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Isabelle Eberhardt

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samedi 24 octobre 2015

Isabelle Eberhardt - le portrait de l'OULED-NAÏL

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Exposé aux regards curieux des étrangers, dans toutes les vitrines de photographes, il est un portrait de femme du Sud au costume bizarre, au visage impressionnant d’idole du vieil Orient ou d’apparition…

Visage d’oiseau de proie aux yeux de mystère. Combien de rêveries singulières et peut-être, chez quelques âmes affinées, de presciences de ce Sud morne et resplendissant, a évoquées ce portrait d’« Ouled-Naïl » chez les passants qui l’ont contemplé, que son effigie a troublés ?

Mais qui connaît son histoire, qui pourrait supposer que, dans la vie ignorée de cette femme, d’un ailleurs à la fois si proche et si lointain, s’est déroulé un vrai drame humain, que ces yeux d’ombre, ces lèvres arquées ont souri au fantôme du bonheur ! Tout d’abord, cette appellation d’« Ouled-Naïl » appliquée au portrait d’Achoura ben Saïd est fallacieuse : Achoura, qui existe encore sans doute au fond de quelque gourbi bédouin, est issue de la race farouche des Chaouïya de l’Aurès.

Son histoire, mouvementée et triste, est l’une de ces épopées de l’amour arabe, qui se déroulent dans le vieux décor séculaire des mœurs figées et qui n’ont d’autres rapsodes que les bergers et les chameliers, improvisant, avec un art tout intuitif et sans artifices, des complaintes longues et monotones comme les routes du désert, sur les amours de leur race, sur les dévouements, les vengeances, les nefra et les rezzou.

Fille de bûcheron, Achoura avait longtemps poursuivi l’indicible rêve de l’inconscience en face des grands horizons bleus de la montagne et de ses sombres forêts de cèdres. Puis, mariée trop jeune, elle avait été emmenée par son mari dans la triste et banale Batna, ville de casernes et de masures, sans passé et sans histoire. Cloîtrée, en proie à l’ennui lourd d’une existence pour laquelle elle n’était pas née, Achoura avait connu toutes les affres du besoin inassouvi de la liberté. Répudiée bientôt, elle s’était fixée dans l’une des cahutes croulantes du Village-Nègre, complément obligé des casernes de la garnison.

Là, sa nature étrange s’était affirmée. Sombre et hautaine envers ses semblables et les clients en vestes ou en pantalons rouges, elle était secourable pour les pauvres et les infirmes.

Comme les autres pourtant, elle s’enivrait d’absinthe et passait de longues heures d’attente assise sur le pas de sa porte, la cigarette à la bouche, les mains jointes sur son genou relevé. Mais elle conservait toujours cet air triste et grave qui allait si bien à sa beauté sombre, et, dans ses yeux au regard lointain, à défaut de pensée, brûlait la flamme de la passion.

Un jour, un fils de grande tente, Si Mohammed el Arbi, dont le père était titulaire d’un aghalik du Sud, remarqua Achoura et l’aima. Audacieux et beau, capable de passions violentes, le jeune chérif fit le bonheur de la Chaouïya, le seul bonheur qui lui fut accessible : âpre et mêlé de souffrance. Jaloux, blessé dans son orgueil par de basses promiscuités, Si Mohammed el Arbi souffrit de voir Achoura au Village-Nègre, à la merci des soldats. Mais l’en retirer eût été un scandale, et le jeune chérif craignait la colère paternelle…

Comme il arrive pour toutes les créatures d’amour, Achoura se sentit naître à une vie nouvelle. Il lui sembla n’avoir jamais vu le soleil dorer la crête azurée des montagnes et la lumière se jouer capricieusement dans les arbres touffus de la montagne. Parce que la joie était en elle, elle sentit une joie monter de la terre, comme elle alanguie en un éternel amour.

Achoura, comme toutes les filles de sa race, regardait le trafic de son corps comme le seul gage d’affranchissement accessible à la femme. Elle ne voulait plus de la claustration domestique, elle voulait vivre au grand jour et elle n’avait point honte d’être ce qu’elle était. Cela lui semblait légitime et ne gênait pas son amour pour l’élu, car l’idée ne lui vint même jamais d’assimiler leurs ineffables ivresses à ce qu’elle appelait du mot sabir et cynique de « coummerce »…

Achoura aima Si Mohammed el Arbi. Pour lui, elle sut trouver des trésors de délicatesse d’une saveur un peu sauvage.

Jamais personne ne dormit sur le matelas de laine blanche réservé au chérif et aucun autre ne reposa sa tête sur le coussin brodé où Si Mohammed el Arbi reposa la sienne… Quand il devait venir, elle achetait chez les jardiniers « roumi » une moisson de fleurs odorantes et les semait sur les nattes, sur le lit, dans toute son humble chambre où, du décor habituel des orgies obligées, rien ne restait… Le taudis qui abritait d’ordinaire tant de brutales ivresses et de banales débauches devenait un délicieux, un mystérieux réduit d’amour.

Impérieuse, fantasque et dure envers les hommes, Achoura était, pour le chérif, douce et soumise sans passivité. Elle était heureuse de le servir, de s’humilier devant lui, et ses façons de maître très despotique lui plaisaient. Seule, la jalousie de l’aimé la faisait parfois cruellement souffrir. Les exigences de la condition d’Achoura blessaient bien un peu la délicatesse innée du chérif, mais il voulait bien, se faisant violence, les accepter, pour ne pas s’insurger ouvertement contre les coutumes, en affichant une liaison presque maritale. Mais ce qu’il craignait et ce dont le soupçon provoquait chez lui des colères d’une violence terrible, c’était l’amour des autres, c’était de la sincérité dans les relations d’Achoura avec les inconnus qui venaient quand le maître était absent. Il avait la méfiance de sa race et le soupçon le tourmentait.

Un jour, sur de vagues indices, il crut à une trahison. Sa colère, avivée encore par une sincère douleur, fut terrible. Il frappa Achoura et partit, sans un mot d’adieu ni de pardon.

Si Mohammed el Arbi habitait un bordj solitaire dans la montagne, loin de la ville. À pied, seule dans la nuit glaciale d’hiver, Achoura alla implorer son pardon. Le matin, on la trouva devant la porte du bordj affalée dans la neige. Touché, Si Mohammed el Arbi pardonna.

Âpre au gain et cupide avec les autres, Achoura était très désintéressée envers le chérif ; elle préférait sa présence à tous les dons.

Un jour, le père du jeune homme apprit qu’on parlait de la liaison de son fils avec une femme du village.

Il vint à Batna, et sans dire un mot à Si Mohammed el Arbi, obtint l’expulsion immédiate d’Achoura.

Éplorée, elle se réfugia dans l’une des petites boutiques de la rue des Ouled-Naïl, dans la tiédeur chaude et odorante de Biskra. Malgré son père, Si Mohammed el Arbi profita de toutes les occasions pour courir revoir celle qu’il aimait. Et, comme ils avaient souffert l’un pour l’autre, leur amour devint meilleur et plus humain.

… Aux heures accablantes de la sieste, accoudée sur son matelas, Achoura se perdait en une longue contemplation des traits adorés, reproduits par une photographie fanée qu’elle couvrait de baisers… Ainsi, elle attendait les instants bénis où il venait auprès d’elle et où ils oubliaient la douloureuse séparation.

Mais, le bonheur d’Achoura ne fut pas de longue durée. Si Mohammed el Arbi fut appelé à un caïdat opulent du Sud, et partit, jurant à Achoura de la faire venir à Touggourt, où elle serait plus près de lui.

Patiemment, Achoura attendit. Les lettres du caïd étaient sa seule consolation, mais bientôt elles se firent plus rares. Si Mohammed el Arbi, dans ce pays nouveau, dans cette vie nouvelle si différente de l’ancienne toute d’inaction et de rêve, s’était laissé griser par d’autres ivresses et captiver par d’autres yeux. Et le jour vint où le caïd cessa d’écrire… Pour lui, la vie venait à peine de commencer. Mais, pour Achoura, elle venait de finir.

Quelque chose s’était éteint en elle, du jour où elle avait acquis la certitude que Si Mohammed el Arbi ne l’aimait plus. Et, avec cette lumière qui était morte, l’âme d’Achoura avait été plongée dans les ténèbres. Indifférente désormais et morne, Achoura s’était mise à boire, pour oublier. Puis elle revint à Batna, attirée sans doute par de chers souvenirs. Là, dans les bouges du village, elle connut un spahi qui l’aima et qu’elle subjugua sans qu’il lui fût cher. Alors, comme le spahi avait été libéré, elle vendit une partie de ses bijoux, ne gardant que ceux qui lui avaient été donnés par le chérif. Elle donna une partie de son argent à des pèlerins pauvres partant pour La Mecque et épousa El Abadi qui, joueur et ivrogne, ne put se maintenir dans la vie civile et rengagea.

Achoura rentra dans l’ombre et la retraite du foyer musulman, où elle mène désormais une vie exemplaire et silencieuse. Elle s’est réfugiée là pour songer en toute liberté à Si Mohammed el Arbi, le beau chérif qui l’a oubliée depuis longtemps et qu’elle aime toujours.

lundi 20 avril 2015

Isabelle Eberhardt - Le Meddah

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Dans les compartiments de troisième classe, étroits et délabrés, la foule, en burnous terreux, s’entasse bruyamment. Le train est déjà parti et roule, indolent, sur les rails surchauffés, que les bédouins ne sont pas encore installés. C’est un grand brouhaha joyeux… Ils passent et repassent par-dessus les cloisons basses, ils calent leurs sacs et leurs baluchons en loques, s’organisant comme pour un très long voyage… Habitués aux grands espaces libres, ils s’interpellent très haut, rient, plaisantent, échangent des bourrades amicales.


Enfin, tout le monde est casé, dans l’étouffement croissant des petites cages envahies à chaque instant par des tourbillons de fumée lourde, chargée de suie noire et gluante.

Un silence relatif se fait.

Des baluchons informes, des sacs, émergent les djouak, les gasba, les benadir et une rh’aïta, tout l’orchestre obligé des pèlerinages arabes. Alors, dans le compartiment du centre, un homme se lève, jeune, grand, robuste, fièrement drapé dans son burnous dont la propreté blanche contraste avec le ton terreux des autres… Son visage plus régulier, plus beau, d’homme du sud est bronzé, tanné par le soleil et le vent. Ses yeux, longs et très noirs, brillent d’un singulier éclat sous ses sourcils bien arqués.

De sa main effilée d’oisif, il impose silence.

C’est El Hadj Abdelkader, le meddah. Il va chanter et tous les autres, à genoux sur les banquettes, se penchent sur les cloisons pour l’écouter.

Alors, tout doucement, en sourdine, les djouak et les gasba commencent à distiller une tristesse lente, douce, infinie, tandis que, discrètement encore, les benadir battent la mesure monotone.

Les roseaux magiques se taisent et le meddah commence, sur un air étrange, une mélopée sur le sultan des saints, Sidi Abdelkader Djilani de Bagdad.

Guéris-moi, ô Djilani, flambeau des ténèbres !
Guéris-moi, ô la meilleure des créatures !
Mon cœur est en proie à la crainte.
Mais je fais de toi mon rempart.

Sa voix, rapide sur les premiers mots de chaque vers, termine en traînant, comme sur une plainte. Enfin, il s’arrête sur un long cri triste, repris aussitôt par la rh’aïta criarde, qui sanglote et qui fait rage, éperdue, comme en désespoir… Et c’est de nouveau le bruissement d’eau sur les cailloux ou de brise dans les roseaux des djouak et des gasba qui reprend, quand se tait la rh’aïta aux accents sauvages… puis la voix sonore et plaintive du rapsode arabe.

Les auditeurs enthousiastes soulignent certains passages par des Allah ! Allah ! admiratifs.

Et le train, serpent noir, s’en va à travers la campagne calcinée, emportant les ziar, leur musique et leur gaîté naïve vers quelque blanche koubba de la terre africaine.

---

Vers le nord, les hautes montagnes fermant la Medjoua murent l’horizon. De crête en crête, vers le sud, elles s’abaissent peu à peu jusqu’à la plaine immense du Hodna.

Au sommet d’une colline élevée, sur une sorte de terrasse crevassée et rouge, sans un arbre, sans un brin d’herbe, s’élève une petite koubba, toute laiteuse, esseulée dans toute la désolation du chaos de coteaux arides et âpres où la lumière incandescente de l’été jette des reflets d’incendie.

En plein soleil, une foule se meut, houleuse, aux groupes sans cesse changeants et d’une teinte uniforme d’un fauve très clair… Les bédouins vont et viennent, avec de grands appels chantants autour du makam élevé là en l’honneur de Sidi Abdelkader, le seigneur des Hauts-Lieux.

Sous des tentes en toile bise déchirées, des kabyles en blouse et turban débitent du café mal moulu dans des tasses ébréchées. Attirées par le liquide sucré, sur les visages en moiteur, sur les mains, dans les yeux des consommateurs, les mouches s’acharnent, exaspérées par la chaleur.

Les mouches bourdonnent et les bédouins discutent, rient, se querellent, sans se lasser, comme si leur gosier était d’airain. Ils parlent des affaires de leur tribu, des marchés de la région, du prix des denrées, de la récolte, des petits trafics rusés sur les bestiaux, des impôts à payer bientôt.

À l’écart, sous une grande tente rayée et basse, les femmes gazouillent, invisibles, mais attirantes toujours, fascinantes par leur seul voisinage pour les jeunes hommes de la tribu.

Ils rôdent le plus près possible de la bienheureuse bith-ech-châr, et quelquefois un regard chargé de haine échangé avec une sourde menace de la voix ou du geste révèlent tout un mystérieux roman, qui se changera peut-être bientôt en drame sanglant.

… À demi couché sur une natte, les yeux mi-clos, le meddah se repose.

Très apprécié pour sa belle voix et son inépuisable répertoire, El Hadj Abdelkader ne se laisse pas mener par l’auditoire. Indolent et de manières douces, il sait devenir terrible quand on le bouscule. Il se considère lui-même comme un personnage d’importance et ne chante que quand cela lui plaît.

Originaire de la tribu, – héréditairement viciée par les séculaires prostitutions – des Ouled-Naïl, vagabond dès l’enfance, accompagnant des meddah qui lui avaient enseigné leur art, El Hadj Abdelkader avait réussi à aller au pèlerinage des villes saintes, dans la suite d’un grand marabout pieux. Adroit et égoïste, mais d’esprit curieux, il avait, pour revenir, pris le chemin des écoliers : il avait parcouru la Syrie, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Tripolitaine et la Tunisie, recueillant, par-ci par-là, les histoires merveilleuses, les chants pieux, voire même les cantilènes d’amour et de nefra affectionnés des bédouins… Il sait dire ces histoires et ses propres souvenirs avec un art inconscient. Illettré, il jouit parmi les tolba eux-mêmes d’un respect général rendant hommage à son expérience et à son intelligence. Indolent, satisfait de peu, aimant par-dessus tout ses aises, le meddah ne voulut jamais tremper dans les louches histoires de vol qu’il a côtoyées parfois et n’a à se reprocher que les aventures, souvent périlleuses, que lui fait poursuivre sa nature de jouisseur, d’amoureux dont la réputation oblige.

En tribu, le coq parfait, l’homme à femmes risquant sa tête pour les belles difficilement accessibles, jouit d’une notoriété flatteuse et, malgré les mœurs, malgré la jalousie farouche, ce genre d’exploits jouit d’une indulgence relative, à condition d’éviter les conflits avec les intéressés et surtout le flagrant délit, presque toujours fatal. Pour l’étranger, cette quasi-tolérance est bien moindre et l’auréole de courage du meddah se magnifie encore de ce surcroît de danger et d’audace.

Aussi, durant toute la fête, les yeux du nomade cherchent-ils passionnément à découvrir, sous le voile de mystère de la tente des femmes, quelque signe à peine perceptible, prometteur de conquête.

… Après les danses, les luttes, la longue station autour du meddah, dont la robuste poitrine ne se lasse pas, après les quelques sous de la ziara donnés à l’oukil, qui répond par des bénédictions, les bédouins, las, s’endorment très tard, roulés dans leurs burnous, à même la bonne terre familière refuge de leur confiante misère. Peu à peu, un grand silence se fait, et la lune promène seule sa clarté rose sur les groupes endormis sur la terre nue…

C’est l’heure où l’on peut voir un fantôme fugitif descendre dans le lit desséché de l’oued, où, assis sur une pierre, le meddah attend, dans la grisante incertitude… Comment sera-t-elle, l’inconnue qui, dessous l’étoffe lourde de la tente, lui fit, au soleil couchant, un signe de la main ?

… Sur des chariots, sur des mulets, à pied ou poussant devant eux de petits ânes chargés, les ziar de Sidi Abdelkader s’en vont, et, arrivés au pied de la colline, se dispersent pour regagner leurs douars, cachés par là-bas dans le flamboiement morne de la campagne.

Et le meddah, lui, prend au hasard une piste quelconque, son maigre paquet de hardes en sautoir, attaché d’une ficelle. Droit, la tête haute, le pas lent, il s’en va vers d’autres koubba, vers d’autres troupes de ziar, qu’il charmera du son de sa voix et dont les filles l’aimeront, dans les nuits complices…

Insouciant, couchant dans les cafés maures où on l’héberge et où on le nourrit pour quelques couplets ou quelques histoires, El Hadj Abdelkader s’en va à travers les tribus bédouines ou kabyles, sédentaires ou nomades, remontant en été vers le nord, franchissant en hiver les Hauts-Plateaux glacés pour aller dans les ports souriants du Sahara : Biskra, Bou-Saâda, Tiaret…

De marché en marché, de taâm en taâm, il erre ainsi, heureux, en somme, du bonheur fugitif, peu compliqué des vagabonds-nés…

Mais un jour vient, insidieux, inexorable, où toute cette progression, à travers des petites joies successives, faisant oublier les revers, s’arrête. La taille d’El Hadj Abdelkader s’est cassée, sa démarche est devenue incertaine, l’éclat de ses yeux de flamme s’est éteint : le beau meddah est devenu vieux.

Alors, mendiant aveugle, il continue d’errer, plus lentement, conduit par un petit garçon quelconque, recruté dans l’armée nombreuse essaimée sur les grandes routes… Le vieux demande l’aumône et le petit tend la main.

Parfois, pris d’une tristesse sans nom, le vieux vagabond se met à chanter, d’une voix chevrotante, des lambeaux de couplets, ou à ânonner des bribes des belles histoires de jadis, confuses, brouillées dans son cerveau finissant…

… Un jour, des bédouins qui s’en vont au marché trouvent, sur le bord de leur chemin, le corps raidi du mendiant, endormi dans le soleil, souriant, en une suprême indifférence… « Allah iarhemou2 », disent les musulmans qui passent, sans un frisson…

Et le corps achève de se raidir, sous la dernière caresse du jour naissant, souriant avec la même joie mystérieuse à l’éternelle Vie et à l’éternelle Mort, aux fleurs du sentier et au cadavre du meddah…

Bou-Saâda, février 19o3

mardi 14 avril 2015

Isabelle Eberhardt - Le Mage

Isabelle Eberhardt est une écrivaine suisse, de parents d'origine russe, devenue française par mariage et convertie a l'Islam.

Ecrivain voyageur au caractère bien trempé, Lyautey disait d'elle : "elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal !"

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Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des porte-à-faux moisis. Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout, des petits bouquets de fleurs rouges.

Il y avait des cafés maures avec des pots de romarin et des poissons rouges flottant dans des bocaux ronds sous des lanternes en papier, des gargoulettes où trempaient des bottes de lentisque.

À côté, c’étaient des gargotes saures avec des salades humides et des olives luisantes, des étalages de confiseurs arabes avec des sucres d’orge et des pâtisseries poivrées, des fumeries de kif où on jouait du flageolet.

On frôlait des mauresques en pantalons lâches et en foulards gorge-de-pigeon ou vert Nil, des Espagnoles avec des roses de papier piquées dans leurs crinières noires.

On pouvait acheter de tout, on entendait tous les langages, tous les cris de la vie méditerranéenne, bruyante, toute en dehors, mêlée aux réticences et aux chuchotements de la vie maure.

Enfin, au fond d’une impasse, par une porte branlante, on entrait dans un patio frais, plein d’une ombre séculaire.

Un escalier de faïence usée, une autre porte : on était sur ma terrasse, étroite, dallée en damier noir et blanc, qui dominait toutes les terrasses et toutes les cours d’Alger, dévalant doucement vers le miroir moiré du port, où les grands navires à l’ancre me parlaient de voyages lointains, en cette fin d’été sereine.

Ma chambre était petite, voûtée, peinte en bleu pâle, avec des niches dans les murailles, et les solives du plafond s’assemblaient avec un art suranné, peintes en brun sombre.

Là, les bruits n’arrivaient qu’atténués, vagues, et rien n’indiquait le cours du temps, sauf les rayons obliques du soleil qui cheminaient, à travers les heures somnolentes, sur les murs anonymes d’en face.

Il faisait bon, dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans secousses, d’une âme lasse.

Le soir surtout, un silence de cloître pesait sur mon logis où personne ne venait et où on ne parlait jamais.

Pourtant, j’avais un voisin, sur une autre terrasse, en contre-bas.

Il finit par m’intriguer : il rentrait très tard, jamais avant onze heures. Au bout d’un instant, un murmure montait de sa chambre, une sorte de psalmodie basse, qui durait parfois jusqu’au jour.

Un soir de lune, comme le sommeil ne venait pas, j’allai m’accouder au vieux parapet moussu.

Alors, mon regard plongea dans la chambre de mon voisin, par la croisée ouverte : une chambre banale d’hôtel meublé, avec des meubles impersonnels et trébuchants et des poussières anciennes sur des tapisseries fanées.

Au milieu, un homme d’une cinquantaine d’années, un Européen, était debout, le front ceint d’une bandelette blanche, avec, par-dessus une chemise empesée et une cravate, une sorte de long surplis noir portant sur la poitrine un grand zodiaque brodé en fils d’argent.

Devant l’homme, sur un trépied, dans un petit fourneau arabe en argile plein de braise, des épices et du benjoin se consumaient. À la lueur incertaine d’un mince cierge de cire jaune, une fumée bleuâtre montait, toute droite du réchaud, et sur un tabouret un livre était ouvert que le nécromant consultait parfois.

Puis il reprenait sa pose, les bras étendus au-dessus du brûle-parfum, psalmodiant des paroles hébraïques.

Peu à peu, son visage pâlit, ses yeux aux prunelles verdâtres s’élargirent et un tremblement le secoua tout entier.

Ses cheveux et sa barbe se hérissèrent, sa voix se fit saccadée et rauque.

Enfin il tomba sur le vieux divan dont les ressorts grincèrent, et il resta là longtemps, longtemps les yeux clos.

… La petite fumée bleue devint plus ténue, s’évanouit. Le cierge jaune coula, s’éteignit.

L’homme en extase, en proie aux rêves inconnus, demeura immobile et muet dans les ténèbres chaudes.

Le lendemain, je m’enquis de mon voisin. Je n’appris rien que de très banal : l’homme au zodiaque et aux incantations était d’origine allemande et exerçait la profession d’accordeur de piano.

C’est tout ce que j’ai jamais su de lui.

(wikisource ici)