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dimanche 15 avril 2018

Judith Gautier - LE LIVRE DE THOT - CONTE MAGIQUE

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I

 

Le beau jeune homme courait le long du Nil, évitant les obstacles, écartant brusquement ceux qui gênaient son passage, soulevant des murmures, poursuivi quelquefois même par une injure, qu’il ne semblait pas entendre.

Il était entré à Memphis au moment où le soleil levant faisait toutes roses, au loin, les pyramides, et il suivait la berge, encombrée de marchandises, de bestiaux, de volailles, d’énormes tas de légumes et de fruits, que l’on débarquait, pour les distribuer, ensuite, aux différents marchés de la grande ville.

Le fleuve était tout bariolé de barques, de canges, de radeaux conduits par des hommes au torse nu ; et, à l’approche des débarcadères, c’était une bagarre inextricable, des disputes, des voies de fait, dans lesquelles les rames ruisselantes étaient brandies et retombaient sur les crânes. Parfois, un chargement chavirait, au milieu des imprécations et des rires.

Le jeune homme ne prenait garde à rien, léger et agile, il courait toujours, suivi de tous par des regards surpris et inquiets ; un ânier, même, qui poussait devant lui ses bêtes, chargées de peaux de chèvre pleines de vin, s’arrêta, se haussant sur les pointes, pour voir, par-dessus les têtes, si quelqu’un ne poursuivait pas ce fuyard : un voleur peut-être.

Quelqu’un le poursuivait en effet, le suivait plutôt, s’efforçant non de l’atteindre, mais de ne pas le perdre de vue. C’était un homme d’un âge déjà mûr, un peu replet, aux mains fines, au visage noble et pensif, qu’en ce moment une expression d’angoisse contractait.

Cependant, quand il eut vu celui qu’il ne quittait pas des yeux disparaître à l’angle de l’esplanade du Temple d’Isis, tout haletant, il ralentit sa marche et essuya son visage luisant de sueur dans un pan de sa robe de lin blanc. Il était sûr d’atteindre le jeune homme maintenant, et il semblait rasséréné. En effet, quand il déboucha à son tour sur la place du temple, il vit le fugitif assis sous un groupe de palmiers, le coude au genou, le front dans sa main, et si absorbé qu’il fallut le toucher à l’épaule pour attirer son attention.

— Horus, mon frère bien-aimé, pourquoi me fais-tu cette peine ?

Le jeune homme, en tressaillant, s’écria :

— Aménâa ! tu m’as suivi !

— J’avais cru deviner un projet funeste. Me suis-je trompé ?

Horus baissa la tête, silencieux.

— Tu voulais mourir ?…

— Je le veux encore ! s’écria-t-il avec véhémence, cet amour me brûle et m’étouffe, il écrase mon cœur comme si la grande pyramide pesait sur lui. Vivre ainsi, c’est mourir cent fois en un jour. Je ne peux plus. J’ai couru jusqu’au seuil du temple, pour la revoir une dernière fois, afin d’emporter son image dans la Bonne Demeure.

Ah ! méchant ! méchant ! dit Aménâa dont les yeux rougissaient de larmes, c’est ainsi que tu récompenserais toute l’affection que j’ai eue pour toi ?… N’ai-je pas été le Père et la Mère, trop tôt disparus de ce monde ? N’ai-je pas, pour égayer ta jeunesse, négligé mes plus chers travaux ? Et, pour te conquérir ce jouet d’amour dont le désir t’affolait, ne me suis-je pas privé de sommeil, plongé dans l’étude des grimoires, afin d’arracher aux dieux le secret de la puissance ?…

— Mais voilà, tu n’as pas réussi ! dit Horus en soupirant.

— Qu’en sais-tu ?

Le jeune homme se leva, les yeux pleins de flamme.

— Oh ! parle ! parle ! mon frère ! Scribe Excellent !

Aménâa le fit se rasseoir, se mit à côté de lui, le contemplant.

— Tu es prédestiné à l’amour, dit-il, la nature t’a formé pour lui de toutes les grâces, tu ne peux souffrir et vivre que par l’amour ; mais aussi, il émane de toi comme l’arôme s’exhale du lotus. Qu’elle te voie, cette princesse, si inaccessible pour toi ; que tes yeux, qui ont la couleur du lapis-lazuli vrai, se lèvent une seule fois sur les siens ; que la fleur mystérieuse de ton sourire éclose pour elle, et, j’en réponds, son cœur sautera d’un bond la distance qui la sépare de toi.

— Ton amitié pour moi t’aveugle, dit Horus, et même fût-elle clairvoyante, Tantyris serait-elle touchée par ma souffrance, elle ne pourrait que la partager. Jamais je ne passerai un jour heureux avec elle. L’atteindre seulement est impossible : je serai tué par les gardes, avant d’approcher son ombre sur les dalles.

— Tu t’approcheras d’elle sans rencontrer aucun obstacle, dit Aménâa, je réciterai sur toi… ce que je réciterai de mon grimoire, et tu seras, quelques moments, invisible, pour tout autre que pour elle.

— Ah ! mon frère, est-ce bien possible, cela ?… la voir de tout près ! boire l’air qui l’enveloppe ! entendre sa voix, peut-être !… je n’espérais pas une joie si grande avant de mourir.

— Il ne s’agit pas de mourir, dit Aménâa avec impatience, écoute bien maintenant ce que tu devras lui dire.

Mais Horus n’écoutait plus.

Des trompettes et des sistres annonçaient l’arrivée de la princesse Tantyris, fille du pharaon Ousirmari-Sotpouniri, fils du Soleil, Ramsès Miamoun, aimé d’Amonrâ ; elle venait offrir un sacrifice à Isis, la Puissante Mère.

Sur son passage, la foule courait, criant la formule de bénédiction :

— Vie ! Santé ! Force !

Mais les hérauts faisaient la place libre, devant le palanquin en bois d’ébène orné de peinture d’or, dont les brancards posaient sur les épaules de huit porteurs qui avaient les cheveux coupés en forme de calotte, selon une nouvelle mode éthiopienne, et dans lequel était assise Tantyris, pareille à une divinité.

De chaque côté, des serviteurs tenaient les hampes dorées d’écrans roses, en plumes d’ibis, et cent jeunes filles, vêtues de tuniques de gaze blanche, marchant en deux files, accompagnaient la princesse.

Des prêtres s’avancèrent, hors de l’ombre des colonnades, d’autres vinrent recevoir l’offrande pour le sacrifice : un taureau, une oie et des outres de vin.

Alors la princesse descendit et, suivie des cent jeunes filles, pénétra dans le temple.

II

 

Horus se glissa jusqu’à un des obélisques qui précédaient le parvis, n’osant pas se croire vraiment invisible ; mais, comme nul ne le remarquait, il s’avança alors sans hésiter et s’adossa à un pilier, tout près de la porte principale du temple. Là, il attendit que, sa prière finie, Tantyris, s’en retournant, passât devant lui.

Le cœur gonflé d’émotion, il se remémorait le discours que son frère Aménâa venait de lui apprendre, et, si proche du moment décisif de sa vie, il lui semblait que les minutes tantôt étaient longues comme des années, tantôt s’envolaient dans un vertige.

Les trompettes sonnèrent de nouveau, les jeunes filles sortirent du temple et la princesse, après elles, s’avança.

Horus fit un pas, s’agenouilla, lui barrant la route. Mais, à la contempler de si près, il oublia son discours, il oublia la terre et le ciel.

Elle était vêtue, par-dessus sa tunique de gaze, d’une résille en perles multicolores, coiffée d’un léger casque en plumes de pintade, et l’air, autour d’elle, s’imprégnait d’enivrantes senteurs.

— Que fais-tu là, jeune inconnu ? pourquoi m’empêches-tu de passer ? dit-elle d’une voix plus surprise que courroucée.

— Ô palme d’Amour ! s’écria-t-il en joignant les mains, ô royale jeune fille, plus superbe que l’épervier des monts du soleil ! tu as empourpré ma vie comme le vin qui se mêle à l’eau, tu l’as embaumée comme un parfum répandu sur une trame, tu la brûles comme la flamme dévore le sarment…

Tantyris se recula dans son orgueil.

— Ignores-tu qui tu outrages ? dit-elle, avec une lueur de glaive dans ses longs yeux sombres.

Comme celui qui se noie remonte sur l’eau quand il a touché le fond, Horus revint à lui, immergea de l’ivresse, et dit, tout à coup calme et lucide :

— Ce que tu es, je le sais. Toutes les richesses, tous les pouvoirs terrestres sont à toi ; et cependant, moi Horus, obscur mortel, frère bien-aimé du magicien Aménâa, je puis te donner plus encore. Aucun prince, aucun roi du monde, certes, n’oserait tenter ce que je veux tenter pour te conquérir.

Tandis qu’il parlait, toujours agenouillé, elle penchait la tête vers lui, honteuse d’éprouver un engourdissant plaisir à plonger ses regards dans ces prunelles, couleur du ciel nocturne, qui se levaient vers elle si rayonnantes.

— Qu’est-ce donc ?

— Je sais en quel lieu du monde est le Livre de Thot, le livre magique, que le Dieu a écrit de sa propre main, et qui place celui qui le possède immédiatement au-dessous des dieux. Deux formules y sont écrites. Si tu récites la première, tu charmeras le ciel, la terre, toute la nature ; si tu lis la seconde formule, tu verras tout le cycle des dieux, dans leurs formes divines, et, même si déjà tu es dans la tombe, tu pourras ranimer ta forme terrestre :

— Où donc est-il, ce livre merveilleux ? demanda Tantyris.

— Il est dans le sarcophage où repose Noferkephtah, fils du roi Minibphtah ; il l’a conquis à grand’peine, et emporté avec lui dans le tombeau. C’est là que j’irai le prendre, pour te le donner en échange de ton amour, qui vaut pour moi plus que les heures d’éternité.

— Je jure par Phtah qu’il en sera ainsi, dit-elle, apporte le livre magique, et tu seras mon époux !… Mais que de dangers ! tu périras peut-être !…

— Je descendrai dans l’Amenti ! s’écria Horus, en se relevant, je braverai toutes les épouvantes de la Région Cachée ; si je péris, mon tourment finira avec moi ; si je triomphe, je te rapporterai le trésor par lequel je serai plus fortuné qu’un Dieu.

Il s’éloigna, tournant la tête pour la voir encore, tandis qu’elle oubliait de descendre les degrés et le suivait des yeux, en se disant :

— Celui-là, certes, emporte mon cœur, et ce n’est pas le Livre de Thot que je vais attendre avec angoisse et espérance.

III

 

La nuit bleue et la scintillation des étoiles éclairaient à demi les gorges arides de la nécropole de Memphis, et, bondissant par-dessus les roches éboulées, les chacals s’enfuyaient en faisant claquer leurs mâchoires faméliques, les oreilles dressées à un bruit vivant, au milieu du silence funèbre.

Depuis bien des heures déjà, Horus et son frère Aménâa, le Scribe Excellent, erraient dans la ville des morts, lesquels, redoutant par-dessus tout la visite des vivants, cachent leurs demeures. Et ils auraient pu errer ainsi des nuits, des jours et des ans, sans découvrir jamais l’entrée du tombeau qu’ils cherchaient, si Aménâa n’avait tenu entre ses mains un bâton magique.

Ils allèrent ainsi, entre les parois crayeuses dont la pâleur blanchissait la nuit, jusqu’au moment où le bâton frissonna, et orienta sa pointe vers un quartier de rocher qui semblait s’être détaché de la montagne.

— C’est ici ! dit Aménâa.

— Hélas ! s’écria Horus, comment pourrons-nous déplacer cette énorme pierre ? Nos muscles seront rompus avant qu’elle ait seulement oscillé !

— La verge magique centuple ma force, et c’est un levier qui ne rompt pas.

Sans effort, Aménâa fit basculer le rocher et découvrit l’entrée du souterrain ; mais, dès qu’ils y eurent pénétré, le rocher retomba, refermant l’ouverture.

— Qu’importe ! s’écria Horus. Si nous nous emparons du livre miraculeux, tous les obstacles tomberont devant nous, sinon : que le tombeau nous garde !

Et, intrépide, il marcha, le premier, dans la galerie qui s’enfonçait sous la montagne.

Une pénombre étrange, blême, verdâtre et molle, régnait dans cette Région Occidentale, telle, les nuits de lune décroissante, les poissons la voient, peut-être, au fond du Nil.

Lointaine, une clameur plaintive et tendre à faire pleurer les plus cruels, soudain s’épandit dans le silence ; un lent et long hurlement, qui semblait traverser des harpes ; un appel douloureux, qui grandit, devint terrible ; puis, s’alanguissant, s’abîma dans un harmonieux sanglot.

Aménâa murmura :

— C’est Anubis l’aboyeur, le dieu lévrier, gardien des morts.

Et tous les simulacres des divinités, peints sur les parois, lentement, tournèrent leurs yeux vers les violateurs de la Bonne Demeure ; tout s’émut au cri d’alarme d’Anubis : les statues secouèrent leurs emblèmes, les éperviers battirent des ailes ; des angles de la haute salle, des femmes, levant leurs bras empennés, s’envolèrent, heurtant les voûtes, dans un effarement.

Une rumeur gronda, qui s’enflait, pareille au bruit des grandes eaux. Et les momies, rejetant le couvercle des sarcophages, se soulevaient sur une main et regardaient. Quelques-unes s’asseyaient au bord de la couche funèbre ; d’autres surgissaient du sol, et, déchirant leurs bandelettes, s’enfuyaient ; une foule bientôt tournoya, plaintive, épouvantée et menaçante.

Horus, sans hésiter, toujours avançait. Son frère l’avait rejoint, l’embrassait d’un de ses bras, le protégeait à l’aide de la verge magique.

Mais, soudain, ils eurent devant eux un lac sinistre, dont l’eau noire semblait du basalte liquide ; un lac fait de tous les venins, de tous les poisons, des fièvres et des pestilences, et sur lequel flottaient une écume livide, des vapeurs mortelles.

Alors, tous ceux que les vivants sacrilèges avaient éveillés du grand sommeil, formèrent, derrière eux, comme une muraille qui de plus en plus s’avançait, les poussant vers l’eau putride, vers l’horrible engloutissement.

Et les flots se soulevèrent sous une poussée ; Sévek, le crocodile, maître de ce lac, émergea, ouvrit sa mâchoire avide, et la tint béante devant la proie certaine.

— Ô ! Aménâa, Scribe Excellent, dit Horus, c’est ici la fin de notre espoir. Me pardonneras-tu, toi dont je cause la mort ?

Mais Aménâa se baissa, il prit une poignée de limon qu’il modela entre ses mains. Il lui donna la forme d’un rat de pharaon, l’animal redouté du crocodile. Puis il récita un grimoire sur ce rat, qui devint vivant. Alors il le jeta dans la gueule du monstre, en disant :

— Crocodile, gardien du lac, si tu ne m’obéis, ce rat, que j’ai créé, va te dévorer le cœur ! Ce que j’ordonne, voici : sois pour nous un bateau docile qui nous porte sur l’autre rive.

Sentant déjà les morsures, le crocodile s’agita, pour rejeter son ennemi ; mais, n’y pouvant parvenir, il vint se ranger le long du bord, comme un bateau docile.

Les deux frères montèrent sur le dos squameux et glissant. Ils naviguèrent sur le lac sinistre, tandis que toute la foule déçue des ombres, les voyant s’éloigner, s’agitait dans des torsions de désespoir.

Une grande clarté les attira, quand ils furent sur l’autre bord ; ils marchèrent vers elle, et voici : c’était le Livre de Thot, le Livre de toute science, qui rayonnait comme une étoile, et éclairait le tombeau.

Horus courut à lui, les mains tendues.

Mais Nopherképhtah, le possesseur du trésor, surgit alors de son lit funèbre, et dit, d’une voix lente et morte qui glaçait le cœur :

— Que viens-tu faire ?

— Je viens le prendre.

— Sache que, pour l’avoir dérobé, j’ai été privé de la durée, qui m’était due, des jours terrestres. Malheur à celui qui le possède !

— N’importe, il sera à moi.

Nopherképhtah abaissa sa main de momie, il la referma comme un étau sur le bras du jeune audacieux.

— Tu ne pourrais pas t’en emparer, dit-il, ose donc le jouer, avec moi, au cinquante-deux.

— J’oserai, dit Horus.

Alors le mort le lâcha en ricanant. Il poussa entre eux un damier. Et, au fond de la tombe, éclairés par le Livre Magique, ils jouèrent cette partie terrible.

Nopherképhtah gagna le premier coup. Aussitôt, il frappa Horus sur la tête, et le fit enfoncer, dans le sol, jusqu’aux genoux. Mais Aménâa vint se placer derrière son frère, il dirigea son jeu, et lui fit gagner le dernier coup.

— L’enjeu est à moi, s’écria Horus.

Et il porta la main sur le divin livre.

Nopherképhtah poussa un cri effrayant ; il devint furieux comme une panthère du Midi, et s’élança sur le sacrilège.

Mais Aménâa se jeta devant lui, reçut le choc et soutint la lutte.

— Prends le livre, cria-t-il à son frère, sauve-toi, emporte-le, sans plus t’inquiéter de moi.

Horus s’empara de l’éblouissant trésor, et s’enfuit, emportant avec lui toute la clarté, tandis qu’avec des soupirs rauques et des râles, le vivant combattait contre le mort, dans les ténèbres du tombeau.

IV

 

Le palais du pharaon était comme une ville dans la grande ville, une merveille parmi les splendeurs.

C’était l’heure où le roi se divertissait, égayait son cœur et son esprit, en compagnie des femmes les plus belles du monde. Et, ce jour-là, on avait choisi, pour s’y réunir, les bords d’un lac ravissant, tout fleuri de lotus, aux rives ombreuses et dont l’eau limpide était couleur d’opale, d’ambre et d’émeraude.

Sous un kiosque aux légères colonnes de bois multicolore, le pharaon était assis, ayant auprès de lui Nofirouri, la grande épouse royale, et aussi leur fille bien-aimée, Tantyris, la princesse parfaite.

Sur le lac, naviguait une barque, qui avait la forme de Pik-ho, le serpent à face étincelante, gardien de la troisième heure du jour, et les rames, en bois d’ébène garni d’or, étaient tenues et manœuvrées par vingt jeunes filles, choisies belles parmi les belles. Elles étaient vêtues de tuniques de gaze, dont la trame légère laissait voir des gorgerins d’émaux et, ceignant les flancs, des baudriers d’or, ornés de pierreries. Sur leurs têtes, fleurissaient des lotus.

Le roi prenait plaisir à voir les efforts gracieux des vingt jeunes filles, quand, toutes ensemble, elles pesaient sur les rames, puis les levaient, tout emperlées, hors de l’eau ; à contempler les beaux corps blancs, s’allonger, se pencher ; à regarder la barque filer, virer, revenir.

Mais une rumeur, tout à coup, troubla et couvrit la voix des musiques cachées, qui rythmait le mouvement des rames.

Poursuivi par les gardes, armés de lances, mais qui n’osaient pas le frapper, un homme s’élança ; et gravissant les marches du kiosque, sans s’émouvoir de la majesté royale, il vint se jeter aux pieds de Tantyris.

En reconnaissant Horus, elle poussa un léger cri, et ferma à demi les yeux. Mais le cœur du roi devenait brûlant, ses regards roulaient la mort. La princesse, avant qu’il ait pu maudire, caressante, s’appuya sur son bras et lui dit :

— Ô père ! Je t’en prie, ne dis pas de paroles funestes. Voici : j’ai juré, par Phtah, que celui-ci serait mon époux, s’il m’apportait l’Écrit Tout-Puissant, le Livre de Thot, que Nopherképhtah gardait jalousement dans le tombeau. Et vois, entre ses mains, le divin grimoire flambloie, brûle nos yeux.

Elle prit le livre, que Horus lui tendait, et le donna à Pharaon.

Le roi, tout ému et charmé, tint longtemps le livre avec respect, n’osant l’ouvrir. Puis il dit :

— Que d’abord mes Khri-Habi, les magiciens excellents, soient consultés.

Et il se fit apporter un coffret d’or pour y enfermer le trésor magique.

Pendant ce temps, les beaux fiancés, ne sachant plus dans quel lieu du monde ils se trouvaient, se regardaient avidement, dans une telle plénitude de joie, que le souvenir seul de cette joie aurait suffi à enchanter toute leur existence.

V

 

Le pharaon avait donné à Horus un palais digne d’un prince royal, avec tous les serviteurs, tous les dignitaires, soldats et richesses que ce rang exige.

Dès le lendemain, en grande pompe, on devait lui amener la divine Tantyris, l’épouse qu’il avait conquise. Et ce jour-là s’acheva au milieu des préparatifs des noces, que le roi voulait magnifiques.

Quand la nuit fut venue, la princesse, tout étourdie de bonheur, monta dans sa haute chambre, pour se reposer. Sa suivante favorite, Tméni, ce qui signifie l’hirondelle, la dévêtit, lui ôta ses parures, défit sa coiffure aux innombrables tresses, et, lorsqu’elle fut couchée, s’allongea en travers du lit, pour servir de coussin aux pieds charmants de sa maîtresse.

Trois musiciennes, jouant de la harpe, de la flûte et des crotales, exécutaient, sourdement, une mélodie languissante et douce, pour endormir la princesse ; mais, d’un geste, elle les congédia, afin de mieux entendre chanter sa rêverie, et de se laisser délicieusement rouler et bercer par les flots de son amour.

Alors, dans la salle paisible, confusément éclairée par des lampes voilées, le temps s’écoula.

Et vint l’heure funeste des cauchemars et des fantômes.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Brusquement Tantyris s’éveilla, tremblante d’angoisse.

Au dehors, un grand bruit d’orage et de tempête, à travers lequel elle croyait distinguer d’affreux cris, qui ne pouvaient être proférés par des bouches humaines.

Elle poussa du pied Tméni et voulut l’appeler, mais sa voix s’éteignit dans sa gorge.

Sous une rafale, la large fenêtre venait de s’ouvrir toute grande, et, dans les lueurs d’éclairs, une cohue d’êtres, blafards et effrayants, assiégeait l’ouverture et s’engouffrait dans la chambre. Glacée, comme morte, elle sentit qu’on l’enlevait de son lit, qu’on l’emportait à travers l’espace, et, subitement, elle perdit toute conscience d’elle-même.

VI

 

En s’éveillant, elle était encore émue par l’horrible rêve qui avait troublé son sommeil. Mais elle pensa à Horus, au jour heureux qui se levait et, en souriant, regarda autour d’elle.

Ô stupeur ! elle était couchée dans le sable, aux pieds d’un colosse de granit, et, tout alentour : le désert !…

Elle se dressa, éperdue, avec un long cri d’épouvante.

C’était donc vrai ? on l’avait arrachée de son lit, de son palais, emportée hors de la ville ? et qui cela ? des spectres !… Devenait-elle folle ? ou bien était-ce encore un rêve ?

Elle essaya de se calmer, de réfléchir :

— On va s’apercevoir de ma disparition, se disait-elle, tout sera en rumeur ; la ville entière me cherchera. Où suis-je, d’abord ?

Des degrés entaillaient le piédestal du colosse, elle les gravit et, de la hauteur, regarda.

Au loin, dans une brume fumeuse, violette, près du sol, et toute d’or sur le ciel pâle, des obélisques pointaient, des frises de temples se haussaient par-dessus les verdures et le moutonnement infini des maisons.

— C’est Memphis, la demeure de Phtah ! s’écria Tantyris, qui descendit rapidement, et se mit à marcher dans la direction de la ville.

Longtemps, longtemps, elle marcha, sous le soleil, dans le sable qui brûlait ses pieds nus, souillée de poussière, lasse, lasse à mourir. Elle atteignit enfin une route ; mais, ne sachant plus si ses pas saignants la rapprochaient ou l’éloignaient de Memphis, à bout de courage, elle se laissa tomber sur le rebord du chemin, et se mit à sangloter, la figure dans ses cheveux.

Un ânier qui passait, portant au marché deux couffes pleines de figues, s’arrêta devant elle, et lui demanda ce qu’elle avait. La princesse essuya ses larmes, reprenant espoir.

— C’est Isis qui t’envoie ! dit-elle, jette là les paniers qui chargent ton âne, et conduis-moi au palais de Pharaon. Tu seras, alors, récompensé de telle façon que tu n’auras plus jamais besoin de retourner au marché.

— Tu as bien le ton du commandement, dit le paysan, mais tu n’as guère la mine de quelqu’un qui pourrait tenir de si belles promesses. Par humanité, je te conduirai ; mais, par prudence, je ne jetterai pas mes figues.

Il prit les couffes sur son dos, installa Tantyris sur l’âne et, le guidant par la bride, se hâta vers la grande ville.

VII

 

— Voilà le palais du roi. Vie ! Santé ! Force ! dit le paysan, après avoir cheminé plus d’une heure, mais une foule énorme se presse à l’entour ; je ne puis approcher davantage.

Tantyris, pleine d’impatience, sauta à terre.

— Reviens quand tu voudras, lui cria-t-elle, dis au palais que c’est la fiancée qui t’envoie, et tu seras récompensé.

Elle s’enfuit, se glissant à travers la foule, qui faisait la haie, et elle s’élança sur la place libre, sans se soucier des huées dont on la poursuivait.

Ayant atteint le portique royal, elle voulut passer, mais les gardes la reçurent la pique haute. Brutalement ils la repoussèrent, la pourchassant, et elle serait tombée sous leurs coups, si un inconnu ne s’était jeté au-devant d’eux et ne l’avait reçue dans ses bras.

— Laissez-la, dit-il aux gardes, c’est ma sœur, elle a l’esprit égaré.

— Ne voyez-vous pas qui je suis ? criait-elle, ne reconnaissez-vous pas votre princesse royale ?

— Taisez-vous, dit l’inconnu en se penchant vers elle, on pourrait vous saisir et vous emprisonner ; alors tout serait perdu. La malédiction, qui poursuit ceux qui possèdent le Livre, pèse sur vous.

En entendant cela, Tantyris regarda celui qui lui parlait. Il avait le corps tout lacéré et meurtri, comme si une bête féroce l’avait à moitié dévoré ; mais la douceur de son regard et la noblesse de son visage inspiraient la confiance et le respect.

— Qui donc êtes-vous ? dit-elle.

— Je suis le scribe Aménâa, le frère de celui qui, par amour pour vous, est descendu dans le tombeau.

— Ah ! conduisez-moi vers lui, sauvez-moi ! s’écria-t-elle.

— Mon frère ingrat ne me connaît plus, dit-il, il m’a laissé en proie au danger le plus terrible, sans même me donner une pensée.

— Il faut lui pardonner, c’est ma faute, j’avais pris tout son cœur…

— Ma vie est à lui, dit Aménâa ; mais j’ai perdu mon pouvoir : la verge magique m’a été ravie. Horus doit maintenant, seul, subir l’épreuve. S’il triomphe, le bonheur pour vous ; sinon, perdus à jamais !… Attention ! les musiques résonnent, le cortège nuptial s’avance.

— C’est pourtant là une noce qu’on ne peut célébrer sans moi ! dit Tantyris.

— Tu le crois, eh bien ! regarde.

Et, pâle d’horreur, la princesse vit s’avancer, après les orchestres et les danseuses, portée dans une litière magnifique, une autre Tantyris, toute semblable à elle-même, merveilleusement parée et rayonnante de joie.

— Il faut que Horus choisisse entre toi et elle, dit Aménâa. S’il se trompe, tout est fini. Va, cours vers ton père, et qu’Isis vous protège !

Le pharaon, dans un char tout orné d’or, marchait à côté de la fiancée.

Tantyris se jeta au-devant des chevaux, qui, effrayés, se cabrèrent, et elle sauta dans le char, s’abattit sur la poitrine du roi.

— Père ! père ! cria-t-elle, reconnais ton sang, sauve-moi de toutes ces épouvantes. Celle-ci n’est pas ta fille, c’est un fantôme horrible, qui usurpe ma forme et prend ma place !

— Ma fille ! murmurait le roi, dans quel état !… Mais comment se peut-il ?…

Et il regardait tour à tour celle qu’il avait dans ses bras, et la fausse Tantyris, qui se penchait hors de la litière, et disait d’une voix douce et mélodieuse :

— C’est sans doute une pauvre folle ; surtout, qu’on ne la maltraite pas. Je ne veux pas de malheureux, le jour de mon bonheur.

Horus était sorti de son palais, en grand appareil, et il s’avançait au-devant de sa fiancée.

— Viens ! viens ! mon fils, s’écria le roi, voyons si l’amant sera plus clairvoyant que le père. Les Dieux sont irrités contre nous. Ils nous proposent une énigme, dont la solution, à ce que je prévois, peut être terrible. C’est à toi, je pense, de la résoudre.

Et Horus, plein d’épouvante, s’écria :

— Malheur au possesseur du Livre ! a prédit le mort à qui je l’ai ravi. Ah ! je comprends toute l’horreur de cette vengeance : si je ne devine pas juste, c’en est fait de nous !

Frémissant de crainte, le visage pâle comme l’albâtre, il regardait alternativement les deux princesses, l’une, échevelée, défaite, les yeux pleins de larmes, l’autre, triomphalement belle, sous ses parures, et qui le contemplait avec un sourire enivré.

Une angoisse étreignait toute cette foule qui regardait, les respirations s’arrêtaient dans les poitrines oppressées, un silence absolu régnait.

Le jeune homme, comme fasciné par le regard, lourd de langueur, qui pesait sur lui, sembla se décider : il fit quelques pas du côté de la litière.

Alors, se croyant perdue, Tantyris poussa un sanglot déchirant. Horus s’arrêta, en portant la main à son cœur que cette plainte avait traversé comme la lame d’un glaive.

Il courut à elle, la saisit dans ses bras, la serra sur sa poitrine avec délire, lui disant à travers ses larmes :

— C’est toi ! c’est toi ! ma bien-aimée ! Comment ai-je pu un seul instant hésiter ?

Aussitôt, celle qui était dans la litière, ouvrit la bouche à la largeur d’un grand cri : puis elle disparut, ne laissant à sa place qu’une poignée de cendres.

Alors, la foule, trépignant de joie, poussa une longue et formidable acclamation, qui monta vers le ciel, effrayant les oiseaux, et se prolongea jusqu’au moment où le roi, étendant la main, réclama le silence.

· · · · · · · · · · · · · · ·

— Qu’un sacrifice de gratitude soit offert aux Dieux, qui ont éloigné de nous le malheur, dit-il d’une voix haute, mais le Livre de Thot, voici : nul ne l’ouvrira, nul ne le lira ; qu’il soit replacé dans le tombeau de celui dont il a déjà causé la mort. Les Dieux, très bons, nous ont donné la Puissance, les Richesses, la Beauté et toutes les bonnes choses de la terre ; ils nous ont accordé, même, une grande part du ciel, puisque nous avons l’Amour. Sachons nous contenter de ces dons, et n’éveillons pas les divines colères, en portant une main audacieuse sur le voile de l’inconnu, qu’il n’est permis à nul vivant de soulever.

dimanche 11 septembre 2016

Judith Gautier - Zuleïka

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I


Le Nil coulait lentement, dans le silence de la nuit, entraînant le reflet brisé des larges étoiles qui tachaient l’éther obscur du ciel.

Et, pareille à un autre fleuve, une caravane, profitant de la fraîcheur nocturne, cheminait en bon ordre sur l’une des rives.

Parfois, un cri s’élevait, activant l’allure d’une bête de somme ; le claquement d’un fouet déchirait le silence, et le rythme d’un trot momentané sonnait sourdement sur le sable.

La caravane voulait entrer à Oph, la ville royale des Pharaons, avant le lever du soleil ; elle se hâtait, mais déjà le ciel blémissait, les étoiles s’effaçaient une à une ; les objets apparaissaient, sans couleur encore, mais découpant leurs silhouettes noires sur l’atmosphère éclaircie.

Les chameaux, cambrant leur long col et balançant leurs têtes aux lèvres pendantes, les ânes, disparaissant à demi sous leurs charges et harcelés par leurs conducteurs, les chariots, tirés péniblement par de grands bœufs qui mugissaient par instants, se dégageaient de plus en plus de l’ombre.

Bientôt les ibis roses, qui dormaient un pied dans l’eau, fouettèrent l’air de leurs grandes ailes et étirèrent leurs membres ; des gypaètes s’envolèrent avec des cris aigus, le Nil s’éclaira, en même temps que le ciel, et un faisceau de rayons d’or jaillit de l’horizon oriental.

Alors, la caravane s’arrêta, tous les hommes se prosternèrent, la face tournée vers l’Orient, et, se répondant les uns aux autres, entonnèrent l’hymne matinal.

« Ô Ra ! Seigneur du rayonnement, brille sur la face d’Osiris !

« Qu’il soit adoré au matin et qu’il se couche le soir ; que son âme sorte avec toi hors de la nuit ; qu’il vogue dans ta barque ; qu’il aborde dans l’arche ; qu’il s’élève dans le ciel !

« Salut à toi, Ra Haremku Khepra ! qui existes par toi-même ! Splendide est ton lever à l’horizon ; les deux mondes s’illuminent de tes rayons ; le diadème du midi et le diadème du nord sont sur ton front.

« Je viens à toi, je suis avec toi pour voir ton disque chaque jour. Je ne suis pas enfermé, je ne suis pas repoussé. Mes membres se renouvellent à l’éclat de tes beautés, car je suis un de tes favoris sur la terre.

« Salut à toi, qui brilles à l’horizon le jour, et qui parcours le ciel, uni à la déesse Ma. Tous les hommes se réjouissent de te voir marchant vers eux ; dans ton mystère ils prospèrent, ils progressent, ceux qui sont éclairés de tes rayons.

« Ô inconnu ! Incomparable est ton éclat ; tu es le pays des Dieux ! On voit en toi toutes les couleurs de l’Arabie !

« Ô soleil, qui n’as pas de maître ! Grand voyageur à travers l’espace ! Les millions et les centaines de mille lieues, en un instant tu les parcours ; tu disparais et tu subsistes, ô Ra qui te lèves à l’horizon !

« Gloire à toi, qui brilles dans le Nun, qui as illuminé les deux mondes le jour où tu es né, enfanté par ta mère de sa propre main ; tu les illumines, tu les divinises, grand illuminateur qui brilles dans le Nun ! »

Tandis que tous étaient agenouillés et glorifiaient le resplendissant soleil, en tendant les bras vers lui, un jeune homme dont le costume était différent de celui de ses compagnons et qui semblait d’une condition au-dessus de la leur, demeura debout et ne prit point part à la prière. Un sourire empreint d’un vague mépris errait même sur ses lèvres, lorsque ses yeux s’abaissaient vers le groupe prosterné et pieux ; alors, relevant le front, il fixait son regard clair sur le soleil, et en supportait l’aveuglante clarté d’un air de défi et d’orgueil.

Bien qu’il eût l’aspect d’un maître, ce beau jeune homme ne semblait pas commander aux gens qui formaient la caravane.

C’étaient des marchands qui colportaient du natrum, de la myrrhe, de la poudre de santal et toutes sortes d’aromates et de plantes médicinales, et qui quelquefois aussi, par occasion, revendaient des esclaves.

Lorsqu’il plut aux marchands de se remettre en marche, le jeune homme marcha parmi eux sans se plaindre, bien qu’il parût très las et peu accoutumé à la fatigue.


Bientôt les pointes roses des obélisques se dressèrent dans la pureté du ciel ; les murailles, les portes, les palais d’Oph la Grande se montrèrent des deux côtés du fleuve, et la caravane entra dans la ville qui commençait à s’éveiller.

Le jeune étranger, stupéfait de la magnificence du tableau qui se présentait à lui, regardait avec une admiration croissante Oph, qui resplendissait superbement au soleil levant.

— Dieu de mes pères ! s’écria-t-il, extasié, jamais pareille merveille n’a frappé mes yeux. Mon chagrin s’adoucit devant cette splendeur. Je me confie à toi, Dieu d’Abraham ! Et j’entre sans crainte dans cette ville où je serai esclave, car tes desseins sont impénétrables.

II

Quelques heures plus tard, l’étranger fut vendu sur la place publique, et celui qui l’acheta était Putiphar, ministre du Pharaon.

— Comment te nommes-tu ? demanda-t-il à son nouvel esclave, en l’emmenant avec lui dans son char.

— Je suis Joseph, fils de Jacob, et je ne suis pas né en servitude.

— Mon joug te sera léger ou pesant selon tes mérites, dit Putiphar. Je suis un maître doux et humain, mais sévère, s’il le faut, et plein de justice.

Le char entra bruyamment dans la cour de la somptueuse maison de Putiphar, les serviteurs s’empressèrent autour du maître et continrent les chevaux impatients, couverts d’écume.

Attirée par le tumulte de l’arrivée, une femme parut sous le portique du palais, accompagnée d’un groupe de servantes qui portaient des éventails de plumes emmanchées à des hampes d’or. Elle se tint au haut des marches, se détachant lumineusement sur le fond plus sombre du portique, et sourit à Putiphar qui lui fit un signe de la main.

Cette femme était belle et jeune encore. Son visage un peu large, aux pommettes accentuées, à la bouche épaisse et pourprée, aux yeux énormes agrandis encore par deux lignes d’antimoine, avait une excessive fraîcheur de vie ! Un morceau d’étoffe cannelé et traversé de fils d’or était disposé sur son front et le long de ses joues, comme la coiffure des sphinx. Un pectoral de pierreries brillait sur sa poitrine ; ses bras ronds et bruns étaient cerclés aux poignets et aux épaules par des bracelets d’émaux : sa robe, nouée sous le sein et bridant un peu sur les hanches, était d’une étoffe de lin à rayures obliques, bleues, vertes et noires.

— Repose-toi aujourd’hui, dit Putiphar à Joseph ; demain je t’établirai dans tes fonctions.

Et il monta les marches en entourant d’un bras la taille de sa femme, qui se pencha vers lui et lui dit à l’oreille, en regardant Joseph à la dérobée :

— Quel est donc cet étranger ?

— C’est un esclave d’Arabie, dit Putiphar. Je l’ai acheté aujourd’hui même.

Un mois s’était à peine écoulé, et Joseph était devenu l’intendant de Putiphar ; tout prospérait sous sa direction ; le Maître avait pris son esclave en grande amitié et lui donnait toute sa confiance.

III


Dans l’appartement des femmes, délicieusement frais et embaumé, ouvrant sur une cour intérieure, dont le centre creusé en bassin est plein d’une eau limpide, Zuleïka, l’épouse de Putiphar, a réuni tout un groupe caquetant de nobles amies.

Les piliers trapus aux chapiteaux fleuris, peints de couleurs alternées, jettent leurs ombres ; l’eau baise doucement les marches de marbre noir et reflète, en frissonnant, les peintures de la colonnade et des hautes corniches.

Toutes ces femmes sont étendues sur des coussins de cuir bleu, gonflés du duvet des fleurs de chardon, les unes à plat ventre, appuyées sur leurs coudes, d’autres renversées, les bras arrondis au-dessus de leur tête, quelques-unes le torse droit et le dos contre un pilier. Seule, Zuleïka est debout et parle avec animation, interrompue fréquemment par un cliquetis de voix claires.

En ce moment, ces jolies Égyptiennes parlent toutes à la fois, et le tumulte, qui monte de la cour intérieure, effraie un gypaète perché au sommet d’un pyramidion de granit, et le fait s’envoler, rose sur le ciel d’un bleu profond, avec un cri discordant.

— Tu n’entends pas dire qu’il est plus beau que Pentaour, l’œris du Pharaon ?

— Nos princes sont les plus beaux du monde, tu ne nous feras pas croire qu’il surpasse ceux dont la vipère royale orne le front.

— J’en connais qui n’ont pas un défaut.

— J’en ai rencontré qui vous prenaient le cœur à première vue.

— Il en est dont on rêve, pour s’être croisé avec leur barque sur le Nil.

— Qu’a donc celui-ci de si merveilleux ?

— Est-ce l’expression de son regard ?

— Est-ce son sourire ?

— Est-il très grand ?

— Sa voix est-elle séduisante ?

Zuteïka se boucha les oreilles des deux mains, en rentrant sa tête dans ses épaules, puis elle s’écria, lorsque le bruit se fut un peu calmé :

— Il est plus beau que les princes, plus beau que Pentaour, plus beau qu’Osiris et Horus sur leurs trônes célestes ; sa présence est un enchantement, sa démarche un sortilège, sa voix une musique ; qui l’a vu le revoit sans cesse ; son regard est un fer rouge qui vous blesse au cœur…

Les jeunes voix éclatèrent de nouveau.

— Elle est folle d’amour ! La passion l’aveugle…

— Elle est perdue, on lui a jeté un sort.

— Que le grand-prêtre vienne dire les formules magiques. Qu’il se hâte !

— Comment la croire, avec ses yeux éblouis d’amour ? Son bien-aimé est sans doute fort ordinaire.

— Peut-être est-il louche et édenté…

— Avec une épaule bossue…

— Et une jambe de travers…

Et les rires s’égrenèrent, comme des gouttes d’eau dans un bassin.

L’une des rieuses se leva et, les bras étendus, cria le plus fort qu’elle put :

— Si elle veut nous convaincre, qu’elle nous montre cet homme incomparable.

— C’est cela ! c’est cela : qu’elle nous le montre ! s’écria toute l’assistance en battant des mains.

Celle qu’on interpellait ainsi garda un moment le silence, puis, frappant du pied et relevant le front :

— Eh bien, oui, dit-elle, vous le verrez !

Elle appela un esclave et lui parla bas, et l’esclave s’éloigna.

Les jeunes femmes se taisaient maintenant, rajustant leurs coiffures et les plis de leurs vêtements, inquiètes de paraître belles à celui qu’on disait si beau. Elles pensèrent aussi à avoir une contenance, un air indifférent et distrait, elles tendirent la main vers des corbeilles en bois odorant, pleines de beaux fruits mûrs, et, prenant des couteaux d’airain, commencèrent à peler lentement les pulpes tendres.

Bientôt l’esclave revint ; il souleva une portière de sparterie et s’effaça contre la muraille. Un pas nerveux sonnait sur les dalles.

Toutes les jeunes femmes, la bouche entr’ouverte, dardaient leurs regards vers l’entrée.

Joseph parut dans le cadre de la porte.

De haute taille, fier, malgré l’attitude soumise et réservée qu’il gardait, et, en dépit de son costume modeste, d’une incomparable beauté.

Son teint avait un éclat et une transparence dont le charme frappait tout spécialement les yeux accoutumés au bronze des peaux égyptiennes. Sa chevelure souple, bouclée, flottait légèrement jusqu’à son cou, et une barbe naissante mettait des ombres délicieuses autour de sa bouche.

Dans le grand silence qui accueillit l’entrée du jeune Hébreu, quelques cris furent étouffés, et plus d’une porta brusquement le doigt à ses lèvres, comme pour sucer une blessure, ou enveloppa vivement sa main dans le pan de sa robe. C’est que les couteaux d’airain, mal dirigés par les belles curieuses, ébahies d’admiration, avaient entamé la chair délicate, au lieu de peler le fruit.

Joseph salua en posant sa main sur son cœur, puis sur son front.

— J’attends tes ordres, maîtresse, dit-il.

— Je n’ai pas d’ordres à te donner, jeune étranger ; c’est une idée qui m’est venue, que tu dois souffrir cruellement, toi né pour commander, d’être esclave loin de ton foyer, et je voulais te demander s’il n’est rien, en mon pouvoir, qui puisse adoucir ta servitude.

— Sois louée pour cette compassion, répondit le jeune homme, et rassure ton cœur, je suis heureux, autant que je puis l’être dans mon malheur, grâce à la confiance et à la bonté du maître.

— Taire sa blessure n’est pas guérir ; supporter la peine qui pourrait être pire, n’est pas le bonheur. Confie-toi à nous sans crainte et dis-nous tes désirs secrets.

Joseph releva ses longs cils, qu’il tenait baissés, et découvrit brusquement la lueur bleue de son regard, singulièrement dominateur.

— Je suis dans la main de Dieu, dit-il ; ses desseins sont insondables. Je n’ai rien à désirer dans le présent, et je courbe le front sous les menaces de l’avenir.

— L’avenir est-il menaçant ? dit vivement Zuleïka ; que peux-tu redouter, au milieu de nous ?

— Par deux fois, un songe m’a averti que de ce palais je roulerai dans un abîme, sans qu’aucune branche puisse s’offrir à ma main pour me sauver ; je me soumets aux volontés de Dieu.

— Tu crois aux vaines folies des rêves ?

— Je sais expliquer les songes, dit Joseph gravement.

Et il ajouta :

— Permets que je retourne à mon labeur, pour exécuter les ordres du maître.

— Va ! dit-elle avec un long soupir.

Le jeune homme se recula dans l’ombre de la porte, et la draperie retomba.


IV


À quelque temps de là, un jour de chaleur accablante, Joseph se reposait dans le jardin de son maître, sous une touffe de mimosas, près d’un bassin de marbre rose. Il regardait, rêveusement, un ibis immobile au bord du bassin et qui semblait taillé dans la pierre, tant la couleur de son plumage se confondait avec le ton de chair du marbre.

Tout à coup il fut tiré de sa rêverie par un pas léger qui froissait le sable.

Il leva la tête et vit la femme de son maître qui dirigeait sa promenade vers le lieu où il était assis.

Elle s’approcha de lui, avant qu’il eût eu le temps de se lever, et le salua d’un sourire.

— Tu songeais à ton pays, jeune étranger, dit-elle ; bien que tu sois presque le maître ici, tu regrettes la liberté ?

— Je ne regrette rien, auprès d’un maître tel que le mien, dit Joseph.

— Mais, sans doute, tu as laissé là-bas quelque amour nouvellement éclos, et ton cœur est loin de nous ?

— Aucun amour ne rappelle mon souvenir vers mon pays, dit-il.

— Je gagerais alors, s’écria-t-elle avec un sourire de joie, que bien des femmes se consument pour toi et gémissent de ton absence.

Puis elle ajouta plus bas, en le regardant avec tendresse :

— Il me semble, à moi, que si tu t’en allais, je mourrais de tristesse. Ne plus voir ton regard d’épervier, ni ta bouche qui semble une fleur humide, ni ton corps souple qui se meut avec tant de grâce, cela est hors de mon pouvoir. Avec toi, ma vie s’en irait.

Joseph rougit à ce discours qui le surprit et l’embarrassa.

Elle se méprit à son trouble, qu’elle jugea l’émotion d’une joie inattendue, et elle approcha vivement ses lèvres de l’oreille de Joseph.

— Aime-moi, dit-elle ; moi, je t’aime déjà de toute mon âme. Je te ferai une vie délicieuse, tu seras le maître, le dieu ; c’est moi qui deviendrai l’esclave.

Joseph se leva, épouvanté.

— Est-ce que cela est possible ? s’écria-t-il, mon maître a en moi toute confiance ; après lui, nul n’est plus grand que moi dans sa maison ; il ne me demande compte de rien, ne me cèle rien ; rien ne m’est interdit, que toi, qui es sa femme ; et je trahirais un tel maître, je commettrais un crime aussi odieux ?

Et le jeune esclave s’éloigna, sans vouloir entendre davantage la femme de Putiphar.


V


Depuis ce jour, Joseph évita soigneusement de se trouver seul avec Zuleïka. Lorsqu’il était obligé d’être en sa présence, il ne la regardait jamais, bien qu’elle ne le quittât pas des yeux et poussât des soupirs déchirants.

Une fois, il se croisa avec elle sur un escalier du palais ; elle descendait, lui montait.

Elle s’avança vivement et saisit les mains de Joseph avant qu’il eût pu s’en défendre.

— Regarde-moi, lui dit-elle d’une voix sourde ; vois mes yeux rougis par les larmes, vois mes tempes meurtries par la fièvre ; je pleure tout le long du jour, et la nuit je me tords sur mon lit, comme une couleuvre sur un brasier. Je t’appelle et je t’implore en vain. Tu n’as donc qu’un cœur de tigre dans ta belle poitrine unie comme du marbre ?

Putiphar parut au pied de l’escalier ; alors elle laissa Joseph et continua à descendre.


VI


Un jour de moisson, tous les serviteurs étaient hors du palais. Joseph entra dans une chambre pour prendre un papyrus qu’il y avait laissé.

La femme de Putiphar était dans cette chambre, assise sur un lit très bas.

— Tu cherches ton papyrus, dit-elle, le voici.

Et elle tendit le rouleau à Joseph.

Celui-ci, sans défiance, s’approcha d’elle, pour le recevoir de sa main ; mais alors elle lui jeta ses bras autour du cou, et l’étreignit si violemment contre sa poitrine qu’il ne put se dégager.

— Je t’en supplie, ne me fuis pas, s’écria-t-elle, aie pitié de moi, ne sois pas plus cruel que les crocodiles du Nil ! Que t’ai-je fait ? Je t’aime, je me courbe à tes pieds et toi, tu me repousses, tu me tortures.

— De grâce, dit Joseph d’une voix ferme, laisse-moi, si tu ne veux pas que j’use de ma force pour me dégager de ton étreinte. Tes bras frêles rompraient dans ma main ; éloigne-toi, je t’en conjure, pour éviter que je te brise.

Mais elle ne prit pas garde à ses paroles et se serra plus étroitement contre lui.

— Je baiserai au moins une fois cette bouche charmante, dit-elle, en collant ses lèvres sur les siennes.


Joseph sentait sa raison lui échapper ; il s’engourdissait, comme un oiseau sauvage manié par une main tiède.

Cependant, d’un effort violent, il délia cet enlacement tenace et repoussa loin de lui la femme de son maître. Mais elle se retint à un pan de son manteau.

Joseph défit vivement l’agrafe de ce vêtement et, le laissant entre les mains de Zuleïka, il s’enfuit hors de la chambre, hors du palais.


L’Égyptienne, ainsi repoussée par un esclave, entra alors dans une colère folle ; elle se roula à terre, se déchira le visage, cria, pleura, se mordit les poings, et jura de se venger.


Son mari la surprit dans cet état de fureur.

— Qu’as-tu donc ? dit-il. Que t’est-il arrivé ?

— Tu le demandes ? dit-elle. Eh bien ! je vais te l’apprendre : sache que cet esclave, que tu chéris tant et que tu as comblé de tant de biens, profitant de l’absence de tes serviteurs, a voulu me faire violence et abuser de moi. Regarde : voici son manteau qui témoigne contre lui.

En entendant cela, Putiphar entra dans une colère égale à celle de sa femme ; il brisa plusieurs objets et maudit cent fois sa confiance. Puis il fit rechercher Joseph et, sans vouloir l’entendre, le fit jeter en prison.
VII


Trois ans après cet événement, la femme de Putiphar se promenait tristement au bord du Nil avec ses femmes et quelques eunuques.


Elle songeait à Joseph, disparu de sa vie, mais qui était sa pensée constante. Elle ne pouvait revenir sur sa vengeance, car il eût fallu avouer qu’elle était la seule coupable ; et elle avait le regret amer de ce temps où du moins elle pouvait le voir tous les jours, respirer le même air que lui.

Quelquefois pourtant l’outrage lui remontait au front et elle se réjouissait de la vengeance.

Ce jour-là, morne, pâlie, la tête basse, plus écrasée que jamais sous le poids de son vain amour, elle errait lentement au bord du Nil.


Tout à coup, un cortège triomphal déboucha d’une rue, et elle s’arrêta machinalement pour le voir passer.

Des hérauts marchaient en tête, proclamant les dignités du triomphateur.

Pharaon, préféré d’Ammon-Ra, dit :

« Puisque Dieu t’a fait connaître les choses mystérieuses, et que tu m’as révélé mes songes, tu seras sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche ; moi seul serai plus grand que toi sur mon trône.

« J’ai ôté mon anneau de ma main et je l’ai mis dans la tienne, et je t’ai fait revêtir d’habits de fin lin, et je t’ai passé un collier d’or au cou. Tu monteras sur un char magnifique, le plus beau après le mien, et l’on criera qu’on s’agenouille devant toi.

« Tu t’appelleras Tsaphenath-Pahanéa, et je te donne pour femme Ascenath, fille du grand-prêtre d’On. Sans ton ordre, nul ne fera un geste dans tout le pays d’Égypte. »


Lorsque le char de triomphe s’avança et que Zuleïka aperçut celui qui le montait, beau, calme, resplendissant de parures, elle reconnut Joseph, l’esclave, qui l’avait méprisée et qu’elle croyait écrasé sous sa vengeance.

Ce fut un choc terrible, un éblouissement, une torture et une joie. La honte et le désir lui gonflèrent le cœur à tel point qu’il lui parut se briser, répandre en elle une onde brûlante qui la terrassa.

Mais cette brûlure, par sa violence, la purifiait. Elle se sentait, en même temps, anéantie et régénérée.

Tandis, qu’affaissée au bord de la route, elle regardait s’éloigner celui qui triomphait sans orgueil, qui avait brillé, aux yeux de tous, comme un flambeau dans la nuit, l’esclave inconnu devenu le maître de l’Égypte, parce qu’il n’avait marché que vers la perfection, elle comprit enfin l’amour véritable ; l’amour hors de la chair, hors de la vie, hors du temps. Elle comprit que si le bien-aimé la fuyait, c’était pour lui montrer la voie, l’entraîner vers les hauteurs célestes, où seulement elle pourrait le joindre, peut-être, après d’innombrables siècles d’efforts, de larmes et de prières, quand elle serait devenue tout clarté et tout amour, qu’elle mériterait enfin de s’abîmer, goutte de lumière, dans l’infinie lumière, parcelle d’amour dans l’amour illimité, qui est le ciel.