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Virginia Woolf

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jeudi 12 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre III

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Le matin suivant, de bonne heure, les voyageurs crurent entendre au-dessus de leurs têtes un bruit de chaînes qu’on tire brusquement. Les battements réguliers du cœur de l’Euphrosyne s’arrêtèrent peu à peu. Mettant le nez au hublot, Helen aperçut un château immobile sur une colline immobile. On venait de jeter l’ancre dans l’estuaire du Tage et, au lieu de fendre des vagues toujours nouvelles, on voyait les mêmes vagues revenir sur elles-mêmes pour battre les flancs du bateau.

Aussitôt après le petit déjeuner, Willoughby disparut par-dessus bord, emportant une grande mallette de cuir et se retournant pour lancer des ordres : chacun devait faire attention et bien se tenir, car il serait, lui, retenu par ses affaires à Lisbonne, jusqu’à cinq heures de l’après-midi.

Aux environs de cette heure, il reparut, portant sa mallette, se déclarant fatigué, ennuyé, mort de faim et de soif, réclamant d’urgence sa tasse de thé. Tout en se frottant les mains, il contait les incidents de la journée : comment il avait surpris Jackson, le pauvre vieux, en train de se peigner la moustache devant la glace de l’agence, loin de s’attendre à pareille incursion ; comment il lui avait fait abattre dans sa matinée une besogne dont il n’avait guère l’habitude et lui avait offert ensuite un déjeuner au champagne avec des ortolans ; comment il avait rendu visite à Mrs. Jackson, plus grosse que jamais, la pauvre, mais demandant gentiment des nouvelles de Rachel… Et puis, oh ! mon Dieu, le vieux Jackson lui avait avoué une de ces maudites gaffes qu’on commet par faiblesse… Enfin, ce n’était peut-être pas si grave que ça ; seulement à quoi servaient donc les ordres qu’il donnait si on s’empressait d’y désobéir ? Il avait expressément spécifié qu’il ne prendrait pas de passagers pour cette traversée… Là-dessus, il se mit à fouiller ses poches et finit par en extraire une carte de visite qu’il plaqua sur la table devant Rachel. Elle lut : Mr. et Mrs. Richard Dalloway, 23, Browne Street, Mayfair.

« Mr. Richard Dalloway, poursuivait Mr. Vinrace, m’a l’air d’un monsieur qui se figure que ses désirs sont des ordres, sous prétexte qu’il a siégé au Parlement et a épousé la fille d’un pair. Toujours est-il qu’ils ont circonvenu le pauvre petit Jackson, en disant qu’ils avaient droit au passage, en exhibant une lettre de Lord Glenaway qui me demandait cela comme une faveur personnelle, sans tenir aucun compte des objections de Jackson (qui ne devaient pas être très énergiques, d’ailleurs). Et voilà, il n’y a plus qu’à se résigner, je suppose. »

On voyait cependant que, pour une raison ou une autre, Willoughby était enchanté de se résigner, malgré ses protestations spectaculaires. Mr. et Mrs. Dalloway avaient, en effet, échoué à Lisbonne après quelques semaines de voyage sur le continent, voyage destiné avant tout à élargir les idées de Mr. Dalloway. Un accident comme il s’en produit dans la vie politique l’empêchant, pour une saison, de servir son pays au sein du Parlement, Mr. Dalloway s’efforçait de le servir au mieux en dehors du Parlement. Les pays latins se prêtaient fort bien à cela, quoique l’Orient eût été certainement préférable.

« Attendez-vous à recevoir de mes nouvelles de Pétersbourg ou de Téhéran », avait-il dit en se retournant avec des signes d’adieu sur les marches de la Traveller’s.

Mais une épidémie sévissait en Orient, il y avait le choléra en Russie ; aussi les nouvelles qu’on reçut de lui venaient-elles plus prosaïquement de Lisbonne. Le couple avait parcouru la France, s’arrêtant dans les centres industriels où, sur la foi de ses lettres de recommandation, Mr. Dalloway était à même de visiter des usines et de prendre des notes sur son calepin. En Espagne, les époux Dalloway se promenèrent à dos de mulet, car ils voulaient se familiariser avec l’existence des paysans. Ceux-ci étaient-ils mûrs pour se révolter, par exemple ? Ensuite Mrs. Dalloway tint à passer un jour ou deux à Madrid pour voir les peintures. Finalement, ils arrivèrent à Lisbonne et y passèrent six jours. Dans leur journal, publié plus tard en édition privée, ils décrivirent cette ville comme étant « d’un intérêt unique ». Richard avait eu des entretiens avec des ministres et prédisait une crise très prochaine, « les assises du gouvernement étant irrémédiablement corrompues. Cependant peut-on blâmer », etc. Clarissa, entre-temps, inspectait les écuries royales et prenait des photographies : des hommes aujourd’hui en exil, des fenêtres maintenant démolies. Elle photographia entre autres choses le tombeau de Fielding et délivra un petit oiseau qu’un malotru avait pris au piège, « car il est révoltant de penser qu’une créature est mise en cage là où reposent des dépouilles d’Anglais », put-on lire dans le journal. Ce voyage échappait à toutes les conventions et ne suivait aucun plan préconçu. L’itinéraire leur étant suggéré par les correspondants du Times à l’étranger, tout autant que par d’autres considérations. Mr. Dalloway désirait examiner certains canons ; selon lui, la côte africaine était beaucoup plus inquiétante qu’on ne tendait à le croire dans son pays. Les époux se mirent donc à chercher un bateau assez lent, se prêtant à une sorte d’enquête confortable, car ils redoutaient le mal de mer, et qui ferait quelques escales d’un jour ou deux, embarquant çà et là du charbon pendant que les Dalloway iraient satisfaire leur curiosité. En attendant, ils restaient en panne à Lisbonne, n’arrivant pas à trouver le bâtiment de leurs rêves. On leur signala l’Euphrosyne, mais en ajoutant qu’en principe ce cargo transportait des articles de nouveautés dans la région de l’Amazone et en rapportait du caoutchouc, ne prenant de passagers que dans des conditions exceptionnelles. Mais les termes « conditions exceptionnelles » parurent fort encourageants aux Dalloway : ceux-ci appartenaient à une classe où tout est réglé, ou pourrait se régler au besoin, grâce à quelque condition exceptionnelle. En l’occurrence, Richard n’eut qu’à envoyer un mot à Lord Glenaway, directeur de la ligne qui porte son nom, puis à aller trouver ce pauvre vieux Jackson pour lui signaler que Mrs. Dalloway était née Une Telle, que lui-même avait rempli telles fonctions et qu’ils désiraient telle chose précise. Le tour était joué. On se sépara sur des compliments, enchantés de part et d’autre, et une semaine plus tard, au crépuscule, une barque se dirigeait vers le cargo, amenant les Dalloway.

En l’espace de trois minutes, ils avaient pris pied sur le pont de l’Euphrosyne. Cette arrivée causa, comme de juste, une certaine agitation. Plusieurs paires d’yeux furent à même de reconnaitre que Mrs. Dalloway était une personne grande et mince, le corps enveloppé de fourrures et la tête de voiles, tandis que Mr. Dalloway se présentait comme un homme de taille moyenne, de forte carrure, en costume que porte un sports-man au milieu d’une lande automnale. Bientôt ils se virent entourés d’un grand nombre de valises en cuir, d’un brun opulent. Mr. Dalloway portait au surplus une serviette et sa femme une trousse où se devinaient le collier de diamants et les flacons à bouchons d’argent.

« C’est absolument un Whistler ! » s’écria-t-elle avec un geste onduleux vers le rivage, tout en serrant la main de Rachel. Celle-ci eut à peine le temps de jeter un coup d’œil sur le gris des collines que déjà Willoughby présentait Mrs. Chailey qui escorta la dame vers sa cabine.

Bien qu’on la sût temporaire, cette diversion ne laissait pas d’être troublante et chacun en restait plus ou moins consterné, depuis Mr. Grice, le steward, jusqu’à Ridley lui-même. Quelques minutes plus tard, en traversant le fumoir, Rachel y trouva Helen en train de déplacer des fauteuils, très absorbée par ces arrangements. Apercevant Rachel, elle observa sur un ton de confidence :

« Si l’on arrive à installer un coin où les hommes veuillent bien se tenir entre eux, tout ira bien. Le principal, ce sont les fauteuils. (Elle les roulait de-ci de-là). Dis-moi, est-ce que cela a toujours l’air d’une buvette de gare ? »

Elle arracha de la table le tapis de peluche. L’aspect de la pièce en parut grandement amélioré.

L’arrivée des étrangers rappelait d’autre part à Rachel que l’heure du dîner approchait et qu’il s’agissait de changer de toilette. Aussi la sonnerie de la grosse cloche la surprit-elle assise au bord de sa couchette, de manière à ce que la petite glace, au-dessus du lavabo, pût refléter sa tête et ses épaules. Dans cette glace, son visage montrait une expression attentive et mélancolique, car depuis l’apparition des Dalloway, elle avait acquis une certitude déprimante : sa physionomie n’était pas telle qu’elle la souhaitait et ne le deviendrait sans doute jamais. Mais enfin, quelle que fût sa physionomie, le sens de la ponctualité qu’on lui avait inculqué l’obligeait à se rendre à table.

De son côté, Willoughby avait employé ces quelques minutes à esquisser devant les Dalloway les personnes qu’ils allaient rencontrer. Il les comptait sur ses doigts :

« D’abord mon beau-frère Ambrose, l’érudit que vous connaissez sans doute de nom ; sa femme ; mon vieil ami Pepper qui ne fait pas grand bruit, mais à qui, paraît-il, nul n’a rien à apprendre. Et c’est tout. Nous sommes en petit comité. Je dois les débarquer sur la côte. »

Mrs. Dalloway, penchant un peu la tête de côté, essayait de se rappeler Ambrose – (était-ce un pseudonyme ?) – et n’y parvenait pas. Ce qu’elle venait d’entendre lui causait plutôt des appréhensions. Elle savait qu’un savant épouse en général la première venue, une fille qu’il a rencontrée au fond de la campagne, pendant une tournée de conférences, ou bien une petite banlieusarde qui dira d’un air pointu : « C’est mon mari qui vous intéresse, ce n’est pas moi, je le sais bien ! »

Mais à ce moment Helen parut et Mrs. Dalloway constata avec soulagement que, malgré son allure un tantinet excentrique, elle n’avait rien de négligé, se tenait correctement et parlait sur un ton modéré, ce qui, pour elle, était la caractéristique d’une femme du monde. Mr. Pepper n’avait pas pris la peine d’échanger contre un autre son complet net et disgracieux.

« Après tout, se dit Clarissa en suivant Mr. Vinrace vers la salle à manger, tout le monde est intéressant, au fond ! »

Une fois à table, il lui fallut consolider cette opinion dans son for intérieur, surtout par rapport à Ridley qui arriva en retard, dans une tenue décidément peu soignée, et s’attaqua à son potage d’un air sinistre.

Les deux époux échangèrent entre eux un imperceptible signal attestant qu’ils avaient compris la situation et allaient se soutenir mutuellement avec loyauté. Après une pause à peine indiquée, Mrs. Dalloway se tourna vers Willoughby et commença :

« Ce que je trouve de si ennuyeux en mer, c’est qu’il n’y ait pas de fleurs ! Représentez-vous, en plein océan, des champs de violettes et de roses trémières ! Ce serait divin !

— Mais assez dangereux pour la navigation ! (La voix forte de Richard répliqua comme un basson aux fioritures de violon de sa femme.) – Les plantes aquatiques sont capables de vous jouer de mauvais tours, n’est-ce pas, Vinrace ? Je me souviens que pendant une traversée sur le Mauretania, j’ai demandé au capitaine – (il s’appelait Richards – vous l’avez connu ?) – « Dites-moi franchement, capitaine, quel est le danger que vous redoutez le plus pour votre bateau ? » Je pensais qu’il me citerait les icebergs, les épaves, le brouillard, quelque chose de ce genre. Pas du tout. Je me suis toujours rappelé sa réponse : « Sedgius aquatici », ce qui désigne, si je ne me trompe, une espèce de lentille d’eau. »

Mr. Pepper leva brusquement les yeux, sur le point de poser une question, quand Willoughby s’en mêla :

« Leur existence est épouvantable, à ces capitaines ! Trois mille âmes à bord !

— Oui, vraiment, dit Clarissa, qui se tourna vers Helen avec une expression de profonde gravité, on a tort de prétendre, j’en suis convaincue, que la fatigue provient du travail ce sont les responsabilités qui fatiguent. C’est probablement pour cela qu’une cuisinière est mieux payée qu’une femme de chambre.

— D’après ce calcul, une nurse devrait gagner le double, ce qui n’est pas le cas, dit Helen.

— Non, mais songez à la joie de s’occuper de bébés et non pas de casseroles ! dit Mrs. Dalloway avec un intérêt accru à l’endroit de Helen, en qui elle devinait une mère.

— J’aimerais bien mieux être cuisinière que nurse, déclara Helen. Pour rien au monde je ne consentirais à me charger d’enfants.

— Les mères exagèrent toujours, dit Ridley. Un enfant convenablement élevé ne représente aucune responsabilité. J’ai voyagé à travers toute l’Europe avec les miens. On les emballe pour qu’ils aient chaud et on les dépose dans le filet. »

Helen riait. Mrs. Dalloway, qui regardait Ridley, s’écria :

« Voilà bien les pères ! Mon mari est exactement pareil. Et on parle après cela d’une égalité des sexes !

— On en parle ? fit Mr. Pepper.

— Mais oui, certaines gens ! » La voix de Clarissa montait : « Pendant la dernière session, mon mari affrontait chaque jour une personne furibonde qui ne parlait pas d’autre chose, il me semble !

— Elle était assise dehors, sur mon passage ; c’était très ennuyeux, continua Dalloway. Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit : « Ma bonne dame, vous bouchez le passage et c’est tout. Cela me met en retard et vous n’y gagnez rien. »

— Alors elle s’est accrochée à ses vêtements, menaçant de lui arracher les yeux, ajouta Mrs. Dalloway.

— Bah ! on a exagéré la chose, dit Richard. Je les plains sincèrement, je l’avoue. On doit être affreusement mal assis sur ces marches !

— Tant pis pour elles, trancha Willoughby.

— Je suis parfaitement d’accord avec vous, dit Dalloway. Personne plus que moi ne condamne la folie et l’inutilité absolue d’une telle attitude. Quant à toute cette agitation – ma foi, je demande à mourir avant qu’une seule femme ait obtenu le droit de vote en Angleterre ! Voilà mon avis. »

Devant la solennité de cette déclaration, Clarissa prit un air grave.

« C’est inimaginable », fit-elle ; puis, se tournant vers Ridley :

« Vous n’allez pas me dire que vous êtes pour le suffrage des femmes ?

— Je me moque pas mal des pour et des contre, répondit Ambrose. S’il y a des dupes qui s’imaginent que le droit de vote va leur servir à quelque chose, on n’a qu’à le leur accorder. Elles ne tarderont pas à déchanter. »

Elle sourit :

« Je vois que vous n’êtes pas un homme politique.

— Le Ciel m’en préserve !

— J’ai bien peur d’encourir la désapprobation de votre mari », dit Dalloway, s’adressant à Mrs. Ambrose qui se rappela tout à coup qu’il avait été membre du Parlement. Ne sachant que répondre, elle demanda :

« Vous ne trouvez pas cela assez ennuyeux quelquefois ? »

Richard étendit ses deux mains devant lui, comme pour faire lire ce qui était inscrit dans leurs paumes.

« Du moment que vous me demandez si parfois je trouve cela ennuyeux, je suis forcé de vous répondre affirmativement. Mais si, d’autre part, vous me demandiez quelle carrière m’apparaît, dans l’ensemble, avec ses bons et ses mauvais côtés, comme la plus agréable pour un homme, la plus enviable de toutes sans parler de ses aspects plus sérieux, je serais obligé de répondre : la carrière politique.

— D’accord. Le barreau ou la politique, acquiesça Willoughby. On y a plus de chance de ne pas gaspiller ses efforts.

— Cela met en jeu toutes nos facultés, dit Richard. Le terrain peut se révéler dangereux. Quand je pense aux poètes, aux artistes en général, je me dis toujours : sur leur propre terrain, ils sont imbattables, soit. Mais sortis de là – pfft ! ils demandent l’indulgence du public. Eh bien, il me déplairait que quiconque eût à m’accorder son indulgence.

— Je ne suis pas entièrement de votre avis, Richard, dit Mrs. Dalloway. Songez à Shelley. Il me semble que l’Adonaïs réunit tout ce qu’on peut souhaiter.

— Certes, il faut lire l’Adonaïs, concéda Richard. Mais chaque fois qu’on parle de Shelley, je me rappelle le mot de Matthew Arnold : « Quelle pléiade ! Quelle pléiade ! »

Ceci attira l’attention de Ridley, qui riposta :

« Matthew Arnold ? l’exécrable poseur !

— Poseur, soit, dit Richard, mais qui connaissait le monde, il me semble. Et voilà justement où je veux en venir : nous autres politiciens, nous sommes évidemment à vos yeux – (il avait l’air de prendre Helen pour une représentante des arts) – une pléiade banale et grossière. Mais nous voyons les deux côtés d’une question. Nous manquons de finesse, peut-être, mais nous essayons de prendre les choses en main, tandis que vos artistes découvrent l’état chaotique des choses, haussent les épaules et s’en retournent vers leurs visions – souvent fort belles, je l’accorde – abandonnant les choses à leur état chaotique. Eh bien, c’est ce qu’on appelle se dérober devant ses responsabilités. Au reste, tout le monde ne naît pas avec des dispositions artistiques.

— C’est terrible, dit Mrs. Dalloway, qui avait médité pendant que parlait son mari. Quand je me trouve dans un milieu d’artistes, je partage si intensément la joie qu’on éprouve à se réfugier dans un petit univers à soi seul, avec des tableaux, de la musique, toutes sortes de belles choses ! Mais ensuite, une fois dans la rue, au premier enfant que je rencontre avec sa pauvre frimousse barbouillée, affamée, je me retourne et je me dis :

« Non, je ne peux pas m’isoler, je ne veux pas vivre dans un univers à part. Je voudrais qu’on s’arrête de peindre, d’écrire, de faire de la musique tant qu’il existe des choses pareilles. » N’avez-vous pas l’impression, conclut-elle, s’adressant à Helen, que l’existence est un perpétuel conflit ? »

Helen réfléchit un instant.

« Non, dit-elle, je n’ai pas cette impression, il me semble. »

Il y eut un silence franchement pénible, à la suite duquel Mrs. Dalloway frissonna et demanda qu’on voulût bien lui apporter son manteau. Tandis qu’elle ajustait autour de son cou la moelleuse fourrure brune, une nouvelle idée lui vint à l’esprit :

« J’avoue, dit-elle, que je n’oublierai jamais Antigone. J’ai vu cela à Cambridge, il y a des années, et le souvenir m’en poursuit toujours. Ne trouvez-vous pas que c’est la chose la plus moderne qui soit ? demanda-t-elle à Ridley. Il me semblait que je connaissais une vingtaine de Clytemnestre. La vieille Lady Ditchling, par exemple. Je ne sais pas un mot de grec, mais je pourrais écouter cela pendant des heures… » Là-dessus, Mr. Pepper commença :

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Mrs. Dalloway le regardait, les lèvres serrées.

« Je donnerais dix ans de ma vie pour savoir le grec, déclara-t-elle quand il eut fini.

— Je me fais fort de vous apprendre l’alphabet en une demi-heure, dit Ridley, et en l’espace d’un mois vous liriez du Homère. Ce serait un honneur pour moi que de vous donner des leçons. »

Helen, qui s’occupait de Mr. Dalloway et de l’usage désormais désuet de faire des citations grecques au Parlement, nota sur le grand registre de lieux communs, ouvert devant nous pendant nos entretiens, le fait que tous les hommes, même des hommes comme Ridley, préfèrent décidément qu’une femme ait du chic.

Clarissa proclamait à grands cris qu’elle ne pouvait rien rêver de plus agréable. Elle se voyait déjà dans son salon de Browne Street, un Platon ouvert sur les genoux, un Platon en grec, dans l’original. Elle ne pouvait s’empêcher de croire qu’un érudit authentique, animé d’un intérêt particulier, était capable de lui inculquer le grec sans la moindre difficulté.

Ridley l’invita à commencer le lendemain.

« Pourvu que votre bateau soit gentil avec nous ! » s’écria-t-elle, entraînant Willoughby dans le jeu.

Par déférence pour ses passagers – et ceux-ci étaient de marque – Willoughby se montra prêt à garantir, en saluant, que les vagues elles-mêmes se comporteraient comme il faut.

« Je suis affreusement sujette aux malaises, soupira Clarissa, et mon mari n’a pas le pied très marin.

— Je n’ai jamais le mal de mer, expliquait Richard, du moins cela ne m’est arrivé qu’une fois, en traversant la Manche. J’avoue que par une mer agitée, ou pis encore, démontée, je me sens vraiment mal à l’aise. Le grand remède, c’est de ne jamais manquer un repas. Vous regardez un plat et vous vous dites : « Impossible. » Vous en prenez une bouchée et vous vous demandez comment vous allez faire pour l’avaler. Mais persistez et vous arriverez à enrayer la crise. Ma femme est trop douillette. »

On reculait les chaises. Devant la porte, les femmes hésitaient.

« Je vais vous montrer le chemin », dit Helen en avançant.

Rachel la suivit. Elle n’avait pas pris part à la conversation. Personne ne lui avait adressé la parole, mais pas un seul mot ne lui avait échappé. Ses yeux avaient erré constamment entre Mrs. Dalloway et son mari. Clarissa était réellement fascinante. Elle portait une robe blanche et un collier étincelant. Avec sa toilette, son visage délicat et mutin, exquisément rosé au-dessous des cheveux grisonnants, elle évoquait d’une façon surprenante quelque chef-d’œuvre du XVIIIe siècle, un Reynolds, un Romney. À côté d’elle, Helen et les autres paraissaient frustes et mal soignés. Droite, posée légèrement sur sa chaise, elle avait l’air de régenter le monde à son gré ; sous ses doigts, l’énorme globe compact tournait dans un sens ou dans l’autre. Et son mari ! Mr. Dalloway, faisant rouler sa voix au timbre riche et décidé, était plus impressionnant encore. Il faisait penser à cet endroit, bourdonnant et huileux, des machines où glissent les bielles polies et tapent les pistons. Il empoignait les choses avec tant de fermeté et tant de souplesse à la fois. Les autres, en comparaison, faisaient penser à de vieilles filles qui marchandent des coupons. Rachel marchait dans le sillage des deux dames comme si elle était en transe. Mrs. Dalloway laissait derrière elle un étrange parfum de violettes qui se mêlait au léger froufrou de ses jupes et au tintement de ses colliers. En la suivant, Rachel pensait avec une humilité absolue, embrassant sa propre existence et celle de tous ses amis : « Elle a dit que nous vivions dans un monde à part. C’est exact. Nous sommes parfaitement ridicules. »

« C’est ici que nous nous tenons, dit Helen qui ouvrait la porte du salon.

— Vous faites de la musique ? lui demanda Mrs. Dalloway, prenant sur la table une partition de Tristan.

— C’est ma nièce qui en fait », répondit Helen, la main sur l’épaule de Rachel.

Pour la première fois, Mrs. Dalloway adressa la parole à celle-ci.

« Oh ! que je vous envie ! Vous vous rappelez ce passage ? N’est-ce pas divin ? »

Ses doigts couverts de bagues exécutèrent quelques mesures sur la page.

« Et après cela, voilà que Tristan s’éloigne, et Iseult… Oh ! tout cela est tellement émouvant ! Vous êtes allée à Bayreuth ?

— Non, dit Rachel.

— Alors, vous avez cela en perspective. Je n’oublierai jamais mon premier Parsifal ! Une journée torride du mois d’août, de grosses vieilles Allemandes qui étouffent dans leurs robes montantes, et puis l’obscurité dans la salle et la musique qui commence, et les sanglots qu’on ne peut retenir. Un aimable voisin est allé me chercher de l’eau, je me rappelle, et je n’ai fait que pleurer sur son épaule ! J’étais serrée ici – (elle désigna sa gorge). Cela ne peut se comparer à rien d’autre sur terre ! Mais où est votre piano ?

— Dans une autre cabine, expliqua Rachel.

— Mais vous allez nous jouer quelque chose ? supplia Clarissa ; je n’imagine rien de plus agréable que d’être assise en plein air, au clair de lune en écoutant la musique – tant pis si cela fait un peu pensionnaire ! Vous savez, ajouta-t-elle se tournant vers Helen, je ne pense pas que la musique soit toujours d’un bon effet sur les gens. Je crains bien que non.

— Une trop grande tension ? demanda Helen.

— Un excès d’émotion, en quelque sorte, dit Clarissa. On le constate lorsqu’un jeune homme ou une jeune fille choisissent cela comme carrière. Sir William Broadley me disait exactement la même chose. Vous ne trouvez pas que c’est odieux, les airs que se donnent les gens quand il s’agit de Wagner ? Ce genre d’attitude – (elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, imita une expression passionnée). Il ne faut pas croire qu’ils y comprennent quelque chose. Je me dis toujours que c’est plutôt le contraire. Ceux qui apprécient véritablement l’art sont en général les moins affectés. Connaissez-vous Henry Philips, le peintre ?

— Je l’ai rencontré, dit Helen.

— À le voir, on dirait plutôt un agent de change prospère qu’un des plus grands peintres de son époque. Voilà ce que j’aime.

— Si vous aimez voir les agents de change prospères, ce n’est pas ce qui manque ! » dit Helen.

Rachel souhaitait de tout son cœur que sa tante se montrât moins contrariante.

« Quand vous voyez un musicien aux cheveux longs, dit Clarissa se tournant vers Rachel, est-ce que vous ne devinez pas tout de suite qu’il n’a pas de talent ? Watts et Joachim – ils étaient faits comme vous et moi.

— Et combien ils auraient gagné encore à porter des bouclettes ! fit Helen. Ce qu’il importe de savoir, c’est si l’on recherche, oui ou non, la beauté.

— La propreté ! s’écria Clarissa. Je tiens beaucoup à ce qu’un homme ait l’air propre !

— Au fond, par propreté, vous entendez une bonne coupe de vêtement ?

— Il existe quelque chose à quoi l’on reconnaît l’homme du monde, bien qu’on ne sache pas au juste ce que c’est.

— Voyez mon mari, par exemple. Est-ce qu’il a l’air d’un homme du monde ? »

Clarissa trouva cette question d’un mauvais goût excessif. « Une de ces choses qu’on ne dit pas » aurait-elle observé. Ne trouvant pas de réponse, elle se borna à rire, puis s’adressa à Rachel :

« En tout cas, j’espère bien vous entendre demain. »

Il y avait dans sa manière d’être quelque chose que Rachel trouvait adorable.

Mrs. Dalloway eut un petit bâillement, une simple dilatation des narines.

« Vous savez, dit-elle, j’ai curieusement sommeil, c’est l’air de la mer. Je crois que je vais vous fausser compagnie. »

Une voix d’homme qu’elle attribua à Mr. Pepper et qui approchait du salon avec l’accent propre aux controverses lui donna l’alarme.

« Bonne nuit, bonne nuit ! fit-elle. Oh ! je connais le chemin ! Surtout priez pour que la mer soit calme ! Bonne nuit ! »

Son bâillement avait dû être un pur simulacre. Au lieu de laisser sa bouche se détendre, au lieu de retirer tous ses vêtements à la fois comme s’ils étaient manœuvrés par une même ficelle, au lieu d’étendre ses membres sur toute la longueur de sa couchette, elle se contenta de remplacer sa robe par un peignoir aux volants innombrables et s’assit, les pieds enveloppés d’une couverture, un buvard sur les genoux. Déjà la cabine exiguë s’était transformée en cabinet de toilette d’une dame de qualité. On y voyait des flacons de liquides divers et aussi des plateaux, des coffrets, des brosses, des épingles. Il était manifeste que chaque centimètre carré de sa personne avait à son service un instrument approprié. L’atmosphère était saturée du parfum qui avait enivré Rachel. Ainsi installée, elle commença sa correspondance. La plume, entre ses doigts, devenait un objet destiné à flatter le papier et l’on aurait pu croire qu’elle caressait ou chatouillait un petit chat, tandis qu’elle écrivait :

« Représentez-vous, ma chère, la figure que nous faisons sur le plus drôle des bateaux qu’on puisse imaginer. Pas tant le bateau lui-même que ses passagers. Décidément, quand on voyage, on en voit de toutes les couleurs. J’avoue que cela m’amuse énormément. Il y a le directeur de la compagnie, qui répond au nom de Vinrace, brave grand type d’Anglais, vous connaissez le genre. Quant aux autres, on les croirait sortis en procession de quelque vieux numéro du Punch. Cette sorte de personnages qui jouaient au croquet aux environs de 1860. Je ne sais depuis combien de temps ils sont confinés sur ce bateau – depuis des années, sans doute ; toujours est-il qu’on a l’impression de pénétrer dans un petit monde à part dont les habitants n’ont jamais mis le pied sur une côte, n’ont jamais fait les choses que l’on fait d’habitude. Comme je dis toujours à propos des littérateurs : c’est avec ceux-là qu’on a le plus de mal à s’entendre. Le comble, c’est que ces personnes – un monsieur, sa femme et leur nièce – auraient pu, on le sent bien, se comporter comme tout le monde s’ils n’avaient été dévorés par Oxford ou Cambridge ou quelque autre endroit de ce genre, qui en a fait des maniaques. L’homme serait vraiment agréable (si seulement il se coupait les ongles) ; la femme est tout à fait charmante de figure, mais s’habille, bien entendu, d’un sac de pommes de terre et se coiffe comme une vendeuse de chez Liberty. Ils parlent d’art et nous trouvent bien vieux jeu, parce que nous nous habillons pour le soir. Moi, en tout cas, je ne saurais m’en passer, j’aimerais mieux mourir que de dîner sans avoir changé de toilette. Et vous ? C’est tellement plus important que le potage. (C’est même curieux à quel point ces choses-là sont plus importantes qu’on ne le pense en général. Je préférerais qu’on me coupe la tête plutôt que de sentir de la flanelle sur ma peau.) Et puis, il y a encore une gentille fille timide – la pauvrette, je voudrais qu’on puisse la sortir de là avant qu’il ne soit trop tard. Elle a des yeux et des cheveux qui sont très bien, mais naturellement, elle ne tardera pas à devenir ridicule à son tour. On devrait monter une société pour le développement des idées chez les jeunes, ce serait bien plus utile que les missions, Hester ! Ah ! j’oubliais : il y a aussi un affreux petit personnage qui s’appelle Pepper, un nom qui lui va comme un gant. Il est d’une insignifiance indescriptible et d’une humeur assez fantasque, le pauvre chéri. On croirait avoir pour voisin de table un fox-terrier hargneux ; malheureusement, on n’a pas la possibilité de le peigner ou de le saupoudrer d’insecticide, comme on ferait pour un chien ! Parfois on regrette vraiment de ne pouvoir traiter les gens comme des chiens ! Le grand soulagement, c’est de ne pas recevoir de journaux. Richard aura donc cette fois-ci de vraies vacances, ce qui n’a pas été le cas en Espagne… »

« Lâcheuse ! s’écria Richard dont la forme massive parut remplir la cabine.

— J’ai fait mon devoir pendant le dîner, répliqua Clarissa.

— N’empêche que vous vous êtes laissé embobiner, à propos de l’alphabet grec.

— Oh ! mon Dieu. Mais qui est cet Ambrose ?

— Si j’ai bien compris, il a été professeur à Cambridge. Maintenant, il vit à Londres et édite des classiques.

— A-t-on jamais vu pareil assemblage de piqués ? La femme m’a demandé si je trouvais que son mari avait l’air d’un homme du monde !

— Cela n’a pas été facile, en tout cas, de faire rebondir la conversation à table, dit Richard. Pourquoi, chez ces gens-là, les femmes sont-elles bien plus bizarres que les hommes ?

— Ce n’est pas qu’elles soient laides, pas du tout, mais elles sont si drôles ! »

Ils riaient tous les deux en pensant aux mêmes choses, de sorte qu’il n’y avait pas lieu de comparer leurs impressions.

« Je m’aperçois que j’aurai à causer pas mal avec Vinrace, dit Richard, il connaît Sutton et tout ce milieu. Il pourra m’en dire long sur les constructions navales du Nord.

— Ah ! j’en suis ravie ! Les hommes s’arrangent toujours tellement mieux que les femmes.

— On a toujours quelque chose à dire à un homme, en effet. Mais vous aussi, sans doute, vous ne manquerez pas de bavarder bientôt avec entrain sur le chapitre des bébés, Clarice.

— Elle a donc des enfants ? Elle n’en a pas l’air, je ne sais pourquoi

— Deux. Un garçon et une fille. »

Une pointe d’envie s’enfonça douloureusement dans le cœur de Mrs. Dalloway.

« Il faut que nous ayons un fils, Dick, fit-elle.

— Grands dieux, que de possibilités se présentent aujourd’hui pour un homme jeune ! s’écria Dalloway, dont cet entretien avait mis les idées en mouvement. Je ne crois pas qu’il en ait existé de pareilles depuis l’époque de Pitt.

— Et tout cela s’offre à vous », dit Clarissa.

Richard poursuivait son soliloque :

« Être un conducteur d’hommes ! la belle carrière ! Dieu, quelle carrière ! »

Sous le gilet, sa poitrine se bombait lentement.

« Vous savez, Dick, je ne peux m’arrêter de penser à l’Angleterre, dit sa femme d’un air méditatif, la tête appuyée contre cette poitrine : du fait de me trouver sur ce bateau, je sens cela beaucoup plus vivement – tout ce que cela signifie : être anglais ! Quand on songe à toutes nos réalisations, à nos flottes, aux hommes qui sont en Inde, en Afrique, aux jeunes gens de nos petits villages perdus, que de siècle en siècle nous envoyons dans le vaste monde, et à vous, Dick – on se dit qu’on ne pourrait supporter de ne pas être anglais. Pensez à la lumière qui brille au sommet du Parlement, Dick ! Quand j’étais sur le pont, il y a un moment, je croyais la voir. C’est tout cela qu’on entend par Londres.

— C’est la continuité », dit Richard, sentencieux.

Tandis que sa femme parlait, une vision historique de l’Angleterre occupait son esprit – Roi après roi, Premier ministre après Premier ministre, loi après loi. Il suivait la ligne de la politique conservatrice qu’on pouvait remonter depuis Lord Salisbury jusqu’à Alfred, et qui, progressivement, comme un lasso dont la courbe s’élargit, puis s’empare des choses, encerclait d’énormes portions habitables du globe.

« Nous y avons mis le temps, mais nous sommes presque au bout de nos peines, dit-il. Il reste à consolider maintenant.

— Et dire que ces gens-là ne s’en rendent pas compte ! s’écria Clarissa.

— Il faut de tout pour faire un monde, fit son mari. Il n’y aurait pas de gouvernement s’il n’y avait pas d’opposition.

— Dick, vous valez mieux que moi. Vous regardez autour de vous, alors que moi, je ne regarde que . »

Elle pressa du doigt un point sur la main de Richard.

« C’est mon métier, comme j’ai essayé de l’expliquer pendant le dîner.

— Ce qui me plaît chez vous, Dick, poursuivit-elle, c’est que vous êtes toujours le même, tandis que moi, je suis une créature fantasque.

— Une ravissante créature, en tout cas, dit-il, la considérant d’un regard plus profond.

— Vous trouvez, vraiment ? Alors, embrassez-moi. »

Il l’embrassa avec tant de passion qu’elle en laissa tomber sa lettre inachevée. Il la ramassa et la lut sans demander la permission. Puis il dit :

« Passez-moi votre plume. »

Et de sa petite écriture masculine, il ajouta en post-scriptum :

« R.D. loquitur : Clarice a omis de vous dire qu’elle était absolument ravissante à ce dîner, et que cela lui a valu une conquête qui l’astreint à apprendre l’alphabet grec. Je saisis cette occasion pour ajouter que nous nous plaisons dans ces régions étrangères et que seule nous manque la présence de nos amis (à savoir vous-même et John), pour que notre voyage soit aussi entièrement agréable qu’il promet d’être instructif… »

Des voix se faisaient entendre au bout du couloir. Mr. Ambrose parlait bas. William Pepper, avec son accent aigre et tranchant, déclarait :

« C’est le type de la femme avec qui je suis nettement incapable de sympathiser ; elle… »

Mais ni Richard ni Clarissa ne furent éclairés par le verdict, car au moment où ils allaient peut-être l’entendre, Richard froissa avec bruit une feuille de papier.

Au lit, avec son petit volume blanc de Pascal qui ne la quittait jamais, Clarissa réfléchissait.

« Je me demande parfois s’il est bon pour une femme de vivre près d’un homme qui lui est moralement supérieur, comme l’est Richard par rapport à moi. Cela vous maintient dans une telle dépendance ! Il me semble que pour lui je ressens ce que ma mère et les femmes de sa génération ressentaient pour le Christ. C’est ce qui prouve qu’il nous faut absolument quelque chose. »

Après cela, elle s’enfonça dans un sommeil qui fut, comme d’habitude, parfaitement calme et reposant, mais hanté cette fois par d’étranges visions où de gros caractères grecs défilaient à travers la pièce. Elle s’éveilla et rit toute seule tout en se rappelant où elle se trouvait et en se disant que ces caractères étaient des personnages réels qui dormaient quelques mètres plus loin. Imaginant la mer sombre qui s’agitait sous la lune, elle frissonna ; puis elle pensa au contraste entre son mari et ses compagnons de voyage. Au reste, elle n’était pas seule à faire des rêves. Les rêves circulaient de cerveau en cerveau. Tous rêvèrent les uns des autres cette nuit-là, comme il était naturel à cause de la minceur des cloisons qui les séparaient et de l’étrange façon dont ils avaient été soulevés du sol pour, en plein océan, s’asseoir côte à côte, voir dans tous leurs détails les visages de leurs voisins et entendre les moindres paroles que ceux-ci laisseraient échapper.

mardi 10 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre II

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Si mauvaise que pût être la nuit avec son roulis, ses odeurs salées, si mauvaise qu’elle eût été positivement dans le cas de Mr. Pepper qui n’avait pas assez de couvertures, le déjeuner du matin revêtit une certaine beauté. Le voyage commençait, et commençait sous d’heureux auspices, entre un tendre ciel bleu et une mer calme. Le sentiment de posséder des ressources non entamées encore, des choses inexprimées, qui attendaient d’être dites, rendait significative cette heure, de sorte que dans les années à venir, la traversée tout entière serait représentée peut-être par cette scène seule, à laquelle se mêlait, on ne savait pourquoi, le hurlement des sirènes sur le fleuve, la nuit précédente.

Les pommes, le pain et les œufs prêtaient à la table un aspect de gaieté. En passant le beurre à Willoughby, Helen arrêta sur lui son regard et pensa :

« Dire qu’elle vous a épousé et qu’elle a été heureuse probablement ! »

Elle suivit le chemin familier de sa pensée qui conduisait à toutes sortes de réflexions bien connues, en partant de cet étonnement de jadis : pourquoi Theresa a-t-elle épousé Willoughby ?

« Évidemment, on voit tout cela », se disait-elle, ce qui signifiait : « On voit qu’il est grand et fort, qu’il a une grosse voix retentissante et un poing, et une volonté opiniâtre, mais… » De là, elle glissa vers une minutieuse analyse se résumant par le mot « sentimental » qui, pour elle, voulait dire qu’il manquait de simplicité et de franchise dans l’expression de ses sentiments.

Ainsi, il parlait rarement des disparus, mais observait leurs anniversaires avec une solennité toute spéciale. Elle le soupçonnait de cruautés sans nom à l’égard de sa fille, comme, d’ailleurs, elle l’avait toujours soupçonné de brutaliser sa femme. Tout naturellement, elle en arrivait à comparer son propre destin avec celui de son amie, car la femme de Willoughby avait sans doute été la seule amie de Helen, et cette comparaison avait souvent servi de thème à leurs conversations. Ridley était un érudit et Willoughby un homme d’affaires, Ridley publiait son troisième volume de Pindare au moment où Willoughby lançait son premier bateau. Une nouvelle usine fut construite l’année même où les commentaires sur Aristote – (était-ce bien Aristote ?) – paraissaient aux Presses Universitaires. Quant à Rachel… Elle la regarda, sans doute avec l’intention de terminer cet examen trop bien équilibré en décidant que Rachel ne saurait être comparée à ses enfants. Mais elle ne put que se dire : « Elle n’a vraiment pas l’air d’avoir plus de six ans. » Ce jugement se rapportait au contour du visage de la jeune fille, lisse et sans accidents ; il ne la condamnait nullement par ailleurs, car, si Rachel parvenait un jour à penser, à sentir, à rire, à s’exprimer, au lieu de faire couler du lait d’une certaine hauteur comme pour voir quel genre de gouttes cela allait former, elle pourrait devenir intéressante, sinon exactement jolie. Elle ressemblait à sa mère comme une image dans l’eau, par un jour calme d’été, ressemble au visage éclatant qui se penche sur elle.

Entre-temps, Helen elle-même faisait l’objet d’une investigation, mais non de la part d’une de ses victimes. Mr. Pepper l’examinait ; et ses méditations, se déroulant tandis qu’il découpait son toast en lamelles et beurrait proprement celles-ci, l’entraînaient à travers une portion considérable de son autobiographie. Un de ses regards scrutateurs confirma qu’il avait raison de trouver Helen belle. D’un geste plein de suavité, il lui passa la confiture. Elle était en train de dire des bêtises, mais ce n’était pas plus bête que les propos habituels qui s’échangent pendant le petit déjeuner : la circulation cérébrale, il l’avait appris à ses dépens, occasionne fréquemment des troubles à pareille heure. Il continuait à lui dire « non », par principe : il ne cédait jamais à une femme en considération de son sexe. C’est à ce moment que, les yeux baissés sur son assiette, il se plongea dans l’autobiographie. Il ne s’était pas marié pour la raison suffisante qu’il n’avait jamais rencontré de femme qui lui imposât le respect. Condamné à passer dans une gare de Bombay les années où la jeunesse est encore impressionnable, il n’avait fréquenté que des femmes de couleur, des femmes de militaires ou de fonctionnaires, alors que son idéal, c’était une femme qui comprendrait le grec, sinon le persan, qui aurait le teint clair et n’attacherait pas d’importance aux menus objets qu’il laissait tomber en se déshabillant. Tout cela étant donné, il avait contracté des habitudes dont il n’était nullement prêt à rougir. Chaque jour, il passait quelques minutes à apprendre des choses par cœur ; il ne prenait jamais un billet sans en noter le numéro ; il dédiait janvier à Pétrone, février à Catulle, mars aux vases étrusques, par exemple ; on ne pouvait nier qu’il eût fait du bon travail aux Indes ; il n’y avait rien à déplorer dans son existence, sauf des imperfections fondamentales que nul homme sage ne déplore pendant qu’il vit encore dans le présent. Parvenu à cette conclusion, il leva brusquement les yeux et sourit. Rachel surprit son regard.

« Vous venez de retourner quelque chose trente-sept fois dans votre bouche, il me semble ! » pensa-t-elle, ajoutant poliment à haute voix :

« Vos jambes ne vous ennuient pas trop ce matin, Mr. Pepper ?

— Mes omoplates ? » demanda-t-il, remuant le dos d’un air dolent. Puis, contemplant en face de lui la vitre arrondie qui laissait apparaître le bleu du ciel et de la mer, il soupira :

« La beauté n’exerce aucun effet sur l’acide urique, que je sache ! »

En même temps, il sortit de sa poche un petit volume relié en parchemin et le posa sur la table. C’était évidemment une invitation à le questionner, aussi Helen lui demanda-t-elle le titre de l’ouvrage. Elle obtint non seulement une réponse, mais encore une dissertation sur la meilleure façon de construire les routes. Après avoir commencé par les Grecs, qui, selon lui, avaient rencontré de nombreuses difficultés, Mr. Pepper passa aux Romains, puis à l’Angleterre et au système rationnel qu’il ne tarda pas à déclarer mauvais, pour dénoncer enfin les constructeurs actuels en général, et en particulier ceux des routes de Richmond Park où il avait coutume de faire un tour à bicyclette chaque matin avant son petit déjeuner. Il y mettait une telle frénésie que les cuillers en résonnaient presque contre les tasses à café, tandis que la mie d’au moins quatre petits pains s’accumulait en monticule près de son assiette.

« Des cailloux ! résuma-t-il en déposant avec rage une nouvelle boulette de pain sur le tas. Ils réparent les routes d’Angleterre avec des cailloux ! Je les avais prévenus : « À la première chute de pluies, votre route deviendra un bourbier. » Et que de fois n’ai-je pas eu raison ! Mais croyez-vous qu’ils m’écoutent quand je leur parle, quand je leur signale les conséquences que cela entraîne pour le porte-monnaie du public, quand je leur conseille de lire Corypheus ! Pas le moins du monde ! Ils ont d’autres intérêts à défendre… Non, Mrs. Ambrose, vous ne sauriez-vous faire une idée de la bêtise humaine tant que vous n’aurez pas siégé dans un conseil municipal. »

Et le petit homme la fixa de l’œil avec une féroce énergie.

« J’ai eu des domestiques, dit Mrs. Ambrose, le regard concentré. En ce moment, j’ai une nurse, une brave femme, pas plus mal que les autres, mais qui s’est mis en tête de faire dire des prières à mes enfants. Jusqu’ici, grâce à mes soins, ils se représentaient Dieu comme une espèce de morse ; mais à présent que j’ai le dos tourné… Ridley, s’écria-t-elle, faisant pivoter son buste vers son mari, qu’allons-nous faire si en rentrant nous les trouvons en train de réciter l’oraison dominicale ? »

Ridley émit le son qui se transcrit par « tch ».

Mais Willoughby, qui manifestait par un léger balancement du corps le malaise qu’il éprouvait à écouter ces propos, observa non sans embarras : « Il me semble, Helen, qu’un peu de religion ne fait de mal à personne.

— J’aimerais encore mieux que mes enfants soient menteurs », répliqua Helen et, tandis que Willoughby se disait que sa belle-sœur était décidément plus originale qu’il n’en avait le souvenir, elle repoussa sa chaise et s’élança dans l’escalier. Une seconde après, on l’entendit crier :

« Oh ! regardez, nous sommes en pleine mer ! »

Ils la suivirent sur le pont. Les fumées, les maisons avaient disparu, le bateau avançait sur une vaste étendue neuve et claire, quoique pâle encore sous la lumière du matin. Une ligne d’ombre très mince s’effilait à l’horizon, pas assez solide, semblait-il, pour supporter le poids de Paris qui pourtant reposait sur elle. Ils étaient libérés des routes, libérés de l’humanité, et la même sensation exaltante les pénétrait tous. Tranquillement, le bateau se frayait un passage parmi les vagues menues qui venaient le claquer, puis se mettaient à mousser comme une eau en effervescence, déposant sur ses côtés une petite bordure de bulles et d’écume.

Au-dessus, le ciel d’octobre était incolore, à peine ennuagé comme d’une traînante fumée de bois ; l’air était merveilleusement vif et salé, trop froid d’ailleurs pour qu’on restât immobile. Mrs. Ambrose passa le bras sous celui de son mari et, tandis qu’ils s’éloignaient, on se rendait compte, d’après la façon dont elle tournait vers lui sa joue penchée, qu’elle avait quelque chose à lui dire en particulier. Quand ils eurent fait quelques pas, Rachel les vit s’embrasser.

Elle abaissa le regard vers les profondeurs de la mer qui, légèrement remuée à la surface par le passage de l’Euphrosyne, restait verte et opaque au-dessous, de plus en plus opaque vers le fond, où le sable n’était plus qu’une pâle marbrure. On ne discernait guère de carcasses noires de bateaux naufragés, ni de tours en spirale s’élevant aux endroits où les grandes anguilles creusent leurs trous, ni de monstres lisses, aux flancs verts, qui promènent çà et là leurs reflets.

« … Et, Rachel, si quelqu’un me demande, je suis pris jusqu’à une heure », dit Mr. Vinrace, renforçant ses instructions par une tape énergique sur l’épaule, comme il avait coutume de le faire en s’adressant à sa fille. Il répéta :

« Jusqu’à une heure. Et tu vas tâcher de t’occuper à quelque chose, hein ? Des gammes, du français, un peu d’allemand, hein ? Il y a Mr. Pepper qui n’a pas son pareil dans toute l’Europe en matière de verbes séparables, hein ? »

Il partit en riant. Rachel riait aussi, comme elle le faisait toujours, du reste, non parce que le mot était drôle, mais par admiration pour son père.

Juste au moment où elle se retournait avec la vague intention de chercher quelque chose à faire, elle se vit barrer le chemin par une femme si large et si épaisse qu’aucun chemin ne pouvait manquer d’en être barré. À ses mouvements pleins de retenue et de discrétion comme à la sobriété de sa robe noire, il était visible qu’elle appartenait à un ordre mineur. Elle se carra néanmoins dans une attitude de roc et s’assura du regard qu’aucun de ses supérieurs ne se trouvait à proximité, avant d’exposer ce qui l’amenait et qui, ayant trait à l’état des draps de lit, était d’une importance primordiale.

« Comment nous pourrons tenir jusqu’au bout du voyage, Miss Rachel, c’est ce que je me demande, commença-t-elle en hochant la tête. Il y a juste assez de draps pour tout le monde et Monsieur en a un tellement mûr qu’on y passerait les doigts. Et les couvre-pieds ? Vous avez vu les couvre-pieds ? Je me disais à moi-même : des pauvres n’oseraient pas laisser voir cela. Celui que j’ai mis à Mr. Pepper, un chien n’en voudrait même pas… Non, Miss Rachel, on ne peut pas les réparer, ils seraient tout juste bons pour couvrir les meubles. On aurait beau s’user les doigts jusqu’à l’os à les raccommoder, il n’y paraîtrait plus après le premier blanchissage. »

Sa voix tremblait d’indignation, annonçant l’imminence des larmes.

Bon gré, mal gré, il fallut descendre et inspecter la pile de linge entassé sur la table. Mrs. Chailey maniait les draps comme si de chacun elle connaissait le nom, le caractère, la constitution. Certains avaient des taches jaunes ; sur d’autres, par endroits, l’usure formait de longues échelles de fils ; l’œil profane cependant n’y voyait que des draps ordinaires, très froids, blancs, impassibles et irréprochablement propres.

Tout à coup, Mrs. Chailey, sans plus se préoccuper des draps, laissant entièrement tomber ce sujet, proclama, les poings serrés au sommet de la pile :

« Quant à se tenir là où je me tiens, aucun être vivant n’y consentirait ! »

On avait la prétention de faire travailler Mrs. Chailey dans une cabine assez grande, il est vrai, mais située trop près des chaudières, de sorte que toutes les cinq minutes elle avait le cœur qui « s’en allait », disait-elle en plaçant la main sur cet endroit ; et cela, c’était quelque chose que Mrs. Vinrace, la mère de Rachel, n’aurait jamais eu l’idée d’infliger à quiconque – Mrs. Vinrace qui connaissait jusqu’au dernier drap de sa maison et ne demandait jamais que ce que chacun pouvait faire de son mieux, pas davantage.

Rien de plus simple au monde que d’offrir une autre cabine ; le problème des draps s’en trouverait simultanément et miraculeusement résolu, car après tout les taches et les échelles n’étaient pas des maux incurables, mais…

« Mensonges ! Mensonges ! Mensonges ! cria la maîtresse indignée, remontant précipitamment vers le pont. À quoi sert de me raconter des mensonges ? »

Dans sa fureur de voir une femme de cinquante ans se conduire comme une enfant et s’abaisser devant une jeune fille pour obtenir une installation à laquelle elle n’avait pas droit, Rachel ne réfléchit point à ce que le cas avait de particulier. Elle déballa sa musique et la vieille femme avec ses draps fut bientôt oubliée.

Mrs. Chailey pliait ses draps, mais son expression témoignait de ses esprits abattus. Le monde ne se souciait plus d’elle ; on n’était pas chez soi sur un bateau. La veille, quand on avait allumé les lumières, pendant que les matelots piétinaient à grand bruit au-dessus de sa tête, elle avait pleuré ; ce soir elle pleurerait encore, et demain aussi. Elle ne se sentait pas chez soi. En attendant, elle alla disposer ses bibelots dans la cabine qu’elle s’était fait attribuer sans difficulté. Curieux objets à emporter dans une traversée : chiens de faïence, services à thé en miniature, tasses pompeusement marquées aux armes de la ville de Bristol, boîtes à épingles incrustées de feuilles de trèfle, têtes d’antilope en plâtre peint ; avec cela une quantité de photographies minuscules, représentant de braves ouvriers en costume du dimanche et des femmes avec des bébés blancs dans les bras. Il restait un portrait dans un cadre doré, pour lequel il fallait un clou. Avant d’en chercher un, Mrs. Chailey mit ses lunettes et lut ce qui était écrit au dos, sur un carré de papier.

« Ce portrait de sa maîtresse est offert à Emma Chailey par Willoughby Vinrace, en remerciement de trente ans de services dévoués. »

Des larmes brouillèrent les mots et la tête du clou.

« Tant que je pourrai être utile à votre famille… disait-elle tout en donnant des coups de marteau, quand l’appel d’une voix mélodieuse retentit dans le couloir.

— Mrs. Chailey ! Mrs. Chailey ! »

Chailey rajusta vivement sa robe, composa son visage et ouvrit la porte.

« Je ne sais plus où donner de la tête, dit Mrs. Ambrose, hors d’haleine et les joues en feu. Vous connaissez les messieurs ! Les chaises sont trop hautes, les tables trop basses, il y a six centimètres de jour entre la porte et le sol… Ce que je voudrais, c’est un marteau, un vieil édredon, et puis auriez-vous par hasard une table de cuisine ? Enfin, à nous deux, nous… »

Elle avait ouvert maintenant toute grande la porte du salon de son mari et l’on voyait Ridley qui marchait de long en large, le front strié de rides et le col relevé.

« On dirait qu’ils ont tout combiné pour me faire souffrir, cria-t-il, s’arrêtant net. Ai-je entrepris ce voyage exprès pour attraper une pneumonie et des rhumatismes ? Qui aurait pu supposer que Vinrace manquerait à ce point de bon sens ? Chérie – (Helen était à genoux sous la table) – vous ne faites que vous salir ! Il vaudrait mieux reconnaître que nous sommes condamnés à six semaines d’incroyables ennuis. La seule idée de partir était le comble de la folie, mais du moment que nous sommes là, il me semble que je saurai affronter cela en homme. Mes malaises, bien entendu, vont s’accroître, je me sens déjà plus mal qu’hier, mais à qui la faute ? Les enfants, heureusement…

— Allez ! allez ! allez ! criait Helen, le pourchassant d’un coin à l’autre avec une chaise, comme s’il était une poule égarée. Ôtez-vous de là, Ridley, et dans une demi-heure vous trouverez tout en ordre. »

Il fut mis à la porte et les femmes l’entendirent grogner et jurer au long du couloir.

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles.

— C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle épouse un illettré. »

Une fois que chacun eut tant bien que mal pris son parti des incommodités et des rigueurs qui au début d’une traversée vous rendent en général maussade et nerveux, les jours se succédèrent fort agréablement. Le mois d’octobre, déjà très avancé, continuait à répandre une chaleur régulière en comparaison de laquelle les premiers mois de l’été paraissent juvéniles et capricieux. De grands espaces de terre s’étalaient maintenant sous le soleil d’automne ; toute l’Angleterre, depuis les landes pelées jusqu’aux roches de Cornouailles, illuminées de l’aube au crépuscule, se montrait par touches de jaune, de vert, de violet. Cet éclairage prêtait un éclat même aux toits des grandes villes. Dans des milliers de jardinets, des fleurs rouge sombre fleurissaient par millions jusqu’au moment où les vieilles dames qui les avaient si tendrement soignées accouraient avec leurs ciseaux, tranchaient dans le vif de leurs tiges juteuses et les déposaient sur des rebords de pierre froide dans l’église du village. Des bandes innombrables, revenant de leurs parties de campagne, clamaient au coucher du soleil : « C’est la plus belle journée qu’on ait jamais vue ! » « C’est toi », murmuraient les jeunes gens : « Oh ! c’est toi », répliquaient les jeunes filles. Ne fût-ce qu’à cinquante centimètres de chez eux, on sortait au grand air tous les vieux et de nombreux malades qui se livraient à des pronostics optimistes sur l’avenir du monde. Quant aux confidences et aux déclarations d’amour surprises non seulement dans les champs de blé, mais aussi sous les lampes, dans les intérieurs aux fenêtres ouvertes sur le jardin où des hommes à cigares embrassaient des femmes à cheveux gris – il était impossible d’en retenir le compte. Les uns prenaient le ciel pour emblème de l’existence à venir. Des oiseaux aux longues queues caquetaient, lançaient des cris stridents, s’envolaient de bosquet en bosquet, avec leur plumage que parsemaient des yeux d’or.

Mais pendant que tout cela se déroulait sur la terre ferme, bien peu de gens se préoccupaient de la mer. On constatait que la mer était calme et qu’il n’y avait pas lieu pour les couples de murmurer avant de s’embrasser, comme souvent lorsqu’une plante grimpante vient taper à la fenêtre d’une chambre à coucher : « Songe aux bateaux par un temps pareil ! » ou bien : « Dieu merci, je ne suis pas gardien de phare ! » Pour eux, une fois disparus à l’horizon, les bateaux se dissolvaient comme neige dans l’eau. Les adultes d’ailleurs ne s’en faisaient pas une idée beaucoup plus précise que celle des petits bonshommes en caleçon de bain, qui trottinaient dans l’écume tout le long des côtes d’Angleterre et remplissaient leurs seaux à la pelle. Ils voyaient passer à l’horizon des voiles blanches ou des panaches de fumée et si on leur avait dit que c’étaient là des jets d’eau ou les pétales blancs d’une flore marine, ils l’auraient cru.

De leur côté, les passagers des bateaux se faisaient une idée tout aussi bizarre de l’Angleterre. Celle-ci leur apparaissait non seulement comme une île, et même une très petite île, mais encore comme une île qui se rétrécit à vue d’œil et se resserre sur ses habitants. On se représentait ces gens se mettant à grouiller comme des fourmis affolées, puis à se bousculer au risque de se jeter réciproquement dans l’eau : puis, à mesure que le bateau s’éloignait, on les imaginait poussant de vaines clameurs qui, faute d’être entendues, cessaient ou bien se confondaient en un vacarme général. Finalement, la côte n’étant plus visible, il devenait manifeste que la population de l’Angleterre était absolument muette. Le même mal s’attaquait à d’autres parties du monde : l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique se rétrécissaient l’une après l’autre, si bien qu’on pouvait se demander si le bateau rencontrerait jamais à nouveau dans ses voyages un de ces petits rocs ratatinés.

Mais entre-temps, une immense dignité avait revêtu Helen : elle était un des habitants du vaste monde, lequel compte si peu d’habitants ayant la chance de parcourir tout le long de la journée un univers vide, avec, devant eux et derrière eux, des rideaux tirés. Elle était plus solitaire qu’une caravane en plein désert : infiniment plus mystérieuse, se mouvant par son propre pouvoir, se nourrissant de ses propres ressources. La mer pouvait lui apporter la mort, ou bien une joie sans pareille, et personne ne le saurait. Elle était l’épouse qui s’avance vers l’époux, la vierge qu’aucun homme n’a connue : par sa vigueur et sa pureté, elle était comparable à toutes les choses belles car, tel un bateau, elle avait sa vie propre.

À vrai dire, si l’on n’avait pas été favorisé par une succession de jours bleus qui s’égrenaient, lisses, arrondis, sans défaut, Mrs. Ambrose eût trouvé cela monotone. Mais puisqu’il en était ainsi, elle installa son métier à broder sur le pont ; près d’elle, sur une petite table, s’étalait ouvert un ouvrage de philosophie relié en noir. Elle choisissait un fil dans le fouillis multicolore qu’elle gardait sur ses genoux, et piquait du rouge dans l’écorce d’un arbre, du jaune dans le courant du fleuve. Elle travaillait à un ouvrage de grandes dimensions qui représentait un fleuve tropical dans une forêt tropicale où l’on verrait des daims tachetés paître sur des montagnes de fruits : bananes, oranges, grenades géantes, tandis que des indigènes nus feraient voler leurs javelots dans l’air. Interrompant sa broderie, elle se tournait parfois pour lire quelque phrase sur la Réalité de la Matière ou sur la Nature du Bien. Autour d’elle, des hommes en jerseys bleus grattaient à genoux le plancher ou sifflaient, penchés sur le bastingage. Assis non loin de là, Mr. Pepper découpait des racines avec un canif. Les autres poursuivaient leurs occupations dans différentes parties du bateau. Ridley, qui n’avait jamais trouvé le logis plus conforme à ses goûts, faisait du grec ; Willoughby, qui profitait des voyages pour mettre ses affaires à jour, étudiait des papiers, et Rachel… Entre les passages de philosophie, Helen se demandait ce que Rachel pouvait bien faire de sa personne. Elle se proposait presque d’aller voir cela. Depuis le premier soir, elles avaient à peine échangé quelques mots ; polies l’une envers l’autre quand elles étaient ensemble, elles ne se livraient à aucune confidence. Rachel semblait fort bien s’entendre avec son père – (mieux qu’il n’aurait fallu, pensait Helen) – et ne s’occupait pas plus de sa tante que celle-ci ne s’occupait d’elle.

À ce moment-là, Rachel était assise chez elle et ne faisait absolument rien. Quand le bateau était plein de passagers, cet appartement s’affublait de quelque nom prestigieux et devenait le rendez-vous des vieilles dames qui, souffrant du mal de mer, abandonnaient le pont aux plus jeunes. En vertu du piano et des livres entassés par terre, Rachel considérait la pièce comme sienne, et c’est là qu’elle passait des heures, jouant des morceaux particulièrement difficiles, lisant un peu en allemand ou en anglais, selon son caprice, ou ne faisant, comme au moment dont nous parlons, absolument rien.

Cela était dû en partie à la façon dont elle avait été élevée et aussi à une indolence toute naturelle ; son éducation, en effet, était celle que recevaient la plupart des jeunes filles aisées dans la seconde moitié du XIXe siècle. D’aimables savants et de charmantes vieilles dames lui avaient enseigné les rudiments d’une dizaine de connaissances diverses ; mais quant à l’obliger à remplir jusqu’au bout une seule tâche déterminée, l’idée ne leur en serait pas venue, pas plus que de lui faire observer qu’elle avait les mains sales. Une heure ou deux par semaine s’écoulaient agréablement, grâce d’abord à la présence d’autres élèves, puis au fait que la fenêtre donnait sur l’arrière d’un magasin où, en hiver, en voyait des silhouettes passer contre les vitres rouges ; et aussi aux incidents qui se produisent fatalement dès que plus de deux personnes se trouvent dans la même pièce. Mais il n’existait pas de sujet sur lequel elle possédât des notions précises. Sa mentalité en était au même stade que celle d’un homme intelligent sous le règne d’Elizabeth : elle croyait pratiquement tout ce qu’on lui racontait, elle inventait des raisons à tout ce qu’elle disait elle-même. La forme de la terre, l’histoire du monde, comment marchent les trains, comment on investit l’argent, quelles sont les lois en vigueur, ce que réclament les diverses catégories de gens, la plus élémentaire conception d’un système dans la vie moderne – aucun de ses professeurs, hommes ou femmes, ne lui avait rien appris de tout cela… Cette méthode d’instruction présentait cependant un sérieux avantage : elle n’enseignait rien, mais elle n’opposait aucun obstacle aux talents naturels que pouvaient posséder les élèves. Étant née musicienne, Rachel avait toute licence de ne rien étudier à part la musique. Elle s’y adonna jusqu’au fanatisme. Ses énergies qui auraient pu s’orienter vers les langues, les lettres, les sciences, qui lui auraient acquis des amitiés ou lui auraient dévoilé le monde, se déversaient directement dans la musique. Ne trouvant pas de professeurs à son goût, elle travailla, en fait, toute seule. À vingt-quatre ans, elle avait une culture musicale qui, d’habitude, ne s’atteint pas avant la trentaine. Comme exécutante, elle donnait toute la mesure de ses dons naturels ; or, il se confirmait de jour en jour davantage que ceux-ci lui avaient été généreusement dispensés. Que cette unique faculté définie s’entourât de rêves ou d’idées de l’espèce la plus extravagante et la plus absurde, personne ne s’en doutait.

Si son instruction était banale, les conditions de son existence ne se distinguaient pas davantage du commun. Enfant unique, elle n’avait jamais subi les bourrades et les taquineries de frères ni de sœurs. Sa mère étant morte quand elle avait onze ans, ses deux tantes paternelles s’étaient chargées de l’élever. Recherchant le bon air, elles habitaient une confortable maison à Richmond. Bien entendu, les plus grands soins furent apportés à son éducation, c’est-à-dire à sa santé quand elle était petite, puis, quand elle eut grandi, à quelque chose qu’on définirait mal en disant : « sa moralité ». Jusqu’aux tout derniers temps, elle avait complètement ignoré que de telles questions se posassent pour une femme. Elle chercha à les connaître en feuilletant de vieux livres et les y trouva sous forme de tronçons sans attrait. Mais elle ne tenait pas aux livres et n’eut pas à se préoccuper de la censure exercée par ses tantes d’abord, par son père plus tard. Elle aurait pu être instruite par des amies, mais elle en voyait peu de son âge, Richmond étant difficile d’accès : et la seule jeune fille qu’elle fréquentât était d’une dévotion telle que dans les moments les plus intimes, elle parlait de Dieu ou de la meilleure manière de porter sa croix – sujet d’un intérêt purement fortuit pour un esprit qui travaillait sur d’autres plans et à d’autres moments.

Cependant, vautrée dans son fauteuil, une main derrière la tête et l’autre serrant le bout de l’accotoir, il était manifeste qu’elle suivait avec intensité le cours de ses pensées. Son éducation lui laissait beaucoup de loisir pour penser. Son regard était si solidement fixé sur une boule de la rambarde qu’un objet venant lui cacher celle-ci un instant l’eût jetée dans l’étonnement et l’inquiétude. Ses méditations avaient débuté par un bruyant éclat de rire, provoqué par cette traduction dans Tristan :

   En un recul trépidant
   Il semble cacher sa honte
   En apportant au roi, son parent,
   La Fiancée à demi morte.
   Ce que je dis, manque-t-il de sens ?

« Oui ! » s’était-elle écriée en rejetant le livre.

Ensuite elle avait ramassé à ses pieds les Lettres de Cowper, classique préconisé par son père et qu’elle trouvait ennuyeux. Une phrase évoquant par hasard l’odeur des genêts dans un jardin lui rappela le jour de l’enterrement de sa mère à Richmond, le petit vestibule encombré de fleurs trop odorantes. Depuis lors, le moindre parfum de fleur devait lui faire éprouver à nouveau cette horrible sensation d’écœurement. Ainsi passait-elle d’une scène à une autre, moitié regardant, moitié écoutant. Elle voyait tante Lucy arranger les fleurs au salon.

« Tante Lucy, déclarait-elle, je n’aime pas l’odeur des genêts, cela me fait penser à des enterrements.

— C’est absurde, Rachel, répliquait Tante Lucy, ne dis pas de ces sottises, ma chérie. J’ai toujours trouvé cette plante particulièrement gaie à voir. »

Étendue au soleil brûlant, elle concentrait sa pensée sur le caractère de ses tantes, leurs opinions, leur manière de vivre. C’était là d’ailleurs un sujet qui avait persisté pendant des centaines de ses promenades matinales dans Richmond Park, lui cachant la vue des arbres, des passants et des daims. Ce qu’elles faisaient, pourquoi le faisaient-elles ? Quels étaient leurs sentiments ? Et de quoi s’agissait-il dans tout cela ? De nouveau elle entendit tante Lucy, s’adressant à tante Eleanor. Elle était allée ce matin-là prendre des renseignements sur une domestique.

« À dix heures et demie du matin, on s’attend, n’est-ce pas, à voir la femme de chambre frotter les marches de l’escalier… »

Quelle chose étrange ! Inexprimablement étrange ! Ce qu’elle n’arrivait pas à comprendre, c’est pourquoi subitement, pendant que sa tante parlait, tout le système de leur existence lui était devenu inintelligible, inexplicable, et pourquoi elles lui apparurent elles-mêmes comme des chaises ou des parapluies, fourrés n’importe où sans la moindre raison. Elle ne put que prononcer, avec son léger bégaiement :

« Aimez-v-v-vous tante Eleanor, tante Lucy ? »

À quoi sa tante répondit avec son rire nerveux, saccadé comme le cri d’une poule :

« Quelle question, ma chère enfant !

— Comment l’aimez-vous ? Est-ce beaucoup ? insistait Rachel.

— Je ne crois pas m’être jamais demandé comment, dit Miss Vinrace. On ne se demande pas comment on aime quelqu’un, Rachel. »

Ceci était dirigé contre Rachel qui ne s’était encore jamais « abandonnée » à ses tantes avec toute la cordialité qu’elles souhaitaient.

« Mais tu sais que je t’aime, n’est-ce pas, ma chérie, ne serait-ce que comme fille de ta mère, mais aussi pour bien d’autres raisons. »

Elle se pencha pour l’embrasser, un peu émue, et l’explication en resta là, comme un bidon de lait irrémédiablement répandu à travers la pièce.

C’est par cette voie que Rachel était parvenue au stade de la pensée – si le mot de pensée peut s’employer dans ce cas –, où les yeux se fixent sur une boule ou sur un bouton quelconque, où les lèvres se font immobiles. Ses tentatives d’explication n’avaient fait que heurter les sentiments de sa tante. Elle en conclut qu’il était préférable de ne plus faire d’essais. Sentir profondément quelque chose, c’était créer un abîme entre soi-même et les autres qui, eux aussi, sentent profondément peut-être, mais différemment. Mieux valait jouer du piano et oublier tout le reste. Cette conclusion lui parut satisfaisante. Les quelques hommes ou femmes – ses tantes, les Hunt, Ridley, Helen, Mr. Pepper, etc. – ne seraient plus pour elle que des symboles, décoratifs bien que sans caractère, symboles de l’âge, de la jeunesse, de la maternité, de l’érudition, beaux parfois comme sont beaux les personnages sur la scène. Il était clair que personne ne disait jamais ce qu’il pensait, ne parlait de ce qu’il ressentait vraiment ; mais pour cela, il y avait la musique. Du moment que la réalité résidait dans ce que l’on voyait ou sentait sans en parler, il n’y avait qu’à admettre un système selon lequel tout tourne sans cesse en rond pour la plus grande satisfaction d’autrui, et ne pas s’en préoccuper, sinon parfois comme d’une chose superficiellement étonnante. Absorbée par sa musique, elle acceptait son sort avec beaucoup de bonne grâce, ne laissant éclater son indignation qu’une fois tous les quinze jours à peu près, puis s’apaisant comme elle venait de le faire. Dans un désordre de vagues songeries, sa pensée semblait se fondre délicieusement, se combiner, communier avec l’esprit des lames blanchâtres du pont, avec l’esprit de la mer, avec l’esprit de Beethoven, Op. 112, et même avec l’esprit de ce pauvre William Cowper, là-bas à Olney. Telle une boule de duvet de chardon, elle effleurait d’un baiser la mer, montait, redescendait pour une nouvelle caresse, et ainsi, caressant et remontant tour à tour, s’en allait à perte de vue. La tête de Rachel retombait par saccades, marquant les montées et les descentes du duvet de chardon. Quand celui-ci disparut dans l’espace, elle dormait.

Dix minutes plus tard, Mrs. Ambrose ouvrit la porte et la regarda. Elle ne fut point surprise de constater la façon dont Rachel passait ses matinées. D’un coup d’œil, elle enregistra le piano, les livres, le désordre général.

Pour commencer, elle examina Rachel du point de vue esthétique. Prostrée là, sans défense, elle faisait penser à quelque victime tombée des serres d’un oiseau de proie ; mais si on la considérait comme une femme de vingt-quatre ans, sa vue suscitait des réflexions. Mrs. Ambrose, debout, médita pendant deux minutes au moins. Puis elle sourit, fit demi-tour et s’en alla sans bruit, de peur d’éveiller la dormeuse et de provoquer entre elles deux l’embarras d’un dialogue.

jeudi 5 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre I

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Les rues qui mènent du Strand à l’Embankment sont fort étroites ; aussi vaut-il mieux s’abstenir d’y marcher bras dessus, bras dessous. Si vous persistez, vous obligerez les saute-ruisseau à s’élancer d’un bond dans la boue et les jeunes dactylos à piétiner d’impatience derrière vous. Dans les rues de Londres, où la beauté passe sans qu’on lui rende hommage, l’originalité est une contravention qui se paie ; il est donc préférable de ne pas y montrer une taille très au-dessus de la moyenne, ou un long manteau bleu, ou une main gauche qui bat la mesure.

Un après-midi du début d’octobre, à l’heure où la circulation s’accélère, un homme très grand, ayant une dame à son bras, suivait le bord du trottoir. Des regards courroucés venaient les frapper dans le dos. Les petits personnages affairés – (auprès de ce couple, en effet, la plupart des gens paraissaient petits) – décorés de stylographes, chargés de serviettes, avaient des rendez-vous à ne pas manquer, des salaires à gagner chaque semaine, ce qui justifiait en partie leur façon hostile de considérer la stature de Mr. Ambrose et le manteau de Mrs. Ambrose. Cependant, par une sorte de magie, cet homme et cette femme demeuraient inaccessibles à la malveillance publique. Pour l’homme, ses lèvres mobiles laissaient deviner que cette magie, c’était la pensée ; pour la femme, son regard fixé droit devant elle et comme pétrifié au-dessus du niveau normal montrait que c’était le chagrin. Seul le mépris de tout ce qui se trouvait sur son passage lui permettait de retenir ses larmes ; être effleurée par les gens qui la dépassaient lui était manifestement une souffrance. Après avoir pendant quelques instants observé d’un œil stoïque la circulation sur le quai, elle tira son mari par la manche et ils traversèrent entre deux brusques rafales d’automobiles. Une fois en sécurité sur le trottoir opposé, elle dégagea doucement son bras et décontracta en même temps ses lèvres qui se mirent à trembler. Des larmes roulèrent sur ses joues et, les coudes appuyés à la balustrade, elle protégea son visage contre les regards indiscrets. Mr. Ambrose, cherchant à la consoler, lui tapota l’épaule, mais elle ne fit pas mine de s’y prêter. Alors, gêné de rester là, à côté d’une souffrance plus vive que la sienne, il se croisa les bras derrière le dos et commença à déambuler le long du trottoir.

Le quai présente par endroits des saillies qui rappellent les chaires d’église, mais les prédicateurs y sont remplacés par des gamins qui balancent des ficelles, jettent des cailloux, font partir en croisière des boulettes de papier. Prompts à déceler tout détail insolite, ils furent d’abord assez impressionnés par l’aspect de Mr. Ambrose. Le plus déluré cependant lui lança : « Barbe-Bleue ! » Mr. Ambrose, craignant de les voir importuner sa femme, leva sa canne sur eux ; là-dessus, ils décidèrent qu’il n’était que grotesque et quatre voix au lieu d’une reprirent en chœur : « Barbe-Bleue ! »

Bien que Mrs. Ambrose demeurât immobile plus longtemps qu’il ne paraissait naturel, les gamins la laissèrent en paix. Il y a toujours, près du pont de Waterloo, des gens qui regardent le fleuve. Par les beaux après-midi, les couples s’y attardent à bavarder pendant des demi-heures entières ; la plupart des promeneurs consacrent trois minutes à la contemplation ; quand ils ont comparé leurs impressions avec des impressions précédentes ou prononcé un jugement, ils reprennent leur chemin. Certains jours, les immeubles, les églises, les hôtels de Westminster rappellent la silhouette de Constantinople dans la brume ; le fleuve apparaît tantôt somptueusement pourpre, tantôt couleur de boue, tantôt étincelant et bleu comme la mer. Cela vaut toujours la peine de se pencher sur lui pour voir ce qui s’y passe. Mais le regard de cette femme ne s’élevait ni ne s’abaissait. Depuis qu’elle était là, elle ne voyait qu’une seule chose : un rond irisé qui flottait, avec un brin de paille au milieu. La paille et le rond passaient et repassaient derrière le tremblant écran d’une grosse larme qui s’enflait, qui montait, qui finit par tomber dans le fleuve.

À ce moment, une voix toute proche vint frapper son oreille :

Lars Porsenna de Clusium,
Par les neuf dieux jura,

puis, plus faiblement à mesure que le récitant s’éloignait :

Que la noble maison de Tarquin
Ne souffrirait plus d’injustice.

Il lui faudrait revenir à tout cela, elle le savait bien, mais pour l’instant elle avait besoin de pleurer. Cachant son visage, elle sanglotait maintenant avec moins de nervosité. Ses épaules se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme très régulier. C’est ainsi que son mari la trouva quand il vint la rejoindre après avoir marché jusqu’au sphinx de pierre polie et s’être heurté au passage contre un marchand de cartes postales. La strophe s’interrompit aussitôt. Il s’approcha, lui posa la main sur l’épaule et dit : « Ma chérie. » Son intonation était suppliante. Mais elle écarta de lui son visage fermé, ce qui voulait dire : « Il est impossible que vous compreniez. »

Comme il restait là cependant, force lui fut de s’essuyer les yeux et de les lever jusqu’au niveau des cheminées d’usine sur la rive opposée. Elle discerna aussi les arches du pont et les voitures qui défilaient au-dessus, comme une kyrielle d’animaux dans une galerie de tir. Elles n’apparaissaient qu’estompées, d’ailleurs ; pour arriver à distinguer les objets, il lui fallait évidemment cesser de pleurer et se remettre en marche.

« Je préfère marcher », dit-elle, alors que son mari faisait signe à un fiacre déjà occupé par deux hommes d’affaires.

L’action de marcher avait rompu la fixité de son état d’esprit. Les automobiles lancées à toute vitesse, plus semblables à des araignées lunaires qu’à des objets terrestres, les camions grondants, les fiacres tintinnabulants, les petits cabriolets noirs ramenaient sa pensée vers le monde dans lequel elle vivait. Quelque part, là-haut, au-dessus des pignons, où les fumées s’élevaient en colline pointue, ses enfants la réclamaient, puis se laissaient rassurer. Mais devant la masse de rues, de places, d’édifices publics qui la séparaient d’eux, elle se disait surtout que Londres avait fait vraiment peu de chose pour se faire aimer d’elle, bien que, sur les quarante années de sa vie, elle en eût passé trente dans une de ses rues. Elle déchiffrait aisément la foule qui la côtoyait : les riches qui, à cette heure, couraient de l’une à l’autre de leurs maisons respectives, les travailleurs enragés qui se précipitaient tout droit à leurs bureaux, les pauvres qui étaient malheureux et pleins d’une juste rancune. Déjà, malgré le soleil qui se montrait encore dans la brume, des vieux et des vieilles en guenilles s’en allaient, dodelinant de la tête, dormir sur des bancs. Dès que l’on renonçait à voir le vêtement de beauté qui recouvre les choses, on trouvait ce squelette.

Son humeur s’assombrit encore, quand une pluie fine se mit à tomber ; les camions portant des noms de personnages spécialisés dans des entreprises bizarres – Sprules, fabricant de sciure, Grabb, qui ne rate pas un chiffon de papier –, lui faisaient l’effet de mauvaises plaisanteries ; les amants sans gêne qui s’abritaient sous un même manteau lui paraissaient vulgaires, leur passion déjà éteinte ; les marchandes de fleurs, bande allègre dont les propos valent toujours qu’on les écoute, n’étaient plus à ses yeux que des mégères avinées ; les fleurs rouges, jaunes et bleues avaient beau presser leurs têtes les unes contre les autres, elles restaient sans éclat. Son mari lui-même, qui marchait à grands pas rythmés et agitait de temps en temps sa main libre, apparaissait tantôt comme un Viking, tantôt comme un Nelson en déroute ; les mouettes avaient modifié ses caractéristiques.

« Ridley, si nous prenions une voiture ? Si nous prenions une voiture, Ridley ? »

Mrs. Ambrose dut élever la voix, car cette fois il était très loin d’elle.

Le cab avançant au trot régulier ne tarda pas à les faire sortir du West End pour les plonger dans un Londres qui leur apparut tel un grand centre manufacturier où les gens seraient occupés à fabriquer les objets, tandis que le West End avec ses lumières électriques, ses vitrines brillant d’un lustre doré, ses maisons d’un fini scrupuleux, ses figurines animées courant sur les trottoirs ou projetées sur des roues le long du pavé, représenterait le travail mis au point. Spontanément, une image surgit dans son esprit : celle d’un menu gland d’or terminant un ample manteau noir.

Observant qu’ils ne rencontraient pas d’autres fiacres, mais seulement des camions ou des tombereaux et que, sur mille personnes qu’elle voyait, pas une seule n’était un monsieur ou une dame, Mrs. Ambrose comprit que la pauvreté, en somme, est chose courante et que Londres est une ville d’innombrables indigents. Cette découverte l’émut. Elle se voyait traçant tous les jours de sa vie un cercle autour de Piccadilly Circus. Aussi fut-elle grandement soulagée quand ils passèrent devant un immeuble réservé par le Conseil du Comté de Londres aux écoles du soir.

« Dieu, que c’est sinistre ! grogna Mr. Ambrose. Je plains ces malheureux ! »

Le chagrin de quitter ses enfants, la misère, la pluie, tout cela rendait son cerveau semblable à une plaie qu’on fait sécher au grand air.

À ce moment, le cab dut s’arrêter, au risque d’être écrasé comme une coquille d’œuf. Le quai, d’abord assez large pour des boulets de canon et des escadrons entiers, n’était plus maintenant qu’un passage mal pavé, plein de relents de bière et de pétrole, embouteillé par des fourgons.

Tandis que son mari déchiffrait des affiches collées au mur de briques et annonçant les départs des bateaux pour l’Écosse, Mrs. Ambrose s’efforçait en vain d’obtenir quelques renseignements. Ce monde, exclusivement occupé à gaver des fourgons avec des sacs, oblitéré à moitié, d’ailleurs, par un fin brouillard jaune, ne leur prêtait ni secours ni attention. Par miracle, un vieil homme s’approcha et, devinant la situation, s’offrit à les transporter jusqu’à leur bateau dans une petite barque qu’il gardait amarrée au bas de quelques marches. Non sans hésitation, ils s’en remirent à lui et prirent place dans le canot. Bientôt, ils dansaient sur les vagues, tandis que Londres, de chaque côté, se réduisait à deux rangées de maisons, carrées ou oblongues, disposées en série comme dans une avenue qu’un enfant fait avec ses cubes.

Le fleuve, mêlé d’une certaine quantité de vague lumière jaune, coulait avec force ; de volumineuses péniches descendaient le courant, escortées par d’agiles remorqueurs. Les bateaux de la police filaient laissant tout derrière eux. Le vent suivait le fil de l’eau. Le canot qui les emmenait, avec des bonds et des courbettes, avançait perpendiculairement à la direction générale. Au milieu du courant, le vieil homme immobilisa ses mains sur les rames et, tandis que l’eau les dépassait dans sa suite, il leur confia que, jadis, il avait affaire à de nombreux passagers, mais qu’aujourd’hui ils se faisaient rares. On aurait cru qu’il parlait d’une époque où sa barque, amarrée parmi des roseaux, avait coutume de transporter des pieds délicats vers les pelouses de Rotherhithe.

« Il leur faut des ponts à présent », disait-il, désignant le monstrueux profil du Tower Bridge.

Accablée de tristesse, Helen considérait celui qui mettait toute cette eau entre elle et ses enfants. Accablée de tristesse, elle regardait le navire dont ils approchaient, à l’ancre au milieu du fleuve. On arrivait maintenant à déchiffrer son nom : Euphrosyne. Vaguement, dans le crépuscule, on distinguait les agrès, les mâts et le pavillon foncé que la brise déployait tout droit à l’arrière. Tandis que son canot accostait le vapeur, et que le vieil homme rentrait ses avirons, il expliqua avec un nouveau geste vers les hauteurs, que dans le monde entier les bateaux arboraient un pavillon semblable le jour où ils se préparaient à partir. Pour les deux voyageurs, ce pavillon bleu prenait l’air d’un présage sinistre et l’instant était de ceux où l’on a des pressentiments. Ils se levèrent cependant, rassemblèrent leurs effets et montèrent sur le pont.

En bas, dans la salle à manger du bateau de son père, Miss Rachel Vinrace, âgée de vingt-quatre ans, attendait avec nervosité son oncle et sa tante. D’abord, malgré leur proche parenté, elle ne gardait d’eux qu’un très vague souvenir ; ensuite, c’étaient des personnes d’âge mûr et enfin, en tant que fille de son père, elle devait en quelque sorte faire face à l’obligation de s’occuper d’eux. Elle se préparait à cela comme les gens civilisés se préparent, en général, à la première rencontre avec d’autres gens civilisés, c’est-à-dire comme à quelque chose d’analogue à un inconvénient d’ordre physique : un soulier trop étroit ou une fenêtre à courants d’air. Elle n’avait déjà que trop bandé sa volonté en vue de cette réception. Occupée à disposer en ordre parfait les fourchettes auprès des couteaux, elle entendit une voix d’homme qui disait sur un ton lugubre :

« Par une nuit noire, on risquerait de piquer une tête dans cet escalier. »

Une voix de femme compléta :

« Et de se tuer. »

Sur ces derniers mots, la femme apparut dans le cadre de la porte. Avec sa taille élancée et ses grands yeux, drapée d’écharpes violettes, Mrs. Ambrose était romantique et belle, sinon rayonnante de sympathie ; ses yeux avaient un regard direct qui scrutait ce qu’il rencontrait. Il y avait dans son visage beaucoup plus de chaleur que dans un visage grec, et d’autre part beaucoup plus de hardiesse que dans celui d’une jolie Anglaise du type courant.

« Oh ! Rachel, dit-elle en serrant la main de la jeune fille, comment vas-tu ?

— Bonjour, chérie », dit Mr. Ambrose, présentant son front pour y recevoir un baiser. Sa nièce apprécia d’instinct cette maigre silhouette anguleuse, la grande tête aux traits largement dessinés, les yeux pénétrants et pleins d’innocence.

« Prévenez Mr. Pepper », dit Rachel à la servante.

Le mari et la femme s’assirent du même côté de la table, faisant vis-à-vis à leur nièce.

« Mon père m’a priée de commencer, expliquait celle-ci, il est très occupé avec ses hommes… Vous connaissez Mr. Pepper ? »

Un petit homme, tout penché de côté comme certains arbres sous la bourrasque, venait de se glisser dans la pièce. Il salua Mr. Ambrose de la tête et serra la main de Helen.

« Courants d’air, fit-il, en relevant le col de sa veste.

— Toujours vos rhumatismes ? » demanda Helen. Sa voix grave avait des inflexions captivantes, bien qu’elle prononçât ces mots d’un air absent, car le spectacle de la ville et du fleuve occupait encore son esprit.

« Quand on est rhumatisant, c’est pour toujours, je le crains, répondit Mr. Pepper. Cela dépend en partie du temps qu’il fait, quoique pas autant que certains sont portés à le croire.

— On n’en meurt pas, en tout cas, dit Helen.

— D’une façon générale, non.

— Du potage, oncle Ridley ? demanda Rachel.

— Merci, chérie. » Et, tout en tendant son assiette, Mr. Ambrose soupira distinctement : « Ah ! elle n’a rien de sa mère ! »

Helen posa bruyamment son gobelet sur la table, mais un peu trop tard pour empêcher Rachel d’entendre ce mot et de rougir de confusion.

« Ils ont une façon d’arranger les fleurs, ces domestiques ! » s’écria vivement la jeune fille. Elle attira vers elle un vase dont le bord imitait un plissé et commença à en retirer les petits chrysanthèmes serrés, les disposant avec soin sur la nappe.

Il y eut un silence.

« Vous avez connu Jenkinson, n’est-ce pas, Ambrose ? demanda Mr. Pepper par-dessus la table.

— Jenkinson de Peterhouse1 ?

— Il est mort, dit Pepper.

— Oh ! mon Dieu. Oui, je l’ai connu ; il y a une éternité de cela. C’était lui, le héros de cet accident de péniche, vous vous souvenez ? Drôle de pistolet. Il a épousé une jeune marchande de tabac et s’est retiré dans les Fens. J’ignore ce qu’il a pu devenir.

— Boisson, drogues, répondit Mr. Pepper avec une sinistre concision. Il a laissé des commentaires quelconques. Un affreux galimatias, à ce qu’on m’a dit.

— C’était, certes, un homme remarquablement doué.

— Son introduction à Jellaby garde toute sa valeur ; et c’est étonnant : ces ouvrages-là vieillissent si vite !

— Il avait une théorie relative aux planètes, n’est-ce pas ? demanda Ridley.

— Une fêlure quelque part, vraisemblablement », dit Mr. Pepper en hochant la tête.

Tout à coup, la table se mit à vibrer. Une lumière, au-dehors, s’éclipsa. Au même instant, on entendit une sonnerie électrique qui se renouvela à plusieurs reprises.

« Nous voilà partis », dit Ridley.

Une ondulation perceptible quoique légère semblait se dérouler sous leurs pieds ; elle s’arrêta ; une autre, plus prononcée, lui succéda. Des lumières passaient en glissant sur la fenêtre dépourvue de rideaux. Le bateau exhala un gémissement prolongé, mélancolique.

« Nous voilà partis », fit Mr. Pepper.

D’autres bateaux, aussi tristes que le leur faisaient écho sur le fleuve. On entendait distinctement l’eau glouglouter et siffler. Le bateau se soulevait au point que le steward qui apportait les assiettes se balança pour garder l’équilibre, tandis qu’il écartait la portière.

« Et Jenkinson, de Cats2, vous êtes toujours en rapport avec lui ? demanda Ambrose.

— Autant que faire se peut, répondit Mr. Pepper, nous nous réunissons une fois par an. Cette année, il a eu le malheur de perdre sa femme ; de ce fait, naturellement, notre rencontre a été pénible.

— Très pénible, acquiesça Ridley.

— Une de ses filles, qui n’est pas mariée, s’occupe, je crois, de son intérieur, mais ce n’est évidemment pas la même chose, à l’âge qu’il a. »

Les deux messieurs hochaient gravement la tête en épluchant leurs pommes.

« Il était question d’un livre, je crois ? interrogea Ridley.

— Il était question d’un livre, mais ce livre ne paraîtra jamais, dit Mr. Pepper avec une telle violence que les deux femmes levèrent les yeux. Son livre ne paraîtra jamais parce qu’un autre en a écrit un à sa place, continua Mr. Pepper avec une singulière âpreté d’accent. Voilà ce qu’on récolte à toujours remettre les choses, à collectionner des fossiles et à échafauder des arcades normandes sur ses étables à cochons.

— Je dois avouer que je comprends cela, dit Ridley, poussant un soupir mélancolique. J’ai un faible pour les gens qui ne se décident pas à commencer quelque chose.

— … Laisser perdre ce qu’on a accumulé au cours de toute une existence ! poursuivait Mr. Pepper – il avait amassé de quoi remplir une grange.

— Quelques-uns d’entre nous sont exempts de ce vice, dit Ridley. Notre ami Miles vient de sortir un nouvel ouvrage. »

Mr. Pepper fit entendre un petit rire acide.

« D’après mes calculs, sa production est de deux volumes et demi par an, ce qui, compte tenu du temps qu’il a passé au berceau ou ailleurs, représente un effort méritoire.

— Oui, les prophéties du vieux Maître à son sujet se sont assez bien réalisées.

— C’est un de leurs trucs. Vous connaissez la collection de Bruce ? Impubliable, bien entendu.

— Je le crois volontiers, dit Ridley d’un air significatif.

— Pour un ecclésiastique, il était… curieusement libre.

— La pompe dans Neville’s Row, par exemple ?

— Précisément. »

L’une et l’autre des deux femmes ayant, selon l’usage de leur sexe, bien appris à stimuler les propos masculins et à ne pas y prêter l’oreille, étaient libres de méditer sans se trahir, qui sur l’éducation des enfants, qui sur l’emploi des sirènes dans un opéra. Helen observait seulement que pour une maîtresse de maison, Rachel manquait un peu d’entrain et qu’elle aurait bien pu occuper ses mains à quelque ouvrage.

« Si nous… » finit-elle par suggérer ; sur quoi toutes deux se levèrent et sortirent, non sans étonner quelque peu les messieurs qui jusque-là les avaient crues attentives, à moins qu’ils n’eussent oublié leur présence. Elles entendirent Ridley qui disait, regagnant son fauteuil :

« Ah ! il y aurait des histoires bien curieuses à évoquer dans tout ce passé ! »

Quand elles se retournèrent sur le pas de la porte, Mr. Pepper leur parut avoir brusquement desserré ses vêtements et pris l’aspect d’un vieux singe débordant de vivacité et de malice.

La tête enveloppée de voiles, elles sortirent sur le pont. Le bateau descendait tranquillement au fil de l’eau, côtoyant les formes noires des navires à l’ancre. Londres n’était plus qu’un essaim de lumières sur lesquelles descendait un vélum jaune-pâle.

Il y avait les lumières des grands théâtres, les lumières des longues rues, les lumières bordant les vastes zones de confort domestique, les lumières suspendues très haut dans le ciel.

Rien d’obscur ne viendrait abolir ces lumières, comme rien ne les avait abolies au cours des siècles. C’était effrayant de penser que cette ville perpétuerait ses feux toujours à la même place ; effrayant du moins pour ceux qui, voguant vers l’aventure, la contemplaient comme un monde fermé, qui éternellement brûle, éternellement se cicatrise. Du pont du bateau, la ville apparaissait tapie dans sa lâcheté, bien installée dans son avarice.

« Tu ne vas pas prendre froid ? demanda Helen, tandis qu’elles se penchaient côte à côte sur le bastingage.

— Non, répondit Rachel. Que c’est beau ! ajouta-telle au bout d’un instant.

On distinguait peu de chose : quelques mâts ; ici, une ombre de rivage ; là, une rangée de fenêtres illuminées… » Elles essayèrent de marcher contre le vent.

« Ça souffle, ça souffle ! » haletait Rachel ; le vent lui renfonçait les mots dans la gorge. Helen qui luttait à ses côtés se sentit soudain soulevée par le génie du mouvement ; elle avançait avec force, les jupes enroulées autour de ses genoux, les deux mains retenant ses cheveux. Mais bientôt cette ivresse céda, le vent ne fut plus que brutal et glacé. À travers une fente du volet, elles distinguèrent d’abord de gros cigares qu’on fumait dans la salle à manger, puis Mr. Ambrose qui se rejetait violemment contre le dossier du fauteuil, tandis que les joues de Mr. Pepper formaient des plis qu’on eût dit taillés dans du bois. L’écho d’un gros rire parvint à leurs oreilles, mais le vent l’engloutit aussitôt. Sous une sèche lumière jaune, Mr. Pepper et Mr. Ambrose oubliaient les tumultes : ils se trouvaient à Cambridge, sans doute aux environs de 1875.

« Ce sont de vieux amis, dit Helen, souriant devant ce spectacle. Y a-t-il un coin où nous puissions nous installer ? »

Rachel ouvrit une porte et fit :

« On se croirait sur un palier plutôt que dans une pièce. »

Cela n’avait rien, en effet, de l’aspect stable et bien clos d’une chambre sur terre ferme. Une table était enracinée au centre avec des sièges plantés de chaque côté. Par bonheur, les soleils tropicaux avaient décoloré les tentures dont le ton n’était plus qu’un terne bleu-vert ; le miroir, dans son cadre de coquillages, amoureusement fabriqué par le steward quand le temps stagnait lourd sur les mers du Sud, était plus bizarre que laid. Des coquillages contournés en corne de licorne, bordés d’une lèvre rouge, ornaient la cheminée drapée de peluche pourpre d’où pendait un certain nombre de pompons. Deux fenêtres donnaient sur le pont ; la lumière faisant irruption dans cette pièce pendant que le bateau se laissait griller sur l’Amazone, avait réduit les couleurs des estampes sur la cloison d’en face à un jaune très pâle, de sorte que Le Colisée se distinguait à peine de La reine Alexandra jouant avec ses épagneuls. Près de la cheminée, deux fauteuils en osier vous invitaient à vous chauffer les mains devant une grille remplie de copeaux dorés. Une grande lampe pendait au-dessus de la table – une de ces lampes qui, par-delà les campagnes nocturnes, apparaissent au voyageur comme des phares de la civilisation.

« C’est curieux que les gens soient toujours de vieux amis de Mr. Pepper, commença Rachel avec une certaine nervosité, car son rôle était difficile, la pièce froide et Helen étrangement silencieuse.

— Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Voilà à quoi il ressemble, dit Rachel, saisissant un poisson fossile dans une coupe et le présentant à sa tante.

— Tu es trop sévère, je pense. »

Pour se défendre, Rachel voulut aussitôt justifier ce qu’elle venait d’avancer.

« Je ne le connais pas, au fond », dit-elle, se retranchant derrière les faits, persuadée que les personnes mûres les préfèrent aux sentiments. Elle énuméra tout ce qu’elle savait de William Pepper : il venait toujours les voir le dimanche quand ils étaient chez eux ; il avait des connaissances en toutes sortes de choses : mathématiques, histoire, grec, zoologie, économie politique, sagas d’Islande. Il transposait les poèmes persans en prose anglaise et la prose anglaise en iambes grecs ; il était expert en numismatique et aussi… ah ! oui : en circulation routière, croyait Rachel. S’il avait entrepris ce voyage, c’était soit pour pêcher des choses sous-marines, soit pour écrire sur l’itinéraire probable d’Ulysse, car en fin de compte sa marotte, c’était le grec.

« Je possède toutes ses brochures, disait Rachel. De petites brochures. De petits livres jaunes. »

Elle ne donnait pas l’impression de les avoir lus.

« A-t-il eu un amour dans sa vie ? » demanda Helen qui venait de se choisir un siège. La question parut tomber avec un à-propos inattendu.

« Son cœur est comme un morceau de vieux cuir à chaussures », déclara Rachel, rejetant le poisson. Mais devant l’insistance de Helen, il lui fallut avouer qu’elle n’avait jamais interrogé Mr. Pepper là-dessus.

« Je l’interrogerai, moi », déclara Helen. Puis elle changea de sujet.

« La dernière fois que je t’ai vue, tu étais en train d’acheter un piano. Tu te rappelles ? le piano, la pièce mansardée, les grandes plantes à piquants ?

— Oui. Et mes tantes qui prétendaient que le piano allait passer à travers le plancher. Pourtant, à leur âge, cela ne doit rien vous faire, d’être tué la nuit ?

— J’ai eu des nouvelles de tante Bessie dernièrement, dit Helen. Elle craint que tu ne t’abîmes les bras si tu t’obstines à faire tant d’exercices.

— Les muscles de l’avant-bras ?… et cela vous empêche de vous marier ?

— Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’elle s’est exprimée, répliqua Mrs. Ambrose.

— Oh ! non, bien sûr, il n’y a pas de danger », dit Rachel avec un soupir.

Helen la regarda. Son visage dénotait plus de faiblesse que de résolution. Il échappait à l’insipidité, grâce à de grands yeux interrogateurs ; mais, à ce moment, dans un espace clos, le manque de couleur et de contours définis le privaient de beauté. De plus, la parole hésitante de Rachel ou plutôt une tendance à mal choisir ses mots la faisait paraître moins mûre encore qu’il n’est normal à son âge. Mrs. Ambrose, qui jusque-là s’était contentée d’une conversation à bâtons rompus, réfléchissait maintenant que la perspective d’une intimité de trois ou quatre semaines à bord d’un bateau ne présentait vraiment rien d’attrayant. Les femmes de son âge l’ennuyaient en général ; avec une jeune fille, pensait-elle, cela devait être pire. De nouveau, elle regarda Rachel. Mais oui ! il était manifeste qu’elle allait se montrer flottante, émotive, que tout ce qu’on pourrait lui dire ne laisserait pas plus de trace qu’un coup de bâton dans l’eau. Il n’y avait, chez les jeunes filles, rien qui offrît une prise, rien de solide, de permanent, de satisfaisant. Willoughby avait-il parlé de trois semaines ou de quatre ? Elle essayait de se le rappeler.

Mais à ce moment, la porte s’ouvrit devant un homme grand et fort qui s’avança vers Helen et lui serra la main avec une cordialité et une émotion particulières – Willoughby en personne, le père de Rachel, le beau-frère de Helen. Il aurait fallu une quantité considérable de chair pour prêter de l’embonpoint à une aussi forte charpente ; aussi Willoughby n’était-il point gras. Son visage, également bien charpenté, semblait, par l’étroitesse des traits et la rougeur au creux des joues, mieux fait pour résister aux intempéries que pour exprimer ses émotions et ses sentiments ou à répondre à ceux d’autrui.

« C’est un grand plaisir que de vous avoir avec nous, dit-il, un plaisir pour nous deux. »

Rachel, obéissant au coup d’œil paternel, émit un murmure.

« Nous nous efforcerons de vous rendre ce voyage agréable, ainsi qu’à Ridley. Sa confiance nous honore. Pepper aura quelqu’un pour le contredire – ce que, pour ma part, je n’ose faire. Vous trouvez que cette enfant a grandi, n’est-ce pas ? Une vraie jeune femme, hein ? »

Sans quitter la main de Helen, il entoura d’un bras les épaules de Rachel, rapprochant ainsi les deux femmes d’une façon gênante ; Helen cependant détourna le regard. Il demanda :

« Trouvez-vous qu’elle nous fasse honneur ?

— Oh ! oui.

— C’est que nous en attendons de grandes choses, reprit-il, serrant, puis relâchant le bras de sa fille. Mais parlons de vous. »

Ils prirent place côte à côte sur le petit canapé.

« Vous avez quitté vos enfants en bon état ? Les voilà d’âge à commencer leurs études, je pense ? À qui ressemblent-ils, à vous ou à Ambrose ? L’intelligence ne doit pas leur manquer, j’en suis sûr ! »

Helen, avec une animation accrue, expliqua que son fils avait six ans et sa fille dix. De l’avis général, le garçon lui ressemblait à elle et sa sœur à Ridley. Quant à l’intelligence, elle les jugeait assez éveillés ; et, modestement, elle conta comment son fils, qu’on avait laissé seul un instant, s’était emparé d’une rondelle de beurre pour courir la déposer sur le feu, histoire de s’amuser, chose qu’elle comprenait parfaitement.

« Et il vous a fallu démontrer au petit coquin qu’on ne saurait tolérer les plaisanteries de ce genre, hein ?

— Un enfant de six ans ? Quel mal y a-t-il à cela ?

— Je suis décidément un père arriéré.

— Vous voulez rire, Willoughby ; Rachel sait bien à quoi s’en tenir ! »

Malgré tout le désir qu’éprouvait sans doute Willoughby de s’entendre apprécier par sa fille, celle-ci n’en fit rien. Ses yeux étaient comme une eau sans reflets, ses doigts occupés à jouer avec le poisson fossile, son esprit absent. Ses aînés se mirent à parler des dispositions à prendre pour le confort de Ridley : on placerait sa table loin des chaudières et de telle façon qu’il ne pût s’empêcher de regarder la mer, tout en restant à l’abri des gens qui passent. S’il ne prenait pas de repos pendant que ses livres étaient encore aux bagages, il n’aurait pas de vacances du tout, car une fois à Santa Marina – Helen le savait par expérience – il travaillerait du matin au soir ; ses malles, disait-elle, étaient bourrées de livres.

« Laissez-moi faire », répétait Willoughby, décidé selon toute évidence à faire beaucoup plus qu’elle ne lui en demandait. On entendit Ridley et Mr. Pepper qui cherchaient à ouvrir la porte.

« Comment allez-vous, Vinrace ? » fit Ridley, entrant et tendant une main molle comme si cette rencontre avait quelque chose de mélancolique pour eux deux, mais surtout pour lui-même.

Willoughby manifesta sa cordialité habituelle, tempérée de respect. Aucun propos ne fut échangé pour l’instant.

« Nous vous avons vus par la fenêtre, en train de rire, dit Helen. Mr. Pepper venait de raconter une bien bonne histoire.

— Bah ! Il n’y avait pas de bonnes histoires là-dedans, répliqua son mari avec humeur.

— Toujours sévère dans vos jugements, Ridley ? demanda Mr. Vinrace.

— Nous vous avions tellement assommées que vous êtes parties », dit Ridley, s’adressant directement à sa femme.

Comme c’était exact, Helen ne chercha pas à le nier ; mais elle n’eut pas de chance avec sa nouvelle question : Est-ce devenu plus intéressant après notre départ ? – car son mari répondit, les épaules affaissées :

« Plus lamentable encore. »

La situation, pour chacun, devenait fort gênante, comme le prouva la durée du silence contraint qui suivit. Mr. Pepper, il est vrai, amena une certaine diversion en sautant sur un siège et en rentrant ses pieds sous lui, à la manière d’une vieille fille qui aperçoit une souris : le courant d’air venait de lui cingler les chevilles. Ainsi ramassé sur lui-même, les bras autour des genoux ; tirant sur son cigare, il avait l’air d’un Bouddha et, du haut de cette dignité, il commença un discours qu’il n’adressait à personne en particulier, puisque personne ne l’y invitait. Il s’agissait des profondeurs inexplorées de l’océan. Il exprima sa surprise d’apprendre que, sur les dix bateaux appartenant à Mr. Vinrace, en service régulier entre Londres et Buenos Aires, aucun n’était chargé d’effectuer des recherches relatives aux grands monstres blancs des abîmes.

« Non, non, riait Willoughby, les monstres de la terre me suffisent amplement ! »

On entendit Rachel soupirer :

« Pauvres petites chèvres !

— Sans ces chèvres, il n’y aurait pas de musique, mon enfant ; la musique dépend des chèvres », trancha le père. Mr. Pepper se lança dans la description des monstres blancs, nus, aveugles, qui se tiennent lovés sur les arêtes de sable au fond de la mer, et qui exploseraient si on les ramenait à la surface : faute de pression suffisante, leurs flancs éclateraient, dispersant au vent leurs entrailles. Il multipliait les détails et faisait un tel étalage d’érudition que Ridley finit par en avoir assez et le pria de se taire.

De tout cela, Helen tirait des conclusions à part soi, plutôt décourageantes : Pepper était un raseur, Rachel une fille mal dégrossie, prête sans nul doute à d’interminables confidences dont la première serait : « Tu comprends, je ne m’entends pas bien avec mon père. » Willoughby s’appliquait à aimer son pays et à bâtir son Empire ; et parmi ces gens-là, elle périrait d’ennui. Cependant, en femme d’action qu’elle était, elle se leva et déclara qu’en ce qui la concernait, elle allait se coucher. À la porte, elle se retourna machinalement vers Rachel : étant du même sexe, n’allaient-elles pas se retirer ensemble ? Rachel se leva, considéra Helen d’un air vague et dit avec son léger bégaiement :

« Je m’en vais t-t-triompher dans le vent. »

Les pires soupçons de Mrs. Ambrose se trouvaient confirmés. Elle s’engagea dans le couloir, projetée d’un côté à l’autre, repoussant les cloisons tantôt du bras droit, tantôt du bras gauche, et à chaque embardée elle s’exclamait avec conviction : « Zut ! »