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Sarah Bernhardt

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lundi 6 août 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre X

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Mais revenons au Conservatoire.

Presque tous les élèves étaient partis. Je restais silencieuse et confuse sur mon banc. Marie Lloyd vint s’asseoir près de moi. « Tu as du chagrin ? — Oui, je voulais avoir le premier prix, et c’est toi qui l’as. Ce n’est pas juste ! — Je ne sais pas si c’est juste ou non, répliqua Marie Lloyd, mais je te jure que je ne l’ai pas fait exprès ! »

Je ne pus m’empêcher de rire.

« Veux-tu que j’aille déjeuner chez toi ?» Et son beau regard devint humide et suppliant. Elle était orpheline et pas heureuse ; et elle avait besoin, en ce jour de triomphe, d’un peu de famille.

Je sentis mon cœur se fondre en une infinie et tendre pitié. Je lui sautai au cou et nous partîmes toutes les quatre : Marie Lloyd, Mme Guérard, Mlle de Brabender et moi. Maman m’avait fait dire qu’elle m’attendait à la maison.

Dans la voiture, mon caractère « j’m'enfichiste » avait repris le dessus ; nous bavardions sur un tel, une telle : « Oh ! ma chère, comme elle était ridicule ! — Oh ! et sa mère… tu as vu ce chapeau ? — Et le père d’Estebenet… as-tu vu ses gants blancs ?… il les avait volés à un gendarme, bien sûr ! » Et nous riions comme des folles. « Et ce pauvre Châtelain qui s’était fait friser ! ajouta Marie Lloyd. As-tu vu sa tête ? » Mais je ne riais plus. Je me rappelais qu’on m’avait fait défriser, moi, et que, grâce à cela, j’avais manqué mon premier prix de tragédie.

Arrivés chez maman, nous trouvâmes déjà installés : ma tante, mon parrain, le vieil ami Meydieu, le mari de Mme Guérard, ma sœur Jeanne toute frisée, ce qui me donna un coup de couteau dans le cœur, car elle avait les cheveux plats, et on l’avait frisée pour l’embellir, quoiqu’elle fût ravissante autrement ; et moi, on m’avait défrisée et enlaidie.

Marie Lloyd fut reçue par maman avec cette indifférence charmante et distinguée qui lui était particulière.

Mon parrain s’empressa près d’elle ; le succès était tout pour ce bourgeois. Il avait, cent fois auparavant, vu ma jeune camarade sans que sa beauté l’eût frappé, sans que sa pauvreté l’eût touché ; mais, ce jour-là, il affirma avoir prédit depuis longtemps le triomphe de Marie Lloyd. Puis il s’approcha de moi et, mettant ses deux mains sur mes épaules, il me tint en face de lui : « Eh bien, tu as tout raté ! Mais pourquoi t’obstiner à faire du théâtre ?… Tu es maigre, petite… et ta figure, assez gentille de près, est laide de loin ; et ta voix ne porte pas ! — Mais oui, ma fil.., ton parrain a raison, reprit M. Meydieu, épouse donc le minotier qui te demande en mariage ; ou cet imbécile de tanneur espagnol qui perd sa tête sans cervelle pour tes beaux yeux. Tu ne feras jamais rien au théâtre ! Marie-toi ! »

M. Guérard vint me serrer les mains. C’était un homme de près de soixante ans ; Mme Guérard n’en avait pas trente. Il était triste, doux et timide ; il était décoré de la Légion d’honneur, portait une redingote longue et usée, avait des gestes aristocratiques, et était secrétaire particulier de M. de La Tour Desmoulins, député en vogue. — M. Guérard était un puits de science.

Ma sœur Jeanne me dit tout bas : « Le parrain de ma sœur (c’est ainsi qu’elle nommait mon parrain) a dit en rentrant que t’étais laide comme tout. » Je la poussai légèrement.

On se mit à table. Pendant tout le temps du repas, je repris mon désir du couvent. Je mangeai peu et fus prise d’une telle fatigue après le déjeuner, que je dus me mettre au lit.

Une fois seule dans ma chambre, étendue dans mes draps, les membres brisés, la tête lourde, le cœur gonflé de soupirs retenus, je voulus envisager ma triste situation. Mais le sommeil réparateur vint au secours de ma jeunesse, et je m’endormis profondément.

Quand je m’éveillai, je ne pus rassembler de suite mes idées. Quelle heure était-il ? Je regardai ma montre. Dix heures ! Et je dormais depuis trois heures de l’après-midi. J’écoutai un instant. Tout reposait dans la maison. Sur la table placée près de mon lit, sur un petit plateau, étaient posées : une tasse de chocolat et une brioche. Puis une feuille de papier à lettres mise toute droite, bien en évidence, contre la tasse de chocolat. Je pris la feuille en tremblant. Je ne recevais jamais de lettres et je voulus la déchiffrer à la faible lueur de ma veilleuse. J’y parvins avec peine et pus lire ces lignes écrites par « mon petit’dame » (Mme Guérard) :

Pendant que vous dormiez, le duc de Morny a envoyé un mot à votre mère, lui disant que Camille Doucet venait de lui affirmer que votre engagement à la Comédie-Française était chose convenue. Donc, ne vous faites pas de chagrin, ma chère enfant, et ayez confiance dans l’avenir. — Votre petit’dame.

Je me pinçai pour m’assurer que j’étais bien éveillée. Je me précipitai vers la fenêtre. Je regardai dehors. Le ciel était noir. Oui, noir pour tout le monde, mais étoile pour moi. Oui, les étoiles brillaient. Je cherchai la mienne, et je fis choix de la plus grosse, de la plus brillante.

Je revins à mon lit et m’amusai à sauter dessus à pieds joints. Et quand je manquais mon coup, je riais comme une folle.

J’avalai tout mon chocolat. Je faillis m’étouffer en mangeant ma brioche.

Debout sur mon traversin, je fis un long discours à la petite Vierge placée à la tête de mon lit. J’adorais la Vierge. Je lui expliquai les raisons pour lesquelles je ne pouvais prendre le voile malgré ma vocation. Je faisais du charme. J’essayai de la persuader, et je l’embrassai tout doucement sur son pied qui écrasait le serpent. Puis je cherchai dans l’ombre le portrait de maman. Je l’entrevis mal et lui envoyai des baisers.

Je pris la lettre de « mon petit’dame » dans le creux de ma main et je me rendormis.

Quels furent mes rêves ?

 

Le lendemain, tout le monde fut bon pour moi. Mon parrain, arrivé de bonne heure, hochait la tête d’un air satisfait : « Il faut lui faire prendre l’air, dit-il à ma mère ; je paie un landau. »

La promenade me parut délicieuse, car je pouvais rêver, maman détestant parler en voiture.

Deux jours après, la vieille bonne Marguerite me remit, tout essoufflée, une lettre. Elle portait au coin de son enveloppe un large timbre autour duquel flamboyaient les mots : Comédie-Française.

J’interrogeai ma mère du regard : elle me fit signe que je pouvais ouvrir cette lettre, après toutefois avoir réprimandé Marguerite de me remettre une lettre sans son consentement.

« C’est pour demain, maman !… C’est pour demain !… Je suis convoquée à la Comédie !… Tiens, tiens, lis !… » Mes sœurs étaient accourues. Elles me prirent les mains, et je me mis à tourner avec elles en chantant : « C’est pour demain !… C’est pour demain !… »

Ma sœur cadette avait huit ans. Mais moi, ce jour-là, j’en avais seize.

Je grimpai à l’étage supérieur prévenir Mme Guérard, que je trouvai en train de savonner les robes blanches et les tabliers de ses enfants. Elle me prit la tête et m’embrassa tendrement, ses deux mains pleines de mousse savonneuse me laissant de chaque côté une grande plaque neigeuse. Je redescendis ainsi quatre à quatre et fis une entrée bruyante dans le salon. Mon parrain et M. Meydieu, ma tante et maman commençaient un whist. Je les embrassai tous à tour de rôle, leur laissant en riant un peu de mousse sur le visage. Mais, ce jour-là, tout m’était permis. J’étais un personnage.

C’était le lendemain, mardi, que je devais me rendre à une heure au Théâtre-Français pour être reçue par M. Thierry, alors directeur de la Comédie. Qu’est-ce que je mettrai ? Voilà la grosse affaire…

Maman avait envoyé chez la modiste. Elle accourut de suite avec les chapeaux ; et j’en choisis un, blanc, piqué, avec un tour de tête bleu ciel, des brides bleues et un bavolet blanc. Ma tante Rosine avait envoyé une robe à elle ; car toutes mes robes étaient trop… fillette, pensait ma mère.

Oh ! cette robe ! Je la verrai toute ma vie : elle était hideuse, vert-chou, avec des grecques en velours noir. J’avais l’air d’un singe, dans cette robe ; mais je dus la mettre. Heureusement qu’elle était couverte par un manteau, don de mon parrain, un joli manteau en gros-grain noir avec des piqûres blanches tout autour. On pensait qu’il fallait m’habiller en dame, et ma garde-robe était pour fillette.

Mlle de Brabender m’offrit un mouchoir qu’elle avait brodé, et Mme Guérard une ombrelle ; maman m’avait donné une bague, une jolie turquoise.

Le lendemain, ainsi parée, jolie sous ma capote blanche, gênée dans ma robe verte, mais consolée par mon manteau de dame, je me rendis avec Mme Guérard chez M. Thierry, dans la voiture de ma tante, qui avait tenu à me la prêter, pensant que ce serait plus convenable.

J’appris plus tard que cette arrivée dans la voiture à laquais avait fait très mauvais effet. Qu’avaient pensé tous les gens du théâtre ? Je n’ai pas voulu l’approfondir. Il me semble que ma jeunesse devait me préserver de tout soupçon.

M. Thierry me reçut avec douceur, me fit un petit discours amphigourique ; puis il déplia un papier qu’il remit à Mme Guérard, la priant d’en prendre

 

SARAH BERNHARDT À SA SORTIE DU CONSERVATOIRE.
SARAH BERNHARDT À SA SORTIE DU CONSERVATOIRE.


connaissance et de le signer. C’était mon engagement. « Mon petit’dame » répondit qu’elle n’était pas ma mère. « Ah ! fit M. Thierry en se levant ; alors, emportez ce papier et faites-le signer à la mère de Mademoiselle. » Il me prit la main. La sienne me fit horreur : elle était molle, sans pression, sans franchise. Je me dégageai vivement et le regardai. Il était laid, la figure rouge, le regard fuyant.

En sortant, je rencontrai Coquelin qui, sachant que j’étais là, avait attendu. Il avait débuté depuis un an avec succès. « Eh bien, ça y est ! » me fit-il gaiement. Je lui montrai l’engagement et lui serrai la main.

Je descendis quatre à quatre ; et, au moment de sortir, je me jetai dans un groupe qui barrait la porte : « Vous êtes contente ? » me dit une voix douce qui sortait du groupe. — « Oh ! oui, Monsieur Doucet, je vous remercie. — Mais je n’y suis pour rien, ma chère enfant. Votre concours a été bien mauvais… Mais… — … Mais ça n’empêche pas que nous comptons sur vous », reprit M. Régnier. Puis, se tournant vers Camille Doucet : « Qu’en pensez-vous. Excellence ? — Je pense que cette enfant sera une très grande artiste. » Il y eut un silence.

« Eh bien, vous en avez un équipage ! » interpella grossièrement Beauvallet, le premier tragédien de la Comédie et l’homme le plus mal élevé de France et… d’ailleurs ! « Cet équipage appartient à la tante de Mademoiselle, dit Camille Doucet en me serrant doucement la main. — Ah ! j’aime mieux cela ! » reprit le tragédien. Je montai dans la voiture qui avait révolutionné le Théâtre.

Arrivée à la maison, maman signa, sans lire, l’engagement que je lui remis.

Et je résolus ardemment d’être quelqu’un : Quand même !

Quelques jours après mon engagement à la Comédie-Française, ma tante donna un grand dîner. Il y avait le duc de Morny, Camille Doucet, et le ministre des Beaux-Arts M. de Walewski, Rossini, ma mère, Mlle de Brabender et moi. Le soir, il vint beaucoup de monde.

Ma mère m’avait très élégamment habillée. J’étais pour la première fois en grand décolleté. Mon Dieu, que j’étais gênée ! Cependant, chacun s’empressait autour de moi. Rossini me demanda de dire des vers. Je m’y prêtai de bonne grâce, heureuse et fière d’être un petit quelqu’un. — Et je déclamai L’Âme du purgatoire de Casimir Delavigne.

« Il faut dire cela sur de la musique », s’exclama Rossini quand j’eus fini. Tout le monde applaudit à cette idée. Et Walewski dit à Rossini : « Mademoiselle va recommencer, et vous allez improviser, mon cher maître. »

Ce fut du délire. Je recommençai. Et Rossini improvisa une harmonie délicieuse qui me remplit d’émotion. Mes larmes coulaient sans que j’en eusse conscience, et ma mère m’embrassa en disant : « C’est la première fois que tu m’émeus réellement ! »

Maman adorait la musique. Et ce qui l’avait émue, c’était l’improvisation de Rossini.

Il y avait là le comte de Kératry, jeune et élégant hussard, qui me fit grands compliments et m’invita à venir dire des vers chez sa mère. Ma tante chanta une romance à la mode et eut un grand succès. Elle était charmante, coquette, et un peu jalouse de ce rien du tout de nièce qui dérobait un instant l’attention de ses adorateurs.

Je rentrai à la maison tout autre. Je restai longtemps assise, toute vêtue, sur mon lit de jeune fille.

Je ne connaissais la vie qu’à travers le travail et la famille. Je venais de l’entrevoir à travers le monde. L’hypocrisie des uns, la fatuité des autres, m’avaient frappée.

Je me demandai avec anxiété ce que je ferais moi si timide et si franche. Je pensai à ce que faisait maman. Mais elle ne faisait rien. Tout lui était égal. Je pensai à ma tante Rosine. Elle, tout au contraire, se mêlait de tout.

Je restai les yeux fixés à terre, le cerveau brouillé, le cœur inquiet ; et je ne me décidai à me mettre au lit que lorsque le froid m’eut saisie.

Les jours suivants se passèrent sans incidents. Je travaillais Iphigénie avec acharnement, M. Thierry m’ayant prévenue que c’était par ce rôle que je débuterais.

En effet, je fus convoquée pour la répétition d’Iphigénie à la fin d’août. Ah ! ce premier bulletin de répétition ! Quel battement de cœur il m’a donné !…

Je ne dormis pas de la nuit. Le jour ne venait pas assez tôt. Je me levais constamment pour regarder l’heure. Il me semblait que la pendule s’était arrêtée. J’avais somnolé, et m’éveillai stupéfaite de trouver encore la nuit, alors que je me croyais au petit jour.

Enfin un filet de lumière traversant les carreaux me sembla le soleil triomphant éclairant ma chambre. Je me levai brusquement, tirai les rideaux fermés ; et tout en m’habillant, je marmonnai mon rôle.

Je pensais que j’allais répéter avec Mme Devoyod, la première tragédienne de la Comédie-Française, avec Maubant, avec… Et je tremblais, Mme Devoyod passant pour peu indulgente.

J’arrivai à la répétition une heure en avance.

Le régisseur, le brave Davenne, se prit à sourire, et me demanda si je savais mon rôle. « Oh ! oui, m’écriai-je, convaincue. — Venez me le répéter, voulez-vous ? » Et il m’emmena sur la scène.

Je traversai avec lui le long couloir des bustes, qui conduit du foyer des artistes à la scène.

Il me dit les noms célèbres que tous ces bustes évoquaient. Je m’arrêtai un instant devant celui d’Adrienne Lecouvreur. « J’aime cette artiste ! lui dis-je. — Vous connaissez son histoire ? — Oui, j’ai lu tout ce qu’on a écrit sur elle. — C’est très bien, ma chère enfant, me dit l’aimable homme. Il faut, en effet, lire tout ce qui concerne votre art. Je vous prêterai quelques livres intéressants. »

Et il m’entraîna vers la scène.

La pénombre mystérieuse, les décors droits en remparts, la nudité du plancher, la quantité innombrable de cordes, de poids, d’arbres, de frises et de herses, suspendus au-dessus de ma tête, le gouffre de la salle complètement noire, le silence troublé par le craquement du plancher, le froid de cave qui vous saisissait… tout cela m’effraya. Il ne me semblait pas entrer dans le cadre rayonnant d’artistes vivants qui, chaque soir, soulevaient les applaudissements de la salle par leurs rires ou leurs sanglots. Non. Je me trouvais dans le caveau des gloires mortes. Et il me sembla que la scène se remplissait des ombres illustres que venait de me nommer le régisseur.

Mon imagination nerveuse et perpétuellement évocatrice les voyait s’avancer, me tendre la main. Ils voulaient m’entraîner, ces spectres… Je mis mes deux mains sur mes yeux et restai sans bouger.

« Êtes-vous souffrante ? — Non, non, merci… Un éblouissement, cher Monsieur. Non, merci. » La voix de M. Davenne avait chassé les spectres.

Je rouvris les yeux, et me prêtai de bonne grâce aux conseils du brave homme, qui, la brochure en main, m’expliquait les places que je devais occuper, les passades que je devais faire, etc., etc.

Il fut assez content de ma façon de réciter. Il m’enseigna quelques traditions. Il me dit notamment ceci : « À cet endroit, Mlle Favart faisait un gros effet. » Ce vers était :

Eurybate, à l’autel conduisez la victime.

Les artistes arrivaient peu à peu, grognons, me jetaient un regard et répétaient leur scène sans se soucier de moi.

J’avais envie de pleurer. Mais j’étais surtout vexée. J’entendis trois gros mots lancés par les uns et les autres. Je n’avais pas encore l’habitude de ce langage un peu brutal. Chez ma mère on était timoré. Chez ma tante on était précieux. Et je n’ai pas besoin de dire qu’au couvent je n’avais jamais entendu un mot malséant. Je sortais du Conservatoire, c’est vrai, mais je ne frayais avec personne, sauf avec Marie Lloyd et Rose Baretta, la sœur aînée de Blanche Baretta, aujourd’hui sociétaire de la Comédie-Française.

La répétition finie, il fut convenu qu’on répéterait le lendemain au foyer du public, à la même heure.

La costumière vint me chercher pour essayer mon costume. Mlle de Brabender, qui était venue me rejoindre pendant la répétition, monta avec moi aux magasins. Elle voulait que les bras fussent couverts, mais la costumière lui dit doucement que c’était impossible pour la tragédie.

On m’essaya donc une robe de laine blanche tout à fait laide, avec un voile si raide que je le refusai. On me mit sur la tête une couronne de roses, si vilaine que je la refusai aussi.

« Alors, me dit un peu sèchement la costumière, il faudra vous le payer vous-même, Mademoiselle, car ceci, c’est le costume de la Comédie. — C’est bien, je me le paierai, » dis-je en rougissant.

Rentrée chez ma mère, je lui contai mes mésaventures de costume... et maman, qui était très généreuse, me fit de suite acheter un voile de barège blanc qui tombait avec de beaux plis gros et souples et une couronne de roses de haies qui, le soir, paraissaient d’un blanc doux et discret. Et elle me commanda des cothurnes chez le cordonnier de la Comédie.

Il fallait songer aussi à la boite de maquillage. Pour cela, maman s’en remit aux soins de la mère de Dica-Petit, ma camarade du Conservatoire.

J’allai donc avec Mme Dica-Petit chez le père de Léontine Massin, élève au Conservatoire, lequel fabriquait des boites de maquillage.

Nous montâmes les six étages de la maison, sise rue Réaumur. Arrêtées devant une humble porte, nous pûmes lire : Massin, fabricant de boites pour maquillage.

Je frappai à la porte, et une petite bossue vint nous ouvrir. Je reconnus de suite la sœur de Léontine ; elle venait parfois au Conservatoire. « Ah ! s’écria-t-elle, quelle surprise ! Dis donc, Titine, voilà Mlle Sarah ! »

Et de la chambre voisine Léontine Massin accourut. Douce, calme, jolie, elle m’enlaça dans ses bras. « Ah ! que je suis contente de te voir ! Tu vas débuter à la Comédie ! J’ai vu ça dans les feuilles. » Je rougis jusqu’aux oreilles. J’étais dans les feuilles !…

« Moi, je vais débuter aux Variétés ! » Et elle parla, parla, si longtemps, si vite, que j’étais étourdie.

Mme Petit restait froide, et essayait très inutilement de nous séparer. Elle avait répondu par un signe de tête et par un « Pas mal, merci » aux questions que lui posait Léontine sur la santé de sa fille.

Enfin l’expansion de la jolie fille achevée, elle put me dire : « Il faut commander votre boîte, nous sommes ici pour cela. — Ah ! bien, tu trouveras papa dans le fond, à son établi ; et si tu n’en as pas pour longtemps, je t’attendrai. Je vais répéter aux Variétés. »

Mme Petit, suffoquée, s’écria : « Mais non ! c’est impossible ! » Elle n’aimait pas Léontine Massin. Cette dernière, agacée, lui tourna le dos en haussant les épaules. Puis, son chapeau mis, elle m’embrassa et, saluant gravement Mme Petit : « J’espère, Madame Gros-tas, ne plus vous revoir jamais ! » Et elle disparut dans un éclat de rire frais et jeune. J’entendis ma compagne murmurer en hollandais quelque méchante remarque dont je n’eus le sens que plus tard.

Nous pénétrâmes dans la dernière pièce du logis, et nous trouvâmes le père Massin à son établi, rabotant des petites planches de bois blanc. La bossue allait, venait, chantait, joyeuse ; le père restait sombre, dur, inquiet.

La boîte commandée, nous nous retirions, Mme Petit passant la première, la sœur de Léontine me retint par la main : « Père n’a pas été poli… c’est parce qu’il est jaloux que ma sœur Léontine n’aille pas au Français. » Je me sentis un léger trouble à écouter cette confidence ; et j’entrevis vaguement le drame serré et douloureux qui agitait si différemment les êtres de ce pauvre logis.

 

SARAH BERNHARDT À SES DÉBUTS.
SARAH BERNHARDT À SES DÉBUTS.

vendredi 3 août 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre IX

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L’évolution se fit en moi à partir de ce jour. Je fus encore assez longtemps avec mon âme enfantine ; mais mon cerveau perçut plus nettement la vie. Je sentais le besoin de me créer une personnalité. Ce fut le premier éveil de ma volonté.

Être quelqu’un, je voulus cela.

D’abord Mlle de Brabender me déclara que c’était de l’orgueil. Il me semblait à moi que ce n’était pas tout à fait cela. Mais je définissais mal, alors, quel était le sentiment qui m’imposait ce désir. Je ne compris que quelques mois après pourquoi je voulais être quelqu’un.

 

Un ami de mon parrain me demanda en mariage. Cet homme était un riche tanneur, aimable homme, mais si brun, si noir, si chevelu, si barbu, qu’il me dégoûtait. Je refusai. Alors mon parrain demanda à ma mère le droit de me parler seul. Il me fit asseoir dans le boudoir de maman et me dit : « Ma pauvre enfant, tu fais une imbécillité en refusant M. Bed*** ; il a soixante mille francs de rente, il a des espérances. »

C’était la première fois que j’entendais ce mot, et quand j’en eus l’explication, je me demandai si c’était bien cela qu’on disait en pareil cas. « Mais oui, me dit mon parrain, tu es idiote avec ton sentiment romanesque. Le mariage est une affaire, et il faut le regarder comme une affaire. Tes futurs beau-père et belle-mère sont appelés à mourir comme toi et moi, et ce n’est pas désagréable de savoir qu’ils laisseront deux millions à leur fils, et à toi, par conséquent, si tu l’épouses ! — Je ne veux pas l’épouser. — Pourquoi ? — Parce que je ne l’aime pas. — Mais on n’aime jamais avant…, reprit mon pratique conseiller ; tu l’aimeras après. — Après quoi ? — Demande à ta mère. Mais, écoute-moi : pour le moment, il n’est pas question de cela. Il faut que tu te maries. Ta mère a une rente viagère laissée par ton père. Mais cette rente est prise sur les revenus de la fabrique qui appartient à ta grand’mère, laquelle ne peut souffrir ta mère. Elle va être dépossédée de sa rente, et elle restera sans rien, avec trois enfants sur les bras. C’est ce maudit notaire du Havre qui fait tout cela. Les pourquoi… et les parce que… seraient trop longs à te raconter. Ton père a mal arrangé ses affaires. Donc il faut te marier, si ce n’est pas pour toi, ce sera pour ta mère et tes sœurs. Tu donneras à ta mère les cent mille francs que ton père t’a laissés et qu’on ne peut toucher. M. Bed*** te reconnaît trois cent mille francs. J’ai tout arrangé. Tu les donneras si tu veux à ta mère ; et avec quatre cent mille francs elle vivra très bien. »

Je pleurai, je sanglotai et demandai à réfléchir.

Je trouvai maman dans la salle à manger. Elle me dit doucement, d’un air un peu timide : « Ton parrain t’a dit ? — Oui, mère, oui. Laisse-moi réfléchir, veux-tu ? » Et je l’embrassai longuement, en sanglotant dans son cou. Je m’enfermai dans ma chambre et, pour la première fois depuis longtemps, je regrettai mon couvent.

Toute mon enfance se dressa devant moi. Et je pleurais davantage. Et je me sentais si malheureuse que je désirais mourir.

 

Peu à peu cependant le calme se fit et je repris la notion exacte des faits, des paroles dites. Je ne voulais décidément pas épouser cet homme.

Depuis que j’étais au Conservatoire, j’avais appris des choses, vaguement, oh ! très vaguement, car je n’étais jamais seule. Mais enfin, je comprenais suffisamment pour ne pas vouloir me marier sans amour.

Cependant j’eus à subir un assaut auquel je ne m’attendais pas. Mme Guérard me pria de monter voir la broderie sur métier qu’elle faisait pour la fête de maman. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver chez elle M. Bed***. Il me supplia de changer d’idée. Il me fit beaucoup de peine, car cet homme si noir pleura. « Voulez-vous une dot plus conséquente ? me dit-il ; je vous reconnais cinq cent mille francs. »

Mais ce n’était pas cela. Et je lui dis tout bas : « Mais, Monsieur, je ne vous aime pas ! — Mais moi, Mademoiselle, je mourrai de chagrin si vous ne voulez pas m’épouser. »

Je regardai cet homme… Mourir de chagrin… je me sentis confuse, désolée, et ravie… car il m’aimait comme on aime dans les pièces de théâtre.

Je me souvins vaguement de phrases lues et entendues. Je les lui répétai sans conviction, et je le quittai sans coquetterie.

Il ne mourut pas, M. Bed***. Il vit encore, et a une très grosse position financière. Il est beaucoup mieux que jadis quand il était si noir, car il est maintenant tout blanc.

Du reste, je venais de passer mon premier concours avec un éclatant succès, surtout en tragédie. M. Provost, mon professeur, n’avait pas voulu me laisser concourir dans Zaïre ; mais j’avais tenu bon.

Je trouvais cette scène de Zaïre avec son frère Nérestan tout à fait jolie et dans mes cordes. Mais Provost voulait me faire dire, au moment où Zaïre accablée de reproches par son frère tombe à ses pieds, le :

Frappe ! dis-je, je l’aime !…

avec violence, et je voulais le dire dans la douceur et la résignation d’une mort presque certaine.

Je me disputai longtemps avec mon professeur. Et enfin j’eus l’air de lui céder pendant les classes.

Mais, le jour du concours, je tombai aux genoux de Nérestan avec un sanglot si convaincu, les bras ouverts, offrant mon cœur plein d’amour au coup mortel que j’attendais, et je murmurai avec tant de tendresse :

Frappe ! dis-je, je l’aime !…

que toute la salle éclata en bravos répétés par deux salves.

J’obtins le second prix de tragédie, au grand mécontentement du public qui aurait voulu me voir décerner le premier. Et cependant c’était justice. Mon jeune âge et mon peu de temps d’études justifiaient cette récompense secondaire. J’eus un premier accessit de comédie dans La Fausse Agnès.

Je me sentais donc le droit de refuser. Mon avenir se révélait. Et, par conséquent, ma mère n’aurait besoin de rien dans le cas où elle viendrait à perdre sa rente.

En effet, quelques jours après mon concours, M. Régnier, professeur au Conservatoire et sociétaire de la Comédie-Française, vint demander à ma mère si elle consentirait à me laisser jouer au Vaudeville une pièce de lui (Germaine). Les directeurs me donneraient vingt-cinq francs par représentation.

J’étais éblouie, sept cent cinquante francs par mois, pour mon premier début. J’étais folle de joie.

Je supplia ; ma mère d’accepter les propositions que me faisait le Vaudeville. Elle me dit d’agir à ma guise.

Je demandai audience à M. Camille Doucet, directeur des Beaux-Arts.

Maman refusant toujours de m’accompagner, Mme Guérard vint avec moi. Ma petite sœur Régina me supplia de l’emmener, j’y consentis. Et j’eus bien tort, car nous n’étions pas installées dans le cabinet directorial depuis cinq minutes, que ma sœur, qui avait alors cinq ans, grimpait sur les meubles, sautait à pieds joints au-dessus d’un tabouret, et finalement s’asseyait par terre, attirant à elle la corbeille à papiers placée sous le bureau en répandant tous les papiers déchirés qu’elle contenait. Ce que voyant, Camille Doucet lui fit doucement la remarque qu’elle n’était pas une petite fille très sage.

Ma sœur, la tête plongée dans la corbeille, lui dit de sa voix rauque : « Toi, Monsieur, si tu m’embêtes, je dirai à tout le monde que t’es un donneur d’eau bénite vinaigrée. — C’est ma tante qui dit ça ! »

Mon visage s’empourpra de honte et je balbutiai : « Ne croyez pas cela, Monsieur Camille Doucet, ma petite sœur dit un mensonge… »

Mais Régina avait bondi ; et, crispant ses poings, elle se rua sur moi comme une petite brute : « Tante Rosine a pas dit ça ?… C’est toi qu’est menteuse… à preuve qu’elle a dit ça à M. de Morny, qu’a répondu… »

Je ne me rappelais plus, et ne me rappelle plus ce qu’avait répondu le duc de Moruy ; mais, affolée, je mis la main sur la bouche de ma sœur et l’entraînai en courant. Elle braillait comme un putois, et nous traversâmes en ouragan la salle d’attente pleine de monde précédant le cabinet du directeur des Beaux-Arts.

Je m’abandonnai sans réserve à une de ces violentes colères qui avaient bouleversé mon enfance, et me jetai dans le premier fiacre passant. Une fois dans ce fiacre, je frappai ma petite sœur avec une telle rage, que Mme Guérard affolée la couvrit de son corps et reçut mes coups de pied, mes coups de poing, mes coups de tout, car je jetais mon corps de droite, de gauche, ivre de colère, de chagrin, de honte.

Ce chagrin était d’autant plus grand que j’aimais infiniment Camille Doucet. Il était doux et charmant, affable et sensible. Il avait refusé je ne sais quoi à ma tante qui, peu habituée aux refus, avait conçu de l’humeur. Mais moi, j’étais innocente de cela.

Qu’allait-il croire, Camille Doucet ? Et puis, je ne lui avais même pas fait ma demande pour le Vaudeville. Tous mes beaux rêves étaient à vau-l’eau. Et c’était ce petit monstre blond et blanc comme un séraphin qui venait de briser mon premier rêve.

Pelotonnée dans la voiture, son front têtu barré par la peur, ses lèvres minces, serrées, elle me regardait, les yeux mi-clos à travers ses longs cils.

Rentrée à la maison, je racontai tout à maman, qui déclara à ma petite sœur qu’elle serait privée de dessert pendant deux jours… Régina était gourmande, mais plus orgueilleuse encore. Elle pivota sur ses petits talons et, dansant la bourrée, se mit à chantonner : « Mon p’tit ventr’ se réjouit pas. »

J’avais envie de sauter sur la méchante petite fille.

J’appris quelques jours après, à la classe, que le Ministère me refusait la permission de jouer au Vaudeville. M. Régnier m’en témoigna tout son chagrin ; mais il ajouta avec bonté : « Ah ! dame ! ma chère enfant, le Conservatoire tient à vous, et il n’a pas tort. Il ne faut donc pas vous chagriner outre mesure. »

Et comme je répliquai : « Je suis sûre que c’est Camille Doucet qui est cause de cela… — Non, certes ! s’écria-t-il. Camille Doucet a été votre plus chaud avocat ; mais le Ministère ne veut à aucun prix déflorer vos débuts pour l’année prochaine. »

Je me pris alors d’une grande et reconnaissante tendresse pour cet aimable Camille Doucet, qui n’avait gardé aucune rancune de la stupide sortie de ma petite sœur.

 

Je me remis au travail avec une véritable ferveur. Je ne manquais pas une classe. Tous les matins je me rendais au Conservatoire avec mon institutrice. Nous partions de bonne heure parce que j’aimais mieux aller à pied qu’en omnibus ; et je gardais les vingt sous que maman me remettait chaque matin pour nos deux omnibus pour aller, et huit sous pour les gâteaux. Nous devions revenir à pied. Mais tous les deux jours, nous prenions un fiacre avec les quarante sous gardés à cet effet.

Maman n’a jamais su cette petite supercherie, dont ma chère Brabender se faisait complice, non sans remords.

Je ne manquais pas une classe. Je me rendais même aux leçons de maintien, où ce pauvre M. Élie, vieux beau, frisé, fardé et jaboté de dentelles, nous faisait le cours le plus comique qu’on puisse imaginer. Nous étions peu nombreuses à ce cours.

Aussi le père Élie se vengeait sur nous de l’abstention des autres. À chaque classe, nous y passions toutes. Il nous tutoyait, le père Élie. Nous étions sa chose. Et, toutes, les cinq ou six que nous étions, nous devions grimper sur la scène. Lui, debout, sa baguette noire à la main (pourquoi cette baguette ?) : « Allons, Mesdemoiselles, le corps rejeté en arrière, la tête haute, la pointe du pied en bas…, là… parfait… Un, deux, trois, marchez ! » Et nous marchions, la pointe du pied en bas, la tête haute, la paupière tombante sur l’œil qui cherchait à voir où se posait le pied. Nous marchions avec la noblesse et la solennité des chameaux.

Puis il nous apprenait à sortir avec nonchalance, dignité ou fureur. Et il fallait voir ces jeunes filles se dirigeant vers les portes, traînant le pas, le redressant ou le pressant selon le sentiment qui devait les animer.

Puis, il y avait les : « Assez, Monsieur ! sortez ! » sans parler. Car le père Élie ne voulait pas qu’on murmurât un seul mot : « Tout, disait-il, est dans le regard, le geste, l’attitude. »

Il avait aussi ce qu’il appelait « l’assiette », c’est-à-dire s’asseoir avec dignité, se laisser tomber avec lassitude. Et « l’assiette » qui disait : « Je vous écoute : Parlez, Monsieur !… « Ah ! cette assiette-là était d’un compliqué fou ; il fallait tout mettre, dedans : le désir de savoir, la crainte d’entendre, la résolution d’éloigner, la volonté de retenir… Ah ! ce que cette assiette m’a coûté de larmes !… Pauvre père Élie ! Je ne lui en veux pas, mais je me suis acharnée à oublier ce qu’il m’avait appris, car rien n’est moins utile que ces classes de maintien.

Chaque être se meut selon ses proportions : Les femmes trop grandes font des enjambées ; les cambrées marchent à l’orientale ; les femmes trop grasses marchent en canes ; celles qui ont les jambes courtes marchent ban-ban ; les toutes petites sautillent ; et les grues marchent en grue. Rien n’y fait.

On a supprimé les classés de maintien, on a eu raison. Le geste doit peindre la pensée ; il est harmonieux ou bête, selon que l’artiste est intelligent ou nul.

Au théâtre, il faut avoir les bras longs, plutôt trop longs que courts. Jamais, au grand jamais, un artiste ayant les bras courts ne peut faire un beau geste !

Le pauvre Élie avait beau nous indiquer ceci ou cela, nous étions stupides et maladroites. Et lui restait comique, le pauvre ! Oh ! si comique !

 

Je prenais aussi des leçons d’armes. C’est ma tante Rosine qui avait mis cette idée dans la tête de maman. C’était le célèbre Pons qui enseignait les armes une fois par semaine. Oh ! quel homme terrible que ce Pons !… Brutal, grossier, gouailleur, cet homme, qui était un maître d’armes hors ligne, répugnait à donner des leçons à des morveux et morveuses, comme il nous appelait. Mais il n’était pas riche, et cette classe avait été, je crois (sans l’affirmer), créée pour lui par un haut protecteur.

Il avait toujours le chapeau sur la la tête, — ce qui choquait Mlle de Brabender, — et le cigare à la bouche, ce qui faisait tousser les élèves époumonnés déjà par les reprises d’assauts.

Quelles tortures que ces classes !

Il amenait de temps en temps quelques amis qui se réjouissaient fort de notre maladresse : ce qui causa un jour un scandale, car, un de ces joyeux spectateurs ayant fait une remarque par trop insolente sur un élève nommé Châtelain, celui-ci se retourna vivement et, en un tour de main, il souffleta l’amateur. Il s’ensuivit une bagarre dans laquelle Pons, voulant intervenir, reçut lui-même une paire de gifles. Cela fit grand bruit. Et, à partir de ce jour, la classe fut fermée aux étrangers. J’obtins de ma mère l’autorisation de ne plus assister à cette classe. Et ce fut pour moi un grand soulagement.

De toutes les classes, je préférais de beaucoup celle de Régnier. Il était doux, bien élevé, et enseignait à dire « vrai ».

Cependant, je dois ce que je sais à la variété des enseignements que je suivais dévotieusement.

Provost enseignait le jeu large, la diction un peu pompeuse mais soutenue. Et surtout, il préconisait la largeur du geste et de l’inflexion.

Beauvallet, à mon avis, n’enseignait rien de bien. Il avait une voix profonde et prenante, qui était bien à lui, qu’il ne pouvait donner à personne, qui était un admirable instrument, mais ne lui donnait pas de talent. Il était maladroit de gestes, les bras trop courts, sa tête était commune. Je détestais ce professeur.

Samson était tout le contraire. La voix frêle et perçante, une distinction acquise, mais pleine de correction. Sa méthode était la simplicité.

Provost indiquait large. Samson indiquait juste, et se préoccupait surtout des finales. Il n’admettait pas qu’on laissât tomber les phrases. Coquelin, qui est élève de Régnier, je crois, a beaucoup de la façon de dire de Samson, tout en gardant la vérité de son premier maître enseignant.

Quant à moi, je me souviens de ces trois professeurs : Régnier, Provost, Samson, comme si c’était hier que je les eusse entendus.

 

L’année scolaire s’écoula sans grand changement dans ma vie.

J’eus cependant, deux mois avant mon second concours, le chagrin de changer de professeur : Provost tomba très malade, et Samson me prit dans sa classe.

Il comptait beaucoup sur moi ; mais il était autoritaire et tenace. Il m’imposa deux très mauvaises scènes dans deux très mauvaises pièces : Hortense dans L’École des Vieillards, de Casimir Delavigne, pour la comédie, et La Fille du Cid, également de Casimir Delavigne, pour la tragédie.

Je ne me sentais pas à l’aise dans ces deux rôles, écrits dans une langue dure et emphatique.

 

Le jour du concours arriva. J’étais laide. Maman avait exigé que je me fisse coiffer par son coiffeur. Et j’avais pleuré, sangloté, en voyant ce figaro me faire des raies sur la tête, dans tous les sens, pour séparer ma crinière rebelle. C’était lui, l’idiot, qui avait eu cette idée et qui l’avait suggérée à maman.

Et il avait tenu ma tête dans ses mains stupides plus d’une heure et demie, car il n’avait jamais tiré sur pareille crinière. Et il s’épongeait le front toutes les

 

SOUS LA DIRECTION DE SA MÈRE, SARAH BERNHARDT EST ENTRE LES MAINS DU COIFFEUR, AVANT SON EXAMEN DU CONSERVATOIRE. (DESSIN DE G. CLAIRIN)
SOUS LA DIRECTION DE SA MÈRE, SARAH BERNHARDT EST ENTRE LES MAINS
DU COIFFEUR, AVANT SON EXAMEN DU CONSERVATOIRE.
(DESSIN DE G. CLAIRIN)


cinq minutes en disant : « Quels cheveux ! mon Dieu ! C’est horrible ! C’est de l’étoupe ! Ce sont des cheveux de négresse blonde ! »

Puis se tournant vers ma mère : « On devrait faire raser Mademoiselle et régenter sa chevelure pendant qu’elle pousserait. — J’y songerai… » avait dit maman, distraite. Je me retournai si brusquement vers elle, que je fus brûlée au front par le fer à friser que tenait cet homme. Et ce fer servait à me défriser !

Oui, il trouvait que mes cheveux frisaient… avec dérèglement ; qu’il fallait les défriser pour les onduler, ce qui était plus noble au visage :

« Les cheveux de Mademoiselle sont arrêtés dans leur croissance par cette frisure folle ! Toutes les filles de Tanger et toutes les négresses ont des cheveux semblables ! Et Mademoiselle, qui se destine à la scène, serait bien plus belle si elle avait les cheveux de Madame… » dit-il en s’inclinant avec un respect admiratif vers ma mère, qui avait en effet les plus beaux cheveux du monde : blonds, et tellement longs qu’elle se tenait debout, la pointe de ses cheveux sous ses talons, et qu’elle pouvait baisser la tête. Il est vrai de dire que maman était toute petite.

Enfin, je sortis des mains de ce misérable, morte de fatigue, par une heure et demie de coups de peigne, de coups de brosse, de coups de fer, de coups d’épingles, de coups de doigts pour tourner ma tête de gauche à droite, puis de droite à gauche, etc., etc. J’étais défigurée, je ne me reconnaissais plus…

Les cheveux tirés sur les tempes, les oreilles visibles et détachées, inconvenantes dans leur nudité ; et, au-dessus de ma tête, un paquet de petites saucisses rangées les unes près des autres pour imiter le diadème antique.

J’étais hideuse ! Mon front, que j’entrevoyais toujours sous la mousse dorée de mes cheveux, me semblait immense, implacable. Je ne reconnaissais pas mes yeux, habituée que j’étais à les voir voilés par l’ombre de ma chevelure. Ma tête pesait un kilo.

Moi qui me coiffais et me coiffe encore avec deux épingles, cet homme en avait mis cinq ou six paquets. C’était lourd sur ma pauvre tête !…

J’étais déjà en retard. Il fallait m’habiller à la hâte. Je pleurais de rage. Mes yeux rapetissaient, mon nez grossissait, mes veines se gonflaient.

Mais ce fut le comble quand je dus mettre mon chapeau. Il ne pouvait tenir sur le paquet de saucisses. Ma mère m’enveloppa vivement la tête d’une dentelle et me poussa vers la porte.

Arrivée au Conservatoire, je me précipitai, avec « mon petit’dame », vers la salle d’attente. Maman s’était rendue dans la salle. J’arrachai la pauvre dentelle qui couvrait mes cheveux, et, accroupie sur un banc, je livrai ma tête à mes compagnes après avoir, en quelques mots, raconté l’odyssée de ma coiffure.

Toutes adoraient et enviaient mes cheveux si souples, si légers, si dorés. Toutes prenaient pitié de mon chagrin. Toutes avaient été émues par ma laideur, sauf les mères, qui crépitaient de joie dans leur mauvaise graisse.

Toutes ces jeunes mains enlevaient les épingles. Et Marie Lloyd, une ravissante créature avec laquelle j’étais plus liée que les autres, prit ma tête qu’elle embrassa tendrement : « Oh ! tes beaux cheveux ! qu’est-ce qu’on en à fait ? » Et elle achevait d’enlever les épingles. Cette tendresse me fit à nouveau fondre en larmes.

Enfin, je me dressai triomphante, sans épingles, sans saucisses !

Mais mes pauvres cheveux, alourdis par la moelle de bœuf dont ce misérable coiffeur les avait enduits, séparés par les raies nécessaires pour l’éclosion de ses saucisses, mes pauvres cheveux tombaient en mèches éplorées et grasses autour de mon visage. Je secouai ma tête pendant cinq minutes avec une rage folle. Je parvins à les décoller un peu. Et je les relevai tant bien que mal avec deux épingles.

Mais le concours était commencé. Je passais la dixième. Je ne savais plus ce que j’avais à dire.

Mme Guérard me mouillait les tempes avec de l’eau fraîche…

Mlle de Brabender, qui venait d’arriver, me regardait sans me reconnaître et me cherchait partout. La pauvre s’était cassé la jambe il y avait à peine trois mois. Elle se soutenait avec une canne-béquille ; mais elle avait voulu venir.

Mme Guérard commençait à lui raconter le drame des cheveux… lorsque mon nom retentit dans la salle : « Mademoiselle Chara Bernhardt ! »

C’était Léautaud, qui devint plus tard souffleur à la Comédie-Française, et qui avait un fort accent auvergnat.

« Mademoiselle Chara Bernhardt !… »

Je me levai d’un bond, sans penser à rien, sans dire un mot, cherchant des yeux l’élève qui devait me donner la réplique.

J’entrai avec lui en scène.

Je fus surprise par le son de ma voix que je ne reconnus pas. J’avais tant pleuré que mon cerveau s’était pris ; et je parlais du nez.

J’entendis une voix de femme qui disait : « Pauvre petite, on n’aurait pas dû la laisser concourir. Elle a un rhume atroce, son nez coule et sa figure est tuméfiée... »

Je terminai ma scène. Je fis ma révérence et me retirai au milieu de maigres et plaintifs applaudissements. Je marchais en somnambule, et fus reçue évanouie dans les bras de Mme Guérard et de Mlle de Brabender.

On fit demander un médecin dans la salle, et le bruit circulant : « La petite Bernhardt s’est évanouie ! La petite Bernhardt est tombée sans connaissance ! » arriva jusqu’à ma mère, qui, blottie au fond d’une loge, s’ennuyait mortellement.

Quand je revins à moi, mes yeux s’ouvrirent sur le beau visage de maman. Une larme perlait suspendue à ses longs cils. Je mis ma tête contre la sienne et je pleurai silencieusement ; mais cette fois des larmes douces, sans sel, qui ne me brûlaient pas les paupières.

Je me mis debout, défripai ma toilette et me regardai dans la glace verdâtre. J’étais moins laide. Mon visage était reposé ; mes cheveux avaient repris leur souplesse ; enfin j’étais mieux que tout à l’heure, sûrement. Le concours de tragédie était terminé. On avait nommé les prix.

Je n’avais rien eu comme récompense. On avait fait le rappel de mon second prix de l’an passé. J’étais bredouille.

Oh ! cela ne me causa aucun chagrin. Je m’y attendais bien.

Quelques personnes avaient protesté en ma faveur. Camille Doucet, membre du jury, avait discuté longtemps, paraît-il, pour me faire donner mon premier prix, malgré mon mauvais concours, disant qu’il fallait, avant tout, tenir compte des notes de mes examens, qui étaient admirables, et de mes notes de classes, qui étaient les meilleures. Rien ne prévalut sur le mauvais effet produit ce jour-là par ma voix nasale, ma figure gonflée, et les mèches lourdes de ma chevelure.

Après une demi-heure d’entr’acte pendant laquelle on me fit boire du porto et manger une brioche, on frappa pour le concours de comédie.

Je passais la quatorzième en comédie. J’avais donc le temps de me remettre tout à fait.

Et puis je me sentais gagnée par mon instinct batailleur. L’injustice me révoltait. Je n’avais pas mérité mon prix ce jour-là, mais je sentais bien qu’on aurait dû me le donner quand même. Je résolus d’avoir le premier prix de comédie.

Et, avec l’exagération que j’ai toujours apportée en toute chose, je me montai la tête : je me déclarai à moi-même que si je n’avais pas le premier prix, je devais renoncer au théâtre. Mon amour mystique et attendri pour le couvent me reprit de plus belle.

Oui, j’irai au couvent. Mais seulement si je n’avais pas le premier prix.

Il se livrait dans mon frêle cerveau de jeune fille le combat le plus fou, le plus illogique qu’on puisse rêver. Je me sentais toutes les vocations vers le couvent, dans ma détresse de mon prix manqué ; et toutes les vocations pour le théâtre, dans l’espoir du prix à conquérir.

Je me reconnaissais, avec une partialité bien naturelle, le don de toutes les abnégations, de tous les renoncements, de tous les dévouements qui devaient m’asseoir doucement sur le fauteuil de la mère Présidente du couvent de Grand-Champs. Et je m’adjugeais, d’autre part, avec une libéralité indulgente, tous les dons nécessaires à l’éclosion de mon autre rêve : devenir la première, la plus célèbre, la plus enviée. Et j’énumérais sur mes doigts toutes mes qualités : — de la grâce, — du charme, — de la distinction, — de la beauté, — du mystère et du piquant.

Oh ! tout ! tout ! Je trouvais que j’avais tout cela. Et quand ma logique et ma bonne foi élevaient un doute, ou un mais… à cette nomenclature fabuleuse de mes qualités, mon « Moi » combatif et paradoxal trouvait la réponse nette, tranchante et sans réplique.

 

C’est dans ces conditions spéciales, dans cet état d’esprit que je me présentai en scène lorsque vint mon tour.

Le choix de mon concours était stupide : une femme mariée raisonnable et raisonneuse. Et j’étais une enfant paraissant bien plus jeune que mon âge. Je fus néanmoins très brillante, très raisonneuse, très gaie ; et j’eus un succès étourdissant.

J’étais transfigurée. Folle de joie, je tenais mon premier prix ! Oh ! je ne doutais pas qu’il me fût adjugé à l’unanimité.

Le concours finit. Pendant le délai nécessaire au comité pour le débat des récompenses, je demandai de quoi me restaurer. Et on fit venir, de chez le pâtissier du Conservatoire, une côtelette que je dévorai, à la grande joie de Mme Guérard et de Mlle de Brabender, car je détestais la viande et je refusais toujours d’en manger.

Enfin, les membres du comité prirent place dans leur grande loge. Le silence se fit dans la salle. Sur la scène, les jeunes gens furent appelés d’abord.

Pas de premier prix.

Puis le nom de Parfouru fut appelé pour recevoir je second prix de comédie. Parfouru est aujourd’hui M. Paul Porel, le directeur du théâtre du Vaudeville et le mari de Réjane.

Puis vint le tour des jeunes filles.

Je me tenais dans l’embrasure de la porte, toute prête à m’élancer sur la scène.

« Premier prix de comédie… » Je fis un pas en avant, repoussant une grande jeune fille qui me dépassait de la tête… « Premier prix à l’unanimité : Mademoiselle Marie Lloyd ! »

Et la grande jeune fille repoussée par moi s’élança, svelte et radieuse, sur la scène.

Il y eut quelques protestations. Mais sa beauté, sa distinction, son charme timoré eurent raison de tout et de tous. Et Marie Lloyd fut acclamée.

Elle passa près de moi et m’embrassa tendrement. Nous étions très liées. Et je l’aimais beaucoup ; mais je la considérais comme une élève nulle. Je ne sais plus si elle avait eu une récompense l’année précédente, mais personne ne s’attendait à son prix. J’étais pétrifiée.

« Second prix de comédie : Mademoiselle Bernhardt ! » Je n’avais pas entendu. On me poussa en scène et, pendant que je saluais, je voyais des centaines de Marie Lloyd qui dansaient devant moi : les unes me faisant la grimace, d’autres m’enyoyant des baisers ; les unes s’éventaient, les autres saluaient. … Elles étaient grandes… grandes… toutes ces Marie Lloyd… elles dépassaient le plafond ; elles marchaient sur les têtes ; et elles venaient vers moi, me serrant, m’étouffant, m’écrasant le cœur. J’avais, paraît-il, le visage plus blanc que ma robe.

Rentrée dans la coulisse, je m’assis sur la banquette sans mot dire et je regardai Marie Lloyd très entourée, très complimentée : elle était vêtue d’une robe de tarlatane bleu pâle ; un bouquet de myosotis à son corsage ; une brindille de myosotis dans ses cheveux noirs.

Elle était grande, très grande, des épaules frôles et blanches émergeaient avec pudeur de sa robe décolletée, très décolletée… sans danger. Sa tête fine, un peu altière, était de toute grâce, de toute beauté. Quoique très jeune, elle avait un charme plus femme que nous toutes.

Ses grands yeux mordorés jouant de la prunelle, sa bouche petite et ronde envoyait un sourire de côté plein de malice ; et son nez, d’un dessin merveilleux, battait des ailes. L’ovale de son beau visage était arrêté à la naissance des cheveux par deux toutes petites oreilles nacrées et transparentes du plus pur dessin. Un col long, flexible et blanc soutenait cette tête charmante. C’était un prix de beauté qu’on avait décerné à Marie Lloyd ! Et le jury avait été de bonne foi.

Elle était entrée rieuse et radieuse, dans Célimène, son morceau de concours ; et, malgré la monotonie de son débit, la mollesse de sa diction, l’impersonnalité de son jeu, elle avait remporté les suffrages : parce qu’elle était la personnification de Célimène, cette coquette de vingt ans si inconsciemment cruelle.

Elle avait réalisé, pour chacun, l’idéal rêvé par Molière.

Toutes ces réflexions se coordonnèrent plus tard dans mon cerveau. Et cette première leçon si douloureuse me servit beaucoup dans ma carrière.

Je n’ai jamais oublié le prix de Marie Lloyd. Et chaque fois que je crée un rôle, le personnage se présente devant moi costumé, coiffé, marchant, saluant, s’asseyant, se levant.

Mais cela n’est que la vision matérialisée d’où s’échappe subitement l’âme qui doit dominer le personnage. En écoutant l’auteur lire son œuvre, j’essaie de définir le vouloir de sa pensée, espérant m’identifier à ce vouloir.

J’ai voulu quelquefois, avec lui, forcer le public à revenir vers la vérité et détruire le côté légendaire de certains personnages que l’histoire documentée d’aujourd’hui nous représente tels qu’ils furent en réalité, mais le public ne m’a pas suivie. Et je me suis vite rendu compte que la légende reste victorieuse en dépit de l’histoire. Et c’est peut-être un bienfait pour l’esprit des foules… Jésus, Jeanne d’Arc, Shakespeare, la Vierge Marie, Mahomet, Napoléon Ier sont entrés dans la légende.

Il est impossible désormais à notre cerveau de se représenter Jésus et la Vierge Marie accomplissant les humiliantes fonctions humaines. Ils ont vécu la vie que nous vivons. La mort a refroidi leurs membres sacrés. Et ce n’est pas sans révolte et chagrin que nous acceptons cette vérité. Mais nous nous lançons à leur poursuite dans l’éthéré du ciel, dans l’infini du rêve. Nous jetons à bas toutes les scories de l’humanité pour les laisser vêtus d’idéal et les asseoir sur un trône d’amour.

Nous ne voulons pas que Jeanne d’Arc soit la fruste et gaillarde paysanne repoussant violemment le soudard qui veut badiner, enfourchant comme un homme le large percheron, riant volontiers des gaudrioles des soldats, et, soumise aux promiscuités impudiques de son époque encore barbare, n’en ayant que plus de mérite à rester vierge héroïque. Mais nous ne voulons pas de ces vérités inutiles. Elle reste, dans la légende, un être frêle, conduit par une âme divine. Son bras de jeune fille qui tient le lourd étendard est soutenu par un ange invisible. C’est de l’au-delà qu’elle a dans ses yeux d’enfant, dans lesquels tous ces guerriers puisent force et courage. C’est ainsi que nous la voulons.

Et la légende reste encore triomphante.

lundi 30 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre VIII

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Enfin le jour de l’examen arriva. Tout le monde m’avait donné des conseils. Personne ne m’avait donné un conseil. On n’avait pas songé à prendre un professionnel pour me préparer à passer mon examen.

Je m’étais levée le matin, le cœur gros et l’esprit mal à l’aise. Maman m’avait fait faire une robe de soie noire légèrement décolletée, avec une berthe froncée. La robe était un peu courte et laissait passer mon pantalon de broderie anglaise, qui reposait ses deux jambes brodées sur des brodequins en peau mordorée. Une guimpe blanche émergeait de mon corsage noir et enserrait mon cou trop gracile ; mes cheveux séparés sur mon front encadraient ma tête selon leur bon vouloir, car aucune épingle, aucun ruban ne les retenaient. J’avais un grand chapeau de paille malgré la saison avancée.

Tout le monde était venu passer la revision de ma toilette. Je m’étais tournée et retournée vingt fois, On m’avait fait faire la révérence… pour voir.

Enfin tout le monde paraissait content. « Mon petit’dame » était descendue avec son grave mari et m’avait embrassée, très émue. Notre vieille Marguerite me fît asseoir et posa devant moi une tasse de bouillon froid, qu’elle avait si longtemps et si tendrement fait réduire que ce bouillon était une délicieuse gelée que j’avalai en une seconde. J’étais pressée de partir.

En quittant ma chaise, je me levai si brusquement que ma robe se déchira à je ne sais quel éclat de bois invisible. Maman se retourna fâchée vers un visiteur qui venait d’entrer depuis cinq minutes et qui restait dans l’admiration contemplative : « Tenez, voilà la preuve de ce que je vous disais ; toutes vos soies se déchirent au moindre mouvement. — Mais, reprit vivement l’interpellé, je vous ai dit que celle-là était par trop cuite, et vous l’ai laissée pour cela à si bon compte. »

Celui qui parlait ainsi était un jeune juif pas laid ; il était timide et Hollandais ; il était sans violence, mais tenace. Je le connaissais depuis mon enfance. Son père, ami de mon grand-père maternel, était un commerçant riche, mais père d’une nombreuse tribu. Il envoya ses fils, dotés d’un léger pécule, chercher fortune où bon leur semblerait. Jacques, celui dont je parle, était venu à Paris. Il avait d’abord vendu des pains de Pâques ; et il vint souvent, jeune garçon, m’en apporter au couvent avec les gâteries que maman m’envoyait. Puis, quelle ne fut pas ma surprise de le voir, un jour de sortie, offrant à maman des rouleaux de toile cirée qui servaient de nappe pour le premier déjeuner. Je me souviens d’une de ces toiles dont l’encadrement était fait par des médaillons représentant tous les rois de France. C’est sur cette toile cirée que j’appris le mieux mon histoire. Enfin il était depuis un mois possesseur d’une petite tapissière assez élégante, et il vendait des soies trop cuites. Il est maintenant un des plus considérables bijoutiers de Paris.

L’accroc à ma robe fut vite raccommodé et, sachant que ma robe était trop cuite, je la traitai avec respect.

Enfin, nous partîmes, Mlle de Brabender, Mme Guérard et moi, dans un petit fiacre à deux places ; et j’étais heureuse que ce fiacre fût si petit, car je me tenais blottie entre ces deux tendresses, ma robe trop cuite étalée délicatement sur leurs genoux.

Quand j’entrai dans la salle d’attente qui précède la salle d’auditions, il y avait déjà une quinzaine de jeunes gens et une vingtaine de jeunes filles qui, toutes, étaient accompagnées de mère, père, tante, frère ou sœur, etc.

Une odeur de moelle de bœuf à la vanille me saisit à la gorge et me donna un haut-le-cœur.

Quand la porte s’ouvrit pour me livrer passage, tous les regards convergèrent vers moi, et je me sentis rougir jusqu’à l’occiput. Mme Guérard m’entraîna doucement, et je me retournai, cherchant la main de Mlle de Brabender. Elle avançait timidement, plus rouge que moi, plus embarrassée encore. Tout le monde la regardait, et je voyais les jeunes filles se pousser le coude et la désigner de la tête. Une jeune fille se leva d’un bond pour courir vers sa mère : « Ah ! chouette ! regarde le vieux tableau ! »

Ma pauvre institutrice se sentait mal à l’aise, moi je devenais colère. Je la trouvais mille fois mieux que toutes ces grosses mères empanachées et communes. Bien sûr, elle ne ressemblait pas à tout le monde, Mlle de Brabender, avec sa robe saumon, son châle des Indes très serré aux épaules, retenu devant par un camée très large, et son chapeau dont le tour de tête était fait de ruches si serrés qu’on eût dit une coiffe de religieuse. Elle ne ressemblait surtout pas à ce vilain milieu dans lequel nous étions et dont il fallait tout au plus excepter dix personnes.

Les garçons se tenaient en peloton serré prés des fenêtres, ils riaient et faisaient des réflexions d’un goût douteux, je crois.

La porte s’ouvrit ; une jeune fille très rouge et un jeune homme écarlate venaient de réciter leur scène. Chacun d’eux se rendit vers les siens, papotant, jasant, se plaignant l’un de l’autre.

Un nom fut appelé : Mlle Dica-Petit. Et je vis une grande jeune fille, blonde, distinguée, s’avancer sans embarras. Elle s’arrêta pour embrasser une jolie femme grasse, blanche, rose et toute pomponnée. « N’aie pas peur, maman chérie… », puis elle dit une phrase en hollandais et elle disparut, suivie d’un garçon et d’une petite maigrelette qui devaient lui donner la réplique. Ce détail me fut expliqué par Léautaud, qui faisait l’appel des élèves et prenait le nom des récitants et des répliquants.

Je ne savais rien de cela. Qui donc me donnerait la réplique pour Agnès ? Il m’indiqua plusieurs jeunes gens, mais je l’arrêtai : « Non, non. Monsieur, je ne veux pas demander cela à personne. Je ne connais personne. Je ne veux pas ! — Alors, qu’est-ce que vous direz, Mademoiselle ? répliqua Léautaud avec un accent fouchtra des plus prononcés. — Je dirai une fable. »

Il pouffa de rire en écrivant mon nom et le titre : Les Deux Pigeons, que je lui indiquai comme fable.

Je l’entendais ronronner encore dans sa grosse moustache pendant qu’il continuait sa tournée. Puis je le vis rentrer dans la salle du Conservatoire.

Je commençais à m’enfiévrer. J’inquiétais Guérard, car j’étais, hélas ! de santé très délicate. Elle me fit asseoir et me mit quelques gouttes d’eau de Cologne derrière les oreilles.

« Pan ! ça t’apprendra à cligner de l’œil comme ça ! » Et une gifle formidable s’abattit sur le plus joli visage qu’il fût possible de voir. C’était la mère de Nathalie Manvoy qui venait de frapper sa fille.

Je m’étais dressée, tremblante de peur, d’indignation, courroucée comme un coq. Je voulais qu’on rendît la gifle à la vilaine femme. Je voulais aller embrasser la jolie tête offensée par le soufflet ; mais je me sentis énergiquement retenue par mes deux gardiennes.

Dica-Petit sortant de la salle d’auditions changea le cours des idées de tout ce petit monde. Elle était rayonnante et contente d’elle. Oh ! très contente. Son frère lui tendit une petite gourde dans laquelle se trouvait je ne sais quel cordial (et j’en aurais bien voulu, car j’avais la bouche sèche et brûlante). Sa mère lui mit un petit carré de laine sur la poitrine avant d’attacher son manteau ; et tous trois disparurent.

D’autres jeunes filles et jeunes garçons furent appelés avant que vint mon tour.

Enfin, l’appel de mon nom me fit sursauter, telle une sardine poursuivie par un gros poisson. Je secouai ma tête pour rejeter mes cheveux en arrière. « Mon petit’dame » tapota ma soie trop cuite. Mlle de Brabender me recommanda bien les o, les a, les r, les p, et les t ; et j’entrai toute seule dans la salle.

Je n’avais jamais été seule une heure dans ma vie. Petite enfant, toujours cramponnée aux jupes de ma nourrice ; au couvent, toujours collée à une amie ou à une sœur ; à la maison, toujours entre Mlle de Brabender et Mme Guérard, ou, si elles n’étaient pas là, dans la cuisine avec Marguerite.

Et me voilà toute seule dans cette salle bizarre, avec une estrade au bout, une grande table dans le milieu, et tout autour de cette table : des hommes, grognant, grognards ou moqueurs. Une seule femme, au verbe haut, tenant un binocle qu’elle ne quittait que pour prendre sa lorgnette.

Je sentais tous les regards dans mon dos pendant que je grimpais les quelques marches.

Arrivée sur l’estrade, Léautaud se pencha et me souffla : « Faites la révérence, puis commencez, et arrêtez-vous quand le président sonnera. »

Je regardai le président, c’était M. Auber. C’est vrai, j’avais oublié qu’il était directeur du Conservatoire. J’avais tout oublié.

Alors, je fis ma révérence, et je commençai :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au…

Un grognement sourd se fit entendre et un ventriloque bourdonna : « On n’est pas à la classe ici. En voilà une idée de réciter des fables… » C’était Beauvallet, le tragédien tonitruant de la Comédie-Française.

Je m’arrêtai le cœur battant.

« Continuez, mon enfant », dit un homme à la chevelure d’argent : c’était Provost. « Oui, ce sera moins long qu’une scène », exclama Augustine Brohan, la seule femme présente.

Je repris :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut assez…

« Plus haut, mon enfant, plus haut », dit avec bienveillance un petit homme aux cheveux blancs tout frisés : c’était Samson.

Je m’arrêtai interdite, affolée, prise d’un énervement fou, prête à crier, à hurler ; ce que voyant, M. Samson me dit : « Voyons, nous ne sommes pas des ogres. » Il venait de causer tout bas avec Auber. « Allons, recommencez, et plus haut. — Ah ! non, s’écria Augustine Brohan, si elle recommence, ce sera plus long qu’une scène ! »

Cette boutade fit rire toute la tablée. Pendant ce temps, je repris conscience de moi-même.

Je trouvais ces gens méchants, de rire devant ce pauvre petit être tremblant qui leur était livré pieds et poings liés.

Je me sentais, sans le définir, un léger mépris pour ce tribunal impitoyable. — J’ai bien souvent, depuis, pensé à cette épreuve, et je me suis rendu compte que des êtres bons, intelligents, pitoyables, deviennent inférieurs lorsqu’ils sont groupés. Le sentiment de l’irresponsabilité personnelle éveille les mauvais instincts. La crainte du ridicule chasse les bons.

 

Ayant repris possession de ma volonté, je recommençai ma fable sans vouloir m’inquiéter de ce qui se passerait.

Ma voix s’était mouillée dans l’émotion. Le désir de me faire entendre faisait chanter mon timbre. Le silence s’était fait.

Avant la fin de la fable, la clochette tinta. Je saluai, et descendis les quelques gradins, brisée de fatigue.

M. Auber m’arrêta au passage : « Eh bien, ma fillette,

 

LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION
LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION
 

c’est très bien, cela. Voilà M. Provost et M. Beauvallet qui veulent vous avoir dans leur classe. »

Je reculai un peu quand il me montra M. Beauvallet. C’était le ventriloque qui m’avait fait si peur.

« Eh bien, lequel de ces messieurs préférez-vous ? »

Je ne répondis pas et montrai du doigt Provost.

« Voilà qui est parfait. Ramassez votre mouchoir, mon pauvre Beauvallet. Je vous confie cette enfant, mon cher Provost. »

Je compris, et m’écriai, folle de joie : « Alors, je suis reçue ! — Oui, vous êtes reçue ; et je n’ai qu’un regret, c’est que cette jolie voix-là ne soit pas pour la musique. »

Mais je n’entendais plus. J’étais folle de joie. Je ne remerciai personne. Je courus vers la porte.

« Mon petit’dame, Mademoiselle… Je suis reçue ! » À leurs pressions de mains, à leurs questions, je ne répondais que : « Oui, oui, je suis reçue ! »

On m’entourait, on m’interpellait : « Comment savez-vous que vous êtes reçue ? — On ne le sait jamais d’avance. — Si, si, moi, je le sais ! C’est M. Auber qui me l’a dit ! J’entre dans la classe de M. Provost ! M. Beauvallet voulait de moi, mais je n’ai pas voulu. Il a une trop grosse voix ! »

Une méchante fille exclama : « As-tu fini !… on s’m’arrache ! »

Une jeune fille jolie, mais trop brune pour mon goût, s’approcha doucement : « Qu’est-ce que vous avez dit, mademoiselle ? — J’ai dit la fable des Deux Pigeons. »

Elle s’étonna. Tout le monde s’étonna. Et j’étais heureuse à mourir de joie, parce que j’étonnais.

Je campai mon chapeau sur ma tête, je bousculai ma robe trop cuite, et j’entraînai mes deux amies dans une sortie rapide et dansante. Elles voulurent me faire prendre quelque chose chez le pâtissier, je refusai. Nous montâmes en voiture. Oh ! j’aurais voulu la pousser, cette voiture.

Sur toutes les façades des boutiques, je lisais : « Je suis reçue ! »

Quand la voiture stationnait pendant un embarras quelconque, il me semblait que les gens me regardaient, étonnés, et je me surpris hochant la tête pour dire : « Oui, oui, c’est vrai, je suis reçue ! »

Je ne pensais plus au couvent. Je ne ressentais qu’un sentiment d’orgueil d’avoir réussi dans la première tentative entreprise. Tentative dont le succès ne dépendait que de moi seule.

Il me semblait que le cocher n’arriverait jamais au 265 de la rue Saint-Honoré. Je sortais sans cesse ma tête par la portière, et je disais : « Plus vite, s’il vous plait, plus vite, cocher ! »

Enfin, nous arrivâmes à la maison, je sautai de la voiture pour arriver vite et crier la bonne nouvelle à maman. Je fus arrêtée par la fille de la concierge qui était corsetière et travaillait dans une petite mansarde qui donnait en face de la fenêtre de la salle à manger dans laquelle je prenais mes leçons avec mon institutrice, de sorte que, malgré moi, mes yeux rencontraient sans cesse son minois roussâtre et éveillé. Je ne lui avais jamais parlé, mais je savais qui elle était. « Eh bien, Mademoiselle Sarah, êtes-vous contente ? — Oui, oui, je suis reçue ! » Et je m’arrêtai une seconde, ne pouvant résister à l’étonnement joyeux de toute la gent portière.

Cependant, je me dérobai pour courir chez maman, quand je fus clouée sur place en pénétrant dans la cour. La colère et le chagrin s’emparèrent de moi, en voyant « mon petit’dame » arrêtée, les deux mains en cornet, la tête en l’air, criant à maman penchée à la fenêtre : « Oui, oui, elle est reçue ! »

Je lui envoyai mon poing fermé dans le dos et me pris à pleurer de rage, car j’avais préparé pour maman toute une petite histoire qui finissait par la surprise joyeuse. Je devais prendre l’air triste dès la porte ; un air navré, confus, pour recevoir en plein le : « Ça ne m’étonne pas, tu es si bête, ma pauvrette », et lui sauter au cou en disant : « C’est pas vrai, c’est pas vrai, je suis reçue ! » Et dans ma tête, je voyais les figures s’illuminant : la vieille Marguerite, mon parrain s’esclaffant, mes sœurs dansant… Et voilà Mme Guérard qui soufflait par son cornet sur tous mes effets si bien préparés.

Je dois dire que l’aimable femme a continué jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant la plus grande partie de ma vie, à me couper tous mes effets. J’avais beau lui faire des scènes violentes, elle ne pouvait pas s’empêcher, quand je racontais une aventure dont j’attendais un gros effet, de pouffer de rire avant la fin. Et si j’ébauchais une histoire qui se terminait lamentable, elle poussait des soupirs, levait les yeux au ciel et marmonnait des « hélas ! » qui arrêtaient tout l’effet que j’attendais.

Cela m’exaspérait à un degré fou ; si bien que j’avais fini par dire avant de commencer une histoire : « Guérard, sors, ma chérie », et elle sortait en riant à l’idée des gaffes qu’elle aurait pu faire.

Tout en maugréant contre Guérard, je montai chez maman que je trouvai devant la porte grande ouverte. Elle m’embrassa tendrement et voyant ma figure boudeuse : « Eh bien, tu n’es pas contente ? — Si, mais c’est Guérard… Je suis furieuse contre elle… Sois gentille, maman, fais comme si tu ne savais rien. Ferme la porte. Je vais sonner. »

Et je sonnai. Et Marguerite ouvrit. Et maman vint. Et elle fit l’étonnée. Et mes sœurs. Et mon parrain. Et ma tante… Et quand j’embrassai maman en criant : « Je suis reçue ! » tout le monde s’exclama avec joie. Et je redevins gaie. J’avais quand même fait un effet. C’était la carrière qui prenait possession de moi sans que je m’en doutasse.

Ma sœur Régina, qu’on n’avait pas voulu garder au couvent et que les sœurs avaient renvoyée à maman, se mit à danser la bourrée. Elle avait appris cette danse en nourrice et la dansait à tout propos, puis finissait toujours par ce petit couplet :

Mon p’tit venir’ ’éjouis toi,
Tout ce ze gagn’ est pou’ toi…

Et rien n’était plus comique que cette grosse pouponne, à l’air sérieux.

Ma sœur Régina n’a jamais ri ; à peine un sourire entr’ouvrait ses lèvres minces et détendait sa bouche trop petite. Oui, rien n’était plus comique que de la voir grave et brutale, dansant la bourrée. Ce jour-là elle fut plus drôle que jamais, car elle était excitée par la joie générale.

Elle avait quatre ans, et rien ne la gênait. Elle était sauvage et effrontée. Elle détestait la société, le monde. Et, quand on l’amenait de force dans le salon, elle gênait tout le monde par ses propos crus, baroques, et par ses réponses brutales et ses coups de pied et ses coups de poing. C’était une enfant terrible, avec des cheveux d’argent, un teint nacré, des yeux bleus trop grands pour son faciès, et des cils drus et fournis qui faisaient ombre sur sa joue quand elle baissait les paupières et rejoignaient ses sourcils quand elle avait les yeux ouverts. Elle était têtue et triste. Elle restait parfois quatre, cinq heures sans desserrer les dents, sans répondre à quelque question qu’on lui adressât ; puis elle sautait de sa petite chaise, se mettait à chanter à tue-tête et dansait la bourrée.

Ce jour-là, elle était en belle humeur. Elle me caressa tendrement, desserra ses lèvres minces pour me sourire.

Ma sœur Jeanne m’embrassait et me faisait lui raconter mon audition.

Mon parrain me donna cent francs ; et M. Meydieu, qui venait d’arriver pour apprendre le résultat, me promit de m’emmener le lendemain chez Barbedienne pour me faire choisir une pendule pour ma chambre : c’était un de mes rêves.

vendredi 27 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre VII

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Je commençais cependant à penser à ma nouvelle carrière.

De tous côtés arrivaient pour moi des livres : Racine, Corneille, Molière, Casimir Delavigne, etc., etc. Je les ouvrais et, n’y comprenant rien, je les refermais bien vite pour relire mon petit La Fontaine que j’aimais passionnément. Je savais toutes ses fables ; et une de mes joies était de faire des paris avec mon parrain, ou M. Meydieu, l’érudit et insupportable ami ; je pariais qu’ils ne reconnaîtraient pas toutes les fables, si je les commençais par le dernier vers en remontant jusqu’au premier ; et je gagnais souvent.

Un mot de ma tante arriva un jour, prévenant maman que M. Auber, alors directeur du Conservatoire, nous attendrait le lendemain, à neuf heures du matin. J’allais mettre le pied dans l’étrier.

Maman m’envoya avec Mme Guérard.

M. Auber, prévenu par le duc de Morny, nous reçut d’une façon très affable. Sa tête fine, aux cheveux blancs, à la face ivorine, dans laquelle brûlaient deux magnifiques yeux noirs, son aspect grêle et distingué, la mélodie de sa voix, la célébrité de son nom ; tout cela me causait une grande impression.

J’osais à peine répondre à ses questions. Alors, il me fit asseoir doucement près de lui : « Vous aimez beaucoup le théâtre ? — Oh ! non, Monsieur. » Cette réponse inattendue le stupéfia. Il leva ses lourdes paupières sur Mme Guérard qui répondit : « Non, elle n’aime pas le théâtre, mais elle ne veut pas se marier et, par ce fait, elle reste sans fortune, car son père ne lui a laissé que cent mille francs qu’elle ne peut toucher que le jour de son mariage ; alors, sa mère veut lui donner une carrière, car Mme Bernhardt n’a qu’une rente viagère, assez belle, mais enfin ce n’est qu’une rente viagère, et elle ne peut rien laisser à ses filles. Dans ces conditions, elle voudrait que Sarah se créât une indépendance. Mais celle-ci préférerait entrer au couvent. »

Auber dit lentement : « Ça, ce n’est pas une carrière indépendante, mon enfant. Quel âge a-t-elle ? — Elle a quatorze ans et demie, répondit Mme Guérard. — Non, m’écriai-je, je vais avoir quinze ans ! » L’aimable vieillard se mit à sourire : « Dans vingt ans, me dit-il, vous tiendrez moins à la véracité des chiffres. »

Puis, jugeant la visite assez longue, il se leva : « Il paraît, dit-il à « mon petit’dame », il parait que la mère de cette jeune fille est d’une grande beauté ? — Oh ! très jolie, reprit-elle. — Vous lui exprimerez mes regrets de ne l’avoir point vue, et mes remerciements pour s’être fait si galamment remplacer. » Et il baisa la main de Mme Guérard qui rougit légèrement.

Cette conversation est telle qu’elle eut lieu, mot pour mot. Chaque mouvement, chaque geste de M. Auber se gravaient dans mon cerveau, car ce petit homme plein de charme et de douceur tenait mon avenir dans sa main diaphane.

Il ouvrit la porte du salon, et me touchant l’épaule : « Allons, courage, ma fillette ; et croyez-moi, vous remercierez votre maman de vous avoir forcé la main. Et ne prenez pas cet air triste. La vie vaut la peine qu’on y entre sérieusement, mais gaiement. » Je balbutiai quelques paroles de remerciement.

Comme je m’apprêtais à sortir, je fus bousculée par une belle personne, de prestance un peu lourde, et tumultueuse à l’excès. « Et surtout, murmura M. Auber en se penchant vers moi, ne vous laissez pas engraisser comme cette grande chanteuse. La graisse est l’ennemie de la femme et de l’artiste. »

Puis, pendant que le domestique tenait la porte ouverte pour nous laisser passer, j’entendis M. Auber qui, rentrant dans le salon, disait : « Eh bien, la plus idéale des femmes que… etc. » Je descendis un peu ahurie, et ne dis mot dans la voiture.

Mme Guérard raconta notre entrevue à maman qui, ne la laissant pas achever, dit : « Bien, bien, merci. »

 

L’examen devant avoir lieu un mois après cette visite, il s’agissait de le préparer.

Maman ne connaissait personne du Théâtre. Mon parrain me conseilla d’apprendre Phèdre mais Mlle de Brabender s’y opposa, trouvant cela un peu choquant, se refusant à m’aider si tel était mon choix.

M. Meydieu, notre vieil ami, voulut me faire travailler Chimène dans Le Cid ; mais auparavant, il déclara que je serrais trop les dents, ce qui était vrai ; que je n’ouvrais pas assez les o et que je ne vibrais pas assez les r, et il me fit un petit cahier dont je copie exactement le contenu, car ma pauvre chère Guérard avait gardé précieusement tout ce qui me touchait ; et c’est elle qui m’a remis quantité de documents qui me servent très heureusement aujourd’hui.

Voici le travail de cet odieux ami :

 

« Tous les matins pendant une heure, sur les do, ré, mi, faire l’exercice : te, de, de pour arriver à vibrer.

Avant de déjeuner, dire quarante fois : Un-très-gros-rat-dans-un-très-gros-trou…, pour ouvrir les r.

« Avant dîner, quarante fois : Combien ces six saucisses-ci ?C’est six sous ces six saucisses-ci !Six sous ces six saucissons-ci ?Six sous ceux-ci ! six sous ceux-là ! Six sous ces six saucissons-ci !… pour apprendre à ne pas siffler les s.

« Le soir en se couchant, vingt fois : Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon…, et vingt fois : Le plus petit papa, petit pipi, petit popo, petit pupu… Ouvrir la bouche en carré pour les d et la fermer en cul de poule pour les p… »

 

Il vint très sérieusement remettre ce travail à Mlle de Brabender qui, très sérieusement, voulut me le faire exécuter. Elle était charmante, Mlle de Brabender, et je l’aimais, mais je ne pus résister au fou rire quand, après m’avoir fait dire les te, de, de, qui passaient encore, et le très gros rat…, elle entama les saucissons… Non, ce fut une cacophonie de sifflements dans sa bouche édentée, à faire hurler tous les chiens de Paris. Et quand le Didon dîna… se mêla de la partie, accompagné du plus petit papa…, j’ai cru que la raison échappait à ma chère institutrice : les yeux mi-clos, la figure rouge, la moustache hérissée, l’air sentencieux et pressé, la bouche s’élargissant en coupure de tirelire, ou se plissant en petit rond, elle ronronnait, sifflait, dindonnait, et pepetait sans s’arrêter…

J’étais tombée esclaffée dans mon fauteuil de paille. Le rire m’étranglait. De grosses larmes giclaient de mes cils. Mes pieds battaient le parquet. Mes bras lancés de droite, de gauche, cherchaient, se crispaient sous les spasmes du rire. Je me penchais en avant pour me rejeter en arrière.

Ma mère, attirée par tant de tapage, entr’ouvrit la porte. Mlle de Brabender expliqua très gravement qu’elle me démontrait la « Méthode » de M. Meydieu. Maman essaya quelques remontrances, je ne voulus rien entendre, je délirais sous le rire. Elle emmena mon institutrice et me laissa seule, car elle craignait que je n’eusse une crise de nerfs.

Restée seule, je me calmai peu à peu. Je fermai les yeux et revis mon couvent. Et les te, de, de… se confondaient un instant dans l’engourdissement de mon cerveau, avec les Pater qu’il me fallait répéter quinze ou vingt fois comme pénitence.

 

Enfin je repris conscience, me levai et, après avoir trempé mon visage dans l’eau froide, j’allai rejoindre ma mère que je trouvai en train de jouer au whist avec mon institutrice et mon parrain.

J’embrassai tendrement Mlle de Brabender qui me rendit mon baiser avec une si indulgente bonté que je m’en sentis confuse.

 

Les jours passaient. Je ne faisais des exercices de Meydieu que les : te, de, de… au piano. Ma mère venait me réveiller chaque matin pour ce travail dont j’enrageais. Mon parrain m’avait fait apprendre Aricie, mais je ne comprenais rien à ce qu’il me disait pour les vers. Il pensait… et m’expliquait que le vers devait être sans une intonation, et que la valeur ne devait être mise que sur la rime. C’était assommant à entendre et impossible à exécuter. Puis, je ne comprenais pas très bien le caractère d’Aricie qui ne me semblait pas aimer du tout Hippolyte, et qui me paraissait être une coquette intrigante.

Mon parrain m’expliquait que c’était la façon d’aimer dans les temps anciens. Et quand je lui disais que Phèdre avait l’air de mieux aimer, il me prenait le menton et disait : « Voyez, cette petite masque ! ça fait semblant de ne pas comprendre ! Elle voudrait bien qu’on lui explique… »

C’était bête comme chou ; je ne comprenais pas et ne demandais rien. Mais cet homme avait l’âme bourgeoise, sournoise et paillarde. Il ne m’aimait pas parce que j’étais maigre ; mais je l’intéressais parce que j’allais être actrice. Ce mot éveillait en lui tous les côtés faibles de notre art. Il n’en voyait pas la beauté, la noblesse et la bienfaisante puissance.

Je démêlais mal tout cela, alors ; mais je me sentais en malaise près de cet homme que je voyais depuis mon enfance et qui me servait presque de père.

Je ne voulus pas continuer à apprendre Aricie. D’abord, je ne pouvais en causer avec mon institutrice, qui ne voulait pas entendre parler de cette pièce.

J’appris alors L’École des Femmes, et Agnès me fut expliquée par Mlle de Brabender. Oh ! la chère demoiselle n’y voyait pas grand’chose. Toute cette histoire lui semblait d’une simplesse enfantine. Et quand je répétais : « Il m’a pris… il m’a pris le ruban que vous m’avez donné », elle souriait, confiante au rire gras de Meydieu et de mon parrain.

mercredi 25 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre VI

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Je me levai un matin de septembre, le cœur plein de gaieté lointaine. Il était huit heures. Je collai mon front contre les vitres et je regardai. Quoi ? je n’en sais rien ! Je m’étais éveillée en sursaut au milieu de je ne sais quel rêve et je m’étais précipitée vers la lumière, espérant trouver, dans l’infini du ciel gris, le point lumineux qui allait éclairer mon inquiète et joyeuse attente.

Attente de quoi ? — Aurais-je pu le dire alors ? — Puis-je le dire aujourd’hui après longue réflexion ? — Non.

J’allais avoir quinze ans. J’étais dans l’attente de la vie ; et ce matin-là me semblait être précurseur d’une ère nouvelle. Je ne me trompais point, car ce jour de septembre décida de mon avenir.

Hypnotisée par mes pensées, je restais le front contre la vitre, voyant, à travers l’auréole de buée formée par mon haleine, passer les maisons, les palais, les voitures, les joyaux, les perles. — Oh ! qu’il y avait de perles ! — les princes, les rois… Oui, j’allais jusqu’aux rois ! Oh ! l’imagination va vite, et la raison, qui est son ennemie, la laisse toujours vagabonder seule… Fière et illuminée, je repoussais les princes, je repoussais les rois, les perles et les palais, et je répondais : « Je veux être religieuse ! » Car, dans l’infini du ciel gris, j’entrevoyais le couvent de Grand-Champs, mon blanc dortoir, la petite lampe balançante au-dessus de la petite Vierge ornée par nos mains.

Je préférais, au trône que m’offrait le roi, le trône de la mère Supérieure que j’ambitionnais vaguement pour le tard du plus tard. Et le roi mourait de désespoir… Oh ! mon Dieu, oui, aux perles que m’offraient les princes, je préférais les perles du chapelet que je sentais s’égrener sous mes doigts ! Et aucun costume ne pouvait lutter contre le voile de barège noir tombant comme une ombre douce sur la blancheur neigeuse de la batiste qui entourait le visage aimé des religieuses de Grand-Champs.

Je ne sais depuis combien de temps j’étais ainsi rêvant, quand j’entendis la voix de maman s’informant près de Marguerite, notre vieille bonne, si j’étais éveillée. Je ne fis qu’un bond vers mon lit et m’enfonçai le nez sous le drap.

Maman entr’ouvrit doucement la porte, et je feignis de m’éveiller. « Comme tu es paresseuse aujourd’hui ! » Alors j’embrassai ma mère et, câline, je lui dis : « C’est jeudi aujourd’hui ; je n’ai point de leçon de piano. — Et tu en es contente ? — Oh ! oui ! » Ma mère fronça les sourcils. Je haïssais le piano et maman adorait la musique. Elle l’adorait à tel point que, pour me forcer à l’apprendre, et quoique marchant vers la trentaine, elle prenait des leçons pour exciter mon émulation.

Quel horrible supplice ! Aussi, méchamment, je m’efforçais à brouiller ma mère et ma maîtresse de piano. C’était à qui des deux était la plus myope ; et quand ma mère avait étudié trois ou quatre jours un morceau, elle le savait par cœur, et le jouait assez bien, à l’étonnement de Mlle Clarisse, la vieille et insupportable maîtresse, qui tenait la musique et suivait, le nez collé sur le papier.

Aussi, un jour, j’entendis avec joie la querelle s’élever entre maman et cette méchante Clarisse : « Là, il y a une croche ! — Non, il n’y en a pas ! — Ceci est un bémol ! — Mais non, vous oubliez le dièze ! — Mais vous êtes folle, Mademoiselle », ajouta ma mère. Et quelques instants après, ma mère rentrait dans sa chambre ; et Mlle Clarisse partait en grommelant. Moi, j’étouffais de rire dans ma chambre, car aidée par un de mes cousins très bon musicien, nous avions ajouté des dièzes, des bémols et des croches ; et cela si bien, que même un œil exercé aurait eu du mal à s’en apercevoir de suite. Mlle Clarisse remerciée, je n’avais pas de leçon ce jour-là.

 

Maman me regarda longuement de ses yeux mystérieux, les plus beaux que j’aie jamais vus de ma vie. « Après déjeuner, il y a conseil de famille », me dit-elle, lentement. Je me sentis pâlir.

« Bien. Quelle robe faut-il mettre, maman ? » Je parlais pour parler et pour ne pas pleurer. — « Mets ta robe de soie bleue, tu auras l’air plus sérieuse ».

À ce moment ma sœur Jeanne ouvrit violemment la porte en éclatant de rire, et, sautant sur mon lit, elle se glissa vivement dans mes draps en criant : « Je suis au but ! » Marguerite était entrée derrière elle, essoufflée et grondant. L’enfant lui avait échappé au moment où elle allait la baigner, et lui avait dit : « Le but, c’est le lit de ma sœur ».

La joie de ma sœur, en ce moment que je sentais grave pour moi, me fit éclater en sanglots. Ma mère, ne pouvant comprendre le pourquoi de ce chagrin, haussa les épaules, ordonna à Marguerite d’aller chercher les pantoufles de la petite, prit les deux petits pieds dans ses mains et les baisa tendrement. Ma crise redoubla. Maman préférait visiblement ma sœur ; et ce jour-là, cette préférence, qui ne me peinait pas en temps ordinaire, me blessa cruellement. Maman sortit impatientée.

Je m’endormis pour oublier et fus éveillée par Marguerite qui m’aida à me vêtir, car j’aurais été en retard pour le déjeuner.

Il y avait comme convives, ce jour-là : ma tante Rosine, Mlle de Brabender, mon parrain et le duc de Morny, un grand ami de mon père et de ma mère.

Le déjeuner fut morne pour moi. J’attendais le conseil de famille. Mlle de Brabender me forçait à manger par de douces paroles, par des gestes pleins de tendresse. Ma sœur éclata de rire en me regardant : « T’as les yeux petits comme ça, fit-elle en mettant son petit pouce sur le bout de son index, et c’est bien fait ! parce que tu as pleuré ; et maman n’aime pas qu’on pleure… Est-ce pas, maman ? »

« Pourquoi avez-vous pleuré ? » me dit le duc de Morny… Je ne répondis point, malgré le coude pointu et bienveillant de Mlle de Brabender qui me poussait doucement. Le duc de Morny m’en imposait un peu. Il était doux et moqueur ; je savais qu’il occupait à la Cour une haute situation, et que ma famille s’honorait de son amitié. « Parce que je lui ai dit qu’il y avait, après déjeuner, conseil de famille pour elle, dit lentement ma mère. Il y a des moments où elle me décourage. »

« Allons ! allons ! » exclama mon parrain, pendant que ma tante Rosine racontait je ne sais quoi en anglais au duc de Morny, qui souriait finement dans sa fine moustache. Mlle de Brabender me grondait tout bas, et ses gronderies étaient paroles du ciel.

Enfin, le repas terminé, maman me dit de servir le café. Aidée de Marguerite, je préparai les tasses et passai dans le salon.

Il y avait déjà le notaire du Havre, Me C…, que je détestais. C’est lui qui représentait la famille de mon père mort à Pise, dans des conditions inexpliquées et restées mystérieuses.

Ma haine d’enfant ne me trompait pas. J’appris plus tard que cet homme avait été l’ennemi acharné de mon père. Il était si laid, si laid, ce notaire ! Toute sa figure remontait en haut. On eût dit qu’il avait été pendu longtemps par les cheveux, et que ses yeux, sa bouche, ses joues, son nez, avaient pris l’habitude de se diriger vers l’occiput. Il aurait dû avoir la face joyeuse, ayant tant de choses retroussées. Il avait la face sinistre et glabre. Il avait les cheveux roux, plantés comme des poils de chiendent ; et sur son nez, une paire de lunettes cerclées d’or. Oh ! le vilain homme ! Oh ! le torturant cauchemar, que le souvenir de cet homme qui a été le mauvais génie de mon père et qui me poursuivit de sa haine !

Ma pauvre grand’mère, qui depuis la mort de mon père ne sortait jamais et pleurait le fils tant aimé et si tôt parti, ma pauvre grand’mère avait mis toute sa confiance en cet homme. Il était en plus l’exécuteur testamentaire de mon père ; et c’est lui qui gérait à son gré la petite fortune que m’avait laissée mon cher papa. Je ne devais entrer en possession de cette fortune qu’à mon mariage, et ma mère en touchait les revenus pour mon éducation.

Il y avait mon oncle Félix Faure, assis près de la cheminée. Bougon et enfoui dans un fauteuil, M. Meydieu tirait sa montre. C’était un vieil ami de la famille qui m’appelait toujours « ma fil… », ce qui me froissait. Il me tutoyait et me trouvait stupide. Quand je lui offris le café, il me toisa en ricanant : « Alors, c’est pour toi, ma fil…, qu’on dérange tant de braves gens qui ont vraiment autre chose à faire que de s’occuper de l’avenir d’une morveuse… Ah ! si c’était sa sœur, ce serait vite fait, on ne serait pas embarrassé… » Et il passait sa main aux doigts gourds sur les cheveux de ma sœur qui, assise par terre, nattait l’effilé du fauteuil dans lequel il était assis.

Le café pris, les tasses enlevées, ma sœur emmenée, il se fit un petit silence.

Le duc de Morny voulut prendre congé, mais ma mère le retint : « Restez, vous nous donnerez un conseil. » Le duc s’assit près de ma tante, avec laquelle il flirtait un peu.

Maman s’était rapprochée de la fenêtre, son métier de tapisserie devant elle. Son joli profil se dessinait net et pur. Elle semblait étrangère à ce qui allait se passer.

Le hideux notaire s’était levé. Mon oncle m’avait attirée près de lui. Mon parrain Régis semblait faire corps avec M. Meydieu. Ils avaient tous deux la même âme bourgeoise et têtue. Ils aimaient tous deux le whist et le bon vin. Et tous deux me trouvaient maigre à faire pleurer les oies.

La porte s’ouvrit doucement et donna passage à une créature pâle, brune, poétique et charmante : c’était Mme Guérard, « la dame du dessus », comme disait Marguerite.

Ma mère s’était liée avec elle. Son amitié était un peu protectrice, mais Mme Guérard prenait en patience les petits froissements qu’on lui infligeait parfois, par adoration pour moi. Elle était grande, mince comme un fil, souple et grave. Elle habitait au-dessus de nous et était descendue en cheveux, vêtue d’un peignoir en indienne à petits branchages marrons.

M. Meydieu bougonna je ne sais quoi. L’abominable notaire salua à peine Mme Guérard. Le duc de Morny la salua avec grâce : Guérard était si jolie ! Mon parrain fit un signe de tête : Mme Guérard comptait si peu pour lui ! Ma tante Rosine la toisa légèrement. Mlle de Brabender lui serra tendrement la main : Mme Guérard m’aimait tant ! Mon oncle Félix Faure lui présenta un siège et la fit asseoir avec bonté, en demandant des nouvelles de son mari, un savant avec qui mon oncle travaillait parfois pour son livre : La vie de Saint Louis. Maman avait glissé un regard sous ses cils, mais n’avait pas levé la tête : Mme Guérard ne préférait pas ma sœur !

 

« Eh bien, nous sommes ici pour cette petite ; il faut pourtant en parler », dit mon parrain.

Je me mis à trembler et me serrai entre « mon petit’dame » (c’est ainsi que j’appelais Mme Guérard depuis mon enfance) et Mlle de Brabender. Chacune me prit la main pour me donner du courage.

« Oui, continua M. Meydieu à travers un gros rire, il parait que tu veux être religieuse ? — Ah ! bah ! » fit le duc de Morny à ma tante Rosine. Elle fit un « chut ! » rieur. Maman soupira en approchant des laines tout près de ses yeux pour les échantillonner.

« … Mais il faut être riche pour entrer au couvent, et tu n’as pas le sou !… » grommela le notaire du Havre. Je me penchai vers Mlle de Brabender et lui soufflai à l’oreille : « J’ai l’argent que papa m’a laissé. » Le méchant homme avait entendu. « … Ton père t’a laissé de l’argent pour te marier ! — Eh bien, j’épouserai le bon Dieu ! »

Et ma voix, cette fois, était résolue ; et je devins rouge. Et pour la seconde fois dans ma vie, je me sentis le désir, la volonté de combattre. Je n’avais plus peur. On m’agaçait trop.

Je lâchai mes deux tendres protectrices, et m’avançai vers le groupe : « Je veux être religieuse ! Je le veux ! Je sais que papa m’a laissé de l’argent pour me marier ; mais je sais aussi que les religieuses épousent le Sauveur. Maman m’a dit que cela lui était égal ; alors, je ne lui fais pas de peine, à maman. On m’aime plus au couvent qu’ici ! »

Alors, mon oncle m’attira vers lui : « Ma chérie, me dit-il, ta foi me semble surtout un besoin d’aimer… — … et d’être aimée », murmura tout bas Mme Guérard.

Tout le monde jeta un regard vers maman qui haussa légèrement les épaules. Ce regard me semblait lourd de reproches, et je me sentis mordue au cœur par le remords. Je m’approchai de ma mère et, lui jetant les bras autour du cou : « N’est-ce pas que tu veux bien que je sois religieuse, et que cela ne te fera pas de peine ? »

Maman caressa mes cheveux dont elle était fière : « Si ! cela me fera de la peine ! Car tu sais bien qu’après ta sœur, tu es ce que j’aime le plus au monde. » Elle avait dit cela d’une voix lente et douce. Le bruit d’une petite cascade qui descend claire et chantante de la montagne entraînant des petits graviers, puis peu à peu grossie par la fonte des neiges entraînant des rochers et des arbres, telle me semble avoir été, à ce moment-là, la voix pure et traînante de maman.

Je bondis en arrière, me rejetant au milieu du groupe atterré par cette boutade pleine d’inconscience. J’allais de l’un à l’autre, expliquant le pourquoi de ma résolution. Je donnais des raisons qui n’en étaient pas. J’allais de l’un à l’autre, cherchant un appui.

Enfin le duc de Morny, qui commençait à s’ennuyer, se leva : « Savez-vous ce qu’il faut faire de cette enfant ?… Il faut la mettre au Conservatoire. » Il me tapota la joue, baisa la main de ma tante et, après avoir salué les hommes, je l’entendis qui disait à maman en se penchant sur sa main : « Vous auriez fait un mauvais diplomate ; mais suivez mon conseil, mettez-la au Conservatoire ». Et il disparut.

Je regardai tout le monde, angoissée par ce mot : « Conservatoire ». Qu’est-ce que c’était ?

Je me penchai vers mon institutrice, Mlle de Brabender : elle pinçait les lèvres et me semblait choquée, comme lorsque mon parrain lançait quelque plaisanterie un peu lourde à table.

Mon oncle Félix Faure regardait le parquet, absorbé. Le notaire avait un œil plein de rancune. Ma tante pérorait, très excitée. M. Meydieu hochait la tête avec des « peut-être bien », des « qui sait ? », des « hem ! hem ! ». Mme Guérard restait pâle, triste, et me regardait avec une infinie tendresse.

Qu’était-ce donc que le Conservatoire ? Ce mot, lancé légèrement, avait bouleversé tout le monde. Chacun me semblait avoir une impression différente, mais personne ne me semblait joyeux.

Tout à coup, au milieu de la gêne générale, mon parrain exclama brutalement : « Elle est trop maigre pour faire une actrice !… »

« Je ne veux pas être actrice ! m’écriai-je. — Tu ne sais pas ce que c’est ! dit ma tante. — Si ! si ! je sais que c’est Rachel ! — Tu connais Rachel ? dit maman en se levant. — Oui, oui, au couvent, elle est venue un jour voir la petite Adèle Sarony ; elle a visité le couvent et on l’a fait asseoir dans le jardin parce qu’elle ne pouvait plus respirer. On a été lui chercher des choses pour la remettre ; elle était pâle, si pâle qu’elle me faisait de la peine ; et sœur Sainte-Appoline m’a dit qu’elle faisait un métier qui la tuait, qu’elle était actrice. Et moi, je ne veux pas être actrice ! Je ne veux pas ! »

J’avais dit tout cela d’une seule haleine, les joues en feu, la voix dure. Je me souvenais de ce que m’avaient dit sœur Sainte-Appoline et mère Sainte-Sophie ; et je me souvenais que, lorsque Rachel était partie du jardin, toute pâle et soutenue par une dame, une petite fille lui avait tiré la langue.

Je ne voulais pas qu’on me tirât la langue quand je serais une dame. Je ne voulais pas mille choses confuses dont j’avais quand même souvenance.

Mon parrain se tordait de rire. Mon oncle restait sérieux. Les autres discutaient. Ma tante parlait vivement avec maman qui semblait lasse et ennuyée. Mlle de Brabender et Mme Guérard se disputaient tout bas.

Et je pensais à cet homme élégant qui venait de sortir. Je lui en voulais, car c’était lui qui avait eu cette idée de Conservatoire. Ce mot m’effrayait. C’était lui qui voulait que je fusse actrice. Et il avait disparu, et je ne pouvais discuter avec lui. Il était parti souriant et tranquille, me faisant une caresse amicale et banale. Il était parti, s’en fichant comme de l’an quarante, de cette petite maigrichonne dont on discutait l’avenir. « Mettez-la au Conservatoire ! » Et cette phrase lancée du bout des lèvres était tombée comme une bombe sur ma vie.

Moi, l’enfant rêveuse, qui repoussais ce matin les princes et les rois ; moi dont, ce matin, les mains tremblantes égrenaient des rosaires de rêve ; moi qui, ce matin, il y a quelques heures à peine, sentais mon cœur battre d’une émotion inconnue ; moi qui m’étais levée dans l’attente d’un grand événement ! Tout s’effondrait sous une phrase lourde comme du plomb, meurtrière comme un boulet : « Mettez-la au Conservatoire ! » Et je devinais que cette phrase était le poteau indicateur de ma vie.

Tous ces gens réunis s’étaient arrêtés au tournant d’un carrefour : « Mettez-la au Conservatoire ! »

Je voulais être religieuse : on trouvait cela absurde, idiot, sans raison. « Mettez-la au Conservatoire ! » avait ouvert le champ des discussions, l’horizon d’un avenir.

Seuls, mon oncle Félix Faure et Mlle de Brabender étaient contre cette idée. Ils essayaient vainement de faire comprendre à ma mère qu’avec les cent mille francs que m’avait laissés mon père, je trouverais un mari. Mais maman répliqua que je lui avais déclaré que le mariage me faisait horreur, et que j’attendrais ma majorité pour entrer au couvent.

« Dans ces conditions, disait-elle, Sarah ne touchera pas l’argent de son père ! — Non, certes, affirma le notaire. — Et…, continua ma mère, elle entrerait au couvent comme servante, et cela, je ne le veux pas ! Moi ma fortune est en viager, je ne laisserai donc rien à mes enfants. Je veux leur donner une carrière ! » Épuisée par tant de paroles, ma dolente maman s’allongea dans un fauteuil.

Je m’énervais outre mesure, et ma mère me pria de me retirer.

Mlle de Brabender essaya de me consoler. Mme Guérard trouvait que cette carrière avait des avantages, Mlle de Brabender trouvait que le couvent avait un grand charme pour une nature aussi rêveuse. Cette dernière était pieuse, croyante et pratiquante, et « mon petit’dame » était païenne dans la plus pure acception du mot. Et cependant, ces deux femmes s’entendaient, car elles avaient une tendresse adorante pour moi. Mme Guérard adorait en moi la rébellion orgueilleuse de ma nature, la joliesse de mon visage, la gracilité de mon corps. Mlle de Brabender s’attendrissait sur la faiblesse de ma santé ; elle consolait mon chagrin de n’être pas aimée comme ma sœur ; mais elle aimait par-dessus tout ma voix ; elle disait volontiers que ma voix était modulée pour les prières ; et mon goût pour le couvent lui semblait tout naturel.

Elle m’aimait d’une tendresse douce et religieuse. Et Mme Guérard m’aimait avec des élans de paganisme.

Ces deux femmes, dont j’adore encore le souvenir, s’étaient partagé mon moi, et s’accommodaient à merveille de mes défauts et de mes qualités. Je leur dois certainement à toutes deux l’étude et la vision de moi-même.

 

Cette journée devait finir de la façon la plus biscornue.

Je m’étais étendue dans le petit fauteuil de paille qu’était le plus bel ornement de ma chambre de jeune fille. Je m’étais assoupie, la main dans la main de Mlle de Brabender. Mme Guérard était remontée chez elle.

La porte de ma chambre s’ouvrit, et ma tante entra, suivie de maman. Je la vois encore, ma tante, dans sa robe de soie puce garnie de fourrures, son chapeau de velours marron attaché sous le menton par deux grandes et larges brides. Maman la suivait. Elle avait retiré sa robe et passé un peignoir de laine blanche. Maman détestait rester en robe. Je compris à ce changement que tout le monde était parti et que ma tante, elle aussi, s’apprêtait à quitter la maison. Je me levai, mais maman me fit asseoir : « Repose-toi encore, car ce soir, nous te conduirons au Théâtre-Français. »

Je compris que c’était pour m’allécher et ne montrai aucun plaisir, quoique dans le fond je me sentais joyeuse d’aller au Théâtre-Français. Je ne connaissais, en fait de théâtre, que Robert-Houdin où on me menait parfois avec ma sœur ; et je crois que c’était surtout pour la mener, elle, car moi, j’étais vraiment un peu grande pour prendre plaisir à ce spectacle.

« Voulez-vous venir avec nous ? dit maman à Mlle de Brabender. — Volontiers, Madame, répliqua cette chère demoiselle. Vous me permettrez d’aller me changer ? » Ma tante riait de mon air bougon.

« Ah ! petite masque, dit-elle en s’en allant, tu caches ton plaisir. Eh bien, tu verras ce soir des actrices. — Est-ce que Rachel joue ? — Oh ! non, elle est malade. »

Ma tante m’embrassa et sortit en me disant : « À ce soir ! » Ma mère la suivit. Mlle de Brabender se leva, affairée. Elle devait partir tout de suite pour s’habiller et prévenir qu’elle ne rentrerait que très tard, car il fallait, dans son couvent, un permis spécial pour rentrer après dix heures.

Restée seule, je me balançai dans mon fauteuil de paille qui n’avait rien du rocking-chair. Je me pris à penser. Et pour la première fois, ma compréhension critique se fit jour.

Ainsi, tout ce dérangement de gens graves : le notaire appelé du Havre, mon oncle arraché au travail de son livre, le vieux garçon M. Meydieu dérangé de ses habitudes, mon parrain détourné de la Bourse, et cet élégant et sceptique de Morny terré pendant deux heures dans ce petit milieu bourgeois, tout cela aboutissait à cette décision : « On va la conduire au théâtre. »

Je ne sais quelle part mon oncle avait prise à ce burlesque projet, mais je doute qu’il fût de son goût.

Néanmoins j’étais contente d’aller au théâtre. Je me sentais plus importante. Je m’étais levée encore enfant, et en quelques heures, les événements me rendaient jeune fille.

On avait discuté à propos de moi. J’avais pu exprimer ma volonté, sans résultat, c’est vrai ; mais je l’avais quand même exprimée.

Et enfin, on sentait le besoin de me choyer, de me gâter pour gagner mon adhésion. On ne pouvait pas me forcer à vouloir ce qu’on voulait ; il fallait mon consentement. Et je me sentais si joyeuse, si orgueilleuse de cela, que j’en étais attendrie et presque décidée à le donner.

Mais, je me disais que tout de même je me ferais prier.

 

Après le dîner, on s’entassa dans un fiacre : maman, mon parrain, Mlle de Brabender et moi.

Mon parrain m’avait fait cadeau de douze paires de gants blancs.

Montant le péristyle du Théâtre-Français, je marchai sur la robe d’une dame qui se retourna en m’appelant « petite sotte ». Je me reculai vivement en arrière et rencontrai le ventre énorme d’un vieux monsieur qui me repoussa brutalement.

Une fois installés tous dans la loge de face : moi au premier rang avec maman, Mlle de Brabender derrière moi, je me sentis plus rassurée.

J’étais collée contre la paroi de la loge, et je sentais les genoux pointus de Mlle de Brabender dans le velours de ma chaise, ce qui me donnait confiance. J’appuyais mon dos contre le dossier pour mieux sentir l’étreinte de ses deux genoux.

Quand le rideau se leva, lentement, je crus que j’allais m’évanouir. C’était en effet le rideau de ma vie qui se levait.

Ces colonnes, — on jouait Britannicus — seront mes palais. Ces frises d’air seront mes ciels. Et ces planches devaient fléchir sous mon poids frêle.

Je n’entendis rien de Britannicus. J’étais loin, loin, à Grand-Champs, dans mon dortoir.

Quand le rideau fut tombé : « Eh bien, qu’est-ce que tu dis ? » exclama mon parrain. Je ne répondis pas. D’un tour de main il me tourna la tête. Je pleurais des larmes lourdes, lentes à rouler sur ma joue, de ces larmes sans sanglots, sans espoir d’être jamais taries. Mon parrain haussa les épaules et sortit de la loge en faisant claquer la porte.

Maman, impatientée, lorgnait la salle. Mlle de Brabender me passa son mouchoir ; le mien était tombé, je n’osais le ramasser.

Le rideau s’était levé sur la seconde pièce : Amphytrion. Je fis un effort pour écouter, afin de plaire à mon institutrice, si douce, si conciliante.

Je ne me souviens plus que d’une chose : C’est que je trouvais Alcmène si malheureuse que j’éclatai en sanglots bruyants, et que la salle, très amusée, regardait dans notre loge.

Ma mère, irritée, m’emmena avec Mlle de Brabender, laissant mon parrain furieux, grommelant : « Qu’on la fiche au couvent ! Et qu’elle y reste ! Bon Dieu de bois ! quelle idiote, que cette enfant ! »

Tel fut le début de ma carrière artistique.

lundi 23 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre V

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Cauterets n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. C’était un abominable et charmant petit trou feuillu, touffu, avec quelques rares maisons et beaucoup de cahutes de montagnards. Il y avait des ânes qu’on louait aux habitants, et qui nous conduisaient en haut des montagnes par des chemins fous.

Moi, j’adore la mer et la plaine, mais je n’aime pas les montagnes, ni les forêts. La montagne m’écrase. La forêt m’étouffe. Il me faut à tout prix de l’horizon à perte de vue, et du ciel à perte de rêve.

Je voulais monter sur les montagnes pour ne plus qu’elles m’écrasent. Et nous montions toujours ! toujours plus haut !

Maman restait à la maison avec sa douce amie, Mme Guérard. Maman lisait des romans. Mme Guérard brodait. Et elles restaient toutes deux silencieuses. Chacune bâtissait son rêve, le voyait s’écrouler, et le recommençait.

La déjà vieille Marguerite, la seule servante que maman eût emmenée, venait avec nous. Rieuse et hardie, toujours le mot pour faire rire les hommes, mots dont je n’ai connu le sens et la crudité que plus tard. Elle était le boute-en-train de notre caravane. Nous ayant vu naître, elle était familière, et parfois blessante ; mais je ne me laissais pas faire et je répliquais cruellement. Elle se vengeait le soir en faisant un plat de dessert que je n’aimais pas.

 

Je reprenais bonne mine. Et quoique très religieuse, mon mysticisme se calmait. Seulement, ne pouvant vivre sans passion, je me pris à adorer les chèvres ; et je demandai très sérieusement à maman si elle voulait me permettre de devenir une chevrière. « J’aime mieux cela que religieuse ! — Nous en reparlerons ! » me dit ma mère.

Tous les jours, je descendais dans mes bras un petit chevreau ou une petite chevrette. Nous en avions déjà sept, quand ma mère arrêta ce beau zèle. Il fallait retourner au couvent. Mon congé était fini. Je me portais bien.

Il fallait rentrer travailler. J’acceptai avec plaisir, au grand étonnement de maman qui adorait voyager, mais détestait se déplacer.

Moi, j’allais revoir des villes, des villages, des gens, des arbres qui changeraient ; m’asseoir dans des choses qui rouleraient, refaire des malles, des paquets. J’étais ravie. Je demandai à emmener mes chèvres ; mais ma pauvre maman faillit avoir un coup de sang : « Tu deviens folle ! Sept chèvres en chemin de fer, en voiture ; où veux-tu les placer ? Non ! mille fois non ! » J’obtins pourtant d’en emmener deux. Plus, un merle que m’avait donné un montagnard.

Et nous voilà de retour au couvent.

Je fus reçue avec une joie si sincère, que, de suite, je me retrouvai très heureuse. Mes deux chèvres furent gardées. J’avais le droit de les faire venir aux récréations ; et on s’amusait follement avec elles : on les chargeait, elles nous chargeaient… Et c’était des rires, des culbutes, des folies… Et cependant, j’allais avoir quatorze ans. Mais j’étais chétive et enfantine.

 

Je restai encore dix mois au couvent, sans rien apprendre, toujours hantée par l’idée d’être religieuse, mais plus mystique du tout.

Mon parrain me trouvait la plus ignare des enfants.

Je travaillais cependant pendant les vacances ; et j’avais pour compagne de mes études Sophie Croizette qui demeurait non loin de notre maison de campagne. Cela stimulait un peu mon zèle, mais pas beaucoup. Sophie était rieuse, et nous aimions surtout aller au Musée, où sa sœur Pauline, devenue depuis Mme Carolus Duran, copiait des tableaux de maîtres.

Pauline était aussi calme, aussi froide, que Sophie était bruyante, bavarde et charmante. Elle était belle, Pauline Croizette ; mais j’aimais mieux Sophie, plus galamment jolie.

Mme Croizette, la mère, semblait triste et résignée. Elle avait renoncé très tôt à sa carrière : elle avait été danseuse à l’Opéra de Saint-Pétersbourg. Elle y était adorée, adulée, choyée. C’est, je crois, la naissance de Sophie qui l’avait forcée de quitter le théâtre.

Puis, de mauvais placements d’argent l’avaient ruinée. Une grande distinction dans sa personne, une grande bonté sur son visage et une infinie mélancolie lui attiraient toutes les sympathies.

Maman et elle avaient noué connaissance à la musique du parc de Versailles, et nous fûmes liées quelque temps. Nous avons fait, avec Sophie, de bonnes parties dans ce magnifique parc.

Mais notre plus grande joie était d’aller chez Mme Masson, l’antiquaire de la rue de la Gare. Elle avait une fille : Cécile Masson, jolie comme un amour. À nous trois, nous changions toutes les étiquettes des vases, des tabatières, des éventails, des bijoux ; et quand ce pauvre M. Masson rentrait avec un riche client, car l’antiquaire Masson était connu dans le monde entier, Sophie et moi nous nous cachions pour assister à la fureur du père Masson. Cécile, l’air innocent, vaquait avec sa mère aux soins du ménage en nous jetant des regards à la dérobée.

 

Le tourbillon de la vie me sépara brusquement de tous ces êtres que j’aimais. Et un incident, bien futile en lui-même, me fit quitter le couvent plus tôt que ne l’eût voulu ma mère.

C’était un jour de fête. Nous avions deux heures de récréation. Nous marchions en monôme le long du mur qui borde le talus du chemin de fer de la rive gauche, chantant le De profundis, car nous enterrions mon lézard favori. Une vingtaine de mes compagnes suivaient avec moi. Quand tout à coup tomba à nos pieds un shako de soldat.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? — Un shako de soldat ! — Il vient de l’autre côté du mur ! — Oui, oui ! — Écoutez... on se dispute ! » Et, faisant subitement silence, nous entendîmes : « Tu es stupide ! C’est idiot ! C’est le couvent de Grand-Champs ! Comment ravoir mon shako ? » Puis un silence, qui fut déchiré par les cris répercutés d’enfants effrayés, de religieuses courroucées… Le soldat venait de paraître à cheval sur le mur.

En une seconde, nous fûmes toutes à vingt mètres du mur, telle une nuée de moineaux effrayés s’envolant pour s’abattre plus loin, curieux et en éveil.

« Avez-vous vu mon shako, Mesdemoiselles ?… cria le malheureux soldat d’une voix implorante. — Non ! non ! m’écriai-je, cachant derrière mon dos le couvre-chef. — Non ! non ! » s’écrièrent toutes les gamines en riant aux éclats. Et de partout, des « non ! non ! » montaient, railleurs, persifleurs, insolents.

Nous reculions toujours, appelées par les cris des sœurs qui, voilées et cachées derrière les arbres, se désespéraient. Nous étions à quelques mètres de la gigantesque gymnastique.

Je montai quatre à quatre, perdant le souffle, et j’arrivai sur la large poutrelle. Mais ne pouvant amener jusqu’à moi l’échelle de bois à l’aide de laquelle j’étais montée si vite, je décrochai les anneaux. Elle tomba en se brisant avec fracas.

Puis, debout sur la poutrelle, triomphante, endiablée : « Le voilà, votre shako ! Vous ne l’aurez pas ! » Et je le tenais droit sur ma tête, me promenant sur la poutrelle où nul ne pouvait venir me chercher, car j’avais relevé l’échelle de corde.

Je pense que ma première idée avait été une gaminerie. Mais on avait ri, on avait applaudi ; ma farce réussissait au delà de mes espérances. Je devenais folle. Rien ne m’arrêtait plus.

Le jeune soldat, fou de colère, avait sauté en bas du mur et courait vers moi, bousculant les gamines sur son passage. Les sœurs affolées s’étaient enfuies, appelant du secours.

L’aumônier, la Supérieure, le père Larcher, tout le monde accourut. Je crois que le soldat jurait, tel un templier. Le pauvre était vraiment excusable.

Mère Sainte-Sophie, d’en bas, m’adjurait de descendre et de rendre le shako. Le soldat essaya d’arriver à moi par le trapèze, la corde à nœuds… Ses efforts inutiles faisaient pâmer les élèves qu’on avait voulu éloigner.

Enfin la sœur tourière sonna la cloche d’alarme ; et cinq minutes après on envoyait de la caserne de Satory des soldats pour porter secours, croyant à un commencement d’incendie.

Quand l’incident fut raconté à l’officier qui les menait, il renvoya ses hommes, et demanda à voir la Supérieure. On le conduisit à mère Sainte-Sophie. Il la trouva aux pieds de la gymnastique, pleurant de honte et d’impuissance.

Il enjoignit au soldat de rentrer à la caserne sur-le-champ. Il obéit, me montrant le poing. Puis, levant la tête, il ne put s’empêcher de rire, en me voyant coiffée du shako qui, descendu sur mes yeux, n’était retenu que par mes oreilles repliées pour lui faire obstacle.

Furieuse, énervée de la tournure que prenait ma farce : « Le v’là, votre shako ! » Et je le jetai violemment de l’autre côté du mur qui longeait la gymnastique, dans le cimetière. « Oh ! la petite peste ! » mâchonna l’officier. Puis, s’excusant, il salua les religieuses ; et le père Larcher fut chargé de l’accompagner.

Quant à moi, j’étais tel un renard auquel on aurait coupé la queue. Je refusai de descendre tout de suite. « Non, disais-je, je descendrai quand tout le monde sera parti. »

Toutes les classes furent punies.

Je restai seule. Le soleil s’était couché. Le silence devenait terrifiant dans le cimetière. Les arbres noirs prenaient des formes éplorées ou menaçantes. L’humidité du bois me tombait en chape sur les épaules, s’alourdissant de minute en minute.

Je me sentais abandonnée. Je pleurais. J’en voulais à moi, au soldat, à mère Sainte-Sophie, aux élèves qui m’avaient excitée par leurs rires, à l’officier qui m’avait humiliée, à la sœur tourière qui avait sonné bêtement la cloche d’alarme.

Puis je songeai à redescendre par l’échelle de corde mise par moi à cheval sur la poutrelle. Maladroite, tremblante de peur au moindre bruit, l’oreille au guet, l’œil roulant de droite à gauche dans son orbite, je mis un temps infini, craignant à tout instant de décrocher les anneaux. Enfin elle se déroula doucement jusqu’à terre, et j’allais enjamber le premier échelon quand les abois de César me terrifièrent.

Il accourait du fond du bois. La vue de cette ombre sur la gymnastique ne lui disait rien qui vaille, à ce brave César ; et, furieux, il vint s’écraser contre les lourds montants de bois.

Je fis ma voix douce : « Eh bien, César, on ne reconnaît plus son amie ?… » Il grognait…

De ma voix forte : « Fi ! le vilain César !… oh ! la sale bête qui grogne son amie !… » Il rugit…

Je commençais à avoir un trac fou… Je remontai l’échelon descendu, et m’assit sur la poutrelle. César se coucha au bas de la gymnastique, la queue droite, les oreilles dressées, le poil en crête sur le dos, et grognant sourdement.

J’appelai la Sainte Vierge à mon aide. Je priai ardemment. Je jurai de dire tous les jours trois Ave, trois Credo, et trois Pater supplémentaires. Puis, un peu calmée, j’appelai d’une voix soumise : « César !… Mon César chéri !… Mon beau César !… Tu sais ?… Je suis l’ange Raphaël !… » Ah ! je t’en fiche ! César trouvait incompréhensible ma présence à cette heure tardive dans le jardin, toute seule sur une gymnastique. Pourquoi n’étais-je pas au réfectoire ?

Il grognait, ce pauvre César. Et en effet je me sentis faim. Je commençais à trouver cela injuste.

C’est vrai que j’avais eu tort de prendre le shako du soldat ; mais c’était lui qui avait commencé. Pourquoi avait-il jeté son shako ? Et, mon imagination aidant, je finissais par me trouver martyre : on m’abandonnait au chien qui allait me manger. J’avais peur des morts qui étaient derrière moi. On le savait bien que j’avais peur. J’étais délicate de la poitrine et on me livrait méchamment aux morsures du froid, sans défense. Et je pensais à mère Sainte-Sophie qui ne m’aimait plus et qui m’abandonnait si cruellement.

Alors, à plat ventre sur la poutrelle, je me livrai à un désespoir fou, appelant maman, mon père, mère Sainte-Sophie, sanglotant, voulant mourir tout de suite…

Dans l’accalmie d’un sanglot, j’entendis mon nom prononcé. Mon nom en appel doux. Je me dressai et, perçant la pénombre, j’entrevis ma chérie, mère Sainte-Sophie. Elle était là, l’adorée petite sainte ; elle n’avait pas quitté l’enfant rebelle. Cachée derrière la statue de saint Augustin, elle priait, attendant la fin de cette crise que dans sa simplesse elle avait trouvée dangereuse pour ma raison, pour mon salut peut-être.

Elle avait renvoyé tout le monde. Elle était restée seule. Et elle non plus n’avait pas dîné.

Je descendis et tombai repentante et désolée dans ses bras maternels. Elle ne me dit rien de la vilaine histoire et m’entraîna vivement vers le couvent.

J’étais trempée par la buée glaciale, les joues brûlantes, les pieds et les mains glacés.

 

Je restai vingt-trois jours entre la vie et la mort. J’avais une pleurésie. Mère Sainte-Sophie ne me quitta pas un instant. Hélas ! la douce mère s’accusait de mon mal : « Je l’ai laissée trop longtemps !… » disait-elle en se frappant la poitrine. « C’est ma faute ! c’est ma faute ! »

Et ma tante Faure venait me voir presque tous les jours. Maman étant en Écosse, revenait à petites étapes. Ma tante Rosine, à Baden-Baden, avait trouvé une martingale qui ruinait toute la famille. « Je viens, je viens… » écrivait-elle de temps en temps, en demandant de mes nouvelles.

Le docteur Despagne et le docteur Monod, qui avaient été appelés en consultation, m’avaient crue perdue. Le baron Larrey, qui m’aimait beaucoup, venait souvent. Il avait une certaine influence sur moi. Je faisais volontiers ce qu’il disait.

Maman arriva quelque temps avant ma convalescence et ne me quitta plus. Puis, quand je fus transportable, elle m’emmena à Paris, promettant de me ramener au couvent aussitôt guérie.

Et ce fut pour toujours que je quittai ce cher couvent.

Mais ce ne fut pas pour toujours que je quittai mère Sainte-Sophie, je l’emportai en moi : elle fit longtemps partie de ma vie. Et aujourd’hui qu’elle est morte depuis des années, son souvenir évoque en moi les simples pensées d’autrefois et fait fleurir en moi les simples fleurs d’antan.

 

La vraie vie commença pour moi.

La vie claustrale est une vie pour tous : qu’on soit cent, qu’on soit mille, on vit une vie qui pour toutes est la même et unique vie ; les bruits du dehors se brisent sur la lourde porte du cloître. L’ambition consiste à chanter plus haut que les autres à Vêpres ; à prendre un peu plus de banc ; à tenir le bout de la table ; à être au tableau d’honneur…

 

Quand j’appris que je ne retournerai plus au couvent, il me sembla qu’on me jetait dans la mer. Et je ne savais pas nager. Je suppliai mon parrain de me remettre au couvent. La dot que m’avait laissée mon père suffisait largement pour ma dot de religieuse. Je voulais prendre le voile.

« Soit ! dit mon parrain. Tu prendras le voile dans deux ans, mais pas avant. En attendant, apprends ce que tu ignores, c’est-à-dire tout, avec l’institutrice que ta mère t’a choisie. »

Et, le jour même, une vieille demoiselle, aux yeux gris pleins de douceur, vint prendre possession de ma vie, de mon cerveau, de ma conscience, pendant huit heures par jour… Elle avait nom : Mademoiselle de Brabender. Elle avait élevé une grande-duchesse, en Russie. Elle avait la voix douce ; des moustaches rousses énormes ; un nez grotesque ; mais une façon de marcher, de s’exprimer, de saluer, qui imposait la déférence.

Elle habitait un couvent, rue Notre-Dame-des-Champs. C’est pourquoi, malgré les instances de ma mère, elle refusa de venir habiter chez nous. Elle sut se faire aimer de moi. Et j’appris facilement avec elle tout ce qu’elle voulut me faire apprendre.

Je travaillais avec fièvre, car je rêvais de revenir au couvent, non comme une élève, mais comme sœur éducatrice.

vendredi 20 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre IV

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IV

 

Un événement très simple en soi, mais qui pourtant devait troubler le silence de notre vie claustrale, acheva de m’attacher à mon couvent dans lequel je voulais rester à tout jamais.

L’archevêque de Paris, monseigneur Sibour, rendait visite à quelques communautés. Et la nôtre était parmi les élues.

La nouvelle nous en fut donnée par mère Saint-Alexis, la mère doyenne, qui était si grande, si maigre et si vieille, qu’il m’était impossible de l’accepter pour un être humain, ni pour un être vivant. Elle me semblait empaillée, articulée ; elle me faisait peur. Et je ne voulus bien m’approcher d’elle que quand elle fut morte.

On nous avait réunies dans la grande salle du jeudi. Et, debout sur la petite estrade, soutenue par deux sœurs converses, elle nous annonça d’une voix lointaine, lointaine… la venue de Monseigneur.

Il devait venir le jour de la Sainte-Catherine, c’est-à-dire quinze jours après la péroraison de la doyenne.

Une ruche dans laquelle serait entré un frelon… tel fut notre paisible couvent.

On abrégea les heures d’étude pour se consacrer à fabriquer des guirlandes de roses et de lis. Le grand et haut fauteuil en bois sculpté fut découvert pour le frotter, le vernir, etc. Nous faisions des suspensions couvertes de cristallins. On arracha l’herbe de la cour… que sais-je, moi, ce qui ne fut pas fait pour l’honneur de cette visite !

Deux jours après l’allocution de la doyenne, mère Supérieure nous lut le programme de la fête :

La plus jeune des religieuses devait lire un compliment à Monseigneur. C’était la délicieuse sœur Séraphine.

Puis Marie Buguet jouerait un morceau de piano de Henri Herz.

Marie de Lacour chanterait une chanson de Loïsa Puget.

Puis on jouerait une petite pièce en trois tableaux écrite par mère Sainte-Thérèse : Tobie recouvrant la vue. J’ai là sous les yeux le petit manuscrit jauni et déchiré, et je n’en puis guère déchiffrer que le sens et quelques phrases :

 

Premier tableau : Les adieux du jeune Tobie à son père aveugle. — Il jure de lui rapporter les dix talents prêtés à Gabélus, son parent.

Deuxième tableau : Tobie endormi au bord du Tigre. — Il est veillé par l’ange Raphaël. — Combat contre un poisson monstre qui avait attaqué Tobie endormi. — Le poisson tué, l’ange conseille à Tobie de prendre le cœur, le foie et le fiel du poisson, et de les conserver pieusement.

Troisième tableau : Retour de Tobie chez son père aveugle. — L’ange lui conseille de frotter les yeux de son père avec les viscères du poisson. — Le vieux père recouvre la vue. — L’ange Raphaël, pressé par Tobie d’accepter une récompense, dévoile qui il est. — Et dans un cantique à la gloire de Dieu, il disparaît vers le ciel.

 

La petite pièce fut lue par mère Sainte-Thérèse dans la salle du jeudi. Nous étions toutes en larmes après la lecture, et mère Sainte-Thérèse dut faire un grand effort pour ne pas commettre, fût-ce une seconde, le péché d’orgueil.

Je me demandais avec anxiété quelle part j’allais prendre dans cette pieuse comédie ; car je ne doutais pas, étant donné ma petite personnalité, qu’on m’eût distribué quelque chose. Et j’en tremblais d’avance. Et je m’énervais toute seule, et mes mains se glaçaient, et mon cœur battait, et mes tempes bourdonnaient.

Aussi, quand mère Sainte-Thérèse dit de sa voix calme : « Mesdemoiselles, écoutez, je vous prie : voici la distribution de vos parts », je refusai de m’approcher et restai boudeuse sur mon tabouret.

Elle fit l’appel :

 

Le vieux Tobie : Eugénie CHARMEL.

Le jeune Tobie : Amélia PLUCHE.

Gabélus : Renée d’ARVILLE.

L’ange Raphaël : Louise BUGUET.

La mère de Tobie : Eulalie LACROIX.

La sœur de Tobie : Virginie DEPAUL.

 

J’avais prêté une oreille sournoise ; et je restai confondue, outrée, furieuse, quand mère Sainte-Thérèse ajouta : « Voici vos manuscrits. Mesdemoiselles. » Et on remit à chacune un petit manuscrit de la pièce.

Louise Buguet était ma camarade préférée. Je m’approchai d’elle et lui demandai son manuscrit que je relus avec passion.

« Tu me feras répéter par cœur, dis ? — Oui, bien sûr, lui répondis-je. — Oh ! que je vais avoir peur ! », disait ma petite amie.

On l’avait choisie pour l’ange, je pense, parce qu’elle était blanche et blonde comme un rayon de lune… Elle avait la voix douce et timide ; et parfois nous la faisions pleurer pour voir comme elle était jolie. De ses grands yeux gris et questionneurs, les larmes coulaient limpides et perlées.

Elle se mit de suite à apprendre sa part. Moi, je faisais le chien de berger, allant de l’une à l’autre des élues. Ça ne me regardait pas, mais je voulais en être.

Mère Supérieure passa ; et comme nous faisions la révérence, elle me caressa la joue : « On avait bien pensé à toi, ma fillette, mais tu es si peureuse quand on t’interroge. — Oh ! c’est parce que c’est l’histoire ou l’arithmétique… Ce n’est pas la même chose, j’aurais pas eu peur. »

Elle sourit d’un air défiant et s’éloigna.

On répéta pendant huit jours. Moi, je demandai à faire le gros monstre. Je voulais en être à tout prix. Mais c’était César, le chien du couvent, qui devait faire le poisson monstre.

On mit au concours le costume du poisson.

Je m’étais donné un mal !… J’avais découpé des écailles de carton que j’avais peinturlurées. Je les avais toutes cousues ensemble. J’avais fait des ouïes énormes qu’on devait passer en collier à César.

Ce ne fut pas mon projet qui fut adopté, mais celui d’une grande fille bête, dont le nom m’échappe. Elle avait fait une grande queue de peau et un masque avec des gros yeux et des ouïes ; mais il n’y avait pas d’écailles ; c’était le corps poilu de César qu’on verrait.

Je m’occupais néanmoins du costume de Louise Buguet, auquel je travaillais avec les sœurs Sainte-Cécile et Jeanne qui étaient directrices de la lingerie.

Aux répétitions, on ne pouvait arracher un mot à l’ange Raphaël. Elle restait bouche bée sur la petite estrade, ses beaux yeux perlant des larmes ; elle arrêtait tous les mouvements, tout en me jetant des appels éplorés. Je lui soufflais. Je me levais, courais vers elle, l’embrassais et lui soufflais dans l’oreille toute sa tirade. Je commençais à en être.

Enfin, deux jours avant la solennité, la répétition générale commença. Et dès que l’ange apparut, oh ! combien joli ! il s’affaissa sur le banc, sanglotant, implorant : « Oh ! non, je ne pourrai jamais ! — En effet, elle ne pourra jamais… » soupira mère Sainte-Sophie.

Alors, folle d’orgueil, de joie et d’aplomb, oubliant le chagrin de ma petite amie, je bondis sur l’estrade et, debout sur le banc sur lequel pleurait effondré l’ange Raphaël : « Ma mère, ma mère, je sais sa part ! Voulez-vous que je la répète ? — Oui, oui ! s’écria-t-on de tous les bancs. — Oh ! oui, tu le sais si bien… » dit Louise Buguet. Et elle voulut me coiffer du bandeau. « Non, laisse ! Je vais répéter comme ça, d’abord. »

On recommença le second tableau, et je fis mon entrée, armée d’une longue branche de saule ; et je commençai :

« Ne crains rien, Tobie, je serai ton conducteur. J’écarterai de ta route les ronces et les pierres. La fatigue t’accable. Repose-toi. — Moi, je veille ! »

…Et Tobie accablé se couchait au bord… de cinq mètres de jaconas bleu qui, allongés et serpentant, représentaient le Tigre.

Puis je continuai par une prière au bon Dieu, pendant que Tobie s’endormait.

Alors, César apparut en poisson monstre et tout ce petit monde trembla de terreur : car César, très bien éduqué par le père Larcher, le jardinier, sortit lentement de dessous le jaconas bleu, son masque de poisson sur la tête; deux énormes coquilles de noix blanchies, et trouées dans le milieu pour permettre à César d’y voir clair, étaient accrochées à des fils de fer qui tenaient au collier, lequel supportait des ouïes grandes comme des feuilles de palmier. César, le museau par terre, grognait, ronflait et, affolé, se jetait sur Tobie qui, armé de son gourdin, tuait du premier coup le monstre. Alors César tombait sur le dos, les quatre pieds en l’air, et s’affaissait sur le côté, faisant le mort.

Ce fut une joie folle dans la salle. On applaudissait, on trépignait; les plus petites se dressaient sur leur tabouret, criant : « Oh ! mon beau César! Oh ! le brave César ! Oh ! qu’il est bien, le chien-chien. »

Les sœurs, émues de la bonne volonté du gardien du couvent, secouaient la tête avec attendrissement. Moi, j’avais oublié que j’étais l’ange Raphaël, et accroupie, je caressais César : « Oh ! comme il avait bien fait le mort. Madame !... » Et je l’embrassais, levant une de ses pattes, puis l’autre... Et César, inerte, continuait à faire le mort.

La petite sonnette nous rappela à l’ordre.

Je me redressai ; et nous entonnâmes, soutenues par le piano, un Hosannah à la gloire de Dieu qui venait de sauver Tobie de l’effroyable monstre...

Puis le petit rideau de serge verte se ferma, et je fus entourée, choyée, adulée. Mère Sainte-Sophie vint nous trouver sur la petite estrade. Elle m’embrassa tendrement.

Quant à Louise Buguet, elle avait retrouvé sa gaieté, et sa jolie figure d’ange rayonnait : « Oh ! que tu as bien su ! Et puis, toi, on t’entend. Oh ! je te remercie ! » Et elle m’embrassait. Et je la serrais de toutes mes forces. Enfin ! j’en étais !

Le troisième tableau commença. Il se passait dans la maison du vieux père.

L’ange, Gabélus et le jeune Tobie regardaient, tenaient dans leurs mains les viscères retirés du poisson. Et l’ange expliquait comment il fallait s’en servir pour frotter les yeux du père aveugle. J’avais un peu mal au cœur, car je tenais dans mes mains le foie d’une raie, le cœur et le gésier d’un poulet. Je n’avais jamais touché à ces choses. Et, par moments, ma gorge se serrait dans un haut-le-cœur ; et les larmes me venaient aux yeux.

Enfin, le père aveugle entrait, guidé par les sœurs de Tobie. Gabélus, un genou en terre devant le vieillard, lui remettait les dix talents d’argent et, dans un grand récit, racontait les exploits de Tobie en Médie. Enfin Tobie s’approchait de son père et, après l’avoir tenu longtemps embrassé, il lui frottait les yeux avec le foie de la raie.

Eugénie Charmel fit une grimace ; mais, après s’être essuyée, elle s’écria : « Je vois ! Je vois !... Dieu de bonté ! Dieu de clémence ! Je vois ! Je vois ! » Les bras tendus, les yeux ouverts dans une pose extatique, elle s’avança... et tout ce petit public naïf et plein d’amour pleura.

Tout le monde sur l’estrade était à genoux, rendant grâces au bon Dieu, sauf le vieux Tobie et l’ange. Et après cette prière d’actions de grâces, le public, mû par un sentiment religieux et discipliné, répéta : Amen.

Alors la mère de Tobie s’avança et parlant à l’ange, lui dit : « Noble étranger, prends place à notre foyer. Tu seras désormais notre hôte, notre fils, notre frère ! » Mais je m’avançai et, dans une tirade d’au moins trente lignes, je fis connaître que j’étais l’envoyé de Dieu, que j’étais l’ange Raphaël. Et, ramassant vivement la tarlatane bleu pâle cachée pour l’effet final, je m’enveloppai dans son nuageux tissu qui simulait mon envolée vers le ciel. Et le petit rideau de serge verte se ferma sur cette apothéose.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Enfin le jour solennel arriva. Dévorée par la fièvre d’attente, je n’avais pas dormi depuis trois nuits.

La cloche du réveil, sonnée plus tôt, me trouva debout, essayant de dompter mes cheveux que je mouillais pour les assagir.

Monseigneur devait arriver à onze heures du matin.

On fit donc le grand déjeuner à dix heures. Puis nous fûmes toutes rangées dans la cour principale.

Mère Saint-Alexis, la doyenne, était seule devant. Mère Sainte-Sophie, à deux pas derrière elle. L’aumônier se tenait à quelque distance des deux Supérieures. Puis les religieuses, derrière lesquelles les jeunes filles, et, derrière les jeunes filles, les enfants. Puis les sœurs converses et les servantes.

Nous étions toutes vêtues de blanc, avec la couleur de nos classes.

La cloche sonna à toute volée. Le grand carrosse entra dans la première cour. La porte de la cour principale fut ouverte ; et monseigneur Sibour parut sur le marchepied abaissé par le valet de pied. Mère Saint-Alexis s’approcha et, courbée, baisa l’anneau épiscopal. Mère Sainte-Sophie la Supérieure, plus jeune, s’était agenouillée pour baiser l’anneau.

On fit entendre la claquette d’avertissement, et nous fûmes toutes à genoux pour recevoir la bénédiction de Monseigneur.

Quand nous relevâmes la tête, la grande porte était refermée et Monseigneur avait disparu, emmené par mère Supérieure. Mère Saint-Alexis, fatiguée, avait été remontée dans sa cellule.

La claquette nous fit relever. Il fallait se rendre à la chapelle pour la messe, qui fut très courte ; et nous eûmes récréation pendant une heure.

Le concert devait commencer à une heure et demie. La récréation se passa à préparer la grande salle et à nous préparer à paraître devant Monseigneur.

Je m’étais vêtue de la longue robe de l’ange : une ceinture bleue cernait ma taille, et deux ailes en papier étaient retenues par des petites bretelles bleues qui se croisaient sur ma poitrine. Autour de la tête, un lacet d’or attaché derrière.

Je mâchonnais ma part, car nous ne connaissions pas alors le mot « rôle ».

Le théâtre est entré plus dans les mœurs maintenant. Mais on disait alors « part » au couvent. Et ce n’est pas sans étonnement que la première fois que je jouai en Angleterre, j’entendis une jeune Anglaise me dire : « Oh ! vous aviez un si beau part dans Hernani… »

 

La salle était jolie. Oh ! mais jolie. Partout des guirlandes de feuillages piqués de fleurs en papier. Et puis, des petits lustres suspendus à des fils d’or. Un grand tapis en velours rouge conduisait au fauteuil de Monseigneur. Deux petits coussins en velours rouge avec crépine d’or. Je trouvai toutes ces horreurs si jolies, si belles !

Le concert commença. Et tout me semble avoir bien marché.

Mais Monseigneur ne put s’empêcher de sourire à la vue de César ; et quand il fut mort, il donna le signal des bravos. Ce fut César, en réalité, qui emporta tous les suffrages.

Cependant, nous fûmes appelées près de monseigneur Sibour. Oh ! le doux et charmant prélat ! Il nous remit à toutes une médaille bénie.

Quand vint mon tour, il me prit la main : « C’est vous, mon enfant, qui n’êtes pas baptisée ? — Oui, mon père... Oui, Monseigneur, repris-je confuse. — Nous devons la baptiser au printemps. Son père revient exprès d’un pays très lointain pour cette cérémonie », reprit la Supérieure. Puis ils causèrent à voix basse.

« Eh bien, je reviendrai si je peux, pour cette cérémonie, » dit tout haut l’Archevêque. Je baisai, frissonnante d’émotion et d’orgueil, l’anneau du vieillard ; et je m’en fus pleurer au dortoir pendant un long temps. — C’est là qu’on me retrouva écrasée de fatigue et profondément endormie.

À partir de ce jour, je devins plus sage, plus studieuse, moins emportée. Dans mes grands accès de colère, on me calmait en évoquant le souvenir et la promesse de monseigneur Sibour de venir me baptiser. Hélas ! hélas ! je ne devais pas avoir cette joie.

 

Un matin de janvier, alors que nous étions réunies à la chapelle pour la messe du matin, je fus surprise, inquiète, angoissée, de voir l’abbé Lethurgi monter en chaire avant de commencer la messe. Il était pâle. Je me retournai instinctivement, cherchant des yeux mère Supérieure. Elle était à son banc. Alors l’aumônier commença d’une voix cassée par l’émotion, le récit de l’assassinat de monseigneur Sibour.

Assassiné. Un souffle de terreur passa au-dessus de nous. Cent cris étouffés, ne formant qu’un seul sanglot, couvrirent un instant la voix du prêtre. Assassiné ce mot me cingla plus personnellement encore : n’avais-je pas été la favorite, un instant, du doux vieillard ?

Il me semblait que le meurtrier Verger m’avait frappée, moi aussi, dans mon amour reconnaissant pour le prélat, dans ma petite gloire qu’il me volait. Je sanglotai. Puis l’orgue accompagnant la prière des morts exaspéra ma douleur.

C’est à partir de ce moment que je fus prise d’un amour mystique, ardent, qu’entretenaient les pratiques religieuses, la mise en scène du culte, et les encouragements câlins, fervents et sincères de mes éducatrices, qui m’aimaient beaucoup, que j’adorais, et dont maintenant encore, le souvenir charmeur et reposant donne à mon cœur de radieux sursauts.

 

L’époque décidée pour mon baptême approchait. Je devenais de plus en plus nerveuse. Mes crises me prenaient plus fréquentes : crises de larmes sans raison, de terreurs sans causes. Tout prenait pour moi des proportions étranges.

Un jour qu’une de mes compagnes laissa tomber ma poupée que je lui avais prêtée (car j’ai joué à la poupée jusqu’à plus de treize ans), je me pris à trembler de tous mes membres. J’adorais cette poupée, que m’avait donnée mon père. « Tu as cassé la tête à ma poupée, méchante fille ! Tu as fait mal à mon père ! » Je refusai de manger. Et la nuit, je m’éveillai en nage, les yeux fous, sanglotant : « Papa est mort !… Papa est mort !… »

Trois jours après, maman venait me demander au parloir, et me tenant devant elle : « Fillette, je viens te faire du chagrin… Papa est mort ! — Je le sais, je le sais… » Et l’expression de mon regard fut telle, m’a souvent dit ma mère, qu’elle trembla longtemps pour ma raison.

 

Je devins triste et maladive. Je refusai de rien apprendre, sauf le catéchisme et l’histoire sainte ; je voulais être religieuse.

Maman avait obtenu qu’on baptisât mes deux sœurs en même temps que moi : ma sœur Jeanne qui avait alors six ans, et ma sœur Régina qui n’avait pas trois ans et qu’on venait de prendre pensionnaire, malgré son jeune âge, espérant me distraire un peu.

Je fus mise en retraite huit jours avant mon baptême et huit jours après, devant faire ma première communion la semaine suivante.

Ma mère, mes tantes Rosine Berendt et Henriette Faure, ma marraine, mon oncle Faure, mon parrain Régis, M. Meydieu, le parrain de ma sœur Jeanne et le général Polhes, celui de ma sœur Régina ; plus, les marraines de mes sœurs, mes cousins et cousines… Tout ce monde révolutionnait le couvent. Ma mère et mes tantes étaient en deuil élégant. Ma tante Rosine avait mis une branche de lilas à son chapeau, « pour égayer le deuil », disait-elle (phrase étrange que j’ai entendue sûrement depuis, par d’autres qu’elle).

Jamais je ne m’étais sentie plus loin de tout ce monde venu pour moi.

J’adorais maman ; mais avec un attendrissant et fervent désir de la quitter, de ne plus la revoir, de la sacrifier à Dieu. Quant aux autres, je ne les voyais pas. J’étais grave et un peu revêche.

 

Il y avait eu, quelque temps auparavant, une prise de voile au couvent, et je ne pensais qu’à cela.

Cette cérémonie du baptême me conduisait vers mon rêve. Je me voyais déjà comme la sœur novice qui venait d’être admise religieuse. Je me voyais par terre, recouverte du pesant drap noir à la croix blanche, les quatre lourds flambeaux placés sur les quatre coins du drap. Et je formai le projet de mourir sous ce drap. Comment ? Je ne sais. Je ne songeais pas à me tuer, sachant que c’était un crime. Mais je mourrais ainsi. Et mon rêve galopant, je voyais l’effarement des sœurs, les cris des élèves ; et j’étais heureuse de tout l’émoi dont j’étais cause.

Après la cérémonie du baptême, ma mère demanda à m’emmener. Elle avait loué, boulevard de la Reine, à Versailles, une petite maison avec jardin, pour mes jours de sortie. Elle avait tout fait arranger avec des fleurs pour ce jour de fête, voulant fêter le baptême de ses trois filles. Mais il lui fut doucement répondu que, devant faire ma première communion dans huit jours, j’entrais en retraite.

Maman pleura. Et je me souviens encore avec tristesse que cela ne me fit rien, au contraire.

Quand tout le monde fut parti, et que je montai dans la petite cellule que j’habitais depuis huit jours déjà et que j’allais habiter une semaine encore, je tombai à genoux et, exaltée, j’offris au bon Dieu le chagrin de maman : « Vous avez vu, Seigneur, mon Dieu ! maman a pleuré, et cela ne m’a rien fait ! » Pauvre de moi, je croyais, dans ma folle exagération de toutes choses, que c’était un renoncement de tendresse, de dévouement et de pitié qu’on me demandait.

Le lendemain, mère Sainte-Sophie me sermonna doucement sur ma mauvaise compréhension des devoirs religieux ; et elle me dit qu’une fois ma première communion faite, elle me donnerait quinze jours de congé pour effacer le chagrin de maman.

Je fis ma première communion dans le même pompeux cérémonial, toutes les élèves en blanc, portant des cierges. Mais je n’avais pas voulu manger depuis huit jours. J’étais pâle, amaigrie, les yeux agrandis par la perpétuelle extase. Je poussais tout à l’extrême.

Le baron Larrey, venu avec ma mère pour assister à ma première communion, demanda et obtint un congé d’un mois pour me remettre. Nous partîmes, maman, Mme Guérard, son jeune fils Ernest, ma sœur Jeanne, et moi. Maman nous emmenait tous dans les Pyrénées, à Cauterets.

Le mouvement, les malles, les boites, les paquets, le chemin de fer, la diligence, les paysages se déroulant, la cohue, le brouhaha… tout cela eut raison de moi, de mes nerfs, de mon mysticisme.

Je battais des mains, j’éclatais de rire ; je me jetais sur maman pour l’embrasser à l’étouffer. Je chantais des cantiques à tue-tête. J’avais faim, j’avais soif ; je mangeais, je buvais, je vivais !

mardi 17 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre III

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III

 

Je dormis mal. Et le lendemain matin, à huit heures, nous partions en chaise de poste pour Versailles.

Je vois encore la grosse Marie, la fille du jardinier, tout en larmes ; la famille réunie en haut du perron ; ma petite malle ; la caisse à joujoux apportée par maman ; un cerf-volant, fait par mon cousin, qu’il me donna au moment où la voiture s’ébranlait. Je vois toute la grande maison carrée qui devenait petite, toute petite… à mesure que nous nous éloignions.

Et debout, tenue par mon père, j’agitais son foulard bleu que je lui avais retiré du cou ; puis je m’endormis, et ne m’éveillai que devant la lourde porte du couvent de Grand-Champs.

Je frottai mes yeux, cherchant à orienter mon esprit. Je sautai de voiture et regardai curieusement.

Le pavé était petit, rond, et l’herbe poussait partout. Un mur, une grande porte surmontée d’une croix, et puis, rien derrière… on ne voyait rien.

A gauche, une maison. A droite, la caserne Satory.

Pas un bruit ; pas la résonance d’un pas ; pas un écho.

« Oh ! maman, c’est là-dedans que je vais entrer ? Oh ! non, je veux retourner chez Mme Fressard ! »

Maman haussa légèrement les épaules, en me montrant mon père, pour me faire comprendre qu’elle n’y était pour rien.

Je me jetai vers lui. Il sonnait. Il me prit la main ; et, la porte s’ouvrant, il m’entraîna doucement. Maman et ma tante Rosine suivirent.

La cour était vaste et triste ; mais on voyait des bâtiments, des fenêtres, quelques visages curieux d’enfants.

Mon père dit un mot à la sœur tourière et on nous fit entrer dans le parloir.

Une grande salle cirée, traversée par un énorme grillage noir qui tenait toute la longueur de la pièce. Des banquettes de velours rouge autour ; puis quelques chaises et fauteuils près du grillage. Le portrait de Pie IX, le portrait en pied de saint Augustin, et le portrait d’Henri V.

Je claquais des dents. Il me semblait me souvenir d’avoir lu la description d’une prison dans un livre quelconque, et que c’était tout à fait cela.

Je regardai mon père, maman, et je me sentis en défiance contre eux.

On disait si souvent que j’étais une enfant indomptable ; qu’il faudrait une main de fer ; que j’étais le diable fait enfant. Ma tante Faure répétait si souvent : « Cette enfant finira mal ; elle a des idées de folle… etc., etc. »

Je fus prise de peur. « Papa ! papa ! Je ne veux pas aller en prison !… C’est une prison cela, j’en suis sûre !… J’ai peur ! J’ai peur !… »

De l’autre côté de la grille, une porte venait de s’ouvrir. Je m’arrêtai pour regarder. Une petite femme courte et ronde venait d’entrer. Elle s’approcha près de la grille. Son voile noir était baissé jusqu’à la bouche. Je ne pouvais rien voir de sa figure. Elle reconnut mon père avec lequel elle avait sans doute déjà conféré.

Elle fit tourner une porte dans la grille, et nous pénétrâmes tous dans la seconde pièce.

Me voyant pâle, les yeux pleins de larmes et de terreur, elle me prit doucement la main ; et, tournant le dos à mon père, elle releva son voile : et je vis la plus douce, la plus rieuse figure qu’il soit possible de voir.

De grands yeux bleus pleins d’enfance, le nez retroussé, la bouche rieuse et charnue, de belles dents fortes et claires.

Son air de bonté, de vaillance et de gaieté me jeta tout de suite dans les bras de mère Sainte-Sophie, là supérieure du couvent de Grand-Champs.

« Ah ! nous voilà amies ! » dit-elle à mon père en baissant son voile.

Quel instinct secret avertissait cette femme sans coquetterie, sans glace, sans souci de la beauté, que son visage était fait pour charmer, que son clair sourire ensoleillait le sombre couvent ?

« Eh bien, maintenant, nous allons faire la grande visite du couvent ! »

Et nous voilà partis : moi, tenant papa et mère Sainte-Sophie par la main ; deux autres religieuses nous accompagnant : la mère Préfète, une grande femme froide aux lèvres pincées ; et sœur Séraphine, flexible et blanche comme un brin de muguet.

On commença par visiter le bâtiment, la grande salle de travail dans laquelle toutes les élèves se réunissaient le jeudi pour la conférence faite presque toujours par mère Sainte-Sophie ; les élèves travaillaient toute la journée à leurs travaux à l’aiguille ; les unes faisaient de la tapisserie ; d’autres, de la broderie ; d’aucunes s’occupaient à la décalcomanie, etc., etc.

La salle était grande. On y dansait le jour de la Sainte-Catherine et à quelques autres occasions.

C’était dans cette salle aussi qu’une fois par an, la mère Supérieure remettait à chaque sœur le sou qui représentait son revenu de l’année.

Les murs étaient ornés de gravures pieuses et de quelques tableaux à l’huile faits par des élèves. Mais la place d’honneur appartenait à saint Augustin : Une grande et magnifique gravure représentait la conversion de saint Augustin.

Oh ! que je l’ai regardée souvent, cette gravure ! Sûrement, ce saint Augustin me donnait de grandes émotions et troublait mon cœur d’enfant.

Puis, maman admira la propreté du réfectoire ; mais elle demanda à voir quelle serait ma place ; et quand on la lui eut montrée, elle se refusa énergiquement à ce que je fusse placée à l’endroit indiqué. « Non, dit-elle, l’enfant est très faible de poitrine, elle serait en plein courant d’air. Je ne veux pas qu’elle soit là. » Et mon père insistant dans le sens de ma mère, il fut convenu qu’on me placerait au fond du réfectoire. Du reste, on tint parole.

Quand il fallut monter le large escalier qui conduisait aux dortoirs, maman resta une seconde effarée : l’escalier était large, large… les marches basses et faciles… mais il y en avait une telle quantité pour arriver au premier étage…

Un instant, les bras tombants, l’œil fixe, maman regarda, découragée, hésitante. « Reste, Youle, dit ma tante, je monterai. — Non, non, dit maman d’une voix

 

LE COUVENT DE GRAND-CHAMPS, VU DU JARDIN
Le couvent de Grand-Champs, vu du jardin.
 

douloureuse : je veux voir où couchera l’enfant ; elle est

si délicate. » Mon père la monta à moitié et nous fûmes dans un des immenses dortoirs. Cela ressemblait en beaucoup plus grand au dortoir de chez Mme Fressard ; seulement, c’était carrelé par terre, sans aucune carpette, sans rien.

« C’est impossible ! s’écria maman. La petite ne peut pas coucher là. Elle attrapera la mort. C'est trop froid. »

Mère Sainte-Sophie, la Supérieure, calma maman qui était très pâle. Elle la fit asseoir. Ma mère avait déjà le cœur très malade.

« Tenez, Madame, nous mettrons votre fillette dans ce dortoir. » Et elle ouvrit une porte donnant sur une belle chambre contenant huit lits. Elle était parquetée. C’était la chambre attenante à l’infirmerie dans laquelle couchaient les enfants faibles ou convalescents.

Maman rassurée, nous descendîmes dans les jardins.

Il y avait le « petit bois », le « moyen bois », et le « grand bois ». Puis un verger à perte de vue dans lequel se trouvait le bâtiment des enfants pauvres instruits gratuitement et qui aidaient à la grande lessive toutes les semaines.

La vue de ces immenses bois dans lesquels se trouvaient des gymnastiques, des balançoires, des hamacs, me ravit de joie : je pourrais vagabonder dans tout cela.

Mère Sainte-Sophie dit que le « petit bois » était réservé aux grandes élèves ; et le « moyen bois », aux petites filles. Quant au « grand bois », toutes les classes s’y réunissaient aux jours de fêtes, puis pour la récolte des châtaignes et la cueillette des acacias.

Mère Sainte-Sophie fit remarquer que chaque enfant pouvait avoir son petit jardin ; que parfois on se réunissait deux, trois, pour avoir un joli jardin.

« Oh ! j’aurai mon jardin, dis, mon jardin pour moi seule ? — Oui, dit ma mère, pour toi seule. »

La Supérieure appela le jardinier, le père Larcher, le seul homme qui, avec l’aumônier, faisait partie du personnel du couvent.

« Père Larcher, dit l’aimable femme, voilà une enfant qui veut un beau jardin. Choisissez-le-lui dans un bel endroit. — Bien, ma Mère », dit le brave homme. Je vis mon père glisser une pièce dans la main du jardinier, qui remercia confus.

L’heure avançait. Il fallut se quitter. Je me souviens très bien que je n’en éprouvai aucun chagrin.

Je ne pensais qu’à mon jardin. Le couvent ne me paraissait plus une prison, mais un paradis.

J’embrassai maman, ma tante. Papa me tint un instant serrée contre lui. Et, quand je le regardais, il avait les yeux pleins de larmes ; mais moi, je n’avais pas envie de pleurer.

Je l’embrassai fort, et lui dis tout bas : « Je vais être sage, sage, et vais bien travailler pour partir dans quatre ans avec toi. »

Puis j’allai vers maman qui faisait à mère Sainte-Sophie les mêmes recommandations qu’à Mme Fressard : cold-cream, chocolat, confitures, etc., etc.

Mère Sainte-Sophie inscrivait toutes les recommandations ; et elle eut soin de les faire exécuter scrupuleusement.

Toute ma famille partie, je me sentis prête à pleurer. Mais la Supérieure me prit la main et m’emmena au « moyen bois » pour me faire voir où serait mon jardin. Il n’en fallut pas plus pour me distraire.

Nous trouvâmes le père Larcher en train de tracer une légère ligne de démarcation dans l’angle du bois. Il y avait un petit bouleau appuyé contre le mur. Cet angle était formé par la réunion des deux murs, l’un donnant sur le chemin de fer de là rive gauche qui coupe en deux le bois de Satory, car tous les « bois » de mon couvent avaient été pris sur le joli bois de Satory. L’autre mur était le mur du cimetière.

Papa, maman, ma tante, tous, m’avaient donné de l’argent. J’avais, je crois, quarante ou cinquante francs, et je voulais tout donner au père Larcher pour m’acheter des graines.

La Supérieure sourit et fit appeler mère Économe et mère Sainte-Appoline. A l’une, je dus remettre mon argent, sauf vingt sous qu’elle me laissa en me disant : « Quand vous n’en aurez plus, fillette, vous viendrez en chercher. »

Puis mère Sainte-Appoline, qui était professeur de botanique, me demanda ce que je voulais comme fleurs.

Ah ! ce que je voulais comme fleurs ?… Je voulais tout !

Elle commença un petit cours en me disant que toutes les fleurs ne poussaient pas à la même époque. Puis elle prit de mon argent à l’Économe et, le remettant au père Larcher, lui dit de m’acheter une pelle, un râteau, une binette et un arrosoir. Plus quelques graines et quelques plantes dont elle lui remit la liste.

J’étais radieuse.

Et je revins avec mère Sainte-Sophie qui me conduisit au réfectoire. On allait dîner.

Quand j’entrai dans cet immense réfectoire, je restai interdite, bouche bée… Plus de cent jeunes filles et fillettes étaient là, debout pour le Benedicite.

A la vue de la Supérieure, tout le monde s’inclina profondément ; puis les regards convergèrent vers moi.

Mère Sainte-Sophie me conduisit dans le fond, à la place choisie. Puis elle revint au milieu du réfectoire. Elle s’arrêta, fit le signe de la croix, et dit à haute voix le Benedicite.

Quand elle quitta le réfectoire, tout le monde salua de nouveau, et je me trouvai toute seule… toute seule dans la cage des petites fauves.

 

J’étais assise entre deux fillettes de dix à douze ans, noires comme deux petites taupes. Deux jumelles de la Jamaïque, nommées Dolorès et Pepa Cardaños. Elles étaient au couvent depuis deux mois seulement et semblaient aussi intimidées que moi.

Il y avait pour dîner : de la soupe à… à tout !… Et du veau avec des haricots blancs. Je détestais la soupe. Et j’ai toujours eu le veau en horreur.

Je retournai mon assiette quand on passa la soupe, mais la sœur converse la retourna brutalement ; et, au risque de me brûler, me versa de force la soupe dans mon assiette.

« Faut manger votre soupe, me dit tout bas ma voisine de droite qui s’appelait Pepa. — J’aime pas cette soupe-là ! Je n’en veux pas ! »

La sœur inspectrice passait : « Mademoiselle, il faut manger votre soupe. — Non, je ne l’aime pas… cette soupe-là ! »

Elle sourit, et me dit doucement : « Il faut tout aimer. Je reviendrai tout à l’heure. Soyez gentille. Mangez votre soupe. »

Je commençais à rager ; mais Dolorès me passa son assiette vide et gentiment mangea ma soupe.

Quand l’inspectrice revint, elle témoigna sa satisfaction. Furieuse, je lui tirai la langue, ce qui fit rire toute la tablée.

Elle se retourna vivement. Mais l’élève qui tenait le bout de table et qui était surveillante, étant la plus âgée, lui murmura : « C’est la nouvelle qui fait des petites grimaces. » L’inspectrice s’éloigna.

Le veau passa dans l’assiette de Dolorès, mais je voulus garder les haricots blancs, ce qui faillit nous brouiller. Elle céda cependant, entraînant dans son assiette, avec mon morceau de veau, quelques haricots que je défendais.

Une heure après, on faisait la prière du soir, et tout le monde montait se coucher. Mon lit était placé contre le mur dans lequel était creusée la petite niche de la Sainte Vierge. Une lampe brûlait toujours dans cette niche. Elle était alimentée par les enfants dévotieux et reconnaissants après leur convalescence. Deux petits pots de fleurs minuscules étaient placés au pied de la statuette. Les pots étaient en terre cuite ; les fleurs en papier.

Je faisais très bien les fleurs. Et je résolus de suite en me couchant que je ferais toutes les fleurs pour la Sainte Vierge.

Et je m’endormis rêvant de guirlandes de fleurs, de haricots, et de pays lointains. Les deux jumelles de la Jamaïque avaient frappé mon esprit.

Le réveil fut dur. Je n’avais pas l’habitude de me lever si tôt. Le jour perçait à peine les carreaux opaques des fenêtres. Je me levai en bougonnant.

On avait un quart d’heure pour faire sa toilette, et il me fallait une bonne demi-heure pour démêler mes cheveux. La sœur Marie, voyant que je n’étais pas prête, s’approcha de moi ; et violemment, avant que j’aie pu juger son mouvement, m’arracha le peigne des mains : « Allons, allons, il ne faut pas lambiner comme ça ! » Et plantant le peigne dans ma tignasse, elle m’arracha une poignée de cheveux.

La douleur et la rage de me voir malmenée ainsi me donnèrent sur-le-champ un de ces accès de colère qui terrifiaient ceux qui en étaient témoins.

Je me précipitai sur la malheureuse sœur ; et, des pieds, des dents, des mains, des coudes, de la tête, de tout mon pauvre petit corps si menu, je frappai, je cognai, je hurlai !

Toutes les élèves, toutes les sœurs, tout le monde accourait. Les enfants criaient : « Au secours ! » Les sœurs faisaient le signe de la croix et n’osaient s’approcher. Mère Préfète me jeta de l’eau bénite pour m’exorciser.

Enfin, mère Sainte-Sophie la Supérieure arriva.

Mon père l’avait mise au courant de mes accès de colère sauvage qui étaient mon seul et réel défaut, et qui tenaient autant à mon état de santé qu’à la violence de mon caractère.

Elle s’approcha. Je tenais toujours sœur Marie, mais j’étais épuisée par mes efforts et par cette lutte contre la pauvre femme qui, grande et forte, se garait sans se défendre et essayait de me tenir les pieds ou les mains à tour de rôle.

La voix de la mère Sainte-Sophie me fit lever la tête.

Mes yeux noyés de larmes entrevirent son doux visage, si empreint de pitié, que je m’arrêtai un instant sans pourtant lâcher prise ; et, honteuse et frémissante, je dis très vite : « C’est elle qui a commencé ! Elle m’a arraché mon peigne comme une méchante pour arracher mes cheveux ! Elle m’a bousculée ! Elle m’a fait du mal ! C’est une méchante !… ». Et j’éclatai en sanglots. Mes mains se desserrèrent. Et je me trouvai, sans que j’en eusse conscience, étendue sur mon petit lit, la main de mère Sainte-Sophie sur mon front, et sa voix, tendre et grave, me sermonnant doucement.

Tout le monde était parti. J’étais seule avec elle et la petite Sainte Vierge dans sa niche.

 

À partir de ce jour, mère Sainte-Sophie prit un énorme ascendant sur moi.

Chaque matin, elle me faisait venir ; et sœur Marie, à qui j’avais demandé pardon devant tout le couvent réuni, me peignait doucement en sa présence.

Assise sur un petit tabouret, j’écoutais la lecture que faisait la mère Supérieure, ou l’histoire instructive qu’elle me contait. Ah ! l’adorable femme ! Et que j’aime à me rappeler son souvenir !

Je l’adorais, comme on adore, petit enfant, un être qui vous a prise toute, sans savoir, sans discuter, sans se rendre compte, subissant un charme infini.

Mais depuis, je l’ai comprise et admirée. J’ai deviné l’âme unique et rayonnante emprisonnée sous l’enveloppe courtaude et rieuse de cette sainte femme.

Je l’ai aimée pour tout ce qu’elle a éveillé de noble en moi. Je l’aime pour les lettres qu’elle m’a écrites et que je relis souvent. Je l’aime, parce qu’il me semble que tout imparfaite que je sois, je le serais cent fois plus si je n’eusse connu et aimé cette pure créature.

Une seule fois, je la vis sévère et la sentis soudainement en colère : Il y avait dans la petite pièce qui précédait sa cellule et qui servait de salon, le portrait d’un jeune homme dont le beau visage était empreint d’une certaine noblesse.

« C’est l’Empereur ?… demandai-je. — Non, fit-elle, en se retournant vivement, c’est le Roi ! c’est Henri V. »

Je ne compris que plus tard le pourquoi de son émoi. Tout le couvent était royaliste. Et Henri V était le souverain reconnu.

On avait le plus profond mépris pour Napoléon III ; ce qui fit que, le jour du baptême du Prince Impérial on ne nous fit pas de distribution de bonbons et que nous ne profitâmes pas du jour de congé accordé à tous les pensionnats, lycées et couvents.

La politique était lettre morte pour moi ; et je me trouvais heureuse au couvent, grâce à mère Sainte-Sophie.

Puis, j’étais très aimée de mes compagnes qui souvent faisaient mes compositions à ma place.

Je n’avais aucun goût pour l’étude, sauf pour la géographie et le dessin. L’arithmétique me rendait folle. L’orthographe m’assommait ; et j’avais un profond mépris pour le piano. J’étais restée timide, et perdais la tête quand on m’interrogeait à l’improviste.

J’avais la passion des bêtes, et je promenais avec moi, dans des petits cartons ou des cages que je fabriquais, des couleuvres — nos bois en étaient peuplés, — des cricris sur des feuilles de lis, des lézards qui avaient presque toujours la queue cassée parce que, pour voir s’ils mangeaient, je soulevais le couvercle de la boite un tout petit peu, ce que voyant, mes lézards se précipitaient vers l’ouverture, je refermais très vite, rouge et surprise de tant d’aplomb, et crac, soit à droite, soit à gauche, il y avait une queue de prise. Et je me désolais des heures. Et pendant que la sœur nous expliquait, faisant des signes sur le tableau, le système métrique, je pensais — la queue de mon lézard dans la main — au moyen de la lui recoller.

J’avais des toc-marteau dans une petite boite, et cinq araignées dans une cage que m’avait fabriquée le père Larcher avec de la toile métallique. Méchamment, je donnais des mouches à mes araignées qui, grasses et bien nourries, travaillaient à faire leur toile. Et bien souvent pendant la récréation, la cage sur un banc ou un tronc d’arbre, nous restions dix, douze fillettes groupées autour de cette cage à regarder l’étonnant travail de ces petites bêtes. Puis, importante et fière, quand j’apprenais qu’une compagne s’était coupée, je me rendais près d’elle : « Viens, je vais t’envelopper ton doigt : j’ai de la toile d’araignée toute fraîche. » Et armée d’un petit bâton tout mince, je prenais la toile d’araignée que j’enroulais gravement autour du doigt blessé. « Et maintenant, mesdames Araignées, il faut recommencer votre travail ! » Et mesdames Araignées recommençaient, actives et minutieuses.

J’étais une petite autorité. On me prenait pour arbitre dans les questions à trancher. On me faisait des commandes pour les trousseaux des poupées en papier.

À cette époque, faire le grand manteau d’hermine avec la palatine et le manchon était un jeu pour moi. Et cela remplissait d’admiration toutes mes camarades. Je faisais payer mes trousseaux, selon leur importance : deux crayons, cinq plumes tête-de-mort, deux feuilles de papier blanc.

Enfin j’étais devenue une personnalité, et cela suffisait à mon orgueil d’enfant.

Je n’apprenais rien. Je n’avais jamais la croix. Et je ne fus qu’une fois au tableau d’honneur ; pas comme une élève studieuse, mais pour acte de courage : j’avais retiré de la grande mare une petite fille qui voulait attraper des grenouilles. La mare se trouvait dans le grand verger, du côté des enfants assistés. J’avais eu comme pénitence, pour je ne sais quel forfait, deux jours de retraite chez les enfants pauvres. On croyait me punir, et j’adorais cela. D’abord, on me regardait comme la Demoiselle ; et je donnais des sous pour qu’on m’apporte en cachette de la cassonade, ce qui était facile aux petites externes.

Nous étions à l’heure de la récréation. J’entendis des cris. Je me précipitai vers la mare d’où venaient les cris et je sautai dans l’eau sans réfléchir. Il y avait tellement de vase que nous nous embourbions ; seulement, la fillette avait quatre ans, elle était petite, petite, et disparaissait sans cesse. Moi, j’avais plus de dix ans. Enfin, je ne sais comment j’arrivai à la sortir de là. Sa bouche, son nez, ses oreilles, ses yeux, tout était plein de vase. Il paraît qu’on fut longtemps avant de la ranimer. Quant à moi, on m’emporta claquant des dents, nerveuse, et demi-pâmée.

J’eus un gros accès de fièvre, et ce fut mère Sainte-Sophie qui voulut me veiller.

Je l’entendis qui disait au médecin : « Cette enfant, monsieur le docteur, est ce que nous avons de meilleur ici. Elle sera parfaite quand elle aura reçu le Saint Chrême. » Ces paroles me frappèrent tellement qu’à partir de ce jour je devins mystique.

Douée d’une imagination très vive et d’une extrême sensibilité, la légende chrétienne me prit l’esprit et le cœur. Le Fils de Dieu devint mon culte, et la Mère des Sept-Douleurs mon idéal.

mercredi 11 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre II

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Un matin, ma mère me prit sur ses genoux et me dit : « Te voilà grande maintenant. Il faut apprendre à lire et à écrire. (En effet, à sept ans je ne savais ni lire, ni écrire, ni compter, ayant été jusqu’à cinq ans en nourrice, et malade depuis deux ans.) Il faut, continua ma mère, en jouant avec ma chevelure frisée, il faut devenir une grande fille : tu vas aller en pension. » Cela ne me disait rien. « Qu’est-ce que c’est, la pension… dis ? — C’est un endroit où il y a beaucoup de petites filles. — Elles sont malades, dis ? — Oh ! non ! répondit maman : elles sont bien portantes, comme toi maintenant, et elles jouent, et elles sont gaies. »

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Je sautai et fis éclater ma joie. Mais les yeux pleins de larmes de maman me jetèrent dans ses bras : « Et toi ? Et toi, maman ? Tu seras toute seule ? Tu n’auras plus de petite fille ? » Alors, maman se pencha vers ma petite taille : « Le bon Dieu, pour me consoler, m’a dit qu’il allait m’envoyer un bouquet avec un petit bébé. » Ma joie reprit plus bruyante : « Alors, j’aurai un petit frère ? — Ou une petite sœur. — Oh ! j’en veux pas ! J’aime pas les filles. » Maman m’embrassa tendrement, me fit habiller devant elle. Oh ! je me souviens d’une robe bleue en velours épingle qui faisait mon orgueil.

Ainsi parée, j’attendis anxieuse la voiture de ma tante Rosine qui devait nous conduire à Auteuil. Elle arriva vers trois heures. La femme de chambre était partie depuis une heure ; et j’avais pris grande joie à voir ma petite malle et mes joujoux empilés dans la voiture. Maman monta la première, lente et calme, dans le magnifique équipage de ma tante. Je montai à mon tour, faisant un peu de chichi parce que la concierge et quelques commerçants regardaient. Ma tante sauta, turbulente et légère, et donna en anglais l’ordre au cocher, raide et ridicule, d’aller à l’adresse inscrite sur le papier qu’elle lui remit. Une autre voiture suivait la nôtre dans laquelle trois hommes avaient pris place : Régis, mon parrain, ami de mon père ; le général de Polhes ; et un peintre de chevaux et de chasses, à la mode alors, qui s’appelait, je crois, Fleury.

J’appris pendant la route que ces messieurs allaient commander un dîner dans un cabaret à la mode des environs d’Auteuil. On devait tous se retrouver là-bas, avec d’autres convives.

Je prêtais peu d’attention à ce que disaient ma mère et ma tante qui, parfois, lorsqu’elles parlaient de moi, parlaient en anglais ou en allemand en jetant des regards tendres et souriants vers moi.

Après un long parcours qui me ravissait d’aise, car, la figure écrasée sur la vitre, je regardais de tous mes yeux la route qui se déroulait grise, boueuse, échelonnée de vilaines maisons, d’arbres maigres — et je trouvais cela si beau… parce que cela changeait toujours, — la voiture s’arrêta, 18, rue Boileau, à Auteuil. Sur la grille, une longue plaque de fer noirci avec des lettres d’or. Je levai le nez. Maman me dit : « Tu sauras bientôt lire ce qu’il y a écrit là-dessus, j’espère. » Ma tante me souffla dans l’oreille : « Pension de Mme Fressard », et je répondis bravement à maman : « Y a écrit Pension de Mme Fressard. » Maman, ma tante et les trois amis s’esclaffèrent sur la gentillesse de mon aplomb, et nous fîmes notre entrée dans la pension.

Mme Fressard vint au-devant de nous. Elle me fit un très bon effet. De taille moyenne, un peu forte, les cheveux grisonnants en « Sévigné », de grands beaux yeux à la George Sand, des dents très blanches qui brillaient dans son visage légèrement bistré, elle sentait sain, elle parlait bon, ses mains étaient potelées et ses doigts longs.

Elle me prit doucement par la main ; et mettant un genou en terre pour mettre son visage à la hauteur du mien, elle me dit d’une voix musicale : « Vous n’avez pas peur, ma petite fille ? » Je ne répondis pas et devins rouge. Elle m’adressa plusieurs questions. Je refusai de répondre. Tout le monde s’était groupé autour de moi. « Réponds donc, bébé ! — Allons, Sarah ! sois gentille ! — Oh ! la vilaine petite fille ! » Peines perdues. Je restai muette et fermée.

Après la visite d’usage dans les dortoirs, le réfectoire, l’ouvroir ; après les congratulations exagérées : « Que c’est bien tenu ! Quelle propreté ! » et mille stupidités semblables sur le confort de ces prisons d’enfants, ma mère s’écarta avec Mme Fressard. Je la tenais aux genoux et l’empêchais de marcher.

« Voilà l’ordonnance du médecin. » Et elle remit une longue liste de choses à faire. Mme Fressard sourit, légèrement ironique : « Vous savez, madame, dit-elle à ma mère, que nous ne pouvons pas la friser ainsi. — Encore moins la défriser, dit ma mère, en passant ses doigts gantés dans ma chevelure ; ce ne sont pas des cheveux, c’est une tignasse ! Je vous prie de ne jamais la démêler avant d’avoir brossé ses cheveux ; vous n’en viendriez pas à bout et la feriez souffrir. »

« Qu’est-ce que les enfants prennent à quatre heures ? continua-t-elle. — Mais, un morceau de pain et ce que leur donnent leurs parents pour leur goûter. — Il y a douze pots de confitures différentes, car l’enfant a l’estomac capricieux : il faudra lui donner un jour des confitures, un jour du chocolat. Il y en a six livres. » Mme Fressard sourit, toujours ironique et bienveillante. Elle prit une livre de chocolat et dit tout haut : « De chez Marquis ! Eh bien, fillette, on vous gâte. » Et elle tapotait ma joue de ses doigts blancs. Puis ses yeux s’arrêtèrent surpris sur un grand pot. — « Ceci, dit ma mère, c’est du cold-cream fait par moi-même. Je désire que la figure, le cou et les mains de ma fille en soient frottés tous les soirs à son coucher. — Mais… reprit Mme Fressard. » Maman, impatientée : « Je paierai double de blanchissage pour les draps. » (Pauvre maman chérie ! Je me souviens très bien qu’on me changeait les draps tous les mois en même temps que les autres.)

Enfin, l’heure de la séparation venue, on se mit en groupe sympathique et maman fut enlevée dans une envolée d’embrassements, de paroles consolatrices : « Cela lui fera du bien !… Elle a besoin de ça !… Vous allez la trouver changée quand vous la reverrez !… etc. »

Le général de Polhes, qui m’aimait beaucoup, me prit dans ses bras, et m’enlevant en l’air : « Gamine, tu entres dans la caserne ! va falloir marcher au pas ! » Et comme je lui tirai sa longue moustache : « Faudra pas faire ça à la dame ! » fit-il en clignant de l’œil vers Mme Fressard. (Elle était légèrement moustachue.) Un rire strident et clair ouvrit les lèvres de ma tante. Un petit rire serré brida la bouche de maman. Et la troupe s’éloigna dans un tourbillon de jupes et de paroles, pendant qu’on m’entraînait vers la cage où j’allais être emprisonnée.

Je passai deux années dans cette pension. J’appris à lire, à écrire, à compter. J’appris mille jeux que j’ignorais.

J’appris à chanter des rondes, à broder des mouchoirs pour maman. Je me trouvais relativement heureuse, parce qu’on sortait le jeudi et le dimanche et que ces promenades me donnaient la sensation de la liberté. Le sol de la rue me semblait être autre que le sol du grand jardin de la pension.

Puis, il y avait chez Mme Fressard des petites solennités qui me jetaient toujours dans un ravissement fou. Parfois, Mlle Stella Colas, qui venait de débuter au Théâtre-Français, venait réciter des vers le jeudi. Je ne fermais pas les yeux de toute la nuit. Le matin, je me peignais avec soin et je me préparais, avec des battements de cœur, à entendre ce que je ne comprenais pas du tout, mais qui me laissait sous le charme. Puis, cette jolie jeune personne avait une légende : elle s’était jetée presque sous les chevaux de la voiture de l’Empereur pour attirer l’attention du souverain et obtenir la grâce de son frère qui avait conspiré contre sa vie.

Mlle Stella Colas avait sa sœur en pension chez Mme Fressard : Clotilde, aujourd’hui femme de M. Pierre Merlou, ministre des finances.

Stella Colas était petite, blonde, avec des yeux bleus un peu durs, mais pleins de profondeur. Elle avait la voix grave ; et je tressaillais de toutes mes fibres lorsque cette jeune fille frêle, blonde et pâle attaquait le Songe d’Athalie.

Que de fois, assise sur ma couchette d’enfant, j’essayais de dire d’une voix de basse :

« Tremble ! fille digne de moi… »

J’enfonçais ma tête dans les épaules, je gonflais mes joues, et je commençais :

« Tremble… trem… ble… trem-em-em-ble… »

Mais ça finissait toujours mal, car je commençais tout bas d’une voix étouffée, et puis, inconsciemment, je montais la voix ; et mes compagnes réveillées, égayées par mes essais, éclataient de rire. Et je bondissais à droite, à gauche, furieuse, donnant des coups de pied, des gifles qu’on me rendait au centuple…

Mlle Caroline, fille adoptive de Mme Fressard que je retrouvai, longtemps après, femme du célèbre peintre Yvon, paraissait, furieuse, implacable, nous donnant à toutes des pénitences pour le lendemain. Quant à moi : pas de sortie et cinq coups de règle sur les doigts.

Ah ! les coups de règle de Mlle Caroline ! Je les lui ai reprochés quand je l’ai revue trente-cinq ans après. Elle nous faisait mettre tous les doigts autour du pouce, et il fallait tenir sa main tout près, bien droite : et pan !… et pan !… de sa large règle de bois d’ébène, elle appliquait un méchant coup dur, sec, coup terrible qui faisait gicler les larmes des yeux.

J’avais pris en grippe Mlle Caroline. Elle était belle cependant ; mais d’une beauté qui m’ennuyait. Le teint très blanc, les cheveux très noirs, plaqués en bandeaux dentelés.

Quand je l’ai revue, longtemps après, elle me fut amenée par une parente à moi qui me dit : « Je parie que vous ne reconnaissez pas Madame ? Et cependant, vous la connaissez beaucoup. » J’étais appuyée contre la grande cheminée de mon hall et je regardais venir, du fond du premier salon, cette grande personne à l’air un peu provincial, encore assez belle. Quand elle eut descendu les trois marches du hall, le jour éclaira son front bombé, cerné par les durs bandeaux dentelés : « Mademoiselle Caroline ! » m’écriai-je. Et dans un furtif mouvement, je cachai mes deux mains derrière mon dos.

Je ne la revis plus jamais, Mlle Caroline. Ma rancœur d’enfant avait percé sous la politesse de l’hôtesse.

Je ne m’ennuyais pas trop chez Mme Fressard ; et il me semblait naturel d’y rester jusqu’à ce que je fusse tout à fait grande.

Mon oncle Félix Faure, qui est aujourd’hui chartreux, avait exigé que sa femme, sœur de ma mère, me fasse sortir souvent. Il avait une magnifique propriété traversée par un ruisseau, à Neuilly ; et je pêchais pendant des heures avec mon cousin et ma cousine.

Enfin, ces deux années s’écoulèrent paisibles, sans autres événements que mes colères terribles, qui jetaient le désarroi dans la pension et me laissaient deux ou trois jours à l’infirmerie. Mes colères ressemblaient à des accès de folie.

Un jour, ma tante Rosine vint en coup de vent me retirer de la pension. Un ordre de mon père précisait l’endroit où je devais être transférée. Cet ordre était formel. Ma mère, en voyage, avait prévenu ma tante, laquelle, entre deux valses, était accourue.

L’idée qu’on violentait à nouveau mes goûts, mes habitudes, sans me consulter, me mit dans une rage indicible. Je me roulai par terre ; je poussai des cris déchirants ; je hurlai des reproches contre maman, mes tantes, Mme Fressard qui ne savait pas me garder.

Après deux heures de luttes pendant lesquelles je m’échappai deux fois des mains qui essayaient de me vêtir, pour me sauver dans le jardin, grimper aux arbres, me jeter dans le petit bassin dans lequel il y avait plus de vase que d’eau ; enfin, épuisée, domptée, sanglotante, on m’emporta dans la voiture de ma tante.

Je restai trois jours chez elle avec une telle fièvre, qu’on craignit pour ma vie. Mon père vint chez ma tante Rosine, qui habitait alors 6, rue de la Chaussée-d’Antin. Il était lié d’amitié avec Rossini qui, lui, habitait au n° 4 de la même rue.

Il l’amena souvent. Et Rossini me faisait rire par mille histoires ingénieuses, mille grimaces comiques. Mon père était beau comme un dieu. Et je le regardais avec fierté. Je le connaissais peu, le voyant rarement. Mais je l’aimais pour sa voix charmeuse, ses gestes doux et lents. Il en imposait un peu. Et je remarquais que ma fulgurante tante se calmait devant lui.

J’avais repris mon calme ; et le docteur Monod, qui me soignait alors, déclara que je pouvais être emmenée sans inconvénient.

On avait attendu maman ; mais elle était malade à Haarlem. Mon père refusa l’offre que lui faisait ma tante de l’accompagner pour me conduire au couvent. J’entends encore mon père répondre de sa voix douce : « Non, c’est sa mère qui la conduira au couvent ; j’ai écrit aux Faure ; ils vont garder la petite pendant quinze jours. » Et comme ma tante allait protester : « C’est plus calme qu’ici, ma chère Rosine ; et l’enfant a besoin, avant tout, de calme. »

J’arrivai, le soir même, chez ma tante Faure.

Je ne l’aimais pas beaucoup, parce qu’elle était froide et poseuse ; mais j’adorais mon oncle : il était si doux, si tranquille ; et son sourire avait un charme infini. Son fils était diable, comme moi ; aventureux et un peu braque. Nous aimions nous trouver ensemble. Ma cousine, adorable Greuze, était réservée et craignait de salir ses robes et même ses tabliers. La pauvre mignonne épousa le baron Cerise et mourut en couches, en pleine beauté, en pleine jeunesse, parce que sa timidité, sa réserve et son éducation étroite s’étaient refusées à recevoir les secours d’un médecin, alors que son intervention était absolument nécessaire. Je l’aimais beaucoup. Je l’ai beaucoup pleurée ; et le moindre rayon de lune évoque en moi sa blonde apparition.

Je restai trois semaines chez mon oncle, vagabondant avec mon cousin, passant des heures à plat ventre à pêcher des écrevisses dans le petit ruisseau qui traversait le parc de mes parents. Ce parc était immense et entouré d’un large saut de loup. Que de fois j’ai parié avec mon cousin et ma jolie cousine que je sauterais le fossé : « Je te parie cinq épingles ! Je te parie trois feuilles de papier ! Je te parie mes deux crêpes ! » — On mangeait des crêpes tous les mardis. — Et je sautais ! Et la plupart du temps, je tombais dans le fossé, clapotant dans l’eau verte, criant parce que j’avais peur des grenouilles, hurlant de terreur parce que mon cousin et ma cousine faisaient semblant de s’en aller.

Quand je rentrais et que ma tante inquiète m’apercevait du perron où elle guettait notre retour, quelle semonce ! Quel regard froid ! « Allez vous changer. Mademoiselle ! et restez dans votre chambre ! On vous portera votre dîner sans dessert ! » En passant devant la grande glace du vestibule, je m’entrevoyais semblable à un tronc d’arbre vermoulu ; et je voyais mon cousin qui me faisait signe, en portant la main à sa bouche, qu’il me porterait du dessert.

Ma cousine se laissait caresser par sa mère, qui semblait dire : « Ah ! grâce à Dieu, tu ne ressembles pas à cette petite bohémienne ! « C’était le titre dont ma tante me cinglait dans ses moments de colère. Je montais à ma chambre le cœur gros, honteuse, désolée, jurant de ne plus sauter le saut de loup. Mais, arrivée dans ma chambre, je trouvais la fille du jardinier qu’on avait attachée à ma petite personne, grosse fille fruste, rieuse : « Ah ! que Mademoiselle est rigolo comme ça ! » Et elle riait tant et tant qu’elle me rendait fière d’être si rigolo ; et je pensais déjà : « La première fois que je sauterai le fossé, je me mettrai des herbes et de la boue partout. »

Une fois déshabillée, lavée, je mettais ma petite robe de flanelle et je restais dans ma chambre à attendre le dîner. On m’apportait de la soupe, de la viande, du pain et de l’eau. Je détestais et je déteste toujours la viande. Je la jetais par la fenêtre, en ayant soin de découper le gras que je laissais au bord de mon assiette, car ma tante montait me surprendre : « Vous avez mangé, Mademoiselle ? — Oui, ma tante. — Avez-vous encore faim ? — Non, ma tante. — Écrivez trois fois le Pater et le Credo, petite païenne. » (Je n’étais pas encore baptisée.)

Un quart d’heure après, mon oncle montait : « Tu as bien dîné ? — Oui, mon oncle. — Tu as mangé ta viande ? — Non, je l’ai jetée par la fenêtre. Je ne l’aime pas ! — Tu as menti à ta tante ! — Non, elle m’a demandé si j’avais mangé : j’ai dit oui ; mais j’ai pas dit que j’avais mangé ma viande. — Quelle pénitence as-tu ? — J’ai à écrire, avant de me coucher, trois Pater et trois Credo. — Tu les sais bien par cœur ? — Non, mon oncle, pas très bien ; je me trompe tout le temps. »

Et cet homme adorable me dictait mon Pater et mon Credo que je copiais avec dévotion, car il dictait avec tendresse.

Il était pieux, très pieux, mon oncle Faure. Après la mort de ma tante, il s’est fait chartreux. Et, dans ce moment, je sais que, vieux et malade, courbé par la douleur, il creuse sa tombe, défaillant sous le poids de sa bêche, implorant Dieu de le reprendre et pensant souvent à moi, à « sa chère petite bohémienne ».

Ah ! le cher et doux être : je lui dois ce que j’ai de meilleur. Je l’aime avec respect et dévotion. Que de fois, dans les phases difficiles de ma vie, j’ai évoqué son souvenir et consulté sa pensée ; car je ne le voyais plus, ma tante s’étant brouillée volontairement avec maman et moi. Mais il m’a toujours aimée ; et il m’a parfois fait parvenir des conseils pleins d’indulgence, de droiture et de bon sens.

Dernièrement, je suis allée dans le pays où se sont réfugiés les Chartreux. Un ami est allé voir le saint homme, et j’ai pleuré en écoutant les paroles que lui avait dictées mon oncle pour m’être répétées.

Mon oncle parti, Marie, la fille du jardinier, entrait d’un air indifférent, mais les poches bourrées de pommes, de biscuits et de mendiants. Mon cousin m’envoyait du dessert ; mais elle, la brave fille, avait nettoyé tous les compotiers.

Alors je lui disais : « Assieds-toi, Marie ; et pendant que je fais mes Credo et mes Pater, épluche les mendiants, on les mangera après, quand j’aurai fini. » Et Marie s’asseyait par terre, pour cacher vite tout sous la table si ma tante était revenue. Mais ma tante ne revenait pas. Elle faisait de la musique avec ma cousine, pendant que mon oncle apprenait les mathématiques à mon cousin.

Enfin, maman annonça son arrivée. Ce fut un branlebas dans la maison de mon oncle. On préparait ma petite malle.

Le couvent de Grand-Champs, où j’allais entrer, avait un uniforme. Ma cousine, qui adorait coudre, marquait avec fureur des S.B. en coton rouge partout. Mon oncle me donna mon couvert d’argent et mon gobelet. Tout fut marqué du n° 32, mon numéro matricule. Marie me donna un gros cache-nez violet dégradé, qu’elle avait tricoté en cachette depuis des jours. Ma tante me mit au cou un petit scapulaire bénit ; et quand maman arriva avec mon père, tout était prêt.

On donna un grand dîner d’adieux où furent invités deux amis de ma mère, ma tante Rosine et quatre autres membres de la famille.

Je me trouvais très importante. Je n’étais ni triste ni gaie. Je me sentais importante et cela suffisait. Tout le monde parlait de moi. Mon oncle caressait mes cheveux. Ma cousine m’envoyait des baisers du bout de la table.

Tout à coup, la voix musicale de mon père me fit tourner la tête vers lui. « Écoute, Sarah, si tu es bien sage au couvent, je te reprendrai dans quatre ans et je t’emmènerai avec moi, bien loin, faire de beaux voyages. — Oh ! je serai bien sage ! sage comme tante Henriette ! » C’était ma tante Faure. Tout le monde sourit.

Après le dîner, le temps étant beau, on se dispersa dans le parc. Mon père m’emmena et me parla de choses graves, de choses tristes que j’entendais pour la première fois, que je comprenais malgré mon jeune âge et qui me faisaient pleurer.

Il s’était assis sur un vieux banc et me tenait sur ses genoux. Ma tête appuyée sur sa poitrine, j’écoutais et je pleurais, silencieuse et troublée… Mon pauvre papa, je ne devais plus le revoir, jamais, jamais…

vendredi 6 juillet 2018

Sarah Bernhardt - Ma double vie (autobiographie) Chapitre I

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Ma mère adorait voyager. Elle allait d’Espagne en Angle-terre ; de Londres à Paris ; de Paris à Berlin. De là, à Christiania ; puis revenait m’embrasser et repartait pour la Hollande, son pays natal.

Elle envoyait à ma nourrice : des vêtements pour elle, et des gâteaux pour moi.

Elle écrivait à une de mes tantes : « Veille sur la petite Sarah, je reviendrai dans un mois. » Elle écrivait à une autre de ses sœurs, un mois après : « Va voir l’enfant chez sa nourrice, je reviens dans quinze jours. »

Ma mère avait dix-neuf ans, j’en avais trois ; et mes tantes avaient : l’une dix-sept ans, l’autre vingt ans. Une autre avait quinze ans, et l’aînée vingt-huit ans ; mais cette dernière habitait la Martinique et avait déjà six enfants.

Ma grand-mère était aveugle. Mon grand-père était mort ; et mon père était en Chine depuis deux ans. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Mes jeunes tantes promettaient de venir me voir, et ne tenaient guère leur parole.

Ma nourrice était bretonne et habitait près de Quimperlé une petite maison blanche, au toit de chaume très bas, sur lequel poussaient des giroflées sauvages.

C’est la première fleur qui ait charmé mes yeux d’enfant. Et je l’ai toujours adorée, cette fleur aux pétales faits de soleil cou-chant, aux feuilles drues et tristes.

C’est loin, la Bretagne, même à notre époque de vélocité. C’était alors le bout du monde.

Heureusement, ma nourrice était, paraît-il, une brave femme. Et, son enfant étant mort, je restai seule à être aimée. Mais elle aimait comme aiment les gens pauvres : quand ils ont le temps.

Un jour, l’homme étant malade, elle était allée aux champs pour aider à la récolte des pommes de terre ; le sol trop mouillé les pourrissait. Le travail pressait. Elle me confia à la garde de son mari, étendu sur sa couchette bretonne, les reins cloués par un lumbago. La brave femme m’avait installée dans ma chaise haute. Elle eut soin de mettre la cheville de bois qui tenait devant moi la tablette étroite sur laquelle elle posa de menus jouets. Elle jeta un sarment dans la cheminée et me dit en breton (jusqu’à l’âge de quatre ans je n’ai compris que le breton) : « Tu seras sage, Fleur-de-Lait ? » (C’était le seul nom auquel je répondais alors.)

La brave femme partie, je m’efforçai de retirer la cheville de bois mise avec tant de soin par ma pauvre nourrice. Ayant enfin réussi, je poussai le petit rempart, croyant – pauvre de moi – m’élancer sur le sol ; et je tombai dans le feu qui crépitait joyeusement. Les cris de mon père nourricier qui ne pouvait bouger, attirèrent les voisins. On me jeta toute-fumante dans un grand seau de lait qui venait d’être tiré.

Mes tantes, prévenues, avertirent ma mère. Et pendant quatre jours, cette paisible contrée fut labourée par les diligences qui se succédaient. Mes tantes arrivaient de partout. Et ma mère, affolée, accourait de Bruxelles avec le baron Larrey et un de ses amis, jeune médecin qui commençait à devenir célèbre. Plus un interne amené par le baron Larrey.

On m’a conté depuis que rien n’était plus douloureux et charmant que le désespoir de ma mère.

Le médecin approuva le masque de beurre qu’on me renouvelait toutes les heures.

Je le revis souvent depuis, le cher baron Larrey ; et on le retrouvera quelquefois dans ma vie.

Il me contait d’une façon charmante l’amour de ces braves gens pour « Fleur-de-Lait » ; et il ne pouvait s’empêcher de rire à tant de beurre. Il y en avait, disait-il, partout : sur les couchettes, sur les armoires, sur les chaises, sur les tables, pendu à des clous dans des vessies. Tous les voisins apportaient du beurre pour faire des masques à « Fleur-de-Lait ».

Maman, belle à ravir, semblable à une madone, avec ses cheveux d’or et ses yeux frangés de cils si longs, qu’ils faisaient ombre sur ses joues quand elle baissait ses paupières, donnait de l’or à tout le monde. Elle aurait donné sa chevelure d’or, ses doigts blancs et fuselés, ses pieds d’enfant, sa vie, pour sauver cette enfant dont elle se souciait si peu huit jours avant.

Et elle était aussi sincère dans son désespoir et son amour que dans son inconscient oubli.

Le baron Larrey repartit pour Paris, laissant ma mère, ma tante Rosine et l’interne près de moi.

Et, quarante-deux jours après, maman ramenait triomphalement la nourrice, le père nourricier et moi, dans la bonne ville de Paris, où elle nous installa à Neuilly, dans une petite maison au bord de la Seine. Je n’avais pas une cicatrice, paraît-il. Rien, rien, que la peau d’un rose trop vif. Ma mère, heureuse et con-fiante, repartit pour ses voyages, me laissant de nouveau à la garde de mes tantes.

Deux ans s’écoulèrent dans ce petit jardin de Neuilly qui était tout plein de dahlias horribles, serrés et coloriés comme des balles de laine. Mes tantes ne venaient jamais. Maman envoyait argent, bonbons, jouets.

Le père nourricier mourut. Et ma nourrice épousa un con-cierge qui tirait le cordon au n° 65, rue de Provence. Ne sachant pas où trouver maman et ne sachant pas écrire, ma nourrice ne prévint personne et m’emmena dans son nouveau local. J’étais ravie du déménagement. J’avais alors cinq ans, et je me souviens de ce jour comme je me souviens d’hier.

Le logis de ma nourrice se trouvait juste au-dessus de la porte cochère ; et la fenêtre en œil-de-bœuf se trouvait encadrée dans la porte lourde et monumentale. Je trouvais cela beau du dehors, et je me mis à battre des mains en arrivant devant cette grande porte. C’était à l’heure grise, vers les cinq heures, un jour de novembre.

On me mit dans mon petit lit, et je m’endormis sans doute, car pour ce jour mes souvenirs s’arrêtent là.

Le lendemain, je fus prise d’un chagrin effroyable : la petite chambre où je couchais était sans fenêtre. Et je me pris à pleurer. Je m’échappai des bras de ma nourrice qui m’habillait, pour aller dans la pièce à côté. Je courus à la fenêtre ronde. Je collai mon petit front têtu contre les vitres, et je me mis à hurler de rage en ne voyant plus les arbres, la bordure de buis, les feuilles qui tombaient. Rien, rien, que de la pierre… de la pierre froide, grise, laide, et des carreaux en face. « Je veux m’en aller ! Je ne veux pas rester ici ! C’est du noir ! C’est du vilain ! Je veux voir le plafond de la rue ! » Et je sanglotai.

Ma pauvre nourrice me prit dans ses bras et, m’enveloppant d’une couverture, elle descendit dans la cour : « Lève la tête, Fleur-de-Lait, et regarde… Le voilà, le plafond de la rue. » Cela me consola un peu de voir qu’il y avait du ciel dans ce vilain en-droit ; mais la tristesse s’était emparée de ma petite âme. Je ne mangeais plus ; je pâlissais ; je m’anémiais ; et je serais certainement morte de consomption sans un hasard, véritable coup de théâtre.

Un jour que je jouais dans la cour avec Titine, une petite fille qui logeait au second et dont ni la figure ni le nom réel ne reviennent à mon esprit, je vis le mari de ma nourrice qui traversait la cour avec deux dames, dont une très élégante. Je ne les voyais que de dos, mais la voix de cette élégante personne arrêta les battements de mon cœur. Un trouble nerveux s’était emparé de mon pauvre petit corps qui tremblait. « Il y a des fenêtres qui donnent sur la cour ? » questionna-t-elle. – « Oui, Madame, ces quatre-là. » Et il montrait quatre fenêtres ouvertes au premier étage. La dame se retourna pour voir.

Je poussai un cri de joie, de délivrance… « Tante Rosine ! Tante Rosine ! » Et je me jetai sur la jupe de la jolie visiteuse. Je mettais mon visage dans ses fourrures ; je trépignais ; je sanglotais ; je riais ; je déchirais ses longues manches de dentelles.

Elle me prit dans ses bras, essaya de me calmer et, interrogeant le concierge, elle balbutiait à son amie :

« Je n’y comprends rien ! C’est la petite Sarah, la fille de Youle, ma sœur ? ».

Mes cris avaient attiré du monde. Des fenêtres s’étaient ou-vertes.

Ma tante prit le parti de se réfugier dans la loge pour avoir une explication. Ma pauvre nourrice lui raconta tout ce qui s’était passé : la mort de son mari, son nouveau mariage. Ce qu’elle dit pour s’excuser, je ne m’en souviens plus.

Je m’étais accrochée à ma tante qui sentait si bon… si bon, et je ne voulais plus la quitter. Elle me promit de venir me cher-cher le lendemain ; mais je ne voulais plus rester dans le noir : je voulais partir tout de suite, tout de suite, avec ma nourrice. Ma tante me caressait doucement les cheveux, et parlait avec son amie une langue que je ne comprenais pas. Elle essaya en vain de me faire comprendre je ne sais quoi… Je voulais partir avec elle, tout de suite.

Légère, et tendre, et câline, sans amour, elle me dit des mots jolis ; m’effleura de ses doigts gantés ; tapotait sa robe retroussée ; faisait mille gestes frivoles, charmants et froids. Elle partit, entraînée par son amie ; vida son petit porte-monnaie entre les mains de ma nourrice. Je m’élançai sur la porte fermée par le mari de ma nourrice qui la reconduisait.

Ma pauvre nourrice pleurait ; et me prenant dans ses bras, elle ouvrit la fenêtre, me disant : « Pleure plus, Fleur-de-Lait. Regarde ta jolie tante. Elle reviendra. Tu partiras avec elle. » Et de grosses larmes coulaient sur son beau visage rond et calme. Mais je ne voyais que le trou noir qui restait immuable derrière moi. Et dans un élan de désespoir, je m’élançai vers ma tante qui allait monter en voiture ; et puis rien… la nuit… la nuit… un ta-page lointain de voix lointaines… lointaines…

J’avais échappé à ma pauvre nounou. Je m’étais écrasée sur le pavé aux pieds de ma tante. Je m’étais brisé le bras en deux endroits et cassé la rotule gauche.

Je ne m’éveillai que quelques heures après, dans un grand lit qui était beau, qui sentait bon, qui tenait le milieu d’une grande chambre, avec deux belles fenêtres pleines de joie, car « on voyait le plafond de la rue ». Ma mère, appelée en toute hâte, vint me soigner.

Je connus ma famille, mes tantes, mes cousines.

Mon petit cerveau ne comprenait pas pourquoi tant de gens m’aimaient à la fois, alors que j’avais passé tant de jours et de nuits aimée par un seul être.

Assez débile de santé, les os menus et friables, je restai deux ans à me remettre de cette terrible chute. On me portait presque toujours dans les bras.

Je passe ces deux années de ma vie qui ne m’ont laissé qu’un souvenir confus de câlineries et de torpeurs.