadette Mary, il avait assisté en 1848 au fameux Congrès de Seneca Falls, et avait tenu à apposer sa signature à la Déclaration d’indépendance du féminisme naissant . Dans la suite, elle trouva toujours en lui un appui moral et financier, un conseiller de bon sens et de jugement. Sa mère, plus timide cependant, partageait aussi ses idées, et insistait toujours pour la décharger de tout devoir domestique afin qu’elle pût se consacrer complète-ment à son travail pour le bien public – un cas très rare, unique peut-être à cette époque. Susan B. Anthony, et ce fut un des plus précieux privilèges de sa vie, ne connut donc pas, comme tant d’autres pionnières de l’émancipation féminine, Lucy Stone et Rev. Anna Shaw notamment, la lutte contre la volonté de sa fa-mille , l’obligation cruelle de choisir entre ses affections et sa carrière, la solitude morale qui en résulte : au contraire, le foyer familial de Rochester fut toujours pour elle le lieu béni, à l’atmosphère chaude et réconfortante, où elle put venir se retremper et reprendre des forces aux différentes étapes de sa vie mouvementée.

À Canajoharie, nous l’avons dit, elle avait déjà eu l’occasion de nouer des relations directes avec quelques antiesclavagistes de marque. Mais dès 1850, l’entrée du Texas comme État dans l’Union plaçait la question de l’abolition de l’esclavage au premier rang, et inaugurait une période de fermentation d’idées et de luttes intérieures intenses. Daniel Anthony avait pris nette-ment parti pour l’abolition, et la ferme qu’il dirigeait alors aux environs de Rochester devint un centre de réunions auxquelles les grands chefs du mouvement ne dédaignaient pas de participer. C’est ainsi que Susan connut ceux qui allaient devenir des amis fidèles de toute sa vie : William Loyd Garrison, Pillsbury, Wen-dells Philips, Channing, Frederick Douglass, et bien d’autres. – À la même époque aussi, elle entrait en relations personnelles directes avec les deux femmes, qui formèrent avec elles pendant bien des années le trio directeur du mouvement féministe : Lucy Stone et Elizabeth Cady Stanton.

Ce ne fut toutefois ni au sujet du féminisme, ni à celui de l’abolitionnisme, que Susan Anthony fit ses débuts dans la vie publique : ce fut pour la troisième cause qui, à cette époque, lui était aussi chère que les deux autres, celle de l’antialcoolisme. À Canajoharie, déjà, elle avait prononcé comme membre de la Société des Filles de la Tempérance son premier discours en public. Trois ans plus tard, en 1852, elle fut déléguée par la Section de Rochester de cette même Société à une réunion à Albany, convoquée par les Fils de la Tempérance. Elle s’y trouva avec d’autres déléguées féminines, qui gardèrent selon la coutume le plus religieux silence, si bien que, lorsqu’au cours de la discussion, Susan demanda la parole pour faire une proposition, le président ne faisait que constater un état de choses établi en lui répondant : « Nos sœurs n’ont pas été invitées ici pour y prendre la parole, mais pour se taire et s’instruire. » Immédiatement, Susan se leva et quitta la salle. Trois ou quatre autres femmes seulement eurent le courage de la suivre. Alors, sur le conseil de Lucretia Mott, elle aussi une féministe de la première heure, elles louèrent une salle pour y tenir leur propre réunion. Et dans cette petite salle sombre où fumait un poêle allumé en hâte, par une nuit froide et neigeuse, quelques femmes et quelques hommes, dont le Rév. Samuel May, rassemblés là, décidèrent, puisqu’on ne voulait pas entendre les femmes aux Congrès mixtes, de convoquer un Con-grès uniquement féminin de toutes les Sociétés de tempérance de l’État de New-York. Ce fut en quelque sorte le Serment du Jeu de Paume du féminisme américain !

L’organisation de ce Congrès fut une grosse affaire, où Susan se dépensa sans compter en correspondance, en démarches, en luttes vaillantes contre d’innombrables difficultés. Mais elle aboutit, et le 20 avril 1852, 500 femmes répondaient à sa convocation. La présidence fut donnée à Mrs. Stanton, qui prononça un discours nettement féministe, dont de nombreuses assistantes se refusèrent à adopter les conclusions parce qu’il contenait la pro-position révolutionnaire que l’ivrognerie du mari fût considérée comme un cas de divorce ! Néanmoins le Congrès fut un succès, et il en résulta la formation d’une Association de Tempérance de l’État de New-York, la première organisation de ce genre dans un temps où l’on travaillait par petits groupements locaux aux intérêts restreints. Grâce à l’activité et au savoir-faire de Susan, cette Association prit si vite de l’importance que lorsque l’Association masculine tint son Congrès annuel, une invitation à s’y faire représenter lui fut adressée. Susan et son amie, Mrs. Bloomer (qui se rendit plus tard célèbre en inventant un costume pour féministes que Susan ne porta que par devoir, elle qui avait un sens plus net des réformes utiles à accomplir !) furent déléguées. Mais dès leur arrivée, on leur demanda de renoncer à leur délégation qui excitait trop l’opinion publique, puis sur leur refus formel, elles eurent, aussitôt la séance ouverte, le plaisir de s’entendre dire, par un certain pasteur Mandeville, qu’elles « appartenaient à une espèce hybride et asexuée » de se voir refuser la parole quand elles la demandèrent sur la question des relations entre les deux Associations, et enfin d’entendre le président déclarer, quand on passa au vote, que les voix des dames ne seraient pas comptées ! – Et l’année suivante cette scène se renouvela au Con-grès des Instituteurs de l’État de New-York ! Il vaut la peine d’en donner le détail.

D’après le règlement du Congrès, toute personne ayant payé un dollar jouissait de tous les droits de membre du Congrès. Miss Anthony paya donc son dollar et prit place dans la salle. Plus de 500 personnes, dont environ deux tiers de femmes, participaient à ce Congrès. Pendant deux jours entiers, Miss Anthony n’entendit pas une voix de femme s’élever ; pas la moindre mention de leur présence n’était faite dans les débats, et aucune d’entre elles ne prenait part aux votations, bien que toutes eussent payé leur droit d’entrée et fussent membres de l’Association. « Je frémissais de douleur et d’indignation, écrit à ce sujet Miss Anthony, de voir cette minorité, simplement parce qu’elle était composée uniquement d’hommes, prétendre être investie de toute science et de toute sagesse, on n’avoir aucunement besoin de l’avis ni de la collaboration de la majorité. Mais ce qui était plus humiliant encore était de contempler les visages, parfaitement satisfaits du grand nombre de ces femmes, qui ne se doutaient pas qu’une autre situation pût leur être faite. »

Vers la fin du second jour, le sujet mis en discussion était celui-ci : « Pourquoi la profession de maître d’école est-elle moins considérée que celle d’avocat, de médecin ou de pasteur. » Après avoir écouté silencieusement pendant plusieurs heures, Miss Anthony estima que le moment décisif était venu, et se levant, elle dit à haute voix : « Monsieur le Président. » Une bombe éclatant dans l’auditoire n’aurait pas produit une émotion plus profonde. Pour la première fois dans toute l’histoire, la voix d’une femme se faisait entendre à un Congrès d’instituteurs ! Le président, M. Charles Davies, professeur de mathématiques, en grande tenue, veste de buffle, habit bleu et boutons de cuivre, suffoqué d’avoir ainsi été interpellé par une femme, reprit longuement haleine avant de demander : « Que désire cette dame ?… » — « (Prendre la parole sur le sujet à l’ordre du jour », répondit calmement Miss Anthony, bien que son cœur battit la chamade. Le président se tourna alors vers les congressistes masculins qui occupaient les premiers rangs – car les femmes étaient naturellement toutes assises en arrière – et demanda : « Qu’en pense le Congrès ? » — « Je propose qu’on lui donne la parole », dit un assistant, et cette proposition, appuyée par un autre congressiste, fut l’objet d’un débat qui dura une demi-heure, bien que Miss Anthony eût exactement les mêmes droite à se faire entendre que tous ceux qui participaient à cette discussion. Elle resta debout tout ce temps, craignant de perdre le peu d’avantages de sa situation si elle se rasseyait. À la fin, on procéda à un vote auquel les hommes seuls prirent part, et à une faible majorité, il fut décidé de lui permettre de prendre la parole. Elle ne put dire alors que ceci : « Il me semble que vous ne vous rendez pas compte de la cause du manque de considération pour notre profession dont vous vous plaignez. Ne voyez-vous donc pas qu’aussi longtemps que la société affirme, qu’une femme n’a pas assez de cervelle pour être médecin, avocat ou pasteur, mais en a suffisamment pour être institutrice, tous les hommes qui condescendent à se vouer à l’enseignement reconnaissant par là devant tout Israël et le soleil qu’ils n’ont pas plus de cervelle qu’une femme !... » – et elle s’assit brusquement. Son intention était de développer cette idée en montrant que le seul remède était, ou d’admettre les femmes aux autres professions jugées supérieures à renseignement, ou de les exclure de cette carrière, mais ses jambes ne purent la porter plus longtemps. La séance fut d’ailleurs bientôt levée, et quand Miss Anthony sortit de la salle, un grand nombre de femmes s’écartèrent d’elle en disant à haute voix : « Avez-vous jamais vu une aussi lamentable intervention ? – Je n’ai jamais eu pareillement honte d’être une femme… » Mais quelques-unes, en revanche, se groupèrent autour d’elle en lui disant : « Vous nous avez montré notre devoir, et, dorénavant, nous avons l’intention de faire entendre notre voix. »

Susan Anthony avait dans ces diverses occasions si nette-ment pris parti pour la revendication des droits de la femme, qu’elle avait sa place toute marquée au prochain Congrès féministe qui se tint à Syracuse (N.Y.). Elle en fut nommée secrétaire, et eut ainsi l’occasion de donner lecture de nombreuses lettres caractéristiques qu’avaient envoyées des hommes éminents, partisans de l’émancipation féminine par le suffrage. « Le droit au suffrage, écrivait entre autres Gerrith Smith, est le plus grand des droits parce qu’il garantit tous les autres » : paroles que l’on peut encore méditer soixante-dix ans plus tard dans nos démocraties européennes. Mais, d’autre part, des adversaires prirent la parole à ce Congrès pour y dire les mêmes absurdités que nous servent encore à l’heure actuelle nos adversaires, et certains journaux, parlèrent de la « farce de Syracuse » en termes révoltants de grossièreté ! Et ceci fut le début de la longue série de Congrès, meetings, conférences, discussions sur les droits de la femme, pétitions, adresses, lettres ouvertes, action tant sur les autorités que sur l’opinion publique, agitation suffragiste dans tous les États de l’Union les uns après les autres, – le début de l’œuvre à laquelle Susan Anthony allait consacrer sa vie.

Car elle était revenue de ce Congrès de Syracuse avec la conviction profonde que « le droit dont la femme avait besoin avant tout les autres, parce que c’était celui qui lui assurerait tous les autres, était le droit de vote. Elle avait vu et compris que c’était au moyen du bulletin de vote que les hommes faisaient valoir leurs opinions et aboutir leurs revendications, et elle avait réalisé que sans lui les femmes n’exerçaient qu’une influence négligeable sur les législateurs. Elle éprouva jusqu’à la détresse le sentiment d’être totalement dépourvue de toute manière de faire entendre sa voix. C’est alors, que la première cause et la plus profonde de l’injustice générale qui pèse sur les femmes lui fut clairement révélée, et elle comprit que toute classe de la société qui est obligée de laisser une autre classe légiférer pour elle est en état d’infériorité. Elle rentra chez elle, ces idées lui brûlant le cerveau, et quand elle reprit son travail antialcoolique, beaucoup de son enthousiasme était tombé : car elle se rendait compte qu’elle ne luttait que contre des effets, et était exclue de toute influence sur les causes. »

Et certes, il était urgent qu’elle prit à cœur la cause de l’émancipation féminine. Car à cette époque, aux États-Unis comme ailleurs, la situation des femmes était singulièrement inférieure. Une femme mariée n’avait guère plus de droits légaux qu’un nouveau-né : son mari avait le droit absolu de surveiller sa fortune, son gain et sa personne. Il était seul responsable des enfants. Non seulement, comme nous l’avons vu, il était inconvenant et présomptueux pour une femme de parler en public, mais l’opinion lui interdisait aussi sévèrement d’écrire et de publier. Toutes les professions lucratives étaient fermées aux femmes, auxquelles il ne restait que quelques occupations mal rétribuées. Les occasions d’acquérir de l’instruction étaient rares. Et enfin, et surtout, la croyance invétérée dans certains milieux que la sou-mission de la femme à l’homme était d’ordre divin ligotait d’une façon bien pire que toutes les dispositions légales les femmes, du berceau à la tombe, comme d’une camisole de force. C’était contre ces abus, ces traditions, ces préjugés, ces privilèges masculins, et contre leur cause essentielle : le refus des droits poli-tiques aux femmes, que Susan allait combattre.

Ce que sera sa vie désormais, il est impossible de le raconter par le menu. Impossible, à moins de faire comme sa biographe, une compilation si minutieuse de tous ses faits et gestes que l’on perd dans le détail le sens de l’ensemble. Certes, elle ne fut pas seule à mener ce combat, et elles sont nombreuses, celles qui travaillèrent avec elles, comme Lucy Stone Blackwell, Elisabeth Ca-dy Stanton, Antoinette Brown Blackwell, Julia Ward Howe, Ma-thilda Joslyn Gage, Ernestine L. Rose ; puis à la seconde génération, Dr. Anna Shaw, Rachel Foster Avery, Ida Husted Harper, Mrs. Chapman Catt, pour ne citer que les chefs de file. Mais ses compagnes de lutte de la première heure étaient presque toutes mariées, et malgré l’ardent féminisme de leur mari, il leur était impossible d’être perpétuellement sur la brèche, d’autres devoirs les retenant au foyer. Susan, elle, était libre. Non pas, et qu’on le sache bien, qu’elle n’eût pas pu se marier elle aussi si elle l’avait voulu. Mais son cœur ne semble avoir jamais parlé assez fort pour la faire hésiter sur l’orientation de sa vie. Et avec un admirable courage, une inlassable persévérance que rien ne rebutait, allant toujours droit au but, sans compromission ni hésitation, dépensant sans compter son temps, ses forces et son argent, elle se consacra exclusivement à la Cause. « Elle ne réalisait certai-nement pas, écrit sa biographe que nous citons encore ici, quand elle entreprit cette tâche gigantesque qu’elle durerait cinquante ans d’un labeur épuisant et ininterrompu ; mais l’eût-elle pensé, qui de ceux qui l’ont connue pourraient douter qu’elle n’eût tout aussi librement donné sa vie à cette œuvre ? »

samedi 16 juin 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Chapitre I

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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Elle est née le 15 février 1820 à Adams (Massachusetts), dans la pittoresque région du Berkshire. Un pays de collines ro-cheuses, de torrents, de forêts, de vieilles fermes, de ponts mous-sus, qui évoque tout le charme de la nature américaine du Nord-Est. Elle était la seconde fille d’une famille quaker de six enfants, dans laquelle se trouvent bien des caractéristiques qui s’épanouiront plus tard chez Susan. Son père, Daniel Anthony, était un homme d’une haute valeur morale et intellectuelle, un esprit large, indépendant, ouvert et compréhensif. Son rêve au-rait été de faire des études et de devenir maître d’école, mais son père à lui, le vieil Humphrey Anthony, de mentalité beaucoup plus pratique et commerciale, interrompit bien vite la série de ses succès à l’école publique en le rappelant auprès de lui pour l’aider à diriger sa ferme – une ferme qui, selon les habitudes de cette époque et de ce pays, comprenait, à côté d’une grande ex-ploitation agricole, une forge et un moulin. Daniel toutefois trou-va un dérivé à ses goûts intellectuels et pédagogiques en prenant la direction de la petite école qu’organisaient pour leurs enfants les familles des notables de la région. À cette école venaient d’une ferme voisine, bien qu’elles ne fussent point quakers, mais bap-tistes, les petites Read. Et l’une d’elles, Lucy, était une ravissante jeune fille aux abondants cheveux bruns, aux yeux bleus, au teint de rose… L’inévitable arriva, mais l’assentiment des parents fut dur à obtenir. Car, bien que Lucy fut charmante, douce, de bonne famille, elle n’était point quaker, et son éducation avait été par-semée de traits que n’admettaient point les « Amis » dans leur austérité rigide : elle chantait d’une voix mélodieuse, elle aimait à danser… Mais le jeune homme tint bon, et le nouveau couple fut marié le 13 juillet 1817. Jamais ni l’un ni l’autre n’eut à se repen-tir d’avoir fait ce que l’on considérait autour d’eux comme une mésalliance religieuse, et leur vie conjugale ne fut qu’un long bonheur d’affection, bien que les soucis et les épreuves ne leur aient certainement pas manqué !

C’est dans l’atmosphère créée par ce ménage, atmosphère de devoir, de travail, de désintéressement, d’austérité aussi, mais de chaude affection et d’entente mutuelle que furent élevés les six enfants de Daniel et de Lucy. On travaillait dur, Daniel ayant d’abord fondé à Adams même une filature hydraulique de coton – grande nouveauté pour l’époque – dont toutes les ouvrières lo-geaient chez lui, suivant la coutume ; puis ayant pris à Batten-ville, dans l’État de New-York, la direction d’une affaire commer-ciale et industrielle beaucoup plus importante, que la crise des cotons l’obligea à abandonner au bout d’une douzaine d’années, mais pour s’occuper encore d’une fabrique plus petite à laquelle était annexée une auberge. Le journal que Susan tint régulière-ment sa vie durant, et qui forme, avec sa volumineuse correspon-dance si révélatrice de son caractère, une mine précieuse pour l’histoire de sa vie, contient des passages significatifs à cet égard : « Aujourd’hui, j’ai fait une grande lessive… J’ai passé ma journée à mon rouet… Cuit vingt-et-une miches de pain… Tissé trois mètres de tapis… Le nouvel atelier vient d’être ouvert : nous avons eu 20 hommes à souper le 6ème jour et 15 le 7ème… » Mais les gâteries et le sucre d’orge des grand’mères Read et Anthony quand on était petit, les « abeilles » pour ourler les couvertures ou pour peler les pommes (et quelles réminiscences du Vaste Monde évoquent pour nous ces termes !), les parties de traîneaux quand on était plus grand, mettaient des rayons lumineux dans cette vie sévère. Et puis, l’influence d’un homme au cœur droit, à l’esprit élevé, s’exerçait ineffaçable. Il n’est pas besoin de cher-cher bien loin pour trouver où Susan apprit à mettre son devoir plus haut que ses intérêts ; et la vie de Daniel Anthony présente bien des cas où il se refusa délibérément à vendre du rhum ou des liqueurs quand bien même on lui prédisait que cela ruinerait son commerce ou sa fabrique. Mais cet homme aux principes arrêtés était aussi un esprit large comme le prouve l’anecdote suivante qui me paraît typique :

Le grenier de leur vieille maison de Center Falls avait été arrangé en salle de danse. Les jeunes gens du village vinrent demander à Daniel l’autorisation d’y donner leur cours de danse annuel, autorisation que, fi-dèle aux principes des Quakers, il refusa. Plusieurs jeunes revinrent in-sister, lui faisant remarquer que lui, qui les détournait toujours d’aller à l’auberge, serait responsable, par son refus, du local qu’ils seraient obli-gés de louer, soit un cabaret peu recommandable, mais qui avait aussi une salle à danser. M. Anthony convoqua alors en conseil sa femme et ses filles aînées. Mrs. Anthony, se rappelant combien elle avait aimé à danser dans son temps et pleine de sollicitude pour la moralité de la jeu-nesse, conseilla de prêter le grenier, avis auquel son mari se rangea, mais en stipulant que ses filles ne danseraient pas. Si bien que, tout l’hiver, Susan, Guelma et Hannah assistèrent aux leçons le dos au mur, mais sans se mêler aux danseurs. Les leçons eurent lieu deux fois par se-maine ; Mrs. Anthony préparait chaque fois de simples rafraîchisse-ments, ses jeunes gens rentraient de bonne heure, et tout se passa au mieux. Mais quand la Communauté Quaker apprit l’affaire, après une longue discussion elle décida d’exclure le frère Anthony, « parce qu’il avait tenu un lieu d’amusement dans sa maison ». Ce fut pour lui un coup très dur. « Pour un des meilleurs actes de ma vie, disait-il ensuite, j’ai été exclu de la meilleure association religieuse du monde. » Il conti-nua cependant à assister aux réunions religieuses des Quakers, mais de-venant de plus en plus large et tolérant, et dès longtemps, avant sa mort, il avait perdu toute trace de bigoterie et croyait à la complète liberté per-sonnelle, intellectuelle et spirituelle.

Ce n’est pas seulement en matière religieuse et morale que Daniel Anthony était un esprit large. Il l’était aussi dans l’éducation donnée à ses filles, et il fut en quelque sorte féministe avant la lettre en les encourageant à se rendre indépendantes économiquement, ce qui, à une époque où une femme ne se rési-gnait à gagner de l’argent que dans une situation voisine de la mi-sère, était vivement critiqué autour de lui. C’est ainsi que ses aî-nées, Guelma et Susan, donnèrent des leçons dans les petites écoles toujours organisées par les familles aisées des villages du voisinage, où Susan, dès l’âge de quinze ans, enseignait de préfé-rence l’arithmétique et la couture. Ce qui ne l’empêcha pas de re-devenir deux ans plus tard élève pour son compte en passant plu-sieurs mois dans un pensionnat des environs de Philadelphie. Pensionnat quaker bien entendu, mais sans la largeur d’esprit, la tolérante compréhension, la chaude vie spirituelle de la famille Anthony ! Car la directrice, une certaine Déborah Moulson nous apparaît à travers le journal et les lettres de Susan comme un chef-d’œuvre de bigoterie, d’étroitesse sèche, de pédanterie reli-gieuse, si l’on peut employer ce mot !

« … Notre classe, écrit Susan, le 31 du mois, n’a pas eu de leçon de philosophie, de chimie ni de physique depuis le 20 de ce mois, parce que la plupart des élèves se sont écartées des sentiers de la vertu… » '' « … Le 12ème jour du 2ème mois. – Deborah est descendue cette après-midi pour examiner nos cahiers d’écriture. Elle regarda celui de M... et lui adressa de sévères reproches ; ensuite elle prit celui de C… et ne lui dit rien. Moi, pensant avoir fait des progrès, je lui offris mon ca-hier. Elle le prit, m’indiqua plusieurs mots importants qui n’étaient pas bien écrits du tout, puis elle me demanda la règle pour mettre les points sur les i ; et je dus reconnaître que je ne la savais pas. Elle dit alors que ce n’était pas étonnant qu’elle fût si déprimée de corps et d’esprit, et que tout le temps qu’elle nous avait consacré l’avait été en vain. Ce fut pour moi comme une secousse électrique. Je courus dans ma chambre, où je pus sans contrainte donner cours à mes larmes. Si je suis une aussi vile pécheresse qu’elle le dit, je devrais le ressentir, et pourtant je me consi-dère comme une si mauvaise créature que je ne puis me représenter pire que moi… Et il y avait une nouvelle élève pour assister à cette scène !''

Après cet intermède dans sa vie de maîtresse d’école, qui n’eut heureusement pas les résultats fâcheux d’une crise de scru-pules religieux que n’aurait pas manqué de déterminer la péda-gogie de Déborah Moulson sur une nature moins forte et moins saine, Susan reprit l’enseignement avec d’autant plus d’ardeur que les mauvaises affaires de leur père les obligeaient, elle et sa sœur Hannah, à gagner pour venir en aide à leur famille. Pen-dant plusieurs années, les jeunes filles vécurent continuellement éloignées de la maison paternelle, envoyant à leur père tout ce qu’elles pouvaient économiser sur leurs maigres salaires, et qu’il leur remboursa plus tard avec la plus scrupuleuse exactitude. Et déjà à ce moment, l’attention de Susan était attirée et son indi-gnation soulevée par l’inégalité de traitements entre hommes et femmes : ne gagnait-elle pas quatre fois moins, parce qu’elle n’était qu’une femme, qu’un homme obligé de renoncer pour in-capacité à la classe où elle lui avait succédé ? Le dernier poste qu’elle occupa fut celui de directrice de l’école de filles de Cana-joharie (N.Y.), et marque une période importante dans sa vie. C’est là en effet qu’elle a l’occasion de se développer, de voir et d’entendre des gens intéressants, de remuer des idées neuves. L’antialcoolisme d’une part, l’antiesclavagisme de l’autre la pré-occupent fortement – et son journal mentionne depuis bien des années ces questions-là beaucoup plus souvent que celles que l’on s’attendrait à rencontrer sous la plume d’une jeune fille de vingt ans ! Elle jouit de plus de liberté aussi, du fait de son poste, gagne plus d’argent, et dégagée des influences des Quakers dans ce qu’elles ont d’étroit et de formaliste, éprouve du plaisir à se dis-traire, à se mieux habiller. Elle va au cirque pour la première fois de sa vie, est invitée à un bal militaire et y a beaucoup de succès ; elle s’achète « un châle broché, un manchon de renard gris, un chapeau bordé de soie blanche, et une robe de mérinos couleur prune… » « C’est le point culminant, écrit, sa biographe, de la carrière mondaine de Miss Anthony ! » Pourtant, on ne peut dire qu’elle soit ni belle, ni jolie, et elle n’a pas encore dans sa jeunesse le même attrait qu’exercera plus tard sa silhouette spiritualisée. Un daguerréotype de cette époque exactement – elle a alors 28 ans – nous la montre d’apparence sévère, ses abondants che-veux qui seront un des charmes de sa vieillesse serrés en ban-deaux plats, le bas du visage lourd, la bouche dure, l’attitude raide. Mais le front est haut et noble, les yeux profonds, l’arcade sourcilière marquée, la physionomie générale celle d’une femme de capacités, de force, de volonté.

jeudi 14 juin 2018

Emilie Gourd - Une vie un exemple Susan B Anthony - Préface

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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Il n’est pas besoin de philosopher très longuement sur le développement des grands mouvements sociaux ou spirituels qu’a vu naître notre époque pour constater que, pour chacun d’eux, à un moment où l’autre de leur histoire, une femme en tout cas en a été l’âme, la force agissante, la cheville ouvrière, si ce n’est même l’inspiratrice ou l’initiatrice. Et l’exclamation du président Lincoln, rencontrant pour la première fois, au plus fort de la lutte contre l’abolition de l’esclavage, Mrs. Beecher-Stowe : « Comment cette petite femme a-t-elle pu déchaîner cette grande guerre ?… » pourrait être reprise dans le cas de bien d’autres croisades contre la force brutale, le vice, l’immoralité, le matérialisme, ou l’injustice. C’est la baronne de Suttner déclarant d’abord par son œuvre Bas les armes la guerre à la guerre, puis travaillant par son action persistante à l’organisation du pacifisme ; c’est Frances Willard consacrant comme à un apostolat sa vie à la lutte antialcoolique ; c’est Joséphine Butler prenant cou-rageusement en main une œuvre de morale et de justice qui l’obligeait, elle une âme haute et délicate, à toucher aux bassesses lui répugnant le plus ; ce sont Elizabeth Blackwell, Florence Nightingale, ouvrant aux femmes des carrières d’abnégation en même temps que de progrès social ; c’est encore Harriet Bee-cher-Stowe dont nous venons de prononcer le nom…

S’il en a été ainsi pour ces mouvements divers, à plus forte raison le féminisme, qui est d’une part un mouvement de justice et d’idéalisme, et qui d’autre part intéresse et concerne directe-ment les femmes, n’a pu manquer d’avoir lui aussi des apôtres. Son Livre d’or compte en effet déjà de nombreuses pages. Mais si beaucoup de femmes ont dévoué et dépensé leurs forces, leur temps, leur argent pour la grande « Cause », on peut dire, je crois, sans injustice qu’aucune ne s’est donnée complètement à elle comme Susan-B. Anthony.

En effet, toute cette pléiade de femmes distinguées et admirables d’abnégation qui entamèrent la lutte pour notre revendication, et dont le nom revient à chaque page d’une histoire de l’émancipation féminine – ces femmes, ses amies, ses disciples, ses collaboratrices, Susan-B. Anthony les dépasse toutes. Elle les dépasse par la persévérance de ses convictions, par son indomptable et minutieuse force morale, par la conscience de son devoir de suffragiste et par son dévouement, ses sacrifices mêmes, à l’accomplissement de ce devoir. Et cela non pas seulement dans le moment d’enthousiasme d’une campagne à mener, d’une action à conduire, mais à chaque instant, aux heures noires comme aux minutes glorieuses, dans les labeurs ingrats et obscurs, dans les déceptions, les échecs, les défaites.

Dans quel milieu, cette personnalité si forte, si droite et si simple s’est-elle développée ? Quelles furent les expériences de sa vie qui l’amenèrent à travailler d’abord, puis ensuite à se consacrer passionnément et pour toujours à la cause, non pas du féminisme en général, vaste, variée, aux multiples aspects, mais à celle plus définie, plus difficile à défendre, plus impopulaire, du suffrage féminin ? Elle même l’a raconté dans sa biographie (The Life and Work of Susan B. Anthony. Trois forts volumes in-8. The Bowen-Merril Company, Indianapolis and Kansas City, 1899 et 1906.) , écrite en collaboration avec sa disciple, Mrs. Ida Husted Harper, biographie à la mode anglo-saxonne, c’est-à-dire qui ne fait grâce d’aucun détail, d’aucun chiffre ni d’aucun nom. Une forêt touffue où le lecteur latin, plus épris de mesure et de sobriété, peut se cueillir une splendide gerbe.