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Laure Conan

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lundi 11 juin 2018

Laure Conan - Angéline de Montbrun V

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première partie (Maurice Darville à sa sœur) deuxième partie (Mina Darville à son frère)

(Maurice Darville à sa sœur)

Tu as mille fois raison. Il faut risquer la terrible demande, mais je crois qu’il fait exprès pour me décontenancer.

Ce matin, décidé d’en finir, j’allai l’attendre dans son cabinet de travail, où il a l’habitude de se rendre de bonne heure. J’aime cette chambre où Angéline a passé tant d’heures de sa vie ; et si j’avais la table sur laquelle Cicéron a écrit ses plus beaux plaidoyers, je la donnerais pour le petit pupitre où elle faisait ses devoirs.

L’autre soir, je lui demandais si, enfant, elle aimait l’étude. Pas toujours, répondit-elle. Et regardait son père avec cette adorable coquetterie qu’elle n’a qu’avec lui. — Mais je le craignais tant !

Mina, je me demande comment j’arrive à me conduire à peu près sensément. Au fond, je n’en sais rien du tout.

Pour revenir à mon récit, sur le mur, en face de la table de travail de M. de Montbrun, il y a un petit portrait de sa femme, et un peu au-dessous, suspendue aussi par un ruban noir, une photographie de notre pauvre père en capot d’écolier. C’est surtout sa figure fatiguée et malade que je me rappelle, et pour moi ce jeune et souriant visage ne lui ressemble guère.

J’étais à le considérer quand M. de Montbrun entra. Nous parlâmes du passé, de leur temps de collège. Jamais je ne l’avais vu si cordial, si affectueux. Je crus le moment bien choisi, et lui dis assez maladroitement :

— Il me semble que vous devez regretter de ne pas avoir de fils.

Il me regarda. Si tu avais vu la fine malice dans ses beaux yeux.

— D’où vous vient ce souci, mon cher, répondit-il ? et, ensuite, avec un grand sérieux : « Est-ce que ma fille ne vous paraît pas tout ce que je puis souhaiter ? »

Pour qui aime les railleurs, il était à peindre dans ce moment. Je fis appel à mon courage, et j’allais parler bien clairement, quand Angéline parut à la fenêtre où nous étions assis. Elle mit l’une de ses belles mains sur les yeux de son père, et de l’autre me passa sous le nez une touffe de lilas tout humide de rosée.

— Shocking, dit M. de Montbrun. Vois comme Maurice rougit pour moi de tes manières de campagnarde.

— Mais, dit Angéline, avec le frais rire que tu connais, Monsieur Darville rougit peut-être pour son compte. Savez-vous ce qu’éprouve un poète qu’on arrose des pleurs de la nuit ?

— Ma fille, reprit-il, on ne doit jamais parler légèrement de ceux qui font des vers.

Rien n’abat un homme ému comme une plaisanterie. Je me sentis éteint pour la journée. Mais je la regardais et c’est une jouissance à laquelle mes yeux ne savent pas s’habituer.

Si tu l’avais vue, comme elle était dans la vive lumière ! Oui, c’est bien la fée de la jeunesse ! Oui, elle a tout l’éclat, toute la fraîcheur, tout le charme, tout le rayonnement du matin !

Non, il n’aura pas le cœur de me désespérer ! Cette situation n’est plus tenable, et puisque je ne sais pas parler, je vais écrire.

M. de Montbrun m’a longuement parlé de toi. Il trouve que tu as trop de liberté et pas assez de devoirs. Il m’a demandé combien tu comptais d’amoureux par le temps qui court, mais je n’ai pu dire au juste.

D’après lui, l’atmosphère d’adulation où tu vis ne t’est pas bonne. D’après lui encore, tu as l’humeur coquette, et il vaudrait mieux pour toi entrer dans le sérieux de la vie.

Je te répète tout bien exactement. On parle de ma voix en termes obligeants, mais je n’oserais jamais en dire autant en une fois. Réprimander les jeunes filles est un art difficile. Pour s’en tirer à son honneur, il faut avoir la taille de François Ier, et ce charme de manières que tu appelles du montbrunage.

Ma chère Mina, que je suis bien ici ! J’aime cette maison isolée et riante qui regarde la mer à travers ses beaux arbres, et sourit à son jardin par-dessus une rangée d’arbustes charmants.

Elle est blanche, ce qui ne se voit guère, car des plantes grimpantes courent partout sur les murs, et sautent hardiment sur le toit. Angéline dit : « Le printemps est bien heureux de m’avoir. J’ai si bien fait, que tout est vert. » Aujourd’hui nous avons fait une très longue promenade. On voulait me faire admirer la baie de Gaspé, me montrer l’endroit où Jacques Cartier prit possession du pays en y plantant la croix. Mais Angéline était là, et je ne sais plus regarder qu’elle. Mina, qu’elle est ravissante ! J’ai honte d’être si troublé : cette maison charmante semble faite pour abriter la paix. Que deviendrais-je, mon Dieu, s’il allait refuser ? Mais j’espère.

Je t’embrasse, ma petite sœur.

Maurice.

samedi 9 juin 2018

Laure Conan - Angéline de Montbrun IV

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première partie (Maurice Darville à sa sœur) deuxième partie (Mina Darville à son frère)

(Mina Darville à son frère)

À quoi sert-il de chasser aux chimères, ou plutôt pourquoi n’en pas faire des réalités ? Va trouver M. de Montbrun, et — puisqu’il faut te suggérer les paroles, dis-lui : — « Je l’aime, ayez pitié de moi. »

Ce n’est pas plus difficile que cela. Mais maîtrise tes nerfs, et ne va pas t’évanouir à ses pieds. Il aime les tempéraments bien équilibrés.

Je le sais par cœur, et ce qu’il va se demander, ce n’est pas absolument si tu es amoureux au degré extatique, si tu auras de grands succès, mais si tu es de force à marcher, coûte que coûte, dans le sentier du devoir.

Compte qu’il tirera ton horoscope d’après ton passé. Il n’est pas de ceux qui jugent que tout ira droit parce que tout a été de travers.

Tu dis que je le connais mieux que toi. Ce doit être, car je l’ai beaucoup observé.

J’avoue que je le mettrais sans crainte à n’importe quelle épreuve, et pourtant, c’est une chose terrible d’éprouver un homme. Remarque que ce n’est pas une femme qui a dit cela. Les femmes, au lieu de médire de leurs oppresseurs, travaillent à leur découvrir quelques qualités, ce qui n’est pas toujours facile.

Quant à M. de Montbrun, on voit du premier coup d’œil qu’il est parfaitement séduisant, et c’est bien quelque chose, mais il a des idées à lui.

Ainsi je sais qu’à l’approche de son mariage, quelqu’un s’étant risqué à lui faire des représentations sur son choix peu avantageux selon le monde, il répondit, sans s’émouvoir du tout, que sa future avait les deux ailes dont parle l’Imitation : la simplicité et la pureté ; et que cela lui suffisait parfaitement.

On se souvient encore de cet étrange propos. Tu sais qu’il se lassa vite d’être militaire pour la montre, et se fit cultivateur. Il a prouvé qu’il n’entendait pas non plus l’être seulement de nom.

Angéline m’a raconté que le jour de ses noces, son père alla à son travail. Oui, mon cher, — c’est écrit dans quelques pages intimes que Mme de Montbrun a laissées — dans la matinée il s’en fut à ses champs.

C’était le temps des moissons, et M. de Montbrun était dans sa première ferveur d’agriculture. Pourtant, si tu veux réfléchir qu’il avait vingt-trois ans, et qu’il était riche et amoureux de sa femme, tu trouveras la chose surprenante.

Ce qui ne l’est guère moins, c’est la conduite de Mme de Montbrun.

Jamais elle n’avait entendu dire qu’un marié se fût conduit de la sorte ; mais après y avoir songé, elle se dit qu’il est permis de ne pas agir en tout comme les autres, que l’amour du travail, même poussé à l’excès, est une garantie précieuse, et que s’il y avait quelqu’un plus obligé que d’autres de travailler, c’était bien son mari, robuste comme un chêne. Tout cela est écrit.

D’ailleurs, pensa-t-elle, « un travailleur n’a jamais de migraines ni de diables bleus ». (Mme de Montbrun avait un grand mépris pour les malheureux atteints de l’une ou l’autre de ces infirmités, et probablement qu’elle eût trouvé fort à redire sur un gendre qui s’égare dans un paradis de rêveries.)

Quoi qu’il en soit, prenant son rôle de fermière au sérieux, elle alla à sa cuisine, où à défaut de brouet noir dont la recette s’est perdue, elle fit une soupe pour son seigneur et maître, qu’elle n’était pas éloignée de prendre pour un Spartiate ressuscité, et la soupe faite, elle trouva plaisant d’aller la lui porter.

Or, un des employés de son mari la vit venir, et comme il avait une belle voix, et l’esprit d’à propos, il entonna allègrement :

Tous les chemins devraient fleurir,
Devraient fleurir, devraient germer
Où belle épousée va passer.

M. de Montbrun entendit, et comme Cincinnatus, à la voix de l’envoyé de Rome, il laissa son travail. Son chapeau de paille à la main, il marcha au devant de sa femme, reçut la soupe sans sourciller, et remercia gravement sa ménagère qu’il conduisit à l’ombre. S’asseyant sur l’herbe, ils mangèrent la soupe ensemble, et Mme de Montbrun assurait qu’on ne fait pas deux fois dans sa vie un pareil repas.

Ceci se passait il y a dix-neuf ans, mais alors comme aujourd’hui, il y avait une foule d’âmes charitables toujours prêtes à s’occuper de leur prochain.

L’histoire des noces fit du bruit, on en fit cent railleries, ce qui amusa fort les auteurs du scandale.

Un peu plus tard, ils se réhabilitèrent, jusqu’à un certain point, en allant voir la chute Niagara.

Cette entrée en ménage plaît à Angéline, et cela devrait te faire songer. L’imitation servile n’est pas mon fait, mais nous aviserons. Tiens ! j’ai trouvé. Il y a au fond de ton armoire un in-folio qui, bien sûr, te donnerait l’air grave si tu en faisais des extraits le jour de tes noces.

Mon cher Maurice, crois-moi, ne tarde pas. Je tremble toujours que tu ne fasses quelque sortie auprès d’Angéline. Et la manière d’agir de M. de Montbrun prouve qu’il ne veut pas qu’on dise les doux riens à sa fille, ou la divine parole, si tu l’aimes mieux. Tu es le seul qu’il admette dans son intimité, et cette marque d’estime t’oblige. D’ailleurs, abuser de sa confiance, ce serait plus qu’une faute, ce serait une maladresse.

Avec toi de cœur.

Mina.

jeudi 7 juin 2018

Laure Conan - Angéline de Montbrun III

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première partie (Maurice Darville à sa sœur) deuxième partie (Mina Darville à son frère)

(Maurice Darville à sa sœur)

Chère Mina,

Tu feins d’être ennuyée de mes confidences, mais si je te prenais au mot… comme tu déploierais tes séductions que de câlineries pour m’amener à tout dire ! Pauvre fille d’Ève !…

Mais ne crains rien. Je dédaigne les vengeances faciles.

D’ailleurs, mon cœur déborde. Mina, je vis sous le même toit qu’elle, dans la délicieuse intimité de la famille ; et il y a dans cette maison bénie un parfum qui me pénètre et m’enchante.

Je me sens si différent de ce que j’ai coutume d’être. La moindre chose suffit pour m’attendrir, me toucher jusqu’aux larmes. Mina, je voudrais faire taire tous les bruits du monde autour de ce nid de mousse, et y aimer en paix.

Qu’elle est belle ! il y a en elle je ne sais quel charme souverain qui enlève l’esprit. Quand elle est là, tout disparaît à mes yeux, et je ne sais plus au juste s’il est nuit ou s’il est jour.

On dit l’homme profondément égoïste, profondément orgueilleux, quelle est donc cette puissance de l’amour qui me ferait me prosterner devant elle ? qui me ferait donner tout mon sang pour rien — pour le seul plaisir de le lui donner ?

Tout cela est vrai. Ne raille pas, Mina, et dis-moi ce qu’il faut dire à son père. Tu le connais mieux que moi, et je crains tant de mal m’y prendre, de l’indisposer. Puis, il a dans l’esprit une pointe de moquerie dont tu t’accommodes fort bien, mais qui me gêne, moi qui ne suis pas railleur.

Tantôt, retiré dans ma chambre pour t’écrire, j’oubliais de commencer. Le beau rêve si doux à rêver m’absorbait complètement, et je fus bien surpris d’apercevoir M. de Montbrun, qui était entré sans que je m’en fusse aperçu, et debout devant moi, me regardait attentivement.

Il accueillit mes excuses avec cette grâce séduisante que tu admires si fort, et comme je balbutiais je ne sais quoi pour expliquer ma distraction, il croisa les bras, et me dit avec son sérieux railleur :

— C’est cela.

Sans haine et sans amour, tu vivais pourpenser.

Je restai moitié fâché, moitié confus. Aurait-il deviné ? Alors pourquoi se moquer de moi ? Est-ce ma faute, si ma pauvre âme s’égare dans un paradis de rêveries ?

Je t’embrasse.

Maurice.

mardi 5 juin 2018

Laure Conan - Angéline de Montbrun II

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première partie (Maurice Darville à sa sœur)

(Mina Darville à son frère)

Je me demande pourquoi tu es si triste et si découragé. M. de Montbrun t’a reçu cordialement, que voulais-tu de plus ? Pensais-tu qu’il t’attendait avec le notaire et le contrat dressé, pour te dire : « Donnez-vous la peine de signer. »

Quant à Angéline, j’aimerais à la voir un peu moins sereine. Je vois d’ici ses beaux yeux limpides si semblables à ceux de son père. Il est clair que tu n’es encore pour elle que le frère de Mina.

J’ignore si, comme tu l’affirmes, le chant fut le langage du premier homme dans le paradis terrestre, mais je m’assure que ce devrait être le tien dans les circonstances présentes. Ta voix la ravit.

Je l’ai vue pleurer en t’écoutant chanter, ce que, du reste, elle ne cherchait pas à cacher, car c’est la personne la plus simple, la plus naturelle du monde, et, n’ayant jamais lu de romans, elle ne s’inquiète pas des larmes que la pénétrante douceur de ton chant lui fait verser.

Moi, en semblables cas, je ferais des réflexions ; j’aurais peur des larmes.

Mon cher Maurice, je vois que j’ai agi bien sagement en refusant de t’accompagner. Tu m’aurais donné trop d’ouvrage. J’aime mieux me reposer sur mes lauriers de l’hiver dernier.

D’ailleurs, je t’aurais mal servi ; je ne me sens plus l’esprit prompt et la parole facile comme il faut l’avoir pour aller à la rescousse d’un amoureux qui s’embrouille.

Mais, mon cher, pas d’idées noires. Angéline te croit distrait, et te soupçonne de sacrifier aux muses. Quant à M. de Montbrun, il a bien trop de sens pour tenir un pauvre amoureux responsable de ses discours.

Je t’approuve fort d’admirer Angéline, mais ce n’est pas une raison pour déprécier les autres. Vraiment, je serais bien à plaindre si je comptais sur toi pour découvrir ce que je vaux.

Heureusement, beaucoup me rendent justice, et les mauvaises langues assurent qu’un ministre anglican, que tu connais bien, finira par oublier ses ouailles pour moi.

Je ne veux pas te chicaner. Angéline est la plus charmante et la mieux élevée des Canadiennes. Mais qui sait, ce que je serais devenue, sous la direction de son père…

Tu en as donc bien peur de ce terrible homme. J’avoue qu’il ne me semble pas fait pour inspirer l’épouvante. Mais je suis peut-être plus brave qu’un autre.

D’ailleurs, tu sais quel intérêt il nous porte. L’hiver dernier, à propos de…… n’importe, — suppose une extravagance quelconque, — il me prit à part, et après m’avoir appelée sa pauvre orpheline, il me fit la plus sévère et la plus délicieuse des réprimandes. (Malvina B… et d’autres prophétesses de ma connaissance, annoncent que tu seras la gloire du barreau, mais tu ne parleras jamais comme lui dans l’intimité.)

Je le remerciai du meilleur de mon cœur, et il me dit avec cette expression qui le rend si charmant : — « Il y a du plaisir à vous gronder. Angéline aussi a un bon caractère, quand je la reprends, elle m’embrasse toujours. »

Et je le crus facilement. — Ce n’est pas moi qui voudrais douter de la parole du plus honnête homme de mon pays.

Oui, c’est bien vrai qu’il tient ton sort dans ses mains, Ah ! dis-tu, s’il ne s’agissait que de la mériter ? Es-tu sûr de n’avoir pas ajouté en toi-même :

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...

Quel dommage que le temps de la chevalerie soit passé ! Angéline aime les vaillants et les grands coups d’épée.

Pendant les quatre mois qu’elle a passés au couvent lors du voyage de son père, nous allions souvent nous asseoir sous les érables de la cour des Ursulines ; et là nous parlions des chevaliers. Elle aimait Beaumanoir, — celui qui but son sang dans le combat des Trente, — mais sa plus grande admiration était pour Duguesclin. Elle aimait à rappeler qu’avant de mourir, le bon connétable demanda son épée pour la baiser.

Vraiment, c’est dommage que nous soyons dans le dix-neuvième siècle : j’aurais attaché à tes larmes les couleurs d’Angéline ; puis, au lieu d’aller te conduire au bateau, je t’aurais versé le coup de l’étrier, et je serais montée dans la tour solitaire, où un beau page m’apporterait les nouvelles de tes hauts faits.

Au lieu de cela, c’est le facteur qui m’apporte des lettres où tu extravagues, et c’est humiliant pour moi la sagesse de la famille. Tu sais que M. de Montbrun me demande souvent, comme Louis XIV à Mme de Maintenon : « Qu’en pense votre solidité ? » Toi, tu ne sais plus me rien dire d’agréable, et le métier de confidente d’un amoureux est le plus ingrat qui soit au monde.

Mille tendresses trop tendres à Angéline, et tout ce que tu vaudras à son père. Dis-lui que je le soupçonne de songer à sa candidature, et un candidat, c’est une vanité.

Je fais des vœux pour que tu continues à ne rien renverser à table. J’appréhendais des dégâts.

Ne tarde pas davantage à poser la grande question. Aie confiance. Il ne peut oublier de qui tu es fils, et bien sûr qu’il n’est pas sans penser à l’avenir de sa fille, qui n’a que lui au monde.

Mon cher, la maison est bien triste sans toi.

Je t’embrasse. Mina

P. S. — Le docteur L…, qui flaire quelque chose, est venu pour me faire parler ; mais je suis discrète. Je lui ai seulement avoué que tu m’écrivais avoir perdu le sommeil.

— Miséricorde, m’a-t-il dit, il faut lui envoyer des narcotiques, vous verrez qu’il s’oubliera jusqu’à donner une sérénade.

Et le docteur entonna de son plus beau fausset : Tandis que dans les pleurs en priant, moi, je veille, Et chante dans la nuit seul, loin d’elle, à genoux…

Pardonne-moi d’avoir ri. Tu as peut-être la plus belle voix du pays, mais prends garde, M. de Montbrun dirait : Le vent qui vient à travers la montagne…

Achève, et crois-moi, n’ouvre pas trop ta fenêtre aux vagues rumeurs de la nuit : tu pourrais t’enrhumer, ce qui serait dommage. Si absolument tu ne peux dormir, eh ! bien, fais des vers. Nous en serons quittes pour les jeter au feu à ton retour.

mercredi 30 mai 2018

Laure Conan - Angéline de Montbrun I

Laure Conan est une écrivaine franco-canadienne (1845/1924), qui fut en son temps la première romancière québécoise en terme de notoriété. Son œuvre la plus connue "Angéline de Montbrun" est une roman psychologique.

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« L’avez vous cru que cette vie fut la vie ? » Lacordaire.

(Maurice Darville à sa sœur)

Chère Mina,

Je l’ai vue — j’ai vu ma Fleur des Champs, la fraîche fleur de Valriant, — et, crois-moi, la plus belle rose que le soleil ait jamais fait rougir ne mériterait pas de lui être comparée. Oui, ma chère, je suis chez M. de Montbrun, et je t’avoue que ma main tremblait en sonnant à la porte.

— Monsieur et Mademoiselle sont sortis, mais ne tarderont pas à rentrer, me dit la domestique qui me reçut ; et elle m’introduisit dans un petit salon très simple et très joli, où je trouvai Mme Lebrun, qui est ici depuis quelques jours.

J’aurais préféré n’y trouver personne. Pourtant je fis de mon mieux. Mais l’attente est une fièvre comme une autre.

J’avais chaud, j’avais froid, les oreilles me bourdonnaient affreusement, et je répondais au hasard à cette bonne Mme Lebrun qui me regardait avec l’air indulgent qu’elle prend toujours lorsqu’on lui dit des sottises.

Enfin, la porte s’ouvrit, et un nuage me passa sur les yeux : Angéline entrait suivie de son père. Elle était en costume d’amazone, ce qui lui va mieux que je ne saurais dire. Et tous deux me reprochèrent de ne pas t’avoir emmenée, comme s’il y avait de ma faute.

Pourquoi t’es-tu obstinée à ne pas m’accompagner ? Tu m’aurais été si utile. J’ai besoin d’être encouragé.

Le souper s’est passé heureusement, c’est-à-dire j’ai été amèrement stupide ; mais je n’ai rien renversé, et dans l’état de mes nerfs, c’est presque miraculeux.

M. de Montbrun, encore plus aimable et plus gracieux chez lui qu’ailleurs, m’inspire une crainte terrible, car je sais que mon sort est dans ses mains.

Jamais sa fille n’entretiendra un sentiment qui n’aura pas son entière approbation, ou plutôt elle ne saurait en éprouver. Elle vit en lui un peu comme les saints vivent en Dieu. Ah ! si notre pauvre père vivait ! Lui saurait bien me faire agréer.

Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire ; je marchais à côté d’elle, et toutes les fleurs du paradis terrestre eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L’adorable campagnarde ! elle n’a plus son éclatante blancheur de l’hiver dernier. Elle est hâlée, ma chère. Hâlée ! que dis-je ? n’est-ce pas une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde ? Je suis fou et je me méprise. Non, elle n’est pas hâlée,

Mais il semble qu’on l’ait dorée Avec un rayon de soleil.

Elle portait une robe de mousseline blanche, et le vent du soir jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux — as-tu jamais vu de ces beaux lacs perdus au fond des bois ? de ces beaux lacs qu’aucun souffle n’a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour refléter l’azur du ciel ?

De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mère, piquante brunette à qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son père, à qui elle ressemble tant. Ce dernier m’a paru admirablement peint. Mais depuis les causeries artistiques de M. Napoléon Bourassa, dans un portrait, je n’ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est merveilleuse.

— Je l’ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun ; et s’adressant à moi : N’est-ce pas qu’elle sera sans excuse si elle m’oublie jamais ?

Ma chère, je fis une réponse si horriblement enveloppée et maladroite, qu’Angéline éclata de rire, et bien qu’elle ait les dents si belles, je n’aime pas à la voir rire quand c’est à mes dépens.

Tu ne saurais croire combien je suis humilié de cet embarras de paroles qui m’est si ordinaire auprès d’elle, et si étranger ailleurs.

Elle me pria de chanter, et j’en fus ravi. Crois-moi, ma petite sœur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours de l’innocence, de l’amour et du bonheur, l’homme ne parlait pas, il chantait.

Tu m’as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu’en sa présence, et je le sens. Quand elle m’écoute, alors le feu sacré s’allume dans mon cœur, alors je sens que j’ai une divinité en moi.

J’avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grâce dont il a le secret : « Je voudrais parler et j’écoute encore. »

Angéline paraissait émue, et ne songeait pas à le dissimuler, et, pour ne te rien cacher, en me retirant j’eus la mortification d’entendre Mme Lebrun dire à sa nièce :

« Quel dommage qu’un homme qui chante si bien ne sache pas toujours ce qu’il dit ! »

J’ignore ce que Mlle de Montbrun répondit à ce charitable regret.

Chère Mina, je suis bien inquiet, bien troublé, bien malheureux. Que dire de M. de Montbrun ? Il est venu lui-même me conduire à ma chambre, et m’a laissé avec la plus cordiale poignée de main. J’aurais voulu le retenir, lui dire pourquoi je suis venu, mais j’ai pensé : « Puisque j’ai encore l’espérance, gardons-la. »

J’ai passé la nuit à la fenêtre, mais le temps ne m’a pas duré. Que la campagne est belle ! quelle tranquillité ! quelle paix profonde ! et quelle musique dans ces vagues rumeurs de la nuit !

On a ici des habitudes bien différentes des nôtres. Figure-toi, qu’avant cinq heures M. de Montbrun se promenait dans son jardin.

J’étais à le considérer, lorsque Angéline parut, belle comme le jour, radieuse comme le soleil levant. Elle avait à la main son chapeau de paille, et elle rejoignit son père, qui l’étreignit contre son cœur. Il avait l’air de dire : « Qu’on vienne donc me prendre mon trésor ! »

Chère Mina, que ferai-je s’il me refuse ? Que puis-je contre lui ? Ah ! s’il ne s’agissait que de la mériter.

À bientôt, ma petite sœur, je m’en vais me jeter sur mon lit pour paraître avoir dormi.

Je t’embrasse. Maurice.