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Virginia Woolf

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mardi 14 août 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre XII

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Une fois les fiançailles de Susan approuvées par sa famille, on les annonça à ceux qu’elles pouvaient intéresser à l’hôtel. (Or, entre-temps, les hôtes de l’établissement s’étaient répartis de manière à correspondre aux invisibles tracés à la craie, évoqués naguère par Mr. Hirst.) On se dit alors que cette nouvelle méritait d’être célébrée d’une façon quelconque. Une excursion ? c’était déjà chose faite. Donc une soirée dansante. Ceci aurait l’avantage d’abolir une de ces fins de journées qui engendrent l’ennui et qui, malgré le bridge, se terminent ridiculement tôt.

L’affaire se trouva réglée sans retard par quelques personnes rassemblées dans le hall, au pied d’un léopard empaillé, dressé sur ses pattes de derrière. Evelyn, après avoir esquissé des glissades, déclara le parquet excellent. Señor Rodriguez indiqua un vieil Espagnol qui jouait du violon aux mariages et qui vous aurait fait valser une tortue. Sa fille, malgré des yeux noirs comme des seaux à charbon, exerçait un pouvoir analogue en jouant du piano. Quant aux personnages chétifs ou moroses qui préféreraient se livrer à des passe-temps sédentaires plutôt qu’à la sauterie ou à la contemplation des danseurs, ils disposeraient du salon et de la salle de billard. Hewet prenait sur lui d’attirer le plus grand nombre possible d’outsiders, au mépris de la théorie des marques à la craie, chère à Hirst. Il se heurta bien à deux ou trois refus, mais trouva en revanche quelques messieurs obscurs et solitaires, ravis de cette occasion de s’entretenir avec leurs semblables ; la dame à la moralité douteuse manifesta par des signes évidents l’intention de lui expliquer son cas dans l’avenir le plus proche. En somme, il se rendit compte que les heures comprises entre le dîner et le coucher représentaient une quantité lamentable de tristesse, tant il y avait de gens qui n’avaient pas réussi à entrer en contact avec d’autres.

On décida que la soirée aurait lieu un vendredi, huit jours après les fiançailles ; au cours du dîner, Hewet se déclara satisfait.

« Ils viennent tous ! » annonça-t-il à Hirst.

Puis, apercevant William Pepper qui arrivait, une brochure sous le bras, suivant de près le potage, il lui cria :

« Pepper ! nous comptons sur vous pour ouvrir le bal !

— Il ne sera évidemment pas question de dormir, grâce à vous, répliqua Pepper.

— Vous aurez pour cavalière Miss Allan », poursuivit Hewet, consultant un feuillet de notes au crayon.

Pepper s’arrêta et entreprit un discours sur les rondes, les bourrées, les moresques, les contredanses, toutes infiniment supérieures à la valse bâtarde et à la polka factice qui leur avaient si injustement ravi la faveur de nos contemporains… mais à ce moment les serveurs le poussèrent discrètement vers le coin où se trouvait sa table.

La salle à manger offrait en cet instant une certaine ressemblance curieuse avec une cour de ferme semée de grain sur lequel descendaient sans cesse des pigeons au plumage lustré. Presque toutes les femmes portaient des toilettes qu’elles montraient pour la première fois ; leurs coiffures s’élevaient en vagues et en volutes, faisant penser aux bois sculptés des églises gothiques plutôt qu’à des cheveux. Le dîner fut plus court et moins cérémonieux que d’habitude. Le personnel lui-même paraissait gagné par l’excitation générale. Dix minutes avant que la pendule sonnât neuf heures, les organisateurs firent le tour de la salle de bal. Le hall, débarrassé de son mobilier, brillamment éclairé, orné de fleurs dont le parfum pénétrait l’atmosphère, produisait une impression féerique de gaieté éthérée.

« On dirait un ciel étoilé par une nuit parfaitement calme, murmura Hewet, promenant son regard à travers l’espace vide et léger.

— Le parquet, en tout cas, est divin, compléta Evelyn, prenant son élan pour une longue glissade.

— Mais que dites-vous des rideaux ? demanda Hirst. (Les rideaux cramoisis cachaient les hautes fenêtres.) Il fait une nuit admirable, dehors.

— Oui, mais les rideaux inspirent confiance, décida Miss Allan. Il sera temps de les écarter lorsque le bal battra son plein. On pourrait même entrouvrir les fenêtres… Sans les rideaux, les vieux s’imagineraient qu’il y a des courants d’air. »

Sa sagesse était maintenant reconnue de tous et entourée de respect. Tandis que s’échangeaient ces propos, les musiciens sortaient leurs instruments et le violon reprenait plusieurs fois de suite la note que lui donnait le piano. Tout était prêt.

Après quelques minutes de silence, le père, la fille et le gendre qui jouait du cor lancèrent le premier signal avec ensemble. Tels des rats à l’appel du joueur de flûte, des têtes apparurent aussitôt à la porte. Un nouvel accord retentit, après quoi le trio attaqua spontanément le rythme triomphal de la valse.

Ce fut comme si une eau venait d’envahir tout à coup la salle. Un peu hésitants d’abord, un couple après l’autre se jetaient dans le courant et se mettaient à y tournoyer. Au passage des danseurs un bruit sifflant, bien scandé, faisait penser à celui d’un remous. On sentait l’atmosphère s’échauffer peu à peu. L’odeur des gants de peau se mêlait aux parfums intenses des fleurs. Les tourbillons accélérèrent leur mouvement jusqu’à ce que la musique, parvenue à son paroxysme, s’arrêtât et que chacun des cercles se brisât en petits fragments séparés. Les couples se dispersèrent de tous côtés, tandis qu’une rangée clairsemée de vieilles gens demeurait solidement collée aux murs et que çà et là sur le parquet on apercevait un lambeau de garniture, un mouchoir, une fleur. Après cette pause, la musique reprit, les remous se remirent en mouvement, entraînant les couples dans leur tourbillon, jusqu’à l’éclat final et à la rupture de chaque cercle en petits fragments séparés.

Cela s’était produit cinq fois environ, lorsque Hirst, adossé contre le châssis d’une fenêtre comme une gargouille isolée, aperçut à l’entrée de la salle Helen Ambrose et Rachel. La foule était telle qu’elle les empêchait d’avancer, mais il reconnut Helen au dessin de son épaule et Rachel à un mouvement de sa tête. Il se fraya un chemin pour les rejoindre et fut accueilli avec soulagement.

« C’est un vrai supplice de damnés ! s’écria Helen.

— C’est ainsi que je me représente l’enfer », ajouta Rachel.

Elle avait les yeux brillants et paraissait effarée.

Hewet et Miss Allan, qui valsaient assez laborieusement, s’arrêtèrent pour saluer les nouvelles venues.

« C’est vraiment gentil à vous, dit Hewet, mais où est Mr. Ambrose ?

— Pindare, répondit Helen. Une femme qui a passé la quarantaine en octobre est-elle autorisée à danser ? Je ne supporte pas de rester immobile. »

Elle parut s’abandonner entièrement à Hewet et tous deux allèrent se dissoudre dans la foule.

« Nous sommes obligés de suivre le mouvement », dit Hirst à Rachel en la prenant résolument par le coude.

Rachel, sans beaucoup d’expérience, dansait bien, grâce à son sens du rythme ; Hirst, lui, n’était pas musicien et les quelques leçons qu’il avait prises à Cambridge ne lui avaient appris que l’anatomie de la valse sans lui en communiquer l’esprit. Dès le premier tour, ils constatèrent l’incompatibilité de leurs méthodes respectives. Leurs ossatures, loin de s’adapter l’une à l’autre, semblaient accentuer leurs angles, rendant impossible une giration régulière et s’opposant, de plus, à la course tournoyante des autres danseurs.

« Si nous nous arrêtions ? » proposa Hirst.

Rachel comprit à son expression qu’il était ennuyé. Ils gagnèrent péniblement un coin où il y avait des sièges et d’où l’on voyait bien la salle. Celle-ci continuait à onduler, en vagues bleues et jaunes que les habits des hommes rayaient de noir.

« Curieux spectacle, observa Hirst. Vous dansez beaucoup à Londres ? »

Ils étaient un peu essoufflés et assez agités tous les deux, mais résolus à ne rien montrer de cette agitation.

« Presque jamais. Et vous ?

— Ma famille donne un bal tous les ans, à Noël.

— Ce parquet n’est vraiment pas mauvais. »

Hirst ne se donna pas la peine de répondre à cette remarque banale. Il regardait les danseurs sans mot dire. Au bout de trois minutes, incapable de supporter plus longtemps ce silence, Rachel se décida à proférer une nouvelle platitude relative à la beauté de la nuit. Hirst l’interrompit sans pitié :

« Ce n’était pas sérieux, ce que vous disiez l’autre jour au sujet de votre christianisme et de votre manque d’instruction ?

— C’était exact, en principe, répondit-elle, puis elle ajouta : mais, d’autre part, je joue très bien du piano, mieux que n’importe qui dans cette salle, je pense. Vous êtes l’homme le plus distingué d’Angleterre ? demanda-t-elle ensuite avec timidité.

— Un des trois », rectifia Hirst.

Helen, passant en trombe devant eux, lança son éventail sur les genoux de Rachel.

« Elle est très belle », observa Hirst.

Il y eut un nouveau silence. Rachel se demandait s’il la trouvait bien physiquement, elle aussi. Saint-John songeait combien il est difficile de converser avec les jeunes filles qui n’ont aucune expérience de la vie. Il était manifeste que Rachel n’avait jamais rien pensé, rien senti, rien vu ; elle pouvait bien être intelligente, comme elle pouvait être aussi tout à fait quelconque. Cependant la remarque désobligeante de Hewet agissait encore sur lui comme un venin : « Tu ne sais pas t’y prendre avec les femmes. » Aussi se décida-t-il à profiter de l’occasion.

La robe de soirée prêtait exactement à Rachel ce qu’il fallait d’irréalité et de distinction pour que l’entretien prît un caractère romanesque. Cela stimulait chez lui le désir de parler et cela l’irritait en même temps ; il ne savait pas par où commencer. Il la regarda. Elle lui parut très lointaine et indéchiffrable, très jeune et très chaste. Il respira avant de commencer :

« Les livres, par exemple. Qu’est-ce que vous avez lu ? Shakespeare et la Bible, c’est tout ?

— Je n’ai pas lu beaucoup de classiques », avoua Rachel.

Le ton cavalier et fort peu naturel de Hirst ne lui plaisait guère, mais d’autre part sa culture masculine lui faisait évaluer ses propres ressources avec une grande modestie.

« Vous n’allez pas me raconter qu’à l’âge de vingt-quatre ans vous n’avez pas encore lu Gibbon ? demanda-t-il sévèrement.

— Mais si.

— Mon Dieu1 ! s’écria-t-il, les bras au ciel. Il faut vous y mettre dès demain. Je vous enverrai mon exemplaire. Ce que je voudrais savoir, c’est… (Il l’examina d’un œil critique.) Ce qu’il s’agit de savoir, voyez-vous, c’est si on peut vraiment vous parler. Avez-vous une structure mentale ou bien êtes-vous pareille à toutes les autres personnes de votre sexe ? Vous me paraissez absurdement jeune par rapport à un homme de votre âge. »

Rachel le regardait sans rien dire. Il poursuivit :

« Revenons à Gibbon. Pensez-vous que vous serez capable de l’apprécier ? C’est une pierre de touche, sans aucun doute… Chez les femmes, reprit-il, il est terriblement difficile de discerner… ce qui est dû au manque de culture, veux-je dire, et ce qui provient d’une inaptitude congénitale. Personnellement, je ne vois pas ce qui peut vous empêcher de comprendre, sinon le fait que vous avez mené jusqu’ici une existence aussi absurde. Vous avez simplement marché dans le rang, je suppose, avec vos cheveux dans le dos. »

La musique avait repris. L’œil de Hirst explorait la salle, en quête de Mrs. Ambrose. Malgré la meilleure volonté du monde, il se rendait compte qu’entre lui et Rachel, les choses ne s’arrangeraient pas.

« J’aimerais énormément vous prêter des livres, dit-il, en boutonnant ses gants. Nous nous reverrons. Pour l’instant, je vous quitte. »

Il se leva et partit.

Rachel regarda autour d’elle. Comme un enfant dans une réunion, elle avait l’impression d’être entourée de visages inconnus, hostiles, aux nez crochus, aux yeux froids et moqueurs. Elle se trouvait près d’une porte-fenêtre. Elle la poussa et sortit dans le jardin. Des larmes de rage lui emplissaient les yeux.

« Au diable cet homme ! s’écria-t-elle, car elle avait fait siennes certaines expressions de Helen. Que le diable l’emporte avec son insolence ! »

Elle se tenait au milieu d’un pâle rectangle de lumière projeté sur l’herbe par la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir. Devant elle se dressaient, massives, des silhouettes de grands arbres noirs. Elle restait là sans bouger, avec de légers frissons de colère et d’énervement, écoutant derrière elle les pas tournoyants des danseurs et le rythme cadencé de la valse.

« Il y a des arbres », fit-elle à haute voix.

Les arbres la dédommageraient-ils de Saint-John Hirst ? Elle pourrait se transformer en une princesse persane et, loin de la civilisation, seule, s’en aller à cheval par les sommets des montagnes, ordonnant à ses femmes de chanter pour elle le soir, loin de tout ceci, loin des compétitions et des hommes et des femmes… Hors de l’ombre, une forme s’avança, noire avec un petit feu rouge vers le haut.

« Mais c’est Miss Vinrace, dit Hewet, la regardant de plus près. Vous avez dansé avec Hirst ?

— Je suis furieuse contre lui ! cria-t-elle dans son emportement. A-t-on jamais vu pareil insolent ?

— Insolent ? répéta Hewet, surpris, sortant le cigare d’entre ses lèvres. Hirst, insolent ?

— C’est insolent, de… » commença Rachel qui s’interrompit aussitôt. Elle ne savait plus au juste ce qui l’avait indignée à ce point. Au prix d’un grand effort, elle se ressaisit et dit en pensant à Helen et à ses moqueries :

« Enfin… Il faut croire que je suis une sotte. »

Elle fit mine de rentrer dans la salle de bal, mais Hewet l’arrêta.

« Expliquez-moi, je vous en prie. Je suis persuadé que Hirst n’avait pas l’intention de vous blesser. »

La tentative d’explication de Rachel fut très laborieuse. Impossible d’avouer que l’image d’elle-même marchant, dans le rang, les cheveux dans le dos, lui avait paru singulièrement offensante et odieuse ; elle ne pouvait davantage expliquer pourquoi elle avait trouvé irritante, terrible même, la façon dont Hirst se proclamait supérieur de par son essence et son expérience – comme s’il lui fermait une porte au nez. Tout en faisant avec Hewet les cent pas sur la terrasse, elle disait avec amertume :

« Ce n’est pas la peine d’essayer. Il vaut mieux vivre chacun de son côté. Nous ne pouvons pas nous comprendre. Nous ne faisons qu’extérioriser ce qu’il y a de pire. »

Hewet écarta d’un geste ces généralisations quant aux natures respectives des deux sexes : les idées de ce genre l’ennuyaient ; c’était, à son sens, une façon de généraliser des inexactitudes. Mais, connaissant Hirst, il se représentait assez clairement ce qui venait de se passer et, bien qu’au fond cela l’amusât beaucoup, il décida que Rachel ne devait pas conserver le souvenir de cet incident ni le faire figurer dans le tableau qu’elle se faisait de l’existence.

« Vous allez le prendre en aversion maintenant, dit-il, et ce n’est pas juste. Pauvre vieux Hirst, il veut à toute force appliquer sa méthode. Et je vous assure, Miss Vinrace, que c’est avec la meilleure intention. Il vous adressait un compliment… Il essayait… Il essayait… »

Succombant au fou rire, il ne put terminer sa phrase.

Rachel pivota soudain sur elle-même et se mit à rire à son tour. Elle se rendait compte qu’il y avait eu quelque chose de ridicule de la part de Hirst, et peut-être aussi de la sienne.

« Cela doit être sa façon de lier connaissance, dit-elle. Très bien. Je saurai jouer mon rôle. Je commencerai ainsi : « Vilain au physique, répulsif au moral comme vous l’êtes, Mr. Hirst… »

— Bravo ! bravo ! cria Hewet, voilà comment il faut le traiter. Voyez-vous, Miss Vinrace, Hirst mérite un peu d’indulgence. Il a passé toute sa vie pour ainsi dire devant un miroir, dans une belle pièce à boiseries, parmi des estampes japonaises et des meubles anciens magnifiques, avec une seule touche de couleur, vous savez, juste à la place qu’il faut – je crois que c’est entre les deux fenêtres. Et il reste là pendant des heures, les pieds au feu, à parler de philosophie, de Dieu, de son foie, de son cœur, des cœurs de ses amis. Ils sont tous malades. Il ne peut guère paraître à son avantage dans une salle de bal. Ce qu’il lui faut, c’est un coin confortable, bien enfumé, bien masculin, où il puisse étendre ses jambes et ne parler que quand il a quelque chose à dire. Personnellement, je trouve cela sinistre, mais cela m’inspire du respect. Il y a tant de gravité chez ces gens-là. Les choses sérieuses, ils les prennent vraiment très au sérieux. »

Cette évocation de l’existence de Hirst intéressa Rachel au point de lui faire presque oublier ses griefs personnels et de ranimer sa considération pour lui.

« Ils sont donc vraiment très intelligents ? demanda-t-elle.

— Mais bien sûr. Au point de vue intellectuel, je pense qu’il disait vrai l’autre jour : ce sont là les meilleurs cerveaux d’Angleterre. Seulement… vous devriez le prendre en main, ajouta-t-il. Il y a en lui bien plus de choses que ce qu’on y a découvert jusqu’ici. Il a besoin de quelqu’un qui se moque de lui… Quand je pense qu’il vous a reproché votre manque d’expérience ! Pauvre vieux Hirst ! »

Ils avaient continué à faire les cent pas sur la terrasse tout en causant. Cependant, une main invisible écartait un à un les rideaux et les répliques lumineuses des fenêtres tombaient sur l’herbe à des intervalles réguliers. Ils s’arrêtèrent pour jeter un coup d’œil dans le salon et aperçurent Mr. Pepper en train d’écrire, seul à une table.

« Voilà Pepper qui écrit à sa tante, dit Hewet. Elle doit être extraordinaire, cette vieille dame. Elle a quatre-vingt-cinq ans, paraît-il, et il l’emmène en excursion à pied dans la New Forest. »

Il frappa aux carreaux et cria :

« Pepper ! Allez faire votre devoir. Miss Allan vous attend. »

Arrivés aux fenêtres de la salle, ils ne purent résister au rythme de la danse et à l’entrain de l’orchestre.

« Nous y allons ? » demanda Hewet.

Et, la main dans la main, ils se laissèrent prestigieusement emporter par le grand remous.

Ils n’en étaient qu’à leur deuxième rencontre ; mais lors de la première, ils avaient assisté ensemble à l’échange de baisers entre un homme et une femme, et, au début de la deuxième, Hewet avait constaté qu’une jeune fille en colère ne diffère pas beaucoup d’un enfant – c’est pourquoi, en se donnant la main pour entrer dans la danse, ils se sentirent tous deux plus à l’aise qu’on ne l’est en général.

Il était minuit et la fête battait son plein. Les domestiques épiaient aux fenêtres. Les formes blanches des couples s’éparpillaient à travers le jardin. Mrs. Thornbury et Mrs. Elliot étaient installées côte à côte sous un palmier, gardiennes de mouchoirs, d’éventails et de broches déposés dans leur giron par des jeunes personnes aux joues en feu. De temps à autre, elles se faisaient part de leurs impressions :

« Miss Warrington a l’air heureux, décidément, observa Mrs. Elliot, et toutes deux sourirent, et toutes deux soupirèrent.

— Il a beaucoup de caractère, dit Mrs. Thornbury, faisant allusion à Arthur.

— Et le caractère, c’est ce qu’on recherche, souligna Mrs. Elliot. Mais voici un jeune homme qui a surtout de l’intelligence, continua-t-elle en désignant de la tête Hirst qui passait avec Miss Allan à son bras.

— Il n’a pas l’air solide, déclara Mrs. Thornbury, son teint n’est pas bon… Voulez-vous que je l’enlève ? demanda-t-elle à Rachel qui s’était arrêtée, s’apercevant qu’un long morceau de son volant traînait derrière elle.

— J’espère que vous vous amusez bien ? demanda Hewet aux deux dames.

— Je suis tout à fait dans mon élément, répondit Mrs. Thornbury, souriante. J’ai eu cinq filles à sortir et toutes les cinq adoraient la danse. Vous adorez cela aussi, Miss Vinrace ? s’informa-t-elle, tournant vers la jeune fille son regard maternel. J’avoue que j’adorais cela moi-même à votre âge. Comme je suppliais ma mère de me permettre de rester plus longtemps ! Maintenant, ce sont les pauvres mères qui ont ma sympathie. Mais je sympathise aussi avec les filles. »

Elle considérait Rachel avec son sourire de sympathie, non dépourvu cependant d’une certaine acuité.

« Ils ont l’air d’avoir bien des choses à se dire, observa Mrs. Elliot, accompagnant d’un regard significatif le couple qui leur tournait le dos. Avez-vous remarqué, pendant le pique-nique ? Lui seul est parvenu à lui faire desserrer les lèvres.

— Elle a un père très intéressant, dit Mrs. Thornbury. C’est un des plus grands armateurs de Hull. Aux dernières élections – vous vous en souvenez ? – il a répondu à Mr. Asquith d’une façon très énergique. C’est bien intéressant de constater qu’un homme de cette expérience peut être un protectionniste convaincu. »

Préférant la politique générale aux questions personnelles, elle eût volontiers approfondi ce sujet, mais Mrs. Elliot ne tenait à parler de l’Empire que sous une forme moins abstraite.

« J’ai de très mauvaises nouvelles de ce qui se passe en Angleterre, à propos des rats, dit-elle. Ma belle-sœur, qui habite Norwich, m’écrit que personne n’ose plus commander une volaille pour sa table, à cause de la peste. Cela s’attaque aux rats et ils le transmettent à d’autres animaux.

— Les autorités de l’endroit ne prennent donc pas les mesures nécessaires ?

— Elle n’en parle pas. Mais elle dit que l’attitude des personnes instruites, qui devraient savoir à quoi s’en tenir, est d’une indifférence inouïe. Il est vrai que ma belle-sœur est une de ces femmes modernes très actives qui soulèvent toujours des problèmes, vous savez – ces femmes qu’on admire, mais dont on ne partage pas les sentiments – pas moi, du moins… Elle a, du reste, une santé de fer. »

Ceci lui ayant rappelé sa propre fragilité, Mrs. Elliot poussa un soupir.

« Une physionomie pleine d’animation, observa Mrs. Thornbury en regardant Evelyn M. qui venait de s’arrêter près de là pour épingler solidement une fleur écarlate à sa poitrine. La fleur ne voulait pas tenir ; alors, d’un geste exaspéré, elle l’enfonça dans la boutonnière de son danseur. Le grand garçon mélancolique la reçut comme un chevalier reçoit un gage d’amour de sa dame.

— C’est bien fatigant pour les yeux », proféra Mrs. Elliot après avoir contemplé quelque temps le tourbillon jaune dont elle ne connaissait, de nom ou de réputation, qu’un petit nombre de tourbillonneurs. S’arrachant à la foule, Helen accourut vers elles et s’empara d’une chaise libre.

« Puis-je m’asseoir près de vous ? demanda-t-elle, souriante et hors d’haleine. Je devrais avoir honte, n’est-ce pas ? À mon âge… »

Son animation, la couleur de ses joues rendaient sa beauté plus communicative que de coutume, si bien que les deux dames éprouvèrent le même désir de la toucher. Elle haletait :

« Oh ! je m’amuse. Le mouvement, c’est quelque chose d’extraordinaire, n’est-ce pas ?

— J’ai toujours entendu dire que rien n’égale la danse quand on est bon danseur », dit Mrs. Thornbury, qui lui souriait.

Helen se balançait légèrement, comme si elle était assise sur des fils de fer.

« Je pourrais danser sans arrêt ! s’écria-t-elle. On devrait se laisser aller davantage ! Regardez-moi ces petits pas qu’ils font !

— Avez-vous vu les merveilleux danseurs russes ? » commença Mrs. Elliott. Mais Helen avait aperçu son cavalier qui venait la rejoindre. Elle se leva comme se lève la lune. Ils avaient déjà parcouru la moitié de la salle que les deux dames la suivaient encore des yeux avec admiration, tout en trouvant plutôt bizarre qu’une femme de son âge prît plaisir à danser.

Dès que Helen resta seule un instant, Saint-John Hirst, qui guettait l’occasion, s’approcha d’elle et dit :

« Cela vous ennuierait-il beaucoup de venir vous asseoir en ma compagnie ? Je suis absolument incapable de danser. »

Il la pilota vers un coin meublé de deux fauteuils qui lui prêtaient une certaine intimité. Ils s’installèrent, mais, pour commencer, Helen, encore sous l’effet de la danse, ne put dire un mot.

« Étrange ! s’écria-t-elle enfin. Quelle idée peut-elle bien avoir de la forme de son corps ? »

Cette remarque concernait une personne qui passait devant eux, appliquée, semblait-il, à se dandiner plutôt qu’à marcher et prenant appui sur le bras d’un gros homme avec des yeux en boules vertes, insérés dans un masque gras et blanc. Elle n’aurait pu se passer de support, étant énorme et si comprimée que son buste se projetait en avant bien plus loin que ses pieds, condamnés à faire des pas minuscules à cause de la jupe qui entravait les chevilles. Sa toilette consistait en une faible quantité de satin jaune vif, avec, çà et là, au petit bonheur, des plaques de perles bleues et vertes, tendant à rappeler les nuances d’une gorge de paon. Un panache pourpre couronnait l’édifice mousseux de sa coiffure, un ruban de velours noir constellé de pierreries encerclait ce qu’elle avait de cou et des bracelets s’incrustaient profondément dans la chair dodue de ses bras gantés. Tachetée de rouge sous une couche de poudre, sa physionomie était celle d’un petit cochon impertinent, mais guilleret.

Saint-John se refusait à partager l’hilarité de Helen.

« Cela me donne la nausée, déclara-t-il. Toute cette affaire me donne la nausée… Représentez-vous les idées de ces gens-là, leurs sentiments… vous n’êtes pas de mon avis ?

— Je jure chaque fois de ne plus remettre les pieds dans aucune espèce de réunion, avoua Helen, et je ne tiens jamais ma promesse. »

Enfoncée dans son fauteuil, elle regardait le jeune homme en riant. Il était manifestement indigné, mais quelque peu excité en même temps.

« Quoi qu’il en soit, dit-il avec sa préciosité coutumière, il faut en prendre son parti, je suppose.

— Son parti de quoi ?

— Du fait qu’on ne trouvera pas au monde plus de cinq personnes avec qui cela vaille la peine de parler. »

La couleur, le brillant, se retiraient progressivement du visage de Helen, qui finit par reprendre son expression tranquille et observatrice.

« Cinq personnes ? dit-elle. Il me semble qu’il y en a plus de cinq.

— Vous êtes donc une privilégiée, répliqua Hirst. Ou plutôt, c’est moi qui n’ai pas de chance. »

Il se tut, puis demanda à brûle-pourpoint :

« À votre avis, suis-je quelqu’un avec qui il est difficile de s’entendre ?

— Quand on est intelligent et qu’on est jeune, c’est presque toujours le cas.

— Et c’est ce que je suis, en effet : immensément intelligent. Infiniment plus intelligent que Hewet. Il est très possible, continua Hirst du même ton curieusement détaché, que je devienne un des individus ayant une valeur authentique. Or, c’est tout autre chose que d’être intelligent… Mais il n’y a pas de danger que la famille s’en rende compte », ajouta-t-il avec amertume.

Helen jugea que ceci appelait une question :

« Les rapports avec les vôtres vous paraissent compliqués ?

— Intolérables… Ils tiennent à me voir un jour Pair d’Angleterre et Conseiller privé. Si je suis venu ici, c’est en partie pour régler cette question, car il faut la régler, soit que j’entre au barreau, soit que je reste à Cambridge. Il y a certes des inconvénients d’un côté comme de l’autre, mais je suis persuadé que les arguments en faveur de Cambridge doivent l’emporter. Les choses de ce genre, fit-il avec un geste vers la cohue de la salle – la répulsion qu’elles inspirent ! Je sens en moi, d’autre part, de grandes facultés affectives. Ce n’est pas que je sois sensitif comme l’est Hewet. Je suis très attaché à quelques rares individus. Je crois, par exemple, que ma mère n’est pas une personne à négliger, malgré bien des côtés déplorables… À Cambridge, sans aucun doute, je finirais par prendre une place prépondérante. D’autres raisons, cependant, font que je redoute Cambridge. »

Il se tut, puis, par un curieux changement d’attitude, il cessa d’être l’ami qui se confie pour devenir le jeune homme classique dans une réunion mondaine.

« Je dois vous paraître affreusement ennuyeux, dit-il.

— Pas le moins du monde, répondit Helen, cela m’intéresse beaucoup.

— Vous n’imaginez pas, s’écria-t-il presque avec émotion, ce que c’est que de rencontrer quelqu’un à qui l’on puisse parler ! Dès que je vous ai vue, j’ai senti que vous pourriez peut-être me comprendre. J’aime beaucoup Hewet, mais il n’a pas la moindre notion de ce que je suis. De toutes les femmes que je connais, vous êtes la seule qui saisisse tant soit peu ce que j’entends quand je dis telle ou telle chose. »

L’orchestre jouait maintenant la Barcarolle d’Hoffmann, et Helen battait la mesure de la pointe du pied. Mais après le compliment qu’elle venait de recevoir, elle jugeait qu’il était impossible de quitter la place. D’ailleurs, les propos de Hirst l’amusaient, la flattaient même, et la candeur de sa vanité lui paraissait séduisante. Elle devinait qu’il n’était pas heureux et se montrait assez femme pour souhaiter qu’il lui fit ses confidences.

« Je suis bien vieille, soupira-t-elle.

— C’est curieux, je ne vous trouve pas vieille du tout. J’ai l’impression que nous sommes exactement du même âge. Et de plus – il hésita, puis, l’ayant regardée, il s’enhardit – j’ai l’impression de pouvoir vous parler ouvertement, comme à un homme, des rapports entre les deux sexes et de… »

Malgré toute son assurance, il rougit un peu en prononçant les derniers mots.

Elle le tranquillisa aussitôt par le rire qui accompagna son exclamation :

« Mais je l’espère bien ! »

Il la regardait avec une franche cordialité et pour la première fois les plis creusés autour de son nez et de sa bouche se détendirent.

« Dieu soit loué ! s’écria-t-il, nous pouvons donc nous comporter comme des créatures humaines civilisées. »

En effet, une barrière le plus souvent inamovible venait d’être écartée. Ils avaient maintenant la possibilité de s’entretenir sur des sujets auxquels, en général, on ne fait allusion entre un homme et une femme qu’en présence de médecins ou devant le spectre de la mort. Au bout de cinq minutes, Hirst faisait déjà le récit de son existence ; ce long récit d’une existence pleine d’incidents compliqués aboutit à une discussion des principes sur lesquels s’appuie la morale, puis à d’autres questions fort intéressantes que, même dans cette salle de bal, on ne pouvait aborder qu’à voix basse, de peur d’être entendu par quelque dame à gorge de pigeon ou quelque superbe commerçant qui exigeraient votre expulsion immédiate.

Quand tous ces sujets furent épuisés, ou plus exactement quand Helen, par un certain relâchement de son attention, fit comprendre à Hirst que leur tête-à-tête avait assez duré, il se leva en déclarant :

« Il n’y a donc aucune raison pour multiplier ces mystères.

— Aucune, sauf le fait que nous sommes des Anglais », répliqua Helen.

Elle prit le bras de Hirst et ils traversèrent la salle, se faufilant à grand-peine parmi les couples tournoyants qui, à cette heure, étaient passablement dépeignés et n’avaient plus, pour un œil critique, aucune élégance de ligne.

L’excitation de l’effort pour établir leur amitié et la longueur de leur entretien avaient aiguisé leur appétit. Aussi se dirigèrent-ils vers la salle à manger qui, entre-temps, s’était remplie de consommateurs installés par petites tables. À la porte, ils rencontrèrent Rachel qui rentrait dans la salle pour danser avec Arthur Venning. Elle avait les joues roses, l’air heureux et Helen fut frappée de constater que, dans ces dispositions, elle était décidément plus séduisante que la majorité des jeunes femmes. Cela ne s’était encore jamais manifesté aussi nettement aux yeux de sa tante.

« Tu t’amuses ? » demanda Helen, comme ils s’arrêtaient un instant.

Ce fut Arthur qui lui répondit :

« Miss Vinrace vient de me faire un aveu : elle était loin de soupçonner les plaisirs qu’offre un bal.

— Oui, s’écria Rachel, j’ai complètement changé d’avis sur l’existence.

— Pas possible ! » fit Helen, moqueuse. Le couple parti, elle ajouta : « C’est un trait caractéristique de Rachel. Elle change d’avis sur l’existence tous les deux jours à peu près. » Quand ils furent installés à une table, elle reprit : « Vous savez, je crois bien que vous êtes exactement la personne qu’il faut pour m’aider à son éducation. Elle a été élevée autant dire dans un couvent. Son père est franchement ridicule. J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je suis trop vieille, et je suis une femme. Vous devriez lui parler… lui expliquer les choses… je veux dire causer avec elle comme vous le faites avec moi.

— J’ai déjà essayé ce soir, dit Saint-John, mais je ne crois pas avoir réussi. Elle me paraît si jeune, si dépourvue d’expérience. J’ai promis de lui prêter Gibbon. »

Helen réfléchissait tout haut :

« Il ne s’agit pas précisément de Gibbon, il s’agit plutôt des faits de l’existence, vous comprenez ce que je veux dire ? De ce qui se passe en réalité, de ce que les gens ressentent, tout en s’efforçant le plus souvent de le dissimuler. Il n’y a rien d’alarmant à cela. C’est tellement plus beau que les faux-semblants ! C’est toujours plus intéressant, cela vaut toujours mieux, à mon avis, que ce genre de choses. »

De la tête, elle lui indiquait, à une table voisine, deux jeunes filles et deux jeunes gens occupés à se taquiner bruyamment et à échanger des insinuations ironiques mêlées de cajoleries, au sujet, semblait-il, d’une paire de bas ou d’une paire de jambes. L’une de ces demoiselles dépliait son éventail d’un air offusqué et le tout produisait une impression désagréable, en partie parce qu’on devinait, entre les deux jeunes filles, une secrète hostilité.

« Pourtant, sur mes vieux jours, soupira Helen, j’en arrive à me dire que dans l’ensemble notre action ne compte pas pour grand-chose : les gens n’en font qu’à leur idée, il n’y a pas d’influence qui tienne. »

Elle hocha la tête en regardant les soupeurs.

Mais Saint-John n’était pas de son avis. Selon lui, on pouvait changer bien des choses en exposant son propre point de vue, en conseillant des lectures, etc. Il tenait le développement de la femme pour une des questions les plus graves de ce temps. À certains moments, il lui semblait que tout, ou presque tout, dépendait de l’éducation.

Pendant ce temps, dans la salle, les danseurs se disposaient en carrés pour les lanciers. Arthur et Rachel, Susan et Hewet, Miss Allan et Hughling Elliot se trouvaient réunis. Miss Allan consulta sa montre.

« Une heure et demie, déclara-t-elle. Et moi qui dois expédier demain Alexander Pope !

— Pope ! ricana Mr. Elliot, qui donc peut lire Pope, je voudrais bien le savoir ? Quant à lire ce qu’on écrit sur lui, non, non, Miss Allan, vous enrichissez le monde en dansant beaucoup plus qu’en écrivant, soyez-en persuadée. »

Cela faisait partie des maniérismes de Mr. Elliot, de prétendre que rien au monde ne pouvait rivaliser avec les plaisirs de la danse, comme rien au monde n’égalait l’ennui de la littérature. Il cherchait ainsi, d’une façon assez touchante, à se concilier les jeunes et à leur prouver formellement qu’en dépit du fardeau de la science sous lequel il avait ployé et pâli, il restait aussi vivant que le plus jeune d’entre eux.

« Il s’agit pour moi d’une question alimentaire, répondit tranquillement Miss Allan ; mais je crois que je me fais attendre. »

Elle reprit sa pose pour les lanciers, en avançant le bout carré de son soulier noir.

« Mr. Hewet, vous devez me faire un salut. »

Miss Allan était manifestement la seule qui connût à fond les figures de la danse.

Après les lanciers, il y eut une valse, après la valse une polka, et ensuite il se produisit quelque chose d’affreux : la musique, qui n’avait cessé de retentir avec des intervalles de cinq minutes, s’arrêta tout à coup. La femme aux grands yeux noirs commença à emmailloter de soie le violon, l’homme remit avec soin le cor dans son étui. Des couples les assaillirent, implorant en anglais, en français, en espagnol, une danse de plus, rien qu’une seule. Il n’était pas très tard. Mais le vieux pianiste se contenta de sortir sa montre et de secouer la tête. Il remonta le col de sa veste et exhiba un cache-nez de soie rouge qui détruisit aussitôt l’effet solennel de sa tenue. Les musiciens étaient curieusement pâles, les yeux fatigués, l’air maussade et prosaïque, comme s’ils ne rêvaient que de viande froide et de bière, après quoi ils iraient se coucher.

Rachel, parmi d’autres, les avait suppliés de continuer. Après leur refus, elle se mit à tourner les pages des morceaux de musique restés sur le piano. La plupart avaient des couvertures de couleur représentant des sujets romantiques : gondoliers à califourchon sur un croissant de lune, religieuses épiant à travers les barreaux d’une fenêtre de couvent, jeunes personnes aux cheveux épars, pointant un fusil vers les étoiles. Elle se rendit compte que le thème principal des airs sur lesquels on venait de danser si allégrement était le regret passionné de l’amour défunt et de la jeunesse innocente. Une poignante tristesse s’interposait toujours entre les danseurs et leur passé de félicité.

« Ce n’est pas étonnant qu’ils en aient assez, à la fin, de jouer toutes ces inepties, déclara-t-elle tout en déchiffrant quelques mesures. Ce sont, au fond, des airs de cantiques, exécutés sur un rythme accéléré, avec des bribes de Wagner ou de Beethoven par-ci, par-là.

— Vous êtes musicienne ? Vous voulez bien jouer quelque chose ? N’importe quoi, pourvu que on puisse danser ! »

De tous côtés, on proclamait son talent de pianiste, si bien qu’elle dut consentir. Bientôt, ayant épuisé toute la musique de danse qu’elle connaissait, elle eut recours à un passage d’une sonate de Mozart.

« Mais ce n’est pas une danse, dit quelqu’un, s’arrêtant près du piano.

— Si c’en est une, répliqua-t-elle avec un hochement de tête énergique. Inventez le pas ! »

En pleine possession de la mélodie, elle en marqua hardiment le rythme, de manière à le rendre plus entraînant. Helen saisit son idée au bond, elle s’empara du bras de Miss Allan et s’élança à travers la salle, multipliant des révérences, des pirouettes, des chassés obliques, comme une enfant qui gambade dans une prairie.

« C’est une danse pour ceux qui ne savent pas danser ! » s’écria-t-elle.

La mélodie se transforma en un menuet. Saint-John se mit à sautiller avec une vitesse incroyable, d’abord sur le pied gauche, puis sur le droit. Hewet, les bras étendus, les pans de son habit écartés, imitait les mouvements lascifs et rêveurs d’une vierge hindoue qui danse devant son rajah. Puis, sur un rythme de marche, Miss Allan, pinçant sa jupe, se dirigea vers les deux fiancés et s’inclina profondément devant eux. Du moment que les pieds évoluaient en cadence, chacun abandonnait son quant-à-soi. Sans transition, Rachel passa de Mozart à de vieux airs de chasse anglais, puis à des Noëls et des cantiques, ayant constaté qu’avec un peu d’adresse, n’importe quel motif bien marqué pouvait s’adapter à la danse. Au bout d’un moment, on ne vit plus dans la salle que des formes qui tournoyaient ou glissaient, isolées ou par couples. Mr. Pepper exécutait sur les pointes une figure inspirée du patinage, dont il avait été jadis un champion local. Mrs. Thornbury essayait de se rappeler une bourrée ancienne qu’elle avait vu danser par les fermiers de son père, dans le Dorsetshire. Quant à Mr. et Mrs. Elliot, ils faisaient sans arrêt le tour de la pièce en galopant avec tant d’impétuosité que les autres danseurs frémissaient à leur approche. Quelques-uns blâmaient entre eux le caractère tapageur de cette exhibition : pour d’autres, c’était là le meilleur moment de la soirée.

« En place pour la farandole ! » cria Hewet. La main dans la main, les danseurs formèrent une ronde gigantesque et, clamant : Connaissez-vous John Peel ? se mirent à tourner de plus en plus vite, jusqu’au moment où la tension excessive de la chaîne fit sauter un des maillons – en l’espèce Mrs. Thornbury – tandis que les autres, projetés en tous sens, allaient tomber au hasard, qui à terre, qui sur un siège, qui dans les bras d’un voisin. En se relevant, essoufflés et ébouriffés, ils furent surpris de voir que l’éclairage électrique avait perdu de son intensité et bien des yeux se tournèrent machinalement vers les fenêtres. L’aube, en effet, était là. Pendant qu’ils dansaient, la nuit lui avait cédé la place. Dehors, les montagnes se dessinaient, très pures et lointaines. La rosée étincelait sur l’herbe, le ciel était inondé de bleu, avec des jaunes et des roses du côté de l’est. Les danseurs se pressaient aux fenêtres, les ouvraient toutes grandes, s’aventuraient peu à peu jusque sur la pelouse.

« Comme elles ont l’air bêtes, ces pauvres vieilles lumières, remarqua Evelyn M. d’une voix curieusement affaiblie. Et nous donc ! Ce n’est guère seyant. »

Elle disait vrai : les coiffures défaites, les bijoux verts ou jaunes, si éclatants une demi-heure plus tôt, paraissaient maintenant ternes et mesquins. Comme si elles sentaient un regard froid fixé sur elles, les femmes d’un certain âge, dont le teint était mis à une rude épreuve, commençaient à prendre congé des autres pour aller se coucher.

Privée de son auditoire, Rachel continuait à jouer pour elle-même. De John Peel elle passa à Bach, objet actuel de son grand enthousiasme. Petit à petit, quelques-uns des danseurs, parmi les plus jeunes, quittèrent le jardin pour réoccuper les chaises dorées, éparses autour du piano. Il faisait déjà si clair dans la salle qu’on éteignit les lumières. Assis là, écoutant, ils sentaient leurs nerfs se détendre ; la brûlure de leurs lèvres, endolories à force de parler et de rire, se calmait. Ils restaient silencieux, comme s’ils voyaient se dresser dans le vide un édifice dont les colonnes alternaient avec des espaces libres. Puis, ils commencèrent à s’entrevoir eux-mêmes, et leur existence, et toute l’existence humaine, évoluant avec beaucoup de noblesse sous l’autorité de la musique. Ils se sentaient ennoblis et quand Rachel s’arrêta, ils ne souhaitaient plus rien d’autre que le sommeil.

Susan, qui s’était levée, s’écria :

« Je crois bien que c’est la soirée la plus heureuse de ma vie ! Vraiment, j’adore la musique, ajouta-t-elle en remerciant Rachel. Cela exprime, semble-t-il, tout ce qu’on ne saurait dire soi-même. »

Elle eut un petit rire nerveux. Son regard, plein de sympathie, allait des uns aux autres, comme si elle ne trouvait pas de mots pour s’expliquer.

Elle se contenta de murmurer :

« Vous avez tous été si gentils, tellement gentils… »

Puis elle se retira à son tour.

Après la brusque dislocation qui termine en général ces soirées, Helen et Rachel, vêtues de leurs manteaux, se tenaient devant la sortie, cherchant des yeux un véhicule.

« Vous pensez bien qu’il ne reste plus de voitures ! dit Saint-John qui les avait suivies. Vous êtes obligées de coucher ici.

— Oh ! non, répondit Helen, nous allons rentrer à pied.

— Puis-je vous accompagner ? demanda Hewet. Il n’est pas question d’aller se coucher. Vous imaginez cela, qu’on reste étendu parmi des polochons en face de son lavabo, par une matinée comme celle-ci ?… C’est là que vous habitez ? »

Ils s’étaient engagés dans l’avenue, et il se retourna pour montrer, à flanc de coteau, une villa blanc et vert qui semblait avoir fermé les yeux.

« Ce n’est pas une lampe allumée qu’on voit là ? demanda Helen avec inquiétude.

— C’est le soleil », dit Saint-John.

Chacune des fenêtres d’en haut était marquée d’un point d’or.

« J’ai eu peur que ce ne soit mon mari, absorbé par ses Grecs. Pendant tout ce temps, il a annoté son Pindare. »

Ils traversèrent la ville et prirent un chemin montant, parfaitement visible malgré l’absence de son habituelle bordure d’ombres. La fatigue et l’action apaisante de la lumière matinale leur ôtaient l’envie de parler. Ils se contentaient de respirer l’air délicieusement frais, qui ne semblait pas appartenir au même domaine vital que celui de midi.

Quand ils arrivèrent au grand mur jaune près duquel le chemin se séparait de la route, Helen fut d’avis que les deux jeunes gens devaient s’en retourner.

« Vous nous avez accompagnées assez loin, dit-elle, allez dormir maintenant. »

Mais ils ne semblaient pas disposés à rentrer.

« Asseyons-nous un instant, proposa Hewet. (Il étendit son vêtement par terre.) Asseyons-nous et contemplons. »

Ils s’installèrent, les regards dirigés vers la baie. La mer était calme, à peine ridée de petites vagues, avec quelques rayures de vert et de bleu. Les voiliers ne s’y montraient pas encore, mais on distinguait, irréel dans la brume, un vapeur à l’ancre. Il jeta un cri qui semblait venir d’un autre monde, puis tout redevint silencieux.

Rachel s’appliquait à ramasser un à un des cailloux gris pour en former un petit tumulus. Elle faisait cela posément, avec beaucoup d’attention.

« Ainsi donc, tu as changé d’avis sur l’existence, Rachel ? » demanda Helen.

Rachel ajouta une pierre à son édifice et bâilla.

« Je ne me rappelle plus. Je me sens comme un poisson au fond de la mer. »

Elle bâilla de nouveau. En ce lieu, à cette heure de l’aube, aucune des personnes présentes n’avait le pouvoir de l’intimider. Elle se sentait parfaitement à l’aise, même avec Mr. Hirst. Celui-ci déclara :

« Mon cerveau, au contraire, est d’une activité anormale. »

Il s’installa dans sa position favorite, les genoux dans les bras, le menton appuyé sur les genoux.

« Je perce tout à jour, absolument tout. La vie n’a plus de mystère pour moi. »

Il s’exprimait avec conviction, mais n’avait pas l’air de souhaiter une réponse. Malgré la proximité physique, malgré l’intimité de l’instant, ils n’étaient que des ombres les uns pour les autres. Hewet commença, rêveur :

« Et tous ceux de là-bas qui sont allés se coucher avec des préoccupations si différentes ! Miss Warrington est sans doute agenouillée en ce moment ; les Elliot ont été un peu secoués : il ne leur arrive pas souvent de s’essouffler et ils cherchent à s’endormir le plus vite possible. Il y a aussi le pauvre jeune homme efflanqué qui a dansé toute la nuit avec Evelyn : il est en train de mettre ses fleurs dans l’eau et de se demander : « Est-ce l’amour ? » Quant à ce malheureux Perrott, je suis sûr qu’il n’arrive pas à dormir et qu’il se console en lisant son auteur grec préféré. Et les autres… Non, Hirst, conclut-il, je ne trouve pas du tout que ce soit si simple.

— Je détiens une clef », dit Hirst, énigmatique, le menton toujours sur les genoux, le regard fixe.

Il y eut un silence. Puis Helen se leva et leur dit au revoir en ajoutant :

« N’oubliez pas que vous devez venir nous voir. »

Ils se séparèrent en échangeant de loin des signes d’adieu, mais les deux jeunes gens ne retournèrent pas à l’hôtel : ils partirent en promenade, parlant peu et sans la moindre allusion aux femmes qui occupaient une partie considérable de leurs pensées. Ils n’avaient pas envie d’échanger leurs impressions. Ils rentrèrent à temps pour le petit déjeuner.

dimanche 12 août 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre XI

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L’un après l’autre, les convives se levaient, s’étiraient ; au bout de quelques minutes ils se séparèrent en deux groupes plus ou moins distincts. À la tête d’un de ces groupes se trouvaient Hughling Elliot et Mrs. Thornbury. Ayant lu les mêmes livres et médité sur les mêmes questions, ils s’empressaient maintenant de désigner par leurs noms les endroits qu’ils voyaient à leurs pieds et de les écraser sous le poids d’une documentation relative aux armées et aux flottes, aux partis politiques, aux populations indigènes, aux richesses minérales – le tout concourant à prouver, disaient-ils, que l’Amérique du Sud était un pays d’avenir.

Evelyn M. écoutait sans détacher des oracles ses yeux bleus qui brillaient.

« Comme cela vous donne envie d’être un homme ! » s’écria-t-elle.

Mr. Perrott, embrassant la plaine du regard, répliqua qu’un pays d’avenir était une bien belle chose.

« À votre place, dit Evelyn, se tournant vers lui et tiraillant son gant avec véhémence, je rassemblerais des hommes, j’irais conquérir un grand territoire et j’en ferais quelque chose de splendide ! Pour cela, il vous faudrait des femmes. J’aimerais tant commencer l’existence par le commencement, telle qu’elle devrait être, sans rien de sordide, mais avec de grands châteaux, des jardins, des hommes et des femmes superbes. Mais vous, vous n’aimez que les tribunaux !

— Et vous, pourriez-vous vraiment vous passer de jolies toilettes et de bonbons et de tout ce qui plaît aux jeunes personnes ? interrogea Mr. Perrott, dissimulant sous son ironie une certaine dose de contrariété.

— Je ne suis pas une jeune personne ! lui lança Evelyn ; et elle se mordit la lèvre. Vous vous moquez de moi sous prétexte que j’aime la splendeur. Pourquoi n’y a-t-il plus d’hommes pareils à Garibaldi ? »

Sa question était impérative.

« Écoutez, dit Mr. Perrott, vous ne m’indiquez aucun moyen. Vous prétendez qu’il faut commencer par le commencement. Bon. Mais je ne vois pas très bien… Conquérir un territoire ? Ils sont déjà tous conquis, n’est-ce pas ?

— Il ne s’agit pas d’un territoire particulier, expliquait Evelyn, il s’agit d’une idée, comprenez-vous ? Nos existences sont si mesquines ! Je suis sûre pourtant que vous avez des choses splendides en vous. »

Hewet voyait les plis et les creux du masque sagace de Mr. Perrott se détendre d’une façon émouvante. Il se représentait les calculs qui, même en cet instant, se poursuivaient dans son cerveau : pouvait-il décemment demander quelqu’un en mariage, étant donné qu’il ne gagnait que cent livres par an comme avocat, ne possédait pas de fortune personnelle et avait une sœur infirme à sa charge ? Mr. Perrott savait bien d’autre part qu’il n’était pas « tout à fait », selon l’expression employée par Susan dans son journal, c’est-à-dire pas tout à fait un gentleman, puisqu’il était fils d’un épicier de Leeds, qu’il avait débuté dans l’existence avec une hotte sur le dos et que même à présent, n’ayant presque plus rien qui le distinguât d’un gentleman de naissance, il trahissait ses origines aux yeux d’un spectateur averti par l’impeccable correction de son costume,, le manque d’aisance de ses manières, l’extrême propreté de sa personne et, dans sa façon de manier la fourchette et le couteau, une certaine précision timide qu’on ne saurait définir et qui pouvait être un vestige des temps où, la viande étant rare, on ne la manipulait certes pas avec affectation.

Les deux groupes qui s’étaient éparpillés pour flâner à l’aventure se recomposaient maintenant ; ils finirent par se rejoindre et reprirent la contemplation du paysage torride, tacheté de jaune et de vert. L’air brûlant dansait là-dessus et ne permettait pas de bien distinguer les toits des villages dans la plaine. Même au sommet du mont, malgré le souffle léger de la brise, il faisait très chaud ; la chaleur, la nourriture, l’immensité de l’espace et quelque autre cause peut-être, moins définie, donnaient lieu chez chacun à une agréable somnolence, à une détente béate. On ne disait pas grand-chose, mais le silence n’avait rien de gênant.

« Si nous allions voir un peu ce qu’il y a à voir là-haut ? » dit Arthur à Susan ; et ils s’éloignèrent ensemble, ce qui ne manqua pas de produire une certaine sensation parmi le reste de la compagnie.

« Drôle de bande, vous ne trouvez pas ? dit Arthur. J’ai cru qu’on n’arriverait jamais à les hisser tous jusqu’en haut. Mais je suis rudement content de cette excursion ! Pour rien au monde je n’aurais voulu la manquer.

— Je n’aime pas Mr. Hirst, dit Susan hors de propos. Il est très intelligent, je suppose, mais pourquoi faut-il que les gens intelligents soient si… Au fond, je crois qu’il est tout ce qu’il y a de plus gentil, ajouta-t-elle, corrigeant d’instinct une observation qui pouvait paraître malveillante.

— Hirst ? Oh ! c’est un de ces types scientifiques, répliqua Arthur avec indifférence : il n’a pas l’air de s’amuser. Vous devriez l’entendre parler avec Elliot. C’est tout juste si j’arrive à les suivre… Les études n’ont jamais été mon fort. »

Ces quelques phrases avec leurs intervalles de silence les avaient amenés jusqu’à un petit tertre, couronné d’arbres grêles.

« Voulez-vous que nous nous asseyions là ? dit Arthur, jetant un coup d’œil circulaire. C’est épatant, cette ombre, ce paysage… »

Ils s’installèrent et pendant quelque temps regardèrent droit devant eux sans rien dire. Puis Arthur déclara :

« Parfois je les envie tout de même, ces types si calés. Je ne crois pas qu’ils aient jamais… »

Il n’acheva pas sa phrase.

« Je ne vois pas pourquoi vous les envieriez, dit Susan avec beaucoup de sincérité.

— Il vous arrive des choses bizarres, poursuivit Arthur, tout va de soi, tout s’enchaîne, tout est simple comme bonjour, vous êtes persuadé que vous avez tout compris, et puis brusquement vous ne savez plus où vous en êtes, et tout vous semble changé. Ce matin, par exemple, en montant ce sentier derrière vous, je voyais tout comme si… »

Il s’arrêta, arracha un bouquet d’herbe avec ses racines, secoua les petites mottes de terre qui y adhéraient.

« … Comme si cela avait une certaine signification. C’est de vous qu’est venu le changement, lâcha-t-il, pourquoi ne pas vous le dire ? Je le sens depuis que je vous ai rencontrée… C’est parce que je vous aime. »

Pendant qu’ils en étaient encore à échanger des lieux communs, Susan avait déjà commencé à ressentir le trouble de cette intimité qui semblait mettre à nu non seulement sa personne, mais aussi les arbres et le ciel. Elle souffrait positivement d’entendre ce langage dont l’effet lui paraissait inéluctable, car aucun être humain ne l’avait encore approchée d’aussi près.

Tandis qu’il parlait, elle était demeurée pétrifiée ; aux derniers mots, son cœur fit plusieurs bonds successifs. Elle resta immobile, les doigts recourbés autour d’une pierre, regardant fixement la plaine au pied de la montagne. Ainsi donc, c’était chose faite : on l’avait demandée en mariage.

Arthur se tourna vers elle, les traits curieusement crispés par l’anxiété. Elle avait tant de mal à respirer qu’elle ne parvenait pas à répondre.

« Vous auriez pu vous en douter. »

Il la saisit dans ses bras. Une fois, deux fois, trois fois ils renouvelèrent leur étreinte avec des murmures inarticulés.

« Eh bien, soupira Arthur, se laissant retomber sur l’herbe. C’est la chose la plus merveilleuse qui me soit jamais arrivée ! »

Son expression était celle de quelqu’un qui cherche à coordonner des visions de rêve avec des réalités.

Il y eut un long silence.

« C’est ce qu’il y a de plus parfait au monde », affirma Susan, très doucement et avec beaucoup de conviction. Il ne s’agissait plus seulement d’une demande en mariage, il s’agissait d’un mariage avec Arthur de qui elle était amoureuse. Pendant un nouveau silence, tenant la main d’Arthur bien serrée, elle pria Dieu de faire d’elle l’épouse qu’il lui fallait. Puis aussitôt elle demanda :

« Mais que dira Mr. Perrott ?

— Cher bon vieux, dit Arthur qui, après le premier choc, se détendait maintenant avec une sensation de contentement et de plaisir immense. Il faudra que nous soyons très gentils avec lui, Susan. »

Il se mit à lui raconter combien la vie de Perrott était dure et quel absurde dévouement il témoignait à Arthur lui-même. Puis, il lui parla de sa mère à lui, digne veuve d’un caractère énergique. Susan esquissa en retour les portraits de sa propre famille, d’Edith en particulier, la plus jeune de ses sœurs, sa préférée entre tous…

« Excepté vous, Arthur… Arthur, qu’est-ce qui vous a plu tout d’abord chez moi ?

— Une boucle que vous portiez un soir pendant la traversée, dit Arthur après mûre réflexion. Je me souviens d’avoir remarqué – c’est ridicule de remarquer ces choses-là ! – que vous ne preniez pas de petits pois ; or, je n’en mange pas moi-même. »

De là, ils en vinrent à comparer leurs goûts plus relevés, ou plutôt ce fut Susan qui chercha à connaître les préférences d’Arthur pour déclarer aussitôt qu’elle aimait les mêmes choses. Ils s’installeraient à Londres, ils auraient peut-être une petite maison à la campagne, à proximité de la famille de Susan qui, au début, s’habituerait mal à son absence. Sa pensée, stupéfiée d’abord, voletait maintenant entre les divers changements qu’allaient entraîner ses fiançailles : quelle joie ce serait que de figurer au rang des femmes mariées, de ne plus se traîner à la remorque des compagnes beaucoup plus jeunes, d’échapper à la solitude prolongée d’une existence de vieille fille. Cette chance étourdissante l’accablait par moments. Elle se tournait alors vers Arthur avec une exclamation passionnée.

Ils restaient étendus, enlacés, sans se douter qu’on pouvait les surprendre. Deux silhouettes cependant étaient apparues, entre les arbres, au-dessus d’eux.

« Voici de l’ombre », commença Hewet.

Mais Rachel s’arrêta tout à coup. Ils virent un homme et une femme, couchés un peu plus bas sur la pente et qui roulaient légèrement d’un côté ou de l’autre, selon que leur étreinte se resserrait ou se relâchait. Puis l’homme se remit sur son séant, tandis que la femme, en qui on reconnaissait maintenant Susan Warrington, restait étendue, les yeux fermés, avec une telle expression d’abandon qu’elle semblait presque avoir perdu connaissance. On n’aurait pu dire d’ailleurs, d’après cette expression, si elle était heureuse ou si elle venait d’éprouver une souffrance. Quand Arthur se tourna de nouveau vers elle et se mit à la pousser de la tête comme un agneau pousse une brebis, Hewet et Rachel s’esquivèrent sans mot dire. Hewet se sentait désagréablement confus.

« Je n’aime pas cela, dit Rachel au bout d’un certain temps.

— Je me rappelle que je n’aimais pas cela non plus, répondit Hewet. Je me rappelle… »

Puis, changeant d’idée, il continua d’un ton normal :

« Allons, on peut dire désormais qu’ils sont fiancés. Croyez-vous qu’il pourra tout de même faire de l’aviation ? Ou bien va-t-elle y mettre le holà ? »

Mais Rachel était encore agitée par la scène qu’ils venaient de voir et dont elle ne pouvait détacher sa pensée. Au lieu de répondre à Hewet, elle poursuivit :

« L’amour est une chose bizarre, n’est-ce pas ? qui vous fait battre le cœur.

— Cela prend une importance si énorme, vous comprenez, répliqua Hewet. Leurs deux existences en sont transformées pour toujours.

— En même temps, cela vous fait de la peine pour eux, continua Rachel comme si elle traçait un graphique de ses impressions. Je ne les connais ni l’un ni l’autre, et pourtant cela me donne une envie folle de pleurer. C’est stupide, n’est-ce pas ?

— Simplement parce qu’ils sont amoureux, dit Hewet. – Oui, ajouta-t-il après avoir réfléchi un instant, il y a là-dedans quelque chose d’horriblement pathétique, je suis de votre avis. »

Maintenant qu’une certaine distance les séparait du bouquet d’arbres et qu’ils arrivaient devant un creux arrondi, fort tentant pour le dos, ils s’y installèrent. L’image des deux amants commençait à s’atténuer tout en entretenant chez eux une certaine intensité de vision, résultat sans doute de la scène aperçue. De même qu’une journée où tout l’élément émotionnel a été réprimé diffère des autres, de même cette journée était différente, du simple fait qu’ils avaient observé d’autres êtres à un point culminant de leur existence.

« On dirait un vaste camp avec ses tentes, remarqua Hewet en contemplant les montagnes en face de lui, – et ne dirait-on pas aussi une aquarelle ? Vous savez comme les aquarelles font gondoler le papier en séchant ? Je me demandais à quoi cela me faisait penser. »

Ses yeux devenaient rêveurs comme s’il faisait des rapprochements ; leur couleur rappela à Rachel la chair verte d’un limaçon. Assise à côté de lui, elle regardait, elle aussi, les montagnes. Puis, fatiguée par l’immensité du paysage qui semblait la forcer à ouvrir démesurément les yeux, elle se mit à regarder le sol. Cela l’amusait de détailler ces quelques centimètres de terre sud-américaine jusqu’à en distinguer la moindre parcelle et à la transformer en un monde sur lequel le pouvoir suprême lui appartenait. Elle courba une tige d’herbe et plaça un insecte à l’extrémité de son aigrette ; elle se demandait si l’insecte avait conscience de son étrange aventure ; elle pensait combien il était étrange qu’elle eût courbé ce brin d’herbe précis, plutôt qu’un autre d’entre les millions de brins d’herbe.

« Vous ne m’avez pas encore dit votre nom, fit brusquement Hewet. Miss quelque chose Vinrace… J’aime connaître les prénoms des gens. »

Elle répondit :

« Rachel. »

Il répéta :

« Rachel. J’ai une tante qui s’appelle Rachel. Elle a mis en vers la vie du père Damien. C’est une dévote fanatique – résultat de la façon dont elle a été élevée, au fond du Northamptonshire, sans voir âme qui vive. Vous avez des tantes ?

— Je vis avec elles, répondit Rachel.

— Qu’est-ce qu’elles peuvent bien faire en ce moment ? s’informa Hewet.

— Elles sont probablement en train d’acheter de la laine, décida Rachel. Elle essaya de les décrire : Ce sont de petites personnes assez pâles, très propres. Nous habitons Richmond. Elles ont un vieux chien qui ne consent à manger que la moelle des os… Elles vont tout le temps à l’église. Elles s’occupent à ranger les tiroirs… »

Là-dessus, Rachel s’arrêta devant les difficultés de la description ; puis elle s’écria :

« On ne peut pas se figurer que tout cela continue toujours ! »

Ils avaient le soleil dans le dos et soudain deux ombres s’allongèrent devant eux sur le sol, l’une agitée car elle provenait d’une jupe, l’autre stable parce que projetée par deux jambes de pantalon. Au-dessus d’eux résonna la voix de Helen :

« Vous avez l’air très confortable !

— Hirst », dit Hewet, désignant l’ombre en forme de ciseaux.

Il roula sur le côté pour les regarder.

« Il y a de la place pour tout le monde », dit-il.

Hirst, une fois commodément installé ; demanda :

« Vous avez félicité le jeune couple ? »

Il apparaissait que, passant au même endroit quelques minutes après Hewet et Rachel, Helen et Hirst avaient surpris la même scène.

« Non, nous ne les avons pas félicités, répondit Hewet, ils avaient l’air très heureux.

— Bah ! fit Hirst avec une moue, du moment que je ne suis pas obligé d’épouser l’un ou l’autre…

— Nous avons été très émus, dit Hewet.

— Je m’en doutais, répliqua Hirst. Et pourquoi, Monk ? Vous pensiez à l’immortalité des passions ou bien aux nouveau-nés de sexe masculin, futur rempart contre le catholicisme ? Je vous assure, ajouta-t-il, s’adressant à Helen, il est capable de s’émouvoir pour l’un ou l’autre de ces motifs. »

Rachel était piquée au vif par ce persiflage qu’elle sentait dirigé contre eux deux, mais elle ne trouvait pas de répartie. Hewet riait sans être froissé le moins du monde.

« Hirst, lui, rien ne l’émeut, dit-il ; à moins qu’un nombre transfini ne tombe amoureux d’un nombre fini – cela peut se produire, je suppose, même en mathématiques.

— Au contraire, rétorqua Hirst avec un soupçon d’agacement, je me considère comme un individu de très fortes passions. »

Son accent montrait bien qu’il prenait cela au sérieux ; il parlait, d’ailleurs, pour les dames.

« À propos, Hirst, dit Hewet après un silence, ton livre, le Wordsworth que j’avais pris, tu te rappelles, sur la table au moment du départ et que je suis sûr d’avoir mis dans cette poche…

— Est perdu, acheva Hirst à sa place.

— Je considère qu’il reste encore une chance, insista Hewet, tapotant ses poches des deux mains. C’est que peut-être après tout je ne l’avais pas emporté.

— Non, dit Hirst, il est là. »

Il désigna sa poitrine.

« Dieu soit loué ! s’écria Hewet, je n’aurai plus l’impression d’avoir assassiné un enfant !

— J’ai idée que vous devez constamment perdre des choses, observa Helen en le regardant d’un air songeur.

— Je ne perds pas les choses, protesta Hewet, je les égare. C’est pour cela que Hirst s’est refusé à partager une cabine avec moi pendant la traversée.

— Vous êtes arrivés ensemble ? demanda Helen.

— Je propose que chacune des personnes ici présentes fasse un résumé succinct de sa biographie, dit Hirst en se redressant. Vous d’abord, Miss Vinrace. Commencez. »

Rachel déclara qu’elle avait vingt-quatre ans, qu’elle était fille d’un armateur, qu’elle n’avait jamais fait d’études sérieuses, qu’elle jouait du piano, n’avait ni frères ni sœurs et vivait avec ses tantes à Richmond depuis la mort de sa mère.

« Au suivant », dit Hirst après avoir pris note de ces faits. Il désigna Hewet. Celui-ci commença :

« Je suis fils d’un gentleman anglais. J’ai vingt-sept ans. Mon père était propriétaire terrien, grand chasseur de renards. Il est mort au cours d’une chasse quand j’avais dix ans. Je me rappelle qu’on a rapporté son corps – sur un volet, je suppose – juste au moment où je venais de descendre pour le goûter. Je voyais qu’il y avait de la confiture à table et je me demandais si on me permettrait…

— Bon. Mais tiens-t’en strictement aux faits, interrompit Hirst.

— J’ai fait mes études à Winchester, puis à Cambridge d’où je fus obligé de partir au bout de quelque temps. Depuis, j’ai fait pas mal de choses.

— Profession ?

— Aucune… ou du moins…

— Goûts ?

— Littéraires. J’écris un roman.

— Frères et sœurs ?

— Trois sœurs, pas de frère, une mère.

— C’est tout ce que vous nous dites sur vous-même ? » demanda Helen.

Elle déclara qu’elle était très âgée : quarante ans depuis octobre dernier ; son père, autrefois avoué dans la Cité, s’était ruiné, c’est pourquoi elle n’avait pu pousser très loin ses études, ils déménageaient trop souvent pour cela, mais son frère aîné lui prêtait des livres.

« S’il fallait que je vous raconte tout… » Elle, s’arrêta et sourit, puis conclut : « Ce serait trop long. Je me suis mariée à trente ans et j’ai deux enfants. Mon mari est un érudit. À vous maintenant, fit-elle avec un signe de tête à l’adresse de Hirst.

— Vous avez passé beaucoup de détails », lui reprocha celui-ci ; puis il commença avec une affectation de fatuité dans l’accent : « Je m’appelle Saint-John Alaric Hirst, j’ai vingt-quatre ans, je suis fils du révérend Sidney Hirst, vicaire de Great Wapping dans le Norfolk. Des bourses, j’en ai obtenu partout – Westminster, King’s. Je suis actuellement fellow du King’s. Ça vous a un petit air sinistre, n’est-ce pas ? Mes deux parents sont en vie (hélas). Deux frères et une sœur. Je suis un jeune homme très distingué, ajouta-t-il.

— Un des trois, à moins que ce ne soit des cinq hommes les plus distingués d’Angleterre, spécifia Hewet.

— Parfaitement exact, approuva Hirst.

— Tout cela est fort intéressant, dit Helen après un silence, mais nous avons omis, naturellement, les seules questions qui importent. Par exemple : sommes-nous des chrétiens ?

— Pas moi. – Pas moi, répondirent les deux jeunes gens.

— Moi, oui, déclara Rachel.

— Vous croyez en une Personne Divine ? interrogea Hirst, se tournant vers elle et la fixant des yeux à travers ses lunettes.

— Je crois… je crois, balbutiait Rachel, je crois qu’il y a des choses dont nous ne savons rien ; et le monde peut changer d’un instant à l’autre et il peut se produire toutes sortes de choses. »

À cela, Helen se mit à rire franchement :

« C’est stupide, dit-elle, tu n’es pas chrétienne. Tu ne t’es jamais demandé ce que tu étais. Et puis, il y a bien d’autres questions encore, reprit-elle, mais peut-être est-il trop tôt pour les soulever. »

Malgré la liberté des propos échangés, ils gardaient tous l’impression gênante de ne rien avoir appris, au fond, les uns sur les autres.

« Les questions importantes, réfléchissait Hewet tout haut : celles qui offrent un réel intérêt… je doute qu’on puisse jamais les poser à quelqu’un. »

Rachel, n’acceptant pas d’emblée le fait que, même entre gens qui se connaissent bien, fort peu de chose peut être exprimé, voulut savoir à quoi Hewet faisait allusion.

« Si nous avons déjà été amoureux ? demanda-t-elle, c’est ce genre de question que vous entendez ? »

De nouveau, elle provoqua le rire de Helen qui lui lança gentiment des poignées de longues herbes à aigrettes, tant elle la trouvait brave et absurde.

« Oh ! Rachel, s’écria-t-elle, quand on est avec toi, c’est comme si on avait un petit chien dans la maison, un petit chien qui descend votre linge dans le hall ! »

Cependant devant eux, sur la terre ensoleillée, apparaissaient derechef des ombres bizarres et mouvantes, silhouettes d’hommes et de femmes.

« Ah ! les voilà ! cria Mrs. Elliot avec une note aigrelette dans la voix. Dire que nous nous sommes donné tant de mal pour vous retrouver ! Savez-vous l’heure qu’il est ? »

Mrs. Elliot, Mr. et Mrs. Thornbury se tenaient à présent devant eux. Mrs. Elliot avait sorti sa montre et la tapotait d’un petit air folâtre. Hewet se rappela qu’il était personnellement responsable de cette excursion, aussi ramena-t-il les autres vers la tour de guet, où l’on devait prendre le thé avant le départ. Comme ils en approchaient, ils virent flotter au sommet du mur une écharpe cramoisie que Mr. Perrott et Evelyn étaient en train de fixer à une pierre. La température avait changé à tel point qu’au lieu de s’asseoir à l’ombre on s’installa au soleil ; il gardait encore assez de chaleur pour illuminer les visages de rouge et de jaune et pour colorer de grandes étendues de terrain.

« Il n’y a rien de tel que le thé, décidément, dit Mrs. Thornbury en prenant sa tasse.

— Rien, dit Helen. – Vous rappelez-vous comme on hache du foin quand on est enfant ? (Elle parlait beaucoup plus vite que d’habitude, sans quitter des yeux Mrs. Thornbury). – Et on fait semblant que c’est du thé et on se fait gronder par les nurses, je me demande pourquoi, sinon parce que les nurses sont des brutes qui vous défendent de prendre du poivre au lieu de sel, chose bien inoffensive pourtant. Est-ce que vos nurses à vous n’étaient pas ainsi ? »

Pendant cette tirade, Susan avait rejoint le groupe et s’était assise près de Helen. Quelques instants après, Mr. Venning arriva à pas lents de la direction opposée. Il était un peu rouge et enclin à accueillir avec hilarité toute parole qui lui était adressée.

« Qu’est-ce que vous avez fabriqué avec la tombe de ce vieux type ? demanda-t-il en montrant la bannière rouge qui flottait au-dessus des pierres.

— Nous voulions lui faire oublier le malheur qu’il a eu de mourir il y a trois cents ans, répondit Mr. Perrott.

— Cela doit être affreux, d’être mort ! s’exclama Evelyn M.

— D’être mort ? fit Hewet. Je ne vois rien d’affreux à cela. C’est très facile à imaginer. Quand vous irez vous coucher ce soir, joignez les mains comme ceci, respirez de plus en plus lentement (il s’étendit sur le dos, les mains serrées sur la poitrine, les yeux fermés). – À présent, murmura-t-il d’une voix blanche, monotone, je ne bougerai plus jamais, jamais, jamais. »

Pendant un instant son corps, gisant au milieu du groupe, parut réellement mort.

« C’est horrible, cette exhibition, Mr. Hewet ! s’écria Mrs. Thornbury.

— Passez-nous le cake, réclama Arthur.

— Je vous assure qu’il n’y a rien d’horrible là-dedans, dit Hewet se rasseyant et s’emparant du cake. C’est tellement naturel, poursuivit-il. Les gens qui ont des enfants devraient leur faire faire cet exercice tous les soirs… Ce n’est pas que je sois pressé de mourir.

— D’ailleurs, quand vous faites allusion à une tombe, dit Mr. Thornbury, qui n’avait guère ouvert la bouche jusque-là, êtes-vous bien fondé à considérer cette ruine comme une tombe ? Je suis bien d’accord avec vous pour ne pas me rallier à l’opinion commune qui veut y voir les vestiges d’une tour de guet élisabéthaine, pas plus que je ne tiens pour des vestiges de camps les tertres ou tumuli circulaires que l’on rencontre sur nos collines anglaises. Les archéologues ne voient partout que des camps. Je leur demande toujours : « Mais alors, où donc, selon vous, nos ancêtres gardaient-ils leur bétail ? » La moitié des camps, en Angleterre, sont simplement d’anciens enclos à bestiaux ou bartons, comme on dit dans ma partie du monde. Quant à soutenir que personne n’aurait l’idée de garder son bétail à des endroits aussi découverts ou aussi inaccessibles, c’est là un argument dénué de valeur si l’on songe qu’en ce temps-là, le bétail représentait le capital de l’homme, son fonds de commerce, la dot de ses filles. Sans bétail, l’homme était un serf, le serviteur d’un autre… »

L’intensité de son regard décroissait peu à peu, il marmotta quelques mots de conclusion à voix basse, l’air étrangement vieux, replié sur lui-même.

Hughling Elliot, qui aurait vraisemblablement engagé une discussion avec le vieux gentleman, se trouvait absent. On le vit revenir, étalant un grand carré de cotonnade imprimée, d’un joli dessin et de couleurs agréablement vives auprès desquelles sa main semblait avoir pâli. Il le déposa sur la nappe et annonça :

« Une occasion ! Je viens d’acheter cela au grand bonhomme qui porte des boucles d’oreilles. C’est joli, n’est-ce pas ? Tout le monde ne peut pas porter cela, bien entendu, mais cela irait à merveille – n’est-ce pas, Hilda ? – à Mrs. Raymond Parry.

— Mrs. Raymond Parry ? » s’écrièrent à la fois Helen et Mrs. Thornbury.

Elles se regardèrent comme si une brume, qui jusque-là avait voilé leurs visages, eût été dissipée d’un souffle.

« Ah ! vous aussi, vous avez assisté à ses réunions merveilleuses ? » demanda Mrs. Elliot avec intérêt.

Le salon de Mrs. Parry, bien que situé à des milliers de kilomètres de là, au-delà d’une grande courbe d’eau, sur une minuscule parcelle de terre, fut soudain présent à leurs yeux. Ces femmes jusque-là sans assises, sans ancre, se révélèrent attachées en quelque sorte à ce lieu et du même coup elles prirent un aspect plus substantiel. Peut-être s’étaient-elles trouvées dans ce salon au même moment ; peut-être s’étaient-elles croisées dans l’escalier. En tout cas, elles y avaient des relations communes. Elles s’entre-regardaient des pieds à la tête avec un nouvel intérêt. Mais il leur fallut se borner à ces regards : le temps leur manquait pour goûter aux fruits de cette découverte. On avançait les ânes ; il était prudent de commencer sans tarder la descente : la nuit tombait si brusquement que l’obscurité risquait de les surprendre en route.

Ainsi donc, reprenant en bon ordre leurs montures, ils se mirent à descendre en file du haut de la colline. Des bribes de conversation passaient en flottant de l’un à l’autre. Au début, il y eut des bons mots et des rires. Quelques-uns faisaient une partie du chemin à pied, cueillaient des fleurs ; des pierres rebondissaient devant leurs pas.

« Qui fait les meilleurs vers en latin dans votre collège, Hirst ? » lança incongrûment Mr. Elliot.

Mr. Hirst, qui avançait derrière lui, répondit qu’il n’en savait rien.

Le crépuscule fut aussi soudain que l’avaient prédit les indigènes ; les creux des montagnes, de chaque côté, s’emplirent d’ombre ; le sentier prit un aspect si immatériel qu’on était surpris d’entendre les sabots des ânes résonner encore contre le rocher dur. Un à un, les voyageurs s’abandonnèrent au silence jusqu’à ce que chacun se tût, laissant sa pensée se répandre dans les profondeurs de l’air bleu. Le chemin parut moins long dans l’obscurité qu’en plein jour et bientôt, sur le terrain plat, à leurs pieds, ils virent les lumières de la ville.

Quelqu’un fit tout à coup :

« Ah ! »

Au bout d’un instant, de nouveau, une goutte jaune s’éleva avec lenteur au-dessus de la plaine. Elle monta, s’ouvrit comme une fleur et retomba en pluie.

« Des feux d’artifice ! »

La suivante monta plus rapidement, puis une autre encore.

On croyait les entendre rugir dans leur course incurvée.

« On fête un saint quelconque, je suppose », dit une voix.

Dans leur élan unanime vers le ciel, les fusées semblaient tracer une piste de feu où les amants s’engageaient aussitôt, réunis, tandis que la foule d’en bas les suivait du regard, levant des visages pâlis et tendus. Susan et Arthur, cependant, continuaient leur descente sans mot dire et se tenaient soigneusement à distance l’un de l’autre.

De plus en plus espacés, les feux d’artifice finirent par s’arrêter et la course se poursuivit dans la nuit presque complète. En arrière, la montagne n’était qu’une grande ombre ; les ombres plus petites des buissons et des arbres projetaient leur obscurité sur le chemin. Sous les platanes, on se sépara, on s’entassa dans les voitures, on partit sans se dire au revoir ou en marmottant simplement des souhaits de-bonne nuit.

Entre l’arrivée à l’hôtel et le moment du coucher, il ne restait guère de temps pour une conversation normale. Hirst entra cependant, son faux col à la main, dans la chambre de Hewet.

« Eh bien, Hewet, observa-t-il, soulevé par la vague d’un gigantesque bâillement ; cela a été fort réussi, je trouve. (Il bâilla.) Prends garde seulement à ne pas te laisser embobiner par cette jeune personne… Je n’aime pas les jeunes femmes, au fond… »

Hewet, sous l’action stupéfiante des heures passées au grand air, se montra incapable de répondre. En fait, à quelque dix minutes près, tous les excursionnistes s’endormirent en même temps d’un profond sommeil, à l’exception de Susan Warrington. Celle-ci resta étendue un long moment, le regard vaguement dirigé vers le mur d’en face, les mains serrées sur son cœur, sans éteindre sa lampe. Toute pensée définie l’avait abandonnée depuis longtemps. Il lui semblait que son cœur avait pris les proportions d’un soleil et qu’il illuminait son corps tout entier, dispensant, à l’instar du soleil, une progression régulière de chaleur.

« Je suis heureuse. Je suis heureuse. Je suis heureuse, répétait-elle. J’aime tout le monde. Je suis heureuse. »

samedi 11 août 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre X

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Parmi les choses promises par Mrs. Ambrose à sa nièce, si celle-ci restait avec elle, figurait une chambre indépendante du reste de la maison, vaste, intime, un endroit où elle pourrait lire, penser, défier l’univers ; une forteresse et un sanctuaire tout ensemble. À vingt-quatre ans, une chambre représente pour nous tout un monde ; Helen le savait bien, et sa décision s’avéra judicieuse. En refermant sa porte, Rachel se trouvait dans un domaine magique où chantaient les poètes, où les objets reprenaient leurs justes proportions. Quelques jours après la vision nocturne de l’hôtel, elle était assise là toute seule, enfoncée dans son fauteuil avec un volume relié en rouge vif dont le dos portait l’inscription : Œuvres de Henrik Ibsen. Un cahier de musique était ouvert sur le piano, d’autres s’entassaient sur le sol en piles irrégulières. Mais pour l’instant il ne s’agissait pas de musique.

Loin d’exprimer l’ennui ou l’absence de pensée, le regard de Rachel, concentré sur la page du livre, avait même quelque chose de farouche. Sa respiration, lente mais réprimée, montrait que son organisme tout entier était tendu par l’effort cérébral. Elle finit par refermer brusquement le livre, se cala contre le dossier du fauteuil et respira à fond, ce qui marque toujours l’étonnement qu’on éprouve à passer d’un monde imaginaire au monde réel.

« Qu’est-ce que la vérité ? dit-elle tout haut, voilà ce que je voudrais savoir. Quelle est la vérité dans tout cela ? »

Elle s’exprimait ainsi en partie pour son propre compte, en partie comme si elle était l’héroïne de la pièce qu’elle venait de lire.

Après deux heures passées sur un texte imprimé, le paysage, au-dehors, prenait à ses yeux une solidité, une précision étranges. Cependant, malgré la présence de plusieurs hommes en train de badigeonner avec un liquide blanc les arbres sur la colline, sa propre personne demeurait ce qu’il avait de plus affirmé dans l’ensemble – une figure héroïque au centre du premier plan, dominant tout le reste. C’était là l’effet que lui produisaient toujours les œuvres d’Ibsen. Elle en jouait tel ou tel rôle pendant plusieurs jours, au grand amusement de Helen. Le tour de Meredith venait ensuite, et elle se transformait en Diane de la Croisée des Chemins. Helen se rendait compte d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas uniquement d’interprétation théâtrale, mais aussi d’une modification qui s’opérait dans un être humain.

Fatiguée à la longue par la rigidité de sa pose contre le dossier du fauteuil, Rachel se secoua, prit une attitude plus souple et plus commode, puis dirigea son regard par-dessus les meubles, vers la fenêtre d’en face qui donnait sur le jardin. (Son esprit se détachait de Nora, mais s’attardait encore aux idées suggérées par ce livre, quant aux femmes et à l’existence.)

Ainsi qu’il entrait dans les intentions de Helen, pendant les trois mois de ce séjour Rachel avait rattrapé d’une façon satisfaisante le temps perdu naguère en interminables promenades à travers des jardins abrités et en bavardage familial avec ses tantes. Pourtant Mrs. Ambrose eût été la première à nier que ce fût là un effet de sa propre influence, à nier même qu’elle eût le pouvoir d’exercer une influence quelconque. Elle constatait que sa nièce était un peu moins timide, un peu moins sérieuse, ce qui constituait un progrès, mais en général elle ne soupçonnait pas les bonds frénétiques ni les labyrinthes sans fin qui l’avaient conduite à ce résultat. Son grand remède, c’était la conversation, la conversation à propos de tout et de rien, libre, spontanée, empreinte de cette franchise qui lui était devenue naturelle à elle-même, grâce à l’habitude de s’entretenir avec des hommes. Elle n’encourageait jamais, par ailleurs, les procédés d’effacement et de complaisance à base d’insincérité, auxquels on attache tant de prix dans les milieux où les deux sexes se trouvent réunis.

Elle voulait que Rachel apprît à penser, c’est pourquoi elle lui offrait des livres, afin qu’elle ne fût pas exclusivement dominée par Bach, Beethoven et Wagner. Mais tandis que Mrs. Ambrose lui aurait proposé de préférence Defoe, Maupassant, ou bien quelque vaste chronique de la vie familiale, Rachel choisissait au contraire des ouvrages modernes aux couvertures d’un jaune luisant, ou bien des volumes avec beaucoup de dorures au dos, ceux qui aux yeux de ses tantes représentaient des discussions et des chicanes sur des sujets n’ayant nullement l’importance que leur attribuaient les contemporains. Helen s’abstenait de la contrarier. Rachel lisait ce qu’elle voulait, s’attachant curieusement au sens littéraire comme tous ceux qui n’ont pas l’habitude de la phrase écrite, prenant chaque mot comme un objet en bois, très important par lui-même, doué d’une forme, tels un tableau ou une chaise. Cela l’entraînait à des déductions qui avaient besoin d’être révisées en rapport avec les événements quotidiens et qui, en fait, se trouvaient écartées ensuite avec toute la désinvolture souhaitable ; chacune laissait cependant derrière elle un petit germe de croyance.

À la lecture d’Ibsen succéda celle d’un de ces romans que Mrs. Ambrose avait en horreur et dont le but était de placer sur le dos du vrai responsable la faute qui avait provoqué la chute d’une femme. À en juger par le désarroi de la lectrice, ce but se trouvait atteint. Elle rejeta le livre, regarda par la fenêtre et retomba dans un fauteuil.

La matinée avait été chaude. Après l’effort de la lecture, le cerveau de Rachel continuait à se contracter et à se détendre comme le ressort d’une montre. Au tic tac de la montre se mêlaient les bruits du jardin et les faibles rumeurs rythmiques de midi, dont on ne savait pas au juste la provenance. Tout cela était très réel, très vaste, très impersonnel : au bout d’un moment, elle se mit à soulever son index et à le laisser retomber sur le bras du fauteuil, de manière à reprendre conscience de sa propre réalité. Puis elle se sentit accablée par l’indicible étrangeté du fait qu’elle était assise là, à cette heure de la matinée, dans ce fauteuil, au centre du monde. Qui donc étaient ces gens qui remuaient dans la maison, qui changeaient les choses de place ? Et la vie, qu’était-ce que la vie ? Rien qu’une lumière qui court à la surface et disparaît, comme elle disparaîtrait elle-même à son tour, tandis que les meubles resteraient dans la chambre. Elle était à ce point annihilée qu’elle ne pouvait plus soulever un doigt et demeurait parfaitement immobile, écoutant, les yeux fixés sur un même point. Cela devenait de plus en plus étrange. La seule idée de l’existence des choses la comblait de frayeur… Elle oubliait qu’elle avait des doigts et qu’elle pouvait les bouger… Les choses qui existaient étaient si immenses, et d’une telle désolation… Pendant très longtemps, elle continua de sentir autour d’elle ces énormes masses de substance, et le tic tac de la montre se poursuivit dans le silence universel ; puis elle dit machinalement : « Entrez ! » Elle avait eu l’impression qu’on tirait sur une corde dans son cerveau : quelqu’un frappait avec insistance à la porte. Celle-ci s’ouvrit très lentement ; une grande forme humaine s’avança, le bras tendu, en disant : « Que faut-il répondre à ceci ? »

La complète absurdité du fait qu’une femme pût entrer dans une chambre avec un morceau de papier à la main laissa Rachel interdite.

« Je ne sais ni ce que je dois répondre ni qui est Terence Hewet », poursuivit Helen, parlant d’une voix blanche de fantôme. Elle plaça devant Rachel le papier sur lequel on lisait ces mots incroyables :

Chère Mrs. Ambrose, j’organise un pique-nique pour vendredi prochain. S’il fait beau, nous partirons à onze heures trente pour faire l’ascension du Monte Rosa. Ce sera assez long, mais le panorama doit être magnifique. Je serais très heureux si vous-même et Miss Vinrace acceptiez de vous joindre à nous.

Votre dévoué, Terence Hewet.

Rachel lut ces mots à haute voix afin d’arriver à y croire. Dans ce même but, elle avait posé la main sur l’épaule de Helen.

« Des livres, des livres, des livres, dit Helen de son air distrait, de nouveaux livres encore… Je me demande ce que tu peux bien trouver là-dedans. »

Rachel relut la lettre, cette fois tout bas. Les mots, loin de lui paraître fantomatiques, prenaient maintenant un relief singulier, comme des cimes de montagnes qui percent le brouillard. Vendredi – onze heures trente – Miss Vinrace. Le sang se précipita dans ses veines ; elle sentit son regard s’allumer.

« Il faut y aller, dit-elle avec une décision qui surprit Helen. Il faut absolument y aller ! – tant elle était soulagée de voir que l’inattendu pouvait se produire encore, plus éclatant même du fait de surgir d’une brume.

— Le Monte Rosa, c’est bien cette montagne là-haut ? demanda Helen. Mais Hewet, qui est-ce ? Un des jeunes gens que Ridley a rencontrés, je suppose. Alors, dois-je lui dire oui ? Cela risque d’être affreusement ennuyeux. »

Elle reprit la lettre et partit, car le messager attendait la réponse.

Le projet d’excursion esquissé quelques jours plus tôt dans la chambre de Mr. Hirst prenait tournure à la grande satisfaction de Mr. Hewet qui n’exerçait que rarement ses talents d’organisateur et se félicitait de voir qu’ils n’étaient pas inférieurs à la tâche entreprise. Tout le monde acceptait ses invitations, résultat particulièrement encourageant, car malgré les avis de Hirst, certaines avaient été adressées à des personnes sans intérêt, qui n’allaient pas bien avec les autres ou qui, pensait-on, ne viendraient sûrement pas.

« Il n’y a pas de doute, disait Hewet, tout en roulant et déroulant le billet signé Helen Ambrose, on a ridiculement exagéré les qualités qu’il faut pour faire un grand capitaine. Il ne m’a pas fallu la moitié de l’effort intellectuel qu’exige le compte rendu d’un recueil de poèmes modernes pour réunir sept ou huit personnes des deux sexes opposés au même endroit et à la même heure du même jour. Que ferait de plus un général, Hirst ? Wellington a-t-il fait mieux à Waterloo ? C’est comme de calculer le nombre de cailloux dans un sentier. Ennuyeux, mais nullement difficile. »

Il était assis dans sa chambre, une jambe en travers du bras de son fauteuil. Hirst qui, en face de lui, écrivait une lettre, répondit du tac au tac qu’aucune difficulté n’était encore vaincue.

« Voilà, par exemple, deux femmes que tu n’as jamais vues. Imagine que l’une d’elles soit sujette, comme ma sœur, au mal de montagne et que l’autre…

— Oh ! ces femmes-là, c’est ton affaire. Je ne les ai invitées que pour toi. Ce qui te manque, vois-tu, Hirst, c’est de fréquenter des personnes de ton âge. Tu ne sais pas te conduire avec les femmes, et c’est une grande lacune, puisque la moitié de ce monde se compose de femmes. »

Hirst répliqua en grognant qu’il était au courant de ce fait.

Tandis qu’il se rendait avec Hirst à l’endroit du rassemblement général, Hewet se montra cependant quelque peu refroidi dans son optimisme. Il se demandait pourquoi diable il avait invité tout ce monde et quel était l’intérêt de réunir en paquets des êtres humains.

« Les vaches, réfléchissait-il, se rassemblent quand elles sont aux champs ; les moutons, pendant les grosses chaleurs ; nous, nous agissons de même quand nous n’avons rien à faire. Mais pour quelle raison ? Est-ce pour nous empêcher de considérer le fond des choses ? (il s’arrêta au bord d’un ruisseau et se mit à remuer l’eau avec sa canne en y soulevant des nuages de vase), de bâtir des cités, des montagnes, des univers entiers avec rien ? ou bien est-ce que réellement nous nous aimons les uns les autres ? ou est-ce encore parce que nous vivons dans un état d’incertitude perpétuelle, ne sachant rien, sautant d’un moment à un autre, comme d’un monde à un autre – cette dernière hypothèse étant, d’une façon générale, la mienne ? »

Il sauta par-dessus le ruisseau. Hirst le rejoignit après avoir fait un détour et déclara qu’il avait depuis longtemps renoncé à chercher les raisons de tel ou tel comportement chez les hommes.

Un peu plus loin, ils rencontrèrent un bosquet de platanes et un bâtiment de ferme rose saumon, au bord d’un ruisseau, à l’endroit choisi pour le rendez-vous. C’était un coin ombreux, commodément situé juste à la charnière de la colline. Entre les troncs élancés des platanes, les jeunes gens aperçurent de petits groupes d’ânes en train de brouter, tandis qu’une femme frottait le nez de l’un d’eux et qu’une autre, à genoux devant le ruisseau, buvait dans le creux de ses mains.

Quand ils pénétrèrent sous l’ombrage, Helen leva les yeux, puis leur tendit la main :

« Vous ne me connaissez pas, dit-elle, je suis Mrs. Ambrose. » Après un échange de poignées de main, elle ajouta : « Et voici ma nièce. »

Rachel s’avança d’un air gauche, tendit la main, puis la retira aussitôt en disant :

« Elle est toute mouillée. »

À peine eurent-ils le temps d’échanger quelques mots que la première voiture parut. On houspilla les ânes pour les ranger au garde-à-vous et ce fut l’arrivée du deuxième équipage. Petit à petit, le bosquet s’emplissait d’excursionnistes : les Elliot, les Thornbury, Mr. Venning et Susan, Miss Allan, Evelyn Murgatroyd, Mr. Perrott. Mr. Hirst avait assumé le rôle du chien de berger, enroué et plein d’énergie. Au moyen de quelques expressions caustiques en latin, il se fit obéir des animaux, puis il aida les dames à monter en selle, leur offrant l’appui de son épaule pointue.

« Il faut qu’avant midi, nous ayons rompu l’échine de cette montée, disait-il. Voilà ce que Hewet n’a pas l’air de comprendre. »

Tout en parlant, il prêtait assistance à la jeune personne du nom d’Evelyn Murgatroyd. Celle-ci sauta sur sa monture avec la légèreté d’une bulle d’air. Vêtue de blanc des pieds à la tête, coiffée d’un chapeau à large bord, d’où pendait une plume, elle avait l’air d’une vaillante amazone du temps de Charles Ier , conduisant à l’assaut les troupes royalistes.

« Accompagnez-moi, signifia-t-elle ; et aussitôt Hirst juché sur un mulet, ils prirent la tête de la cavalcade. Il ne faut pas m’appeler Miss Murgatroyd. Je déteste cela, dit-elle, mon nom est Evelyn. Et le vôtre ?

— Saint-John.

— Cela me plaît. Et votre ami, comment s’appelle-t-il ?

— Ses initiales sont R.S.., c’est pourquoi nous l’appelons Monk.

— Oh ! vous êtes beaucoup trop intelligent, dit Evelyn. Par où passe-t-on ? Coupez-moi une branche. Faisons un petit galop. »

Elle administra un bon coup de baguette à son âne et s’élança en avant.

« Appelez-moi Evelyn et je vous appellerai Saint-John », c’était la phrase qui caractérisait le mieux la carrière romanesque d’Evelyn Murgatroyd. Elle disait cela sous le moindre prétexte (il suffisait qu’on prononçât son nom de famille), et bien des jeunes gens y avaient répondu avec beaucoup d’enthousiasme ; cependant elle continuait à répéter cette invitation sans arrêter son choix sur quiconque. Son âne abandonna le galop pour un petit trot titubant et elle se trouva seule en tête, car le sentier qui escaladait une des arêtes du mont était à présent très étroit et semé de pierrailles. La cavalcade ondulait comme une chenille articulée que hérissaient les ombrelles blanches des dames et les panamas des messieurs. Devant un raidillon, Evelyn M. sauta à terre, jeta sa bride au garçon indigène et adjura Saint-John d’en faire autant. Tous ceux qui éprouvaient le besoin de se dégourdir suivirent leur exemple.

« Je ne vois pas la nécessité de descendre, dit Miss Allan à Mrs. Elliott qui se trouvait derrière elle. Je n’ai eu que trop de mal à monter.

— Ces petits ânes sont d’une résistance à toute épreuve, n’est-ce pas1 ? s’enquit Mrs. Elliot auprès du guide qui inclina la tête avec complaisance.

— Des fleurs ! fit Helen, se penchant pour cueillir d’adorables fleurettes aux couleurs vives, éparses de-ci, de-là. Quand on pince leurs pétales, elles se mettent à sentir. »

Elle en déposa une sur les genoux de Miss Allan. Celle-ci demanda après avoir regardé Helen :

« Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vues quelque part ?

— Je faisais comme si c’était le cas », dit Helen en riant.

Dans le désordre du rendez-vous, on ne les avait pas présentées l’une à l’autre.

« Voilà qui est raisonnable ! gazouilla Mrs. Elliot. On aimerait toujours prendre les choses ainsi – malheureusement ce n’est pas possible.

— Pas possible ? Tout est possible. Qui sait ce qui peut arriver avant ce soir ? » ironisait Helen devant la pusillanimité de la pauvre dame, manifestement asservie à l’ordre routinier des choses au point que son propre équilibre devait lui paraître compromis si par hasard on manquait un repas ou si on déplaçait une table de quelques centimètres.

Ils continuaient à monter, de plus en plus haut, de plus en plus séparés du monde. Ce monde, quand ils se retournaient sur lui, s’aplatissait dans l’espace, jalonné de carrés d’un vert ou d’un gris délicats.

« C’est très petit, les villes », observa Rachel, recouvrant d’une main tout Santa Marina, y compris les faubourgs. La mer emplissait exactement les moindres anfractuosités de la côte et se brisait en une frange de blancheur ; çà et là, on voyait des bateaux solidement plantés dans le bleu. La mer était parsemée de taches violettes ou vertes et là où elle rejoignait le ciel, une ligne brillante lui faisait une bordure. L’atmosphère était transparente et d’un calme à peine troublé par les cris stridents des cigales ou par le bourdonnement des abeilles, qui résonnait fort quand elles passaient brusquement près de vous, puis disparaissaient.

On fit halte dans une carrière à flanc de coteau.

« Visibilité étonnante ! » s’écria Mr. Hirst qui identifiait les unes après les autres les dénivellations du terrain.

Evelyn M. était assise près de lui, le menton appuyé sur sa main et regardait le paysage d’un petit air de triomphe.

« Croyez-vous que Garibaldi soit passé par là ? » demanda-t-elle. Ah ! si elle avait été la fiancée de Garibaldi ! Si, au lieu d’un pique-nique, ceci était un rendez-vous de patriotes, et si elle-même, en chemise rouge, comme les autres, était couchée à plat ventre sur l’herbe parmi des hommes farouches, le fusil braqué sur les tourelles blanches à ses pieds, la main en écran contre les yeux pour pouvoir viser à travers la fumée ! Sous l’empire de ces rêves, son pied s’agitait d’impatience et une exclamation lui échappa :

« Je n’appelle pas cela une existence ! Et vous ?

— Et qu’appelez-vous une existence ? demanda Saint-John.

— La bataille, la révolution, répondit-elle, les yeux toujours fixés sur la ville condamnée. – Vous ne vous intéressez qu’aux livres, je sais cela.

— C’est une erreur absolue, dit Saint-John.

— Expliquez, somma-t-elle, adoptant, faute de fusil à braquer contre un corps, un autre procédé guerrier.

— À quoi je m’intéresse ? dit Hirst. Mais aux gens.

— Tiens ! vous m’étonnez beaucoup, s’écria Evelyn, vous avez l’air si terriblement sérieux. Soyons amis, voulez-vous ? et disons-nous franchement ce que nous sommes. Je déteste la prudence ; pas vous ? »

Mais Saint-John, décidément, cultivait la prudence, comme elle put s’en apercevoir d’après la soudaine contraction de ses lèvres ; il n’était nullement disposé à dévoiler son âme devant une jeune personne.

« L’âne est en train de manger mon chapeau », dit-il et, au lieu de répondre, il tendit le bras. Evelyn rougit très légèrement, puis se tourna non sans impétuosité vers Mr. Perrott, et quand vint le moment de repartir ce fut Mr. Perrott qui l’aida à monter.

« Quand les œufs sont pondus, il faut manger l’omelette », dit Hughling Elliot en son français choisi, pour insinuer qu’il était temps de se remettre en route.

Le soleil de midi annoncé par Hirst commençait à chauffer sérieusement. À mesure qu’on s’élevait, l’étendue du ciel se faisait de plus en plus vaste, jusqu’à ce que la montagne fût réduite aux dimensions d’une petite lente de terre se détachant sur l’immensité d’un fond bleu. Les Anglais devinrent silencieux. Les indigènes qui marchaient auprès des ânes commencèrent à entonner des chants avec de curieux trémolos, ou à échanger des plaisanteries. Le chemin étant très escarpé, chacun gardait les yeux fixés sur la silhouette bondissante et voûtée du cavalier et de l’âne qui le précédaient.

Tous ces corps étaient soumis à un effort plus considérable qu’il n’est normal dans une partie de plaisir. L’oreille de Hewet percevait de temps à autre des réflexions dépourvues d’aménité.

« Par une telle chaleur, il n’est peut-être pas tout à fait raisonnable d’entreprendre une expédition », confiait Mrs. Elliot à Miss Allan dans un murmure.

Miss Allan cependant répliquait :

« J’ai toujours beaucoup de plaisir à gagner un sommet ! »

C’était exact : Miss Allan était une personne corpulente, ses articulations manquaient de souplesse, elle n’avait pas l’habitude de monter à âne, mais ses loisirs étaient rares et il s’agissait d’en bien profiter.

L’alerte silhouette en blanc devançait toutes les autres. S’étant procuré une branche feuillue, elle l’avait enroulée en guirlande autour de son chapeau. Le silence se prolongea pendant quelques minutes.

« Nous aurons une vue superbe », assura Hewet, se retournant sur sa selle avec un sourire d’encouragement. Rachel rencontra son regard et sourit de son côté. Chacun continuait à peiner, sans autre bruit que celui des sabots luttant contre les pierres branlantes. Soudain on vit qu’Evelyn était descendue et que Mr. Perrott se tenait dans l’attitude d’un homme d’État sur la place du Parlement, un bras de pierre tendu vers le panorama. À leur gauche, on distinguait une ruine peu élevée, moignon d’une tour de guet élisabéthaine.

« Encore un peu et je n’en pouvais plus », avoua Mrs. Elliot à Mrs. Thornbury, mais personne ne lui répondit, tant chacun était ému à l’idée de parvenir enfin au sommet et de voir le panorama. Les uns après les autres, ils arrivaient sur un espace plat, tout en haut, et s’arrêtaient, saisis d’admiration. Une immense étendue se déroulait devant eux : sables gris empiétant sur une forêt, forêt disparaissant entre les montagnes, montagnes baignées d’air, perspectives sans fin de l’Amérique australe. Un fleuve traversait la plaine, aussi plat que le sol et aussi immobile en apparence. L’effet produit par tant d’espace devant soi refroidissait tout d’abord l’enthousiasme. Chacun se sentait très petit, et pendant quelque temps personne ne dit mot. Puis Evelyn s’écria :

« Quelle splendeur ! »

Elle saisit la main la plus proche ; c’était par hasard celle de Miss Allan.

« Nord, Sud, Est, Ouest », dit Miss Allan, rejetant successivement la tête vers chaque point de l’horizon.

Hewet qui avait un peu devancé ses invités se retourna vers eux comme pour se justifier de les avoir amenés là. Il observa le curieux aspect de nudité sculpturale que prenaient les personnages alignés, légèrement penchés, les vêtements plaqués par le vent et moulant les formes du corps. Dressés sur leur socle de terre, ils avaient quelque chose d’inattendu et de noble ; mais au bout d’un instant ils s’égaillèrent : Hewet dut s’occuper du déballage des vivres. Hirst vint l’aider et les paquets contenant du poulet et du pain furent passés à la ronde. En recevant sa ration des mains de Hirst, Helen regarda celui-ci bien en face et dit :

« Vous vous rappelez, les deux femmes ? »

Hirst, avec un rapide coup d’œil, répondit :

« Je me rappelle.

— Ainsi, les deux femmes, c’était vous ! s’écria Hewet, dévisageant tantôt Helen, tantôt Rachel.

— Nous avions été séduites par vos lumières, dit Helen. Nous vous regardions jouer aux cartes sans nous douter qu’on nous observait.

— C’était comme dans une pièce de théâtre, ajouta Rachel.

— Hirst n’a pas su vous décrire, d’ailleurs », dit Hewet.

C’était certes curieux, de ne trouver rien à dire sur Helen après l’avoir vue.

Hughling Elliot rangea sa lunette d’approche. Il avait saisi la situation.

« Je ne connais rien de plus terrible, dit-il en désarticulant une cuisse de poulet, que d’apprendre qu’on vous a observé à votre insu. On s’imagine qu’on a été surpris en train de faire quelque chose de ridicule, comme par exemple d’examiner sa langue dans un fiacre à deux roues. »

Les autres, entre-temps, avaient fini de contempler le paysage et venaient s’asseoir en cercle autour des paniers.

« Pourtant ces petits miroirs dans les fiacres exercent une sorte de fascination particulière, remarqua Mrs. Thornbury. Notre physionomie paraît toute différente quand on n’en voit qu’un fragment.

— Bientôt il n’en restera plus guère, de ces fiacres à deux roues, dit Mrs. Elliot, et ceux à quatre roues, je vous assure que même à Oxford ils sont à peu près introuvables.

— Mais que fait-on des chevaux ? demanda Susan.

— Du pâté de veau, répondit Arthur.

— Il est grand temps d’ailleurs que leur race disparaisse, dit Hirst. Outre qu’ils sont vicieux, les chevaux sont d’une laideur affligeante. »

Mais Susan, élevée dans l’idée que le cheval est la plus noble des créatures de Dieu, ne partageait pas cet avis. Venning, de son côté, tenait Hirst pour le dernier des ânes, mais la politesse l’empêchait de laisser tomber la conversation.

« Quand ils nous verront dégringoler de nos avions, dit-il, ils retrouveront, je pense, un peu de prestige.

— Vous faites de l’aviation ? demanda le vieux Mr. Thornbury, remettant son pince-nez pour le regarder.

— Je compte y arriver un jour », dit Arthur.

Il s’ensuivit un long débat sur l’aviation, au cours duquel Mrs. Thornbury, en des termes qui tenaient d’une harangue, exprima l’avis que ce serait chose bien utile en temps de guerre, et que les Anglais étaient terriblement en retard sur les autres.

« Si j’étais un jeune homme, conclut-elle, je prendrais certainement mon brevet. »

C’était un curieux spectacle que celui de cette petite dame âgée, avec son costume tailleur gris, son sandwich à la main, ses yeux pétillants de fougue, s’imaginant qu’elle était un jeune aviateur sur son appareil. On ne sait pourquoi cependant la conversation ne rebondit point après cela. Ce qu’on disait ne se rapportait plus qu’à la boisson, au sel, au paysage. Soudain Miss Allan, qui tournait le dos au mur en ruine, posa son sandwich, enleva quelque chose de sa nuque et dit.

« Je suis couverte de petites bêtes. »

C’était exact et la constatation venait à point. Les fourmis descendaient à flots le glacis de terre friable amassée entre les pierres de la ruine – de grosses fourmis brunes au corps poli. Miss Allan en tendit une sur le dos de sa main pour la montrer à Helen.

« Et si elles piquaient ? dit celle-ci.

— Elles ne doivent pas piquer, mais elles pourraient infester les victuailles », répliqua Miss Allan. Des mesures furent prises aussitôt pour détourner les fourmis de leur chemin. Sur l’instigation de Hewet, on décida de recourir aux méthodes employées contre les armées d’invasion. La nappe représentant le pays envahi, on dressa autour d’elle des barrages de paniers, on éleva un rempart de bouteilles, on édifia des fortifications de pain, on creusa des fossés de sel. Si une fourmi franchissait tout cela, elle était bombardée avec des miettes de pain. Mais Susan déclara que c’était cruel et se mit en devoir de récompenser les intrépides en leur offrant de la langue en guise de butin. À ce jeu, l’attitude générale perdit de sa raideur, prit même un caractère de liberté insolite, car Mr. Perrott, habituellement très timide, fit : « Permettez-moi », et cueillit une fourmi sur le cou d’Evelyn.

Mrs. Elliot dit à Mrs. Thornbury en manière de confidence :

« Il n’y aurait vraiment pas de quoi rire si une fourmi s’introduisait entre le cache-corset et la peau. »

Les clameurs redoublèrent d’intensité : on venait de s’apercevoir qu’une longue théorie de fourmis avait trouvé accès à la nappe par une porte de derrière et si un succès pouvait se mesurer au bruit que l’on fait, Hewet aurait eu toute raison de croire que son excursion était un succès. Néanmoins, sans raison aucune, il se sentait profondément abattu.

« Ils ne me dédommagent pas de mes peines, ils sont ignobles », se disait-il, observant ses convives, tandis qu’il ramassait les assiettes un peu à l’écart. Il les voyait tous se pencher, s’agiter, gesticuler autour de la nappe. Aimables, modestes, respectables sous bien des rapports, attendrissants même d’être si contents, si disposés à la bienveillance, combien ils restaient tous médiocres et de quelles insipides cruautés envers autrui n’étaient-ils pas capables ! Mrs. Thornbury, suave, mais d’un égoïsme maternel si trivial ; Mrs. Elliot se lamentant toujours sur son sort ; son mari, rien de plus qu’un petit pois dans une cosse ; Susan, dépourvue de personnalité, qui ne comptait ni en bien ni en mal ; Venning avec sa loyauté et sa brutalité d’écolier ; le pauvre vieux Thornbury avançant tout en rond comme un cheval à la meule. Quant à Evelyn, moins on cherchait à définir sa nature, mieux cela valait sans doute. Mais tous ces gens-là avaient de l’argent, et c’est à eux, plutôt qu’à d’autres, qu’était confiée la gestion du monde. Que l’on introduisît parmi eux un être plus robuste, épris de vie et de beauté, comme ils s’appliqueraient à le torturer, à le détruire s’il essayait de se mêler à eux au lieu de les châtier !

« Il y a Hirst, se dit-il quand son regard parvint jusqu’à son ami. Celui-ci, le front plissé comme d’habitude à force de concentration, était en train de retirer la peau d’une banane. Et il est laid comme les sept péchés capitaux ! »

De la laideur de Saint-John Hirst et des défauts dont elle s’accompagnait, Hewet rendait en quelque sorte responsables tous les autres. C’était leur faute à eux si Hirst était condamné à la solitude. Il arriva enfin jusqu’à Helen, attiré par le timbre de son rire. Elle riait de Miss Allan et disait sur un ton de conversation privée :

« Vous portez une combinaison par cette chaleur ? »

Son aspect général plaisait énormément à Hewet, pas autant par sa beauté que par la simplicité et l’ampleur qui la faisaient ressortir parmi les autres comme une grande figure de pierre. Il poursuivit son examen avec plus d’indulgence. Son regard tomba sur Rachel. Elle était étendue, appuyée sur son coude, un peu en arrière des autres ; peut-être faisait-elle des réflexions identiques à celles de Hewet. Ses yeux s’attachaient avec mélancolie mais sans insistance à la brochette de figures en face d’elle. Hewet se traîna vers elle sur ses genoux, un morceau de pain à la main.

« Qu’est-ce que vous regardez ? » demanda-t-il.

Un peu surprise, elle répondit pourtant sans hésiter :

« Des êtres humains. »

jeudi 9 août 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre IX

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Une heure s’écoula ; le rez-de-chaussée de l’hôtel s’éteignit, se vida peu à peu, tandis qu’aux étages supérieurs les petites boîtes carrées s’illuminaient brillamment. Une cinquantaine de personnes allaient se coucher. On entendait le bruit des pots à eau posés à terre ou heurtés contre les cuvettes. Les séparations entre les chambres n’étaient pas aussi épaisses qu’on l’eût souhaité, constata Miss Allan, la demoiselle d’âge mur, qui venait de jouer au bridge. Les doigts repliés, elle donna quelques petits coups énergiques à la paroi et décida que c’était tout bonnement une de ces cloisons en planches qui servent à transformer une grande pièce en plusieurs petites. Elle laissa tomber ses jupons gris, se pencha, plia ses vêtements avec des gestes attentifs sinon amoureux, tressa ses cheveux en une natte serrée, remonta la grosse montre en or de son père et ouvrit les œuvres complètes de Wordsworth. Elle lisait le Prélude, d’abord parce qu’à l’étranger, elle lisait toujours le Prélude, et ensuite parce qu’elle rédigeait à ce moment un bref Aperçu de la littérature anglaise (de Beowulf à Swinburne), dont un paragraphe serait consacré à Wordsworth. Elle était plongée dans la cinquième partie, non sans s’interrompre parfois pour prendre une note au crayon, lorsqu’une paire de chaussures fut jetée à terre en deux fois au-dessus de sa tête. Elle leva les yeux et réfléchit. À qui ces chaussures pouvaient-elles bien appartenir ? Puis il y eut un froufrou dans la chambre voisine – une femme enlevait sa robe, évidemment. Ensuite, ce fut une série de bruits légers qui accompagnent en général les soins apportés à la chevelure. Il devenait difficile de se concentrer sur le Prélude. Ce bruit venait-il de chez Susan Warrington ? Elle s’obligea néanmoins à finir le passage commencé, glissa un signet entre les pages, soupira avec satisfaction et enfin éteignit la lumière.

Une scène très différente se déroulait derrière la cloison, bien que toutes les chambres fussent pareilles comme les compartiments d’une boite à œufs. Alors que Miss Allan poursuivait sa lecture, Susan Warrington se brossait les cheveux. En vertu d’une tradition séculaire, cette heure du soir et cette occupation quotidienne, empreinte d’une solennité toute spéciale, auraient dû s’accompagner de confidences amoureuses entre femmes. Étant seule, Miss Warrington ne pouvait se livrer à des confidences ; elle se contentait donc de contempler avec une sollicitude extrême son propre reflet dans la glace, tournant la tête d’un côté ou de l’autre, déplaçant les masses épaisses de ses cheveux, reculant de quelques pas pour étudier son image avec componction.

« J’ai un physique agréable, finit-elle par décider, je ne suis pas jolie, mais (elle se redressa légèrement), oui… en général, on doit me trouver une belle prestance. »

Elle aurait voulu savoir surtout ce que pouvait penser d’elle Arthur Venning, envers qui elle-même éprouvait un sentiment très bizarre. Sans être sûre qu’elle l’aimait, ou qu’elle avait envie de l’épouser, elle passait tout son temps à se demander si elle lui plaisait et à comparer leur rencontre du jour avec celle de la veille.

« Il ne m’a pas proposé de jouer avec lui, mais d’autre part, il m’a suivie dans le hall, c’est certain », songeait-elle en faisant le bilan de la soirée.

À trente ans, elle n’avait pas encore reçu de demande en mariage, étant donné le nombre de ses sœurs et l’existence retirée qu’elles menaient dans un presbytère de campagne. L’heure des confidences lui avait souvent paru amère et son entourage l’avait vu parfois se jeter sur un lit en maltraitant sa chevelure, car elle se sentait lésée par le sort en comparaison de tant d’autres. C’était une grande fille bien bâtie ; le rouge de ses joues avait des contours trop nettement définis, mais son expression de gravité et d’attente lui prêtait une certaine beauté.

Sur le point de rabattre la couverture, elle se dit.

« Oh ! j’allais oublier… » Et elle se dirigea vers la table à écrire pour y prendre un cahier dont la reliure brune portait le millésime de l’année. De son écriture carrée, disgracieuse comme celle d’une enfant montée en graine, elle se mit à écrire son journal, selon la règle qu’elle observait chaque jour depuis des années, quitte à ne pas relire ses notes.

« Matin : Parlé à Mrs. H. Elliot de nos voisins de campagne. Elle connaît les Mann, et aussi les Selby-Carroway. Comme le monde est petit ! Je la trouve sympathique. Lu à Tante E. un chapitre de Miss Appleby’s Adventure.

Après-midi : Joué au tennis avec Mr. Perrott et Evelyn M. N’aime pas Mr. Perrott. Ai l’impression qu’il n’est pas « tout à fait… » quoique intelligent sans aucun doute. Les ai battus. Journée splendide, vue merveilleuse. On s’habitue à l’absence d’arbres, mais au début c’est beaucoup trop aride. Bridge après le dîner. Tante E. bien disposée, malgré les douleurs dont elle se plaint. N.B. Ne pas oublier : signaler draps humides. »

Elle dit ses prières à genoux, puis se coucha, borda ses couvertures avec soin et respira bientôt comme une personne endormie. Cette parfaite placidité des expirations suivies de silences faisait penser à une vache qui passe la nuit debout jusqu’aux genoux dans les hautes herbes.

Dans la chambre suivante, on n’apercevait guère autre chose qu’un nez qui pointait au-dessus des draps. Une fois habitué à l’obscurité, grâce aux rectangles gris des fenêtres ouvertes où se montraient quelques débris d’étoiles, on distinguait une forme chétive, sinistrement semblable à un mort et qui n’était autre que la personne de William Pepper, endormi lui aussi.

Le 36, le 37, le 38 abritaient trois hommes d’affaires portugais, qui reposaient sans doute, à en juger par leurs ronflements réguliers comme le tic tac d’une grosse horloge. Le 39 était une pièce d’angle au bout du couloir ; malgré l’heure tardive (un coup venait de sonner au rez-de-chaussée), un trait de lumière sous la porte indiquait qu’on y veillait encore.

« Comme vous rentrez tard, Hugh ! » dit d’une voix à la fois maussade et solliciteuse la femme étendue dans son lit. Son mari, occupé à se laver les dents, ne répondit pas tout de suite.

« Il fallait dormir sans m’attendre. Je causais avec Thornbury.

— Vous savez bien que je ne m’endors jamais quand vous n’êtes pas là. »

Il ne répliqua point et dit seulement :

« Eh bien, éteignons. »

Le silence se fit.

La discrète mais pénétrante vibration d’une sonnerie électrique parcourut le couloir. La vieille Mrs. Paley, réveillée par la faim et ne trouvant pas ses lunettes, appelait la femme de chambre pour se faire apporter sa boîte à biscuits. Après le passage de la femme de chambre, lugubrement respectueuse même à cette heure de la nuit bien qu’emmitouflée dans un mackintosh, le couloir redevint silencieux. Tout était sombre et désert au premier étage ; mais au second une pièce restait encore éclairée – celle où des chaussures venaient de tomber si lourdement au-dessus de la tête de Miss Allan. C’est là que se trouvait le personnage qui, quelques heures auparavant, dans l’ombre des rideaux, était exclusivement représenté par une paire de jambes. Enfoncé dans un fauteuil, il lisait à la lueur d’une bougie le troisième volume de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain de Gibbon. Tout en lisant, il secouait automatiquement de temps à autre la cendre de sa cigarette ou bien tournait une page, tandis que des phrases magnifiques franchissaient en kyrielle son vaste front et défilaient à travers son cerveau. Cela pouvait, semblait-il, continuer plus d’une heure encore, jusqu’à ce que le régiment tout entier eût changé de quartiers ; mais la porte s’ouvrit pour laisser entrer un jeune homme enclin à l’embonpoint et dont les grands pieds étaient nus.

« Écoute, Hirst, j’oubliais de te dire…

— Deux minutes », répliqua Hirst, un doigt en l’air.

Il fit dûment entrer dans leurs cases les derniers mots de son paragraphe, puis demanda :

« Qu’est-ce que tu oubliais de me dire ?

— Es-tu sûr de ne pas sous-estimer l’importance des sentiments ? » demanda Mr. Hewet, oubliant de nouveau ce qu’il avait voulu dire d’abord.

Après avoir contemplé d’un regard intense son Gibbon immaculé, Mr. Hirst répondit par un sourire à la question de son ami. Il mit le livre de côté et médita quelque temps encore, pour observer à la fin :

« Tu as un esprit que je tiens pour singulièrement confus… Les sentiments ? N’est-ce pas là ce à quoi nous attachons le plus d’importance ? Nous plaçons l’amour tout là-haut et le reste quelque part tout en bas. »

Sa main gauche indiquait le sommet, sa main droite la base d’une pyramide.

« Mais ce n’est pas pour me dire cela que tu es sorti de ton lit ? ajouta-t-il avec sévérité.

— Je suis sorti de mon lit simplement pour bavarder, je suppose, fit Hewet d’un air vague.

— Entre-temps, je vais me déshabiller. »

Une fois dépouillé de tout sauf de sa chemise et penché sur la cuvette, Mr. Hirst cessait d’exercer autour de lui le prestige de son intellect ; on ne remarquait plus que l’aspect pathétique de son corps jeune mais laid, car il était voûté et si maigre que des traits d’ombre soulignaient le moindre des os de sa nuque et de ses épaules.

Accroupi sur le lit, le menton sur les genoux, Hewet ne prêtait nulle attention au déshabillage de Mr. Hirst.

« Les femmes m’intéressent, déclara-t-il.

— Elles sont stupides, dit Hirst. Tu es assis sur mon pyjama.

— Sont-elles si stupides que ça ? se demandait Hewet.

— Il ne saurait y avoir deux avis là-dessus, j’imagine, dit Hirst, sautillant à travers la pièce : à moins que tu ne sois amoureux… Cette grosse Warrington ?

— Pas seulement une grosse femme ; toutes les grosses femmes, soupira Hewet.

— Les femmes que j’ai aperçues ce soir n’étaient pas grosses, dit Hirst qui profitait de la visite de Hewet pour se couper les ongles des pieds.

— Décris-les-moi.

— Tu sais que je ne peux jamais rien décrire. Elles étaient à peu près comme les autres, je crois. Elles sont toutes pareilles.

— Non, voilà où je ne suis pas de ton avis, dit Hewet, je trouve des différences partout. Il n’existe pas deux individus tant soit peu semblables. Prends nous deux, par exemple.

— Il y eut un temps où je pensais comme toi. Mais aujourd’hui je ne vois que des types. Ne nous prends pas pour exemple – prends cet hôtel. Autour de tous ces gens-là tu pourrais tracer des cercles qu’ils n’arriveraient jamais à franchir.

— On peut tuer des poules comme ça, murmura Hewet.

— Mr. Hughling Elliot, Mrs. Hughling Elliot, Miss Atlan et Mrs. Thornbury – premier cercle, poursuivait Hirst ; Miss Warrington, Mr. Arthur Venning, Mr. Perrott, Evelyn M. – deuxième cercle ; puis il y a la bande des autochtones ; enfin il y a nous.

— Nous sommes donc tous deux seuls dans notre cercle ? s’informa Hewet.

— Absolument seuls. Tu essaies d’en sortir, mais tu n’y parviens pas. Tes efforts ne font qu’embrouiller la situation.

— Je ne suis pas une poule dans un cercle, dit Hewet, je suis une colombe au sommet d’un arbre.

— Je me demande si c’est cela qu’on appelle un ongle incarné ? fit Hirst en examinant son gros orteil gauche.

— Je voltige de branche en branche, continua Hewet. Le monde est profondément sympathique. »

Il s’étendit sur le lit, les bras sous sa tête.

« Je me demande s’il est vraiment bon d’être flottant au point où tu l’es, dit Hirst en le regardant. Ce manque de continuité… c’est cela qui est si bizarre chez toi. À vingt-sept ans, c’est-à-dire aux environs de la trentaine, tu n’as pas l’air d’avoir tiré encore la moindre conclusion. Devant un tas de vieilles femmes, tu t’excites comme un bébé de trois ans. »

Hewet contempla un instant en silence le jeune homme dégingandé qui balayait avec soin ses ongles de pieds vers la cheminée.

« Je te respecte, Hirst, dit-il ensuite.

— Et moi je t’envie – pour certaines choses. Premièrement, pour ta faculté de ne pas réfléchir. Deuxièmement, parce que tu as plus de succès que moi auprès des autres. Tu dois plaire aux femmes.

— Je me demande si ce n’est pas, au fond, le plus important ? » dit Hewet. Étendu maintenant à plat sur le lit, il traçait de la main de vagues cercles en l’air.

« Naturellement, acquiesça Hirst, mais la difficulté n’est pas là. La difficulté, n’est-ce pas, c’est de trouver l’objet adéquat.

— Il n’y a pas de volailles femelles dans ton cercle à toi ?

— Pas l’ombre d’une seule. »

Bien qu’il connût Hewet depuis trois ans déjà, Hirst ignorait encore l’histoire authentique de ses amours. Dans la conversation courante, il semblait sous-entendu qu’elles étaient nombreuses, mais dans les entretiens plus intimes ce sujet était passé sous silence. La fortune de Hewet le dispensait de travailler ; il avait quitté Cambridge au bout de son deuxième trimestre à la suite d’un différend avec les autorités, après quoi il avait passé son temps à voyager sans but précis ; à cause de tout cela, son existence paraissait étrange par certains côtés qui, dans la vie de ses amis, restaient d’une banalité invariable.

« Je ne vois pas tes cercles. Je ne les vois pas du tout, poursuivait Hewet. Je vois une espèce de toton qui tourne, qui se cogne à des choses, qui court d’un côté à l’autre, qui rassemble d’autres totons, toujours plus nombreux, plus envahissants. Et ils continuent à tourner jusqu’à ce que tout cela saute par-dessus bord et disparaisse. »

Ses doigts mimaient la valse des totons jusqu’au bout de la couverture et leur chute hors du lit, dans l’infini.

« Pourrais-tu envisager de passer trois semaines tout seul dans cet hôtel ? » demanda Hirst après un silence.

Hewet s’appliqua à peser la question, puis conclut :

« La vérité, c’est qu’on n’est jamais seul et qu’on n’est jamais avec les autres.

— Ce qui signifie ?

— Ce qui signifie ? Oh ! quelque chose dans le genre des bulles, des – comment dit-on ? – des aura. Tu ne vois pas la bulle qui m’entoure, je ne vois pas la tienne. Tout ce que nous discernons l’un de l’autre, c’est la tache, comme une mèche au milieu de cette flamme. La flamme nous accompagne partout. Elle n’est pas nous-mêmes, elle est ce que nous ressentons. Le monde, on en a vite fait le tour : le tour des gens, surtout. De toute espèce de gens.

— Ça doit être joli, ta bulle à rayures ! observa Hirst.

— Et imagine que ma bulle entre en collision avec une autre…

— Et qu’elles éclatent toutes les deux ?

— Alors – alors – alors, anticipait Hewet comme s’il se parlait à lui-même, cela deviendrait un monde énorme ! » Il étendit les bras de toute leur longueur, indiquant cependant que, même ainsi, ils ne suffisaient pas à embrasser cet univers houleux ; car chaque fois qu’il se trouvait avec Hirst, il se sentait particulièrement optimiste et vague.

« Tu es moins absurde que je ne l’avais cru, Hewet, dit Hirst. Tu ne sais pas ce que tu veux dire, mais tu essaies de l’exprimer.

— Voyons, tu ne t’amuses pas ici ?

— D’une façon générale, si. J’aime observer les gens. J’aime regarder les choses. Le pays est d’une beauté extraordinaire. As-tu remarqué la couleur jaune, ce soir, au sommet de la montagne ? Nous devrions vraiment faire une excursion en emportant notre déjeuner. Tu grossis d’une façon scandaleuse. »

Il montra du doigt le mollet nu de Hewet.

« Nous allons organiser une expédition, renchérit Hewet avec énergie. Nous emmènerons tout l’hôtel. Nous louerons des ânes et…

— Seigneur ! s’écria Hirst, ferme ça, je t’en prie ! Je vois d’ici Miss Warrington, Miss Allan, Mrs. Elliot, etc., accroupies sur les rochers et gloussant : « Ce qu’on s’amuse ! »

— Nous inviterons Venning et Perrott et Miss Murgatroyd, tout ce qui nous tombera sous la main, continuait Hewet. Comment s’appelle donc cette vieille sauterelle à lunettes ? Pepper ? Pepper sera notre guide.

— Grâce au Ciel, tu n’arriveras jamais à te procurer des ânes.

— Il faut que je note tout cela, dit Hewet, laissant lentement descendre ses pieds à terre. – Hirst fait escorte à Miss Warrington. Pepper s’avance tout seul sur un âne blanc. On répartira équitablement les paquets ; ou bien louera-t-on un mulet ? Les matrones… (il y a Mrs. Paley, nom d’un chien !) se partageront une voiture.

— C’est là que tu vas t’embrouiller si tu mélanges les vierges avec les matrones, remarqua Hirst.

— Combien de temps faut-il compter, selon toi, pour ce genre d’excursion ?

— Douze à seize heures, je pense, déclara Hirst, la durée normale d’un premier accouchement.

— Cela demande à être bien organisé d’avance », dit Hewet qui piétinait maintenant d’un pas mou dans la chambre. Il s’arrêta devant la table et se mit à remuer les piles de livres.

« Il nous faudra des poètes. Pas de Gibbon, non. Aurais-tu par hasard L’Amour moderne ou John Donne ? Tu comprends, je prévois des moments de silence, quand on en aura assez d’admirer la vue. Ce serait agréable alors de lire tout haut quelque chose d’assez compliqué.

— Mrs. Paley goûtera cela tout particulièrement, dit Hirst.

— Mrs. Paley goûtera cela sans aucun doute, affirma Hewet. C’est à mon avis une des choses les plus tristes que de voir les vieilles dames renoncer à lire les poètes. Pourtant, que d’à-propos dans ceci :

   Je parle en personne qui sonde
   L’obscur abîme de la vie
   Et qui enfin peut formuler
   Des avis clairs et pertinents.
   Mais – après l’amour, que vient-il ?
   Il nous reste un décor maussade,
   Quelques heures tristes et vides…
   Puis – le rideau.''

— Il me semble bien que Mrs. Paley est la seule d’entre nous qui puisse comprendre cela comme il faut.

— Nous lui demanderons, dit Hirst. Puisque tu vas te coucher, Hewet, tire mes rideaux, s’il te plaît. Il y a peu de chose qui me fasse souffrir autant que le clair de lune. »

Hewet se retira en serrant sous son bras les poèmes de Thomas Hardy et les deux jeunes gens, dans leurs chambres voisines, ne tardèrent pas à s’endormir.

Il n’y eut que quelques heures de silence entre l’extinction de la bougie de Hewet et le lever du jeune Espagnol basané à qui il incombait de parcourir le premier, au petit jour, les salles dépeuplées de l’hôtel. On croyait presque entendre la respiration profonde d’une centaine de personnes et, si éveillé, si actif que l’on fût, on se sentait gagné peu à peu par toute cette ambiance de sommeil. L’obscurité seule se montrait aux fenêtres. Sur toute la moitié du globe envahie par l’ombre, les humains gisaient immobiles et la place où s’élevaient leurs cités était à peine marquée par le clignotement de quelques lumières dans les rues désertes. Dans Piccadilly, les omnibus rouge et jaune échangeaient leurs foules de voyageurs ; des femmes en grande toilette vacillaient sous le choc des arrêts, tandis qu’ici, dans l’obscurité, une chouette s’envolait d’arbre en arbre et lorsque la brise venait à soulever un rameau, le clair de lune flambait aussitôt comme une torche. Jusqu’au réveil des dormeurs, les animaux non parqués erraient à leur guise, tigres, cerfs, éléphants qui dans l’ombre descendent vers leurs abreuvoirs. La nuit, le vent qui passait sur les collines et les bois était plus pur et plus frais que dans la journée ; privée de détails, la terre restait plus mystérieuse qu’aux heures où les routes et les champs la colorent et la divisent. Cette occulte beauté persistait six heures durant ; puis, à mesure que l’orient accentuait sa blancheur, le sol resurgissait à la surface, les routes se dessinaient, les fumées commençaient à monter, les hommes à bouger, et l’éclat du soleil se pressait contre les fenêtres de l’hôtel de Santa Marina jusqu’à ce qu’on vînt en écarter les rideaux, et le gong résonnait à travers la maison, annonçant le petit déjeuner.

Après ce repas, les dames flânaient selon leur coutume dans le hall, prenaient un journal, l’abandonnaient aussitôt.

« Et quels sont vos projets pour la journée ? » demanda Mrs. Elliot se trouvant par hasard près de Miss Warrington. La femme de Hughling Elliot, professeur à Oxford, était une personne de petite taille, à l’expression habituellement dolente. Son regard courait sans cesse d’un objet à un autre faute de rencontrer, semblait-il, quelque chose de suffisamment agréable pour le retenir un instant.

« Je vais tâcher d’emmener tante Emma en ville, répondit Susan. Elle n’a absolument rien vu encore.

— Je la trouve tellement courageuse pour son âge, dit Mrs. Elliot. Quitter le coin de son feu pour entreprendre un voyage pareil !

— Oui, nous lui répétons toujours qu’elle mourra à bord d’un bateau, dit Susan. C’est là qu’elle est née, d’ailleurs.

— Autrefois, dit Mrs. Elliot, cela arrivait très souvent. Pauvres femmes ! J’ai tellement pitié d’elles ! Nous avons tant de raisons pour nous plaindre ! »

Elle hocha la tête ; son regard errait sur la table ; tout à coup elle laissa tomber une remarque inattendue :

« Cette pauvre petite reine de Hollande ! Des reporters jusqu’au seuil de sa chambre à coucher, ou peu s’en faut !

— Vous parliez de la reine de Hollande ? » fit la voix agréable de Miss Allan. Celle-ci cherchait les pages épaisses du Times parmi les feuilles minces des journaux étrangers qui jonchaient la table.

« Je ne peux m’empêcher d’envier ceux qui habitent des pays aussi extraordinairement plats, observa-t-elle.

— Voilà qui est étrange ! s’écria Mrs. Elliot, je trouve les pays plats tellement déprimants !

— Je crains que vous ne vous sentiez pas très bien ici, dans ce cas, Miss Allan, dit Susan.

— Au contraire. J’adore les montagnes. »

Ayant aperçu de loin le Times, elle se hâta d’aller en prendre possession.

« Il faut que je cherche mon mari, déclara Mrs. Elliot qui ne tenait plus en place.

— Et moi ma tante », dit Susan.

Elles quittèrent la pièce pour aller au-devant de leurs tâches quotidiennes.

On ne sait si la minceur des journaux étrangers et la grossièreté de leur typographie dénotent l’ignorance et le manque de sérieux ; toujours est-il que, pour les Anglais, les nouvelles qui y paraissent ne sont pas des nouvelles et n’inspirent pas plus de confiance qu’un programme de spectacle acheté dans la rue. Un couple d’un certain âge, fort respectable, après avoir examiné les longues tables chargées de journaux, ne jugea pas utile de pousser la lecture au-delà des manchettes.

« Nous aurions dû recevoir déjà le compte rendu des débats du quinze », murmura Mrs. Thornbury. Mr. Thornbury, qui avait l’air remarquablement propre et dont le beau visage fatigué semblait imbibé de rouge par plaques, comme une vieille figure en bois sculpté, jeta un coup d’œil par-dessus ses verres et vit que Miss Allan avait pris le Times. Le couple s’installa donc dans des fauteuils et attendit.

« Ah ! voici Mr. Hewet, dit Mrs. Thornbury. Mr. Hewet, venez vous asseoir près de nous. Je disais justement à mon mari combien vous me rappeliez une chère vieille amie à moi, Mary Umpleby. C’était une femme exquise, je vous assure. Elle cultivait des roses. Nous faisions des séjours chez elle, autrefois.

— Un jeune homme ne tient pas à s’entendre dire qu’il ressemble à une vieille fille, observa Mr. Thornbury.

— Au contraire, répliqua Mr. Hewet, je suis toujours flatté quand on me dit que je rappelle quelqu’un d’autre. Mais cette Miss Umpleby, pourquoi cultivait-elle des roses ?

— Oh ! la pauvre ! dit Mrs. Thornbury, c’est une longue histoire. Elle avait connu des épreuves terribles. À un certain moment, je crois bien qu’elle aurait perdu la raison si elle n’avait eu son jardin. Le terrain était très peu favorable, mais ce fut un mal pour un bien ; cela l’obligea à se lever avec l’aurore, à sortir par n’importe quel temps. Et puis il y a les bêtes qui dévorent les rosiers. Mais elle en a triomphé. Elle a toujours triomphé. C’est une âme vaillante. »

Elle poussa un profond soupir qui cependant marquait la résignation.

« Je ne me suis pas rendu compte que je monopolisais le journal, fit Miss Allan s’approchant d’eux.

— Nous attendions avec impatience le compte rendu des débats, dit Mrs. Thornbury acceptant le journal pour satisfaire son mari. – On ne mesure pas tout l’intérêt que peuvent offrir ces débats tant qu’on n’a pas de fils dans la marine. Mon intérêt à moi se partage équitablement d’ailleurs, car j’ai aussi des fils dans l’armée et un autre encore – mon bébé – qui prononce des discours à l’Union.

— Hirst doit le connaître, je pense, dit Hewet.

— Mr. Hirst a une physionomie si intéressante, reprit Mrs. Thornbury, mais j’ai l’impression qu’il faut être très intelligent pour causer avec lui. Eh bien, William ? s’enquit-elle, car Mr. Thornbury venait de pousser un grognement.

— Ils sont en train de tout embrouiller », dit Mr. Thornbury. Il en était à la deuxième colonne du compte rendu, une colonne spasmodique : trois semaines plus tôt, à Westminster, les parlementaires irlandais avaient manifesté bruyamment à propos de l’efficacité de la marine. Après quelques paragraphes accidentés, la colonne du journal retrouvait son harmonie.

« Vous avez lu cela ? demanda Mrs. Thornbury à Miss Allan.

— Non, répondit celle-ci. J’avoue à ma honte n’avoir lu que l’article sur les découvertes de Crète.

— Oh ! que ne donnerais-je pas pour pouvoir me représenter le monde antique ! s’écria Mrs. Thornbury. Maintenant que nous sommes seuls, nous les vieux – c’est notre deuxième lune de miel – je vais décidément me remettre aux études. Le passé, après tout, c’est notre base, n’est-ce pas, Mr. Hewet ? Mon fils qui est soldat dit qu’il nous reste encore beaucoup à apprendre d’Hannibal. Il faudrait savoir tellement plus de choses qu’on n’en sait ! Mais en lisant le journal, je commence toujours par les débats et je n’ai pas encore fini que la porte s’ouvre – nous sommes très nombreux à la maison – et voilà comment on n’arrive jamais à penser tranquillement aux hommes de l’Antiquité et à tout ce qu’ils ont fait pour nous. Vous, du moins, Miss Allan, vous commencez par le commencement.

— Quand je pense aux Grecs, je me les représente comme des hommes noirs et nus, dit Miss Allan. Ce qui est entièrement faux, j’en suis persuadée.

— Et vous, Mr. Hirst ? demanda Mrs. Thornbury apercevant dans le voisinage le maigre jeune homme. Je suis sûre que vous lisez tout.

— Je me limite au cricket et aux crimes, répliqua Hirst. Le désavantage d’appartenir aux classes supérieures, c’est qu’on n’a pas d’amis qui se tuent dans des accidents de chemin de fer. »

Mr. Thornbury rejeta le journal et laissa ostensiblement retomber son pince-nez. Les feuillets s’étalèrent au milieu du groupe et chacun continua à les regarder.

« Cela n’a pas bien marché ? » s’informa Mrs. Thornbury avec sollicitude.

Hewet ramassa une des feuilles et lut : « Hier, en circulant dans les rues de Westminster, une dame aperçut un chat à la fenêtre d’une maison vide. L’animal affamé… »

« Je n’y aurai pas participé, en tout cas, interrompit avec humeur Mr. Thornbury.

— Il arrive souvent qu’on abandonne les chats, observa Miss Allan.

— N’oubliez pas, William, que le Premier ministre a réservé sa réponse, dit Mrs. Thornbury.

— À l’âge de quatre-vingts ans, Mr. Joshua Harris, résidant à Eeles Park, Brondesbury, a eu un fils, dit Hirst.

— « L’animal affamé, dont les ouvriers remarquaient depuis plusieurs jours la présence, a été recueilli, mais… » sapristi ! « il a couvert de morsures la main de son sauveur ».

— Affolé par la faim, je suppose, commenta Miss Allan.

— Vous êtes tous en train de négliger le principal avantage du séjour à l’étranger, dit en s’approchant Mr. Hughling Elliot : vous auriez pu lire les nouvelles en français, ce qui équivaudrait à n’en apprendre aucune. »

Mr. Elliot avait une connaissance approfondie, et qu’il dissimulait soigneusement, de la langue copte ; il faisait des citations en français avec tant de recherche qu’on se demandait s’il pouvait également s’exprimer en langue ordinaire. Il avait une immense considération pour les Français.

« Venez-vous ? demanda-t-il aux deux jeunes gens, il faudrait partir avant qu’il ne fasse trop chaud.

— Je vous adjure de ne pas vous exposer à la chaleur, Hugh ! insista son épouse en lui remettant un paquet bosselé qui contenait un demi-poulet et des raisins secs.

— Hewet nous servira de baromètre, dit Mr. Elliot, il se mettra à fondre avant moi. »

En vérité, si la moindre parcelle de chair avait fondu sur ses maigres côtes, celles-ci seraient apparues dans leur nudité.

Autour du Times étalé à leurs pieds, les dames restèrent seules. Miss Allan consulta la montre de son père et constata :

« Onze heures moins dix.

— Au travail ? demanda Mrs. Thornbury.

— Au travail, répondit Miss Allan.

— Quelle exquise créature ! murmura Mrs. Thornbury en regardant s’éloigner la silhouette carrée avec ses vêtements de coupe masculine.

— Et je suis persuadée que la vie est dure pour elle ! soupira Mrs. Elliot.

— Bien dure, en effet. Célibataire, obligée de gagner sa vie. C’est l’existence la plus dure qui soit, dit Mrs. Thornbury.

— Elle ne manque pas d’entrain cependant, remarqua Mrs. Elliot.

— Cela doit être très intéressant. Je lui envie ses connaissances, déclara Mrs. Thornbury.

— Mais ce n’est pas ce qui convient aux femmes, dit Mrs. Elliot.

— Je crois malheureusement que c’est tout ce que beaucoup d’entre elles peuvent espérer, soupira Mrs. Thornbury, nous sommes aujourd’hui plus nombreuses que jamais, paraît-il. Sir Harley Lethbridge m’expliquait justement l’autre jour combien il est difficile de recruter des jeunes gens pour la marine – en partie, d’ailleurs, à cause de leur dentition. Et j’ai entendu des jeunes femmes déclarer ouvertement que…

— C’est terrible ! terrible ! s’écria Mrs. Elliot, le couronnement, pour ainsi dire, de la vie d’une femme ! Moi qui sais ce que c’est que de n’avoir pas d’enfants… »

Elle soupira et se tut.

« Mais il ne faut pas juger trop sévèrement, dit Mrs. Thornbury. Les conditions ont tellement changé depuis ma jeunesse.

— La maternité, certes, ne change pas !

— À certains égards, nous avons beaucoup à apprendre des jeunes. J’apprends bien des choses grâce à mes filles.

— Je crois qu’au fond Hughling n’en a pas de chagrin, dit Mrs. Elliot. Il est vrai qu’il a son travail.

— Les femmes sans enfants peuvent se rendre utiles aux enfants des autres, insinua Mrs. Thornbury avec douceur.

— Je dessine beaucoup, poursuivit Mrs. Elliot, mais ce n’est pas ce qu’on appelle une occupation. C’est si décourageant de voir des débutantes qui réussissent déjà mieux que vous ! Et puis la nature est une chose difficile, très difficile.

— N’y a-t-il pas des institutions, des clubs, auxquels vous prêteriez votre concours ? demanda Mrs. Thornbury.

— C’est si fatigant ! J’ai l’air solide, à cause de mon teint, mais je ne le suis pas. On ne saurait l’être quand on est la dernière de onze enfants.

— Si la mère prend des précautions en temps voulu, le nombre des enfants ne fait rien à l’affaire, remarqua judicieusement Mrs. Thornbury, et il n’y a pas de meilleur dressage que celui qui s’échange entre frères et sœurs. J’en sais quelque chose, j’ai observé cela parmi mes enfants à moi. L’aîné de mes garçons, Ralph, par exemple… »

Mais Mrs. Elliot ne prêtait que peu d’attention à l’expérience de la vieille dame. Son regard errait d’un côté à l’autre du hall. Puis elle déclara brusquement :

« Ma mère avait fait deux fausses couches à ma connaissance. Une fois après avoir rencontré deux de ces gros ours qui dansent – on devrait interdire ces choses-là ; une autre fois – c’est une histoire affreuse – la cuisinière a eu un enfant juste le jour d’un grand dîner. C’est à cela que j’attribue ma dyspepsie.

— Une fausse couche, du reste, c’est tellement plus pénible qu’un accouchement », murmura Mrs. Thornbury d’un air distrait en rajustant ses lunettes et en ramassant le Times. Mrs. Elliot se leva et partit de sa démarche agitée.

Ayant écouté ce que pouvait lui dire une seule d’entre les milliers de voix qui montent d’un journal ; ayant remarqué au passage qu’une de ses cousines venait d’épouser un pasteur à Minehead ; dédaignant les détails sur les femmes en état d’ivresse, les animaux d’or de Crète, les mouvements de troupes, les dîners, les réformes, les incendies, les protestataires, les savants, les hommes de bonne volonté, Mrs. Thornbury monta dans sa chambre pour écrire une lettre avant le départ du courrier.

Le journal se trouva posé exactement au-dessous de la pendule, comme si ces deux objets réunis étaient chargés de représenter la stabilité dans un monde changeant. Mr. Perrott traversa le hall ; Mr. Venning s’appuya un instant sur le bord de la table. Mrs. Paley passa dans son fauteuil roulant. Susan marchait derrière. Mr. Venning la suivit. Des familles d’officiers portugais, dont l’accoutrement faisait penser au réveil tardif dans une chambre en désordre, se traînaient, accompagnées de domestiques aux airs de confidentes qui portaient des bébés turbulents. Comme midi approchait et que le soleil tapait directement sur le toit, un essaim de grosses mouches bourdonnait en tourbillonnant. On servit des boissons glacées sous les palmiers. Les longs stores descendirent en grinçant et la lumière devint jaune. La pendule, pour faire retentir son tic-tac, disposait maintenant d’un hall silencieux et d’un auditoire de quatre ou cinq négociants à moitié endormis. De temps en temps, des silhouettes blanches, coiffées de vastes chapeaux, entraient du dehors, laissant pénétrer comme un coin la chaleur de ce jour d’été, puis refermant la porte sur elle. Après une courte halte dans la pénombre, elles montaient l’escalier. La pendule asthmatique sonna une heure et, simultanément, le gong retentit avec douceur d’abord, s’excitant ensuite jusqu’à la frénésie, pour s’arrêter tout à coup. Il y eut une pause. Puis tous ceux qui étaient montés se mirent à descendre ; les impotents descendaient en posant chaque fois les deux pieds sur la même marche de peur de glisser ; les pimpantes fillettes descendaient en tenant un doigt de leur nurse. Les vieux obèses descendaient en continuant de boutonner leur gilet. Le gong avait sonné également au jardin où des formes allongées se redressaient pour aller manger, puisque l’heure était venue de s’alimenter à nouveau.

Même en plein midi, le jardin offrait des flaques ou des rayures d’ombre, où les pensionnaires, par deux ou trois, s’étendaient pour travailler ou pour bavarder à leur aise.

À cause de la chaleur, le déjeuner se passait généralement en silence ; chacun observait ses voisins, enregistrait les nouveaux visages, faisait des conjectures sur l’identité ou les occupations des inconnus. Mrs. Paley, qui avait largement dépassé soixante-dix ans et ne pouvait plus se servir de ses jambes, prenait un grand plaisir à la bonne chère et à l’examen des particularités de ses semblables. Elle occupait avec Susan une petite table à part.

« Je ne tiens pas à exprimer ce que je pense de celle-là ! » ricana-t-elle, dévisageant une grande femme en toilette blanche fort tapageuse, avec du rouge au creux des joues, qui arrivait toujours en retard et toujours en compagnie d’une suivante mal fagotée. Cette remarque fit rougir Susan ; elle se demandait pourquoi sa tante disait des choses de ce genre.

Le repas se déroula méthodiquement, jusqu’à ce que de chacun des sept plats il ne restât que des miettes. Les fruits n’étaient plus qu’une simple distraction ; on les pelait, on les découpait en tranches comme un enfant déchire une pâquerette, pétale par pétale. Le fait de manger agissait comme extincteur sur la moindre flamme spirituelle qui avait pu résister à la chaleur de midi, et pourtant aussitôt après, assise dans sa chambre, Susan évoquait encore sous tous ses aspects un incident qui la comblait d’aise ; au jardin, Mr. Venning s’était approché d’elle, il était resté là une bonne demi-heure pendant qu’elle faisait la lecture à sa tante.

Homme ou femme, chacun se réfugiait dans un coin différent pour se reposer à l’abri des regards, et il n’est pas exagéré de dire que, de deux à quatre heures, l’hôtel était habité par des corps sans âme. Si un incendie ou une mort avaient subitement exigé de la nature humaine tant soit peu d’héroïsme, le résultat eût été lamentable ; mais les tragédies n’arrivent qu’aux heures où l’on est à jeun. Vers quatre heures, l’esprit des humains recommença à lécher les corps comme la flamme se met à lécher un noir monticule de charbon. Mrs. Paley se dit qu’il était indécent d’ouvrir aussi largement ses mâchoires édentées et Mrs. Elliot considéra avec anxiété dans le miroir la rougeur de sa face ronde.

Une demi-heure plus tard, les traces du sommeil effacées, tout le monde se retrouva dans le hall et Mrs. Paley déclara qu’elle allait prendre son thé.

« Vous prendrez bien du thé, vous aussi ? fit-elle pour inviter Mrs. Elliot, dont le mari n’était toujours pas rentré, à la rejoindre sous un arbre où une table lui était spécialement réservée.

— On obtient bien des choses dans ce pays moyennant quelque argent », gloussa-t-elle.

Elle envoya Susan chercher une tasse de plus et dit en contemplant une assiette de gâteaux :

« Ils ont des biscuits excellents ici ; pas des biscuits sucrés que je n’aime pas, mais des biscuits secs… Vous avez fait de la peinture ?

— Oh ! quelques barbouillages, dit Mrs. Elliot sur un ton plus élevé que d’habitude. Mais c’est si difficile en comparaison de l’Oxfordshire où il y a tant d’arbres ! La lumière ici est tellement intense ! Il y a des gens qui admirent cela, je le sais, mais moi je trouve cela très fatigant.

— Je n’ai vraiment pas besoin qu’on me fasse cuire, Susan, dit Mrs. Paley quand sa nièce reparut : il faut que je te demande de me changer de place. »

Il fallut tout changer de place. Finalement, la vieille dame fut casée de telle sorte que, sous une alternance de lumière et d’ombre, elle avait l’air d’un poisson dans un filet. Susan servait le thé et était sur le point de dire que dans le Wiltshire aussi il faisait très chaud quand Mr. Venning demanda la permission de se joindre à ces dames.

« C’est bien agréable de rencontrer un jeune homme qui ne dédaigne pas le thé, dit Mrs. Paley retrouvant sa bonne humeur. L’autre jour, un de mes neveux m’a demandé du sherry – à cinq heures ! J’ai répondu qu’il pouvait se procurer cela au café du coin, mais pas dans mon salon.

— Je me passerais plutôt de déjeuner que de thé, dit Mr. Venning. Ou plus exactement, je tiens à l’un et à l’autre. »

Mr. Venning était un jeune homme de trente-deux ans environ, aux allures désinvoltes et pleines d’assurance, mais visiblement ému pour l’instant. Il avait pour ami Mr. Perrott qui était avocat ; or, comme Mr. Perrott ne consentait à se déplacer qu’en compagnie de Mr. Venning, il avait fallu que celui-ci l’accompagnât lorsque les affaires d’une certaine Société appelèrent Mr. Perrott à Santa Marina. Mr. Venning était avocat, lui aussi, mais il exécrait cette profession qui le tenait enfermé parmi des livres. Aussi avait-il confié à Susan qu’après la mort de sa mère, qui était veuve, il se consacrerait à l’aviation et entrerait dans une entreprise de constructions aéronautiques.

Le bavardage se poursuivait, tournant, bien entendu, autour des beautés et des singularités de l’endroit, de ses rues, de ses habitants, des quantités de chiens jaunes sans propriétaire.

« Vous ne trouvez pas qu’ils sont affreusement cruels envers leurs chiens dans ce pays ? demanda Mrs. Paley.

— Moi, je les ferais tous abattre, répondit Mr. Venning.

— Oh ! mais leurs adorables petits ? s’écria Susan.

— Ils sont amusants, c’est vrai, dit Mr. Venning. – Ah ! mais ! vous n’êtes pas servie ! »

Une grosse part de gâteau fut dirigée vers Susan à la pointe d’un couteau qui tremblait. La main qui la reçut tremblait également.

« Chez moi, j’ai un chien qui est un amour, dit Mrs. Elliot.

— Mon perroquet ne peut pas souffrir les chiens, déclara Mrs. Paley d’un air confidentiel. Je me dis toujours qu’il (ou elle) a dû avoir maille à partir avec un chien pendant une de mes absences.

— Vous n’êtes pas allée loin ce matin, Miss Warrington, dit Mr. Venning.

— Il faisait chaud », répondit Susan. Leur entretien prit un caractère privé, car Mrs. Paley était dure d’oreille et Mrs. Elliot s’était embarquée dans une longue histoire concernant un terrier à poil dur, blanc avec rien qu’une tache noire, qui appartenait à un de ses oncles et qui s’était suicidé.

« Il y a des animaux qui se suicident, c’est positif. »

Elle soupira comme quelqu’un qui constate une pénible réalité.

« Et si nous allions explorer la ville ce soir ? suggéra Mr. Venning.

— Ma tante… commença Susan.

— Vous avez bien gagné un peu de répit, vous qui vous occupez constamment des autres.

— C’est ma vie, répondit Susan, fort appliquée en apparence à remplir la théière.

— Ce n’est une vie pour personne, rétorqua Mr. Venning, pas pour une jeune fille surtout. Vous viendrez ?

— J’aimerais bien venir », murmura-t-elle.

À ce moment Mrs. Elliot leva les yeux et s’écria :

« Oh ! Hugh !… Il amène quelqu’un, ajouta-t-elle.

— Il prendra volontiers un peu de thé, dit Mrs. Paley. Cours chercher des tasses, Susan. Les deux jeunes gens sont là aussi.

— Nous sommes assoiffés de thé, dit Mr. Elliot. Vous connaissez Mr. Ambrose, Hilda ? Je l’ai rencontré là-haut sur la colline.

— Il m’a entraîné de force, dit Ridley, je n’aurais pas osé me montrer. Je suis sale, poussiéreux, désagréable. »

Il indiquait ses chaussures que la poussière avait blanchies ; une fleur languissante penchait la tête hors de sa boutonnière comme un animal exténué par-dessus la clôture, ponctuant l’effet général de cette longue silhouette débraillée. Mr. Hirst avança des chaises et le goûter reprit de plus belle, tandis que Susan transvasait l’eau en cascades d’un ustensile à l’autre, avec un inépuisable entrain et avec la compétence d’une longue expérience.

« Le frère de ma femme possède ici une maison qu’il nous a prêtée, expliquait Ridley à Hilda dont il n’avait gardé aucun souvenir. J’étais assis sur un rocher et ne pensais à rien quand soudain Elliot a surgi devant moi comme une apparition dans un spectacle de féerie. »

Hewet se plaignait à Susan :

« Notre poulet avait souffert du voisinage du sel. Par ailleurs, il est inexact que les bananes désaltèrent autant qu’elles nourrissent. »

Hirst était déjà en train de boire son thé. Aimablement interrogé par Mrs. Elliot au sujet de sa femme, Ridley répliqua :

« Nous vous avons maudits, vous, les touristes. Helen m’apprend que vous dévorez tous les œufs. Et puis il y a ceci qui offusque le regard, fit-il en hochant la tête du côté de l’hôtel. J’appelle cela un luxe révoltant. Chez nous, les porcs se tiennent avec nous au salon.

— La nourriture n’est pas en rapport avec les prix que nous payons, dit gravement Mrs. Paley. Mais où irait-on, sinon dans les hôtels ?

— On resterait chez soi, dit Ridley. Je regrette souvent de ne pas l’avoir fait. Chacun devrait rester chez soi. Mais, naturellement, personne n’y consent. »

Mrs. Paley commençait à s’irriter contre Ridley qui, cinq minutes à peine après lui avoir été présenté, avait déjà l’air de critiquer ses habitudes.

« Personnellement, je suis pour les voyages à l’étranger, affirma-t-elle – pourvu qu’on connaisse déjà son pays natal, et je puis dire en toute honnêteté que c’est mon cas. Je ne laisserais pas voyager quelqu’un qui n’ait pas visité d’abord le Kent et le Dorsetshire – le Kent pour ses houblons, le Dorsetshire pour ses vieilles maisons de pierre. Ici, il n’y a rien qui leur soit comparable.

— Oui, je me dis toujours que certains préfèrent les plaines et d’autres les hauteurs », observa sans beaucoup d’à-propos Mrs. Elliot.

Hirst, occupé jusque-là à manger et à boire sans arrêt, alluma une cigarette et déclara :

« Allons, nous sommes tous d’accord aujourd’hui pour penser que la nature est une erreur. Ou bien elle est laide et d’un manque de confort effroyable, ou bien elle vous terrorise. Des vaches ou des arbres, je ne sais ce qui m’épouvante le plus. Une fois j’ai rencontré, la nuit, une vache dans un pré. Cette créature m’a regardé. Mes cheveux en ont blanchi, je vous assure. C’est un scandale, de laisser les animaux se promener en liberté.

— Et qu’est-ce que la vache a dû penser de lui ? » marmotta Venning à l’adresse de Susan qui décida aussitôt, à part soi, que Mr. Hirst était un jeune homme bien déplaisant et que malgré ses airs supérieurs il n’avait sans doute pas l’intelligence d’Arthur pour les choses qui comptent réellement.

« N’est-ce pas Wilde qui a signalé le fait que la nature ne tient pas compte des os du bassin ? » s’informa Mr. Hughling Elliot. Exactement renseigné maintenant sur les succès et les distinctions universitaires de Hirst, il avait conçu une haute opinion des talents du jeune homme.

Hirst se contenta cependant de pincer les lèvres très fort et ne répondit rien.

Ridley calculait que le moment était venu où il pouvait décemment se retirer. La politesse voulait qu’il remerciât Mrs. Elliot pour le thé et qu’il ajoutât avec un grand geste :

« J’espère que vous viendrez nous voir. »

Le geste s’étant étendu jusqu’à Hirst et à Hewet, ce dernier répondit :

« Avec un immense plaisir ! »

Le groupe se sépara. Susan, heureuse comme elle ne l’avait jamais été de sa vie, s’apprêtait à partir pour sa promenade en ville avec Arthur quand Mrs. Paley la rappela. Elle n’arrivait pas à comprendre d’après son livre comment on faisait la patience du Double Démon. Si elles s’installaient toutes deux pour étudier cela comme il faut, suggéra-t-elle, cela les occuperait gentiment jusqu’à l’heure du dîner.

mardi 31 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre VIII

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Les mois passèrent comme passent parfois de nombreuses années dépourvues d’événements et qui pourtant, si quelque chose vient interrompre leur cours, prennent soudain à nos yeux une valeur exceptionnelle. Au bout de trois mois, on était au début de mars. Le climat avait tenu ses promesses, la transition de l’hiver au printemps était peu marquée : Helen, assise au salon, une plume à la main, gardait les fenêtres ouvertes tandis que d’un autre côté flambait un grand feu de bois. En bas, la mer restait encore bleue, les toits bruns et blancs malgré le déclin rapide du jour. La pénombre régnait dans la pièce qu’elle faisait paraître plus spacieuse et plus nue que jamais. La silhouette même de Helen qui écrivait, un buvard sur ses genoux, participait à cet effet général d’ampleur et d’absence de détails, car les flammes, qui couraient au long des bûches et dévoraient brusquement les petites touffes de verdure jetaient par intermittence des lueurs irrégulières sur son visage et sur le plâtre des murs. On ne voyait pas de tableaux, mais de-ci, de-là, contre les cloisons, s’étalaient des branchages alourdis de fleurs aux pétales épais. Des livres, tombés sur le parquet nu ou entassés sur la grande table, ne laissaient entrevoir, sous cet éclairage, que leurs vagues contours.

Mrs. Ambrose rédigeait une très longue lettre commençant par les mots « Cher Bernard » et décrivant ensuite l’existence des hôtes de la villa San Gervasio pendant les trois derniers mois : ils avaient, entre autres, reçu le consul de Grande-Bretagne à dîner ; ils avaient visité un bateau de guerre espagnol et assisté à de nombreuses processions ou solennités religieuses d’une telle beauté que Mrs. Ambrose se demandait pourquoi, si les gens tenaient absolument à avoir une religion, ils ne se faisaient pas tous catholiques romains. Ils avaient fait plusieurs excursions, pas très longues du reste. Cela valait la peine de venir dans ce pays, ne fût-ce que pour voir les arbres en fleurs à l’état sauvage, tout près de la maison, et les étourdissantes couleurs de la mer et de la terre. La terre n’était pas brune, mais rouge, violette, verte.

« Vous ne me croirez pas, ajoutait Helen, si je vous dis qu’il n’existe pas de couleurs semblables en Angleterre. »

Elle avait d’ailleurs adopté un ton de condescendance à l’endroit de cette pauvre île qui, pendant ce temps, faisait éclore des crocus transis et des violettes ratatinées dans les coins abrités des bosquets, sous la surveillance de vieux jardiniers aux joues roses qui s’enveloppent de cache-nez et ne cessent de vous saluer avec obséquiosité en portant la main à leur couvre-chef. Son ironie s’en prenait ensuite aux habitants de cette île. Le bruit d’une grande agitation à Londres au sujet des élections générales était parvenu jusque-là.

« On a du mal à s’imaginer, poursuivait-elle, que quelqu’un puisse se soucier de la présence d’Asquith ou de l’absence d’Austen Chamberlain dans le Cabinet ; et, tandis que vous vous égosillez à en perdre la voix au sujet de la politique, vous laissez mourir de faim les seuls hommes qui s’efforcent de faire quelque chose de bien, et vous vous moquez d’eux, tout simplement. Avez-vous jamais encouragé un artiste de son vivant, ou acheté la meilleure de ses œuvres ? Pourquoi êtes-vous tous si laids et si serviles ? Ici, les domestiques sont des êtres humains. Ils nous parlent d’égal à égal. Autant que je puisse en juger, il n’y a pas d’aristocrates. »

Ce fut peut-être ce mot d’aristocrates qui lui rappela Richard Dalloway et Rachel, car d’un même trait de plume, elle entama un commentaire à propos de sa nièce.

« C’est un hasard bien étrange que celui qui m’a mis sur les bras une jeune fille, à moi qui ne me suis jamais entendue avec les femmes, et n’ai pas souvent affaire à elles. Il me faut cependant rétracter certaines critiques que j’ai pu faire à leur sujet : à condition d’être convenablement élevées, je ne vois pas pourquoi elles ne seraient pas à peu près égales aux hommes –, je veux dire : de même valeur qu’eux, quoique très différentes, naturellement. Mais comment devrait-on les élever ? C’est là toute la question. La méthode actuelle me paraît abominable. Voilà une jeune fille qui, à vingt-quatre ans, ignorait que l’homme désire la femme et qui ne savait pas comment les enfants viennent au monde jusqu’à ce que je le lui eusse expliqué. Sur d’autres points tout aussi importants » (ici, la lettre de Mrs. Ambrose devient impossible à reproduire), « son ignorance était absolue. À mon sens, une telle éducation n’est pas simplement stupide, elle est criminelle. Sans compter les souffrances qui en résultent, cela explique pourquoi les femmes sont ce qu’elles sont. Il est même étonnant qu’elles ne soient pas pires. J’ai pris sur moi de l’éclairer et maintenant, s’il lui reste encore pas mal d’idées préconçues et de tendances à l’exagération, elle est désormais une créature humaine plus ou moins raisonnable. L’application à les maintenir dans l’ignorance détruit fatalement son propre objectif et dès qu’elles commencent à comprendre, elles prennent toutes ces choses beaucoup trop au sérieux. Au fond, mon beau-frère mériterait une catastrophe – qui ne lui arrivera pas. J’appelle maintenant de mes vœux un jeune homme qui viendrait à mon aide, c’est-à-dire quelqu’un qui parlerait avec franchise à Rachel et lui démontrerait l’absurdité de la plupart de ses idées sur l’existence. Malheureusement, les hommes de ce genre sont presque aussi rares que les femmes. Ce n’est certes pas la colonie anglaise qui en fournira un : artistes, négociants, intellectuels, ils sont tous stupides, conventionnels et portés au flirt… »

Elle s’arrêta et, la plume à la main, se mit à regarder le feu, transformant les bûches en grottes et en montagnes, car il faisait trop sombre pour écrire. De plus, à l’approche du dîner, la maison commençait à s’agiter. De la salle à manger voisine, Helen entendait le cliquetis des assiettes et la voix de Chailey qui, en un anglais, énergique, apprenait à la jeune Espagnole à disposer le couvert. La cloche sonna. Helen se leva, rejoignit Ridley et Rachel et passa à table avec eux.

Ces trois mois n’avaient que peu modifié l’aspect extérieur de Ridley ou celui de Rachel. Un observateur attentif aurait cependant remarqué dans l’attitude de la jeune fille une netteté et une assurance nouvelles. Le teint bruni, l’œil décidément plus éveillé, elle écoutait les autres comme si elle était prête à les contredire. Le repas commença dans cet agréable silence où tous les convives se sentent parfaitement à l’aise. Plus tard, le coude sur la table, et se tournant vers la fenêtre, Ridley observa que la soirée était admirable.

« Oui », dit Helen. Puis, regardant les lumières qui brillaient à leurs pieds, elle ajouta : « La saison va commencer. »

Elle demanda à Maria, en espagnol, s’il y avait déjà beaucoup d’arrivées à l’hôtel. Maria annonça avec fierté l’approche du moment où il deviendrait très difficile de se procurer des œufs. Les commerçants n’hésiteraient pas à faire monter les prix, sûrs d’avance que les Anglais les accepteraient.

« C’est un bateau anglais qu’on voit dans la baie, dit Rachel qui regardait un triangle de lumières. Il est arrivé de bonne heure ce matin.

— Espérons qu’il nous apporte du courrier et pourra emporter le nôtre », dit Helen.

Pour une raison ou une autre, chaque fois qu’on parlait du courrier, Ridley avait un accès de mauvaise humeur ; aussi la fin du repas se passa-t-elle en une discussion entre les deux époux, tendant à établir si, oui ou non, le monde civilisé avait relégué Mr. Ambrose dans l’oubli absolu.

« Si l’on en juge d’après le dernier paquet, dit Helen, vous mériteriez une correction ! On vous demandait une conférence, on vous offrait une promotion, je ne sais quelle sotte chantait les louanges non seulement de vos œuvres, mais encore de votre beauté ; à l’entendre, vous êtes ce que Shelley serait devenu s’il avait atteint cinquante-cinq ans et s’était laissé pousser la barbe. Décidément, Ridley, vous êtes l’homme le plus vaniteux que je connaisse, acheva-t-elle en se levant, et je vous assure que ce n’est pas peu dire ! »

Elle alla chercher sa lettre, restée devant la cheminée, y ajouta quelques lignes, puis annonça qu’elle emporterait le courrier. Ridley devait lui remettre le sien. Et Rachel ?

« J’espère que tu as écrit à tes tantes ? Il serait grand temps ! »

Ayant mis leurs manteaux et leurs chapeaux, les deux femmes proposèrent à Ridley de les accompagner, mais il s’y refusa avec énergie, en ajoutant que si Rachel était folle, Helen du moins devrait se montrer plus raisonnable. Il se planta devant la cheminée, plongeant le regard dans les profondeurs de la glace et durcissant ses traits comme un général qui considère un champ de bataille ou comme un martyr qui voit les flammes lui lécher les pieds, plutôt que comme un professeur retiré du monde. Helen le saisit par la barbe :

« Ah ! je suis folle ?

— Lâche-moi, Helen !

— Suis-je folle, oui ou non ?

— Horrible femme ! s’écria-t-il en l’embrassant.

— Nous te laissons à tes vanités », lança Helen du pas de la porte.

La soirée était belle, il faisait encore assez clair pour permettre de voir la perspective du chemin ; cependant, les étoiles commençaient à poindre. La boîte aux lettres était encastrée dans un grand mur jaune, à l’endroit où la petite route rejoignait la grande. Après y avoir mis les lettres, Helen se disposait à rentrer.

« Non, non, dit Rachel, lui saisissant le poignet, allons jeter un coup d’œil sur la vie. Te me l’as promis. »

« Jeter un coup d’œil sur la vie » était l’expression qu’elles employaient à propos de leurs promenades en ville, à la tombée de la nuit. La vie sociale de Santa Marina se manifestait presque exclusivement à la lueur des réverbères, dans l’agréable tiédeur vespérale et les parfums distillés par les fleurs. Les jeunes femmes aux chevelures somptueusement roulées en torsades, une fleur rouge derrière l’oreille, s’asseyaient devant leurs portes ou paraissaient sur les balcons, tandis que les jeunes gens déambulaient dans la rue, lançaient un compliment à voix haute, s’arrêtaient de-ci, de-là, pour entreprendre un dialogue amoureux. On apercevait derrière leurs fenêtres ouvertes des marchands qui faisaient leurs comptes ou des femmes âgées qui déplaçaient des poteries sur des rayons. Les rues étaient pleines de passants, d’hommes surtout, qui, tout en marchant, échangeaient leurs considérations sur le monde, ou bien se réunissaient autour d’une table de buvette, au coin de la rue, où quelque vieil infirme pinçait les cordes de sa guitare, pendant qu’une pauvresse clamait, les pieds dans le ruisseau, sa romance passionnée. Les deux Anglaises éveillaient sur leur passage une curiosité bienveillante, jamais agressive.

Helen filait en avant, prenant plaisir à observer tous ces personnages mal vêtus, qui avaient l’air si insouciant, si naturel.

« Représente-toi le Mall, à cette heure-ci ! finit-elle par s’écrier. Nous sommes le 15 mars. Il y a peut-être une réception à la Cour. »

Elle imagina la foule qui, par ce printemps froid, attendait de voir défiler les voitures de luxe :

« Il fait glacial, à moins qu’il ne pleuve. On voit d’abord des marchands de cartes postales ; puis de malheureux petits trottins avec leurs cartons à chapeaux ; il y a aussi les garçons de banque en habit à queue, et enfin les innombrables couturières. Les gens de South Kensington arrivent en fiacre ; les personnages officiels ont des attelages de chevaux bais ; les comtes ont droit à un laquais qui se tient debout à l’arrière, les ducs en ont deux, et les ducs de sang royal, à ce qu’on m’a dit, en ont trois. Le roi peut en avoir autant qu’il lui plaira, je suppose. Et dire que les gens prennent cela au sérieux ! »

Vus à cette distance, les habitants de l’Angleterre paraissaient façonnés comme des pièces d’échecs – rois et reines, cavaliers ou pions – curieusement différents les uns des autres, bien définis et considérés selon leur valeur intrinsèque.

Un attroupement les obligea à se séparer. Quand elles se retrouvèrent de nouveau, Rachel dit :

« Ils croient en Dieu. »

Elle parlait de la foule qui les entourait ; elle pensait aux crucifiés de plâtre, maculés de sang, qu’on voyait aux carrefours, et à l’inexplicable mystère du rite catholique romain.

« Nous ne comprendrons jamais ! » soupira-t-elle.

Elles avaient marché assez longtemps, la nuit était venue, mais elles apercevaient devant elles une grande grille en fer du côté gauche de la route.

« Tu as donc l’intention d’aller jusqu’à l’hôtel ? » demanda Helen.

Rachel poussa la grille qui s’ouvrit. Ne voyant personne à proximité et se disant que rien dans ce pays n’avait de caractère privé, elles continuèrent à avancer. Une avenue bordée d’arbres s’étendait parallèlement à la route, qui était toute droite. Soudain, il n’y eut plus d’arbres, le chemin fit un coude et elles se trouvèrent en face d’un vaste bâtiment carré, sur un large terre-plein qui contournait l’hôtel. Une rangée de hautes fenêtres qu’aucun rideau ne masquait descendait presque au ras du sol. Brillamment éclairées, elles laissaient voir tout ce qui se passait à l’intérieur, et chacune montrait une tranche différente de la vie de l’hôtel. S’insérant dans un des larges pans d’ombre qui séparaient les fenêtres, les deux femmes regardaient. Elles se trouvaient devant la salle à manger qu’on était en train de balayer. Les pieds sur un coin de la table, un garçon de salle mangeait une grappe de raisin. Plus loin, dans la cuisine, on lavait la vaisselle. Des cuisiniers en blanc plongeaient les bras dans des marmites, tandis que les valets dévoraient à belles dents des restes de plats, épongeant la sauce avec des bouts de pain.

En poussant plus loin, elles se perdirent un instant parmi des arbustes pour en ressortir brusquement devant le salon où des messieurs et des dames, après un bon repas, enfoncés dans des fauteuils confortables, échangeaient des propos ou feuilletaient des illustrés. Une maigre personne s’escrimait au piano.

« Qu’est-ce qu’une dahabiah, Charles ? » prononça distinctement, s’adressant à son fils, une veuve assise dans un fauteuil près de la fenêtre.

La réponse se perdit dans le bruit général d’un auditoire qui toussote et tape des mains contre les genoux, à la fin d’un morceau de musique.

« Il n’y a que des vieux là-dedans », chuchota Rachel.

Elles se glissèrent jusqu’à la fenêtre suivante et aperçurent deux messieurs en bras de chemise qui jouaient au billard avec deux jeunes femmes.

« Il m’a pincé le bras ! » cria la plus grassouillette ; elle venait de manquer son coup. Le jeune homme rougeaud qui marquait les points rappela les autres à l’ordre :

« Allons, vous deux ! Pas d’histoires.

— Attention ! On va nous voir », murmura Helen saisissant le bras de Rachel qui, machinalement, s’était avancée jusqu’au milieu de la fenêtre.

Après avoir tourné l’angle de l’hôtel, elles arrivèrent à la plus grande des salles, qui avait quatre fenêtres et qu’on désignait sous le nom de Galerie, bien que ce fût simplement le hall. Décorée d’armures et de tapisseries du pays, meublée de divans et de paravents qui formaient de petits coins intimes, cette pièce, moins officielle que les autres, semblait être le lieu de prédilection de la jeunesse. Señor Rodriguez, qu’elles savaient être le directeur de l’hôtel, se tenait tout près d’elles à l’une des portes, embrassant du regard toute la scène : les messieurs allongés dans leurs fauteuils, les couples penchés sur leurs tasses de café, la partie de cartes sous les grappes abondantes d’ampoules électriques. Il se félicitait de son initiative, grâce à laquelle l’ancien réfectoire avec sa pierre froide et ses poteries sur des tréteaux était devenu l’endroit le plus confortable de l’établissement. L’affluence de la clientèle prouvait combien il avait raison de prétendre qu’un hôtel ne saurait prospérer sans une galerie.

Les gens se tenaient réunis par couples ou par groupes de quatre et, soit qu’ils fussent particulièrement liés entre eux, soit à cause de l’intimité de l’endroit, ils paraissaient se sentir très à l’aise. Par la fenêtre ouverte, on entendait un murmure irrégulier comme celui que fait au crépuscule un troupeau de moutons enfermé dans son parc.

Les joueurs de cartes occupaient le centre du premier plan. Pour commencer, Helen et Rachel les observèrent sans comprendre ce qu’ils disaient. Helen étudiait attentivement l’un d’eux. C’était un homme à peu près de son âge, efflanqué, avec quelque chose de cadavérique dans l’aspect. Placé de profil, il avait pour partenaire une jeune personne haute en couleur et manifestement anglaise de naissance.

Tout à coup, de cette étrange façon dont on distingue parfois des paroles détachées d’un ensemble, on entendit l’homme articuler avec précision :

« Il ne vous manque que de l’entraînement, Miss Warrington ; du courage et de l’entraînement – l’un sans l’autre ne mène à rien.

— Mais c’est Hughling Elliot ! » s’écria Helen, reculant aussitôt, car, à l’appel de son nom, il leva la tête. Le jeu se poursuivit quelque temps encore, jusqu’à l’arrivée d’un fauteuil roulant, occupé par une vieille dame volumineuse qui fit halte devant la table et demanda :

« La chance te sourit-elle ce soir, Susan ?

— C’est nous qui tenons toute la chance », dit le jeune homme qui jusque-là avait tourné le dos à la fenêtre. On voyait maintenant qu’il était assez gros et avait une abondante chevelure.

« La chance, Mr. Hewet ? fit sa partenaire, personne d’un certain âge, à lunettes. Je vous assure, Mrs. Paley, que nos succès sont dus uniquement à notre brillant savoir-faire.

— Si je ne me couche pas de bonne heure, je ne dors plus de la nuit », expliquait Mrs. Paley comme pour justifier sa façon d’accaparer Susan qui s’était levée et dirigeait le fauteuil roulant vers la sortie en disant avec bonne humeur :

« On trouvera bien quelqu’un pour me remplacer ! »

Mais elle se trompait : aucune tentative ne fut faite en ce sens ; après que le jeune homme eut échafaudé trois étages d’un château de cartes qui s’écroula, les joueurs s’en allèrent chacun de son côté. Elles voyaient maintenant Mr. Hewet de face. Il avait de grands yeux, masqués par des verres, le teint frais, la lèvre bien rasée, un visage assez intéressant pour se distinguer de l’ordinaire. Il s’avança bien droit vers la fenêtre, le regard dirigé cependant non pas vers les deux curieuses, mais vers l’endroit où tombaient les plis du rideau.

« Tu dors ? » dit-il.

Helen et Rachel frémirent à l’idée que, tout le temps, à leur insu, quelqu’un s’était tenu si près d’elles. Des jambes se dessinaient dans l’ombre. Un peu au-dessus de ces jambes, une voix s’éleva, mélancolique :

« Deux femmes. »

Il y eut un bruissement de gravier. Les femmes avaient pris la fuite. Elles ne cessèrent de courir qu’à une distance où aucun œil ne pouvait plus les suivre dans l’obscurité et d’où l’hôtel ne paraissait plus que comme un carré d’ombre, régulièrement percé de trous rouges.

dimanche 29 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre VII

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De loin, l’Euphrosyne paraissait très petite. En la regardant du haut des grands transatlantiques avec des lunettes d’approche on la prenait pour un caboteur, pour un cargo ordinaire ou même pour un de ces misérables petits transports où les passagers roulent sur le pont pêle-mêle avec le bétail. Pareilles à des insectes, les silhouettes des Dalloway, des Ambrose et des Vinrace prêtaient à rire, elles aussi, en raison de leur extrême petitesse. À moins d’avoir des verres très puissants on devait même se demander si c’étaient là des créatures vivantes ou de simples renflements parmi les agrès. Mr. Pepper avec toute son érudition passa d’abord pour un cormoran, puis, avec une égale injustice, pour une vache. Le soir cependant, quand les valses tourbillonnaient au salon et que de talentueux passagers déclamaient des poèmes, le petit navire, réduit à quelques grains de lumière parmi les vagues sombres et à un feu suspendu en l’air au sommet du mât, s’enveloppait de mystère et de prestige aux yeux des danseurs qui prenaient le frais sur le pont. Il devenait le vaisseau qui passe dans la nuit, l’emblème de la solitude humaine dans l’existence ; il incitait à des confidences ambiguës, provoquait de soudains appels à la sympathie.

Inlassablement, jour et nuit, il poursuivait son chemin jusqu’à ce qu’un matin se levât et fît apparaître la terre. Celle-ci commença par perdre son aspect de fantôme pour se montrer montagneuse et creusée de vallées, puis teintée de gris et de pourpre, puis semée de masses blanches qui peu à peu se séparèrent, et qui, avec le progrès du bateau agissant sur cette vue comme une lunette de plus en plus forte, devinrent des maisons en bordure de rues. Vers neuf heures, l’Euphrosyne jetait l’ancre au milieu d’une grande baie. Aussitôt, comme s’il s’agissait d’examiner un géant tombé là, un essaim de petites barques vint l’entourer. Le bateau résonnait de clameurs, des hommes lui sautaient dessus, faisant frémir le pont sous leurs pieds. L’îlot solitaire se trouvait envahi de toutes parts et après quatre semaines de silence, le bruit des voix humaines était effarant. Seule Mrs. Ambrose restait insensible à cette agitation. Elle avait pâli d’impatience tandis que la barque du courrier approchait. Puis, absorbée par la lecture des lettres, elle ne s’aperçut même pas qu’elle quittait l’Euphrosyne et ne s’émut guère lorsque le bateau mugit par trois fois comme une vache qu’on sépare de son veau.

« Les enfants vont bien ! » cria-t-elle.

Mr. Pepper, qui lui faisait vis-à-vis avec un amas de sacs et de couvertures sur les genoux, répondit.

« Excellente nouvelle ! »

Rachel, pour qui la fin du voyage représentait un changement total de perspective, était trop désemparée à l’approche de la côte pour comprendre de quels enfants il était question et pourquoi la nouvelle était excellente. Helen continua sa lecture.

Très lentement, se dressant d’une façon exagérée pour franchir chaque vague, la petite barque gagnait une demi-lune de sable blanc. Derrière celle-ci on voyait une profonde vallée verte entre des collines nettement dessinées. Sur la pente de droite, des maisons blanches aux toits bruns étaient nichées comme des oiseaux de mer ; par endroits, des cyprès rayaient de traits noirs la colline. Des montagnes dont les flancs se teintaient de rouge, mais dont les sommets étaient nus, s’élevaient en pointe, masquant à moitié d’autres pointes qui surgissaient derrière elles. À cette heure encore matinale, l’ensemble était d’une légèreté, d’une transparence exquises. Les bleus et les verts du ciel et des arbres n’avaient rien d’accablant malgré leur intensité. De plus près, quand on put distinguer les détails, l’effet produit par la terre dans toute la minutie de ses formes, de ses couleurs, des divers aspects de sa vie devint si saisissant que chacun demeura silencieux.

« Il y a environ trois cents ans de cela », dit enfin Mr. Pepper d’un air méditatif.

Comme personne ne demandait : « de quoi ? » il se contenta de sortir un flacon et d’avaler une pilule. Le renseignement qu’il devait ainsi refouler en lui-même concernait le fait que trois cents ans plus tôt cinq embarcations élisabéthaines avaient jeté l’ancre à l’endroit où maintenant se balançait l’Euphrosyne. L’avant hors de l’eau sur la grève, un nombre égal de galions espagnols attendaient leurs équipages absents, car le pays était encore une terre vierge, abritée derrière un voile. Se glissant sur les vagues, les marins anglais raflaient cependant des lingots d’argent, des ballots de toile, des troncs de cèdre, des crucifix d’or cloutés d’émeraudes. Une bagarre s’ensuivit lorsque les Espagnols reparurent après leur beuverie. Piétinant dans le sable, chacun des deux adversaires cherchait à repousser l’autre dans le ressac. Les Espagnols, alourdis d’avoir trop goûté aux fruits d’une terre miraculeuse, s’effondraient en masse ; les robustes Anglais, au contraire, bronzés par les traversées, hirsutes faute d’avoir de quoi se raser, avec leurs muscles de fer, leurs dents avides de viande, leurs doigts impatients d’empoigner l’or, expédiaient les blessés, rejetaient les mourants à la mer, plongeaient les autochtones dans un ébahissement superstitieux. Une colonie s’établit à cet endroit ; on importa des femmes, on vit grandir des enfants. Tout semblait concourir à cette expansion de l’Empire britannique et s’il avait existé au temps de Charles Ier des hommes pareils à Richard Dalloway, la carte du pays, sans nul doute, serait rouge à l’endroit que colore aujourd’hui un vert haïssable. Mais il est à présumer que la mentalité politique de l’époque manquait d’imagination car, faute simplement de quelques milliers de livres et de quelques milliers d’hommes, l’étincelle destinée à un embrasement général s’éteignit. De l’intérieur accoururent les Indiens avec leurs poisons subtils, leurs nudités, leurs idoles peintes ; de la mer surgirent les Espagnols assoiffés de vengeance, les rapaces Portugais ; assaillis par tous ces ennemis, malgré l’extraordinaire douceur du climat et la richesse du sol, les Anglais périclitèrent peu à peu jusqu’à disparaître presque entièrement. Une nuit, vers le milieu du XVIIe siècle, une corvette isolée, après avoir attendu le moment propice, quitta le port sans bruit, emportant dans ses flancs tout ce qui restait de la grande colonie britannique – une poignée d’hommes et de femmes et une douzaine environ d’enfants basanés. Aussi l’histoire d’Angleterre prétend-elle n’avoir aucune connaissance de ces lieux. Pour une raison ou une autre, la civilisation transporta son objectif à quelque quatre ou cinq cents milles de là, vers le sud, et Santa Marina aujourd’hui ne dépasse guère en importance ce qu’elle était il y a trois cents ans. Sa population représente un heureux compromis entre pères portugais et mères indiennes dont les enfants se marient avec des Espagnols. S’ils font venir leurs charrues de Manchester, leurs lainages en revanche proviennent de leurs propres moutons, leur soie de leurs propres vers, leurs meubles de leurs propres cèdres, de sorte qu’au point de vue des arts et des métiers le pays n’a guère évolué depuis le siècle d’Elizabeth.

Il n’est pas aussi facile d’expliquer et il ne sera peut-être jamais élucidé dans les livres d’histoire pour quelles raisons, au cours de ces dix dernières années, des Anglais ont à nouveau traversé l’océan et fondé une petite colonie à cet endroit. À part les facilités du voyage, la tranquillité, les avantages commerciaux, etc., il faut noter le fait que les Anglais commençaient à se fatiguer des vieux pays et des quantités de pierres sculptées, de vitraux, de somptueuse peinture brune qu’ils offrent au touriste. Cette recherche de nouveauté débuta, cela va sans dire, par de très rares initiatives, émanant d’un milieu restreint, suffisamment fortuné. Quelques instituteurs avaient pu obtenir le passage gratuit en Amérique du Sud comme commissaires à bord de navires marchands. En rentrant pour le début du trimestre d’été, ils décrivaient les délices et les rigueurs de la navigation, les lubies des capitaines, les splendeurs des nuits et des aubes, les merveilles des sites – récits qui enchantaient les profanes et qui parfois trouvaient le chemin de la publicité. Quant au pays lui-même, tout leur talent d’évocation ne suffisait pas à le dépeindre, car il était, disaient-ils, beaucoup plus étendu que l’Italie et d’une noblesse plus réelle que celle de la Grèce. Les indigènes, déclaraient-ils par ailleurs, étaient d’une beauté surprenante, d’une stature élevée, bruns, passionnés et prompts à jouer du couteau. Le pays leur avait paru neuf, abondant en objets d’une beauté originale, en foi de quoi ils exhibaient des foulards dont se coiffent les femmes et des bois sculptés primitifs, avec des verts et des bleus éclatants. Insensiblement, capricieuse comme toujours, la mode gagna du terrain. En toute hâte on transforma en hôtel un ancien monastère, tandis qu’une ligne de navigation bien connue modifiait son parcours pour la plus grande commodité des voyageurs.

Par une curieuse coïncidence, il se trouvait que le moins recommandable des frères de Helen Ambrose avait été expédié, quelques années plus tôt, précisément dans ce pays devenu populaire depuis lors, afin d’y chercher fortune, ou du moins afin de rompre le contact avec les courses de chevaux. Bien souvent, appuyé à une colonne de sa véranda, il avait vu arriver dans la baie des vapeurs anglais avec leurs instituteurs anglais transformés en commissaires. Ses moyens lui permettant enfin de prendre des vacances loin d’un endroit dont l’ennui l’excédait, il offrit de mettre à la disposition de sa sœur sa villa située au flanc d’une montagne. Helen de son côté n’était pas restée insensible aux évocations d’un monde nouveau, où il y avait toujours du soleil et jamais le moindre brouillard. L’occasion qui se présentait, au moment même où elle et son mari désiraient passer l’hiver quelque part hors d’Angleterre, était trop belle pour qu’on la négligeât. Elle résolut donc d’accepter l’invitation de Willoughby pour la traversée, de confier ses enfants à leurs grands-parents et de mettre tout son cœur dans cette expérience.

Dans une voiture bruyante, attelée de chevaux aux longues queues, couronnés de plumes de faisan entre les deux oreilles, les Ambrose, Mr. Pepper et Rachel quittèrent le port. La chaleur augmentait avec la montée. On traversa la ville où les hommes semblaient occupés à battre du cuivre et à crier : « De l’eau ! » ; où le chemin se trouvait tantôt obstrué par des mulets, tantôt dégagé à grand renfort de cris et de coups de fouets ; où les femmes marchaient nu-pieds, balançant des corbeilles sur la tête ; où les infirmes s’empressaient d’exhiber leurs difformités. Cela se termina par des prairies vertes, en escarpement, pas assez vertes d’ailleurs pour qu’on n’aperçût pas le sol. De grands arbres ombrageaient maintenant, sauf au milieu, la route au long de laquelle courait un torrent de montagne, si peu profond et si impétueux que ses eaux s’entrelaçaient comme une natte dans leur précipitation. On montait toujours. Ridley et Rachel finirent par suivre la voiture à pied. Ensuite on tourna dans une ruelle jonchée de pierres et Mr. Pepper leva sa canne en silence pour indiquer un arbuste qui portait parmi son feuillage clairsemé une volumineuse fleur pourpre. Enfin, au petit trot cahoteux, on parvint au bout de la dernière étape.

La villa était une spacieuse maison blanche qui, comme la plupart des habitations continentales, prenait aux yeux des Anglais un aspect de fragilité branlante et d’absurde frivolité – un kiosque dans un jardin public plutôt qu’un édifice où l’on dort. Le jardin réclamait d’urgence l’intervention du jardinier. Les buissons agitaient leurs branches au-dessus des allées et l’on pouvait compter les brins d’herbe séparés par des espaces de terre. Sur un emplacement circulaire, devant la véranda, des fleurs rouges se penchaient hors de deux vases craquelés qui flanquaient une fontaine de pierre, desséchée au soleil. À cette partie circulaire du jardin succédait une partie oblongue où le jardinier ne devait manier le sécateur que pour couper de temps en temps un rameau fleuri à l’intention de sa bonne amie. Quelques grands arbres y répandaient leur ombre et des arbustes en boule avec des fleurs de cire s’alignaient, pressant leurs têtes les unes contre les autres. Un jardin tapissé de gazon bien uni, encadré de haies touffues, plein de fleurs éclatantes dans des corbeilles surélevées, tel que nous en abritons derrière nos murs d’Angleterre, eût paru déplacé au flanc de cette colline nue. Ici, on n’avait à se protéger contre aucune laideur, aussi la villa regardait-elle tout droit vers la mer, par-dessus le contrefort que striaient des rangées d’oliviers.

Mrs. Chailey se montra affectée à l’extrême par le manque de tenue de l’ensemble. Pas de persiennes pour se garantir du soleil, mais pas de meubles non plus – ou si peu ! – que le soleil risquerait d’abîmer. Debout dans le vestibule de pierre, considérant l’escalier d’une largeur imposante, mais fendillé et dépourvu de tapis, elle émit l’opinion qu’il devait y avoir là des rats gros comme des fox-terriers de chez elle, et aussi qu’en tapant du pied un peu fort on traverserait certainement le plancher. Quant à l’eau chaude… sur ce point, le résultat de ses investigations lui faisait perdre l’usage de la parole.

« La malheureuse ! murmura-t-elle devant la brune servante espagnole qui les avait reçus, entourée de porcs et de poules. Quoi d’étonnant si elle n’a pas figure humaine ! »

Maria reçut le compliment avec la grâce exquise des Espagnoles. Chailey était d’avis qu’il eût été préférable de demeurer à bord d’un bateau anglais ; cependant, elle n’avait besoin de personne pour lui rappeler que le devoir lui commandait de rester là.

L’installation terminée, quand on en vint à envisager les occupations quotidiennes, on commença à chercher les mobiles qui avaient poussé Mr. Pepper à se joindre aux Ambrose et à élire domicile sous leur toit. Quelques jours avant d’arriver, on s’était appliqué à faire valoir à ses yeux les attraits de l’Amazone.

« Cet immense cours d’eau ! commençait Helen, le regard extasié devant les cataractes imaginaires. Ce n’est pas l’envie qui me manque de vous accompagner, Willoughby. Si seulement je le pouvais ! Représentez-vous ces couchers de soleil, ces levers de lune ! Les couleurs doivent être fantastiques !

— Il y a des paons sauvages, hasardait Rachel.

— Et des merveilles d’animaux aquatiques, affirmait Helen.

— On pourrait découvrir un reptile inconnu, reprenait Rachel.

— Il va y avoir sûrement une révolution », renchérissait Helen.

L’effet de ces stratagèmes se trouva quelque peu atténué par Ridley qui, après avoir considéré Pepper pendant un instant, soupira bien haut : « Pauvre vieux ! » tout en fondant dans son for intérieur des espoirs sur la malveillance féminine.

Toujours est-il que Pepper resta parmi eux six jours entiers, apparemment satisfait, s’amusant avec un microscope et un carnet de notes dans un des nombreux salons peu meublés. Mais vers la fin du septième jour, à table, il manifesta une nervosité insolite. La table était placée entre deux hautes fenêtres dont on avait, sur l’ordre de Helen, écarté les rideaux. Sous ces climats, la nuit s’abattait avec la rapidité d’un coup de couteau, et l’on voyait alors la ville, tout en bas, s’épanouir en cercles ou en séries de points lumineux. Des bâtiments qu’on ne distinguait pas en plein jour devenaient visibles, tandis que la mer, à en juger par les feux mouvants des bateaux, déferlait exactement au-dessus de la terre. Cette vue remplissait le même office qu’un orchestre dans un restaurant londonien : elle meublait le silence. William Pepper observa quelque temps ce silence ; il avait mis ses lunettes pour contempler le spectacle.

« J’ai identifié le grand édifice sur la gauche, dit-il en pointant sa fourchette vers un rectangle formé de plusieurs rangées de lumières. On peut supposer qu’on s’y entend à faire cuire les légumes.

— Un hôtel ? demanda Helen.

— Un ancien couvent », répondit Mr. Pepper.

On n’en parla plus ce soir-là, mais le jour suivant, Mr. Pepper, rentrant de sa promenade de midi, s’arrêta devant Helen qui lisait sous la véranda.

« J’ai retenu une chambre là-bas », dit-il.

Elle se récria :

« Vous n’allez pas partir ?

— Après tout, si, fit-il, les cuisinières des particuliers ne peuvent décidément pas faire cuire les légumes. »

Sachant combien il lui déplaisait d’être questionné, et partageant jusqu’à un certain point cette aversion, Helen ne lui demanda plus rien. Mais un pénible soupçon s’attardait dans son esprit : William Pepper ne lui cachait-il pas quelque blessure ? Elle rougit en pensant qu’un mot lancé par elle-même, par son mari, ou par Rachel, avait pu l’atteindre, le piquer. Elle fut sur le point de crier : « Attendez, William, expliquez-moi ! » Pendant le déjeuner, elle aurait remis le sujet sur le tapis si William ne s’était montré impénétrable et glacé ; il soulevait des brins de salade à la pointe de sa fourchette avec des gestes de ramasseur de varech ; il y détectait du sable ; il la trouvait montée en graine.

« Si vous mourez tous de la typhoïde, je ne tiens pas à en être responsable, déclara-t-il, tranchant.

— Si vous mourez d’ennui, je n’en serai pas responsable non plus », répliqua Helen à part soi.

Elle se rappela qu’elle ne lui avait toujours pas demandé s’il avait été amoureux. Ils s’étaient de plus en plus écartés de ce thème au lieu d’y revenir, et malgré elle, elle se sentit soulagée lorsque William Pepper avec toute son érudition, son microscope, ses carnets de notes, sa bienveillance foncière et son bon sens – avec, aussi, une certaine sécheresse d’âme – abandonna les lieux. Elle ne put s’empêcher davantage de regretter que les amitiés se dénouent ainsi ; mais disposer d’une chambre de plus était bien commode ; et puis elle se dit pour se consoler qu’on ne sait jamais dans quelle mesure les autres ressentent une chose qu’ils sont censés ressentir.

dimanche 22 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre VI

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« Voilà bien le tragique de l’existence, comme je dis toujours, s’écria Mrs. Dalloway. On n’a pas plus tôt commencé quelque chose que déjà il faut y mettre fin. En tout cas, je n’ai pas l’intention de mettre fin à ceci, si vous n’êtes pas d’un avis contraire ! »

C’était le matin, la mer était calme et le cargo avait jeté l’ancre à quelque distance d’un nouveau rivage.

Elle avait revêtu son long manteau de fourrure, enroulé des voiles autour de sa tête, les bagages luxueux s’entassaient une fois de plus les uns sur les autres, de sorte que la scène de l’autre jour se trouvait exactement reproduite.

« Vous croyez vraiment que nous nous reverrons à Londres ? fit Ridley, ironique. Vous n’aurez pas mis pied à terre, là-bas, que vous ne saurez déjà plus qui je suis ! »

Il désignait la côte de la petite baie où l’on voyait maintenant des arbres espacés agiter leurs branches.

« C’est affreux ce que vous dites ! Clarissa riait. Rachel en tout cas viendra me voir, dès que vous serez de retour, ajouta-t-elle, pressant le bras de la jeune fille. Voilà. Vous n’aurez plus d’excuse. »

Avec son porte-mine d’argent, elle inscrivit son nom et son adresse sur la page de garde de Persuasion et remit le volume à Rachel. Les matelots hissaient les bagages sur leurs épaules, un groupe se formait : le capitaine Cobbold, Mr. Grice, Willoughby, Helen et un obscur personnage en jersey bleu, dont l’attitude exprimait la reconnaissance.

« Allons, il faut partir, dit Clarissa. Au revoir, je vous aime vraiment », murmura-t-elle en embrassant Rachel.

Le passage étant encombré, Richard se trouva dispensé de serrer la main de Rachel. Il prit soin de lui adresser, l’espace d’une seconde, un regard très cérémonieux avant de descendre à la suite de sa femme contre le flanc du bateau.

Pendant quelques minutes, accoudés à la lisse, Helen, Ridley et Rachel suivirent des yeux la barque qui s’éloignait vers la côte. Une seule fois Mrs. Dalloway se retourna pour leur faire signe. Mais la barque diminuait à vue d’œil ; bientôt elle cessa de danser sur les vagues et l’on ne distingua plus que deux dos résolument tournés.

« Bon. Voilà qui est fini », dit Ridley après un silence prolongé. Et, se tournant pour aller retrouver ses livres, il ajouta : « Ces gens-là, nous ne les reverrons plus jamais. »

Un sentiment de vide et de tristesse s’emparait d’eux. Au fond de leurs cœurs ils avaient conscience d’une chose finie, d’une séparation décisive, et ils en demeuraient plus affectés que ne semblait le justifier la durée d’une telle rencontre. À peine le cargo eut-il repris sa route que déjà des aspects nouveaux, des sonorités différentes se substituaient peu à peu à la présence des Dalloway ; et cette impression était si pénible que chacun s’efforça de la combattre, sachant bien que lui-même serait pareillement oublié.

Avec un souci très semblable à celui de Mrs. Chailey, qui, en bas, nettoyait une coiffeuse jonchée de pétales de rose fanés, Helen procéda au rétablissement de l’ordre troublé par les visiteurs. Rachel, dans sa torpeur et son inertie manifestes, s’offrait comme une proie facile pour laquelle, d’ailleurs, un piège était déjà en quelque sorte préparé par Helen. Celle-ci ne doutait presque plus qu’il se fût passé quelque chose. Par ailleurs, elle se disait qu’il était temps d’établir entre elles deux des rapports plus intimes. Elle était curieuse de connaître la jeune fille – désir évidemment stimulé en partie par le fait que Rachel ne tenait pas à être connue. Comme elles s’éloignaient du bastingage, Helen proposa donc :

« Viens causer avec moi au lieu de faire tes exercices. »

Et elle l’entraîna vers l’endroit abrité du pont, où des chaises longues attendaient au soleil. Rachel la suivit nonchalamment. Elle était tout entière absorbée par Richard, par l’étrangeté de son aventure, par mille sensations qu’elle n’avait encore jamais éprouvées. Elle n’essaya même pas d’écouter les propos de Helen, qui multipliait des banalités à titre d’entrée en matière. Tandis que Mrs. Ambrose disposait son ouvrage, suçait son brin de soie, enfilait son aiguille, elle restait étendue, regardant l’horizon. Helen demanda d’un air détaché :

« Tu les as trouvés bien, ces gens-là ?

— Oui, répondit Rachel sans aucune expression.

— Tu as causé avec lui, n’est-ce pas ?

— Il m’a embrassée », dit Rachel sur le même ton.

Helen sursauta, la regarda, mais ne parvint pas à comprendre ce qu’elle pouvait ressentir.

« Hem… oui, fit-elle après un silence. Je pensais bien que c’était un homme de ce genre.

— De quel genre ?

— Prétentieux et sentimental.

— Il me plaisait, dit Rachel.

— Alors cela ne t’a pas fâchée ? »

Pour la première fois depuis qu’elle la connaissait, Helen vit s’illuminer le regard de sa nièce.

« Si, cela m’a fâchée, fit celle-ci avec véhémence. J’ai fait des rêves. Je n’ai pas pu dormir.

— Raconte-moi ce qui s’est passé », dit Helen. Il lui fallut contrôler les mouvements de ses lèvres en écoutant le récit que Rachel lui fit tout d’un trait, avec beaucoup de sérieux et un manque absolu du sens de l’humour.

« Nous parlions politique. Il me racontait ce qu’il avait fait pour les pauvres, je ne sais plus où. Je lui posais toutes sortes de questions. Il m’a parlé de sa vie à lui. Avant-hier après la tempête il est entré chez moi. C’est alors que cela s’est passé, comme ça, tout à coup. Il m’a embrassée. Je ne sais pas pourquoi. »

Ses joues s’empourpraient à mesure qu’elle parlait. Elle reprit :

« Cela m’a beaucoup agitée. Mais je ne lui en ai pas voulu sur le moment. Seulement plus tard, quand… (Elle s’arrêta et revit l’image du petit gnome bouffi.) J’étais terrorisée. »

L’expression de son regard montrait bien que cette terreur persistait. Helen ne trouvait rien à dire. Le peu qu’elle savait de l’éducation de Rachel lui faisait supposer qu’on l’avait tenue dans une complète ignorance des rapports entre les deux sexes. Intimidée comme elle l’était toujours devant les femmes, – mais pas devant les hommes – Helen hésitait à lui expliquer ces rapports. Elle choisit donc un autre procédé, qui consistait à minimiser toute cette aventure.

« Enfin, dit-elle, c’était idiot de sa part et, à ta place, je n’y penserais plus.

— Non, fit Rachel, se redressant tout à coup, je ne ferai pas cela. J’y penserai jour et nuit, jusqu’à ce que je trouve ce que cela signifie exactement.

— Tu ne lis donc jamais ? hasarda Helen.

— Les Lettres de Cowper, des choses comme ça, que mon père m’apporte, ou mes tantes. »

Helen se retenait à grand-peine d’exprimer tout haut son avis sur un père qui élève sa fille de telle sorte qu’à vingt-quatre ans elle ignore que les hommes désirent les femmes et succombe à la terreur devant un baiser. Elle se disait avec raison que Rachel avait dû se montrer d’un ridicule achevé.

« Tu ne connais pas beaucoup d’hommes ? demanda-t-elle.

— Mr. Pepper, fit Rachel, ironique.

— Et personne n’a jamais songé à t’épouser ?

— Non », répondit ingénument la jeune fille.

Helen réfléchissait : comme elle venait de le déclarer, Rachel allait s’appliquer à tirer les choses au clair ; mieux valait donc essayer de l’aider.

« Cela ne devrait pas t’effrayer, dit-elle. C’est ce qu’il y a de plus naturel au monde. Les hommes s’obstinent toujours à vous embrasser, aussi bien qu’ils s’obstinent à vous épouser. Ce qui est fâcheux, c’est qu’on prête à cela des proportions exagérées, tout comme on attache de l’importance aux bruits que les gens font en mangeant, à l’habitude qu’ont les hommes de cracher, enfin à tous ces petits détails énervants. »

Rachel ne semblait pas écouter ces remarques.

« Dis-moi, fit-elle de but en blanc, qu’est-ce que c’est que ces femmes dans Piccadilly ?

— Dans Piccadilly ? Ce sont des prostituées.

— Mais c’est affreux ! Mais c’est dégoûtant ! s’écria Rachel avec conviction, comme si elle englobait Helen dans son ressentiment.

— Bien sûr, mais…

— Je l’aimais bien, songeait tout haut Rachel. J’avais envie de lui parler, de savoir ce qu’il avait fait. Les femmes du Lancashire… »

À mesure qu’elle évoquait leur entretien, il lui semblait retrouver quelque chose d’attirant chez Richard, quelque chose de précieux dans leur ébauche d’amitié, quelque chose d’étrangement pitoyable dans la façon dont ils s’étaient séparés.

Ce changement d’humeur n’échappa point à Helen.

« Vois-tu, commença-t-elle, il faut prendre les choses comme elles sont. Quand on recherche l’amitié des hommes, il faut en accepter les risques. Personnellement (elle ne put s’empêcher de sourire), je crois que cela en vaut la peine ; cela m’est égal qu’on m’embrasse. Je suis même jalouse peut-être de ce que Mr. Dalloway t’ait embrassée, toi et pas moi. Pourtant, ajouta-t-elle, Dieu sait si je le trouvais ennuyeux. »

Rachel cependant ne répondait ni au sourire de sa tante ni à sa suggestion de considérer l’affaire comme réglée. Son cerveau travaillait avec une hâte désordonnée, douloureuse. Les propos de Helen venaient d’abattre de gros blocs qui se dressaient depuis toujours devant elle et la clarté qu’ils n’interceptaient plus était froide. Silencieuse d’abord, le regard fixe, elle éclata tout à coup :

« C’est donc pour cela que je ne dois pas me promener toute seule ! »

Sous cet éclairage nouveau, sa vie lui apparut pour la première fois comme une chose rampante, prisonnière, soigneusement confinée entre de hautes murailles, tantôt repoussée à l’écart, tantôt plongée dans l’obscurité, décolorée, estropiée à jamais – sa vie, la seule chance qui lui fût donnée… Mille propos, mille actions prirent soudain tout leur sens à ses yeux.

« Parce que les hommes sont des brutes ! Je déteste les hommes ! s’écria-t-elle.

— Mais tu disais que tu l’aimais bien, remarqua Helen.

— Je l’aimais bien, et j’aimais bien qu’il m’embrasse », répondit Rachel, laissant entendre que cela ne faisait qu’augmenter les difficultés de son problème.

Helen s’étonnait de voir à quel point le choc reçu et le problème qu’il suscitait étaient profonds ; mais pour aplanir les difficultés, elle ne trouvait pas d’autre moyen que la parole. Elle cherchait à faire parler sa nièce, afin de comprendre comment ce politicien affable, superficiel et plutôt quelconque, avait pu lui laisser une si forte impression ; car, vraiment, pour une personne de vingt-quatre ans, cela n’était guère naturel.

« Et Mrs. Dalloway, tu l’aimais bien aussi ? »

Elle vit que sa question faisait rougir la jeune fille au souvenir des inepties qu’elle avait pu raconter et de sa mauvaise action à l’égard de cette femme exquise. Mrs. Dalloway ne lui avait-elle pas dit, en effet, qu’elle aimait son mari ?

« Elle était bien gentille, continua Helen, mais quelle écervelée ! Je n’ai jamais entendu proférer autant de sottises : les poissons, l’alphabet grec, et patati et patata, sans jamais rien écouter de ce que disent les autres… Bourrée de principes stupides sur l’éducation des enfants. J’aimais encore mieux sa conversation à lui. C’était ampoulé, mais il comprenait au moins ce qu’on avait à lui dire. »

L’éclat qui revêtait aussi bien Clarissa que Richard commençait insensiblement à pâlir. Une personne mûre ne leur avait donc rien trouvé de si extraordinaire…

« C’est très difficile de savoir ce que les gens sont au fond, dit Rachel, et Helen constata avec plaisir que son ton était plus naturel.

— Je me suis trompée, je suppose. »

Pour Helen, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, mais elle se contint et se dit seulement :

« Chacun a ses expériences à faire.

— D’ailleurs, ils étaient vraiment très bien, dit Rachel, extraordinairement intéressants ! »

Elle essayait de recréer l’image du monde tel que le lui avait présenté Richard : une chose vivante, avec des canalisations en guise de nerfs et des maisons pareilles à des plaques de peau malade. Elle se répétait ses mots d’ordre : Unité. Imagination. Elle revoyait les bulles se grouper dans sa tasse de thé pendant qu’il parlait de sœurs et de canaris, de son enfance et de son père, élargissant miraculeusement son petit domaine à elle.

« Mais les gens ne te paraissent pas tous également intéressants, n’est-ce pas ? » demanda Mrs. Ambrose.

Rachel expliqua que jusque-là la plupart des gens étaient pour elle des symboles, mais qu’ils cessaient de l’être dès qu’ils se mettaient à parler ; ils devenaient alors…

« Oh ! je pourrais les écouter jusqu’à la fin de mes jours ! » s’écria-t-elle, après quoi elle se leva d’un bond, disparut dans l’escalier un instant et revint avec un gros volume rouge qu’elle posa sur les genoux de Helen.

« Who’s Who1, annonça-t-elle, commençant à le feuilleter. On y trouve de petites biographies. Par exemple : « Sir Roland Beal, né en 1852. Famille originaire de Moffat. Etudes à Rugby. Reçu premier aux R.E.2 Épouse en 1878 la fille de T. Fishwick. Campagne au Bechuanaland 1884-1885 (citation). Clubs : United Service, Naval et Militaire. Distractions préférées : fervent du curling. »

Assise par terre aux pieds de Helen, elle continuait à tourner les pages et à lire des résumés d’existences de banquiers, d’écrivains, d’ecclésiastiques, de marins, de magistrats, de professeurs, de ministres, d’éditeurs, de philanthropes, de négociants et d’actrices, indiquant les clubs dont ils faisaient partie, les endroits où ils résidaient, les jeux qu’ils pratiquaient, les quantités de terre qu’ils possédaient.

Cette lecture l’absorbait entièrement. Helen, pendant ce temps, s’appliquait à sa broderie et réfléchissait aux propos qu’elles venaient d’échanger. Pour conclure, elle se dit qu’elle aimerait, si possible, apprendre à vivre à sa nièce, ou, selon sa formule, lui apprendre à se comporter en personne raisonnable. Il devait y avoir quelque chose d’inadmissible, pensait-elle, dans ce quiproquo entre la politique et les politiciens qui vous embrassent ; quelqu’un de plus mûr devait pouvoir y intervenir utilement.

« Je suis bien de ton avis, dit-elle, les gens sont très intéressants ; seulement… »

Rachel glissa un doigt entre les pages et leva des yeux interrogateurs.

« Seulement, il convient, je crois, d’établir une discrimination, acheva Helen. C’est dommage de se lier avec des personnes… enfin, de second ordre, comme les Dalloway, et de s’en apercevoir après coup.

— Mais comment peut-on savoir ? » demanda Rachel.

Helen réfléchit un instant, puis avoua avec franchise :

« Je n’en sais rien. C’est à toi de le découvrir. Essaie et… Pourquoi ne m’appelles-tu pas Helen ? « Tante », c’est un mot affreux. Je n’ai jamais pu souffrir mes tantes.

— J’aimerais bien t’appeler Helen, dit Rachel.

— Est-ce que tu me trouves trop peu compréhensive ? »

Rachel passa en revue les points sur lesquels Helen avait manifestement manqué de compréhension. Ils relevaient en général d’une différence d’âge – pas loin de vingt ans – qui faisait paraitre Mrs. Ambrose trop ironique, trop froide devant une question de cette importance.

« Non, dit-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas, naturellement.

— Naturellement », acquiesça Helen. Puis elle ajouta : « Il ne te reste plus qu’à te lancer et à devenir quelqu’un pour ton propre compte. »

L’image de sa personnalité propre, de soi-même comme entité réelle, perpétuelle, différente de toutes les autres, irrépressible autant que la mer ou le vent, se projeta en éclair dans l’esprit de Rachel et l’idée de vivre la bouleversa profondément.

« Je peux être moi-même, bégaya-t-elle, malgré toi, malgré les Dalloway et Mr. Pepper, et mon père et mes tantes, malgré ceux-là ? »

Elle balaya de la main toute une page d’hommes d’État et de militaires.

« Malgré tous ceux-là », répondit gravement Helen. Puis elle abandonna son aiguille pour exposer un projet dont l’idée lui était venue pendant cet entretien. Au lieu de continuer le voyage en remontant l’Amazone pour arriver à quelque port tropical qui sent le soufre et où l’on ne peut que rester étendu dans un coin, à chasser les mouches avec un éventail, il serait bien plus raisonnable que Rachel vînt passer la saison dans leur villa au bord de la mer, où, entre autres avantages, elle aurait la présence de Mrs. Ambrose qui pourrait…

« Au fond, Rachel, reprit-elle après une interruption, c’est idiot de prétendre que nous ne pouvons nous expliquer comme des êtres humains, sous prétexte qu’il y a vingt ans de différence entre nous.

— Non, dit Rachel. Sous prétexte que nous avons de l’affection l’une pour l’autre.

— C’est cela », confirma Mrs. Ambrose.

Ce fait, ainsi que d’autres encore, leur était clairement apparu pendant les vingt minutes de leur entretien, sans qu’il eût été possible toutefois à l’une ou à l’autre de définir ce qui les avait amenées à de telles conclusions. Celles-ci en tout cas étaient assez positives, assez sérieuses pour que, dès le lendemain ou le surlendemain, Mrs. Ambrose cherchât à voir son beau-frère. Elle le trouva en train de travailler dans sa cabine, appuyant avec autorité un gros crayon bleu sur des liasses de papier translucide. Des papiers s’entassaient à sa droite, à sa gauche ; de grandes enveloppes en étaient bourrées au point d’en dégorger sur la table. Au-dessus de lui était accrochée la photographie en buste d’une femme. L’obligation de rester parfaitement immobile devant un photographe à l’œil faubourien avait fait faire à cette femme une drôle de petite moue ; ses yeux, pour la même raison, exprimaient la conscience du ridicule de cette scène. On se sentait néanmoins en présence d’une femme intéressante, douée de personnalité et qui sans aucun doute aurait ri en voyant Willoughby si leurs regards s’étaient rencontrés. Mais quand il leva les yeux vers elle, ce fut avec un profond soupir. Dans son esprit, son œuvre tout entière, ses grandes manufactures de Hull, qui dans l’obscurité prenaient des airs de montagnes, ses bateaux qui traversaient avec ponctualité l’océan, ses projets de combinaisons multiples en vue de créer un groupe compact d’industries, tout cela était une offrande à sa femme ; ses succès, il les déposait à ses pieds ; sa fille, il se préoccupait de l’élever d’une manière qui eût satisfait Theresa. C’était un homme de grandes ambitions. Et, bien que, selon Helen, il n’eût guère gâté sa femme de son vivant, il demeurait persuadé qu’elle veillait sur lui du haut du ciel et inspirait ses actions les meilleures.

Mrs. Ambrose s’excusa de l’interrompre et exprima le désir de lui soumettre un projet. Consentirait-il à confier sa fille à ses oncle et tante à la prochaine escale, au lieu de l’emmener avec lui pour remonter l’Amazone ?

« Nous en prendrions le plus grand soin, ajouta-t-elle, et ce serait un grand plaisir pour nous. »

Willoughby, l’air très grave, rangea méthodiquement ses papiers. Au bout d’un moment il dit :

« C’est une brave petite… Elle rappelle un peu… ? »

Il hocha la tête en regardant le portrait de Theresa et poussa un soupir. Helen voyait une Theresa qui pinçait les lèvres devant un photographe des faubourgs londoniens. Par une absurde réaction humaine, elle éprouva une envie folle de partager avec elle quelque bonne plaisanterie.

« Je n’ai plus qu’elle, soupirait Willoughby. Les années passent sans que nous parlions jamais de ces choses-là… (Il s’interrompit)… Mais cela vaut mieux… N’empêche que la vie est bien dure. »

Compatissante, Helen lui tapota l’épaule. Mais cela la gênait d’entendre son beau-frère exprimer ses sentiments ; aussi préféra-t-elle faire l’éloge de Rachel et expliquer en quoi son projet lui paraissait susceptible d’aboutir à un bon résultat.

« En effet, dit Willoughby quand elle eut terminé. Comme société, elle ne trouverait forcément qu’un entourage très primitif. Je serai absent la plupart du temps. J’avais consenti à cela parce qu’elle le désirait. Bien entendu, j’ai en vous une confiance absolue… Voyez-vous, Helen (il prit un ton confidentiel), je tiens à l’élever comme sa mère l’aurait souhaité. Je ne partage pas ces principes modernes – pas plus que vous-même, hein ? Rachel est une bonne fille tranquille, qui ne pense qu’à sa musique – si elle en faisait moins, d’ailleurs, cela n’en vaudrait que mieux. Enfin cela l’occupe agréablement et notre existence à Richmond est bien monotone. Je voudrais qu’elle commençât à voir un peu plus de monde. J’ai l’intention de la sortir quand nous serons de retour. Je songe même à louer une maison à Londres, tandis que mes sœurs resteraient à Richmond. Je la présenterais alors à quelques personnes auprès de qui, étant ma fille, elle trouverait bon accueil. Je commence à comprendre, poursuivit-il en se redressant, que tout s’oriente pour moi vers le Parlement, Helen. C’est le seul moyen d’obtenir que les choses soient menées à bien comme on le désire. J’en ai parlé avec Dalloway. Et si cela se fait, il faudra que Rachel ait un rôle plus actif. Il y aura nécessairement des réceptions, des dîners, des soirées à donner de temps en temps. Les électeurs demandent à être gavés, paraît-il. Sous tous ces rapports, le concours de Rachel me serait fort utile. Je serais donc très heureux si, au cas où ce séjour s’arrangerait (sur des bases pratiques, bien entendu), vous trouviez le moyen d’aider ma fille, de la sortir – elle est encore un peu timide –, d’en faire une femme, une femme telle que sa mère aurait voulu qu’elle devienne », conclut-il avec un mouvement de tête du côté de la photographie.

L’égoïsme de Willoughby, bien que mêlé d’une réelle affection pour sa fille, décida Helen à emmener celle-ci, dût-elle pour cela s’engager à lui faire suivre un cours complet sur les grâces féminines. Elle ne put s’empêcher de rire à l’idée d’une Rachel présidant un salon de conservateurs. Et, confondue de voir jusqu’où peut aller l’ignorance d’un père, elle se retira.

Consultée à ce sujet, Rachel manifesta moins d’enthousiasme que sa tante ne l’eût souhaité. Excitée un instant, elle devenait perplexe aussitôt. Elle était obsédée par les visions d’un grand fleuve tantôt bleu, tantôt jaune sous le soleil tropical et les vols d’oiseaux rutilants, puis blanc au clair de lune ou envahi par l’ombre, avec des arbres qui bougent et des canots qui s’éloignent du désordre végétal des rivages. Helen lui promit un fleuve. D’autre part, Rachel ne voulait pas quitter son père, et ce sentiment paraissait avoir aussi sa valeur. Helen finit par obtenir gain de cause, ce qui ne l’empêcha pas d’éprouver des doutes ensuite, et de regretter plus d’une fois l’impulsion qui lui valait un enchevêtrement de son existence avec les destinées d’une autre créature humaine.

jeudi 19 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre V

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Elle ne put cependant continuer ses observations ni en tirer une conclusion quelconque, car, par un de ces accidents auxquels il faut s’attendre sur mer, l’ordre entier de leurs habitudes se trouva bouleversé.

Pendant le thé déjà, le parquet avait commencé à se soulever sous leurs pieds pour s’abaisser ensuite outre mesure ; au cours du dîner, le bateau parut se raidir en gémissant comme si un fouet allait s’abattre sur lui. Lui qui, jusque-là, avait été un gros cheval de trait sur la vaste croupe duquel des Pierrot auraient pu se livrer à leurs valses, il se transforma tout à coup en un poulain lâché en plein champ.

Les assiettes s’éloignaient obliquement des couteaux. Le visage de Mrs. Dalloway perdit un instant ses couleurs lorsque, s’apprêtant à se servir, elle vit les pommes de terre s’égailler en tous sens. Willoughby, cela va sans dire, exaltait les vertus de son bateau et citait les éloges qu’en avaient fait les spécialistes et les passagers de marque, car ce qu’il possédait, il l’aimait. L’atmosphère toutefois restait quelque peu tendue : dès que les dames se trouvèrent entre elles, Clarissa déclara qu’elle serait mieux au lit et se retira, souriant crânement.

Le matin, ils se réveillèrent au sein d’une tempête qu’aucune politesse ne pouvait faire semblant d’ignorer. Mrs. Dalloway resta dans sa cabine. Richard affronta trois repas et leur fit honneur vaillamment, mais certaines asperges vitreuses qui nageaient dans de l’huile finirent par triompher de lui.

« Je suis battu, dit-il, et il s’en alla.

— Nous voici de nouveau entre nous », observa Mr. Pepper, embrassant la table du regard ; mais personne ne parut disposé à encourager ses discours, aussi le repas s’acheva-t-il en silence.

Le jour suivant, ils se rencontraient encore, mais à peine, comme des feuilles qui volent dans l’air, non qu’ils fussent malades, mais parce que le vent les rejetait brusquement dans les cabines, les précipitait dans les escaliers. Ils se croisaient, haletants, sur le pont, ils échangeaient des vociférations par-dessus les tables. Ils s’enveloppaient de fourrures et l’on ne voyait plus Helen sans un foulard sur la tête. Chacun cherchait refuge dans sa cabine, les pieds solidement fixés au sol, tandis que le bateau roulait et tanguait. Leurs sensations étaient celles que pourraient éprouver des pommes de terre dans un sac sur un cheval au galop. Le monde extérieur n’était plus qu’une grisaille en tumulte. Deux jours durant, ils vécurent dans l’oubli absolu de leurs réactions habituelles. La conscience de Rachel lui suffisait tout juste à imaginer qu’elle était un âne au fond d’une lande, sous une tourmente de grêle qui soufflait dans ses poils et les ébouriffait en sillons ; puis elle se changea en un arbre mort, livré aux assauts du vent salé de l’Atlantique.

Helen, cependant, se dirigea en titubant vers la porte de Mrs. Dalloway ; elle frappa, ne parvint pas à se faire entendre à cause des portes qui battaient au vent, et entra.

Il y avait là, bien entendu, des cuvettes. Mrs. Dalloway, adossée à ses oreillers, n’ouvrit pas les yeux. Au bout d’un instant, elle murmura :

« Oh ! c’est vous, Dick ? »

Helen, qui venait d’être projetée contre le lavabo, cria très fort :

« Comment allez-vous ? »

Clarissa ouvrit un œil, ce qui lui prêta une expression incroyablement dépravée.

« Quelle horreur ! » fit-elle en un souffle. L’intérieur de ses lèvres était blanc.

Les pieds bien écartés, Helen réussit à verser du champagne dans un verre à dents qui contenait une brosse.

« Du champagne, dit-elle.

— Il y a la brosse à dents », murmura Clarissa avec un sourire qui aurait pu aussi bien être une grimace de pleureuse. Elle but, puis chuchota, indiquant les cuvettes :

« C’est dégoûtant. »

Des vestiges d’humour éclairaient encore son visage, comme un clair de lune.

« Encore un peu ? » hurla Helen, mais Clarissa était de nouveau incapable de répondre. Le vent venait de coucher sur le côté le cargo frémissant. Des affres blêmes parcouraient en vagues Mrs. Dalloway. Le rideau qui battait soufflait sur elle des lueurs grises. Entre les spasmes de la tempête, Helen consolida le rideau, retapa les oreillers, arrangea les couvertures, oignit de lotion froide les narines et le front brûlants.

« Vous êtes bonne, vraiment ! soupira Clarissa. Quel affreux gâchis… »

C’était une tentative d’excuse pour le désordre des lingeries blanches qui jonchaient le sol, puis elle rouvrit l’œil un instant et vit que tout était rangé.

« C’est gentil », souffla-t-elle.

Helen la quitta. Quelque part, très, très loin au fond d’elle-même, elle découvrait une sorte d’attirance envers Mrs. Dalloway. Elle ne pouvait se défendre d’un certain respect pour sa vivacité et pour le souci qu’elle montrait, même au plus fort d’un malaise, d’avoir de l’ordre autour d’elle. N’empêche que ses jupons ne lui descendaient guère au-dessous des genoux.

Brusquement, à l’heure du thé, la tempête lâcha prise. Au moment même où le paroxysme attendu de l’intempérie touchait à son comble elle mollit tout à coup, retomba, et le bateau qui se préparait au plongeon accoutumé poursuivit sa route normalement. La monotone alternance – montées et descentes, rugissements et accalmies – était interrompue ; à table, chacun releva la tête et sentit au-dedans de soi quelque chose qui se relâchait. Avec la détente, des sentiments humains commencèrent à poindre, comme quand la lumière du jour reparaît au bout d’un tunnel.

« Essayons de faire un petit tour, proposa Ridley à Rachel par-dessus la table.

— C’est de la folie ! » cria Helen. Mais ils grimpèrent tant bien que mal sur le pont. Malgré le souffle coupé par le vent, leurs esprits rebondirent aussitôt, car, tout au fond du tumulte gris, une brumeuse tache d’or était apparue. D’un seul coup, le monde avait repris forme et volume. Les passagers n’étaient plus des atomes lancés dans le vide, mais des êtres portés sur l’échine de la mer par un vaisseau triomphant. Le vent et l’espace s’abolissaient. Le monde flottait comme une pomme dans un bassin et la mentalité humaine, jusque-là désemparée elle aussi, renouait ses croyances de naguère.

Après avoir fait deux fois à grand-peine le tour du bateau et reçu force gifles du vent, ils virent devant eux un matelot dont le visage avait positivement l’éclat de l’or. Ils se retournèrent pour contempler le disque parfait d’un soleil jaune. L’instant d’après, des cordons de nuages flottants vinrent le barrer, puis il disparut tout à fait.

Le lendemain, à l’heure du petit déjeuner, le ciel se montra balayé à fond, les vagues, bien que hautes, étaient bleues et les humains, après avoir entrevu un monde occulte, peuplé de fantômes, reprirent avec plus d’entrain que jamais leur existence parmi les théières et les miches de pain.

Seuls, Richard et Clarissa demeuraient en marge de cette existence. Clarissa n’osait encore se remettre sur son séant. Son mari se leva, contempla son gilet, son pantalon, secoua la tête et se recoucha. L’intérieur de son cerveau continuait à onduler comme une mer dans un décor de théâtre. En s’éveillant à quatre heures, il vit le soleil qui se posait de biais sur la peluche rouge des rideaux et le drap gris d’un pantalon. Le monde extérieur sous son aspect normal reprit sa place dans sa conscience et, le temps de se rhabiller, Richard était redevenu gentleman anglais.

Il s’approcha de sa femme. Elle l’attira par le revers du veston et l’embrassa, hésitant à le lâcher. Puis elle dit :

« Allez respirer un peu, Dick. Vous avez perdu toutes vos couleurs… Comme vous sentez bon !… Et soyez aimable avec cette femme. Elle a été si gentille avec moi. »

Sur ce, Mrs. Dalloway se retourna sur le côté frais de son oreiller, extrêmement affaiblie, mais toujours invincible.

Richard trouva Helen en conversation avec son beau-frère devant deux plats de cake jaune et de tartines bien lisses.

« Comme vous avez mauvaise mine ! s’écria-t-elle en le voyant. Venez prendre une tasse de thé. »

Il remarqua la beauté des mains qui s’affairaient parmi les tasses.

« J’ai appris vos bontés envers ma femme, dit-il. Elle a été très éprouvée. Vous êtes venue l’abreuver de champagne… Vous étiez donc de ceux qui ont été épargnés ?

— Moi ? Oh ! il y a bien vingt ans que je n’ai pas été malade – du mal de mer, je veux dire.

— La convalescence, comme je dis toujours, comprend trois stades, intervint la voix cordiale de Willoughby : le stade du lait, le stade de la tartine et le stade du rosbif. Vous devez en être au stade de la tartine, si je ne me trompe ! (Il lui tendit le plat.) Avec cela, je vous conseillerais une tasse de thé bien fort, puis un petit tour rapide sur le pont. Après quoi, vers l’heure du dîner, vous réclamerez à grands cris du rosbif. Qu’en dites-vous ? »

Il partit en riant et en s’excusant : ses occupations l’appelaient.

« Quelle belle nature ! dit Richard. Il y a toujours quelque chose qui le passionne.

— Oui, répondit Helen, il a toujours été ainsi.

— C’est une entreprise d’envergure que la sienne, poursuivit Richard. Il ne s’en tiendra pas à la navigation, je présume. Ou je me trompe fort, ou nous le verrons au Parlement un de ces jours. On y a besoin d’hommes comme lui, d’hommes qui ont déjà des réalisations à leur actif. »

Mais Helen ne s’intéressait pas beaucoup à son beau-frère. Elle demanda, tout en versant de nouveau du thé dans la tasse :

« Vous devez avoir mal à la tête, n’est-ce pas ?

— En effet, dit Richard, c’est humiliant de constater à quel point on est esclave de son corps en ce monde. Savez-vous que je suis incapable de travailler sans qu’il y ait une bouilloire sur le feu ? Le plus souvent je ne prends même pas de thé, mais j’ai besoin d’en avoir à ma disposition.

— C’est très mauvais pour vous, dit Helen.

— Cela abrège l’existence. Malheureusement, Mrs. Ambrose, je crois que nous autres, hommes politiques, nous devons nous faire d’avance à cette idée. Il nous faut brûler la chandelle par les deux bouts, sinon…

— Sinon, vous êtes brûlés vous-mêmes ! remarqua Helen d’un air fin. Il protesta :

— Vous vous refusez à nous prendre au sérieux, Mrs. Ambrose !… Puis-je vous demander à quoi vous avez passé votre temps ? À lire ? de la philosophie ? (Il avait aperçu le volume noir.) La métaphysique et la pêche ! s’écria-t-il. Si j’avais à recommencer l’existence, je crois que je m’adonnerais à l’une ou à l’autre. »

Il se mit à tourner les pages et lut à haute voix :

« – Le bien, par conséquent, n’a pas de limites définies. » Comme c’est réjouissant de voir qu’on en est toujours là ! – « À ma connaissance, ce fait n’a été clairement discerné et établi que par un seul spécialiste de l’éthique, le professeur Henry Sidgwick. » Voilà le genre de questions qui nous occupaient dans notre adolescence. Je me rappelle mes discussions avec Duffy – maintenant aux Affaires indiennes – quand nous parcourions les cloîtres sans arrêt jusqu’à cinq heures du matin, puis partions à cheval, ayant décidé qu’il était trop tard pour aller nous coucher. Quant à savoir si nous en tirions des conclusions quelconques, cela c’est une autre histoire. L’essentiel, après tout, c’est de discuter. C’est ce qui marque dans une existence. Depuis lors, rien n’a eu pour moi cette intensité. Les philosophes, les érudits, poursuivait-il, voilà les hommes qui se passent le flambeau, qui gardent la flamme de nos existences. On n’est pas nécessairement aveugle devant ce fait, Mrs. Ambrose, sous prétexte qu’on est homme politique.

— Bien sûr. Pourquoi le serait-on ? fit Helen. Mais, dites-moi donc si votre femme prend du sucre ? »

Elle souleva le plateau et s’en alla le porter à Mrs. Dalloway.

Richard enroula deux fois son cache-nez autour de son cou et monta avec effort sur le pont. À l’air frais, toute sa chair que l’obscurité de la cabine avait rendue pâle et molle se mit à vibrer. Il se sentit incontestablement en pleine force de l’âge. L’orgueil s’alluma dans son regard tandis que, solide sur ses jambes, il résistait aux assauts du vent. La tête légèrement inclinée, il virait à angle droit, montait à grands pas la pente du pont, affrontait les rafales. Une collision s’ensuivit. Il ne reconnut pas tout de suite la forme qu’il venait de heurter.

« Pardon !

— Pardon ! »

C’était Rachel qui s’excusait. Ils riaient, trop bousculés par le vent pour en dire davantage. Rachel ouvrit la porte de son salon et s’y réfugia. Pour pouvoir lui parler, Richard fut obligé de la suivre. Le vent tourbillonnait autour d’eux, des papiers se mirent à voler en rond, la porte claqua et ils s’écroulèrent en riant dans les fauteuils. Richard se trouva assis sur du Bach.

« Ma parole ! Quelle tempête ! s’écria-t-il.

— Superbe, n’est-ce pas ? » dit Rachel. L’effort et le vent avaient manifestement éveillé chez elle la décision qui lui faisait défaut. Ses joues étaient rouges, ses cheveux défaits.

« Tiens ! c’est drôle ! s’écria Richard. Sur quoi suis-je assis ? C’est votre salon ? Comme c’est amusant !

— Venez vous asseoir ici », commanda Rachel. Cowper, une fois de plus, glissa à terre.

« Comme c’est gai de se retrouver ! dit Richard. Il me semble qu’il y a des années… Les Lettres de Cowper ? du Bach ?… Les Hauts de Hurlevent ?… C’est donc ici que vous méditez sur le monde pour venir ensuite poser des colles aux pauvres politiciens ? Pendant les entractes du mal de mer, j’ai beaucoup pensé à notre conversation. Vous m’avez donné à réfléchir, je vous assure !

— Je vous ai donné à réfléchir ? Comment cela ?

— Quels icebergs solitaires nous sommes, Miss Vinrace ! Combien peu d’idées nous arrivons à échanger ! Il y en a tant dont je voudrais vous parler, sur lesquelles je voudrais connaître votre avis. Avez-vous lu Burke ? »

Elle répéta :

« Burke ? Qui est-ce ?

— Non ? je ne manquerai pas de vous envoyer un de ses ouvrages. Lequel, par exemple ? Discours sur la Révolution française ? Rébellion américaine ? »

Il nota quelque chose dans son carnet.

« Il faudra m’écrire ensuite pour me dire ce que vous en pensez. Ces réticences… ces isolements… c’est cela, le mal de notre époque ! Voyons, parlez-moi de vous. Quels sont vos goûts, vos occupations ? Je vous imagine comme quelqu’un qui a des goûts extrêmement prononcés. Oui, c’est certain. Mon Dieu ! Quand je pense au siècle où nous vivons, avec toutes les chances, toutes les possibilités qu’il nous offre, toute la foule de choses à réaliser, à convertir en plaisirs. Il nous faudrait dix existences au lieu d’une ! Mais parlons de vous.

— Moi, voyez-vous, je suis une femme, dit Rachel.

— Je sais… je sais… dit Richard, rejetant la tête en arrière et se passant les doigts sur les yeux. Quelle chose étrange que d’être une femme ! Une femme jeune et belle, poursuivit-il, sentencieux, voit le monde entier à ses pieds. C’est positif, Miss Vinrace. Vous disposez d’une incalculable puissance – pour le bien comme pour le mal. Jusqu’où n’iriez-vous pas… »

Il s’interrompit.

« Si quoi ? demanda Rachel.

— Il y a en vous une beauté », commença Richard. Un coup de tangage projeta Rachel légèrement en avant. Richard la saisit dans ses bras. Il la serra contre lui et l’embrassa avec tant de passion qu’elle sentit la fermeté de son corps et l’empreinte rugueuse de sa joue contre la sienne. Elle retomba dans son fauteuil avec des battements de cœur effroyables, dont chacun faisait monter des vagues noires jusque dans ses yeux.

Richard se prit le front à deux mains et dit :

« Vous me tentez. »

Sa voix avait quelque chose de terrifiant : il semblait étouffer à force de se contenir. Tous deux tremblaient. Rachel se leva et partit. Sa tête était froide, ses genoux défaillants, la douleur physique causée par son émoi lui laissait tout juste la force de se diriger au-dessus du plan où son cœur continuait à bondir. Appuyée à la lisse, elle en vint peu à peu à ne plus rien sentir, car une froideur l’envahissait maintenant, corps et âme. Au loin, entre les vagues, de menus oiseaux de mer se laissaient bercer, noirs et blancs. D’un mouvement plein de grâce et d’aisance, ils montaient et descendaient dans les creux, l’air singulièrement indifférent, détaché.

« Vous êtes en paix », dit-elle. Et la paix se fit en elle, en même temps que la soulevait un étrange transport de joie. La vie lui apparut pleine de possibilités infinies, insoupçonnées. Penchée sur le bastingage, elle se mit à regarder les eaux troubles et grises avec des points lumineux, négligemment semés sur les crêtes des vagues, jusqu’à ce qu’elle se sentît glacée et de nouveau parfaitement calme. Ce qui lui était arrivé n’en restait pas moins merveilleux.

À table cependant, son exaltation céda la place à une gêne : c’était comme si elle et Richard avaient entrevu ensemble quelque chose qui dans la vie courante demeure caché et qui fait qu’on ne tient pas à se regarder en face. Une seule fois, le regard embarrassé de Richard glissa sur elle et ce fut tout. Chacun élaborait avec effort les platitudes d’usage. Willoughby toutefois se montrait plein d’entrain.

« Un rosbif pour Mr. Dalloway, cria-t-il. Allez, allez ! Après cette promenade, vous êtes parvenu au stade du rosbif. »

On écouta ensuite d’étonnantes histoires masculines, sur Bright et Disraeli, sur les gouvernements de coalition – d’étonnantes histoires qui avaient le don de faire paraître petits et insignifiants les personnages réunis autour de la table. Après le dîner, restée seule avec elle sous la grande suspension, Helen fut frappée par la pâleur de Rachel. Une fois de plus, elle se dit que l’attitude de la jeune fille avait quelque chose de bizarre.

« Tu as l’air fatigué. Tu te sens fatiguée ? demanda-t-elle.

— Pas fatiguée, répondit Rachel. Ah ! si, je crois que je suis fatiguée. »

Helen lui conseilla d’aller se coucher et elle partit sans avoir revu Richard. Elle devait être vraiment fatiguée car elle s’endormit aussitôt ; mais après une heure ou deux de sommeil sans visions, elle se mit à rêver. Elle suivait dans son rêve un long tunnel qui se rétrécissait au point qu’elle en pouvait toucher de chaque côté les briques humides. Puis le tunnel s’élargit et devint un caveau où elle se trouva emmurée entre les briques, seule avec un petit personnage difforme aux ongles longs, accroupi par terre et qui marmottait des choses inintelligibles. Il avait l’air d’une bête avec un visage grêlé. L’eau suintait du mur derrière lui et formait des gouttes qui descendaient en glissant. Elle gisait immobile et froide comme la mort, n’osant pas remuer, jusqu’à ce que, se rejetant en travers du lit, elle mît fin à cette torture et se réveillât en criant :

« Oh ! »

La lumière lui montra des objets familiers : ses vêtements tombés du fauteuil, le blanc brillant du pot à eau ; mais l’horreur tardait à se dissiper. Se croyant toujours poursuivie, elle dut se lever et fermer la porte à clef, contre son habitude. Une voix la réclamait à grands cris ; des yeux la convoitaient. Toute la nuit des hommes sauvages harcelèrent le bateau, se battant dans les couloirs, venant renifler à sa porte. Elle ne retrouva plus le sommeil.

lundi 16 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre IV

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Le lendemain, Clarissa, levée avant tout le monde, s’habilla et sortit sur le pont pour respirer la fraîcheur de la belle matinée. Comme elle faisait pour la deuxième fois le tour du bateau, elle se trouva face à face avec la maigre personne de Mr. Grice, le steward. Tout en s’excusant, elle le pria de lui dire à quoi servaient ces dispositifs étincelants de cuivre et vitrés au sommet, dont elle ne parvenait pas à comprendre l’usage. Quand il eut terminé ses explications, elle s’écria avec enthousiasme :

« Je crois vraiment que la plus belle chose au monde, c’est d’être marin !

— Et qu’en savez-vous ? rétorqua Mr. Grice, prenant feu d’une façon inattendue. Excusez-moi, mais qu’est-ce qu’un homme ou une femme élevés en Angleterre peuvent bien savoir de la mer ? Ils font profession de s’y connaître, mais il n’en est rien. »

Ce ton aigre ne présageait rien de bon pour la suite. Mr. Grice conduisit Clarissa dans ses propres quartiers et là, assise sur le bord d’une table cerclée de cuivre, Mrs. Dalloway, singulièrement pareille à une mouette avec sa silhouette blanche, en pointe, et son fin visage aux aguets, eut à subir un discours de fanatique. En premier lieu, se rendait-elle compte du peu de place que la terre ferme occupe dans le monde ? Voyait-elle combien la mer, en comparaison, est plus pacifique, plus belle, plus généreuse ? Ses profondeurs, à elles seules, suffiraient à alimenter l’Europe, même si la peste détruisait demain tous les animaux de la terre. Mr. Grice évoqua d’horribles spectacles qu’il avait entrevus dans la ville la plus riche du monde : hommes et femmes faisant la queue pendant des heures pour obtenir un méchant bol de soupe.

« Moi, je pensais à toute cette bonne chair qui attend par ici et ne demande qu’à être captée. Je ne suis pas exactement protestant, mais je ne suis pas non plus catholique ; et pourtant je dirais volontiers des prières pour une renaissance du papisme – à cause des jeunes. »

Tout en parlant, il ouvrait sans cesse des tiroirs, remuait des bocaux de verre. C’étaient là les trésors que le grand océan lui avait offerts : poissons blêmes dans des liquides verdâtres, boules de gélatine aux chevelures flottantes, poissons qui vivent à de telles profondeurs que leur tête est munie d’une lumière.

« Ils ont nagé parmi des ossements, soupira Clarissa.

— Vous pensez à Shakespeare », dit Mr. Grice et, choisissant un volume sur un rayon bien garni, il déclama en nasillant avec emphase :

Par cinq brasses de fond ton père est couché…

« Un grand bonhomme, ce Shakespeare », dit-il, remettant le livre à sa place.

Clarissa se montra ravie de cette appréciation.

« Quelle est votre pièce préférée ? Je me demande si c’est la même que la mienne !

— Henry V, dit Mr. Grice.

— Quelle joie ! c’est la même ! »

Hamlet, selon Mr. Grice, comportait, pourrait-on dire, trop d’introspection ; les sonnets, trop de passion. Pour lui, Henry V représentait le modèle du gentilhomme anglais. Ses auteurs de prédilection étaient cependant Huxley, Herbert Spencer et Henry George ; pour se détendre, il lisait Emerson et Thomas Hardy. Il était en train d’exposer à Mrs. Dalloway son point de vue sur la situation actuelle de l’Angleterre quand la cloche du petit déjeuner retentit impérieusement. Clarissa fut donc obligée de s’arracher à cet entretien en promettant de revenir pour se faire montrer les algues.

Le groupe qu’elle avait trouvé si bizarre la veille était déjà réuni autour de la table, mal réveillé encore et peu communicatif. À son entrée toutefois chacun sentit courir dans l’ambiance quelque chose comme un léger frisson d’air.

« Je viens d’avoir la conversation la plus passionnante de ma vie ! s’écria-t-elle en prenant sa place à côté de Willoughby. Savez-vous bien que vous avez parmi votre personnel un philosophe et un poète ?

— Un type fort intéressant, je l’ai toujours dit, répondit Willoughby, comprenant qu’il s’agissait de Mr. Grice. Rachel, pourtant, trouve que c’est un raseur.

— Il nous rase quand il commence à parler des courants », dit Rachel. Elle avait les yeux encore ensommeillés, mais Mrs. Dalloway continuait à lui sembler merveilleuse.

« Il ne m’est encore jamais arrivé de rencontrer un raseur, dit Clarissa.

— Et moi qui trouve que le monde en est plein ! s’écria Helen ; mais sa beauté, radieuse sous la lumière matinale, annulait ce que ses paroles avaient d’agressif.

— À mon sens, c’est le pire des jugements que l’on puisse porter sur quelqu’un. On aimerait tellement mieux être un assassin qu’un raseur ! dit Clarissa ; puis elle ajouta avec son air habituel d’énoncer des choses profondes : On peut imaginer qu’un assassin nous plaise, voyez les chiens : il y en a qui sont de terribles raseurs, les pauvres chéris ! »

Le hasard voulait que Richard fût assis à côté de Rachel, et sa présence, son aspect la rendaient curieusement sensible à tous les détails : la belle coupe de son vêtement, le plastron craquant de sa chemise, ses manchettes encerclées de raies bleues, ses doigts carrés, extrêmement propres, le petit doigt de la main gauche orné d’une pierre rouge.

« Nous avons eu un chien qui était un raseur et qui s’en rendait compte, dit-il s’adressant à la jeune fille sur un ton modéré, plein d’aisance. C’était un Skye terrier, un de ces individus tout en longueur qui, sur leurs courtes pattes sortant de leur poil, ressemblent à des chenilles – non, à des canapés plutôt. Eh bien, en même temps, nous avions un autre chien, une bête noire, très vivante, je crois que cela s’appelle un Schipperke. On ne saurait imaginer de plus parfait contraste : le Skye si lent, si réfléchi, qui vous regarde comme un vieux monsieur dans un club, avec l’air de dire : « Ce n’est pas possible, vous ne pensez pas ce que vous dites ! » Et puis le Schipperke, prompt comme un coup de couteau. J’avoue que j’avais une préférence pour le Skye. Il avait quelque chose de touchant. »

Il ne semblait pas y avoir de point culminant à cette anecdote.

« Qu’est-il devenu ? demanda Rachel.

— C’est une très triste histoire, répondit Richard en baissant la voix et en épluchant une pomme. Un jour qu’il courait après la voiture de ma femme une brute de cycliste lui est passé dessus.

— Il a été tué ? » demanda Rachel.

Clarissa, à l’autre bout de la table, les avait entendus.

« Ne parlez pas de cela, cria-t-elle. C’est une chose à laquelle aujourd’hui encore je ne peux penser ! »

Ne voyait-on pas des larmes monter à ses yeux ?

« Ce qu’il y a de pénible quand on aime les animaux, dit Mr. Dalloway, c’est qu’ils meurent. Le premier chagrin dont je me souvienne fut causé par la mort d’un loir. Je dois avouer que malheureusement je m’étais assis dessus. Mais cela n’en a pas été moins attristant. C’est plus fort que l’histoire du canard sur lequel s’était assis Samuel Johnson, qu’en dites-vous ? J’étais grand pour mon âge… Nous avions des canaris, un couple de ramiers, un maki ; une fois aussi un martinet.

— Vous habitiez la campagne ? s’informa Rachel.

— Oui, nous habitions la campagne pendant six mois de l’année. Quand je dis « nous », j’entends mes quatre sœurs, mon frère et moi-même. Rien de tel que d’appartenir à une famille nombreuse. Les sœurs surtout, c’est charmant.

— Dick, vous avez été terriblement gâté ! cria Clarissa par-dessus la table.

— Non, non. Apprécié seulement », répliqua Richard.

Rachel avait d’autres questions sur le bout de la langue, ou plutôt une seule immense question qu’elle eût été fort embarrassée de formuler. La conversation avait pris un tour trop frivole pour pouvoir s’y prêter. – « Je vous en prie, dites-moi – tout ! » Voilà ce qu’elle aurait voulu exprimer. Par la petite fente que Richard venait d’entrouvrir, des trésors étonnants lui étaient apparus. Il lui semblait incroyable qu’un homme comme celui-là consentît à lui adresser la parole. Il avait eu des sœurs, il avait élevé des animaux, il vivait à la campagne autrefois. Elle remuait la cuiller dans son thé, tout en rond. Les bulles qui montaient et se rejoignaient dans la tasse représentaient pour elle l’union de leurs deux esprits.

Pendant ce temps, la conversation suivait allégrement son train, la laissant en arrière, si bien que quand Richard observa tout à coup sur un ton badin :

« Je suis sûr que Miss Vinrace, par exemple, a un penchant secret pour le catholicisme » – elle ne trouva pas la moindre réplique et Helen ne put s’empêcher de rire du sursaut qu’elle fit.

Le déjeuner était fini, Mrs. Dalloway se leva. En montant l’escalier avec Helen, elle résuma le débat :

« Je me dis toujours que la religion, c’est comme quand on collectionne des scarabées. Certains se passionnent pour les scarabées noirs, d’autres non. Ce n’est pas la peine de discuter. Et vous, quel est votre scarabée noir pour l’instant ?

— Mes enfants, je suppose, dit Helen.

— Ah ! ça, c’est différent ! Clarissa respirait. Parlez-m’en, voulez-vous ? Vous avez un petit garçon, n’est-ce pas ? Cela a dû être affreux, de les quitter ? »

Ce fut comme si une ombre bleue venait de s’étendre sur une mare. Leurs yeux se firent plus profonds, leurs voix plus cordiales.

Loin de les suivre sur le pont où elles commençaient leur promenade, Rachel s’indigna contre ces florissantes matrones qui lui rappelaient qu’elle n’avait pas accès à leur sphère et qu’elle était orpheline. Aussi, tournant les talons, les quitta-t-elle brusquement.

Elle claqua la porte de la cabine et sortit sa musique. Les cahiers – Bach et Beethoven, Mozart et Purcell – étaient vieux, le papier jauni, la gravure rugueuse au toucher. Au bout de trois minutes, elle était profondément engagée dans une fugue en la, très difficile, très classique, et son visage avait pris une étrange expression lointaine, impersonnelle, de complète absorption et de satisfaction anxieuse. Elle se trompait parfois, hésitait, puis reprenait la même mesure. Mais une ligne invisible semblait relier les notes entre elles et il s’en dégageait une forme, un édifice. Entièrement prise par cet effort – il était difficile en effet de découvrir comment tous ces sons devaient se grouper entre eux et cela mettait à contribution tout l’ensemble de ses facultés – elle n’entendit pas qu’on frappait à la porte. Celle-ci s’ouvrit alors toute grande sous une brusque poussée et Mrs. Dalloway entra, laissant le battant ouvert derrière elle, de sorte qu’on put voir un lambeau blanc et bleu : le pont et la mer. L’édifice de la fugue de Bach s’effondra.

« Ne vous interrompez pas pour moi, implora Clarissa. En vous entendant je n’ai pu résister. J’adore Bach. »

Rachel rougit et laissa retomber ses doigts sur ses genoux. Puis elle se leva d’un air gauche et dit.

« C’est trop difficile.

— Mais vous étiez en train de jouer magnifiquement ! J’aurais dû rester dehors.

— Non », dit Rachel.

Après avoir fait glisser du fauteuil les Lettres de Cowper et Les Hauts de Hurlevent, elle invita Clarissa à s’asseoir.

« Quel petit coin délicieux ! dit celle-ci avec un regard circulaire. – Oh ! les Lettres de Cowper ! Je n’ai jamais lu cela. C’est bien ?

— Assez ennuyeux, dit Rachel.

— C’est extraordinaire comme style, n’est-ce pas ? quand on aime ce genre de choses – des phrases qui se terminent bien, et tout ça. Wuthering Heights ! Ah ! voilà qui correspond davantage à mes goûts. Sincèrement, je ne pourrais exister sans les Brontë ! Vous ne les trouvez pas admirables ? Pourtant, à tout prendre, je m’en passerais plus facilement que de Jane Austen. »

Si superficiels et si décousus que fussent ses propos, son attitude manifestait au suprême degré sa sympathie et ses intentions amicales.

« Jane Austen ? Je n’aime pas Jane Austen, dit Rachel.

— Monstre ! s’écria Clarissa, c’est tout juste si je vous pardonne ! Et pourquoi, dites ?

— Elle est tellement… tellement… enfin, elle est comme une natte trop serrée, pataugeait Rachel.

— Ah ! je comprends ce que vous voulez dire. Mais je ne suis pas de cet avis. Et vous ne le serez plus vous-même quand vous aurez mûri. À votre âge, je n’aimais que Shelley. Je me vois encore sanglotant au jardin sur ses poèmes.

   Son vol a dépassé l’ombre de notre nuit,
   L’envie, la calomnie, la haine et la souffrance…

Vous vous rappelez ?

   Ne sauraient le toucher, ne le torturent plus
   Par la contagion du vieux péché du monde… »

Comme c’est divin ! et comme c’est absurde pourtant ! – (son regard léger fit le tour de la pièce.) – Je me dis toujours : ce qui est important, c’est de vivre et non pas de mourir. J’ai vraiment du respect pour un vieil agent de change quelconque qui sent le tabac, qui passe son temps à additionner des colonnes de chiffres et qui ensuite s’en va trottinant vers sa villa de Brixton, vers le vieux carlin qu’il adore, vers sa morne petite épouse, assise au bout de la table, avec qui il prendra quinze jours de vacances à Margate. J’en connais des tas comme cela, je vous assure. Eh bien, je leur trouve positivement plus de noblesse qu’aux poètes qu’on encense pour la seule raison qu’ils ont du génie et qu’ils meurent jeunes. Mais je ne demande pas que vous, vous partagiez mon sentiment.

Elle serra l’épaule de Rachel, puis se remit à citer :

L’agitation qu’à tort on appelle délices…

« Quand vous aurez mon âge, vous verrez que le monde est bourré de choses délicieuses. Je trouve que les jeunes commettent une telle faute en se refusant au bonheur ! Il me semble parfois que le bonheur est la seule chose qui compte. Je ne vous connais pas assez pour juger, mais je crois deviner chez vous une certaine tendance à… quand on est jeune et qu’on a du charme… tant pis, je le dis : on a tout à sa disposition. »

Elle regarda autour d’elle comme pour ajouter : « Pas seulement quelques vieux bouquins et du Bach ! »

« Je brûle de vous poser des questions, reprit-elle. Vous m’intéressez tellement ! Si je suis indiscrète, renvoyez-moi d’une gifle.

— Moi aussi, je… je voudrais poser des questions, dit Rachel avec tant de sérieux que Mrs. Dalloway dut réprimer son sourire.

— Voulez-vous que nous marchions un peu ? proposa-t-elle. L’air est si délicieux. »

Elle aspira cet air comme un cheval de course dès que, la porte refermée, elles se trouvèrent sur le pont.

« Est-ce qu’il ne fait pas bon vivre ? s’écria-t-elle, introduisant le bras de Rachel sous le sien. Regardez, regardez ! Comme c’est exquis. »

Les côtes du Portugal commençaient à perdre de leur substance, mais la terre, si éloignée fût-elle, était encore la terre. On distinguait les petites villes saupoudrant les replis des collines et les vagues fumées qui montaient. La petitesse des villes s’exagérait par le contraste des hautes montagnes violettes, à l’arrière-plan.

« À vrai dire, pourtant, fit Clarissa, quand elle eut regardé tout cela, je n’aime pas les beaux paysages. C’est trop inhumain. »

Elles continuèrent à marcher. Puis elle reprit avec spontanéité :

« Comme c’est curieux ! Hier, à cette heure-ci, nous ne nous étions jamais rencontrées encore. J’étais en train d’emballer mes affaires dans une petite chambre d’hôtel qui sentait le renfermé. Nous ignorions tout l’une de l’autre – et pourtant… j’ai l’impression que je vous connaissais déjà.

— Vous avez des enfants… votre mari était au Parlement ?

— Je n’ai jamais été à l’école. Et vous, vous habitez… ?

— Avec mes tantes à Richmond.

— À Richmond ?

— Vous comprenez, mes tantes aiment le parc. Elles aiment la tranquillité.

— Et vous, vous ne l’aimez pas ? Je le comprends, riait Clarissa.

— J’aime me promener toute seule dans le parc, mais… pas avec des chiens, acheva-t-elle.

— Bien sûr. Et certaines personnes sont, à proprement parler, des chiens, n’est-ce pas ? fit Clarissa, comme quelqu’un qui vient de deviner un secret. Mais pas toutes, oh ! non, pas toutes. »

Rachel dit : « Pas toutes », puis s’arrêta.

« Je vous vois très bien vous promenant seule, dit Clarissa, et réfléchissant dans votre petit univers à part. Mais combien vous aimerez cela… un de ces jours !

— J’aimerai me promener avec un homme, c’est cela que vous voulez dire ? demanda Rachel, fixant sur Mrs. Dalloway ses grands yeux interrogateurs.

— Je ne pensais pas précisément à un homme, mais en effet, c’est cela.

— Non. Je ne me marierai jamais, fit péremptoirement Rachel.

— Je n’en suis pas si sûre, dit Clarissa avec un regard de côté qui apprit à Rachel qu’elle la trouvait charmante, bien que, pour une raison incompréhensible, la chose parût l’amuser.

— Pourquoi les gens se marient-ils ? demanda Rachel.

— C’est ce qu’il vous reste à comprendre », répondit en riant Clarissa.

En suivant son regard, Rachel constata qu’il se posait sur la robuste personne de Richard Dalloway, occupé à frotter une allumette à la semelle de son soulier, tandis que Willoughby était en train d’expliquer quelque chose qui semblait présenter beaucoup d’intérêt pour eux deux.

« Il n’existe rien de pareil, conclut alors Clarissa. Parlez-moi des Ambrose, voulez-vous ? ou bien trouvez-vous que je pose trop de questions ?

— Je trouve que la conversation avec vous est facile », dit Rachel.

L’aperçu qu’elle donna des Ambrose manqua néanmoins de détails et n’ajouta rien de particulier au fait que Mr. Ambrose était son oncle.

« Un frère de votre mère ? »

Quand on n’a plus d’emploi pour certains noms, le moindre rappel qu’on en fait nous est sensible. Mrs. Dalloway continua :

« Vous ressemblez à votre mère ?

— Non ; elle était tout autre », dit Rachel.

Un désir intense l’envahissait de raconter à Mrs. Dalloway des choses qu’elle n’avait jamais dites à personne, dont elle-même n’avait jamais eu l’idée jusque-là.

« Je me sens seule, commença-t-elle, j’ai besoin… »

Ne sachant de quoi elle avait besoin, elle ne parvint pas à terminer sa phrase. Mais sa lèvre tremblait.

Mrs. Dalloway cependant paraissait capable de comprendre sans le secours des mots.

« Je connais cela, dit-elle, allant jusqu’à passer son bras autour des épaules de Rachel. À votre âge, j’avais ce « besoin », moi aussi. Personne ne l’a compris, jusqu’au moment où j’ai rencontré Richard. Il m’a apporté tout ce qui me manquait. Il est homme et femme à la fois. »

Son regard s’en alla vers Mr. Dalloway qui continuait à causer, accoudé à la lisse.

« Ne croyez pas que je dise cela parce que je suis sa femme. Je vois ses défauts mieux que ceux de n’importe qui. Ce qu’on attend de l’être avec qui l’on vit c’est qu’il vous maintienne au niveau le plus élevé de vous-même. Je me demande souvent ce que j’ai fait pour être heureuse à ce point ! » s’écria-t-elle, et une larme glissa sur sa joue. Elle l’essuya, serra très fort la main de Rachel et proclama :

« Que la vie est donc bonne ! »

En cet instant, debout dans la fraîcheur de la brise, avec du soleil sur les vagues et la main de Mrs. Dalloway sur son bras, Rachel avait nettement l’impression que la vie, jusque-là très quelconque, devenait prodigieuse et d’une incroyable bonté.

Helen qui passait aperçut Rachel, excitée, bras dessus bras dessous avec une personne qui lui était presque étrangère ; cela l’amusa et en même temps l’irrita quelque peu. Mais à ce moment, Richard vint les rejoindre ; ravi de sa conversation avec Willoughby, il était d’humeur particulièrement sociable.

« Vous voyez mon panama ? dit-il en touchant le bord de son chapeau. Avez-vous remarqué, Miss Vinrace, l’influence que l’on peut exercer sur le temps au moyen d’un couvre-chef approprié ? J’avais décidé que nous aurions aujourd’hui une chaude journée d’été. Aucune de vos objections, je vous en préviens, ne saurait m’ébranler. C’est pourquoi je m’en vais m’asseoir et je vous conseille de suivre mon exemple. »

Une rangée de trois fauteuils les invitait à s’y installer.

Richard, étendu, observait les vagues.

« C’est d’un très joli bleu, dit-il, mais il y en a un peu trop. La variété est un élément essentiel d’un beau paysage. Ainsi, avec des collines, il faut une rivière et avec une rivière il faut des collines. La vue la plus admirable du monde, à mon avis, est celle qu’on a de Boars Hill par beau temps – il faut qu’il fasse beau, par exemple… Une couverture ? Oh ! merci, chérie… À la vue en question s’ajoutent avantageusement les souvenirs, – le passé.

— Préférez-vous causer, Dick, où voulez-vous que je lise à haute voix ? »

Avec les couvertures, Clarissa venait d’apporter un livre.

« Persuasion, annonça Richard, examinant le volume.

— C’est pour Miss Vinrace : elle ne peut souffrir notre bien-aimée Jane.

— Ça, permettez-moi de le dire, c’est parce que vous ne l’avez pas lue, remarqua Richard. C’est de beaucoup la plus grande de nos romancières. La plus grande, poursuivit-il, et voici pourquoi : elle n’essaie pas d’écrire comme un homme. Toutes les autres le font et c’est pour cela que je ne les lis pas. »

Il joignit les mains par les extrémités des doigts et reprit :

« Exposez vos arguments, Miss Vinrace, je ne demande qu’à être converti. »

Il attendit pendant que Rachel cherchait en vain le moyen de défendre son sexe contre le mépris dont il venait de l’accabler.

« Je crois, malheureusement, qu’il a raison, dit Clarissa, il a presque toujours raison, le coquin ! J’ai apporté Persuasion, pensant que c’est un peu moins rebattu que les autres. En tout cas, Dick, ce n’est pas à vous de prétendre que vous connaissez Jane par cœur, puisque chaque fois elle a le don de vous endormir.

— Après le labeur législatif, j’ai droit au sommeil, répliqua Richard.

— Ne vous occupez plus de ces canons, dit Clarissa, voyant que, par-delà les flots, l’œil méditatif de son mari cherchait encore la terre. Ni des flottes, ni des empires, ni de rien. »

Sur ces mots, elle ouvrit le volume et commença :

« Sir Walter Elliott, de Kellynch Hall, dans le comté de Somerset, était un homme qui, pour sa distraction, n’avait jamais recours à un autre livre que le Baronnage. » – Vous ne le connaissez pas, ce Sir Walter ? – « Il y trouvait une occupation pour ses loisirs, une consolation pour ses peines. » – N’est-ce pas que c’est bien écrit ? – « Il »…

Elle poursuivait sa lecture avec une pointe d’humour dans la voix, ayant décidé que Sir Walter distrairait la pensée de son mari des canons britanniques, pour l’entraîner vers un monde exquis, amusant, plein de vie et un tantinet ridicule. Au bout d’un moment il sembla que le soleil déclinait sur ce monde dont le relief s’effaçait. Rachel leva les yeux pour chercher la cause de ce changement. Les paupières de Richard s’ouvraient et se refermaient tour à tour. Une bruyante respiration nasale annonça qu’il avait cessé de considérer les apparences et dormait profondément.

« Un triomphe ! » chuchota Clarissa à la fin d’une phrase. Tout à coup, elle leva la main en signe de protestation ; un matelot s’arrêta, hésitant. Elle passa le livre à Rachel et s’avança doucement pour recevoir le message : Mr. Grice demandait s’il lui serait agréable…, etc. Elle suivit le matelot. Ridley, qui rôdait par là, inaperçu, fit quelques pas en avant, s’arrêta, puis avec un geste de dégoût reprit le chemin de son cabinet de travail. Le politicien endormi demeura sous la sauvegarde de Rachel. Elle lut une phrase, puis le regarda attentivement. Ainsi endormi, il faisait penser à un vêtement pendu au pied d’un lit – tous les plis y étaient, les manches et les jambes du pantalon gardaient leur forme, bien que les membres en fussent absents. C’est dans ces moments-là qu’on se rend le mieux compte de l’âge et de l’état d’un vêtement. Rachel le toisait du regard, si bien qu’à la longue elle crut qu’il allait protester.

Il devait avoir une quarantaine d’années ; il y avait quelques rides autour de ses yeux, quelques plis bizarres à ses joues. Un peu fatigué, il avait pourtant l’air solide, en plein épanouissement de sa maturité.

« Des sœurs et un loir et des canaris, murmurait Rachel sans le quitter des yeux. Je me demande, je me demande… » Elle s’interrompit, le menton dans la main, le regardant toujours. Une cloche tinta derrière eux. Richard leva la tête, puis ouvrit les yeux avec, l’espace d’une seconde, l’expression bizarre de quelqu’un qui a perdu ses lunettes. Il lui fallut un bon moment pour se remettre de la fâcheuse conscience d’avoir ronflé, d’avoir même peut-être poussé des grognements, en présence d’une jeune fille. C’était un peu déconcertant, du reste, de constater en se réveillant qu’on vous a laissé en un tel tête-à-tête.

« Je m’étais assoupi, je crois, dit-il ; que sont devenus les autres ? Clarissa ?

— Mrs. Dalloway est allée voir les poissons de Mr. Grice, répondit Rachel.

— J’aurais pu m’en douter, dit Richard, c’est un de ses passe-temps habituels. Et vous, comment avez-vous employé cette heure radieuse ? Vous êtes-vous laissé convertir ?

— Je ne crois pas avoir lu une seule ligne.

— Voilà ce que j’éprouve toujours : il y a trop de choses à regarder. Je trouve, moi aussi, que la nature exerce sur nous un effet stimulant. Mes plus belles idées me sont venues en plein air.

— Quand vous étiez en promenade ?

— En promenade, à cheval, en croisière. Les entretiens les plus significatifs peut-être de mon existence se sont déroulés pendant que j’arpentais la cour d’honneur du Trinity College. J’ai fréquenté les deux universités. C’était le dada de mon père ! Il prétendait que cela vous élargit les idées et je crois bien qu’il avait raison. Je me rappelle – comme cela paraît loin ! – avoir jeté les bases de l’État futur, en compagnie de l’actuel Secrétaire pour l’Inde. Nous nous prenions pour des puits de sagesse. Peut-être l’étions-nous, d’ailleurs. Nous étions heureux, Miss Vinrace, et nous étions jeunes – qualités qui conduisent à la sagesse.

— Avez-vous réalisé ce que vous vouliez ? demanda Rachel.

— Question insidieuse ! Je répondrai : oui et non. Si, d’une part, je n’ai pas accompli ce que je m’étais assigné pour tâche – qui de nous y parvient ? – je puis d’autre part proclamer en toute honnêteté : je n’ai pas abaissé le niveau de mon idéal. »

Résolument, il regarda une mouette, comme si son idéal était porté par les ailes de l’oiseau.

« Mais, demanda Rachel, votre idéal, qu’est-ce que c’est ?

— Là, vous m’en demandez trop, Miss Vinrace », fit-il d’un ton enjoué.

Elle voulait simplement savoir, dit-elle ; et Richard, amusé, consentit à répondre :

« Ma foi, comment dire ? Pour résumer d’un mot, c’est l’unité. Unité de but, de souveraineté, de progrès. Diffusion des idées les meilleures dans la zone la plus vaste.

— Par les Anglais ?

— Je reconnais que dans l’ensemble les Anglais ont une conscience plus pure que la majorité des humains. Leurs annales sont plus propres. Mais, mon Dieu, n’allez pas vous imaginer que je ne vois pas les défauts – les horreurs, les choses innommables qui existent au cœur même de notre pays. Je ne me fais pas d’illusions. Peu de gens, je crois, se font moins d’illusions que moi. Avez-vous jamais visité une manufacture, Miss Vinrace ? Non, je pense bien que non, ou plutôt j’espère que non. »

En effet, c’est à peine s’il était arrivé à Rachel de traverser un quartier pauvre, et cela sous l’escorte de son père, d’une domestique ou de ses tantes.

« J’allais dire que si vous aviez jamais vu certaines choses qui se passent autour de vous, vous comprendriez ce qui nous pousse, moi et mes pareils, vers la politique. Vous me demandiez, il y a un instant, si j’avais réalisé ce que j’avais décidé. Eh bien, quand je passe en revue mon existence, j’y trouve un fait dont j’avoue être fier : grâce à moi, plusieurs milliers de jeunes filles du Lancashire – (et plus tard, il y en aura des milliers d’autres) – passent chaque jour au grand air une heure que leurs mères passaient courbées sur leur métier. J’en ai, je le confesse, plus de fierté que si j’avais écrit du Keats. Et du Shelley par-dessus le marché ! »

Être de ceux qui écrivent du Keats et du Shelley devint pour Rachel une chose-pénible. Elle sympathisait avec Richard Dalloway, elle se laissait gagner par sa chaleur. Il avait l’air très convaincu.

« Je ne connais rien ! » s’écria-t-elle.

Il répliqua paternellement :

« Il vaut beaucoup mieux que vous ne connaissiez rien. D’ailleurs vous êtes trop modeste, sans aucun doute. On me dit que vous jouez fort bien du piano et je suis persuadé que vous avez lu des montagnes d’ouvrages sérieux. »

Mais ces propos d’un autre âge n’avaient plus le pouvoir de la réduire au silence.

« Vous parliez d’unité, dit-elle, vous devriez m’expliquer.

— Je ne laisse jamais ma femme parler politique, commença-t-il d’un air grave – en voici les raisons : les êtres humains sont ainsi constitués qu’il leur est impossible de lutter et de garder un idéal en même temps. Si j’ai pu conserver le mien, comme je me flatte de l’avoir fait dans une grande mesure, c’est parce que chaque soir je retrouvais ma femme et constatais que sa journée avait été consacrée aux visites, à la musique, aux jeux des enfants, à son intérieur, à tout ce que vous voudrez. Rien n’est jamais venu détruire ses illusions. C’est elle qui me donne le courage de persévérer. La vie publique exige une grande tension d’esprit », ajouta-t-il.

Il apparaissait maintenant comme un martyr exténué qui chaque jour abandonne un peu de son or le plus pur au profit de l’humanité.

« Je ne peux pas m’imaginer, s’écria Rachel, comment on arrive à faire ces choses-là !

— Expliquez-vous, Miss Vinrace, dit Richard. C’est une question que je tiens à élucider. »

Sa bienveillance était toute sincère ; Rachel résolut donc de saisir l’occasion offerte, bien que son cœur battît à l’idée de parler devant un homme de cette valeur et de cette compétence.

« Je vois cela comme ceci, commença-t-elle avec un grand effort pour rassembler, puis pour exposer ses vagues conceptions personnelles : Il y a une vieille veuve quelque part dans une chambre, mettons que ce soit dans un faubourg de Leeds. »

Richard inclina la tête indiquant qu’il était d’accord pour la veuve.

« Vous, à Londres, vous passez votre vie à parler, à écrire des choses, à faire des lois, et à négliger ce qui est naturel. Le résultat de tout cela, c’est qu’en ouvrant son buffet, elle y trouve un peu moins de thé et un journal. C’est ainsi pour toutes les veuves du pays, je veux bien. Mais il y a aussi l’esprit de cette veuve – ses affections. Cela, vous ne vous en occupez pas. Et vos propres sentiments, vous les gaspillez.

— Si la veuve trouve son buffet vide, répondit Richard, il est fort probable que ses vues spirituelles en souffriront. Puis-je me permettre de signaler les points faibles de votre philosophie, Miss Vinrace ? – Elle n’est, d’ailleurs, pas sans mérites. Je tiens à souligner toutefois qu’un être humain n’est pas un assemblage de compartiments, mais un organisme. Un peu d’imagination, Miss Vinrace ! Faites travailler votre imagination. C’est ce qui vous manque, à vous autres, les jeunes libéraux ! Il faut vous représenter le monde comme un tout. Passons au deuxième point : quand vous affirmez qu’en mettant de l’ordre dans la maison, pour le plus grand bien de la nouvelle génération, je gaspille mes plus belles énergies, je ne suis absolument pas de votre avis. Être un vrai citoyen de l’Empire, je ne conçois pas de but plus élevé. Essayez d’envisager les choses sous cet angle, Miss Vinrace. Représentez-vous l’État comme une machine complexe. Nous, les citoyens, nous en sommes les éléments. Certains ont des fonctions importantes ; d’autres (dont je suis moi-même peut-être), servent simplement à relier entre elles les parties cachées du mécanisme, celles que l’œil du public ne voit pas. Pourtant, si la moindre vis se dérobait à sa tâche, elle compromettrait le fonctionnement de l’ensemble. »

Impossible de faire concorder l’image d’une veuve maigre et noire, regardant par la fenêtre et cherchant à qui parler, avec l’image d’une énorme machine comme on en voit à South Kensington – qui cogne, qui cogne, qui cogne. La tentative de rapprochement était vouée à l’échec.

« Je crois que nous ne nous comprenons pas, dit Rachel.

— Oserai-je dire une chose dont vous serez très fâchée ?

— Je ne le serai pas.

— Bon. Voici : aucune femme ne possède ce que j’appelle l’instinct politique. Vous avez des vertus qui sont considérables et je me flatte d’être le premier à les reconnaître. Mais je n’ai jamais rencontré de femme qui eût la moindre idée de ce qu’on entend par science du gouvernement. Je vais vous fâcher plus encore : j’espère ne jamais rencontrer de telle femme. Eh bien, Miss Vinrace, sommes-nous brouillés pour la vie ? »

L’amour-propre, l’irritation et un désir lancinant d’être comprise la poussaient à essayer une fois encore.

« Dans les rues, dans les égouts, dans les câbles, dans le téléphone, il y a quelque chose qui vit ? Est-ce là ce que vous voulez dire ? Par exemple parmi les camions à ordures, parmi les hommes qui réparent les routes ? C’est cela que vous sentez tout le temps quand vous marchez dans Londres, et quand vous tournez un robinet et qu’il en sort de l’eau ?

— Certainement, fit Richard. Vous entendez par là, si je comprends bien, que tout l’ensemble de la société moderne repose sur l’effort coopératif. Si seulement les gens qui s’en rendent compte étaient plus nombreux, Miss Vinrace ! On verrait moins de vos pauvres veuves dans leur logis solitaires. »

Rachel réfléchissait.

« Est-ce que vous êtes libéral ou conservateur ? demanda-t-elle.

— Je me dis conservateur pour plus de commodité, répondit en souriant Richard, mais il y a entre les deux partis plus de points communs qu’on ne pense. »

S’il y eut un silence, ce n’est pas que Rachel manquât de choses à dire ; mais, comme toujours, elle n’arrivait pas à les exprimer ; de plus, elle était troublée par le fait que le temps leur était mesuré pour cette conversation. Des idées absurdes et confuses lui passaient par la tête : comme quoi, par exemple, si l’on pouvait remonter suffisamment loin en arrière, tout deviendrait intelligible ; tout n’était que communauté ; car les mammouths qui pâturaient jadis dans les champs de Richmond High Street s’étaient transformés en pavés, en cartons pleins de rubans, en tantes de Rachel.

« Vous avez bien dit que vous habitiez la campagne quand vous étiez enfant ? » demanda-t-elle.

Si peu polies qu’il trouvât ses manières, Richard cependant en était flatté. L’intérêt que lui portait Rachel était sans doute sincère.

« Je l’ai dit, en effet, sourit-il.

— Et alors, qu’est-ce qui se passait là-bas ? Ou bien trouvez-vous que je vous pose trop de questions ?

— Cela me flatte, croyez-le bien. Mais voyons… ce qui se passait là-bas ? Ma foi, il y avait l’équitation, les leçons, mes sœurs. Il y avait, je me rappelle, un féerique dépôt d’ordures où l’on voyait toutes sortes de choses extraordinaires. C’est curieux, les objets qui peuvent frapper les enfants. Je garde un souvenir très précis de cet endroit. Il est faux de prétendre que les enfants sont heureux. Ils sont malheureux, au contraire. Je n’ai jamais autant souffert que dans mon enfance.

— Pourquoi ? demanda Rachel.

— Je ne m’entendais pas avec mon père, dit Richard d’un ton bref. C’était un homme plein de qualités, mais très dur. Enfin ! cela vous rend attentif à ne pas commettre les mêmes erreurs. Les enfants n’oublient jamais une injustice. Ils pardonnent bien des choses que les adultes réprouvent, mais ce péché-là, ils ne le pardonnent pas. J’admets, notez bien, que j’aie été un enfant difficile à manier ; mais tout ce que j’étais prêt à donner, quand j’y pense ! Non, vraiment, on a péché contre moi plus que je n’ai péché moi-même. Puis on m’envoya à l’école où je me comportai de façon très convenable. Ensuite, comme je l’ai déjà dit, mon père me fit faire des études dans les deux universités… Savez-vous, Miss Vinrace, que vous me donnez à réfléchir ? Comme c’est peu, somme toute, ce qu’on arrive à raconter de son existence ! Nous voici tous les deux face à face, pleins à craquer, sans nul doute, d’expériences, d’idées, d’émotions du plus haut intérêt. Mais le moyen de les communiquer ? Ce que je viens de vous dire, c’est ce que pourrait vous raconter le premier venu.

— Je ne trouve pas, dit-elle. Ce qui compte, ce ne sont pas les choses, n’est-ce pas ? c’est la façon de les dire.

— C’est exact, répondit Richard, parfaitement exact. (Il fit une pause.) Quand je considère le passé – j’ai quarante-deux ans – quels sont les faits marquants que je vois ressortir ? Quelles révélations, si je puis dire, ai-je connues ? La détresse des pauvres, etc. (il hésita, puis sauta par-dessus l’obstacle), l’amour ! »

Sa voix s’était adoucie en prononçant ce mot, ce mot qui, pour Rachel, semblait dégager les cieux de leurs voiles.

« On ne dit pas cela à une jeune fille, en général, reprit-il, mais avez-vous la moindre idée de ce que j’entends par là ? Non, bien sûr. Je n’emploie pas ce mot dans son sens conventionnel, mais dans le sens où l’emploie un jeune homme. Les jeunes filles sont trop strictement maintenues dans leur ignorance, ne trouvez-vous pas ? Peut-être a-t-on raison. C’est possible… Vous ne connaissez pas ces choses-là. »

Il parlait comme s’il avait perdu toute conscience de ce qu’il disait.

« Non, je ne les connais pas, dit-elle en un souffle qu’on entendit à peine.

— Dick ! des bateaux de guerre ! là-bas ! regardez ! »

Délivrée de Mr. Grice, enchantée de toutes ces plantes marines, Clarissa cinglait vers eux avec force grands gestes. Elle avait aperçu, presque au ras de l’eau, deux sinistres bâtiments gris, nus comme des os, qui se suivaient de près, tels des bêtes sans yeux en quête d’une proie. Instantanément, Richard retrouva ses esprits.

« Ma parole ! s’écria-t-il, se levant et abritant ses yeux de la main.

— Les nôtres, Dick ?

— Flotte de la Méditerranée », répondit-il.

L’Euphrosyne inclinait lentement son pavillon. Richard s’était découvert. Clarissa lui serrait nerveusement la main.

« Comme on se sent fier d’être anglais ! » dit-elle.

Les bateaux de guerre s’éloignaient, laissant derrière eux sur les eaux un curieux effluve de discipline et de tristesse ; et c’est seulement quand on cessa de les voir que les propos des passagers reprirent un ton naturel. Pendant le déjeuner, il ne fut question que d’héroïsme, de mort et de splendides qualités des amiraux britanniques. Clarissa cita un poète, Willoughby un autre. De l’avis général, la vie à bord d’un vaisseau de guerre était magnifique et tous les marins qu’on pouvait rencontrer étaient d’une gentillesse, d’une simplicité très particulières. Dans ces conditions, personne ne trouva à son goût la remarque de Helen, qui prétendait qu’entretenir des marins, c’est tout aussi immoral que d’entretenir un jardin zoologique ; pour ce qui est de mourir sur un champ de bataille, il était grand temps, d’après elle, que l’on cessât de célébrer le courage.

« Et d’écrire de mauvais vers sur ce thème », ricana Mr. Pepper.

Mais ce qui préoccupait Helen, au fond, c’était l’attitude bizarre de Rachel qui, les joues en feu, gardait le silence.

jeudi 12 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre III

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Le matin suivant, de bonne heure, les voyageurs crurent entendre au-dessus de leurs têtes un bruit de chaînes qu’on tire brusquement. Les battements réguliers du cœur de l’Euphrosyne s’arrêtèrent peu à peu. Mettant le nez au hublot, Helen aperçut un château immobile sur une colline immobile. On venait de jeter l’ancre dans l’estuaire du Tage et, au lieu de fendre des vagues toujours nouvelles, on voyait les mêmes vagues revenir sur elles-mêmes pour battre les flancs du bateau.

Aussitôt après le petit déjeuner, Willoughby disparut par-dessus bord, emportant une grande mallette de cuir et se retournant pour lancer des ordres : chacun devait faire attention et bien se tenir, car il serait, lui, retenu par ses affaires à Lisbonne, jusqu’à cinq heures de l’après-midi.

Aux environs de cette heure, il reparut, portant sa mallette, se déclarant fatigué, ennuyé, mort de faim et de soif, réclamant d’urgence sa tasse de thé. Tout en se frottant les mains, il contait les incidents de la journée : comment il avait surpris Jackson, le pauvre vieux, en train de se peigner la moustache devant la glace de l’agence, loin de s’attendre à pareille incursion ; comment il lui avait fait abattre dans sa matinée une besogne dont il n’avait guère l’habitude et lui avait offert ensuite un déjeuner au champagne avec des ortolans ; comment il avait rendu visite à Mrs. Jackson, plus grosse que jamais, la pauvre, mais demandant gentiment des nouvelles de Rachel… Et puis, oh ! mon Dieu, le vieux Jackson lui avait avoué une de ces maudites gaffes qu’on commet par faiblesse… Enfin, ce n’était peut-être pas si grave que ça ; seulement à quoi servaient donc les ordres qu’il donnait si on s’empressait d’y désobéir ? Il avait expressément spécifié qu’il ne prendrait pas de passagers pour cette traversée… Là-dessus, il se mit à fouiller ses poches et finit par en extraire une carte de visite qu’il plaqua sur la table devant Rachel. Elle lut : Mr. et Mrs. Richard Dalloway, 23, Browne Street, Mayfair.

« Mr. Richard Dalloway, poursuivait Mr. Vinrace, m’a l’air d’un monsieur qui se figure que ses désirs sont des ordres, sous prétexte qu’il a siégé au Parlement et a épousé la fille d’un pair. Toujours est-il qu’ils ont circonvenu le pauvre petit Jackson, en disant qu’ils avaient droit au passage, en exhibant une lettre de Lord Glenaway qui me demandait cela comme une faveur personnelle, sans tenir aucun compte des objections de Jackson (qui ne devaient pas être très énergiques, d’ailleurs). Et voilà, il n’y a plus qu’à se résigner, je suppose. »

On voyait cependant que, pour une raison ou une autre, Willoughby était enchanté de se résigner, malgré ses protestations spectaculaires. Mr. et Mrs. Dalloway avaient, en effet, échoué à Lisbonne après quelques semaines de voyage sur le continent, voyage destiné avant tout à élargir les idées de Mr. Dalloway. Un accident comme il s’en produit dans la vie politique l’empêchant, pour une saison, de servir son pays au sein du Parlement, Mr. Dalloway s’efforçait de le servir au mieux en dehors du Parlement. Les pays latins se prêtaient fort bien à cela, quoique l’Orient eût été certainement préférable.

« Attendez-vous à recevoir de mes nouvelles de Pétersbourg ou de Téhéran », avait-il dit en se retournant avec des signes d’adieu sur les marches de la Traveller’s.

Mais une épidémie sévissait en Orient, il y avait le choléra en Russie ; aussi les nouvelles qu’on reçut de lui venaient-elles plus prosaïquement de Lisbonne. Le couple avait parcouru la France, s’arrêtant dans les centres industriels où, sur la foi de ses lettres de recommandation, Mr. Dalloway était à même de visiter des usines et de prendre des notes sur son calepin. En Espagne, les époux Dalloway se promenèrent à dos de mulet, car ils voulaient se familiariser avec l’existence des paysans. Ceux-ci étaient-ils mûrs pour se révolter, par exemple ? Ensuite Mrs. Dalloway tint à passer un jour ou deux à Madrid pour voir les peintures. Finalement, ils arrivèrent à Lisbonne et y passèrent six jours. Dans leur journal, publié plus tard en édition privée, ils décrivirent cette ville comme étant « d’un intérêt unique ». Richard avait eu des entretiens avec des ministres et prédisait une crise très prochaine, « les assises du gouvernement étant irrémédiablement corrompues. Cependant peut-on blâmer », etc. Clarissa, entre-temps, inspectait les écuries royales et prenait des photographies : des hommes aujourd’hui en exil, des fenêtres maintenant démolies. Elle photographia entre autres choses le tombeau de Fielding et délivra un petit oiseau qu’un malotru avait pris au piège, « car il est révoltant de penser qu’une créature est mise en cage là où reposent des dépouilles d’Anglais », put-on lire dans le journal. Ce voyage échappait à toutes les conventions et ne suivait aucun plan préconçu. L’itinéraire leur étant suggéré par les correspondants du Times à l’étranger, tout autant que par d’autres considérations. Mr. Dalloway désirait examiner certains canons ; selon lui, la côte africaine était beaucoup plus inquiétante qu’on ne tendait à le croire dans son pays. Les époux se mirent donc à chercher un bateau assez lent, se prêtant à une sorte d’enquête confortable, car ils redoutaient le mal de mer, et qui ferait quelques escales d’un jour ou deux, embarquant çà et là du charbon pendant que les Dalloway iraient satisfaire leur curiosité. En attendant, ils restaient en panne à Lisbonne, n’arrivant pas à trouver le bâtiment de leurs rêves. On leur signala l’Euphrosyne, mais en ajoutant qu’en principe ce cargo transportait des articles de nouveautés dans la région de l’Amazone et en rapportait du caoutchouc, ne prenant de passagers que dans des conditions exceptionnelles. Mais les termes « conditions exceptionnelles » parurent fort encourageants aux Dalloway : ceux-ci appartenaient à une classe où tout est réglé, ou pourrait se régler au besoin, grâce à quelque condition exceptionnelle. En l’occurrence, Richard n’eut qu’à envoyer un mot à Lord Glenaway, directeur de la ligne qui porte son nom, puis à aller trouver ce pauvre vieux Jackson pour lui signaler que Mrs. Dalloway était née Une Telle, que lui-même avait rempli telles fonctions et qu’ils désiraient telle chose précise. Le tour était joué. On se sépara sur des compliments, enchantés de part et d’autre, et une semaine plus tard, au crépuscule, une barque se dirigeait vers le cargo, amenant les Dalloway.

En l’espace de trois minutes, ils avaient pris pied sur le pont de l’Euphrosyne. Cette arrivée causa, comme de juste, une certaine agitation. Plusieurs paires d’yeux furent à même de reconnaitre que Mrs. Dalloway était une personne grande et mince, le corps enveloppé de fourrures et la tête de voiles, tandis que Mr. Dalloway se présentait comme un homme de taille moyenne, de forte carrure, en costume que porte un sports-man au milieu d’une lande automnale. Bientôt ils se virent entourés d’un grand nombre de valises en cuir, d’un brun opulent. Mr. Dalloway portait au surplus une serviette et sa femme une trousse où se devinaient le collier de diamants et les flacons à bouchons d’argent.

« C’est absolument un Whistler ! » s’écria-t-elle avec un geste onduleux vers le rivage, tout en serrant la main de Rachel. Celle-ci eut à peine le temps de jeter un coup d’œil sur le gris des collines que déjà Willoughby présentait Mrs. Chailey qui escorta la dame vers sa cabine.

Bien qu’on la sût temporaire, cette diversion ne laissait pas d’être troublante et chacun en restait plus ou moins consterné, depuis Mr. Grice, le steward, jusqu’à Ridley lui-même. Quelques minutes plus tard, en traversant le fumoir, Rachel y trouva Helen en train de déplacer des fauteuils, très absorbée par ces arrangements. Apercevant Rachel, elle observa sur un ton de confidence :

« Si l’on arrive à installer un coin où les hommes veuillent bien se tenir entre eux, tout ira bien. Le principal, ce sont les fauteuils. (Elle les roulait de-ci de-là). Dis-moi, est-ce que cela a toujours l’air d’une buvette de gare ? »

Elle arracha de la table le tapis de peluche. L’aspect de la pièce en parut grandement amélioré.

L’arrivée des étrangers rappelait d’autre part à Rachel que l’heure du dîner approchait et qu’il s’agissait de changer de toilette. Aussi la sonnerie de la grosse cloche la surprit-elle assise au bord de sa couchette, de manière à ce que la petite glace, au-dessus du lavabo, pût refléter sa tête et ses épaules. Dans cette glace, son visage montrait une expression attentive et mélancolique, car depuis l’apparition des Dalloway, elle avait acquis une certitude déprimante : sa physionomie n’était pas telle qu’elle la souhaitait et ne le deviendrait sans doute jamais. Mais enfin, quelle que fût sa physionomie, le sens de la ponctualité qu’on lui avait inculqué l’obligeait à se rendre à table.

De son côté, Willoughby avait employé ces quelques minutes à esquisser devant les Dalloway les personnes qu’ils allaient rencontrer. Il les comptait sur ses doigts :

« D’abord mon beau-frère Ambrose, l’érudit que vous connaissez sans doute de nom ; sa femme ; mon vieil ami Pepper qui ne fait pas grand bruit, mais à qui, paraît-il, nul n’a rien à apprendre. Et c’est tout. Nous sommes en petit comité. Je dois les débarquer sur la côte. »

Mrs. Dalloway, penchant un peu la tête de côté, essayait de se rappeler Ambrose – (était-ce un pseudonyme ?) – et n’y parvenait pas. Ce qu’elle venait d’entendre lui causait plutôt des appréhensions. Elle savait qu’un savant épouse en général la première venue, une fille qu’il a rencontrée au fond de la campagne, pendant une tournée de conférences, ou bien une petite banlieusarde qui dira d’un air pointu : « C’est mon mari qui vous intéresse, ce n’est pas moi, je le sais bien ! »

Mais à ce moment Helen parut et Mrs. Dalloway constata avec soulagement que, malgré son allure un tantinet excentrique, elle n’avait rien de négligé, se tenait correctement et parlait sur un ton modéré, ce qui, pour elle, était la caractéristique d’une femme du monde. Mr. Pepper n’avait pas pris la peine d’échanger contre un autre son complet net et disgracieux.

« Après tout, se dit Clarissa en suivant Mr. Vinrace vers la salle à manger, tout le monde est intéressant, au fond ! »

Une fois à table, il lui fallut consolider cette opinion dans son for intérieur, surtout par rapport à Ridley qui arriva en retard, dans une tenue décidément peu soignée, et s’attaqua à son potage d’un air sinistre.

Les deux époux échangèrent entre eux un imperceptible signal attestant qu’ils avaient compris la situation et allaient se soutenir mutuellement avec loyauté. Après une pause à peine indiquée, Mrs. Dalloway se tourna vers Willoughby et commença :

« Ce que je trouve de si ennuyeux en mer, c’est qu’il n’y ait pas de fleurs ! Représentez-vous, en plein océan, des champs de violettes et de roses trémières ! Ce serait divin !

— Mais assez dangereux pour la navigation ! (La voix forte de Richard répliqua comme un basson aux fioritures de violon de sa femme.) – Les plantes aquatiques sont capables de vous jouer de mauvais tours, n’est-ce pas, Vinrace ? Je me souviens que pendant une traversée sur le Mauretania, j’ai demandé au capitaine – (il s’appelait Richards – vous l’avez connu ?) – « Dites-moi franchement, capitaine, quel est le danger que vous redoutez le plus pour votre bateau ? » Je pensais qu’il me citerait les icebergs, les épaves, le brouillard, quelque chose de ce genre. Pas du tout. Je me suis toujours rappelé sa réponse : « Sedgius aquatici », ce qui désigne, si je ne me trompe, une espèce de lentille d’eau. »

Mr. Pepper leva brusquement les yeux, sur le point de poser une question, quand Willoughby s’en mêla :

« Leur existence est épouvantable, à ces capitaines ! Trois mille âmes à bord !

— Oui, vraiment, dit Clarissa, qui se tourna vers Helen avec une expression de profonde gravité, on a tort de prétendre, j’en suis convaincue, que la fatigue provient du travail ce sont les responsabilités qui fatiguent. C’est probablement pour cela qu’une cuisinière est mieux payée qu’une femme de chambre.

— D’après ce calcul, une nurse devrait gagner le double, ce qui n’est pas le cas, dit Helen.

— Non, mais songez à la joie de s’occuper de bébés et non pas de casseroles ! dit Mrs. Dalloway avec un intérêt accru à l’endroit de Helen, en qui elle devinait une mère.

— J’aimerais bien mieux être cuisinière que nurse, déclara Helen. Pour rien au monde je ne consentirais à me charger d’enfants.

— Les mères exagèrent toujours, dit Ridley. Un enfant convenablement élevé ne représente aucune responsabilité. J’ai voyagé à travers toute l’Europe avec les miens. On les emballe pour qu’ils aient chaud et on les dépose dans le filet. »

Helen riait. Mrs. Dalloway, qui regardait Ridley, s’écria :

« Voilà bien les pères ! Mon mari est exactement pareil. Et on parle après cela d’une égalité des sexes !

— On en parle ? fit Mr. Pepper.

— Mais oui, certaines gens ! » La voix de Clarissa montait : « Pendant la dernière session, mon mari affrontait chaque jour une personne furibonde qui ne parlait pas d’autre chose, il me semble !

— Elle était assise dehors, sur mon passage ; c’était très ennuyeux, continua Dalloway. Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit : « Ma bonne dame, vous bouchez le passage et c’est tout. Cela me met en retard et vous n’y gagnez rien. »

— Alors elle s’est accrochée à ses vêtements, menaçant de lui arracher les yeux, ajouta Mrs. Dalloway.

— Bah ! on a exagéré la chose, dit Richard. Je les plains sincèrement, je l’avoue. On doit être affreusement mal assis sur ces marches !

— Tant pis pour elles, trancha Willoughby.

— Je suis parfaitement d’accord avec vous, dit Dalloway. Personne plus que moi ne condamne la folie et l’inutilité absolue d’une telle attitude. Quant à toute cette agitation – ma foi, je demande à mourir avant qu’une seule femme ait obtenu le droit de vote en Angleterre ! Voilà mon avis. »

Devant la solennité de cette déclaration, Clarissa prit un air grave.

« C’est inimaginable », fit-elle ; puis, se tournant vers Ridley :

« Vous n’allez pas me dire que vous êtes pour le suffrage des femmes ?

— Je me moque pas mal des pour et des contre, répondit Ambrose. S’il y a des dupes qui s’imaginent que le droit de vote va leur servir à quelque chose, on n’a qu’à le leur accorder. Elles ne tarderont pas à déchanter. »

Elle sourit :

« Je vois que vous n’êtes pas un homme politique.

— Le Ciel m’en préserve !

— J’ai bien peur d’encourir la désapprobation de votre mari », dit Dalloway, s’adressant à Mrs. Ambrose qui se rappela tout à coup qu’il avait été membre du Parlement. Ne sachant que répondre, elle demanda :

« Vous ne trouvez pas cela assez ennuyeux quelquefois ? »

Richard étendit ses deux mains devant lui, comme pour faire lire ce qui était inscrit dans leurs paumes.

« Du moment que vous me demandez si parfois je trouve cela ennuyeux, je suis forcé de vous répondre affirmativement. Mais si, d’autre part, vous me demandiez quelle carrière m’apparaît, dans l’ensemble, avec ses bons et ses mauvais côtés, comme la plus agréable pour un homme, la plus enviable de toutes sans parler de ses aspects plus sérieux, je serais obligé de répondre : la carrière politique.

— D’accord. Le barreau ou la politique, acquiesça Willoughby. On y a plus de chance de ne pas gaspiller ses efforts.

— Cela met en jeu toutes nos facultés, dit Richard. Le terrain peut se révéler dangereux. Quand je pense aux poètes, aux artistes en général, je me dis toujours : sur leur propre terrain, ils sont imbattables, soit. Mais sortis de là – pfft ! ils demandent l’indulgence du public. Eh bien, il me déplairait que quiconque eût à m’accorder son indulgence.

— Je ne suis pas entièrement de votre avis, Richard, dit Mrs. Dalloway. Songez à Shelley. Il me semble que l’Adonaïs réunit tout ce qu’on peut souhaiter.

— Certes, il faut lire l’Adonaïs, concéda Richard. Mais chaque fois qu’on parle de Shelley, je me rappelle le mot de Matthew Arnold : « Quelle pléiade ! Quelle pléiade ! »

Ceci attira l’attention de Ridley, qui riposta :

« Matthew Arnold ? l’exécrable poseur !

— Poseur, soit, dit Richard, mais qui connaissait le monde, il me semble. Et voilà justement où je veux en venir : nous autres politiciens, nous sommes évidemment à vos yeux – (il avait l’air de prendre Helen pour une représentante des arts) – une pléiade banale et grossière. Mais nous voyons les deux côtés d’une question. Nous manquons de finesse, peut-être, mais nous essayons de prendre les choses en main, tandis que vos artistes découvrent l’état chaotique des choses, haussent les épaules et s’en retournent vers leurs visions – souvent fort belles, je l’accorde – abandonnant les choses à leur état chaotique. Eh bien, c’est ce qu’on appelle se dérober devant ses responsabilités. Au reste, tout le monde ne naît pas avec des dispositions artistiques.

— C’est terrible, dit Mrs. Dalloway, qui avait médité pendant que parlait son mari. Quand je me trouve dans un milieu d’artistes, je partage si intensément la joie qu’on éprouve à se réfugier dans un petit univers à soi seul, avec des tableaux, de la musique, toutes sortes de belles choses ! Mais ensuite, une fois dans la rue, au premier enfant que je rencontre avec sa pauvre frimousse barbouillée, affamée, je me retourne et je me dis :

« Non, je ne peux pas m’isoler, je ne veux pas vivre dans un univers à part. Je voudrais qu’on s’arrête de peindre, d’écrire, de faire de la musique tant qu’il existe des choses pareilles. » N’avez-vous pas l’impression, conclut-elle, s’adressant à Helen, que l’existence est un perpétuel conflit ? »

Helen réfléchit un instant.

« Non, dit-elle, je n’ai pas cette impression, il me semble. »

Il y eut un silence franchement pénible, à la suite duquel Mrs. Dalloway frissonna et demanda qu’on voulût bien lui apporter son manteau. Tandis qu’elle ajustait autour de son cou la moelleuse fourrure brune, une nouvelle idée lui vint à l’esprit :

« J’avoue, dit-elle, que je n’oublierai jamais Antigone. J’ai vu cela à Cambridge, il y a des années, et le souvenir m’en poursuit toujours. Ne trouvez-vous pas que c’est la chose la plus moderne qui soit ? demanda-t-elle à Ridley. Il me semblait que je connaissais une vingtaine de Clytemnestre. La vieille Lady Ditchling, par exemple. Je ne sais pas un mot de grec, mais je pourrais écouter cela pendant des heures… » Là-dessus, Mr. Pepper commença :

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Mrs. Dalloway le regardait, les lèvres serrées.

« Je donnerais dix ans de ma vie pour savoir le grec, déclara-t-elle quand il eut fini.

— Je me fais fort de vous apprendre l’alphabet en une demi-heure, dit Ridley, et en l’espace d’un mois vous liriez du Homère. Ce serait un honneur pour moi que de vous donner des leçons. »

Helen, qui s’occupait de Mr. Dalloway et de l’usage désormais désuet de faire des citations grecques au Parlement, nota sur le grand registre de lieux communs, ouvert devant nous pendant nos entretiens, le fait que tous les hommes, même des hommes comme Ridley, préfèrent décidément qu’une femme ait du chic.

Clarissa proclamait à grands cris qu’elle ne pouvait rien rêver de plus agréable. Elle se voyait déjà dans son salon de Browne Street, un Platon ouvert sur les genoux, un Platon en grec, dans l’original. Elle ne pouvait s’empêcher de croire qu’un érudit authentique, animé d’un intérêt particulier, était capable de lui inculquer le grec sans la moindre difficulté.

Ridley l’invita à commencer le lendemain.

« Pourvu que votre bateau soit gentil avec nous ! » s’écria-t-elle, entraînant Willoughby dans le jeu.

Par déférence pour ses passagers – et ceux-ci étaient de marque – Willoughby se montra prêt à garantir, en saluant, que les vagues elles-mêmes se comporteraient comme il faut.

« Je suis affreusement sujette aux malaises, soupira Clarissa, et mon mari n’a pas le pied très marin.

— Je n’ai jamais le mal de mer, expliquait Richard, du moins cela ne m’est arrivé qu’une fois, en traversant la Manche. J’avoue que par une mer agitée, ou pis encore, démontée, je me sens vraiment mal à l’aise. Le grand remède, c’est de ne jamais manquer un repas. Vous regardez un plat et vous vous dites : « Impossible. » Vous en prenez une bouchée et vous vous demandez comment vous allez faire pour l’avaler. Mais persistez et vous arriverez à enrayer la crise. Ma femme est trop douillette. »

On reculait les chaises. Devant la porte, les femmes hésitaient.

« Je vais vous montrer le chemin », dit Helen en avançant.

Rachel la suivit. Elle n’avait pas pris part à la conversation. Personne ne lui avait adressé la parole, mais pas un seul mot ne lui avait échappé. Ses yeux avaient erré constamment entre Mrs. Dalloway et son mari. Clarissa était réellement fascinante. Elle portait une robe blanche et un collier étincelant. Avec sa toilette, son visage délicat et mutin, exquisément rosé au-dessous des cheveux grisonnants, elle évoquait d’une façon surprenante quelque chef-d’œuvre du XVIIIe siècle, un Reynolds, un Romney. À côté d’elle, Helen et les autres paraissaient frustes et mal soignés. Droite, posée légèrement sur sa chaise, elle avait l’air de régenter le monde à son gré ; sous ses doigts, l’énorme globe compact tournait dans un sens ou dans l’autre. Et son mari ! Mr. Dalloway, faisant rouler sa voix au timbre riche et décidé, était plus impressionnant encore. Il faisait penser à cet endroit, bourdonnant et huileux, des machines où glissent les bielles polies et tapent les pistons. Il empoignait les choses avec tant de fermeté et tant de souplesse à la fois. Les autres, en comparaison, faisaient penser à de vieilles filles qui marchandent des coupons. Rachel marchait dans le sillage des deux dames comme si elle était en transe. Mrs. Dalloway laissait derrière elle un étrange parfum de violettes qui se mêlait au léger froufrou de ses jupes et au tintement de ses colliers. En la suivant, Rachel pensait avec une humilité absolue, embrassant sa propre existence et celle de tous ses amis : « Elle a dit que nous vivions dans un monde à part. C’est exact. Nous sommes parfaitement ridicules. »

« C’est ici que nous nous tenons, dit Helen qui ouvrait la porte du salon.

— Vous faites de la musique ? lui demanda Mrs. Dalloway, prenant sur la table une partition de Tristan.

— C’est ma nièce qui en fait », répondit Helen, la main sur l’épaule de Rachel.

Pour la première fois, Mrs. Dalloway adressa la parole à celle-ci.

« Oh ! que je vous envie ! Vous vous rappelez ce passage ? N’est-ce pas divin ? »

Ses doigts couverts de bagues exécutèrent quelques mesures sur la page.

« Et après cela, voilà que Tristan s’éloigne, et Iseult… Oh ! tout cela est tellement émouvant ! Vous êtes allée à Bayreuth ?

— Non, dit Rachel.

— Alors, vous avez cela en perspective. Je n’oublierai jamais mon premier Parsifal ! Une journée torride du mois d’août, de grosses vieilles Allemandes qui étouffent dans leurs robes montantes, et puis l’obscurité dans la salle et la musique qui commence, et les sanglots qu’on ne peut retenir. Un aimable voisin est allé me chercher de l’eau, je me rappelle, et je n’ai fait que pleurer sur son épaule ! J’étais serrée ici – (elle désigna sa gorge). Cela ne peut se comparer à rien d’autre sur terre ! Mais où est votre piano ?

— Dans une autre cabine, expliqua Rachel.

— Mais vous allez nous jouer quelque chose ? supplia Clarissa ; je n’imagine rien de plus agréable que d’être assise en plein air, au clair de lune en écoutant la musique – tant pis si cela fait un peu pensionnaire ! Vous savez, ajouta-t-elle se tournant vers Helen, je ne pense pas que la musique soit toujours d’un bon effet sur les gens. Je crains bien que non.

— Une trop grande tension ? demanda Helen.

— Un excès d’émotion, en quelque sorte, dit Clarissa. On le constate lorsqu’un jeune homme ou une jeune fille choisissent cela comme carrière. Sir William Broadley me disait exactement la même chose. Vous ne trouvez pas que c’est odieux, les airs que se donnent les gens quand il s’agit de Wagner ? Ce genre d’attitude – (elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, imita une expression passionnée). Il ne faut pas croire qu’ils y comprennent quelque chose. Je me dis toujours que c’est plutôt le contraire. Ceux qui apprécient véritablement l’art sont en général les moins affectés. Connaissez-vous Henry Philips, le peintre ?

— Je l’ai rencontré, dit Helen.

— À le voir, on dirait plutôt un agent de change prospère qu’un des plus grands peintres de son époque. Voilà ce que j’aime.

— Si vous aimez voir les agents de change prospères, ce n’est pas ce qui manque ! » dit Helen.

Rachel souhaitait de tout son cœur que sa tante se montrât moins contrariante.

« Quand vous voyez un musicien aux cheveux longs, dit Clarissa se tournant vers Rachel, est-ce que vous ne devinez pas tout de suite qu’il n’a pas de talent ? Watts et Joachim – ils étaient faits comme vous et moi.

— Et combien ils auraient gagné encore à porter des bouclettes ! fit Helen. Ce qu’il importe de savoir, c’est si l’on recherche, oui ou non, la beauté.

— La propreté ! s’écria Clarissa. Je tiens beaucoup à ce qu’un homme ait l’air propre !

— Au fond, par propreté, vous entendez une bonne coupe de vêtement ?

— Il existe quelque chose à quoi l’on reconnaît l’homme du monde, bien qu’on ne sache pas au juste ce que c’est.

— Voyez mon mari, par exemple. Est-ce qu’il a l’air d’un homme du monde ? »

Clarissa trouva cette question d’un mauvais goût excessif. « Une de ces choses qu’on ne dit pas » aurait-elle observé. Ne trouvant pas de réponse, elle se borna à rire, puis s’adressa à Rachel :

« En tout cas, j’espère bien vous entendre demain. »

Il y avait dans sa manière d’être quelque chose que Rachel trouvait adorable.

Mrs. Dalloway eut un petit bâillement, une simple dilatation des narines.

« Vous savez, dit-elle, j’ai curieusement sommeil, c’est l’air de la mer. Je crois que je vais vous fausser compagnie. »

Une voix d’homme qu’elle attribua à Mr. Pepper et qui approchait du salon avec l’accent propre aux controverses lui donna l’alarme.

« Bonne nuit, bonne nuit ! fit-elle. Oh ! je connais le chemin ! Surtout priez pour que la mer soit calme ! Bonne nuit ! »

Son bâillement avait dû être un pur simulacre. Au lieu de laisser sa bouche se détendre, au lieu de retirer tous ses vêtements à la fois comme s’ils étaient manœuvrés par une même ficelle, au lieu d’étendre ses membres sur toute la longueur de sa couchette, elle se contenta de remplacer sa robe par un peignoir aux volants innombrables et s’assit, les pieds enveloppés d’une couverture, un buvard sur les genoux. Déjà la cabine exiguë s’était transformée en cabinet de toilette d’une dame de qualité. On y voyait des flacons de liquides divers et aussi des plateaux, des coffrets, des brosses, des épingles. Il était manifeste que chaque centimètre carré de sa personne avait à son service un instrument approprié. L’atmosphère était saturée du parfum qui avait enivré Rachel. Ainsi installée, elle commença sa correspondance. La plume, entre ses doigts, devenait un objet destiné à flatter le papier et l’on aurait pu croire qu’elle caressait ou chatouillait un petit chat, tandis qu’elle écrivait :

« Représentez-vous, ma chère, la figure que nous faisons sur le plus drôle des bateaux qu’on puisse imaginer. Pas tant le bateau lui-même que ses passagers. Décidément, quand on voyage, on en voit de toutes les couleurs. J’avoue que cela m’amuse énormément. Il y a le directeur de la compagnie, qui répond au nom de Vinrace, brave grand type d’Anglais, vous connaissez le genre. Quant aux autres, on les croirait sortis en procession de quelque vieux numéro du Punch. Cette sorte de personnages qui jouaient au croquet aux environs de 1860. Je ne sais depuis combien de temps ils sont confinés sur ce bateau – depuis des années, sans doute ; toujours est-il qu’on a l’impression de pénétrer dans un petit monde à part dont les habitants n’ont jamais mis le pied sur une côte, n’ont jamais fait les choses que l’on fait d’habitude. Comme je dis toujours à propos des littérateurs : c’est avec ceux-là qu’on a le plus de mal à s’entendre. Le comble, c’est que ces personnes – un monsieur, sa femme et leur nièce – auraient pu, on le sent bien, se comporter comme tout le monde s’ils n’avaient été dévorés par Oxford ou Cambridge ou quelque autre endroit de ce genre, qui en a fait des maniaques. L’homme serait vraiment agréable (si seulement il se coupait les ongles) ; la femme est tout à fait charmante de figure, mais s’habille, bien entendu, d’un sac de pommes de terre et se coiffe comme une vendeuse de chez Liberty. Ils parlent d’art et nous trouvent bien vieux jeu, parce que nous nous habillons pour le soir. Moi, en tout cas, je ne saurais m’en passer, j’aimerais mieux mourir que de dîner sans avoir changé de toilette. Et vous ? C’est tellement plus important que le potage. (C’est même curieux à quel point ces choses-là sont plus importantes qu’on ne le pense en général. Je préférerais qu’on me coupe la tête plutôt que de sentir de la flanelle sur ma peau.) Et puis, il y a encore une gentille fille timide – la pauvrette, je voudrais qu’on puisse la sortir de là avant qu’il ne soit trop tard. Elle a des yeux et des cheveux qui sont très bien, mais naturellement, elle ne tardera pas à devenir ridicule à son tour. On devrait monter une société pour le développement des idées chez les jeunes, ce serait bien plus utile que les missions, Hester ! Ah ! j’oubliais : il y a aussi un affreux petit personnage qui s’appelle Pepper, un nom qui lui va comme un gant. Il est d’une insignifiance indescriptible et d’une humeur assez fantasque, le pauvre chéri. On croirait avoir pour voisin de table un fox-terrier hargneux ; malheureusement, on n’a pas la possibilité de le peigner ou de le saupoudrer d’insecticide, comme on ferait pour un chien ! Parfois on regrette vraiment de ne pouvoir traiter les gens comme des chiens ! Le grand soulagement, c’est de ne pas recevoir de journaux. Richard aura donc cette fois-ci de vraies vacances, ce qui n’a pas été le cas en Espagne… »

« Lâcheuse ! s’écria Richard dont la forme massive parut remplir la cabine.

— J’ai fait mon devoir pendant le dîner, répliqua Clarissa.

— N’empêche que vous vous êtes laissé embobiner, à propos de l’alphabet grec.

— Oh ! mon Dieu. Mais qui est cet Ambrose ?

— Si j’ai bien compris, il a été professeur à Cambridge. Maintenant, il vit à Londres et édite des classiques.

— A-t-on jamais vu pareil assemblage de piqués ? La femme m’a demandé si je trouvais que son mari avait l’air d’un homme du monde !

— Cela n’a pas été facile, en tout cas, de faire rebondir la conversation à table, dit Richard. Pourquoi, chez ces gens-là, les femmes sont-elles bien plus bizarres que les hommes ?

— Ce n’est pas qu’elles soient laides, pas du tout, mais elles sont si drôles ! »

Ils riaient tous les deux en pensant aux mêmes choses, de sorte qu’il n’y avait pas lieu de comparer leurs impressions.

« Je m’aperçois que j’aurai à causer pas mal avec Vinrace, dit Richard, il connaît Sutton et tout ce milieu. Il pourra m’en dire long sur les constructions navales du Nord.

— Ah ! j’en suis ravie ! Les hommes s’arrangent toujours tellement mieux que les femmes.

— On a toujours quelque chose à dire à un homme, en effet. Mais vous aussi, sans doute, vous ne manquerez pas de bavarder bientôt avec entrain sur le chapitre des bébés, Clarice.

— Elle a donc des enfants ? Elle n’en a pas l’air, je ne sais pourquoi

— Deux. Un garçon et une fille. »

Une pointe d’envie s’enfonça douloureusement dans le cœur de Mrs. Dalloway.

« Il faut que nous ayons un fils, Dick, fit-elle.

— Grands dieux, que de possibilités se présentent aujourd’hui pour un homme jeune ! s’écria Dalloway, dont cet entretien avait mis les idées en mouvement. Je ne crois pas qu’il en ait existé de pareilles depuis l’époque de Pitt.

— Et tout cela s’offre à vous », dit Clarissa.

Richard poursuivait son soliloque :

« Être un conducteur d’hommes ! la belle carrière ! Dieu, quelle carrière ! »

Sous le gilet, sa poitrine se bombait lentement.

« Vous savez, Dick, je ne peux m’arrêter de penser à l’Angleterre, dit sa femme d’un air méditatif, la tête appuyée contre cette poitrine : du fait de me trouver sur ce bateau, je sens cela beaucoup plus vivement – tout ce que cela signifie : être anglais ! Quand on songe à toutes nos réalisations, à nos flottes, aux hommes qui sont en Inde, en Afrique, aux jeunes gens de nos petits villages perdus, que de siècle en siècle nous envoyons dans le vaste monde, et à vous, Dick – on se dit qu’on ne pourrait supporter de ne pas être anglais. Pensez à la lumière qui brille au sommet du Parlement, Dick ! Quand j’étais sur le pont, il y a un moment, je croyais la voir. C’est tout cela qu’on entend par Londres.

— C’est la continuité », dit Richard, sentencieux.

Tandis que sa femme parlait, une vision historique de l’Angleterre occupait son esprit – Roi après roi, Premier ministre après Premier ministre, loi après loi. Il suivait la ligne de la politique conservatrice qu’on pouvait remonter depuis Lord Salisbury jusqu’à Alfred, et qui, progressivement, comme un lasso dont la courbe s’élargit, puis s’empare des choses, encerclait d’énormes portions habitables du globe.

« Nous y avons mis le temps, mais nous sommes presque au bout de nos peines, dit-il. Il reste à consolider maintenant.

— Et dire que ces gens-là ne s’en rendent pas compte ! s’écria Clarissa.

— Il faut de tout pour faire un monde, fit son mari. Il n’y aurait pas de gouvernement s’il n’y avait pas d’opposition.

— Dick, vous valez mieux que moi. Vous regardez autour de vous, alors que moi, je ne regarde que . »

Elle pressa du doigt un point sur la main de Richard.

« C’est mon métier, comme j’ai essayé de l’expliquer pendant le dîner.

— Ce qui me plaît chez vous, Dick, poursuivit-elle, c’est que vous êtes toujours le même, tandis que moi, je suis une créature fantasque.

— Une ravissante créature, en tout cas, dit-il, la considérant d’un regard plus profond.

— Vous trouvez, vraiment ? Alors, embrassez-moi. »

Il l’embrassa avec tant de passion qu’elle en laissa tomber sa lettre inachevée. Il la ramassa et la lut sans demander la permission. Puis il dit :

« Passez-moi votre plume. »

Et de sa petite écriture masculine, il ajouta en post-scriptum :

« R.D. loquitur : Clarice a omis de vous dire qu’elle était absolument ravissante à ce dîner, et que cela lui a valu une conquête qui l’astreint à apprendre l’alphabet grec. Je saisis cette occasion pour ajouter que nous nous plaisons dans ces régions étrangères et que seule nous manque la présence de nos amis (à savoir vous-même et John), pour que notre voyage soit aussi entièrement agréable qu’il promet d’être instructif… »

Des voix se faisaient entendre au bout du couloir. Mr. Ambrose parlait bas. William Pepper, avec son accent aigre et tranchant, déclarait :

« C’est le type de la femme avec qui je suis nettement incapable de sympathiser ; elle… »

Mais ni Richard ni Clarissa ne furent éclairés par le verdict, car au moment où ils allaient peut-être l’entendre, Richard froissa avec bruit une feuille de papier.

Au lit, avec son petit volume blanc de Pascal qui ne la quittait jamais, Clarissa réfléchissait.

« Je me demande parfois s’il est bon pour une femme de vivre près d’un homme qui lui est moralement supérieur, comme l’est Richard par rapport à moi. Cela vous maintient dans une telle dépendance ! Il me semble que pour lui je ressens ce que ma mère et les femmes de sa génération ressentaient pour le Christ. C’est ce qui prouve qu’il nous faut absolument quelque chose. »

Après cela, elle s’enfonça dans un sommeil qui fut, comme d’habitude, parfaitement calme et reposant, mais hanté cette fois par d’étranges visions où de gros caractères grecs défilaient à travers la pièce. Elle s’éveilla et rit toute seule tout en se rappelant où elle se trouvait et en se disant que ces caractères étaient des personnages réels qui dormaient quelques mètres plus loin. Imaginant la mer sombre qui s’agitait sous la lune, elle frissonna ; puis elle pensa au contraste entre son mari et ses compagnons de voyage. Au reste, elle n’était pas seule à faire des rêves. Les rêves circulaient de cerveau en cerveau. Tous rêvèrent les uns des autres cette nuit-là, comme il était naturel à cause de la minceur des cloisons qui les séparaient et de l’étrange façon dont ils avaient été soulevés du sol pour, en plein océan, s’asseoir côte à côte, voir dans tous leurs détails les visages de leurs voisins et entendre les moindres paroles que ceux-ci laisseraient échapper.

mardi 10 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre II

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Si mauvaise que pût être la nuit avec son roulis, ses odeurs salées, si mauvaise qu’elle eût été positivement dans le cas de Mr. Pepper qui n’avait pas assez de couvertures, le déjeuner du matin revêtit une certaine beauté. Le voyage commençait, et commençait sous d’heureux auspices, entre un tendre ciel bleu et une mer calme. Le sentiment de posséder des ressources non entamées encore, des choses inexprimées, qui attendaient d’être dites, rendait significative cette heure, de sorte que dans les années à venir, la traversée tout entière serait représentée peut-être par cette scène seule, à laquelle se mêlait, on ne savait pourquoi, le hurlement des sirènes sur le fleuve, la nuit précédente.

Les pommes, le pain et les œufs prêtaient à la table un aspect de gaieté. En passant le beurre à Willoughby, Helen arrêta sur lui son regard et pensa :

« Dire qu’elle vous a épousé et qu’elle a été heureuse probablement ! »

Elle suivit le chemin familier de sa pensée qui conduisait à toutes sortes de réflexions bien connues, en partant de cet étonnement de jadis : pourquoi Theresa a-t-elle épousé Willoughby ?

« Évidemment, on voit tout cela », se disait-elle, ce qui signifiait : « On voit qu’il est grand et fort, qu’il a une grosse voix retentissante et un poing, et une volonté opiniâtre, mais… » De là, elle glissa vers une minutieuse analyse se résumant par le mot « sentimental » qui, pour elle, voulait dire qu’il manquait de simplicité et de franchise dans l’expression de ses sentiments.

Ainsi, il parlait rarement des disparus, mais observait leurs anniversaires avec une solennité toute spéciale. Elle le soupçonnait de cruautés sans nom à l’égard de sa fille, comme, d’ailleurs, elle l’avait toujours soupçonné de brutaliser sa femme. Tout naturellement, elle en arrivait à comparer son propre destin avec celui de son amie, car la femme de Willoughby avait sans doute été la seule amie de Helen, et cette comparaison avait souvent servi de thème à leurs conversations. Ridley était un érudit et Willoughby un homme d’affaires, Ridley publiait son troisième volume de Pindare au moment où Willoughby lançait son premier bateau. Une nouvelle usine fut construite l’année même où les commentaires sur Aristote – (était-ce bien Aristote ?) – paraissaient aux Presses Universitaires. Quant à Rachel… Elle la regarda, sans doute avec l’intention de terminer cet examen trop bien équilibré en décidant que Rachel ne saurait être comparée à ses enfants. Mais elle ne put que se dire : « Elle n’a vraiment pas l’air d’avoir plus de six ans. » Ce jugement se rapportait au contour du visage de la jeune fille, lisse et sans accidents ; il ne la condamnait nullement par ailleurs, car, si Rachel parvenait un jour à penser, à sentir, à rire, à s’exprimer, au lieu de faire couler du lait d’une certaine hauteur comme pour voir quel genre de gouttes cela allait former, elle pourrait devenir intéressante, sinon exactement jolie. Elle ressemblait à sa mère comme une image dans l’eau, par un jour calme d’été, ressemble au visage éclatant qui se penche sur elle.

Entre-temps, Helen elle-même faisait l’objet d’une investigation, mais non de la part d’une de ses victimes. Mr. Pepper l’examinait ; et ses méditations, se déroulant tandis qu’il découpait son toast en lamelles et beurrait proprement celles-ci, l’entraînaient à travers une portion considérable de son autobiographie. Un de ses regards scrutateurs confirma qu’il avait raison de trouver Helen belle. D’un geste plein de suavité, il lui passa la confiture. Elle était en train de dire des bêtises, mais ce n’était pas plus bête que les propos habituels qui s’échangent pendant le petit déjeuner : la circulation cérébrale, il l’avait appris à ses dépens, occasionne fréquemment des troubles à pareille heure. Il continuait à lui dire « non », par principe : il ne cédait jamais à une femme en considération de son sexe. C’est à ce moment que, les yeux baissés sur son assiette, il se plongea dans l’autobiographie. Il ne s’était pas marié pour la raison suffisante qu’il n’avait jamais rencontré de femme qui lui imposât le respect. Condamné à passer dans une gare de Bombay les années où la jeunesse est encore impressionnable, il n’avait fréquenté que des femmes de couleur, des femmes de militaires ou de fonctionnaires, alors que son idéal, c’était une femme qui comprendrait le grec, sinon le persan, qui aurait le teint clair et n’attacherait pas d’importance aux menus objets qu’il laissait tomber en se déshabillant. Tout cela étant donné, il avait contracté des habitudes dont il n’était nullement prêt à rougir. Chaque jour, il passait quelques minutes à apprendre des choses par cœur ; il ne prenait jamais un billet sans en noter le numéro ; il dédiait janvier à Pétrone, février à Catulle, mars aux vases étrusques, par exemple ; on ne pouvait nier qu’il eût fait du bon travail aux Indes ; il n’y avait rien à déplorer dans son existence, sauf des imperfections fondamentales que nul homme sage ne déplore pendant qu’il vit encore dans le présent. Parvenu à cette conclusion, il leva brusquement les yeux et sourit. Rachel surprit son regard.

« Vous venez de retourner quelque chose trente-sept fois dans votre bouche, il me semble ! » pensa-t-elle, ajoutant poliment à haute voix :

« Vos jambes ne vous ennuient pas trop ce matin, Mr. Pepper ?

— Mes omoplates ? » demanda-t-il, remuant le dos d’un air dolent. Puis, contemplant en face de lui la vitre arrondie qui laissait apparaître le bleu du ciel et de la mer, il soupira :

« La beauté n’exerce aucun effet sur l’acide urique, que je sache ! »

En même temps, il sortit de sa poche un petit volume relié en parchemin et le posa sur la table. C’était évidemment une invitation à le questionner, aussi Helen lui demanda-t-elle le titre de l’ouvrage. Elle obtint non seulement une réponse, mais encore une dissertation sur la meilleure façon de construire les routes. Après avoir commencé par les Grecs, qui, selon lui, avaient rencontré de nombreuses difficultés, Mr. Pepper passa aux Romains, puis à l’Angleterre et au système rationnel qu’il ne tarda pas à déclarer mauvais, pour dénoncer enfin les constructeurs actuels en général, et en particulier ceux des routes de Richmond Park où il avait coutume de faire un tour à bicyclette chaque matin avant son petit déjeuner. Il y mettait une telle frénésie que les cuillers en résonnaient presque contre les tasses à café, tandis que la mie d’au moins quatre petits pains s’accumulait en monticule près de son assiette.

« Des cailloux ! résuma-t-il en déposant avec rage une nouvelle boulette de pain sur le tas. Ils réparent les routes d’Angleterre avec des cailloux ! Je les avais prévenus : « À la première chute de pluies, votre route deviendra un bourbier. » Et que de fois n’ai-je pas eu raison ! Mais croyez-vous qu’ils m’écoutent quand je leur parle, quand je leur signale les conséquences que cela entraîne pour le porte-monnaie du public, quand je leur conseille de lire Corypheus ! Pas le moins du monde ! Ils ont d’autres intérêts à défendre… Non, Mrs. Ambrose, vous ne sauriez-vous faire une idée de la bêtise humaine tant que vous n’aurez pas siégé dans un conseil municipal. »

Et le petit homme la fixa de l’œil avec une féroce énergie.

« J’ai eu des domestiques, dit Mrs. Ambrose, le regard concentré. En ce moment, j’ai une nurse, une brave femme, pas plus mal que les autres, mais qui s’est mis en tête de faire dire des prières à mes enfants. Jusqu’ici, grâce à mes soins, ils se représentaient Dieu comme une espèce de morse ; mais à présent que j’ai le dos tourné… Ridley, s’écria-t-elle, faisant pivoter son buste vers son mari, qu’allons-nous faire si en rentrant nous les trouvons en train de réciter l’oraison dominicale ? »

Ridley émit le son qui se transcrit par « tch ».

Mais Willoughby, qui manifestait par un léger balancement du corps le malaise qu’il éprouvait à écouter ces propos, observa non sans embarras : « Il me semble, Helen, qu’un peu de religion ne fait de mal à personne.

— J’aimerais encore mieux que mes enfants soient menteurs », répliqua Helen et, tandis que Willoughby se disait que sa belle-sœur était décidément plus originale qu’il n’en avait le souvenir, elle repoussa sa chaise et s’élança dans l’escalier. Une seconde après, on l’entendit crier :

« Oh ! regardez, nous sommes en pleine mer ! »

Ils la suivirent sur le pont. Les fumées, les maisons avaient disparu, le bateau avançait sur une vaste étendue neuve et claire, quoique pâle encore sous la lumière du matin. Une ligne d’ombre très mince s’effilait à l’horizon, pas assez solide, semblait-il, pour supporter le poids de Paris qui pourtant reposait sur elle. Ils étaient libérés des routes, libérés de l’humanité, et la même sensation exaltante les pénétrait tous. Tranquillement, le bateau se frayait un passage parmi les vagues menues qui venaient le claquer, puis se mettaient à mousser comme une eau en effervescence, déposant sur ses côtés une petite bordure de bulles et d’écume.

Au-dessus, le ciel d’octobre était incolore, à peine ennuagé comme d’une traînante fumée de bois ; l’air était merveilleusement vif et salé, trop froid d’ailleurs pour qu’on restât immobile. Mrs. Ambrose passa le bras sous celui de son mari et, tandis qu’ils s’éloignaient, on se rendait compte, d’après la façon dont elle tournait vers lui sa joue penchée, qu’elle avait quelque chose à lui dire en particulier. Quand ils eurent fait quelques pas, Rachel les vit s’embrasser.

Elle abaissa le regard vers les profondeurs de la mer qui, légèrement remuée à la surface par le passage de l’Euphrosyne, restait verte et opaque au-dessous, de plus en plus opaque vers le fond, où le sable n’était plus qu’une pâle marbrure. On ne discernait guère de carcasses noires de bateaux naufragés, ni de tours en spirale s’élevant aux endroits où les grandes anguilles creusent leurs trous, ni de monstres lisses, aux flancs verts, qui promènent çà et là leurs reflets.

« … Et, Rachel, si quelqu’un me demande, je suis pris jusqu’à une heure », dit Mr. Vinrace, renforçant ses instructions par une tape énergique sur l’épaule, comme il avait coutume de le faire en s’adressant à sa fille. Il répéta :

« Jusqu’à une heure. Et tu vas tâcher de t’occuper à quelque chose, hein ? Des gammes, du français, un peu d’allemand, hein ? Il y a Mr. Pepper qui n’a pas son pareil dans toute l’Europe en matière de verbes séparables, hein ? »

Il partit en riant. Rachel riait aussi, comme elle le faisait toujours, du reste, non parce que le mot était drôle, mais par admiration pour son père.

Juste au moment où elle se retournait avec la vague intention de chercher quelque chose à faire, elle se vit barrer le chemin par une femme si large et si épaisse qu’aucun chemin ne pouvait manquer d’en être barré. À ses mouvements pleins de retenue et de discrétion comme à la sobriété de sa robe noire, il était visible qu’elle appartenait à un ordre mineur. Elle se carra néanmoins dans une attitude de roc et s’assura du regard qu’aucun de ses supérieurs ne se trouvait à proximité, avant d’exposer ce qui l’amenait et qui, ayant trait à l’état des draps de lit, était d’une importance primordiale.

« Comment nous pourrons tenir jusqu’au bout du voyage, Miss Rachel, c’est ce que je me demande, commença-t-elle en hochant la tête. Il y a juste assez de draps pour tout le monde et Monsieur en a un tellement mûr qu’on y passerait les doigts. Et les couvre-pieds ? Vous avez vu les couvre-pieds ? Je me disais à moi-même : des pauvres n’oseraient pas laisser voir cela. Celui que j’ai mis à Mr. Pepper, un chien n’en voudrait même pas… Non, Miss Rachel, on ne peut pas les réparer, ils seraient tout juste bons pour couvrir les meubles. On aurait beau s’user les doigts jusqu’à l’os à les raccommoder, il n’y paraîtrait plus après le premier blanchissage. »

Sa voix tremblait d’indignation, annonçant l’imminence des larmes.

Bon gré, mal gré, il fallut descendre et inspecter la pile de linge entassé sur la table. Mrs. Chailey maniait les draps comme si de chacun elle connaissait le nom, le caractère, la constitution. Certains avaient des taches jaunes ; sur d’autres, par endroits, l’usure formait de longues échelles de fils ; l’œil profane cependant n’y voyait que des draps ordinaires, très froids, blancs, impassibles et irréprochablement propres.

Tout à coup, Mrs. Chailey, sans plus se préoccuper des draps, laissant entièrement tomber ce sujet, proclama, les poings serrés au sommet de la pile :

« Quant à se tenir là où je me tiens, aucun être vivant n’y consentirait ! »

On avait la prétention de faire travailler Mrs. Chailey dans une cabine assez grande, il est vrai, mais située trop près des chaudières, de sorte que toutes les cinq minutes elle avait le cœur qui « s’en allait », disait-elle en plaçant la main sur cet endroit ; et cela, c’était quelque chose que Mrs. Vinrace, la mère de Rachel, n’aurait jamais eu l’idée d’infliger à quiconque – Mrs. Vinrace qui connaissait jusqu’au dernier drap de sa maison et ne demandait jamais que ce que chacun pouvait faire de son mieux, pas davantage.

Rien de plus simple au monde que d’offrir une autre cabine ; le problème des draps s’en trouverait simultanément et miraculeusement résolu, car après tout les taches et les échelles n’étaient pas des maux incurables, mais…

« Mensonges ! Mensonges ! Mensonges ! cria la maîtresse indignée, remontant précipitamment vers le pont. À quoi sert de me raconter des mensonges ? »

Dans sa fureur de voir une femme de cinquante ans se conduire comme une enfant et s’abaisser devant une jeune fille pour obtenir une installation à laquelle elle n’avait pas droit, Rachel ne réfléchit point à ce que le cas avait de particulier. Elle déballa sa musique et la vieille femme avec ses draps fut bientôt oubliée.

Mrs. Chailey pliait ses draps, mais son expression témoignait de ses esprits abattus. Le monde ne se souciait plus d’elle ; on n’était pas chez soi sur un bateau. La veille, quand on avait allumé les lumières, pendant que les matelots piétinaient à grand bruit au-dessus de sa tête, elle avait pleuré ; ce soir elle pleurerait encore, et demain aussi. Elle ne se sentait pas chez soi. En attendant, elle alla disposer ses bibelots dans la cabine qu’elle s’était fait attribuer sans difficulté. Curieux objets à emporter dans une traversée : chiens de faïence, services à thé en miniature, tasses pompeusement marquées aux armes de la ville de Bristol, boîtes à épingles incrustées de feuilles de trèfle, têtes d’antilope en plâtre peint ; avec cela une quantité de photographies minuscules, représentant de braves ouvriers en costume du dimanche et des femmes avec des bébés blancs dans les bras. Il restait un portrait dans un cadre doré, pour lequel il fallait un clou. Avant d’en chercher un, Mrs. Chailey mit ses lunettes et lut ce qui était écrit au dos, sur un carré de papier.

« Ce portrait de sa maîtresse est offert à Emma Chailey par Willoughby Vinrace, en remerciement de trente ans de services dévoués. »

Des larmes brouillèrent les mots et la tête du clou.

« Tant que je pourrai être utile à votre famille… disait-elle tout en donnant des coups de marteau, quand l’appel d’une voix mélodieuse retentit dans le couloir.

— Mrs. Chailey ! Mrs. Chailey ! »

Chailey rajusta vivement sa robe, composa son visage et ouvrit la porte.

« Je ne sais plus où donner de la tête, dit Mrs. Ambrose, hors d’haleine et les joues en feu. Vous connaissez les messieurs ! Les chaises sont trop hautes, les tables trop basses, il y a six centimètres de jour entre la porte et le sol… Ce que je voudrais, c’est un marteau, un vieil édredon, et puis auriez-vous par hasard une table de cuisine ? Enfin, à nous deux, nous… »

Elle avait ouvert maintenant toute grande la porte du salon de son mari et l’on voyait Ridley qui marchait de long en large, le front strié de rides et le col relevé.

« On dirait qu’ils ont tout combiné pour me faire souffrir, cria-t-il, s’arrêtant net. Ai-je entrepris ce voyage exprès pour attraper une pneumonie et des rhumatismes ? Qui aurait pu supposer que Vinrace manquerait à ce point de bon sens ? Chérie – (Helen était à genoux sous la table) – vous ne faites que vous salir ! Il vaudrait mieux reconnaître que nous sommes condamnés à six semaines d’incroyables ennuis. La seule idée de partir était le comble de la folie, mais du moment que nous sommes là, il me semble que je saurai affronter cela en homme. Mes malaises, bien entendu, vont s’accroître, je me sens déjà plus mal qu’hier, mais à qui la faute ? Les enfants, heureusement…

— Allez ! allez ! allez ! criait Helen, le pourchassant d’un coin à l’autre avec une chaise, comme s’il était une poule égarée. Ôtez-vous de là, Ridley, et dans une demi-heure vous trouverez tout en ordre. »

Il fut mis à la porte et les femmes l’entendirent grogner et jurer au long du couloir.

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles.

— C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle épouse un illettré. »

Une fois que chacun eut tant bien que mal pris son parti des incommodités et des rigueurs qui au début d’une traversée vous rendent en général maussade et nerveux, les jours se succédèrent fort agréablement. Le mois d’octobre, déjà très avancé, continuait à répandre une chaleur régulière en comparaison de laquelle les premiers mois de l’été paraissent juvéniles et capricieux. De grands espaces de terre s’étalaient maintenant sous le soleil d’automne ; toute l’Angleterre, depuis les landes pelées jusqu’aux roches de Cornouailles, illuminées de l’aube au crépuscule, se montrait par touches de jaune, de vert, de violet. Cet éclairage prêtait un éclat même aux toits des grandes villes. Dans des milliers de jardinets, des fleurs rouge sombre fleurissaient par millions jusqu’au moment où les vieilles dames qui les avaient si tendrement soignées accouraient avec leurs ciseaux, tranchaient dans le vif de leurs tiges juteuses et les déposaient sur des rebords de pierre froide dans l’église du village. Des bandes innombrables, revenant de leurs parties de campagne, clamaient au coucher du soleil : « C’est la plus belle journée qu’on ait jamais vue ! » « C’est toi », murmuraient les jeunes gens : « Oh ! c’est toi », répliquaient les jeunes filles. Ne fût-ce qu’à cinquante centimètres de chez eux, on sortait au grand air tous les vieux et de nombreux malades qui se livraient à des pronostics optimistes sur l’avenir du monde. Quant aux confidences et aux déclarations d’amour surprises non seulement dans les champs de blé, mais aussi sous les lampes, dans les intérieurs aux fenêtres ouvertes sur le jardin où des hommes à cigares embrassaient des femmes à cheveux gris – il était impossible d’en retenir le compte. Les uns prenaient le ciel pour emblème de l’existence à venir. Des oiseaux aux longues queues caquetaient, lançaient des cris stridents, s’envolaient de bosquet en bosquet, avec leur plumage que parsemaient des yeux d’or.

Mais pendant que tout cela se déroulait sur la terre ferme, bien peu de gens se préoccupaient de la mer. On constatait que la mer était calme et qu’il n’y avait pas lieu pour les couples de murmurer avant de s’embrasser, comme souvent lorsqu’une plante grimpante vient taper à la fenêtre d’une chambre à coucher : « Songe aux bateaux par un temps pareil ! » ou bien : « Dieu merci, je ne suis pas gardien de phare ! » Pour eux, une fois disparus à l’horizon, les bateaux se dissolvaient comme neige dans l’eau. Les adultes d’ailleurs ne s’en faisaient pas une idée beaucoup plus précise que celle des petits bonshommes en caleçon de bain, qui trottinaient dans l’écume tout le long des côtes d’Angleterre et remplissaient leurs seaux à la pelle. Ils voyaient passer à l’horizon des voiles blanches ou des panaches de fumée et si on leur avait dit que c’étaient là des jets d’eau ou les pétales blancs d’une flore marine, ils l’auraient cru.

De leur côté, les passagers des bateaux se faisaient une idée tout aussi bizarre de l’Angleterre. Celle-ci leur apparaissait non seulement comme une île, et même une très petite île, mais encore comme une île qui se rétrécit à vue d’œil et se resserre sur ses habitants. On se représentait ces gens se mettant à grouiller comme des fourmis affolées, puis à se bousculer au risque de se jeter réciproquement dans l’eau : puis, à mesure que le bateau s’éloignait, on les imaginait poussant de vaines clameurs qui, faute d’être entendues, cessaient ou bien se confondaient en un vacarme général. Finalement, la côte n’étant plus visible, il devenait manifeste que la population de l’Angleterre était absolument muette. Le même mal s’attaquait à d’autres parties du monde : l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique se rétrécissaient l’une après l’autre, si bien qu’on pouvait se demander si le bateau rencontrerait jamais à nouveau dans ses voyages un de ces petits rocs ratatinés.

Mais entre-temps, une immense dignité avait revêtu Helen : elle était un des habitants du vaste monde, lequel compte si peu d’habitants ayant la chance de parcourir tout le long de la journée un univers vide, avec, devant eux et derrière eux, des rideaux tirés. Elle était plus solitaire qu’une caravane en plein désert : infiniment plus mystérieuse, se mouvant par son propre pouvoir, se nourrissant de ses propres ressources. La mer pouvait lui apporter la mort, ou bien une joie sans pareille, et personne ne le saurait. Elle était l’épouse qui s’avance vers l’époux, la vierge qu’aucun homme n’a connue : par sa vigueur et sa pureté, elle était comparable à toutes les choses belles car, tel un bateau, elle avait sa vie propre.

À vrai dire, si l’on n’avait pas été favorisé par une succession de jours bleus qui s’égrenaient, lisses, arrondis, sans défaut, Mrs. Ambrose eût trouvé cela monotone. Mais puisqu’il en était ainsi, elle installa son métier à broder sur le pont ; près d’elle, sur une petite table, s’étalait ouvert un ouvrage de philosophie relié en noir. Elle choisissait un fil dans le fouillis multicolore qu’elle gardait sur ses genoux, et piquait du rouge dans l’écorce d’un arbre, du jaune dans le courant du fleuve. Elle travaillait à un ouvrage de grandes dimensions qui représentait un fleuve tropical dans une forêt tropicale où l’on verrait des daims tachetés paître sur des montagnes de fruits : bananes, oranges, grenades géantes, tandis que des indigènes nus feraient voler leurs javelots dans l’air. Interrompant sa broderie, elle se tournait parfois pour lire quelque phrase sur la Réalité de la Matière ou sur la Nature du Bien. Autour d’elle, des hommes en jerseys bleus grattaient à genoux le plancher ou sifflaient, penchés sur le bastingage. Assis non loin de là, Mr. Pepper découpait des racines avec un canif. Les autres poursuivaient leurs occupations dans différentes parties du bateau. Ridley, qui n’avait jamais trouvé le logis plus conforme à ses goûts, faisait du grec ; Willoughby, qui profitait des voyages pour mettre ses affaires à jour, étudiait des papiers, et Rachel… Entre les passages de philosophie, Helen se demandait ce que Rachel pouvait bien faire de sa personne. Elle se proposait presque d’aller voir cela. Depuis le premier soir, elles avaient à peine échangé quelques mots ; polies l’une envers l’autre quand elles étaient ensemble, elles ne se livraient à aucune confidence. Rachel semblait fort bien s’entendre avec son père – (mieux qu’il n’aurait fallu, pensait Helen) – et ne s’occupait pas plus de sa tante que celle-ci ne s’occupait d’elle.

À ce moment-là, Rachel était assise chez elle et ne faisait absolument rien. Quand le bateau était plein de passagers, cet appartement s’affublait de quelque nom prestigieux et devenait le rendez-vous des vieilles dames qui, souffrant du mal de mer, abandonnaient le pont aux plus jeunes. En vertu du piano et des livres entassés par terre, Rachel considérait la pièce comme sienne, et c’est là qu’elle passait des heures, jouant des morceaux particulièrement difficiles, lisant un peu en allemand ou en anglais, selon son caprice, ou ne faisant, comme au moment dont nous parlons, absolument rien.

Cela était dû en partie à la façon dont elle avait été élevée et aussi à une indolence toute naturelle ; son éducation, en effet, était celle que recevaient la plupart des jeunes filles aisées dans la seconde moitié du XIXe siècle. D’aimables savants et de charmantes vieilles dames lui avaient enseigné les rudiments d’une dizaine de connaissances diverses ; mais quant à l’obliger à remplir jusqu’au bout une seule tâche déterminée, l’idée ne leur en serait pas venue, pas plus que de lui faire observer qu’elle avait les mains sales. Une heure ou deux par semaine s’écoulaient agréablement, grâce d’abord à la présence d’autres élèves, puis au fait que la fenêtre donnait sur l’arrière d’un magasin où, en hiver, en voyait des silhouettes passer contre les vitres rouges ; et aussi aux incidents qui se produisent fatalement dès que plus de deux personnes se trouvent dans la même pièce. Mais il n’existait pas de sujet sur lequel elle possédât des notions précises. Sa mentalité en était au même stade que celle d’un homme intelligent sous le règne d’Elizabeth : elle croyait pratiquement tout ce qu’on lui racontait, elle inventait des raisons à tout ce qu’elle disait elle-même. La forme de la terre, l’histoire du monde, comment marchent les trains, comment on investit l’argent, quelles sont les lois en vigueur, ce que réclament les diverses catégories de gens, la plus élémentaire conception d’un système dans la vie moderne – aucun de ses professeurs, hommes ou femmes, ne lui avait rien appris de tout cela… Cette méthode d’instruction présentait cependant un sérieux avantage : elle n’enseignait rien, mais elle n’opposait aucun obstacle aux talents naturels que pouvaient posséder les élèves. Étant née musicienne, Rachel avait toute licence de ne rien étudier à part la musique. Elle s’y adonna jusqu’au fanatisme. Ses énergies qui auraient pu s’orienter vers les langues, les lettres, les sciences, qui lui auraient acquis des amitiés ou lui auraient dévoilé le monde, se déversaient directement dans la musique. Ne trouvant pas de professeurs à son goût, elle travailla, en fait, toute seule. À vingt-quatre ans, elle avait une culture musicale qui, d’habitude, ne s’atteint pas avant la trentaine. Comme exécutante, elle donnait toute la mesure de ses dons naturels ; or, il se confirmait de jour en jour davantage que ceux-ci lui avaient été généreusement dispensés. Que cette unique faculté définie s’entourât de rêves ou d’idées de l’espèce la plus extravagante et la plus absurde, personne ne s’en doutait.

Si son instruction était banale, les conditions de son existence ne se distinguaient pas davantage du commun. Enfant unique, elle n’avait jamais subi les bourrades et les taquineries de frères ni de sœurs. Sa mère étant morte quand elle avait onze ans, ses deux tantes paternelles s’étaient chargées de l’élever. Recherchant le bon air, elles habitaient une confortable maison à Richmond. Bien entendu, les plus grands soins furent apportés à son éducation, c’est-à-dire à sa santé quand elle était petite, puis, quand elle eut grandi, à quelque chose qu’on définirait mal en disant : « sa moralité ». Jusqu’aux tout derniers temps, elle avait complètement ignoré que de telles questions se posassent pour une femme. Elle chercha à les connaître en feuilletant de vieux livres et les y trouva sous forme de tronçons sans attrait. Mais elle ne tenait pas aux livres et n’eut pas à se préoccuper de la censure exercée par ses tantes d’abord, par son père plus tard. Elle aurait pu être instruite par des amies, mais elle en voyait peu de son âge, Richmond étant difficile d’accès : et la seule jeune fille qu’elle fréquentât était d’une dévotion telle que dans les moments les plus intimes, elle parlait de Dieu ou de la meilleure manière de porter sa croix – sujet d’un intérêt purement fortuit pour un esprit qui travaillait sur d’autres plans et à d’autres moments.

Cependant, vautrée dans son fauteuil, une main derrière la tête et l’autre serrant le bout de l’accotoir, il était manifeste qu’elle suivait avec intensité le cours de ses pensées. Son éducation lui laissait beaucoup de loisir pour penser. Son regard était si solidement fixé sur une boule de la rambarde qu’un objet venant lui cacher celle-ci un instant l’eût jetée dans l’étonnement et l’inquiétude. Ses méditations avaient débuté par un bruyant éclat de rire, provoqué par cette traduction dans Tristan :

   En un recul trépidant
   Il semble cacher sa honte
   En apportant au roi, son parent,
   La Fiancée à demi morte.
   Ce que je dis, manque-t-il de sens ?

« Oui ! » s’était-elle écriée en rejetant le livre.

Ensuite elle avait ramassé à ses pieds les Lettres de Cowper, classique préconisé par son père et qu’elle trouvait ennuyeux. Une phrase évoquant par hasard l’odeur des genêts dans un jardin lui rappela le jour de l’enterrement de sa mère à Richmond, le petit vestibule encombré de fleurs trop odorantes. Depuis lors, le moindre parfum de fleur devait lui faire éprouver à nouveau cette horrible sensation d’écœurement. Ainsi passait-elle d’une scène à une autre, moitié regardant, moitié écoutant. Elle voyait tante Lucy arranger les fleurs au salon.

« Tante Lucy, déclarait-elle, je n’aime pas l’odeur des genêts, cela me fait penser à des enterrements.

— C’est absurde, Rachel, répliquait Tante Lucy, ne dis pas de ces sottises, ma chérie. J’ai toujours trouvé cette plante particulièrement gaie à voir. »

Étendue au soleil brûlant, elle concentrait sa pensée sur le caractère de ses tantes, leurs opinions, leur manière de vivre. C’était là d’ailleurs un sujet qui avait persisté pendant des centaines de ses promenades matinales dans Richmond Park, lui cachant la vue des arbres, des passants et des daims. Ce qu’elles faisaient, pourquoi le faisaient-elles ? Quels étaient leurs sentiments ? Et de quoi s’agissait-il dans tout cela ? De nouveau elle entendit tante Lucy, s’adressant à tante Eleanor. Elle était allée ce matin-là prendre des renseignements sur une domestique.

« À dix heures et demie du matin, on s’attend, n’est-ce pas, à voir la femme de chambre frotter les marches de l’escalier… »

Quelle chose étrange ! Inexprimablement étrange ! Ce qu’elle n’arrivait pas à comprendre, c’est pourquoi subitement, pendant que sa tante parlait, tout le système de leur existence lui était devenu inintelligible, inexplicable, et pourquoi elles lui apparurent elles-mêmes comme des chaises ou des parapluies, fourrés n’importe où sans la moindre raison. Elle ne put que prononcer, avec son léger bégaiement :

« Aimez-v-v-vous tante Eleanor, tante Lucy ? »

À quoi sa tante répondit avec son rire nerveux, saccadé comme le cri d’une poule :

« Quelle question, ma chère enfant !

— Comment l’aimez-vous ? Est-ce beaucoup ? insistait Rachel.

— Je ne crois pas m’être jamais demandé comment, dit Miss Vinrace. On ne se demande pas comment on aime quelqu’un, Rachel. »

Ceci était dirigé contre Rachel qui ne s’était encore jamais « abandonnée » à ses tantes avec toute la cordialité qu’elles souhaitaient.

« Mais tu sais que je t’aime, n’est-ce pas, ma chérie, ne serait-ce que comme fille de ta mère, mais aussi pour bien d’autres raisons. »

Elle se pencha pour l’embrasser, un peu émue, et l’explication en resta là, comme un bidon de lait irrémédiablement répandu à travers la pièce.

C’est par cette voie que Rachel était parvenue au stade de la pensée – si le mot de pensée peut s’employer dans ce cas –, où les yeux se fixent sur une boule ou sur un bouton quelconque, où les lèvres se font immobiles. Ses tentatives d’explication n’avaient fait que heurter les sentiments de sa tante. Elle en conclut qu’il était préférable de ne plus faire d’essais. Sentir profondément quelque chose, c’était créer un abîme entre soi-même et les autres qui, eux aussi, sentent profondément peut-être, mais différemment. Mieux valait jouer du piano et oublier tout le reste. Cette conclusion lui parut satisfaisante. Les quelques hommes ou femmes – ses tantes, les Hunt, Ridley, Helen, Mr. Pepper, etc. – ne seraient plus pour elle que des symboles, décoratifs bien que sans caractère, symboles de l’âge, de la jeunesse, de la maternité, de l’érudition, beaux parfois comme sont beaux les personnages sur la scène. Il était clair que personne ne disait jamais ce qu’il pensait, ne parlait de ce qu’il ressentait vraiment ; mais pour cela, il y avait la musique. Du moment que la réalité résidait dans ce que l’on voyait ou sentait sans en parler, il n’y avait qu’à admettre un système selon lequel tout tourne sans cesse en rond pour la plus grande satisfaction d’autrui, et ne pas s’en préoccuper, sinon parfois comme d’une chose superficiellement étonnante. Absorbée par sa musique, elle acceptait son sort avec beaucoup de bonne grâce, ne laissant éclater son indignation qu’une fois tous les quinze jours à peu près, puis s’apaisant comme elle venait de le faire. Dans un désordre de vagues songeries, sa pensée semblait se fondre délicieusement, se combiner, communier avec l’esprit des lames blanchâtres du pont, avec l’esprit de la mer, avec l’esprit de Beethoven, Op. 112, et même avec l’esprit de ce pauvre William Cowper, là-bas à Olney. Telle une boule de duvet de chardon, elle effleurait d’un baiser la mer, montait, redescendait pour une nouvelle caresse, et ainsi, caressant et remontant tour à tour, s’en allait à perte de vue. La tête de Rachel retombait par saccades, marquant les montées et les descentes du duvet de chardon. Quand celui-ci disparut dans l’espace, elle dormait.

Dix minutes plus tard, Mrs. Ambrose ouvrit la porte et la regarda. Elle ne fut point surprise de constater la façon dont Rachel passait ses matinées. D’un coup d’œil, elle enregistra le piano, les livres, le désordre général.

Pour commencer, elle examina Rachel du point de vue esthétique. Prostrée là, sans défense, elle faisait penser à quelque victime tombée des serres d’un oiseau de proie ; mais si on la considérait comme une femme de vingt-quatre ans, sa vue suscitait des réflexions. Mrs. Ambrose, debout, médita pendant deux minutes au moins. Puis elle sourit, fit demi-tour et s’en alla sans bruit, de peur d’éveiller la dormeuse et de provoquer entre elles deux l’embarras d’un dialogue.

jeudi 5 juillet 2018

Virginia Woolf - La Traversée des Apparence - chapitre I

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Les rues qui mènent du Strand à l’Embankment sont fort étroites ; aussi vaut-il mieux s’abstenir d’y marcher bras dessus, bras dessous. Si vous persistez, vous obligerez les saute-ruisseau à s’élancer d’un bond dans la boue et les jeunes dactylos à piétiner d’impatience derrière vous. Dans les rues de Londres, où la beauté passe sans qu’on lui rende hommage, l’originalité est une contravention qui se paie ; il est donc préférable de ne pas y montrer une taille très au-dessus de la moyenne, ou un long manteau bleu, ou une main gauche qui bat la mesure.

Un après-midi du début d’octobre, à l’heure où la circulation s’accélère, un homme très grand, ayant une dame à son bras, suivait le bord du trottoir. Des regards courroucés venaient les frapper dans le dos. Les petits personnages affairés – (auprès de ce couple, en effet, la plupart des gens paraissaient petits) – décorés de stylographes, chargés de serviettes, avaient des rendez-vous à ne pas manquer, des salaires à gagner chaque semaine, ce qui justifiait en partie leur façon hostile de considérer la stature de Mr. Ambrose et le manteau de Mrs. Ambrose. Cependant, par une sorte de magie, cet homme et cette femme demeuraient inaccessibles à la malveillance publique. Pour l’homme, ses lèvres mobiles laissaient deviner que cette magie, c’était la pensée ; pour la femme, son regard fixé droit devant elle et comme pétrifié au-dessus du niveau normal montrait que c’était le chagrin. Seul le mépris de tout ce qui se trouvait sur son passage lui permettait de retenir ses larmes ; être effleurée par les gens qui la dépassaient lui était manifestement une souffrance. Après avoir pendant quelques instants observé d’un œil stoïque la circulation sur le quai, elle tira son mari par la manche et ils traversèrent entre deux brusques rafales d’automobiles. Une fois en sécurité sur le trottoir opposé, elle dégagea doucement son bras et décontracta en même temps ses lèvres qui se mirent à trembler. Des larmes roulèrent sur ses joues et, les coudes appuyés à la balustrade, elle protégea son visage contre les regards indiscrets. Mr. Ambrose, cherchant à la consoler, lui tapota l’épaule, mais elle ne fit pas mine de s’y prêter. Alors, gêné de rester là, à côté d’une souffrance plus vive que la sienne, il se croisa les bras derrière le dos et commença à déambuler le long du trottoir.

Le quai présente par endroits des saillies qui rappellent les chaires d’église, mais les prédicateurs y sont remplacés par des gamins qui balancent des ficelles, jettent des cailloux, font partir en croisière des boulettes de papier. Prompts à déceler tout détail insolite, ils furent d’abord assez impressionnés par l’aspect de Mr. Ambrose. Le plus déluré cependant lui lança : « Barbe-Bleue ! » Mr. Ambrose, craignant de les voir importuner sa femme, leva sa canne sur eux ; là-dessus, ils décidèrent qu’il n’était que grotesque et quatre voix au lieu d’une reprirent en chœur : « Barbe-Bleue ! »

Bien que Mrs. Ambrose demeurât immobile plus longtemps qu’il ne paraissait naturel, les gamins la laissèrent en paix. Il y a toujours, près du pont de Waterloo, des gens qui regardent le fleuve. Par les beaux après-midi, les couples s’y attardent à bavarder pendant des demi-heures entières ; la plupart des promeneurs consacrent trois minutes à la contemplation ; quand ils ont comparé leurs impressions avec des impressions précédentes ou prononcé un jugement, ils reprennent leur chemin. Certains jours, les immeubles, les églises, les hôtels de Westminster rappellent la silhouette de Constantinople dans la brume ; le fleuve apparaît tantôt somptueusement pourpre, tantôt couleur de boue, tantôt étincelant et bleu comme la mer. Cela vaut toujours la peine de se pencher sur lui pour voir ce qui s’y passe. Mais le regard de cette femme ne s’élevait ni ne s’abaissait. Depuis qu’elle était là, elle ne voyait qu’une seule chose : un rond irisé qui flottait, avec un brin de paille au milieu. La paille et le rond passaient et repassaient derrière le tremblant écran d’une grosse larme qui s’enflait, qui montait, qui finit par tomber dans le fleuve.

À ce moment, une voix toute proche vint frapper son oreille :

Lars Porsenna de Clusium,
Par les neuf dieux jura,

puis, plus faiblement à mesure que le récitant s’éloignait :

Que la noble maison de Tarquin
Ne souffrirait plus d’injustice.

Il lui faudrait revenir à tout cela, elle le savait bien, mais pour l’instant elle avait besoin de pleurer. Cachant son visage, elle sanglotait maintenant avec moins de nervosité. Ses épaules se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme très régulier. C’est ainsi que son mari la trouva quand il vint la rejoindre après avoir marché jusqu’au sphinx de pierre polie et s’être heurté au passage contre un marchand de cartes postales. La strophe s’interrompit aussitôt. Il s’approcha, lui posa la main sur l’épaule et dit : « Ma chérie. » Son intonation était suppliante. Mais elle écarta de lui son visage fermé, ce qui voulait dire : « Il est impossible que vous compreniez. »

Comme il restait là cependant, force lui fut de s’essuyer les yeux et de les lever jusqu’au niveau des cheminées d’usine sur la rive opposée. Elle discerna aussi les arches du pont et les voitures qui défilaient au-dessus, comme une kyrielle d’animaux dans une galerie de tir. Elles n’apparaissaient qu’estompées, d’ailleurs ; pour arriver à distinguer les objets, il lui fallait évidemment cesser de pleurer et se remettre en marche.

« Je préfère marcher », dit-elle, alors que son mari faisait signe à un fiacre déjà occupé par deux hommes d’affaires.

L’action de marcher avait rompu la fixité de son état d’esprit. Les automobiles lancées à toute vitesse, plus semblables à des araignées lunaires qu’à des objets terrestres, les camions grondants, les fiacres tintinnabulants, les petits cabriolets noirs ramenaient sa pensée vers le monde dans lequel elle vivait. Quelque part, là-haut, au-dessus des pignons, où les fumées s’élevaient en colline pointue, ses enfants la réclamaient, puis se laissaient rassurer. Mais devant la masse de rues, de places, d’édifices publics qui la séparaient d’eux, elle se disait surtout que Londres avait fait vraiment peu de chose pour se faire aimer d’elle, bien que, sur les quarante années de sa vie, elle en eût passé trente dans une de ses rues. Elle déchiffrait aisément la foule qui la côtoyait : les riches qui, à cette heure, couraient de l’une à l’autre de leurs maisons respectives, les travailleurs enragés qui se précipitaient tout droit à leurs bureaux, les pauvres qui étaient malheureux et pleins d’une juste rancune. Déjà, malgré le soleil qui se montrait encore dans la brume, des vieux et des vieilles en guenilles s’en allaient, dodelinant de la tête, dormir sur des bancs. Dès que l’on renonçait à voir le vêtement de beauté qui recouvre les choses, on trouvait ce squelette.

Son humeur s’assombrit encore, quand une pluie fine se mit à tomber ; les camions portant des noms de personnages spécialisés dans des entreprises bizarres – Sprules, fabricant de sciure, Grabb, qui ne rate pas un chiffon de papier –, lui faisaient l’effet de mauvaises plaisanteries ; les amants sans gêne qui s’abritaient sous un même manteau lui paraissaient vulgaires, leur passion déjà éteinte ; les marchandes de fleurs, bande allègre dont les propos valent toujours qu’on les écoute, n’étaient plus à ses yeux que des mégères avinées ; les fleurs rouges, jaunes et bleues avaient beau presser leurs têtes les unes contre les autres, elles restaient sans éclat. Son mari lui-même, qui marchait à grands pas rythmés et agitait de temps en temps sa main libre, apparaissait tantôt comme un Viking, tantôt comme un Nelson en déroute ; les mouettes avaient modifié ses caractéristiques.

« Ridley, si nous prenions une voiture ? Si nous prenions une voiture, Ridley ? »

Mrs. Ambrose dut élever la voix, car cette fois il était très loin d’elle.

Le cab avançant au trot régulier ne tarda pas à les faire sortir du West End pour les plonger dans un Londres qui leur apparut tel un grand centre manufacturier où les gens seraient occupés à fabriquer les objets, tandis que le West End avec ses lumières électriques, ses vitrines brillant d’un lustre doré, ses maisons d’un fini scrupuleux, ses figurines animées courant sur les trottoirs ou projetées sur des roues le long du pavé, représenterait le travail mis au point. Spontanément, une image surgit dans son esprit : celle d’un menu gland d’or terminant un ample manteau noir.

Observant qu’ils ne rencontraient pas d’autres fiacres, mais seulement des camions ou des tombereaux et que, sur mille personnes qu’elle voyait, pas une seule n’était un monsieur ou une dame, Mrs. Ambrose comprit que la pauvreté, en somme, est chose courante et que Londres est une ville d’innombrables indigents. Cette découverte l’émut. Elle se voyait traçant tous les jours de sa vie un cercle autour de Piccadilly Circus. Aussi fut-elle grandement soulagée quand ils passèrent devant un immeuble réservé par le Conseil du Comté de Londres aux écoles du soir.

« Dieu, que c’est sinistre ! grogna Mr. Ambrose. Je plains ces malheureux ! »

Le chagrin de quitter ses enfants, la misère, la pluie, tout cela rendait son cerveau semblable à une plaie qu’on fait sécher au grand air.

À ce moment, le cab dut s’arrêter, au risque d’être écrasé comme une coquille d’œuf. Le quai, d’abord assez large pour des boulets de canon et des escadrons entiers, n’était plus maintenant qu’un passage mal pavé, plein de relents de bière et de pétrole, embouteillé par des fourgons.

Tandis que son mari déchiffrait des affiches collées au mur de briques et annonçant les départs des bateaux pour l’Écosse, Mrs. Ambrose s’efforçait en vain d’obtenir quelques renseignements. Ce monde, exclusivement occupé à gaver des fourgons avec des sacs, oblitéré à moitié, d’ailleurs, par un fin brouillard jaune, ne leur prêtait ni secours ni attention. Par miracle, un vieil homme s’approcha et, devinant la situation, s’offrit à les transporter jusqu’à leur bateau dans une petite barque qu’il gardait amarrée au bas de quelques marches. Non sans hésitation, ils s’en remirent à lui et prirent place dans le canot. Bientôt, ils dansaient sur les vagues, tandis que Londres, de chaque côté, se réduisait à deux rangées de maisons, carrées ou oblongues, disposées en série comme dans une avenue qu’un enfant fait avec ses cubes.

Le fleuve, mêlé d’une certaine quantité de vague lumière jaune, coulait avec force ; de volumineuses péniches descendaient le courant, escortées par d’agiles remorqueurs. Les bateaux de la police filaient laissant tout derrière eux. Le vent suivait le fil de l’eau. Le canot qui les emmenait, avec des bonds et des courbettes, avançait perpendiculairement à la direction générale. Au milieu du courant, le vieil homme immobilisa ses mains sur les rames et, tandis que l’eau les dépassait dans sa suite, il leur confia que, jadis, il avait affaire à de nombreux passagers, mais qu’aujourd’hui ils se faisaient rares. On aurait cru qu’il parlait d’une époque où sa barque, amarrée parmi des roseaux, avait coutume de transporter des pieds délicats vers les pelouses de Rotherhithe.

« Il leur faut des ponts à présent », disait-il, désignant le monstrueux profil du Tower Bridge.

Accablée de tristesse, Helen considérait celui qui mettait toute cette eau entre elle et ses enfants. Accablée de tristesse, elle regardait le navire dont ils approchaient, à l’ancre au milieu du fleuve. On arrivait maintenant à déchiffrer son nom : Euphrosyne. Vaguement, dans le crépuscule, on distinguait les agrès, les mâts et le pavillon foncé que la brise déployait tout droit à l’arrière. Tandis que son canot accostait le vapeur, et que le vieil homme rentrait ses avirons, il expliqua avec un nouveau geste vers les hauteurs, que dans le monde entier les bateaux arboraient un pavillon semblable le jour où ils se préparaient à partir. Pour les deux voyageurs, ce pavillon bleu prenait l’air d’un présage sinistre et l’instant était de ceux où l’on a des pressentiments. Ils se levèrent cependant, rassemblèrent leurs effets et montèrent sur le pont.

En bas, dans la salle à manger du bateau de son père, Miss Rachel Vinrace, âgée de vingt-quatre ans, attendait avec nervosité son oncle et sa tante. D’abord, malgré leur proche parenté, elle ne gardait d’eux qu’un très vague souvenir ; ensuite, c’étaient des personnes d’âge mûr et enfin, en tant que fille de son père, elle devait en quelque sorte faire face à l’obligation de s’occuper d’eux. Elle se préparait à cela comme les gens civilisés se préparent, en général, à la première rencontre avec d’autres gens civilisés, c’est-à-dire comme à quelque chose d’analogue à un inconvénient d’ordre physique : un soulier trop étroit ou une fenêtre à courants d’air. Elle n’avait déjà que trop bandé sa volonté en vue de cette réception. Occupée à disposer en ordre parfait les fourchettes auprès des couteaux, elle entendit une voix d’homme qui disait sur un ton lugubre :

« Par une nuit noire, on risquerait de piquer une tête dans cet escalier. »

Une voix de femme compléta :

« Et de se tuer. »

Sur ces derniers mots, la femme apparut dans le cadre de la porte. Avec sa taille élancée et ses grands yeux, drapée d’écharpes violettes, Mrs. Ambrose était romantique et belle, sinon rayonnante de sympathie ; ses yeux avaient un regard direct qui scrutait ce qu’il rencontrait. Il y avait dans son visage beaucoup plus de chaleur que dans un visage grec, et d’autre part beaucoup plus de hardiesse que dans celui d’une jolie Anglaise du type courant.

« Oh ! Rachel, dit-elle en serrant la main de la jeune fille, comment vas-tu ?

— Bonjour, chérie », dit Mr. Ambrose, présentant son front pour y recevoir un baiser. Sa nièce apprécia d’instinct cette maigre silhouette anguleuse, la grande tête aux traits largement dessinés, les yeux pénétrants et pleins d’innocence.

« Prévenez Mr. Pepper », dit Rachel à la servante.

Le mari et la femme s’assirent du même côté de la table, faisant vis-à-vis à leur nièce.

« Mon père m’a priée de commencer, expliquait celle-ci, il est très occupé avec ses hommes… Vous connaissez Mr. Pepper ? »

Un petit homme, tout penché de côté comme certains arbres sous la bourrasque, venait de se glisser dans la pièce. Il salua Mr. Ambrose de la tête et serra la main de Helen.

« Courants d’air, fit-il, en relevant le col de sa veste.

— Toujours vos rhumatismes ? » demanda Helen. Sa voix grave avait des inflexions captivantes, bien qu’elle prononçât ces mots d’un air absent, car le spectacle de la ville et du fleuve occupait encore son esprit.

« Quand on est rhumatisant, c’est pour toujours, je le crains, répondit Mr. Pepper. Cela dépend en partie du temps qu’il fait, quoique pas autant que certains sont portés à le croire.

— On n’en meurt pas, en tout cas, dit Helen.

— D’une façon générale, non.

— Du potage, oncle Ridley ? demanda Rachel.

— Merci, chérie. » Et, tout en tendant son assiette, Mr. Ambrose soupira distinctement : « Ah ! elle n’a rien de sa mère ! »

Helen posa bruyamment son gobelet sur la table, mais un peu trop tard pour empêcher Rachel d’entendre ce mot et de rougir de confusion.

« Ils ont une façon d’arranger les fleurs, ces domestiques ! » s’écria vivement la jeune fille. Elle attira vers elle un vase dont le bord imitait un plissé et commença à en retirer les petits chrysanthèmes serrés, les disposant avec soin sur la nappe.

Il y eut un silence.

« Vous avez connu Jenkinson, n’est-ce pas, Ambrose ? demanda Mr. Pepper par-dessus la table.

— Jenkinson de Peterhouse1 ?

— Il est mort, dit Pepper.

— Oh ! mon Dieu. Oui, je l’ai connu ; il y a une éternité de cela. C’était lui, le héros de cet accident de péniche, vous vous souvenez ? Drôle de pistolet. Il a épousé une jeune marchande de tabac et s’est retiré dans les Fens. J’ignore ce qu’il a pu devenir.

— Boisson, drogues, répondit Mr. Pepper avec une sinistre concision. Il a laissé des commentaires quelconques. Un affreux galimatias, à ce qu’on m’a dit.

— C’était, certes, un homme remarquablement doué.

— Son introduction à Jellaby garde toute sa valeur ; et c’est étonnant : ces ouvrages-là vieillissent si vite !

— Il avait une théorie relative aux planètes, n’est-ce pas ? demanda Ridley.

— Une fêlure quelque part, vraisemblablement », dit Mr. Pepper en hochant la tête.

Tout à coup, la table se mit à vibrer. Une lumière, au-dehors, s’éclipsa. Au même instant, on entendit une sonnerie électrique qui se renouvela à plusieurs reprises.

« Nous voilà partis », dit Ridley.

Une ondulation perceptible quoique légère semblait se dérouler sous leurs pieds ; elle s’arrêta ; une autre, plus prononcée, lui succéda. Des lumières passaient en glissant sur la fenêtre dépourvue de rideaux. Le bateau exhala un gémissement prolongé, mélancolique.

« Nous voilà partis », fit Mr. Pepper.

D’autres bateaux, aussi tristes que le leur faisaient écho sur le fleuve. On entendait distinctement l’eau glouglouter et siffler. Le bateau se soulevait au point que le steward qui apportait les assiettes se balança pour garder l’équilibre, tandis qu’il écartait la portière.

« Et Jenkinson, de Cats2, vous êtes toujours en rapport avec lui ? demanda Ambrose.

— Autant que faire se peut, répondit Mr. Pepper, nous nous réunissons une fois par an. Cette année, il a eu le malheur de perdre sa femme ; de ce fait, naturellement, notre rencontre a été pénible.

— Très pénible, acquiesça Ridley.

— Une de ses filles, qui n’est pas mariée, s’occupe, je crois, de son intérieur, mais ce n’est évidemment pas la même chose, à l’âge qu’il a. »

Les deux messieurs hochaient gravement la tête en épluchant leurs pommes.

« Il était question d’un livre, je crois ? interrogea Ridley.

— Il était question d’un livre, mais ce livre ne paraîtra jamais, dit Mr. Pepper avec une telle violence que les deux femmes levèrent les yeux. Son livre ne paraîtra jamais parce qu’un autre en a écrit un à sa place, continua Mr. Pepper avec une singulière âpreté d’accent. Voilà ce qu’on récolte à toujours remettre les choses, à collectionner des fossiles et à échafauder des arcades normandes sur ses étables à cochons.

— Je dois avouer que je comprends cela, dit Ridley, poussant un soupir mélancolique. J’ai un faible pour les gens qui ne se décident pas à commencer quelque chose.

— … Laisser perdre ce qu’on a accumulé au cours de toute une existence ! poursuivait Mr. Pepper – il avait amassé de quoi remplir une grange.

— Quelques-uns d’entre nous sont exempts de ce vice, dit Ridley. Notre ami Miles vient de sortir un nouvel ouvrage. »

Mr. Pepper fit entendre un petit rire acide.

« D’après mes calculs, sa production est de deux volumes et demi par an, ce qui, compte tenu du temps qu’il a passé au berceau ou ailleurs, représente un effort méritoire.

— Oui, les prophéties du vieux Maître à son sujet se sont assez bien réalisées.

— C’est un de leurs trucs. Vous connaissez la collection de Bruce ? Impubliable, bien entendu.

— Je le crois volontiers, dit Ridley d’un air significatif.

— Pour un ecclésiastique, il était… curieusement libre.

— La pompe dans Neville’s Row, par exemple ?

— Précisément. »

L’une et l’autre des deux femmes ayant, selon l’usage de leur sexe, bien appris à stimuler les propos masculins et à ne pas y prêter l’oreille, étaient libres de méditer sans se trahir, qui sur l’éducation des enfants, qui sur l’emploi des sirènes dans un opéra. Helen observait seulement que pour une maîtresse de maison, Rachel manquait un peu d’entrain et qu’elle aurait bien pu occuper ses mains à quelque ouvrage.

« Si nous… » finit-elle par suggérer ; sur quoi toutes deux se levèrent et sortirent, non sans étonner quelque peu les messieurs qui jusque-là les avaient crues attentives, à moins qu’ils n’eussent oublié leur présence. Elles entendirent Ridley qui disait, regagnant son fauteuil :

« Ah ! il y aurait des histoires bien curieuses à évoquer dans tout ce passé ! »

Quand elles se retournèrent sur le pas de la porte, Mr. Pepper leur parut avoir brusquement desserré ses vêtements et pris l’aspect d’un vieux singe débordant de vivacité et de malice.

La tête enveloppée de voiles, elles sortirent sur le pont. Le bateau descendait tranquillement au fil de l’eau, côtoyant les formes noires des navires à l’ancre. Londres n’était plus qu’un essaim de lumières sur lesquelles descendait un vélum jaune-pâle.

Il y avait les lumières des grands théâtres, les lumières des longues rues, les lumières bordant les vastes zones de confort domestique, les lumières suspendues très haut dans le ciel.

Rien d’obscur ne viendrait abolir ces lumières, comme rien ne les avait abolies au cours des siècles. C’était effrayant de penser que cette ville perpétuerait ses feux toujours à la même place ; effrayant du moins pour ceux qui, voguant vers l’aventure, la contemplaient comme un monde fermé, qui éternellement brûle, éternellement se cicatrise. Du pont du bateau, la ville apparaissait tapie dans sa lâcheté, bien installée dans son avarice.

« Tu ne vas pas prendre froid ? demanda Helen, tandis qu’elles se penchaient côte à côte sur le bastingage.

— Non, répondit Rachel. Que c’est beau ! ajouta-telle au bout d’un instant.

On distinguait peu de chose : quelques mâts ; ici, une ombre de rivage ; là, une rangée de fenêtres illuminées… » Elles essayèrent de marcher contre le vent.

« Ça souffle, ça souffle ! » haletait Rachel ; le vent lui renfonçait les mots dans la gorge. Helen qui luttait à ses côtés se sentit soudain soulevée par le génie du mouvement ; elle avançait avec force, les jupes enroulées autour de ses genoux, les deux mains retenant ses cheveux. Mais bientôt cette ivresse céda, le vent ne fut plus que brutal et glacé. À travers une fente du volet, elles distinguèrent d’abord de gros cigares qu’on fumait dans la salle à manger, puis Mr. Ambrose qui se rejetait violemment contre le dossier du fauteuil, tandis que les joues de Mr. Pepper formaient des plis qu’on eût dit taillés dans du bois. L’écho d’un gros rire parvint à leurs oreilles, mais le vent l’engloutit aussitôt. Sous une sèche lumière jaune, Mr. Pepper et Mr. Ambrose oubliaient les tumultes : ils se trouvaient à Cambridge, sans doute aux environs de 1875.

« Ce sont de vieux amis, dit Helen, souriant devant ce spectacle. Y a-t-il un coin où nous puissions nous installer ? »

Rachel ouvrit une porte et fit :

« On se croirait sur un palier plutôt que dans une pièce. »

Cela n’avait rien, en effet, de l’aspect stable et bien clos d’une chambre sur terre ferme. Une table était enracinée au centre avec des sièges plantés de chaque côté. Par bonheur, les soleils tropicaux avaient décoloré les tentures dont le ton n’était plus qu’un terne bleu-vert ; le miroir, dans son cadre de coquillages, amoureusement fabriqué par le steward quand le temps stagnait lourd sur les mers du Sud, était plus bizarre que laid. Des coquillages contournés en corne de licorne, bordés d’une lèvre rouge, ornaient la cheminée drapée de peluche pourpre d’où pendait un certain nombre de pompons. Deux fenêtres donnaient sur le pont ; la lumière faisant irruption dans cette pièce pendant que le bateau se laissait griller sur l’Amazone, avait réduit les couleurs des estampes sur la cloison d’en face à un jaune très pâle, de sorte que Le Colisée se distinguait à peine de La reine Alexandra jouant avec ses épagneuls. Près de la cheminée, deux fauteuils en osier vous invitaient à vous chauffer les mains devant une grille remplie de copeaux dorés. Une grande lampe pendait au-dessus de la table – une de ces lampes qui, par-delà les campagnes nocturnes, apparaissent au voyageur comme des phares de la civilisation.

« C’est curieux que les gens soient toujours de vieux amis de Mr. Pepper, commença Rachel avec une certaine nervosité, car son rôle était difficile, la pièce froide et Helen étrangement silencieuse.

— Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Voilà à quoi il ressemble, dit Rachel, saisissant un poisson fossile dans une coupe et le présentant à sa tante.

— Tu es trop sévère, je pense. »

Pour se défendre, Rachel voulut aussitôt justifier ce qu’elle venait d’avancer.

« Je ne le connais pas, au fond », dit-elle, se retranchant derrière les faits, persuadée que les personnes mûres les préfèrent aux sentiments. Elle énuméra tout ce qu’elle savait de William Pepper : il venait toujours les voir le dimanche quand ils étaient chez eux ; il avait des connaissances en toutes sortes de choses : mathématiques, histoire, grec, zoologie, économie politique, sagas d’Islande. Il transposait les poèmes persans en prose anglaise et la prose anglaise en iambes grecs ; il était expert en numismatique et aussi… ah ! oui : en circulation routière, croyait Rachel. S’il avait entrepris ce voyage, c’était soit pour pêcher des choses sous-marines, soit pour écrire sur l’itinéraire probable d’Ulysse, car en fin de compte sa marotte, c’était le grec.

« Je possède toutes ses brochures, disait Rachel. De petites brochures. De petits livres jaunes. »

Elle ne donnait pas l’impression de les avoir lus.

« A-t-il eu un amour dans sa vie ? » demanda Helen qui venait de se choisir un siège. La question parut tomber avec un à-propos inattendu.

« Son cœur est comme un morceau de vieux cuir à chaussures », déclara Rachel, rejetant le poisson. Mais devant l’insistance de Helen, il lui fallut avouer qu’elle n’avait jamais interrogé Mr. Pepper là-dessus.

« Je l’interrogerai, moi », déclara Helen. Puis elle changea de sujet.

« La dernière fois que je t’ai vue, tu étais en train d’acheter un piano. Tu te rappelles ? le piano, la pièce mansardée, les grandes plantes à piquants ?

— Oui. Et mes tantes qui prétendaient que le piano allait passer à travers le plancher. Pourtant, à leur âge, cela ne doit rien vous faire, d’être tué la nuit ?

— J’ai eu des nouvelles de tante Bessie dernièrement, dit Helen. Elle craint que tu ne t’abîmes les bras si tu t’obstines à faire tant d’exercices.

— Les muscles de l’avant-bras ?… et cela vous empêche de vous marier ?

— Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’elle s’est exprimée, répliqua Mrs. Ambrose.

— Oh ! non, bien sûr, il n’y a pas de danger », dit Rachel avec un soupir.

Helen la regarda. Son visage dénotait plus de faiblesse que de résolution. Il échappait à l’insipidité, grâce à de grands yeux interrogateurs ; mais, à ce moment, dans un espace clos, le manque de couleur et de contours définis le privaient de beauté. De plus, la parole hésitante de Rachel ou plutôt une tendance à mal choisir ses mots la faisait paraître moins mûre encore qu’il n’est normal à son âge. Mrs. Ambrose, qui jusque-là s’était contentée d’une conversation à bâtons rompus, réfléchissait maintenant que la perspective d’une intimité de trois ou quatre semaines à bord d’un bateau ne présentait vraiment rien d’attrayant. Les femmes de son âge l’ennuyaient en général ; avec une jeune fille, pensait-elle, cela devait être pire. De nouveau, elle regarda Rachel. Mais oui ! il était manifeste qu’elle allait se montrer flottante, émotive, que tout ce qu’on pourrait lui dire ne laisserait pas plus de trace qu’un coup de bâton dans l’eau. Il n’y avait, chez les jeunes filles, rien qui offrît une prise, rien de solide, de permanent, de satisfaisant. Willoughby avait-il parlé de trois semaines ou de quatre ? Elle essayait de se le rappeler.

Mais à ce moment, la porte s’ouvrit devant un homme grand et fort qui s’avança vers Helen et lui serra la main avec une cordialité et une émotion particulières – Willoughby en personne, le père de Rachel, le beau-frère de Helen. Il aurait fallu une quantité considérable de chair pour prêter de l’embonpoint à une aussi forte charpente ; aussi Willoughby n’était-il point gras. Son visage, également bien charpenté, semblait, par l’étroitesse des traits et la rougeur au creux des joues, mieux fait pour résister aux intempéries que pour exprimer ses émotions et ses sentiments ou à répondre à ceux d’autrui.

« C’est un grand plaisir que de vous avoir avec nous, dit-il, un plaisir pour nous deux. »

Rachel, obéissant au coup d’œil paternel, émit un murmure.

« Nous nous efforcerons de vous rendre ce voyage agréable, ainsi qu’à Ridley. Sa confiance nous honore. Pepper aura quelqu’un pour le contredire – ce que, pour ma part, je n’ose faire. Vous trouvez que cette enfant a grandi, n’est-ce pas ? Une vraie jeune femme, hein ? »

Sans quitter la main de Helen, il entoura d’un bras les épaules de Rachel, rapprochant ainsi les deux femmes d’une façon gênante ; Helen cependant détourna le regard. Il demanda :

« Trouvez-vous qu’elle nous fasse honneur ?

— Oh ! oui.

— C’est que nous en attendons de grandes choses, reprit-il, serrant, puis relâchant le bras de sa fille. Mais parlons de vous. »

Ils prirent place côte à côte sur le petit canapé.

« Vous avez quitté vos enfants en bon état ? Les voilà d’âge à commencer leurs études, je pense ? À qui ressemblent-ils, à vous ou à Ambrose ? L’intelligence ne doit pas leur manquer, j’en suis sûr ! »

Helen, avec une animation accrue, expliqua que son fils avait six ans et sa fille dix. De l’avis général, le garçon lui ressemblait à elle et sa sœur à Ridley. Quant à l’intelligence, elle les jugeait assez éveillés ; et, modestement, elle conta comment son fils, qu’on avait laissé seul un instant, s’était emparé d’une rondelle de beurre pour courir la déposer sur le feu, histoire de s’amuser, chose qu’elle comprenait parfaitement.

« Et il vous a fallu démontrer au petit coquin qu’on ne saurait tolérer les plaisanteries de ce genre, hein ?

— Un enfant de six ans ? Quel mal y a-t-il à cela ?

— Je suis décidément un père arriéré.

— Vous voulez rire, Willoughby ; Rachel sait bien à quoi s’en tenir ! »

Malgré tout le désir qu’éprouvait sans doute Willoughby de s’entendre apprécier par sa fille, celle-ci n’en fit rien. Ses yeux étaient comme une eau sans reflets, ses doigts occupés à jouer avec le poisson fossile, son esprit absent. Ses aînés se mirent à parler des dispositions à prendre pour le confort de Ridley : on placerait sa table loin des chaudières et de telle façon qu’il ne pût s’empêcher de regarder la mer, tout en restant à l’abri des gens qui passent. S’il ne prenait pas de repos pendant que ses livres étaient encore aux bagages, il n’aurait pas de vacances du tout, car une fois à Santa Marina – Helen le savait par expérience – il travaillerait du matin au soir ; ses malles, disait-elle, étaient bourrées de livres.

« Laissez-moi faire », répétait Willoughby, décidé selon toute évidence à faire beaucoup plus qu’elle ne lui en demandait. On entendit Ridley et Mr. Pepper qui cherchaient à ouvrir la porte.

« Comment allez-vous, Vinrace ? » fit Ridley, entrant et tendant une main molle comme si cette rencontre avait quelque chose de mélancolique pour eux deux, mais surtout pour lui-même.

Willoughby manifesta sa cordialité habituelle, tempérée de respect. Aucun propos ne fut échangé pour l’instant.

« Nous vous avons vus par la fenêtre, en train de rire, dit Helen. Mr. Pepper venait de raconter une bien bonne histoire.

— Bah ! Il n’y avait pas de bonnes histoires là-dedans, répliqua son mari avec humeur.

— Toujours sévère dans vos jugements, Ridley ? demanda Mr. Vinrace.

— Nous vous avions tellement assommées que vous êtes parties », dit Ridley, s’adressant directement à sa femme.

Comme c’était exact, Helen ne chercha pas à le nier ; mais elle n’eut pas de chance avec sa nouvelle question : Est-ce devenu plus intéressant après notre départ ? – car son mari répondit, les épaules affaissées :

« Plus lamentable encore. »

La situation, pour chacun, devenait fort gênante, comme le prouva la durée du silence contraint qui suivit. Mr. Pepper, il est vrai, amena une certaine diversion en sautant sur un siège et en rentrant ses pieds sous lui, à la manière d’une vieille fille qui aperçoit une souris : le courant d’air venait de lui cingler les chevilles. Ainsi ramassé sur lui-même, les bras autour des genoux ; tirant sur son cigare, il avait l’air d’un Bouddha et, du haut de cette dignité, il commença un discours qu’il n’adressait à personne en particulier, puisque personne ne l’y invitait. Il s’agissait des profondeurs inexplorées de l’océan. Il exprima sa surprise d’apprendre que, sur les dix bateaux appartenant à Mr. Vinrace, en service régulier entre Londres et Buenos Aires, aucun n’était chargé d’effectuer des recherches relatives aux grands monstres blancs des abîmes.

« Non, non, riait Willoughby, les monstres de la terre me suffisent amplement ! »

On entendit Rachel soupirer :

« Pauvres petites chèvres !

— Sans ces chèvres, il n’y aurait pas de musique, mon enfant ; la musique dépend des chèvres », trancha le père. Mr. Pepper se lança dans la description des monstres blancs, nus, aveugles, qui se tiennent lovés sur les arêtes de sable au fond de la mer, et qui exploseraient si on les ramenait à la surface : faute de pression suffisante, leurs flancs éclateraient, dispersant au vent leurs entrailles. Il multipliait les détails et faisait un tel étalage d’érudition que Ridley finit par en avoir assez et le pria de se taire.

De tout cela, Helen tirait des conclusions à part soi, plutôt décourageantes : Pepper était un raseur, Rachel une fille mal dégrossie, prête sans nul doute à d’interminables confidences dont la première serait : « Tu comprends, je ne m’entends pas bien avec mon père. » Willoughby s’appliquait à aimer son pays et à bâtir son Empire ; et parmi ces gens-là, elle périrait d’ennui. Cependant, en femme d’action qu’elle était, elle se leva et déclara qu’en ce qui la concernait, elle allait se coucher. À la porte, elle se retourna machinalement vers Rachel : étant du même sexe, n’allaient-elles pas se retirer ensemble ? Rachel se leva, considéra Helen d’un air vague et dit avec son léger bégaiement :

« Je m’en vais t-t-triompher dans le vent. »

Les pires soupçons de Mrs. Ambrose se trouvaient confirmés. Elle s’engagea dans le couloir, projetée d’un côté à l’autre, repoussant les cloisons tantôt du bras droit, tantôt du bras gauche, et à chaque embardée elle s’exclamait avec conviction : « Zut ! »