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lundi 20 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXX

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XXX

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT poste restante, à rouen.

Paris, 27 juillet 18…

Mon cher Roger, dussiez-vous faire sur moi toutes les plaisanteries que méritent les gens qui se tirent des coups de pistolet par-dessus la tête après avoir laissé sur leur table de nuit des adieux désespérés au monde, il faut que je l’avoue, je ne suis pas parti ; vous avez le droit de me chasser d’Europe, j’ai promis d’aller en Amérique et vous pouvez l’exiger ; soyez clément ; ne me couvrez pas de ridicule ; ne me criblez pas du feu roulant de votre artillerie moqueuse ; ma douleur, bien que je reste dans ce vieux monde, n’est ni moins grande ni moins cuisante.

Je vais vous conter comment tout cela s’est passé.

Comme toute ma vie je n’ai rien pu comprendre à la division du temps, et que c’est tout au plus si je distingue le jour de la nuit, j’ai été me loger non à la meilleure auberge du Havre, mais à celle qui se trouvait le plus près du quai et des fenêtres de laquelle on pouvait voir fumer les cheminées de l’Ontario en partance pour New-York. J’étais accoudé au balcon, dans la pose mélancolique du portrait de Raphaël, regardant l’océan dont la poitrine se soulevait et s’abaissait, avec ce sentiment de tristesse infinie que le cœur le plus ferme ne peut s’empêcher d’éprouver devant cette immensité composée de gouttes d’eau amères comme des larmes humaines. Je suivais vaguement des yeux un groupe bizarre que venait de jeter sur le rivage le paquebot arrivant de Portsmouth : — c’étaient des Orientaux richement costumés, suivis de domestiques nègres et de femmes couvertes de longs voiles.

L’un de ces Turcs, en passant sous ma fenêtre, lève le nez par hasard, m’aperçoit et s’écrie, en français très-correct, avec un accent parisien très-prononcé : « Eh tiens ! mais c’est Edgard de Meilhan ! » Et, sans plus de souci de la dignité orientale, se précipite dans l’auberge, monte à ma chambre, me frotte la figure contre sa barbe noire et frisée, m’enfonce dans l’estomac les pommeaux ciselés d’une collection complète d’yatagans et de kandjars, et me dit, voyant ma mine incertaine : « Comment tu ne me reconnais pas, moi, ton vieux camarade de collége, ton compagnon d’enfance, Arthur Granson, enfin ! Est-ce que le turban me change à ce point-là ? Tant mieux ! — ou aurais-tu la petitesse de t’attacher à la lettre du proverbe qui prétend que les amis ne sont pas des Turcs ? Par Allah et son prophète Mahomet, je te prouverai que les Turcs sont des amis.

Pendant ce flux de paroles, j’avais en effet reconnu Arthur Granson, un bon et singulier jeune homme que j’aime effectivement beaucoup et qui vous plairait, à coup sûr, car c’est le garçon le plus paradoxal des cinq parties du monde, et, chose rare, il pousse la conscience jusqu’à mettre ses paradoxes en action, fantaisie que lui permettent une grande indépendance et une fortune considérable, car l’or c’est la liberté : les seuls esclaves sont les pauvres.

— C’est convenu, je m’installe ici avec ma palette vivante de couleur locale ; et, sans me laisser le temps de lui répondre, il redescendit et donna des ordres pour l’installation de sa suite.

Quand il fut revenu, je lui dis : — Que signifie cette étrange mascarade ? Il y a longtemps que le carnaval est passé et il n’est pas près de revenir, nous sommes à peine à la fin de l’été. — Ce n’est pas une mascarade, répondit Arthur avec un flegme dogmatique et un sérieux transcendental qui m’eût fait rire en toute autre occasion ; — c’est un système complet qu’il faut que je te développe.

Là-dessus mon ami, quittant ses babouches, s’accroupit sur le divan dans l’attitude classique des Orientaux, et, passant sa main dans sa barbe, me dit à peu près ce qui suit. J’abrége beaucoup.

Dans mes voyages, j’ai remarqué qu’aucun peuple ne comprenait rien à la beauté particulière du pays qu’il habite. Nul n’a la conscience de sa physionomie, chacun rêve d’être un autre. Les Espagnols, les Turcs s’excusent tant qu’ils peuvent d’être beaux et pittoresques. Le Majo Andalou vous demande pardon de n’être pas en frac et en chapeau rond. L’Arnaute, dont le costume est le plus splendide et le plus élégant qui ait jamais vêtu la forme humaine, regarde en soupirant votre redingote et se demande à part lui s’il ne vous tirera pas un coup de fusil pour vous la prendre dans la première gorge de montagne où il vous rencontrera seul ou mal accompagné. La civilisation est l’ennemie naturelle de la beauté. Toutes ses créations sont laides. La barbarie, ou du moins la barbarie relative, a le secret de la forme et de la couleur. L’homme encore près de la nature en imite les harmonies et trouve les types de ses vêtements, de ses ustensiles, dans le milieu qui l’entoure. Les mathématiques ne sont pas encore arrivées avec leurs lignes droites, leurs angles secs et leur aridité désolante. Maintenant, les traditions pittoresques se sont perdues, le pantalon à sous-pied envahit l’univers, les affreuses gravures du journal des Modes se glissent partout ; cependant, il me répugne de croire que le goût de l’homme se soit perverti à ce point que si on lui faisait voir des costumes où l’élégance se marie à la richesse, il ne les préférât pas aux hideux haillons modernes. Ayant fait ces réflexions judicieuses et profondes, je me suis senti comme illuminé d’en haut, et le secret de ma mission sur terre m’a été révélé je suis venu au monde pour prêcher le costume, et, comme tu vois, je prêche d’exemple. Considérant que la Turquie est le pays le plus menacé de paletot et de chapeau tromblon, je suis allé à Constantinople faire une réaction en faveur de la veste brodée et du turban. Mes graves études sur la question, ma fortune et mon goût me permettent d’atteindre le nec plus ultrà du genre.

Je doute que jamais sultan ait possédé une garde-robe plus splendide et plus caractéristique. J’ai découvert, dans les bazars des villes les moins infectées de l’esprit moderne, des tailleurs pleins d’un mépris profond pour les modes franques, qui, de leurs vieilles mains émues, m’ont fait des merveilles de coupe et de broderie. Je te montrerai des caftans passementés dans quelque bourgade perdue de l’Asie Mineure par de pauvres diables à qui tu ne voudrais pas ici donner ton chien à promener, qui valent, pour l’entrelacement des lignes, les plus pures arabesques de l’Alhambra, et, pour la couleur, les queues de paon les plus heureusement épanouies d’Eugène Delacroix ou de Narciso Ruy Diaz de la Pena, un grand peintre qui fait aux bourgeois la concession de ne porter que le quart de son nom.

Je puis dire que mon apostolat n’a pas été sans fruit. J’ai ramené au doliman plus d’un jeune Osmanli près de se faire habiller chez Buisson ; j’ai sauvé plus d’un cheval de la race Nedji de l’affront de la selle anglaise, plus d’un Turc grivois adonné au vin de Champagne a repris l’usage de l’opium. Quelques Géorgiennes, qu’on allait compromettre aux bals des ambassadeurs européens, me doivent d’être renfermées plus étroitement que jamais. J’ai fait sentir à ces Orientaux dégénérés combien une pareille indécence était désastreuse. J’ai détourné le sultan Abdul-Medjid de l’idée d’introduire la guillotine dans ses États. Sans me vanter, j’ai fait beaucoup de bien, et si nous étions seulement une douzaine de gaillards comme moi, nous empêcherions les peuples de ressembler à des bottiers en chambre. — Et toi, que fais-tu ? mon cher Edgard. — Je vais en Amérique, et j’attends ici que l’Ontario chauffe. — C’est une bonne idée ! Tu te feras sauvage, tu ressusciteras le dernier Mohican de Fenimore Cooper, — une tortue bleue dans le creux de l’estomac, des plumes d’aigle dans ton scalp, des mocassins brodés en tuyaux de porc-épic. — Je te vois d’ici, tu seras très-beau avec ton air triste, tu auras l’air de pleurer sur ta race morte. — Si je n’étais absent de chez moi depuis quatre années, je t’accompagnerais, mais je suis si pressé d’aller mettre ordre à mes affaires que j’ai pris pour revenir en France la route de l’Angleterre afin d’éviter la quarantaine. Je t’admets dans ma religion, tu deviens mon disciple ; je conserve les costumes barbares, tu conserveras les costumes sauvages. C’est moins beau, mais c’est aussi caractéristique. Nous avions justement des Indiens sur notre paquebot je les ai étudiés : c’est le peuple qui te va. Mais, avant ton départ, nous ferons ensemble une orgie orientale du style le plus pur. — Mon cher Granson, je ne suis nullement en train de prendre part à une orgie, fût-ce une orgie orientale. Je suis triste comme la mort… — Très-bien — je vois ce que c’est — quelque chagrin de cœur ; — vous autres occidentaux vous avez toujours martel en tête à cause de quelque femme ; ce qui n’arriverait pas si elles étaient enfermées ; il est dangereux de laisser vaguer ces animaux-là. — Je suis charmé que tu sois dans une disposition mélancolique et chagrine ; cela fera d’autant mieux ressortir l’efficacité supérieure de mes moyens exhilarants. — J’ai fait au Caire sur la place des Teriaki, en face l’hôpital des fous, — n’est-ce pas une idée profondément philosophique d’avoir placé là les marchands de bonheur ? — la trouvaille d’un vieux gredin sec comme un papyrus du temps d’Amenoteph, ridé comme les barbes du Pschent de la déesse Isis ; ce droguiste cabalistique possédait la vraie recette de la préparation du hatchich ; il paraissait du reste assez âgé pour la tenir directement du vieux de la Montagne, à moins qu’il ne fût lui-même le prince des Assassins qui vivait du temps de saint Louis : ce squelette en étui de parchemin me fournit une multitude de paradis, sous forme de pâte verte dans de petites tasses de Japon, entourées de filigranes d’argent ; c’est à ces voluptés hypercélestes que je veux t’initier. Je te donnerai une boîte de bonheur à te faire oublier toutes les coquettes et toutes les perfides du monde.

Sans écouter mes refus, Granson me pria de ne l’appeler désormais que Sidi-Mahmoud, fit tendre dans sa chambre des tapis de Perse, disposer des piles de carreaux, matelasser les murs jusqu’à hauteur d’appui et jeter des parfums dans des cassolettes ; trois ou quatre musiciens de couleur sombre prirent place dans un coin avec des taraboucks, des rabebs et des guzlas ; — puis une Ethiopienne nue jusqu’à la ceinture, les hanches bridées par un pagne étroit, nous servit la précieuse drogue sur un plateau de laque rouge.

J’avalai par complaisance quelques cuillerées de cette confiture verdâtre où je ne démêlai d’abord d’autres saveurs que celles du miel et de la pistache. J’avais revêtu, — car Granson est un de ces fous opiniâtres de qui on ne peut se débarrasser qu’en leur cédant, — un costume anatolien d’une richesse fabuleuse, mon ami prétendant que lorsqu’on montait au paradis il ne fallait pas être gêné par les entournures de ses manches.

Au bout de quelques instants, j’éprouvai à l’estomac une légère chaleur, mon corps jetait des étincelles et brûlait comme un billet de banque à la flamme d’une bougie je n’étais plus soumis à aucune loi de la matière : pesanteur, épaisseur, opacité, tout avait disparu. J’avais gardé ma forme, mais une forme aromale, diaphane, flexible, fluide, les obstacles me traversaient sans me causer de douleur selon la place que je voulais occuper, je m’agrandissais ou je me rapetissais. Ma volonté suffisait pour me transporter instantanément d’un endroit à un autre. J’étais dans un monde impossible, éclairé par une lueur de grotte d’azur, au milieu d’un bouquet de feu d’artifice composé de gerbes sans cesse renaissantes, de fleurs lumineuses aux feuillages d’or et d’argent, aux calices de diamant, de rubis et de saphirs ; des jets d’eau, faits de rayons de lune en fusion, tombaient, en grésillant, sur des vasques de cristal qui chantaient avec une voix d’harmonica toutes les mélodies qu’auraient dû faire les grands musiciens. — Une symphonie de parfums suivit ce premier enchantement, qui s’écroula en pluie de paillettes au bout de quelques secondes ; le thème était fait d’une vague senteur d’iris et d’un parfum d’acacia qui se poursuivaient, s’évitaient, se croisaient, s’enlaçaient avec une volupté et une grâce adorables. Si quelque chose en ce monde peut vous donner une idée approximative de cette phrase embaumée, c’est le jeu des petites flûtes dans la danse des Almées de Félicien David.

Pendant que le motif passait et repassait chaque fois avec une douceur plus impérieuse, un charme plus fascinateur, les deux parfums prenaient le corps de la fleur dont ils émanent deux iris et deux grappes d’acacia s’épanouissaient dans un vase d’onyx d’une transparence merveilleuse ; bientôt les iris scintillèrent comme des étoiles bleues, les fleurs d’acacia se fondirent en ruisseaux d’or, le vase d’onyx prit des contours féminins, et je reconnus le visage charmant et la taille gracieuse de Louise Guérin, mais idéalisée, passée à l’état de Béatrix ; je ne sais même pas si ses blanches épaules ne se continuaient pas en ailes d’ange. Elle me regardait avec une bonté si triste, une mélancolie si languissante, que je me sentis venir les larmes aux paupières : — elle semblait regretter d’être au ciel ; on eût dit, à l’expression de ses traits, qu’elle m’accusait et me demandait pardon.

Je ne vous promènerai pas à travers les prodiges de ce rêve merveilleux fait les yeux ouverts l’harmonie monotone du tarabouk et du rebeb me parvenait vaguement et servait comme de rhythme à cet étrange poëme, qui rendra désormais pour moi les livres d’Homère, de Virgile, d’Arioste et du Tasse, aussi ennuyeux à lire que des tables de logarithmes. Tous mes sens étaient déplacés je voyais la musique et j’entendais les couleurs j’avais de nouvelles perceptions, comme doivent en avoir les êtres qui habitent une planète supérieure à la nôtre ; mon corps se composait, à mon gré, d’un rayon, d’un parfum ou d’une saveur ; j’éprouvais le bien-être des anges traversés par la lumière divine, car le hatchich n’a rien de cette ivresse ignoble et lourde que les peuples du nord se procurent avec le vin et l’alcool : c’est un enivrement tout intellectuel.

Peu à peu l’ordre se rétablit dans mon cerveau ; je commençai à me rendre compte des objets intérieurs.

Les bougies avaient brûlé jusqu’aux bobèches ; les musiciens dormaient, tenant leurs instruments embrassés. La belle négresse ronflait sous mon pied ; je l’avais prise pour un coussin. Une pâle raie lumineuse commençait à se dessiner à l’horizon ; il était trois heures du matin. Tout à coup un tuyau vomissant une fumée épaisse passa rapidement sur la barre blafarde ; c’était l’Ontario qui se mettait en marche.

Un bruit confus de voix se fit entendre dans la chambre voisine : c’était ma mère, qui ayant, je ne sais par qui, appris mes projets d’exil, forçait la consigne imposée par Granson de ne laisser monter personne.

Je n’étais pas médiocrement honteux d’être surpris dans un si ridicule accoutrement mais ma mère ne s’aperçut de rien ; elle ne savait qu’une chose, c’est que je partais pour toujours. Je ne me souviens plus de ce qu’elle me dit, ces choses-là ne s’écrivent pas, des phrases dont elle se servait avec moi lorsque je n’avais encore que cinq ou six ans, enfin elle pleurait. Je lui promis de rester et de revenir à Paris. — Comment refuser quelque chose à sa mère qui pleure ? — N’est-ce pas la seule femme dont on n’ait jamais à se plaindre ?

Après tout, comme vous l’avez dit, Paris est le désert le plus sauvage ; c’est encore là qu’on est le plus seul. Des indifférents, des inconnus valent bien des sables et des savanes.

Si. mon chagrin est trop tenace, je demanderai à mon ami Arthur Granson l’adresse du vieux Teriaki et je ferai venir du Caire quelques pots d’oubli. Nous partagerons si vous voulez. — Adieu, cher Roger, je suis à vous d’esprit et de cœur. Edgard de Meilhan.

samedi 18 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXIX

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XXIX

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

Paris, 27 juillet 18…

Il est bien heureux aujourd’hui pour moi, chère Valentine, que j’aie été toute ma vie une personne véridique, professant la haine du mensonge ; sans cela, vous ne voudriez jamais croire les choses étranges que je vais vous dire. Je recueille en ce moment les fruits de mes courageux efforts de sincérité ; j’ai tant respecté le vrai que j’ai acquis le droit de certifier l’impossible. Que d’événements en quelques heures ! Je vous les raconterai tels qu’ils se sont passés, sans un mot de réflexion ; je ne veux pas que vous m’accusiez de les faire valoir et de les colorer. Ils sont déjà bien assez brillants par eux-mêmes ; loin de leur prêter un nouvel éclat, je ne chercherai qu’à les éteindre pour leur donner un peu de probabilité. Nous avons quitté Pont-de-l’Arche, l’autre jour, le cœur rempli de tristesse et d’inquiétude. Pendant la route, madame de Meilhan, comme si elle eût douté de l’énergie de ma résolution et de l’ardeur de mon dévoûment, me parlait de son fils avec enthousiasme. Elle me vantait la générosité de son caractère, son désintéressement, sa bonne foi ; elle me citait les noms des jeunes filles très-riches qu’il avait refusé d’épouser depuis deux ou trois ans. Elle me parlait de ses travaux, des grands succès obtenus par lui dans le monde, comme poëte et comme homme séduisant elle me faisait comprendre quelle heureuse influence un noble amour pourrait exercer sur son génie, et elle me révélait cet amour en termes si touchants que je me sentais émue et pénétrée, sinon d’amour, du moins d’une tendre reconnaissance. Jamais Edgard n’avait aimé personne autant que moi, disait-elle ; cette passion avait changé toutes ses idées ; il ne vivait plus que par moi pour se faire écouter de lui, il fallait, d’une manière ou d’une autre, mêler mon nom aux paroles qu’on voulait lui faire entendre ; il passait ses jours et ses nuits à composer des poëmes en mon honneur, dans lesquels j’étais dépeinte en vers sublimes et d’une manière admirable et charmante. Il aurait dû retourner à Paris, où l’appelait en gémissant la belle marquise de R…, mais il n’avait jamais eu le courage de me quitter pour elle ; il m’avait sacrifié sans pitié cette femme si belle, si entourée, et d’un esprit si remarquable. Elle me racontait, en pleurant, les folies qu’il faisait à Richeport les jours où il revenait furieux, après avoir tenté inutilement de me voir à Pont-de-l’Arche, ses rages cruelles contre son cheval qu’il aime tant, ses violences contre les fleurs du chemin qui tombaient de tous côtés sous ses coups, ses désespoirs, sombres et muets, suivis de longs discours extravagants, ses inquiétudes, à elle, ses prières inutiles, et, enfin, ce fatal départ qu’elle pressentait vaguement, mais qu’elle n’avait pas eu le pouvoir d’empêcher. Voyant que j’étais attendrie en l’écoutant, elle me prenait les mains, elle se confondait en bénédictions, elle me remerciait mille fois, passionnément et comme impérieusement, afin de mieux m’engager. Moi, je pensais avec douleur à ces troubles dont j’étais cause, et j’étais épouvantée d’avoir, avec quelques sourires gracieux quelques vaines coquetteries, inspiré une passion si violente. Dans tout cela, j’étais juste ; je donnais loyalement raison à Edgard. Il avait dû prendre pour lui ces sourires menteurs ; dans les premiers temps de mon séjour à Pont-de-l’Arche, je ne me faisais aucun scrupule d’être aimable je devais repartir au bout de quelques jours, et je pensais ne revenir jamais. Depuis, j’avais impitoyablement refusé son amour, c’est vrai ; mais pouvait-il croire à ces dédains superbes, en me trouvant, après cette explication décisive, établie tranquillement chez lui, chez sa mère ? Et là, pouvait-il suivre les divers caprices de mes rêves, deviner ces tentations de générosité qui d’abord m’ont émue en sa faveur, et deviner ensuite cet amour insensé et profond né tout à coup dans mon âme pour un fantôme, entrevu seulement quelques heures !… N’avait-il pas au contraire le droit de croire que je l’aimais, et de crier à l’infamie, à la cruauté, à la perfidie, quand j’ai refusé de le voir, quand j’ai eu l’air de vouloir lui prouver que rien ne m’engageait à lui ! Il a eu raison de m’accuser, me disais-je, toutes les apparences me condamnent ; il faut donc que je me reconnaisse coupable, et que je subisse la sentence qui a été prononcée contre moi. Et je me résignais tristement à réparer le mal que j’avais fait. Une espérance me restait encore Edgard, ramené par moi, serait rendu à sa mère ; mais, en apprenant mon nom, Edgard cesserait de m’aimer. C’est tout autre chose que d’aimer une aventurière avec qui l’on peut agir légèrement, ou d’aimer une fille de bonne maison qu’il faut épouser solennellement. Edgard a contre le mariage une répugnance invincible ; il considère cette auguste institution comme une inconvenance monstrueuse, d’une haute immoralité, une révélation profane des secrets de la vie, qui doivent être toujours sacrés ; il appelle cela des amours publics ; il prétend qu’il ne pourrait jamais afficher si grossièrement une préférence. Dire à une femme : ma femme ! quelle révoltante indiscrétion ! dire à des enfants : mes enfants ! quelle dégoûtante fatuité ! À ses yeux rien n’est plus horrible, par exemple, qu’un mari se promenant aux Champs-Elysées en calèche avec toute sa famille, et qui semble dire aux passants : Cette femme, assise à mes côtés, c’est celle que j’ai choisie entre toutes les femmes et à qui je dois les douces émotions, les mystérieuses joies de l’amour ; et la preuve, c’est cette charmante petite fille qui lui ressemble tant, c’est ce gros garçon si gentil qui est tout mon portrait. Les Orientaux, ajoute-t-il, que nous appelons barbares, ont plus de pudeur que nous ; ils enferment leurs femmes ; ils ne les promènent jamais, ils ne montrent à personne les objets de leurs mystérieuses tendresses ; et quand ils vous présentent leurs fils, à vingt ans, ce n’est pas comme les fruits de leurs amours, mais comme les héritiers de leur fortune et de leur puissance. À la bonne heure ! voilà du respect humain ! Je me rappelais ces plaisants propos qui avaient dû me frapper, vous en conviendrez. Et je me disais Edgard ne voudra jamais se marier ; mais madame de Meilhan, qui connaissait les étranges idées de son fils, assurait qu’elles s’étaient bien modifiées, et que, me nommant un jour, il s’était écrié avec colère : Oh que je voudrais être son mari, pour l’enfermer chez moi, pour empêcher que personne ne la voie ! À présent, disait-il, je comprends bien qu’on se marie… Ceci n’était pas très-rassurant, mais je me dévoue comme une victime, et pour une victime sincère il n’y a pas de degrés dans le sacrifice. La générosité est absolue comme la cruauté.

Après une nuit de fatigues et d’angoisses, nous arrivons au Havre, à peu près vers dix heures du matin. Vite, nous nous faisons conduire au bureau des départs. Madame de Meilhan va, vient, interroge tout le monde, et finit par savoir d’un employé encore tout endormi que M. Edgard de Meilhan a pris passage à bord de l’Ontario. — Et quand doit-il partir ce bâtiment ?… — Je ne vous dirai pas, répond l’employé en bâillant. — Nous courons sur la jetée, demandant d’une voix tremblante : — Savez-vous si c’est aujourd’hui que doit partir le bâtiment américain l’Ontario ? — Nous nous adressons d’abord, croyant bien faire, à un vieil officier blanchi dans les tempêtes ; mais il nous répond par de beaux termes de marine, auxquels nous ne comprenons rien du tout. Un autre matelot nous répond : — L’Ontario ? il est déjà bien loin !… — Mais celui-là, nous ne voulons pas le comprendre. Arrivées au bout de la jetée, nous voyons un grand rassemblement de gens occupés à regarder attentivement un nuage qui fuyait à l’horizon lointain. — Je ne vois plus rien, disait l’un. — Moi, j’aperçois encore une petite… petite fumée. — Moi, avec ma longue-vue, je vois encore très-bien le pavillon blanc et le grand U de l’Union… Madame de Meilhan, pâle, haletante, ne trouvait plus de voix pour demander le nom de ce bâtiment fatal, qui disparaissait déjà à nos regards… J’essayai de prononcer ce mot : Ontario… — Justement ! c’est lui, madame. Ah ! n’ayez pas d’inquiétude ; il n’est pas paresseux, celui-là ; vos amis seront en Amérique avant quinze jours d’ici. Ça vous étonne ; c’est comme ça… — Madame de Meilhan tomba dans mes bras sans mouvement. On la porta dans sa voiture ; elle reprit connaissance ; mais elle était si accablée qu’elle ne pouvait comprendre encore tout son malheur. On nous conduisit à l’hôtel le plus voisin ; on la transporta dans une des meilleures chambres, et je restai là près d’elle, pleurant silencieusement à ses côtés, et me reprochant avec douleur, avec remords, d’avoir jeté le désespoir dans cette malheureuse famille.

Pendant ce premier moment de stupeur, madame de Meilhan me toléra près d’elle sans indignation ; mais à peine eut-elle repris ses sens, qu’elle éclata en fureur ; elle m’accabla des plus cruelles injures : j’étais une détestable intrigante, une aventurière sans nom, qui, par ses manéges de comédienne, avait tourné la tête de son généreux enfant ; je serais cause de sa mort ; ce pays fatal ne lui rendrait jamais son fils ; quel dommage de voir un homme si supérieur, une des gloires du siècle, périr, succomber dans les piéges d’une obscure minaudière qui n’a pas même su être sa maîtresse, qui n’a pas su l’aimer un seul jour ; une ambitieuse qui ne voulait que se faire épouser, et qui l’a bien vite immolé à M. de Villiers dès qu’elle a appris que M. de Villiers était le plus riche… et vingt autres gracieusetés, toutes méritées comme celles-là. J’écoutais ces injures fort tranquillement, en préparant de mes mains innocentes un verre d’eau sucrée et de fleurs d’oranger pour cette pauvre furie larmoyante, dont la fureur et la justice même m’inspiraient une affectueuse pitié. Quand elle eut tout dit, je m’approchai d’elle bravement ; je lui présentai ce verre d’eau que j’avais préparé pour calmer sa colère, et je la regardai… et mon regard trahissait un orgueil si ferme et si doux, une indulgence si généreuse, une dignité si complètement invulnérable, qu’elle se sentit désarmée tout à coup. Elle me prit la main et me dit, en essuyant ses larmes : — Il faut bien me pardonner, je suis si malheureuse ! Alors, je cherchai à la consoler ; je lui dis que si l’on allait à New-York en quinze jours, on pouvait bien en revenir de même, que j’écrirais à son fils et qu’elle le reverrait bientôt. Cette promesse la calma. Je l’engageai à se mettre au lit elle avait passé toute la nuit en voiture, elle était très-fatiguée ; et quand je vis que ses pauvres yeux brûlés par les larmes commençaient à se fermer, je la laissai s’endormir, et je rue retirai dans ma chambre. Après m’être habillée et reposée, j’appelai un des gens de l’hôtel pour lui donner des ordres relatifs à notre départ ; mais, au lieu de la personne qui m’avait d’abord servie, je vois une jolie petite fille de huit à dix ans entrer timidement chez moi.

En m’apercevant, elle recule effrayée. — Que voulez-vous, mon enfant ? lui dis-je en l’attirant à moi. — Rien, madame, répond-elle. — Mais si, vous êtes venue pour chercher quelque chose ? Je ne savais pas que madame était ici. — Que veniez-vous faire dans cette chambre ? Je venais comme hier pour voir… — Quoi donc ? — Là… les Turcs. — Les Turcs ? Comment ! je suis entourée de Turcs ! — Oh ! ils ne sont pas dans le petit salon à côté de cette chambre ; mais par la porte de ce petit salon on peut les voir dans la grande salle où ils sont rassemblés et où ils font leur musique… Si madame voulait seulement me laisser passer. — Par où ? — Par ici ; il y a une porte derrière cette toilette, on l’ouvre, on va là-dedans, on monte sur une table, et on voit les Turcs. La petite dérangea la toilette, entra dans le salon, et bientôt après elle revint me dire — Comme ils sont beaux Madame ne veut donc pas les voir ? — Non. Au bout d’un moment elle revint encore

— Les musiciens sont tous endormis, dit-elle… mais, madame, ils sont fous ces Turcs, ils ne dorment pas… ils ne parlent pas… et ils font des grimaces horribles, ils ont les yeux qui tournent ; quelle drôle de mine ils font, il y en a un qui ressemble à mon oncle quand il a la fièvre. Ah ! celui-là, madame, il est fou… Regardez donc, on dirait qu’il va danser !… et puis qu’il va… mourir !…

Cette petite disait des choses si absurdes, qu’enfin elle éveilla ma curiosité. J’entrai dans le petit salon, et je montai sur la table où elle était ; de là, par une assez large ouverture de la boiserie qui est à coulisses, et dont les panneaux étaient mal rejoints, on voyait très-bien ce qui se passait dans le grand salon. Il était richement tendu, jusqu’à une certaine hauteur, d’étoffes turques très-belles ; un superbe tapis de Smyrne était par terre. Dans un angle du salon, des musiciens dormaient en berçant tendrement dans leurs bras et sur leur cœur leurs instruments de musique de formes bizarres. Une douzaine de Turcs, magnifiquement vêtus, étaient assis sur le tapis moelleux, à la mode des Orientaux, c’est-à-dire à la manière des tailleurs ; ils s’appuyaient de chaque côté sur des piles de coussins de toutes couleurs et de toutes dimensions et semblaient plongés dans les ravissements de l’extase. Un de ces rêveurs enfants de l’aurore attira d’abord mon attention par son brillant costume et par l’éclat de ses armes.

Aux pâles clartés des bougies expirantes, aux blafardes lueurs d’un jour naissant, obscurcies encore par les lourdes tentures des fenêtres, j’avais peine à distinguer les traits de ce superbe musulman. Toutefois je croyais le reconnaître j’ai rencontré bien peu de pachas dans ma vie, eh bien ! il me semblait que j’avais déjà vu celui-là quelque part. Je le regardais et je trouvais ses mains plus blanches que les mains de ses compatriotes, et cela me paraissait suspect. À force d’observer ce douteux mécréant, ce barbare amateur, je commençais à le soupçonner de civilisation et d’européisme. Un des musiciens endormis près de la fenêtre ayant fait un mouvement, la longue guitare qu’il tenait embrassée, et qu’on appelle, je crois, une guzla, s’embarrassa dans les plis du rideau qui s’entrouvrit le jour pénétra plus vivement dans la salle, et un rayon dénonciateur tomba d’aplomb sur le visage du jeune Turc de contrebande. C’était Edgard de Meilhan ! Une petite tasse remplie d’une sorte de confiture verdâtre était posée sur un coussin auprès de lui. Je me souvins qu’il m’avait parlé cent fois des effets merveilleux du hatchich, et du désir violent qu’il éprouvait de connaître cette ravissante ivresse il m’avait parlé aussi d’un de ses anciens camarades de collége, établi à Smyrne depuis des années ; un original qui s’était donné pour mission de rebarbariser l’Orient. Cet ami lui avait déjà envoyé force poignards indiens et pipes turques, et il devait encore lui envoyer une provision de tabac et de hatchich. Ce Turc, récent et volontaire, se nommait Arthur Granson… Je demandai à la petite fille de l’aubergiste : Savez-vous à qui est loué cet appartement ? — Oui, madame ; c’est à monsieur Granson… Ce nom et cette rencontre expliquèrent tout.

Ô Valentine ! je veux être sincère jusqu’à la fin… Edgard était admirablement beau dans ce costume !… ces magnifiques étoffes orientales, cette veste turque toute brodée d’or et d’argent, ces yatagans, ces pistolets, ces poignards constellés de pierreries, ce turban orgueilleux, drapé avec un art inimitable, lui donnaient un aspect majestueux, imposant et superbe ! qui vous saisissait tout d’abord d’étonnement… Mais, — car il y a toujours des défauts aux plus belles choses, mais… mais il avait l’air bête !… Non, jamais sultan d’opéra jetant le mouchoir à sa bayadère… prince allemand du Gymnase complimenté par sa cour… Bajazet de province écoutant les menaçantes déclarations de Roxane… sous-préfet de banlieue couronnant une rosière… n’ont su trouver dans la gaucherie de leurs rôles, dans la naïveté de leurs fonctions, une attitude plus puissamment ridicule, une expression de figure plus royalement, plus idéalement bête ! On a peine à comprendre qu’une intelligence aussi grande ait pu s’absenter si complétement de sa demeure habituelle, sans laisser, sur le visage qu’elle a coutume d’animer, la moindre trace, le plus vague souvenir ! Edgard avait les yeux levés au plafond… un moment j’ai cru rencontrer son regard, mais quel regard ! Je n’ajouterai plus à mon récit qu’un détail important, mais sur lequel je dois passer avec légèreté. Edgard était accoudé sur deux piles de coussins ; il paraissait absorbé dans la contemplation d’astres invisibles ; il ne dormait pas, mais une fort belle négresse, vêtue comme une esclave indienne, était endormie à ses pieds.

Ce spectacle étrange remplit mon cœur d’une folle joie. Loin de m’indigner, ce jour-là, je découvrais avec bonheur cette infidélité libératrice. Edgard m’oubliait, et vraiment il lui était bien permis de m’oublier ; nul lien ne l’attachait à moi comme Roger. Un jeune poète a le droit de s’habiller en Turc avec ses amis ; mais un noble prince n’a pas le droit de paraître en public d’une manière scandaleuse, quand la dignité de son rang est à reconquérir, quand la gloire de son nom est à recommencer. Oh ! ce jour-là, je n’eus pas même une heure de colère ; je compris tout de suite l’avantage de la situation : plus de sacrifices, plus de remords, plus d’hypocrisie ; j’étais libre, on me rendait mon avenir. Ô ce bon Edgard ! ô ce cher poète !… comme je l’aimais… de ne pas m’aimer !…

Je dis à la petite fille : Allez vite chercher un des gens de l’hôtel. Un domestique vient, je lui donne cinq ou six louis pour frapper son imagination, et je lui adresse cette recommandation solennelle : Quand on vous sonnera dans ce salon, vous direz à ce jeune Turc qui a une veste rouge… Vous le reconnaîtrez ?… — Oui, madame. — Vous lui direz que la comtesse, sa mère, l’attend ici, au numéro 7, au fond du corridor. — Ah ! cette dame de ce matin qui pleurait tant ? — Elle-même. — Madame peut compter sur moi.

Là dessus, je paie ma dépense, je m’informe des moyens de quitter vite le Havre, et je m’enfuis de l’hôtel.

En marchant dans la Grand’-Rue de Paris, je vois avec plaisir beaucoup de monde allant et venant, des curieux attirés au Havre par les fêtes. Dans cette foule je serais moins remarquée, et puis on devait pouvoir partir facilement de cette ville où tant de gens arrivaient ; je hâtai ma course, encore inquiète et agitée ; tout à coup, comme je passais devant le théâtre, je m’entends appeler par mon nom. Vous jugez de ma frayeur j’entends crier très-distinctement : Mademoiselle Irène ! mademoiselle Irène ! Je crus que j’allais tomber foudroyée… Je double le pas ; on m’appelle encore ; mais la voix devient tellement suppliante que je la reconnais… Je m’arrête, c’est ma pauvre Blanchard qui s’élance vers moi, éperdue, essoufflée, baignée de larmes. Elle s’écrie : Je sais tout, mademoiselle, vous allez en Amérique ! Emmenez-moi. Depuis votre naissance, voilà le premier jour que j’ai passé sans vous ! — La pauvre femme, je l’avais laissée à Pont-de-l’Arche, et elle venait me rejoindre, croyant que j’allais m’embarquer. — Tais-toi, et viens vite. Je l’emmène avec moi ; j’oublie seulement de lui dire que je ne vais pas en Amérique ; J’arrive au bord de la mer ; je me jette dans une barque l’infortunée Blanchard, qui est hydrophobe, me suit. — Tu as peur ? lui dis-je. — Non, mademoiselle ; j’ai peur sur la Seine, mais sur la mer, c’est tout autre chose. — Cette subtilité, dont je comprends la touchante délicatesse, m’émeut jusqu’aux larmes. Je veux abréger le supplice de cette amie dévouée ; je me fais conduire dans le port le plus voisin, au lieu d’aller très-loin, ce que je comptais faire, pour éviter la route de Rouen et le prince, le bateau à vapeur et M. de Meilhan. Débarquée sur la plage, j’envoie vite ma fidèle compagne dans le plus proche village demander une voiture et des chevaux. — Il faut que je sois demain à Paris, lui dis-je. Mais nous n’allons donc pas en Amérique ? — Non. — Tant mieux !

Je restai seule au bord de l’Océan. Oh ! que j’étais bien là ! que j’aimerais habiter ce beau désert d’azur si charmant et si terrible ! Comme en l’admirant j’oubliais vite mes ennuis mondains et les vaines tribulations de ma vie bourgeoise ! Comme je m’enivrais de ses parfums sauvages, de son air libre et puissant ! je croyais respirer pour la première fois ! Avec quelle volupté je livrais au souffle de la mer mon front brûlant et mes cheveux épars ! Comme mes regards aimaient à se perdre dans ces horizons infinis ! Combien — moquez-vous de mon orgueil — combien je me sentais à l’aise et à ma place dans l’immensité ! Je ne suis pas de ces cœurs modestes que les grandeurs de la nature oppriment et humilient ; moi, au contraire, je ne me sens en harmonie qu’avec les sublimités, non par moi-même, mais par les aspirations de ma pensée… Je ne trouve jamais qu’il y ait autour de moi, sur ma tête, devant moi, trop d’air, trop de hauteur, trop de clarté, trop d’espace ; j’aime que les horizons lumineux et sans bornes rendent pour ainsi dire visibles à mes yeux la solitude et la liberté.

Je ne sais pas si tout le monde éprouve, en voyant l’Océan pour la première fois, l’impression que j’ai éprouvée ; mais je me sentais dégagée de tous les liens, purifiée de toute haine et même de tout amour ; j’étais affranchie, calme, forte, insensible, armée, prête à braver tous les maux de la vie, comme quelqu’un qui vient de consulter Dieu et qui a acquis le droit de dédaigner le monde. Ainsi que le ciel, la mer inspire le mépris de la terre, et c’est toujours un bon effet.

Arrivée à Paris, je suis allée chez votre père ; là, j’ai eu de vos nouvelles, et j’ai été rassurée, enfin ! Vous devez avoir quitté Genève ; j’aurai bientôt une lettre de vous. Je ne suis pas chez ma cousine ; j’habite ma chère mansarde. Je n’ai pas envie de redevenir mademoiselle de Châteaudun d’ici à longtemps, je veux me reposer de mes tristes épreuves. Que dites-vous de cette nouvelle expérience ? Qu’elle est belle ma théorie du découragement ! trop belle ! Première épreuve : désespoir occidental au vin de Champagne ; deuxième épreuve : désespoir oriental au hatchich ; sans parler des accessoires consolateurs, des belles aux bras d’ivoire, des esclaves aux bras d’ébène. Je serais bien naïve si je ne me regardais pas comme suffisamment éclairée. Je vous en prie, ne me parlez pas de votre héros avec qui vous voulez me marier ; je suis très-décidée à ne me marier jamais. J’aimerai une image, je chérirai une étoile. Elle est revenue, la petite lumière, je la vois briller tout en vous écrivant, et ces poétiques amours suffisent à mon âme blessée. Une chose m’inquiète : on a abattu les grands arbres du jardin ; demain peut-être je verrai celui ou celle qui habite cette mansarde fraternelle. Je frémis ! Peut-être un troisième désenchantement m’attend-il à mon réveil. Bonsoir, chère Valentine ; je vous embrasse tous. Je suis bien fatiguée, mais je suis contente : c’est doux de n’être plus inquiète et de n’avoir personne à consoler. Irène de Châteaudun.

mercredi 15 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXVIII

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XXVIII

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Paris, 27 juillet 18…

Valentine, je suis bien inquiète ; comment se fait-il que je n’aie pas reçu un mot de vous depuis un mois ? Avez-vous quelque chagrin ? un de vos chers enfants est-il malade ? n’êtes-vous plus à Grenoble ? avez-vous accompli sans moi vos projets de voyage ? Voilà ce que j’espère alors mes lettres courent après vous, et comme vous ne savez rien de mes nouvelles tristesses, vous ne vous hâtez pas de m’écrire pour me consoler. Et jamais, cependant, je n’ai eu plus besoin de votre bonne amitié. La résolution que je viens de prendre me jette dans un si grand trouble ! J’agis à contre-cœur, mais je ne puis faire autrement ; il y a là une personne désolée, exaltée par sa douleur, qui m’entraîne, malgré ma volonté, dans son intérêt ; pourquoi n’ai-je pas là aussi une amie qui me retienne et qui m’arrête dans mon intérêt à moi !

Mais, après tout, qu’importe ma destinée ! l’espoir est à jamais perdu pour mes rêves, le triste mystère s’est enfin expliqué : M. de Villiers n’est plus libre, il doit épouser une de ses parentes. Oh ! il ne l’aime pas, j’en suis bien sûre, mais il est esclave de sa parole, et elle doit l’aimer. Peut-il sacrifier à une inconnue ses liens de famille et cet amour d’enfance ? Ah ! s’il m’avait aimée réellement, il aurait eu le courage d’accomplir ce sacrifice ; mais il n’avait pour moi qu’une tendre sympathie, assez vive pour lui laisser de longs regrets, pas assez forte pour lui inspirer une résolution pénible et cruelle. Ainsi deux êtres créés l’un pour l’autre se rencontrent un moment dans la vie ; se reconnaissent… et puis se quittent malgré eux, emportant chacun, dans leurs routes différentes, d’éternels regrets ; et ils languissent séparément, plus malheureux qu’ils n’étaient avant de se rencontrer, et ils végètent dans des régions opposées, ne s’attachant à rien, s’appelant de loin, mais vainement, tristes à jamais pour s’être vus un jour ! Ils sont comme ces passagers de divers navires qui se rencontrent une heure dans le même port qui échangent à la hâte quelques paroles sympathiques, et qui, le lendemain, séparément se rembarquent et s’en vont dans d’autres parages, sous d’autres cieux, ceux-ci au nord, ceux-là au midi, dans les déserts de neige, dans les déserts de feu, loin, bien loin les uns des autres, mourir. Est-il donc vrai que je ne le reverrai plus ? Oh ! mon Dieu ! comme je l’aimais ! je lui en voudrai toute ma vie d’avoir laissé perdre tant d’amour !

Il faut pourtant vous dire ce que j’ai résolu ; si je réfléchis un moment, je n’aurais plus la force de tenir ma promesse. Madame de Meilhan va venir me chercher ; je n’ai pu résister aux larmes de cette malheureuse mère dont j’ai fait le malheur. Elle est au désespoir ; son fils l’a quittée subitement, et, malgré le mystère qu’il lui en a fait, elle a su qu’il voulait aller en Amérique, et qu’il était au Havre, attendant le départ d’un bâtiment américain, l’Ontario. Elle espère arriver au Havre encore à temps pour revoir son fils, et elle compte sur mes prières pour le retenir. Je suis bien triste de causer tant de chagrin ; mais saurais-je dire ce qu’il faut pour consoler ? Je serai du moins généreuse ; la douleur d’Edgard est la mienne ; ce qu’il souffre pour moi, je le souffre moi-même pour un autre ; je ne puis voir ses tourments, dans lesquels je reconnais mes tourments, sans une pitié profonde ; cette pitié m’inspirera sans doute des prières qui sauront le retenir en France et l’empêcher de désoler sa mère en la quittant. D’ailleurs, je suis engagée, madame de Meilhan attend tout de moi. C’est une belle chose que l’amour maternel, il étouffe les orgueils les plus puissants ; il bouleverse d’un seul cri les plans les plus ambitieux voilà cette femme si hautaine subjuguée par la douleur ; elle m’appelle sa fille, elle consent à ce misérable mariage qui, disait-elle, devait ruiner son fils, et auquel elle ne pouvait songer sans effroi ; elle pleure, elle supplie… Ce matin, elle m’embrassait avec effusion. Rendez-moi mon fils, rendez-moi mon fils ! criait-elle ; vous l’aimez ; il vous aime ; il est charmant, il est beau, il est rempli d’esprit, je ne le reverrai plus si vous le laissez partir, dites-lui que vous l’aimez, rendez-moi mon fils ! — Que pouvais-je lui répondre, comment faire comprendre à une mère idolâtre, comment lui expliquer qu’on n’aime pas son fils ! Si on osait lui répondre : Ce n’est pas lui que j’aime, c’est un autre… Elle vous dirait : Vous mentez, il n’est pas possible qu’il y ait sur la terre un homme préférable à mon fils. Elle fondait en larmes en relisant la lettre qu’Edgard m’a écrite avant de partir ; cette lettre, Valentine, est noble et touchante, moi-même j’ai bien pleuré en la lisant. Enfin je me suis laissé entraîner, j’accompagnerai madame de Meilhan au Havre ; nous arriverons, je l’espère, avant le départ du paquebot… Edgard n’ira pas en Amérique, et moi !… Oh ! pourquoi est-ce lui qui m’aime ainsi !… On vient me chercher ; adieu, écrivez-moi, ma chère Valentine. Vrai, je suis inquiète. Si vous étiez ici !… Que vais-je devenir ?… Adieu ! Irène de Châteaudun.

lundi 13 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXVII

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XXVII

À MADAME MADAME GUÉRIN à pont-de-l’arche.

Richeport, 23 juillet 18…

Louise, je vous écris, et la résolution que j’ai prise j’aurais dû peut-être l’accomplir silencieusement ; mais le nageur perdu dans l’immensité des mers ne peut s’empêcher, bien qu’il le sache inutile, de pousser un cri suprême, avant de s’enfoncer et de disparaître pour toujours. Peut-être une voile glisse-t-elle à l’horizon désert et ce dernier appel sera-t-il entendu ! Il est si difficile de se croire définitivement condamné et de renoncer à tout espoir de grâce. Ma lettre ne servira en rien, et pourtant je ne puis m’empêcher de vous l’envoyer.

Je vais partir, quitter la France, changer de monde et de ciel. — Mon passage est retenu pour l’Amérique. — Ce ne sera pas trop du murmure des océans et des forêts vierges pour endormir mon chagrin. À une douleur immense, il faut l’immensité. — J’étoufferais ici. Il me semblerait, à chaque détour d’allée, voir le pli blanc de votre robe. Richeport est trop peuplé de vous pour que je l’habite ; votre souvenir m’en exile à tout jamais. — Il faut que je mette entre vous et moi une grande impossibilité : à peine si deux mille lieues pourront me séparer de vous. — Si je restais, je me laisserais aller à des violences insensées pour reprendre mon bonheur ; personne ne renonce plus difficilement que moi à son rêve, surtout quand un mot pourrait en faire une réalité.

Louise, Louise, je ne sais quel motif vous fait me fuir et me fermer votre cœur. Vous n’avez donc pas vu combien je vous aimais ? ma pensée ne s’est donc pas fait jour dans mes yeux ? je n’ai donc rien traduit de ce que je sentais ? vous n’avez donc pas plus compris mes adorations que l’idole insensible les prières du fidèle prosterné ?

Pourtant j’avais la conviction de pouvoir vous rendre heureuse je croyais avoir assez compris les délicatesses de votre âme pour n’en froisser aucune et les satisfaire toutes.

Quel crime ai-je commis pour que le ciel m’inflige cette amère douleur, cet âcre désespoir ? Peut-être ai-je méconnu quelque amour sincère, repoussé quelque âme naïve et tendre que votre froideur venge en ce moment ; peut-être êtes-vous, à votre insu, la Némésis de quelque faute oubliée.

Quelle horrible souffrance que celle de l’amour dédaigné ! Se dire : « La personne aimée existe, loin de moi, sans moi ; elle est jeune, souriante et superbe, — pour d’autres ; — mon désespoir n’est pour elle qu’une importunité, je ne lui suis nécessaire en rien ; mon absence ne fait aucun vide dans son âme, ma mort ne lui arracherait qu’une phrase de pitié insouciante ; tout ce qu’on trouvait de beau, de bon et de noble en moi, n’a pas produit la moindre impression sur elle ; mes vers, qui ont fait rêver tant de jeunes cœurs, — elle ne les a pas lus, — mes qualités m’ont nui comme des défauts ; pourquoi chercher un monde pour placer l’enfer ; n’est-il pas là ?

Et cependant quelle tendresse infinie, quels soins de tous les instants, quelle obsession caressante et timide, quelle obéissance à tous les désirs devinés, quelle prompte réalisation de la fantaisie même la plus vague pour un regard qui ne s’adressait pas à vous, pour un sourire que faisait éclore la pensée d’un autre ! Que voulez-vous ! on a toujours tort de n’être pas le plus aimé.

Je fuis, emportant le fer dans ma blessure ; je ne veux pas l’en arracher, j’aime mieux en mourir. — Puissiez-vous vivre heureuse, puisse l’atroce souffrance que vous me causez ne jamais être expiée. Je le souhaite ; le monde ne punit que les meurtres du corps, le ciel punit les meurtres de l’âme. Que votre assassinat invisible échappe le plus longtemps possible à la vengeance divine. Adieu, Louise, adieu. Edgard de Meilhan.

samedi 11 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXVI

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XXVI

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT poste restante, à rouen.

       Richeport, 23 juillet 18…

Je suis ivre de rage, fou de douleur ! — Cette Louise ! je ne sais qui me retient de mettre le feu à la maison où elle se cache ! Il faut que je m’en aille : je ferais quelque extravagance, quelque crime ! Je lui ai écrit lettres sur lettres, je me suis présenté vingt fois chez elle ; rien, toujours rien ! C’est à se casser la tête contre les murs ! — Coquette et prude ! — horrible assemblage, monstruosité trop commune, hélas !

Elle ne veut plus me voir ! c’est fini ! rien ne peut vaincre cet entêtement stupide qu’elle prend pour de la vertu. Si j’avais pu lui parler une seule fois, je lui aurais dit… je ne sais quoi, des mots que j’aurais trouvés, et qui l’auraient fait revenir à moi. — Mais elle se retranche dans son obstination : elle sait que je la vaincrais, qu’elle ne pourrait pas me donner de bonnes raisons ; car je l’aime éperdument, jusqu’au délire, jusqu’à la frénésie ! — La passion est éloquente. Elle me fuit ; ô perfidie et lâcheté ! ne pas oser regarder en face le malheur qu’on cause ! frapper en se cachant les yeux !

Je vais en Amérique, je tuerai ma douleur morale par la fatigue physique, je materai l’âme par le corps. Je veux remonter le cours des fleuves géants qui entraînent des archipels d’îles, pénétrer sous les voûtes inextricables des forêts où nul trappeur n’est arrivé encore, je veux me jeter avec les tribus sauvages au milieu des hordes de bisons, et nager sur cet océan de muffles velus et de cornes acérées ; je veux, dans la savane aux vagues d’herbes, courir à triple galop, poursuivi par les volutes de fumée de l’incendie. Si le souvenir de Louise tarde trop à s’effacer, j’arrêterai mon cheval et j’attendrai la flamme. — Je mènerai mon amour si loin, qu’il faudra bien qu’il me quitte.

Je le sens, ma vie est à jamais dévastée : — je ne puis rester dans un monde où Louise n’est pas à moi ! Peut-être ce jeune univers aura-t-il des consolations pour mon chagrin ! La solitude versera ses puissants baumes sur ma plaie ; une fois sorti de cette civilisation où j’étouffe, la nature me bercera sur son sein maternel ; les éléments reprendront leur empire sur moi ; les eaux, le ciel, les fleurs, les feuillages, me soutireront l’électricité fiévreuse qui surexcite mes nerfs ; je m’absorberai dans le grand tout, je ne vivrai plus ; je végéterai et je parviendrai à jouir du bonheur de la plante qui s’épanouit au soleil. Il faut, je le sens, que j’arrête mon cerveau, que je suspende le balancier de mon cœur, ou je deviendrai fou et enragé.

Je m’embarque au Havre. Dans un an d’ici, écrivez-moi au fort anglais des Montagnes-Rocheuses, et donnez-moi rendez-vous dans le coin du monde où vous irez oublier la douleur d’avoir perdu Irène de Châteaudun ! Edgard de Meilhan.

vendredi 10 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXV

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XXV

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

Rouen, 12 juillet 18…

Madame,

S’il se glisse dans ces lignes que je vous écris à la hâte quelque expression un peu sévère et qui vous blesse dans une de vos affections les plus tendres, je vous prie de ne vous en prendre qu’au sérieux intérêt que vous avez su m’inspirer pour une personne que je ne connais pas. Madame, le cas est grave, et pour peu qu’elle se prolonge, la comédie qui se joue au bénéfice de je ne sais quelle vanité pourrait bien avoir le dénoûment d’un drame ou d’une tragédie. Que mademoiselle de Châteaudun sache vite qu’il y va de son repos et de sa destinée tout entière. Pour user de votre influence, vous n’avez pas un jour, pas une heure, pas un instant à perdre. Je ne réponds de rien ; hâtez-vous. Votre position, votre esprit avancé, votre haute raison vous donnent nécessairement sur mademoiselle de Châteaudun l’autorité d’une sœur aimée ou d’une mère ; servez-vous-en pour sauver cette jeune imprudente. Si c’est un caprice, rien ne le justifie ; si c’est un jeu, il est cruel, et la ruine est au bout ; si c’est une épreuve, elle a trop duré. J’ai suivi M. de Monbert à Rouen ; je vis avec lui, je l’observe : c’est un lion blessé. N’ayant jamais eu l’honneur de me rencontrer avec mademoiselle de Châteaudun, je ne puis décider si le prince est le cœur qu’il lui faut. Mademoiselle de Châteaudun seule peut être juge dans une question si délicate. Mais ce que j’affirme, c’est que M. de Monbert n’est point un homme de qui l’on puisse se jouer impunément, et que, quel que soit l’arrêt qu’ait à prononcer mademoiselle de Châteaudun, il est de son devoir et de sa dignité de ne pas le faire plus longtemps attendre. Si elle doit frapper, qu’elle frappe, et ne se montre pas plus impitoyable que le bourreau, qui, lui du moins, ne laisse pas languir sa victime. M. de Monbert ne serait pas ce qu’il est, un gentilhomme dans la plus belle acception du mot, qu’il aurait droit encore à toutes sortes de ménagements, s’il est vrai que toute douleur sincère soit digne de pitié, et tout amour vrai respectable. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas là un de ces faciles amours nés dans l’atmosphère du monde parisien, et qui meurent comme ils ont vécu, sans luttes ni déchirements c’est une passion énergique et profonde, qui sera funeste au besoin. Qu’un prince, à la veille d’épouser une jeune et belle héritière, voie sa fiancée s’envoler avec ses millions, il semble d’abord qu’il y ait lieu de sourire ; mais quand on a vu de près le comique héros de cette plaisante aventure, le rôle change d’aspect : le sourire pâlit et s’efface, le trait railleur tombe et s’émousse, le plaisant fait place au terrible, et la folle équipée de la belle fugitive prend les proportions formidables d’un drame rempli d’épouvante. M. de Monbert n’est pas ce que l’on pense communément, ce que moi-même je pensais avant de l’avoir retrouvé après dix ans de séparation. Son sang s’est embrasé au soleil des zones torrides ; il a gardé quelque chose des mœurs et des passions violentes des peuplades lointaines qu’il a visitées ; il cache tout cela sous un vernis de grâce et d’élégance ; affable et prêt à tout, on ne soupçonnerait guère, à le voir, ce qui bouillonne et s’agite en son sein ; il est pareil à ces puits de l’Inde dont il me parlait ce matin : ce n’est à l’entour que fleurs et feuillage ; descendez au fond, vous en sortez pâle et glacé d’effroi. Madame, je vous le dis, cet homme souffre tout ce qu’il est possible de souffrir ici-bas. Je vis avec son désespoir, j’en puis parler : il me fait peur. Ce ne sont pas seulement l’amour et l’orgueil qui saignent en lui. Il se reconnaît des torts apparents vis-à-vis de mademoiselle de Châteaudun ; il demande à se justifier ; il est exaspéré par le sentiment de son innocence méconnue. Qu’on le condamne, mais du moins qu’on le juge. Je l’ai vu se tordre les bras ; je l’ai entendu s’exhaler en rugissements de douleur et de rage. Calme, il est plus effrayant encore ; ses silences sont pleins de tempêtes. Hier, en rentrant, découragé, après tout un jour de vaines recherches, il m’a pris une main qu’il a portée brusquement à ses yeux. — « Tenez, m’a-t-il dit, je n’ai jamais pleuré… » Et j’ai senti ma main humide. Si vous aimez mademoiselle de Châteaudun, si le bonheur de sa vie vous est cher, si son cœur ne peut être atteint sans que le votre soit percé du même coup, madame, avertissez-la promptement ; faites-le sans détour ; allez droit au but : le temps presse. Il ne s’agit ici de rien moins que de prévenir quelque irréparable malheur. De l’amour à la haine il n’y a qu’un pas ; la haine qui se venge est encore de l’amour. Dites à cette enfant qu’elle plaisante avec la foudre ; dites-lui que la foudre gronde, et qu’à la fin elle éclatera sur sa tête. Si, par exemple, mademoiselle de Châteaudun n’a qu’un nouvel amour pour excuse, si elle n’a dégagé sa foi que pour la donner à un autre, malheur ! trois fois malheur à elle ! M. de Monbert a le coup d’œil sûr et la main exercée le deuil suivra de près la fête des fiançailles, et mademoiselle de Châteaudun peut commander en même temps ses vêtements de veuve et sa robe de mariée.

C’est là, madame, tout ce que j’avais à vous dire. Quant aux folles joies dont ma lettre était pleine, ce n’est même plus la peine d’en parler. Espoir brisé, rompu, éteint, bonheur aussitôt évanoui qu’entrevu ! À Richeport depuis quatre jours seulement, je commençais déjà de remarquer entre M. de Meilhan et moi une irritation sourde, secrète, inavouée, mais réelle, quand une lettre de M. de Monbert est venue me donner le mot de cette énigme, en me faisant comprendre que j’étais de trop sous ce toit. Insensé, comment ne l’avais-je pas compris de moi-même et plus tôt ? Comment, aveugle que j’étais, n’ai-je pas vu, dès la première heure, que ce jeune homme aimait cette femme ? Comment ne me suis-je pas dit tout d’abord que ce jeune poëte n’avait pu vivre impunément auprès de tant de grâce, de charme et de beauté ? Avais-je donc pensé, malheureux, qu’elle n’était belle que pour moi, et que seul j’avais des yeux pour l’admirer, un cœur pour l’adorer et la comprendre ? Eh bien ! oui, je l’avais pensé ; j’avais cru, sans m’en rendre compte, qu’elle s’était épanouie, pour moi seul, qu’elle n’existait pas avant notre rencontre, que nul regard, avant le mien, ne s’était reposé sur elle, qu’elle était ma création enfin, que je l’avais pétrie de mon sang et animée du feu de mes rêves. Encore à présent que nous sommes à jamais séparés, je crois que, s’il est deux êtres que Dieu ait créés l’un pour l’autre, nous sommes, elle et moi, ces deux êtres, et que, si toute âme a sa sœur, son âme est la sœur de la mienne. M. de Meilhan l’aime : qui ne l’aimerait pas ? Mais ce qu’il aime en elle, c’est la beauté visible. Ce sont les attaches du col et des épaules, c’est la perfection des contours. Son amour ne tiendrait pas contre un coup de pinceau qui dérangerait un pli de cet ensemble. Telle qu’elle est, il la trahira pour la première toile ou pour le premier marbre qu’il rencontrera sur son chemin. Il a déjà peuplé de ses rivales les galeries du Louvre ; il en encombrera tous les musées du monde. Edgard n’a qu’un amour profond et vrai ; c’est l’amour de l’art, si profond qu’il exclut ou absorbe en lui tous les autres. Un beau site ne le ravit qu’à la condition de lui rappeler un paysage de Ruysdaël ou de Paul Huet, et je ne sais pas de si charmant modèle dont il ne préfère le portrait, s’il est signé Ingres ou Scheffer. Il aime cette femme en artiste ; il n’a fait d’elle que la joie de ses yeux ; elle eût été la joie de toute mon existence. Et puis Edgard n’a rien de ce qui constitue les éléments de la vie sociale. C’est une nature fantasque, hostile à toutes convenances, ennemie de tout sentier frayé. Chez lui, l’esprit est toujours armé et toujours prêt à tirer sur le cœur ; au milieu de ses inspirations les plus sincères, on entend toujours un peu l’accompagnement railleur de la romance de don Juan. Non, là n’est point le bonheur de cette Louise si longtemps cherchée, si longtemps attendue, trouvée, hélas ! et perdue sans retour. Louise s’abuse, si elle croit le contraire. Mais elle ne le croit pas. Ce qu’il y a d’affreux dans la nécessité qui nous sépare, c’est qu’elle brise en même temps deux destinées qui s’étaient unies en silence. Ce n’est pas seulement mon bonheur que je pleure, c’est aussi, c’est surtout celui de cette noble créature qui l’aura rencontré, comme moi, sans pouvoir y porter la main. En nous voyant, j’en ai la conviction, nous nous étions reconnus l’un l’autre. Elle s’est écriée : C’est lui ! quand je me suis écrié : C’est elle ! Quand je suis allé lui dire adieu, un adieu éternel, un adieu pour toujours, je l’ai vue triste, pâle et frappée de stupeur ; j’ai vu des larmes couler sur sa joue. Elle m’aime, je le sais, je le sens ; et cependant j’ai dû partir ! elle a pleuré, et j’ai dû me taire ! Un mot, un seul, et le ciel aussitôt s’entr’ouvrait pour nous recevoir ; ce mot, je n’ai pu le dire ! Adieu donc, doux songe envolé ! Et toi, farouche et stupide honneur, je te maudis en te servant, et je t’exècre en faisant tout pour toi. Ah ! ne me croyez pas résigné ; ne pensez pas que l’orgueil puisse jamais combler l’abîme où je me suis jeté volontairement, n’espérez pas que je trouve un jour, dans la satisfaction de moi-même, la récompense de mon abnégation. Il y a des instants où je m’indigne et me révolte contre mon imbécilité. Pourquoi partir ? Que m’importait Edgard ? que me font à moi ses amours ? J’aimais, je me sentais aimé ; qu’avais-je à m’occuper du reste ?

Ainsi, pour prix de mon sacrifice, je n’ai retiré que le mépris de ma lâche vertu, et je me soufflète moi même avec cette pensée de Pascal : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » Allons ! tais-toi, mon cœur ! Du moins il ne sera pas dit que l’héritier d’une race de preux n’est entré sous le toit d’un hôte et d’un ami que pour lui voler son bonheur.

Je suis triste, madame. Le gai rayon un instant entrevu n’a fait que rendre plus morne et plus sombre la nuit où je suis retombé. Je suis triste jusqu’à la mort. Que vais-je devenir ? où vont aller mes jours ? Je ne sais. Tout me pèse et m’ennuie, ou plutôt tout m’est indifférent. Je pense à voyager. Où que j’aille, votre image me suivra partout, consolante, si je pouvais être consolé. J’ai voulu d’abord vous porter mon âme à soigner ; mais ma douleur m’est chère et je ne veux pas en guérir.

Je presse la main de M. de Braimes, et je rassemble dans une seule et même étreinte vos aimables enfants sur mon cœur. Raymond de Villiers.

mercredi 1 août 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXIV

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XXIV

À MADAME MADAME GUÉRIN à pont-de-l’arche (eure).

       Richeport, 10 juillet 18…

Voilà trois fois que je vais chez la directrice de la poste depuis que vous avez quitté le château d’une façon si brusque et si inexplicable. Je me perds en conjectures sur ce départ soudain, que rien n’a motivé ni préparé. C’est sans doute pour ne pas m’en dire la cause que vous refusez de me voir. Je sais que vous êtes toujours à Pont-de-l’Arche et que vous n’avez pas quitté la maison de madame Taverneau. Aussi, quand elle me répond avec un air compassé et mystérieux que vous êtes absente pour quelque temps, en regardant la porte fermée de votre chambre, derrière laquelle je devine votre présence, il me prend des envies de jeter à bas d’un coup de pied cette mince planche qui me sépare de vous. J’ai des rages sombres comme m’en inspirent toujours les obstacles illogiques et les résistances injustes.

Que vous ai-je fait ? Qu’avez-vous contre moi ? Que je connaisse au moins le crime pour lequel je suis puni. Sur l’échafaud, on lit toujours au patient sa sentence, équitable ou non. Serez-vous plus cruelle qu’un bourreau ? Lisez-moi mon arrêt. Il n’y a rien de si affreux que d’être exécuté dans une cave sans savoir pourquoi.

Depuis trois jours, — trois éternités, — j’ai fait des prodiges de mémoire à rendre fou. Je me suis rappelé tout ce que j’ai dit pendant deux semaines, mot par mot, syllabe par syllabe ; j’ai fait d’énormes projections de volonté pour rendre à chaque phrase son intonation, ses soupirs, ses dièzes et ses bémols. Tout ce que la musique de la voix peut donner de significations différentes à l’idée a été analysé, débattu et commenté vingt fois dans ma tête. Ni le mot, ni l’accent, ni le geste, ne m’ont rien appris ; je défie le génie le plus malheureux et le plus envieux d’y trouver rien qui puisse offenser la fierté la plus susceptible, la majesté la plus hautaine ; dans ma plus grande familiarité avec vous, il n’y a pas eu de quoi alarmer une feuille de sensitive ou de mimosa. Ainsi, ce ne peut être là le motif qui vous a fait fuir comme frappée d’une terreur panique. Je suis jeune, ardent, impétueux, je n’attache aucun prix à certaines conventions sociales, mais je suis sûr que je n’ai jamais manqué à la sainte pudeur de l’amour, au religieux respect de la beauté ; — je vous aime, je n’ai pu vous offenser ; ce qui n’était ni dans ma tête ni dans mon cœur, comment mes yeux et ma bouche l’auraient-ils exprimé ! S’il n’y a pas de feu sans fumée, il n’y a pas non plus de fumée sans feu !

Ce n’est pas cela. — Est-ce un caprice, une coquetterie ? Vous avez l’esprit trop sérieux et l’âme trop honnête ; et d’ailleurs, quel serait votre but ? Ces cruautés félines sont bonnes pour des femmes du monde blasées que ravive le spectacle des tortures morales, et qui se donnent, dans une sphère invisible, des fêtes d’impératrices romaines où des cœurs palpitants sont déchirés par les griffes des bêtes fauves de l’âme, les désirs effrénés, les haines inassouvies et les jalousies savamment excitées jusqu’à la rage, toute la meute hideuse des mauvaises passions. — Louise, vous n’avez pas voulu jouer ce jeu-là avec moi. Il serait inutile, féroce et dangereux.

Quoique j’ai été élevé dans ce qu’on appelle le monde, je suis resté sauvage au fond ; je puis parler comme un autre de politique, de chemins de fer, d’économie sociale, de littérature ; j’imite assez bien les gestes civilisés ; mais, sous le vernis des gants blancs, j’ai gardé la violence et la simplicité de la barbarie. — Si vous n’avez pas quelque raison sérieuse, souveraine, inéluctable, — non pas une de ces raisons banales dont se paie la tiédeur des amants ordinaires, — ne prolongez pas mon supplice d’un jour, d’une heure, d’une minute. Ne me parlez ni de réputation, ni de vertu, ni de devoir. — Vous m’avez donné le droit de vous aimer, — aux clartés des étoiles, dans l’allée des acacias, en face du soleil, à cette fenêtre du donjon de Richard qui s’ouvre sur un abîme. Vous m’avez conféré ce sacerdoce auguste. Votre main a frémi dans la mienne. La lueur céleste allumée par mes regards a brillé dans vos yeux. Ne fût-ce qu’une seconde, votre âme m’a appartenu ; il y a eu contact et l’étincelle électrique a jailli.

Il se peut que dans votre idée cela ne signifie rien : moi je n’admets aucune de ces distinctions subtiles ; ce moment, m’a uni à vous pour toujours. Votre volonté, l’espace d’un éclair, a été d’être à moi ; je ne sais pas faire trois parts de mon esprit, de mon âme et de mon corps ; tout ce qui est moi vous adore, vous aime et vous veut. Je n’ai pas des amours gradués, selon les gens. On ne sait qui vous êtes. Vous seriez la reine de la terre ou la reine des cieux, je n’aurais pas pour vous un autre amour.

Recevez-moi. Vous ne m’expliquerez rien si vous voulez ; mais recevez-moi. Je ne puis vivre sans vous. — Qu’est-ce que cela vous fait que je vous voie ?

Ah ! j’ai bien souffert, même quand vous étiez encore au château. Quelle influence maligne s’est répandue entre nous ? J’ai senti vaguement qu’il s’était passé quelque chose de suprême et de fatal ; j’ai eu comme le pressentiment d’une destinée qui s’accomplissait ; était-ce votre sort ou le mien qui se décidait, ou tous les deux ? quel mot décisif l’ange rêveur qui tient les registres de l’avenir a-t-il écrit sur la page de bronze d’où rien ne s’efface ? qui a été condamné ou absous en ce moment solennel ?

Pourtant, il n’était arrivé aucun événement appréciable ; rien ne paraissait changé dans notre vie. D’où donc me venait cette inquiétude mortelle, ce trouble profond, cet effroi précurseur d’un danger immense, mais inconnu ? J’ai eu de ces perceptions instinctives, de ces terreurs magnétiques qu’éprouvent les avares endormis lorsqu’un voleur rôde autour de leur trésor caché ; — il me semblait qu’on voulait me dérober mon bonheur.

Nous avions tous je ne sais quoi de contraint, d’embarrassé : quelqu’un nous gênait. — Qui ? Il n’y avait là que Raymond. Un de mes meilleurs amis, arrivé de la veille et devant partir bientôt pour aller épouser une cousine, jeune, jolie et riche ! — C’est singulier ! lui si doux, si confiant, si expansif, si chevaleresque ; je l’ai trouvé aigre, taciturne, farouche, presque maussade, et je me sentais contre lui des mouvements pleins d’amertume et de malveillance. — L’amitié ne serait-elle qu’une haine tiède ? J’en ai peur, car plus d’une fois j’avais des envies féroces de me quereller avec Raymond et de lui sauter à la gorge. Il parlait d’un brin d’herbe, d’une mouche, ou de l’objet le plus indifférent, et cela me blessait comme une personnalité. — Tout ce qu’il faisait me choquait horriblement ; il se levait, j’étais indigné ; il s’asseyait, je devenais furieux ; chacun de ses mouvements me semblait une provocation : comment se fait-il que je ne me sois pas aperçu de cela plus tôt, et qu’un homme contre qui j’ai une aversion naturelle si forte soit mon ami depuis dix ans ? Quelle chose étrange, que je me sois rendu compte si tard de cette antipathie !

Et vous, d’ordinaire si naturelle dans votre grâce, comme vos manières sont devenues guindées ; vous me répondiez à peine quand il était là. La phrase la plus simple vous troublait on aurait dit que vous deviez rendre compte de vos paroles à quelqu’un, et que vous craigniez d’être grondée en sortant, comme une jeune fille que sa mère mène pour la première fois dans un salon.

Un soir j’étais assis à côté de vous sur le canapé ; je vous lisais la Tristesse d’Olympio, cette sublime élégie du grand poëte ; Raymond est entré. Vous vous êtes levée brusquement comme un enfant coupable ; vous avez pris une attitude humble et repentante, et tourné vers lui des yeux qui demandaient grâce. À quel pacte secret, à quelle convention occulte aviez-vous manqué ?

Le regard par lequel Raymond a répondu au vôtre contenait sans doute votre pardon, car vous vous êtes remise à votre place, — cependant en vous éloignant de moi davantage et comme ne voulant pas abuser de la permission accordée ; j’ai continué ma lecture, mais vos oreilles seules m’écoutaient, vous étiez plongée dans une demi-extase à travers laquelle bourdonnaient vaguement les vers du poëte. J’étais à vos pieds et jamais je ne vous ai sentie si loin de moi. Dans cet espace où une autre personne n’aurait pu s’asseoir, il y avait un abîme.

Quelle main invisible m’a donc précipité de mon ciel ? Qui m’a transporté si loin de vous, à mon insu, de l’équateur au pôle ? Hier encore votre œil, trempé de lumière et de vie, se tournait doucement vers moi, votre main effleurée par la mienne ne se retirait pas. Vous acceptiez mon amour, non pas avoué, mais compris, car je hais ces déclarations qui ressemblent à des cartels. Si quelqu’un a besoin de dire qu’il aime, il n’est pas digne d’être aimé, on ne parle que pour les choses indifférentes ; parler c’est un moyen de se taire ; mais vous, à la flamme de mes prunelles, au tremblement de ma voix, à l’émotion que trahissaient mes soudaines pâleurs, à l’impalpable caresse dont vous enveloppait mon désir, vous avez dû voir, et vous l’avez vu, que je vous aimais éperdument.

C’est lorsque Raymond laissait tomber son regard sur vous que je me suis rendu compte à moi-même de toute la profondeur de ma passion. — C’était comme si l’on m’eût passé un fer rouge dans le cœur. Ah ! quel horrible pays que la France ! Si j’étais en Turquie, je vous enlèverais sur la croupe tigrée de mon cheval barbe, je vous enfermerais dans un harem aux murailles à créneaux, entouré de fossés profonds, hérissé d’une broussaille de cimeterres ; des nègres muets colletteraient sur le seuil de votre chambre, et la nuit, au lieu de chiens, je lâcherais des lions dans les cours !

Ne riez pas de cet emportement : — il est sincère ; nul ne vous aimera comme moi. — Ce n’est pas Raymond, ce Don Quichotte sentimental, en quête d’aventures et d’actions chevaleresques. Pour qu’il aime une femme, il faut qu’il l’ait pêchée dans l’écume de la cascade du Niagara ; qu’il ait retenu, en se faisant démettre l’épaule, sa calèche sur le bord d’un précipice, ou qu’il l’ait arrachée d’entre les mains de bandits pittoresques, costumés en Fra-Diavolo ; — il n’est bon qu’à faire le héros d’un roman anglais en dix volumes, avec un habit à larges revers, un pantalon gris collant et des bottes à cœur. Votre caractère ferme et sensé ne peut s’accommoder des équipées philanthropiques de ce paladin moderne qui friserait de près le ridicule, s’il n’était beau, riche et brave ; ce don Juan moral, qui fait des séductions par la vertu, ne saurait vous convenir.

Quand vous verrai-je ? Nous vivons si peu, surtout pour le bonheur… J’ai perdu trois jours de paradis par votre obstination à vous cacher. Quel dieu pourra me les rendre ?

Louise, jusqu’à présent je n’ai aimé que des spectres de marbre, que des fantômes de beauté ; mais qu’était-ce que cet amour de statuaire et de peintre à côté de ce que j’éprouve ? Ah ! qu’il est est doux et cruel d’être dépouillé à la fois de sa raison, de sa volonté, de sa force, et tremblant, agenouillé, vaincu, de remettre la clé de son âme à la belle victorieuse ! N’allez pas, comme Elfride, la jeter dans le torrent ! Edgard de Meilhan.

dimanche 29 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXIII

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XXIII

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES à grenoble (isère).

Pont-de-l’Arche, 15 juillet 18…

Venez à moi, secourez-moi, ma bonne, ma chère Valentine, je suis anéantie, je ne vis plus. Chaque matin en m’éveillant je me demande comment je pourrai finir la journée. Oh ! que la vie est lourde lorsqu’il faut la traîner pour elle-même, que le chemin paraît long et aride lorsqu’on ne marche plus que pour marcher ! Quel but m’attire à l’horizon, je n’espère plus rien, je ne cherche plus rien. Qui pourrais-je croire, maintenant que mon cœur m’a trompée ! Tant que l’erreur est venue de la duplicité des autres, j’ai pu supporter le désenchantement ; l’amour menteur de Roger n’a pas été une surprise amère pour moi ; ce triste mensonge, mon instinct l’avait deviné ; un pressentiment craintif m’éloignait de Roger ; je comprenais qu’il n’y avait pas harmonie entre nous ; j’entrevoyais la rupture avant l’alliance ; et, tout en croyant l’aimer, je me disais : Ce n’est pas là de l’amour. Mais cette fois l’erreur vient de moi-même et le désenchantement détruit cette confiance qui faisait ma force et mon courage. Dans une joie trompeuse, je me suis écriée : C’est lui ! Hélas ! il n’a pas répondu : C’est elle ! et il est parti !

Après un si beau rêve, quel affreux réveil. Valentine, brûlez vite cette lettre où je vous racontais mes espérances si naïves, mon bonheur si confiant. Brûlez vite cette triste lettre ! qu’il ne reste plus rien de ce fol amour !

Eh quoi ! cette émotion profonde qui bouleversait tout mon être, qui remplissait de larmes mes yeux, qui faisait battre mon cœur avec tant de violence ; cette fièvre de l’âme qui me faisait frissonner et trembler, pâlir et rougir à tous moments, qui se trahissait dans mes regards et que je reconnaissais dans ses regards, à lui ; cette joie brûlante que j’avais tant de peine à cacher ; cet avenir si doux que je voyais certain ; ce monde nouveau, enivrant de délices, que j’habitais déjà ; cet amour si pur qui me donnait la vie et que je sentais partagé ; cette émotion, cette joie, cet amour… tout cela n’était qu’une création de ma pensée… Et maintenant tout est détruit… me voilà seule, et je n’ai plus pour m’aider à vivre qu’un souvenir… le souvenir d’une illusion perdue… Dois-je me plaindre ? C’est la loi commune après la fiction, la réalité ; après le météore, la nuit ; après le mirage, le désert !

Ainsi, j’aimais comme jamais un cœur jeune, plein de foi et de tendresse, n’a aimé, et cette passion était une erreur ; je ne le connaissais pas, il ne m’aimait pas, et je n’avais aucune raison de l’aimer ; il est parti, et il devait partir ; je n’avais aucun droit de le retenir, je n’ai même pas le droit de souffrir de son absence. Qui est-il ? un ami de madame de Meilhan et de son fils, un étranger pour moi !… lui !… un étranger !… Non, non, il m’aime, je le sais… Mais pourquoi ne me l’a-t-il pas dit ? Quelqu’un s’est jeté entre nous, il y a une idée qui nous sépare, un soupçon, peut-être… Oh ! s’il me croyait la maîtresse d’Edgard ! j’en mourrais… Je veux lui écrire ; me le conseillez-vous ? Eh que lui écrirais-je ? S’il apprenait qui je suis, sans doute il perdrait ses préventions contre moi. Oh ! je veux retourner à Paris. Il comprendra bien alors que je n’aime pas Edgard, puisque je l’aurai quitté, puisque je ne le reverrai jamais. Cependant il n’a pu se tromper sur les sentiments qui existaient entre son ami et moi ; il a vu tout de suite que j’étais libre, l’indépendance ne se joue pas… Ce n’est pas ça, il a confiance en moi ; et d’ailleurs, s’il avait eu cette pensée, il ne serait pas venu me dire adieu. Pourquoi est-il venu chez moi, seul, et pourquoi ne m’a-t-il pas parlé de mon prochain retour à Paris, du désir qu’il aurait de m’y retrouver ? Quelle pâleur, quelle tristesse, et pourtant pas un mot de regret, de lointain espoir ! On m’a dit : M. de Villiers est là qui demande madame ; faut-il le renvoyer comme M. de Meilhan ? J’étais dans le jardin, je vais à sa rencontre. — Me permettez-vous, madame, me dit-il, de venir chercher vos commissions pour Paris, où je serai après-demain, et de vous faire mes adieux ? — Il y avait deux grands jours que je ne l’avais vu. Je ne m’attendais pas à cette visite, j’étais si troublée que je ne pouvais répondre. — On vous regrette beaucoup à Richeport, ajouta-t-il ; madame de Meilhan espère bien vous revoir ces jours-ci. — Je me suis hâtée de lui dire : — Je ne pourrai pas retourner chez elle, je suis moi-même obligée de partir bientôt. — Il n’a pas demandé : Où allez-vous ? Il m’a regardée d’un air étrange, presque soupçonneux ; puis, pour changer la conversation, il a dit : Nous avons vu à Richeport depuis votre départ un homme très-aimable, célèbre par son esprit, un voyageur, le prince de Monbert… En disant cela, il croyait parler de choses indifférentes. Eh ! mon Dieu ! cela se trouvait être juste ; Roger m’intéressait bien peu dans ce moment. J’attendais toujours un mot d’avenir, une espérance jetée dans ma vie, un regard pareil à ces regards si tendres qui m’avaient donné tant de joie… Mais il évitait toute allusion à notre situation passée ; il fuyait mes regards avec autant de soin qu’autrefois il les cherchait… J’étais épouvantée ; je ne le comprenais plus ; je tournais la tête naïvement derrière nous pour voir s’il n’y avait pas là quelqu’un pour nous espionner, tant je le trouvais différent de lui même… Chose étrange ! J’étais seule avec lui ; mais lui n’était pas seul avec moi ; il y avait un tiers entre nous, un être invisible pour moi qu’il entrevoyait, lui, et qui semblait dicter ses paroles et inspirer sa conduite.

Resterez-vous longtemps à Paris ? lui ai-je demandé tremblante et découragée. Je ne sais pas encore, madame, me répondit-il. Irritée par ce mystère, j’eus un moment l’idée de lui dire : J’espère, si vous restez à Paris quelque temps, que j’aurai le plaisir de vous voir chez ma cousine, la duchesse de Langeac, et je lui aurais raconté toute mon histoire ; j’étais ennuyée de jouer un rôle d’aventurière avec lui… ; mais il paraissait si préoccupé, il m’écoutait si mal, il semblait repousser si froidement mes affectueuses instances, que je n’eus pas le courage de lui dire la vérité : il n’y avait pas moyen de hasarder une confidence avec un tel indifférent ! Une seule chose me consolait un peu, c’est qu’il paraissait profondément triste, et puis, enfin, il était venu, non pas pour moi, mais pour lui-même ; rien ne l’obligeait à me faire cette visite ; s’il était venu, c’est qu’il avait eu besoin de me voir. Tant qu’il est resté là près de moi, malgré cette anxiété affreuse où me plongeait son inexplicable indifférence, j’ai eu quelque espoir, je croyais qu’il y aurait dans ses adieux un mot sur lequel je pourrais vivre jusqu’au moment de le retrouver ; je me trompais ; il m’a saluée, il est parti et il ne m’a rien dit en partant…

Alors j’ai senti que tout était perdu pour moi, et je me suis mise à pleurer comme un enfant, à sangloter. Tout à coup la servante a ouvert la porte en disant : « Ce monsieur a oublié les lettres pour madame de Meilhan. » Et au même instant il est rentré dans le salon, et il a pris sur la table un paquet de lettres que la servante lui avait remis quand il était arrivé et qu’il avait oublié. Voyant que je pleurais, il s’arrêta inquiet et vivement ému, il me regarda avec une attention singulière, et je crus remarquer à travers mes larmes qu’une sorte de joie cruelle éclatait dans ses regards ; je pensai encore que cette fois il allait venir me parler, mais il s’éloigna brusquement, et j’entendis la porte retomber derrière lui. Le lendemain, au risque de rencontrer avec lui Edgard, je suis restée toute la matinée dans le chemin qui est au bord de la Seine. J’espérais qu’il s’en irait par là, j’espérais aussi que peut-être il reviendrait me voir… je comptais, pour le ramener, sur mes larmes, sur ces larmes versées pour lui et qu’il avait dû comprendre… Il n’est pas revenu !

Depuis trois jours qu’il est parti, je passe toutes mes heures à me rappeler cette dernière entrevue, les dernières paroles qu’il m’a dites, ses accents, ses regards… il y a des instants où je trouve l’explication de tout. Ma foi se ranime… il m’aime ! il attend une circonstance, il veut faire une démarche, il redoute un obstacle, il veut éclaircir quelque doute… un scrupule généreux le retient… L’instant d’après, l’affreuse vérité reparaît lumineuse. Je me dis : C’est un jeune homme plein d’imagination, à idées romanesques… il m’a rencontrée ; je lui ai plu ; il m’aurait aimée si j’avais été dans ses relations habituelles ; mais tout nous sépare ; il m’oubliera… Et puis bientôt, révoltée contre ce destin que je peux changer, je m’écrie : Je le reverrai… je suis libre, je suis jeune, je suis belle ; il faut le croire, puisqu’il le disait ; j’ai deux cent mille livres de rentes… Avec tout cela il serait absurde, impardonnable de n’être pas heureuse. Enfin, je l’aime, je l’aime avec passion, et cette passion si vive m’inspire une forte confiance ; il me semble impossible que tant d’amour soit né inutilement dans mon cœur… Et puis, cette confiance est à son tour détruite par celui-là même qui l’inspire, et je me dis avec désespoir : M. de Villiers est un homme loyal qui m’aurait dit franchement : Aimez-moi, soyons heureux… S’il n’a pas dit cela, c’est qu’il y a entre nous un obstacle insurmontable, un obstacle de délicatesse invincible ; c’est qu’il est engagé… c’est qu’il ne peut me donner sa vie… c’est qu’il faut renoncer à lui pour jamais.

M. de Meilhan vient tous les jours ici ; je lui fais répondre que je suis malade, et que je ne peux le recevoir ; et je suis réellement très-souffrante sans cela, je serais déjà retournée à Paris. Je ne reviendrai pas par le chemin de fer : je crains trop de rencontrer Roger. J’ai oublié de vous raconter son arrivée à Richeport ; c’est une plaisante histoire ; j’en ai bien ri dans le temps où je riais encore. Il y a quatre jours de cela, j’étais à Richeport, voulant toujours m’en aller et toujours retenue par madame de Meilhan ; il était à peu près midi, nous étions dans le salon avec madame de Meilhan. Edgard et M. de Villiers. Ah ! j’étais bien heureuse ce jour-là ! Comment pressentir ?… Oh ! j’en deviendrai folle !… Nous faisions de la musique ; je jouais un air de Bellini… Un domestique entra et dit ces simples mots : Est-ce par le convoi de midi que madame attendra M. le prince de Monbert ?… À ce nom je me lève, et je m’enfuis bien vite, en jetant par terre ma chaise et les livres qui étaient là. Je monte dans ma chambre, je prends mon chapeau, mon ombrelle, pour me cacher en cas de rencontre, et je cours à Pont-de-l’Arche. Bientôt après j’apprends que le prince est arrivé, qu’on a commandé le dîner pour cinq heures, parce qu’il doit partir par le convoi de sept heures. J’envoie quelqu’un au château dire que je suis retenue à Pont-de-l’Arche, ce qu’il fallait dire pour être poli ; et, voulant éviter les instances d’Edgard, je vais me réfugier, à l’entrée de la ville, chez la femme d’un pêcheur qui m’est dévouée. Je porte souvent à ses enfants des robes, des chiffons. Sa maison est située sur le chemin qui longe la rivière. À six heures et demie, au moment où l’on devait reconduire Roger au chemin de fer, j’entends plusieurs voix bien connues… J’entends mon nom prononcé distinctement : mademoiselle de Châteaudun. Je m’approche de la fenêtre, et, cachée par le volet à demi fermé, j’écoute attentivement. — Elle est à Rouen, disait le prince… — Quelle étrange femme ! disait M. de Villiers. — Ah ! cette conduite peut s’expliquer, reprenait Edgard ; elle est indignée contre lui. Sans doute, elle doit me croire coupable, reprenait à son tour Roger ; je veux la revoir à tout prix pour me justifier… En causant ainsi, ils passèrent tous trois devant la fenêtre où j’étais. Je tremblais, je n’osais les regarder… Quand ils se furent un peu éloignés, j’entr’ouvris le volet, et je les vis arrêtés tous trois admirant le paysage, qui est superbe, et ce charmant pont, dont les piliers sont tout en fleurs. En les voyant tous les trois si élégants, si distingués, un mauvais sentiment de vanité féminine me traversa l’esprit ; je me dis tout bas, et dans le plus profond abîme de mon orgueil : Tous les trois ils m’aiment… tous les trois ils pensent à moi… Oh ! j’ai été bien cruellement punie de cet éclair de vanité misérable. Hélas ! il y en avait un des trois qui ne m’aimait point, c’était celui que j’aimais ; il y en avait un qui ne pensait pas à moi, c’était celui à qui, moi, je pense à toutes les heures de ma vie. Un autre sentiment plus noble est venu m’attrister le cœur. Voilà trois amis, me disais-je… et peut-être un jour, à cause de moi, trois ennemis. Valentine, vous voyez comme je suis triste et découragée, ne m’abandonnez pas. Brûlez ma dernière lettre, je vous en conjure. Irène de Châteaudun.

jeudi 26 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXII

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XXII

À MONSIEUR MONSIEUR LE COMTE DE VILLIERS à pont-de-l’arche (eure)

Rouen, 10 juillet 18…

Bien rarement, dans la vie, on reçoit les lettres qu’on attend ; on reçoit bien souvent les lettres qu’on n’attend pas. Les premières vous apprennent toujours les choses qu’on sait ; les secondes vous apprennent toujours les choses qu’on ignore. L’homme de cœur et de philosophie ne doit désirer que les secondes celles qu’on n’attend pas. Voici donc la première de ces secondes que vous recevez, mon jeune ami.

J’ai passé quelques heures à Richeport avec vous et Edgard, et j’ai fait une découverte que vous aviez faite avant moi, et une réflexion que vous ferez après moi. Dix ans de voyage vieillissent. J’ai soixante ans, à mon âge, et vous en avez vingt-cinq, comme votre acte de naissance. Que vous êtes heureux de recevoir des conseils ! Que je suis malheureux d’en donner, sous mes cheveux noirs que l’expérience a oublié de blanchir à trente ans J’ai d’ailleurs un vague pressentiment que mes conseils vous porteront bonheur, si vous les suivez. Il ne faut pas négliger un pressentiment. Chaque homme porte en lui une étincelle d’un rayon de Dieu : c’est souvent le flambeau qui éclaire les ténèbres de notre avenir. C’est le pressentiment.

Lisez-moi avec attention, et en lisant ne vous préoccupez pas de la fin. Il faut que je vous explique d’abord par quel procédé d’observation j’ai été amené à faire ma découverte. La fin viendra, mais à sa place naturelle, qui ne peut pas être au commencement.

Voici donc ce que j’ai vu au château de Richeport. Vous ne l’avez pas vu, parce que vous étiez acteur ; j’étais spectateur, moi… J’avais donc sur vous l’avantage de ma position.

Nous étions tous les trois dans le salon, vous, Edgard, et moi, entre midi et deux heures. C’est le moment où la causerie de campagne s’abrite de persiennes ou d’arbres touffus. On est toujours triste, rêveur, recueilli, à cette phase d’un beau jour d’été. On parle nonchalamment d’une chose indifférente, et on pense avec ardeur à une chose aimée. Ce sont là les mystères de ce démon de midi, tant redouté du poëte-roi.

Il y avait, dans un angle, une petite table de bois de rose, légère et polie comme la main d’une femme. Le poing d’un homme la briserait en s’y appuyant. Sur la table, un pan de broderie, retenu par le pied de cristal d’un vase de fleurs. Au panneau de mur de cet angle, il y a une gravure du beau tableau de Camille Roqueplan : la Jeune Fille blonde qui coupe les griffes d’un lion. Entre la cheminée et la fenêtre, le piano était ouvert, et abandonné, depuis fort peu de temps, par une femme ; car le petit siège, à demi-renversé par le mouvement brusque d’une robe, avait été préservé d’une chute totale par le bras du fauteuil voisin, et la partition du pupitre s’ouvrait sur un air de soprano, des Puritains :

           Vien diletto, in ciel e luna,
           Tutto tace intorno…

Vous allez voir comment, d’induction en induction, j’arrive à la vérité.

Je ne connais pas la femme de ce piano, je ne l’ai jamais vue, mais j’affirme qu’elle existe ; bien plus, j’affirme qu’elle est jeune, jolie, d’une taille avantageuse, bien faite, nonchalante, et qu’elle est aimée d’amour dans ce château.

Si une femme indifférente eût laissé une broderie sous un vase de cristal, si elle eut abandonné son piano en renversant le siége, deux jeunes gens, oisifs et nerveux comme vous, auraient déplacé la broderie par désœuvrement et curiosité d’ennui, dérangé ou dépouillé le vase de fleurs, redressé le siège, fermé le piano et la partition. Ils auraient fait au moins une de ces choses, sinon toutes. Mais aucune main n’a osé bouleverser ce saint désordre, sous prétexte d’arrangement ; ces vestiges encore frais attestent un respect qui ne vient que de l’amour. Cette femme, à moi inconnue, est donc jeune et jolie, puisqu’elle est aimée si ardemment, et par plus d’une personne, comme je le prouverai bientôt ; elle est d’une taille avantageuse, parce que sa broderie est petite. Je ne sais pas si elle est fille ou femme, mais voici ce que je puis affirmer encore si elle n’est pas mariée, les vestiges qu’elle a laissés dans ce salon annoncent une grande indépendance de position et de caractère. Si elle est mariée, tout aussi me démontre qu’elle n’est pas actuellement en pouvoir de mari, et que même elle pourrait bien être veuve. Permettez-moi de vous rappeler la conversation que vous avez eue, au dîner, avec Edgard. Dans diverses rencontres, j’ai toujours remarqué avec plaisir que vos opinions en littérature, en musique, en peinture, en amour, étaient de tout point conformes aux opinions d’Edgard qui vous écoutait, écoutait Edgard ; et vice versa. Vous étiez frères jumeaux en opinions. Écoutez-vous parler maintenant, tous les deux, comme vous avez parlé l’autre jour devant moi.

— Je crois, disait Edgard, que l’amour est une invention moderne, et que la femme a été inventée par André Chénier et perfectionnée par Victor Hugo, Dumas et Balzac. Nous devons cette précieuse conquête à la révolution de 89. Avant, l’amour n’existait pas ; Cupidon régnait en maître, avec son arc et son carquois. Il n’y avait pas de femmes, il y avait des belles.

           Ô miracle des belles !
       Je vous enseignerais un nid de tourterelles.

Ces deux vers ont subi mille variations, sous la plume de mille poëtes. Les femmes ne se recommandaient que par les yeux une fort belle chose, ma foi ! quand ils sont beaux ; mais il ne faut pas en faire l’objet d’une admiration exclusive. Une belle qui n’aurait que de beaux yeux serait fort laide : Racine a employé cent soixante-cinq fois le mot œil ou yeux dans Andromaque. Vous pouvez les compter. Avec les yeux, les attraits et les appas, on a composé toutes les Iris en l’air de la vieille poésie. Enfin, on a enlevé à la femme sa divine couronne de cheveux blonds ou bruns : on l’a détrônée en la poudrant d’amidon. Nous avons vengé la femme d’un long oubli ; nous avons supprimé les attraits et les appas ; nous avons conservé les yeux, mais en y ajoutant le reste. Aussi les femmes aiment les poëtes ; et de nos jours, les Orphées ne seraient pas mis en pièces par de blanches mains, comme sur les rives du Strymon.

— Ah voilà bien comme vous êtes, Edgard ! — avez-vous dit avec un rire sérieux et une voix faussant le naturel. Au dessert, vous nous donnez toujours un plat de paradoxes, Edgard. J’aime mieux les cerises de Montmorency.

Quelques instants après, Edgard dit :

— J’ai fait l’autre jour une visite à Delacroix. Il a mis au chantier un tableau qui promet d’être superbe. Mon cher voyageur Roger, je vous annonce un ciel comme vous l’aimez de l’indigo pur ; le céleste tapis indien du dieu bleu.

— J’abhorre l’indigo, moi, avez-vous dit ; je crains l’ophthalmie. Le luxe du bleu donne aux yeux des lunettes vertes. J’adore les ciels d’Hobbéma et de Backuisen : on peut les regarder vingt ans à l’œil nu sans appeler un oculiste sur ses vieux jours.

Après quelques écarts de conversation, vous avez été amené à faire l’éloge d’un motet de Palestrina que vous avez entendu chanter aux concerts du Conservatoire. À ce propos, Edgard a mis ses deux coudes sur la table et son menton sur ses mains, et a laissé tomber de ses lèvres des paroles nonchalantes chauffées par les feux spirituels de ses yeux.

— J’ai toujours abhorré la musique de faux-bourdon, a-t-il dit ; le plain-chant est proscrit chez moi, comme l’opium en Chine. Je n’aime que la musique sensuelle. Tout ce qui ne ressemble pas, de loin ou de près, à l’amor possente nome de Rossini, doit rester enseveli dans les catacombes des pianos. La musique n’a été mise au monde que pour la femme et l’amour. La simplicité, sans doute, est une belle chose ; mais elle ne s’adresse souvent qu’aux gens simples. L’art est la seule passion des vrais artistes. La musique de Palestrina ressemble à la musique de Rossini comme la psalmodie du moineau ressemble à la cavatine du rossignol. Choisissez.

Il était évident pour moi, mon jeune ami, que ni l’un ni l’autre vous n’exprimiez aucune opinion personnelle et véritablement convaincue. Vous étiez assis face à face, et vous vous parliez sans vous regarder. Sans doute, à cette heure d’entretien, vous étiez beaux et charmants tous deux, mais beaux et charmants comme deux coqs anglais avant l’exhibition. Ce qui m’a frappé surtout, c’est que l’un de vous n’a jamais dit à l’autre, avec un sourire affectueux : Mais qu’avez-vous donc aujourd’hui, mon ami ? vous semblez prendre plaisir à me contrarier en toute chose. Edgard ne vous a jamais adressé cette question ; vous ne l’avez jamais adressée à Edgard. Vous jugiez donc mentalement qu’il était inutile de vous demander mutuellement le sujet de ces contradictions aigre-douces. Vous saviez tous deux à quoi vous en tenir.

En vérité, je vous le dis, vous aimez la même femme, Edgard et vous ! C’est la femme du piano ; elle a peut-être fait ce mouvement de brusque retraite qui a renversé le siége ; elle a peut-être quitté la maison après quelque scène plus sérieuse, engagée entre vous deux en sa présence.

En arrivant au château, j’ai suivi vos mouvements, dans l’angle du salon, où nous étions assis tous les trois. Le timbre naturellement sonore de vos deux voix m’a paru fêlé. Cela m’a donné tout d’abord à réfléchir. Vous teniez, vous, dans vos mains, une petite branche d’hibiscus que vous effeuilliez, par contenance. Edgard ouvrait un journal et le repliait à rebours. C’était évident ; vous vous gêniez l’un l’autre, et je vous gênais tous deux.

Par intervalles Edgard lançait un regard furtif au piano muet, à la broderie, aux fleurs du vase, à la partition ouverte sur le pupitre ; vous faisiez la même chose, vous, et comme à votre insu ; mais vos deux regards ne se portaient jamais ensemble sur le même point. Quand Edgard regardait les fleurs, vous regardiez le piano. Ainsi du reste ; et si chacun de vous eût été seul, il eût contemplé longtemps avec amour toutes ces futilités qui se parfument sous la main d’une femme, et qui semblent retenir quelque chose d’elle, à la place où elle n’est plus.

Vous êtes le dernier venu, vous, dans la maison où est cette femme ; vous êtes aussi le plus raisonnable ; eh bien votre bon sens et votre amitié doivent éclairer votre conduite future avant mes conseils. Éloignez-vous ; il en est temps encore. Plus tard, votre amour-propre trop engagé ne vous permettrait plus de céder la place à un ami qui serait devenu un rival. La passion n’a pas jeté des racines bien profondes dans votre cœur : elle est sans doute encore au degré de fantaisie, de préférence momentanée, ou de douce affaire de désœuvrement. À la campagne, toute jeune femme plus ou moins disponible doit ravager tous les jeunes gens de votre âge qui graviteront autour comme des satellites. Il y a des femmes qui se plaisent à jouer ce jeu. C’est fort amusant d’abord, à la première partie, comme toute espèce de jeu. On commence avec des sourires, mais la revanche se termine avec des pleurs ou avec du sang ! D’ailleurs, mon jeune ami, en vous retirant à propos, vous ne ferez pas seulement une chose raisonnable, vous accomplirez un devoir. Je sais, moi, qu’Edgard aime depuis longtemps cette femme, et que son amour est sérieux. Je vois que votre passion tranquille est un amour de campagne, un caprice d’occasion. Plus tard, les rivalités d’amour-propre aveugleront votre esprit, aigriront votre caractère, et vous feront prendre le change sur la nature de votre sentiment. Vous vous croirez, à votre tour, sérieusement amoureux, et vous ne reculerez plus. Aujourd’hui votre fierté de jeune homme n’est pas engagée. N’attendez pas demain. Edgard est votre ami ; vous devez le respecter dans les prérogatives de sa position. Une femme vous a donné un exemple à suivre avant mon conseil ; elle s’est brusquement retirée d’entre vous d’eux, quand sa coquetterie au repos lui a permis de voir le danger.

Une jeune et jolie femme est toujours dangereuse, lorsqu’elle vient inaugurer la divinité de ses grâces dans un château isolé, entre deux jeunes gens vifs et disposés à toute heure à tout aimer. Je vois d’ici le manège de la belle inconnue ; elle vous prodigue à tous deux des sourires innocents ; elle vous partage, à contingent égal, ses adorables coquetteries ; elle vous aborde pour vous éblouir elle vous quitte pour se faire regretter ; elle vous enlace dans les prestiges de sa fascination rayonnante ; elle marche pour séduire vos yeux ; elle parle pour charmer votre esprit ; elle chante pour anéantir votre raison. Oubliez-vous un instant, mon jeune ami, sur cette pente de velours et de fleurs, et vous verrez ce que la limite de votre doux sillon vous réserve ! Enivrez-vous à ce festin de paroles d’or, de parfums de satin, de rayons de sourires, et envoyez-moi le bulletin de votre âme à votre réveil ! Aujourd’hui, vous êtes encore l’ami d’Edgard, malgré les légères escarmouches d’esprit. Les hostilités viendront, n’en doutez pas. L’amitié est un sentiment trop faible pour lutter contre l’amour. Les ouragans des tropiques n’ont pas la violence de cette passion. Je le sais, parce que je le sens. Il y a aussi, dans le monde, une autre femme, Sirène et Circé à la fois, qui a passé à travers ma vie, vous le savez. Si j’avais réuni dans ma maison autant d’amis que Socrate en désirait pour la sienne, et que ces amis devinssent un jour mes rivaux, je sens que ma jalousie incendierait ma maison, et que j’y périrais avec délices, s’ils périssaient tous devant moi

Ô préoccupation fatale ! je ne voulais vous parler que de vous, et je vous parle de moi. Les nuages que mon souffle amoncelait sur votre horizon remontent vers le mien. En échange de mes conseils, rendez-moi un service. Vous connaissez madame de Braimes, l’amie de mademoiselle de Châteaudun. Madame de Braimes sait tout ce que j’ignore, et ce que tout le sang de mes veines tient à savoir. Il est temps que l’inexplicable s’explique. Toute énigme humaine ne doit pas garder son mot éternellement. Toute épreuve doit finir avant le désespoir de celui qui est éprouvé. Madame de Braimes est complice de l’énigme : c’est positif. Son secret maintenant est un fardeau pour ses lèvres ; elle devrait le laisser tomber dans votre oreille ; et je garderais à vous et à elle une reconnaissance de tous les jours.

Ce que je vous demande et ce que je dis là doit vous faire sourire. À votre place, tout autre correspondant me trouverait, comme vous, assez étrange. Je vous écris avec détail un long chapitre d’inductions physiologiques et morales pour vous démontrer la portée de mon intelligence dans les investigations à domicile, à l’endroit de l’amour ; je devine toutes sortes de vos énigmes, j’illumine les ténèbres de tous vos mystères, et lorsqu’il s’agit de travailler pour mon propre compte, d’être perspicace à mon bénéfice, de faire des découvertes d’amour dans mes intérêts, j’abdique soudainement, je perds mes facultés lumineuses, je pose un bandeau sur mes yeux et je supplie avec humilité un ami de me prêter le fil du labyrinthe et de conduire mes pas dans ma nuit. En effet, cela doit vous paraître bien singulier. Quant à moi, je trouve cela fort naturel. À travers les mille accidents ténébreux dont l’amour hérisse notre vie, la lumière ne peut nous venir que de la main et de l’intelligence d’un ami ou d’un indifférent. Quand on regarde les autres, on a des yeux de lynx ; quand on se regarde, on a des yeux de taupe. C’est l’optique des passions. Il est honteux de sacrifier ainsi les plus belles prérogatives de l’homme aux pieds d’une femme ; c’est à couvrir de rougeur enfantine la pâle virilité de nos fronts, mais il faut subir les inexorables exigences de l’amour. Le semblant de vie que je mène me devient odieux. La patience est une vertu perdue avec Job, et je ne ferai pas le miracle de la ressusciter.

Croyez-moi, quittez prudemment Richeport ; venez me rejoindre ici, où je compte passer encore quelques jours. Je vous expliquerai quel est ce grand service que vous pouvez me rendre si facilement. Entre un ami qui vous redoute et un ami qui vous réclame, hésiterez-vous ? Roger de Monbert.

lundi 23 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XXI

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À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

Richeport, 6 juillet 18…

Madame,

Est-il besoin de vous dire que je suis parti profondément touché de votre bonté et emportant bien avant dans mon cœur un des plus précieux souvenirs qui survivront à ma jeunesse ? Que vous dirais-je que ne vous aient appris mon trouble et mon émotion à l’heure du départ ? En serrant la main de M. de Braimes, cette main loyale qui tant de fois a pressé celle de mon père, j’ai senti mes yeux se mouiller, et quand je me suis retourné pour vous voir encore une fois au milieu de vos beaux enfants qui m’envoyaient le dernier adieu, il m’a semblé que j’abandonnais la meilleure portion de moi-même ; je vous en ai presque voulu un instant de m’avoir fait une si prompte guérison et une convalescence si courte. Mes amis m’ont affublé du surnom de Don Quichotte, je ne sais trop pourquoi ce que je sais bien, c’est qu’avec la perspective d’un dédommagement pareil à celui que vous m’avez offert, il n’est personne qui n’acceptât les fonctions de redresseur de torts et de pourfendeur de géants, même à la charge de se mettre au feu de temps en temps pour en tirer quelque lady Penock.

La palme que les martyrs ne reçoivent qu’au ciel, plus généreuse que les anges, vous me l’avez donnée sur la terre. Vous m’êtes apparue comme une de ces fées bienveillantes qui conjuraient les génies malfaisants. Vous ne portiez pas la baguette magique, mais vous aviez la grâce qui égaie la souffrance et le charme qui endort tous les maux. Je m’étais raillé jusqu’à ce jour des stoïciens qui prétendaient que la douleur n’est pas un mal assise à mon chevet, il vous a suffi d’un sourire pour me ranger à leur sentiment. J’avais estimé jusqu’alors que la patience et la résignation étaient des vertus au-dessus de mes forces et de mon courage vous m’avez enseigné sans efforts que la patience est douce et la résignation facile. Je m’étais laissé conter que la santé est le premier des biens, vous m’avez prouvé le contraire. M. de Braimes en tout ceci s’est bien montré votre complice, sans parler de vos chers petits, qui, pendant un mois, ont fait de ma chambre un parterre et une volière, dont ils étaient les plus belles fleurs et les plus gais oiseaux. Enfin, comme si ce n’était pas assez de la vie que vos soins m’ont rendue, vous y avez ajouté, pour la rehausser, le don d’un joyau sans prix, votre amitié. Soyez remerciée mille fois et bénie ! Il semble que le bonheur soit entré avec vous dans ma destinée. Vous avez été l’aube annonçant les clartés nouvelles, le prélude des mélodies que j’écoute chanter depuis hier dans mon sein. S’il me plaît de reconnaître votre douce influence dans les secrètes délices qui m’inondent depuis quelques heures, ne m’ôtez pas cette illusion. Je crois, comme ma mère, aux influences mystérieuses. Je crois que, s’il est des êtres maudits qui, sans le savoir, traînent le malheur après eux et le sèment sur leur passage, il en est d’autres, au contraire, marqués au front du doigt de Dieu, qui, sans s’en douter, portent bonheur à tout ce qu’ils rencontrent. Heureux le voyageur qui a pu voir, comme moi, un de ces êtres privilégiés passer dans son chemin ! Leur seule présence attire les bénédictions du ciel, la terre fleurit sous leurs pas.

Et d’abord, madame, il est très-vrai que vous savez l’art de conjurer les funestes enchantements. Comme l’étoile du matin qui dissipe les nocturnes attroupements des lutins, des djinns et des gnomes, vous avez lui sur mon horizon, et lady Penock s’est évanouie ainsi qu’une ombre. Grâce à vous, j’ai pu traverser impunément la France, voyager des bords de l’Isère aux bords de la Creuse, et de là gagner les rives de la Seine, sans rencontrer l’implacable insulaire qui m’a poursuivi depuis les champs du Latium jusqu’au pied de la Grande-Chartreuse. Je ne dois pas omettre qu’à Voreppe, où je me suis arrêté pour changer de chevaux, le maître de l’auberge brûlée, et qui n’est plus qu’un monceau de ruines, ayant reconnu ma voiture, est venu me réclamer poliment le prix des dégâts causés par moi dans sa maison, tant pour une vitre brisée, tant pour une porte enfoncée, tant pour une échelle en morceaux. Je recommande à M. de Braimes ce trait d’esprit d’un de ses administrés : c’est un détail oublié par Cervantes dans l’histoire de son héros.

Malgré ma qualité de chevalier errant, je suis arrivé sans plus d’aventures dans mes chères montagnes que je n’avais pas visitées depuis plus de trois ans, et dont la vue m’a réjoui le cœur. Ce pays vous plairait il est pauvre, mais poétique. Vous en aimeriez les vertes solitudes, les landes incultes, les vallées silencieuses et les petits lacs enchâssés comme des nappes de cristal dans des bordures de sauge et de bruyère. Ce qui m’en plaît surtout, c’est qu’il est ignoré, et que jamais curieux ni touristes vulgaires n’ont effarouché les sylvains de ses châtaigneraies et les naïades de ses frais ruisseaux. C’est à peine si de loin en loin quelque poëte de passage en a trahi les agrestes mystères. Mon château n’a rien de la fière attitude que vous lui supposez peut-être ; imaginez plutôt un joli castel nonchalamment assis sur le plateau d’une colline et regardant d’un air mélancolique la Creuse couler à ses pieds sous un berceau d’aulnes et de frênes. Tel qu’il est, au milieu des bois qui l’abritent contre les vents du nord et l’enveloppent, durant les beaux jours, de fraîcheur, d’ombre et de silence ; c’est là, si l’espoir qui m’agite n’est point une illusion de mes sens éperdus, si la lueur que je vois n’est pas une étincelle échappée du foyer des chimères, c’est là, c’est dans ces lieux où j’ai reçu la vie que je veux cacher mon bonheur. Vous voyez bien, madame, que ma main tremble en vous écrivant. Un soir, nous marchions, vous et moi, sous les arbres de votre jardin, tandis qu’autour de nous les enfants s’ébattaient comme des chevreaux sur les pelouses. Nous marchions à pas lents, nous causions ; je ne sais plus par quelles pentes insensibles nous en étions venus à parler de ce vague-besoin d’aimer qui tourmente toute jeunesse. Vous disiez que l’amour est une chose grave, et que c’est souvent du premier choix que dépend la vie tout entière. Moi, je disais mes aspirations vers les joies inconnues dont l’instinct m’obsédait comme Colomb celui d’un nouveau monde. Vous m’écoutiez sérieuse et pensive, et quand je vins à tracer l’image de la femme entrevue dans l’empyrée des songes, et vainement cherchée sur le sol ingrat de la réalité, je me souviens qu’en souriant vous me dites : Ne désespérez point, elle existe ; vous la rencontrerez. Si vous aviez dit vrai, pourtant ? si c’était elle ! Ne faisons pas de bruit, retenons notre haleine, de peur de la faire envoler.

Après quelques jours employés à chercher çà et là la trace de mes premiers ans, à m’enivrer de ce bon parfum que laisse toute enfance à son nid, je suis parti pour Paris, où je n’ai fait que poser à peine. Si vous aviez pu voir de quelle façon se sont écoulées le peu d’heures que j’ai passées dans la cité bruyante, sans doute, madame, vous auriez été bien surprise. J’ai traversé les quartiers opulents au galop des chevaux, qui, suivant mes indications, se sont enfoncés résolument dans les solitudes du Marais. J’ai mis pied à terre dans les steppes d’une rue déserte, devant une maison triste et recueillie, et là, en soulevant le lourd marteau de la porte massive, j’ai senti battre mon cœur comme si j’allais retrouver, au retour d’une longue absence, une vieille mère qui me pleure ou quelque jeune sœur adorée. J’ai pris chez le portier une clef pendue à son clou, et sans plus tarder je me suis mis à grimper le long d’un escalier qui, vu de bas en haut, est d’un effet moins consolant que pittoresque, quand on se propose d’en gagner le faite. Heureusement, je suis d’un pays de montagnes ; jamais escalier mollement incliné, à la rampe de bronze et aux marches de marbre, ne fut mesuré par un pas plus léger que le mien, en montant cette rude échelle. Au terme de mon ascension, j’ouvris précipitamment une porte, en homme qui connaît la serrure, et j’entrai, comme chez moi, dans une petite chambre où je restai d’abord immobile, et promenant à l’entour un regard attendri. Il n’y avait rien pourtant dans cette chambre qu’une table chargée de livres et de poussière, un fauteuil austère taillé dans le chêne, une couchette d’un aspect dur et froid, et sur la cheminée, dans des vases de terre dessinés par Ziegler, seul luxe d’un si pauvre réduit, quelques touffes d’asters flétris et desséchés. Personne ne m’y attendait, je n’y attendais personne. J’y demeurai jusqu’au soir, épiant la tombée de la nuit, accusant de lenteur la course du soleil, pensant que ce jour ne finirait jamais. Enfin quand l’ombre fut venue, j’allai m’accouder sur le balcon de l’unique fenêtre, et, dans un trouble que je ne saurais dire, je vis les étoiles poindre une à une ; je les aurais toutes données pour voir briller celle qui ne s’alluma pas. Que vous conté-je là, madame, et que pouvez-vous y comprendre ? Vous ne savez rien de ma vie ; vous ne savez pas que j’ai vécu deux ans dans cette mansarde, pauvre, ignoré, sans autre ami que le travail, sans autre compagne qu’une petite lumière que je voyais toutes les nuits, à travers les rameaux d’un pin du Canada, luire et s’éclipser régulièrement aux mêmes heures. J’ignorais et j’ignore encore qui veillait à cette pâle lueur ; mais je m’étais pris pour elle d’une affection sans nom, d’une tendresse mystérieuse. À travers les jardins qui nous séparaient, je lui avais dit, en partant, un bien long adieu dans mon cœur, et, au retour, en ne la voyant plus, mon cœur s’est attristé comme de la perte d’un frère. Qu’es-tu devenu, petit phare lumineux qui scintillais dans l’ombre de mes nuits studieuses ? T’es-tu éteint dans un orage ? ou Dieu, que j’invoquai pour toi, a-t-il exaucé ma prière, et rayonnes-tu d’un éclat moins tourmenté dans des parages plus heureux ? Encore une fois, c’est là toute une histoire ; j’en sais une plus fraîche et plus charmante que j’ai hâte de vous conter.

Je m’embarquai le lendemain (c’était hier), par le chemin de fer de Rouen, pour le château de Richeport, où M. de Meilhan m’avait donné rendez-vous chez sa mère. Sans l’avoir jamais vu, vous connaissez M. de Meilhan. Vous connaissez ses vers, vous les aimez. Je fais profession, pour ma part, d’aimer sa personne autant que son talent. Notre amitié date de loin : j’ai assisté aux premiers bégaiements de sa muse ; j’ai vu naître et grandir sa jeune gloire ; j’ai prédit tout d’abord la place qu’il occupe, à cette heure, dans la poétique pléiade, honneur d’une grande nation. À l’entendre, vous diriez un impitoyable railleur ; à l’étudier, vous trouveriez bientôt, sous cette couche d’ironie sans fiel, plus de candeur et de simplicité qu’il ne s’en soupçonne lui-même, et que n’en ont bon nombre de gens faisant songer bien haut leur foi et leurs croyances. C’est, avec l’esprit d’un sceptique, l’âme crédule d’un néophyte.

En moins de trois heures la vapeur m’eut déposé, à Pont-de-l’Arche. On a beaucoup médit des chemins de fer il faut nécessairement que les honnêtes gens qui s’en sont mêlés n’aient eu jamais au loin ni parents, ni amis, ni maîtresses. M. de Meilhan et sa mère m’attendaient au débarcadère. Les premiers transports apaisés, car voilà bien trois ans que mon poëte et moi nous ne nous étions vus, je vous laisse à penser au milieu de quels éclats de rire, partit tout d’un coup, comme un obus, le nom formidable de lady Penock ! Edgard, qui savait mon aventure, et qu’excitait encore la joie de ma présence, poussait des shocking à terrifier les échos du rivage, et nous allions ainsi, en calèche découverte, au pas des chevaux, riant, causant, nous pressant les mains, échangeant question sur question, tandis que madame de Meilhan, après avoir partagé notre hilarité, paraissait observer avec intérêt le tableau de nos épanchements mutuels. Tout cela s’encadrait dans le plus beau pays du monde ; pays adorable, en effet, et auquel il ne manque guère, pour se voir apprécier convenablement, visité, décrit, chanté sur tous les tons, que d’être à cinq cents lieues de la France.

J’ai l’esprit naturellement gai, le cœur naturellement triste. Il y a toujours en moi, quand je ris, quelque chose qui souffre et se plaint ; il n’est pas rare que je passe brusquement et sans transition d’une explosion de gaieté à un violent accès de tristesse ou de mélancolie. Arrivés à Richeport, nous trouvâmes au château quelques visiteurs, entre autres un général gravement résigné aux plaisirs d’une journée champêtre. Pour échapper à cette illustre épée qui l’avait entrepris sur la bataille de Friedland, Edgard s’esquiva adroitement entre deux charges de cavalerie et m’entraîna dans le parc, où madame de Meilhan ne tarda pas à nous rejoindre, suivie de tout son monde, le terrible général en tête. Interrompue un instant par la retraite savamment ménagée du jeune poëte, la bataille de Friedland recommença, avec une nouvelle furie. Les allées du parc sont étroites. Le guerrier marchait en avant avec Edgard, qui suait à grosses gouttes et s’épuisait en vains efforts pour délivrer son bras des étreintes d’un poignet de fer : madame de Meilhan et les quelques personnes qui l’accompagnaient représentaient le corps d’armée ; moi, je formais l’arrière-garde. Les balles sifflaient, les bataillons se heurtaient, on entendait les cris des blessés, on respirait l’odeur de la poudre. Dans l’intention d’éviter autant que possible le spectacle d’un affreux carnage, j’avais ralenti graduellement le pas, si bien qu’au tournant d’une allée, je remarquai avec une agréable stupeur que j’avais, sans m’en douter, déserté mon drapeau. Je prêtai l’oreille ; je n’entendis que le chant du bouvreuil. J’aspirai l’air et ne recueillis que la senteur des bois. Je cherchai au-dessus des trembles et des bouleaux un nuage de fumée qui pût me mettre sur la trace de la mêlée ; je n’aperçus que le bleu du ciel qui riait à travers le feuillage. J’étais seul. Par une de ces réactions dont je vous parlais tout à l’heure, je m’abîmai insensiblement dans une rêverie profonde.

Il faisait une chaleur accablante je me laissai tomber sur l’herbe, à l’ombre d’un épais fourré, et je restai là, écoutant à la fois les vagues rumeurs de la nature et les bruits confus de mon cœur. La joie que je venais d’éprouver en revoyant Edgard m’avait fait sentir plus vivement le vide immense que ne comble point l’amitié les sens amollis par les émanations que le soleil en feu dégageait du parc embrasé, je poursuivis en élégies sans fin l’entretien doux et grave qu’un soir nous avions eu sous vos tilleuls. Soit que je pressentisse quelque chose de prochain dans ma destinée, soit que je fusse tout simplement sous l’influence d’une journée brûlante, j’étais inquiet ; il y avait dans mon inquiétude je ne sais quoi de pareil à l’attente d’un bonheur indéfini et de loin en loin les brises qui passaient par chaudes rafales me jetaient comme un gai refrain : — Elle existe, elle existe ; vous la rencontrerez.

Il fallut bien se rappeler que je n’étais que depuis quelques heures l’hôte de madame de Meilhan, aux yeux de qui ma brusque disparition pouvait paraître pour le moins étrange. De son côté, Edgard, que je venais d’abandonner traîtreusement au plus fort du danger, devait se plaindre de ma défection. Je me levai, et, chassant les chimères ailées qui bourdonnaient autour de moi, comme autour d’une ruche un essaim d’abeilles, je me disposai à rejoindre mon corps avec le lâche espoir que, quand j’arriverais, l’affaire serait terminée, et qu’il ne resterait qu’à chanter victoire. Malheureusement, heureusement plutôt, je ne connaissais pas les détours du parc où j’étais, et j’errais au hasard dans ce labyrinthe de verdure, que le soleil chauffait à pleins rayons, sans réussir à m’orienter, lorsque j’entendis le murmure argentin d’une source prochaine, qui babillait avec les cailloux de son lit. Attiré par la fraîcheur du lieu, je m’approchai, et au milieu d’un fouillis d’iris, de menthe, de liserons et de fontinale, j’aperçus une blonde tête qui se désaltérait au courant. Je ne voyais qu’une masse de cheveux amoncelés au-dessus de la nuque en lourdes torsades d’or, et une petite main qui recevait, comme une coupe d’opale, l’eau qu’elle portait ensuite à deux lèvres aussi fraîches sans doute que le cristal dont elles s’abreuvaient. Comme la figure et la taille étaient entièrement cachées par les plantes aquatiques qui croissaient à l’entour du bassin, je pensai que c’était une enfant, une fillette de douze ans au plus, la fille d’une des personnes que j’avais laissées sur le champ de bataille de Friedland. Je m’avançai encore de quelques pas, et, de ma plus douce voix, car je craignais de l’effaroucher :

— Mademoiselle, demandai-je, sauriez-vous me dire si madame de Meilhan est de ce côté ? À ces mots, je vis une jeune et belle créature, grande, mince, élancée, se lever comme un lis au milieu des roseaux, et, la pâleur au front, m’examiner d’un air de gazelle effarée. Je demeurai moi-même immobile et muet à la contempler. Elle avait véritablement la royale beauté du lis. Une imagination amoureuse des mélodies de la muse antique l’aurait prise à coup sûr pour la nymphe de ce ruisseau. Semblables à deux bleuets dans un champ d’épis mûrs, ses grands yeux bleus avaient la limpidité transparente de la source où l’azur du ciel se mirait. Son front, sa bouche et son regard respiraient la fierté de Diane chasseresse. Il y avait dans son attitude et dans l’expression de son visage quelque chose d’une royauté qui se cache et qui ne veut pas être reconnue ; mélange bizarre de hardiesse craintive et de timidité superbe. Au milieu de tout cela, un éclat de jeunesse, une fleur d’innocence, je ne sais quoi de virginal et de presque enfantin, qui tempéraient d’une façon charmante la dignité de sa noble personne.

Je m’éloignai, troublé et charmé, sans ajouter une parole. Après avoir erré quelque temps encore à l’aventure, je découvris enfin le petit corps d’armée qui se dirigeait vers le château, le général toujours en tête. Ainsi que je l’avais prévu, la bataille touchait à sa fin ; on n’entendait plus que quelques coups de feu tirés sur les fuyards. Du plus loin qu’il m’aperçut, Edgard me jeta un regard furieux. — Ah ! traître, me dit-il, vous avez lâché pied ! Je suis criblé de balles ; j’ai six boulets dans la poitrine. — Monsieur, s’écria le général, où en était l’affaire au moment où vous l’avez quittée ? — Vous allez voir, me dit Edgard, que le bourreau va recommencer. Général, fit observer madame de Meilhan, je crois que les munitions sont épuisées, et que le dîner nous attend. — Très-bien, répliqua gravement le héros ; nous prendrons Lubeck au dessert. — C’est nous qui sommes pris, dit Edgard en poussant un soupir à soulever un pan des Cordillières.

M. de Meilhan s’était détaché du groupe des promeneurs pour venir à moi ; nous marchions tous deux côte à côte. Vous avez déjà deviné, madame, quelles questions je brûlais d’adresser à Edgard ; comprenez aussi quel sentiment de crainte mêlée de pudeur me retint. Mon poëte a le culte de la beauté ; mais ce culte est un vrai païen qui ne voit rien au delà de la forme et de la couleur. Il résulte de là, toutes les fois qu’il s’agit d’une femme belle, une certaine hardiesse de détail que n’atténue pas toujours la grâce de l’expression, et un si vif enthousiasme de la chair, une telle complaisance à caresser les lignes et les contours que les délicats s’en offensent. La femme alors pose devant lui comme une statue ou plutôt comme une Géorgienne dans un marché d’esclaves, et à voir de quelle façon il l’analyse et la détaille, on dirait qu’il veut la vendre ou l’acheter. Il n’est ici-question que de sa parole, vive, animée, un peu gauloise dans sa crudité pittoresque. Poëte, il sculpte comme Phidias, et son vers a la blanche chasteté du marbre.

Je préférai donc m’adresser à madame de Meilhan. De retour au château, je l’interrogeai, et j’appris d’abord que ma belle inconnue se nommait madame Louise Guérin. À ce mot de madame, mon cœur se serra. Pourquoi ? Je n’aurais pu le dire. J’appris ensuite qu’elle était veuve et pauvre, et qu’elle vivait du travail de ces jolis doigts que j’avais vus puiser à la source. Sur tout le reste, madame de Meilhan n’était guère plus avancée que moi, et ce qu’elle en savait se bornait à des présomptions indulgentes et à de bienveillants commentaires. Une femme si jeune, si belle, si pauvre, et travaillant pour vivre, ne pouvait être qu’une noble et sainte créature. Je me pris aussitôt pour elle d’un sentiment de pitié respectueuse qui se changea en un sentiment d’admiration exaltée, quand elle parut au salon dans toute la magnificence de sa beauté, de sa grâce et de sa jeunesse. En se rencontrant, nos regards se troublèrent, comme s’il y avait déjà un secret entre nous. Elle parut, et presque aussitôt je me sentis enveloppé du charme de sa présence. Edgard me dit que c’était une dame de compagnie que sa mère avait prise avec elle en attendant qu’il se mariât. Le malheureux ! s’il ne faisait pas de si beaux vers, je l’aurais étranglé sur place. Pendant le dîner, assis en face d’elle, je pus l’observer à mon aise. Elle avait l’air d’une jeune reine à la table d’un de ses grands vassaux. Grave et souriante, elle parla peu, mais si à propos et d’une voix si douce, que je recueillis dans mon cœur chaque mot qui tomba de sa bouche, comme une perle d’un écrin. J’étais moi-même silencieux, et je m’étonnais que, lorsqu’elle se taisait, ou osât parler devant elle. Toutes les saillies d’Edgard me parurent d’un goût détestable, et vingt fois je fus sur le point de lui dire « Edgard, observez-vous, la reine vous entend. »

Au dessert, comme le général se préparait à faire manœuvrer l’artillerie de siége, on se leva précipitamment pour échapper à la prise et au saccage de Lubeck. Edgard se jeta dans le parc, les convives se dispersèrent ; et, tandis que madame de Meilhan, subissant avec une héroïque résignation les inconvénients attachés à sa dignité de maîtresse de maison, combattait auprès du général, comme Clorinde auprès d’Argant, je me trouvai seul avec la jeune veuve sur la terrasse du château. Nous causâmes, et j’ignore par quel enchantement je sentis aussitôt mon âme sans défense passer tout entière dans la sienne. Je me surpris à lui confier ce que je ne m’étais pas encore dit à moi-même. Ce qu’il y avait en moi de plus intime et de plus caché s’échappait de mon sein, irrésistiblement attiré au dehors. Quand je parlais, il me semblait que je ne faisais que traduire ses pensées. Quand c’était son tour de répondre, elle me formulait les miennes. En moins d’une heure, j’appris à la connaître. C’est en même temps un esprit expérimenté qui peut descendre au fond de toutes choses, un cœur tendre et sans expérience, à qui la vie n’a jamais touché. En théorie, c’est une haute et précoce raison mûrie par l’infortune ; dans la pratique, c’est une âme ignorante, non encore éprouvée. Jusqu’à présent, elle n’a vécu que par l’activité de la pensée ; tout le reste en elle dort, cherche ou attend. Qui est-elle ? Elle n’est pas veuve ; Albert Guérin n’est pas son nom ; elle n’a jamais été mariée. Où madame de Meilhan hésite et doute, moi j’affirme et je décide. D’où vient cependant que le mystère dont elle s’environne a pour moi tout le prestige et tout l’éclat d’une vertu notoire ? D’où vient que mon cœur s’en réjouit tout bas, quand ma prudence devrait s’en alarmer tout haut ? Autre mystère que je ne me charge pas d’expliquer. Tout ce que je sais, c’est qu’elle est pauvre, et que, si j’avais une couronne, je voudrais l’anoblir encore en la mettant sur ce noble front.

Ne me dites pas que c’est insensé, que l’amour ne naît pas ainsi d’un regard ni d’une parole, qu’il germe longtemps avant d’éclore. Les enthousiastes vivent vite. Ils vont au but par les mêmes sentiers que la raison ; seulement, la raison se traîne, tandis que l’enthousiasme vole. D’ailleurs, cet amour était depuis longtemps éclos ; il ne cherchait qu’un cœur où se poser. Et puis, est-ce l’amour ? Je me trompe peut-être. D’où naît pourtant le trouble qui m’agite ? D’où vient l’ivresse qui m’inonde ? D’où part le rayon qui m’éclaire ? Je l’ai revue, et le charme n’a fait qu’augmenter. Comme vous l’aimeriez ! Comme l’aurait aimée ma mère !

Au milieu de ces préoccupations, je n’oublie pas, madame, les instructions que vous m’avez données. Il suffit que vous vous intéressiez à la destinée de mademoiselle de Châteaudun pour que je m’y intéresse vivement moi-même. Le prince de Monbert est attendu ici ; je pourrai donc sous peu de jours vous adresser, pris sur le vif, les renseignements que vous désirez. Voici près de dix ans que j’ai perdu de vue le prince : esprit charmant et cœur loyal ajoutez qu’il est à cette heure l’homme de France qui a vu en sa vie le plus de tigres et de postillons. J’observerai scrupuleusement ce que dix années de voyages ont pu amener de changement dans sa manière de voir et de sentir mais je crois pouvoir affirmer d’avance que dans cette franche nature je ne découvrirai rien qui puisse justifier la fuite de l’étrange et belle héritière.

Tous mes respectueux hommages à vos pieds. Raymond de Villiers.

mercredi 18 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XX

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À MONSIEUR MONSIEUR EDGARD DE MEILHAN à richeport par pont-de-l’arche (eure)

       Paris, 8 juillet 18…

Cher Edgard, notre sexe a inventé la stupidité. Lorsqu’une femme nous trahit ou nous abandonne, forfaits synonymes, nous sommes assez bons pour prolonger à l’infini notre désespoir, au lieu de chanter avec Métastase :

           Grazie all’ inganni tuoi
           Alfin respir’ o Nice !

Hélas ! voilà l’homme ! les femmes sont plus fières que nous. Si j’avais abandonné mademoiselle de Châteaudun, à coup sûr elle ne soulèverait pas à ma poursuite l’ignoble poussière des grands chemins. Je crains bien qu’il n’y ait un fort levain d’amour-propre dans la lave de nos passions viriles. L’amour-propre est le fils aîné de l’amour. Je me développerai cette théorie en temps opportun : il faut être calme pour philosopher. Aujourd’hui je suis obligé à continuer ma folie, en suppliant la raison de m’attendre à mon retour.

Dans les ténèbres du désespoir consommé, on se précipite vers tous les horizons où quelque chose scintille, phare ou étoile, phosphore ou feu follet. Est-ce le rivage ? est-ce l’écueil ?

Mes agents fidèles ne dorment pas ; je reçois à l’instant leurs dépêches, et cette fois la brume paraît s’éclaircir. En vous faisant grâce de tous les détails minutieux écrits par des serviteurs dévoués qui ont plus de sagacité que de style épistolaire, il m’est démontré que mademoiselle de Châteaudun est partie pour Rouen, il y a un mois. Elle a pris deux places au chemin de fer ; elle a été reconnue à la gare. Sa femme de chambre l’accompagnait. Sur ce point, le doute ne m’est pas permis. C’est un fait accepté Irène est à Rouen ; j’en ai les preuves en mains.

Un vieux intendant de ma famille, un brave homme toujours dévoué à ceux de ma maison, est retiré à Rouen. J’établirai chez lui le centre de mes observations, et je ne compromettrai pas le résultat par une faute d’étourderie ou de négligence. L’inexorable logique des combinaisons victorieuses me sera dictée dans ma première nuit de recueillement. Ainsi, je pars ; ne m’écrivez plus à Paris. Les chemins de fer ont été inventés pour les affaires de l’amour et le commerce des choses du cœur. C’est un amoureux qui a posé le premier mètre de rail ; c’est un industriel qui a posé le dernier. Quel bonheur ! Rouen est un faubourg de Paris ! Cet avantage de rapide locomotion me permettra de passer deux heures à Richeport avec vous, et de serrer les mains de Raymond. Deux heures que je gagne dans ma vie, en les perdant avec le plus ancien de mes jeunes amis. J’aurai vraiment une joie extrême à revoir ce noble Raymond, le dernier des chevaliers errants, occupé, sans doute, à badigeonner quelques vieux manoir où la reine Blanche a laissé les traditions des Cours d’amour.

Qu’il est affreux, cher Edgard, de courir à la découverte de l’inconnu, quand une femme est au fond du mystère ! Oui, Irène est à Rouen ; c’est admis ; je le crois. Rouen est une grande ville pleine d’hôtels, de masures et d’églises ; mais l’amour est un grand inquisiteur qui saura fouiller la cité dans vingt-quatre heures, et se faire rendre, par la recéleuse normande, mademoiselle de Châteaudun. Ensuite qu’adviendra-t-il ? M’est-il permis d’établir un système sur une jeune femme de cet étrange naturel ? est-elle seule à Rouen ? et si le malheur ne m’égare pas sur des vestiges certains, m’est-il réservé quelque chose de plus affreux que de ne pas la rencontrer ? Oh ! c’est alors qu’il faudrait demander à Dieu la force de pouvoir redire, en souriant, les deux autres vers du poëte de l’amour italien :

           Col mio rival istesso
           Posso di te parlar !

À bientôt, cher Edgard, je cours à l’inconnu en chemin de fer. Roger de Monbert.

dimanche 15 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XIX

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À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Richeport, 6 juillet 18…

C’est lui, Valentine, c’est lui ! Je l’ai bien vite reconnu, et lui aussi m’a reconnue ! Et nos deux avenirs se sont donnés l’un à l’autre dans un de ces regards qui décident de toute la vie. Quelle journée ! comme je suis encore émue ! Ma main tremble, mon cœur bat violemment ; ses battements me gênent pour écrire. Il est une heure du matin, je n’ai pas du tout dormi la nuit dernière, je ne peux pas encore dormir cette nuit, et je suis dans une telle agitation, dans une tourmente d’esprit si folle, que le sommeil est un état que je ne comprends même plus ; je ne prévois pas que, moi, je puisse jamais m’endormir ; il faudra tant d’heures pour éteindre ce feu qui brûle mes yeux, pour arrêter ce tourbillon d’idées qui tourne et roule dans ma tête ; pour dormir, il faudrait oublier, et je ne pourrai jamais oublier ce nom, cette voix, cette image ! Ma chère Valentine, comme je vous ai regrettée aujourd’hui comme j’aurais été fière devant vous ! avec quelle joie je vous aurais prouvé, démontré que tous mes rêves étaient réalisés ! que tous mes pressentiments étaient justifiés ! Il est si doux d’avoir raison dans une chose heureuse Ah ! je sentais bien que j’avais raison ; une foi si profonde ne pouvait être une erreur ; je le savais bien, qu’il y avait sur cette terre un être créé pour moi et qui devait un jour me plaire impérieusement un être qui vivait d’avance avec ma pensée, qui me cherchait, qui m’appelait, qui m’évoquait ; et que nous finirions par nous rencontrer et nous aimer malgré tout. Oui, souvent, je me sentais évoquer par une puissance supérieure. Mon âme me quittait, elle allait loin de moi répondre à quelque ordre mystérieux ? Où allait-elle ? Qui l’appelait ? je l’ignorais alors, je le sais maintenant elle allait en Italie, à la douce voix, au commandement de Raymond. On riait de cette idée, on appelle cela des idées romanesques, et moi je voulais en rire aussi, je combattais cette chimère ; hélas ! je l’ai si franchement combattue qu’elle a failli en mourir oh ! je frémis encore en y pensant… quelques moments de plus… et j’étais à jamais engagée ; je n’étais plus digne de cet amour pour lequel je m’étais gardée pure, malgré tous les dégoûts de la misère, tous les dangers de l’isolement, et le jour tant désiré de la bienheureuse rencontre était aussi le jour de l’éternel adieu ! Ce malheur évité m’épouvante comme s’il était encore menaçant. Pauvre Roger !… je lui pardonne de bon cœur aujourd’hui ; bien mieux, je le remercie de m’avoir si vite désenchantée ; Edgard !… Edgard !… lui, je le hais quand je me rappelle que j’ai voulu l’aimer ; mais non, non, il n’y a jamais eu d’amour entre nous ! Quelle différence ! ô mon Dieu !… Et cependant celui dont je vous parle avec un si fol enthousiasme… je l’ai vu hier pour la première fois… je ne le connais pas !… je ne le connais pas, et je l’aime !… Valentine ; qu’allez-vous penser de moi ?

Cette journée si importante dans ma vie a commencé de la façon la plus vulgaire ; rien ne faisait pressentir le grand événement qui devait décider de mon sort, qui devait jeter tant de lumière dans les doutes ténébreux de mon pauvre cœur. Ce soleil étincelant a brillé pour moi tout à coup dans les cieux sans rayonnement précurseur, sans aube et sans aurore.

On attendait hier ici quelques hôtes nouveaux : une parente de madame de Meilhan, et un ami d’Edgard, qu’il appelle en riant don Quichotte. Ce surnom m’avait frappée, mais l’idée ne m’était pas venue de questionner Edgard, pour savoir quelle en était l’origine. Comme toutes les personnes qui ont un peu d’imagination, je ne suis pas curieuse, je trouve tout de suite une raison qui répond à tout : j’aime mieux chercher le pourquoi des choses que de le demander, j’aime mieux les suppositions que les informations. Je n’avais donc pas demandé pourquoi cet ami était honoré du plaisant sobriquet de don Quichotte ; je m’étais expliqué cela très-bien à moi-même ; je m’étais dit : C’est quelque grand jeune homme trop fluet qui ressemble assez au chevalier de la Manche, et qui se sera déguisé ou plutôt costumé en don Quichotte un soir de carnaval il aura gardé le nom de son déguisement ; et là-dessus je m’étais représenté un grand niais assez ridicule, portant sur un corps long et dégingandé une figure maigre et jaune, une espèce de pantin triste, et j’avoue que je mettais peu d’empressement à connaître ce personnage. Une seule chose m’inquiétait à propos de lui, et j’avais bien vite été rassurée. Je crains toujours d’être reconnue par les nouveaux arrivants au château, et je demande adroitement si ce sont des gens très-élégants, s’ils vont beaucoup dans le monde à Paris, etc., etc. Don Quichotte, m’avait-on répondu, est assez sauvage ; il voyage presque toujours pour soutenir sa position de chevalier errant ; il a passé l’hiver dernier à Rome. Ce mot me suffisait. Je n’ai fait mon apparition dans le monde que l’hiver dernier ; don Quichotte ne m’avait donc jamais vue ; je pouvais l’attendre sans crainte ; je ne pensai plus à lui. Hier, à trois heures, madame de Meilhan et son fils montèrent en calèche pour aller chercher leurs nouveaux hôtes à la station du chemin de fer. J’étais sur le perron quand ils partirent. « Ma chère madame Guérin, me cria madame de Meilhan, je vous recommande bien mes bouquets ; de grâce, épargnez-moi les soucis dont le cruel Étienne emplit ma demeure ; je n’ai de confiance qu’en vous. » Je souris, comme il convenait, de ce jeu de mots que je connaissais déjà, et je promis de surveiller moi-même le grand travail des bouquets.

J’allai rejoindre Étienne dans le jardin, je le trouvai occupé à cueillir des soucis, encore des soucis, toujours des soucis. Je jetai un coup d’œil sur les planches de son parterre, et je compris bientôt d’où venait sa prédilection obstinée pour cette atroce fleur. C’était la seule qui eût daigné s’épanouir dans son jardin mélancolique. Ceci est le secret de bien des préférences inexpliquées. Je pensai avec horreur que madame de Meilhan allait se dire encore en proie aux soucis. Ah ! Étienne, m’écriai-je, quel dommage ! vous les cueillez tous ; ils font un si bel effet dans un parterre. Allons plutôt chercher là-bas d’autres fleurs, ne dégarnissez pas vos jolies corbeilles. Étienne, visiblement flatté, me suivit avec empressement ; je le conduisis dans un charmant endroit du jardin où j’avais admiré des catalpas superbes tout en fleurs. Il en cueillit de grandes branches, plus hautes que moi, et bientôt ces larges rameaux, distribués avec art dans les vases du Japon qui ornent la cheminée et l’angle des murs du salon, changèrent ce salon en un mystérieux bosquet de verdure. J’y joignis force rosés du Bengale, quelques dahlias échappés à la culture d’Étienne ; quelques asters, et, je l’avoue, quelques soucis, et j’admirai mon ouvrage ; on disait : Cela ressemble à un reposoir ; j’étais fière de mon succès. Mais pour le bouquet favori, pour le joli vase en verre de Bohême qui orne la table ronde, il fallait des fleurs plus précieuses, plus prétentieuses, du moins ; je pris courageusement mon parti, et j’allai de mon pas léger à une lieue du château chez un vieil horticulteur qui m’adore ; c’est un ami de madame Taverneau. Le bonhomme me reçut avec joie ; je lui racontai la situation affreuse de madame de Meilhan ; je répétai son bon mot sur Étienne, qui emplit de soucis sa demeure. Il trouva le mot charmant ; il le commenta et le perfectionna ; en province on goûte singulièrement les calembours ; je n’en fais pas, mais j’en cite, j’aime à plaire. Le vieillard séduit me récompensa de cette coquetterie en me donnant un magnifique bouquet ; des fleurs admirables qui n’étaient pas du tout de la saison, des fleurs rares inconnues, innommées ; ce bouquet valait un trésor ; et quel trésor a jamais exhalé ce parfum ! Je revins au logis triomphante. Je vous dis toutes ces choses pour vous prouver combien j’étais calme ce jour-là et peu disposée aux émotions romanesques.

Je marchais très-vite, car on court malgré soi, en plein champ, lorsqu’il fait chaud, qu’on est poursuivi par les flèches du soleil ; on a hâte de s’abriter sous les arbres, et, pour trouver plutôt l’ombre et la fraîcheur, on se met hors d’haleine, on étouffe. J’avais enfin traversé une grande plaine qui sépare les propriétés de l’horticulteur de celles de madame de Meilhan, et je venais de rentrer dans le parc par la porte du petit bois. À quelques pas de là, il y a une source qui gazouille dans les rochers. Un bassin entouré de rocailles reçoit ses eaux. Ce bassin était dans l’origine assez prétentieusement orné, mais le temps et la végétation ont fait justice de ces ornements de mauvais goût. Les racines d’un superbe frêne pleureur ont impitoyablement démasqué l’imposture de ces faux rochers sauvages, c’est-à-dire qu’elles en ont détruit la savante maçonnerie ; peu à peu ces rocs, bâtis à grands frais sur la rive, sont tombés au beau milieu de l’onde où ils se sont naturalisés ; les uns servent de vase à de belles touffes d’iris, les autres servent de piédestal aux chevreuils privés qui courent çà et là dans le bois, et qui viennent familièrement se désaltérer à la source ; des plantes aquatiques, des roseaux, des liserons tressés, des rameaux entrelacés ont envahi le reste ; tout le travail pompeux de l’artiste est maintenant caché ; ce qui prouve la vanité des orgueilleux efforts des hommes. Dieu ne leur permet la laideur que dans leurs villes ; mais dans ses champs à lui il sait promptement anéantir leurs mesquines œuvres. En vain, sous prétexte de fontaine, ils entassent dans les vallées et dans les bois maçonnerie sur maçonnerie, rocailles sur rocailles ; en vain ils élèvent à force d’argent leurs biscuits manqués, leurs nougats en ruines, toute leur pâtisserie bocagère autour des sources limpides ; la nymphe les regarde faire en souriant, et bientôt, dans ses jeux capricieux, elle s’amuse à changer leurs affreuses fabriques en édifices charmants, leurs boudoirs de fermiers généraux en nids de poëtes, et il ne lui faut que trois choses bien simples pour opérer ce facile miracle, trois choses qui ne lui coûtent rien et qu’elle se plaît à prodiguer sous ses pas des cailloux, de l’herbe et des fleurs… Valentine, je vois bien que je décris un peu trop longuement ce petit lac ; mais j’ai une excuse je l’aime tant ! Vous saurez bientôt pourquoi.

J’entendis gazouiller la source et je ne pus résister à la séduisante fraîcheur de cette voix ; je m’appuyai sur le rocher de la fontaine, j’ôtai mon gant, je reçus dans le creux de ma main l’eau qui tombait en cascade, et je savourai cette onde pure avec délices. Comme je m’enivrais de cet innocent breuvage, quelqu’un parut dans l’allée ; je continuai à boire sans me troubler ; mais bientôt ces mots qui m’étaient adressés me firent lever la tête : — Pardon, mademoiselle, ne pourriez-vous pas me dire si madame de Meilhan est de ce côté ? — On m’appelait mademoiselle, j’étais donc reconnue ? Cette idée me fit pâlir ; je regardai avec effroi la personne qui m’avait nommée ainsi ; c’était un jeune homme que je n’avais jamais vu, mais qui pouvait m’avoir vue quelque part et me dénoncer. Je perdis tout à fait contenance ; je voulus reprendre mon chapeau que j’avais ôté, mon bouquet que j’avais posé sur la fontaine ; mais dans ma précipitation je laissai tomber dans l’eau la moitié de mes fleurs. Le courant de la source les emporta bien vite, et je les voyais déjà loin de moi, serpenter à travers les rochers et se perdre dans les roseaux. Alors le jeune homme, au lieu de faire le tour du bassin, sauta légèrement de rochers en rochers, arrêtant au passage les fleurs fugitives que le courant de l’eau entraînait. Il les eut bientôt toutes rattrapées, et il les déposa soigneusement sur la fontaine où était le reste du bouquet puis, s’étant incliné avec respect devant moi, il redescendit l’allée de peupliers, sans renouveler la question à laquelle je n’avais pas répondu. Je ne saurais dire pourquoi, mais j’étais complètement rassurée ; il y avait dans le regard de ce jeune homme tant de noblesse et de loyauté, il y avait dans ses manières une distinction si parfaite, une sorte de précaution si délicatement mystérieuse, que je me sentais en pleine confiance. Il sait peut-être mon nom, pensais-je ; qu’importe ? il ne dira rien, il attendra qu’on lui parle de moi ; un secret ne peut jamais être en danger avec un homme de ce caractère-là… Ne riez pas trop, j’avais déjà jugé son caractère !… Eh bien je ne m’étais pas trompée.

L’heure du dîner approchait ; je me hâtai de rentrer au château pour m’habiller ; je fus forcée, bien malgré moi, de me faire très-belle, et de mettre une robe charmante que cette méchante Blanchard m’avait préparée, jurant ses grands dieux qu’il n’y en avait plus d’autres, et ajoutant qu’il était bien heureux qu’elle eût apporté celle-ci par mégarde ; c’est une robe de mousseline de l’Inde, ornée de douze petits plis garnis chacun d’une valencienne admirable ; le corsage et les manches formés d’entre-deux brodés et de mousseline plissée sont de même garnis de valencienne. Cette robe n’était pas convenable pour l’humble madame Guérin ; cette robe était une imprudence ; j’étais furieuse. Pauvre Blanchard ! comme je l’ai grondée, comme je lui en voulais alors ! Mais depuis, je lui ai bien pardonné. Avec cette robe, elle avait préparé une ceinture nouvelle, à la dernière mode ; je résistai à la tentation ; je fus héroïque, rejetant loin de moi cette ceinture trop élégante, je nouai autour de ma taille un mauvais ruban lilas que j’avais déjà mis, et je descendis dans le salon où tout le monde était réuni.

La première personne que j’aperçus en entrant, c’est ce même jeune homme que je venais de rencontrer. Sa vue me déconcerta un peu. « Ah ! vous voilà, me dit madame de Meilhan, nous parlions de vous. » Heureusement ces mots expliquèrent mon embarras. Elle ajouta : « Je veux vous présenter mon cher don Quichotte. » Je tournai la tête du côté de la salle de billard où Edgard était avec d’autres personnes, pensant que don Quichotte était de ce côté ; mais madame de Meilhan, nommant M. de Villiers, amena vers moi le jeune homme de la cascade : c’était lui don Quichotte. Il m’adressa quelques phrases de politesse, mais cette fois il m’appela madame, et en prononçant ce mot il avait dans la voix un accent de tristesse dont je fus profondément touchée, et il me regardait avec intérêt, et ce regard que je n’oublierai jamais voulait dire : Je sais maintenant qui vous êtes, je sais que vous êtes malheureuse ; je trouve que ces malheurs sont une odieuse injustice, et j’ai pour vous la plus tendre pitié.

Je vous assure, Valentine, que son regard voulait dire tout cela et beaucoup d’autres choses encore que je vous épargne ; ce serait trop long.

Madame de Meilhan étant venue me parler, il alla rejoindre Edgard.

— Comment la trouves-tu ? lui demanda Edgard qui ne savait pas que je l’écoutais.

— Très-belle.

— C’est une dame de compagnie que ma mère a prise avec elle, en attendant que je me marie.

Le sens caché de cette plaisanterie révolta M. de Villiers ; il jeta sur son ami un regard dédaigneux et dur qui cette fois encore voulait dire très-clairement : Le misérable fat ! Je crois même que ce regard signifiait encore : Lovelace de boutique, mauvais don Juan de province, etc., etc., mais je n’en suis pas bien sûre.

À table j’étais placée en face de lui, et tout le temps du dîner je cherchais à m’expliquer pourquoi ce jeune homme si beau, si élégant, si distingué, était affublé du railleur sobriquet de don Quichotte. À force de chercher, je parvins à deviner, et vraiment ce n’était pas bien difficile. Don Quichotte a deux grands ridicules : celui d’être très-laid et celui d’être trop généreux. Or, ce jeune homme si charmant ne pouvait être que trop généreux, et, je l’avoue, je me sentis tout de suite fascinée par ce séduisant ridicule.

Après le dîner nous étions sur la terrasse ; il s’approcha de moi.

— Je suis bien malheureux, madame, dit-il en souriant, quand je pense que, sans vous connaître, j’ai déjà eu l’honneur de vous être parfaitement désagréable.

— Vous m’avez fait peur, j’en conviens.

— Comme vous êtes devenue pâle… Vous attendiez quelqu’un, peut-être ?… Il fit cette question d’une voix troublée, et je le vis dans une anxiété si charmante, que je répondis très-vite, trop vite même :

— Non, monsieur, je n’attendais personne.

— Vous m’aviez vu dans l’allée ?

— Oui, je vous avais vu venir.

— Mais y a-t-il une raison sérieuse pour que je vous aie causé ce subit effroi ?… Quelque ressemblance ?

— Non.

— C’est étrange ; je suis très-intrigué.

— Et moi aussi, monsieur, repris-je, je suis très-intriguée à mon tour.

— À propos de moi ?… quel bonheur !

— Je voudrais bien savoir pourquoi on vous a surnommé don Quichotte.

— Ah ! ceci m’embarrasse un peu ; c’est tout bonnement mon secret que vous me demandez, madame, mais j’oserai vous le dire si vous daignez m’y autoriser. On m’appelle don Quichotte, parce que je suis une espèce de fou, un original, un enthousiaste passionné de toutes les nobles et saintes choses, un ennemi acharné de toutes les félonies à la mode, un rêveur de belles actions, un défenseur d’opprimés, un pourfendeur d’égoïstes ; — parce que j’ai toutes les religions, même celle de l’amour ; je pense qu’un homme aimé doit se respecter lui-même, par respect pour la femme qui veut bien l’aimer ; que dans tous les moments de sa vie il doit songer à elle avec ferveur, éviter tout ce qui pourrait lui déplaire et se conserver pour elle, même en son absence, même à son insu, toujours séduisant, toujours aimable, je dirais amourable si le mot était admis ; un homme aimé, selon mes ridicules idées, est une sorte de dignitaire ; il doit dès lors se comporter un peu en idole et se diviniser le plus possible ; — parce que j’ai aussi la religion de la patrie, j’aime mon pays comme un vieux grognard de la vieille garde… mes amis me disent que je suis un véritable Français de vaudeville, je leur réponds qu’il vaut mieux être un véritable Français de vaudeville que d’être comme eux de faux Anglais d’écurie ; — ils m’appellent preux chevalier parce que je me moque d’eux quand ils médisent des femmes dans leur grossier langage ; je leur conseille de se taire et de cacher leurs mécomptes ; je leur dis que tant de mauvais choix ne font pas honneur à leur goût, que cela prouve qu’ils ne s’y connaissent pas ; que moi j’ai été plus heureux, que les femmes auxquelles je me suis adressé étaient toutes bonnes et parfaites, qu’elles m’ont toutes fort bien traité et que je n’ai jamais eu à me plaindre d’elles. — On m’appelle don Quichotte, parce que j’aime la gloire et tous ceux qui ont la bonhomie de la chercher ; parce qu’à mes yeux il n’y a de réel que les chimères d’important que les fumées ; — parce que je comprends tous les désintéressements inexplicables, toutes les démences généreuses parce que je comprends que l’on vive pour une idée et que l’on meure pour un mot ; parce que je sympathise avec tous qui luttent et qui souffrent pour une croyance bien-aimée ; — parce que j’ai le courage de tourner le dos à ceux que je méprise ; — parce que j’ai l’orgueilleuse manie de dire toujours la vérité, je prétends que personne ne vaut la grimace d’un mensonge parce que je suis une dupe incorrigible, systématique et insatiable, j’aime mieux m’égarer, me fourvoyer dans une bonne action hasardeuse, que de me priver d’elle par une méfiance prudente et aride ; — parce que, tout en voyant le mal, je crois au bien : le mal domine sans doute, chaque jour il fructifie dans la société ; mais il faut être juste, on le cultive ; et si l’on faisait les mêmes efforts pour exciter le bien, il est probable qu’on obtiendrait les mêmes perfectionnements… — parce qu’enfin, madame… et c’est là ma suprême niaiserie, parce que je crois au bonheur et que je le cherche avec un naïf espoir. Je sais qu’il me faudra l’acheter ; je sais que les plus grandes joies sont celles qui se payent le plus chèrement ; mais je suis prêt à tous les sacrifices, et je donnerais volontiers ma vie pour une heure de cette joie sublime que j’ai rêvée tant de fois et que j’attends… Voilà pourquoi on m’a surnommé don Quichotte ; mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est un métier très-laborieux que celui de chevalier dans le temps où nous sommes ; il faut un certain courage pour oser dire à des incrédules… je crois ; à des égoïstes… j’aime ; à des calculateurs… je rêve. Il faut même plus que du courage, il faut de l’audace et de l’insolence. Oui, il faut commencer par se montrer méchant pour avoir le droit d’être généreux. Si je n’étais que loyal et charitable, je n’y pourrais pas tenir ; au lieu de m’appeler don Quichotte, on m’appellerait Grandisson et je serais un homme perdu ! Aussi je me hâte de faire briller mon armure je fais assaut d’insolence avec les insolents, je raille les railleurs, je défends mon enthousiasme à coups d’ironie comme l’aigle, je laisse pousser mes ongles pour défendre mes ailes… À ces mots il s’interrompit. Ah ! mon Dieu… reprit-il, je viens de me comparer à un aigle ; je vous demande mille fois pardon, madame, de cette orgueilleuse comparaison… Voyez un peu à quoi vous m’entraînez… Il essaya de rire… mais moi je ne riais pas…

Valentine, ce que je vous répète est bien loin de ce qu’il disait ! Que d’éloquence dans ses nobles paroles, dans l’accent de sa voix, dans les éclairs de ses yeux ! Ses généreux sentiments, longtemps retenus, se répandaient avec joie ; il était heureux de se sentir compris enfin, de pouvoir, un jour dans sa vie, trahir sans imprudence tous les divins trésors de son cœur, de pouvoir nommer hautement toutes ses chères idoles proscrites, sans crainte de voir leur puissance déniée, leur nom insulté ! il s’enivrait de confiance et il s’attachait à moi par tout ce qu’il osait me confier. Je me reconnaissais avec délices dans le portrait qu’il faisait de lui ; je retrouvais avec orgueil, dans ses convictions profondes, à l’état de vérités fortes et saintes, toutes les poétiques croyances de mon jeune âge, qu’on a tant de fois traitées de fictions, d’illusions et de folies ; il me ramenait aux jours heureux de mon enfance en me rappelant, en me redisant comme un dernier écho du passé ces nobles paroles d’autrefois qu’on n’entend plus aujourd’hui, ces fiers préceptes d’honneur, ces beaux refrains de chevalerie dont mon enfance fut bercée… Tout en l’écoutant, je me disais : Comme ma mère l’aurait aimé ! Et ce souvenir, et cette idée faisaient venir des larmes dans mes yeux. Ah ! jamais je n’ai eu cette idée-là près d’Edgard ! près de Roger ! Vous le voyez bien, Valentine, c’est lui ! c’est lui !

Nous étions là depuis une heure ensemble, absorbés dans ces rêveries confidentielles, oubliant les personnes qui nous entouraient, le lieu où nous étions, qui nous étions nous mêmes, et le monde entier. De tout l’univers disparu, il ne restait plus en ce moment pour nous que le suave parfum que nous envoyaient les orangers de la terrasse, les douces clartés que nous jetaient les étoiles naissantes dans les cieux.

Il fallut rentrer dans le salon ; j’étais assise à côté de la table ronde, lorsque Edgard vint près de moi. — Qu’avez-vous, ce soir ? me dit-il ; vous paraissez souffrante. — J’ai eu un peu froid. — Quel ennuyeux général, continua-t-il, il me prend toute ma soirée… C’est très-dur à amuser, un général… ennuyeux.

J’ai oublié de vous dire qu’il y avait là un général.

— Raymond… vous devriez bien, à votre tour, m’aider à tenir éveillé ce guerrier. — M. de Villiers s’approcha de la table près de laquelle nous étions ; il aperçut alors dans le vase de Bohême le bouquet que j’avais apporté… — Ah ! dit-il d’une voix émue, je connais ces fleurs-là. — Il me regarda et je rougis. — Moi aussi, reprit Edgard, qui ne pouvait comprendre le sens de ces mots, et désignant les plus belles fleurs du bouquet, je les connais : ce sont les fleurs du pelargonium diadematum coccineum.

À cet affreux nom je me récriai. Du pelargonium diadematum coccineum ! répéta tout bas M. de Villiers avec le sourire le plus spirituel et le plus gracieux. Oh ! ce n’est pas du tout ça que j’ai voulu dire. Il fallut bien le regarder à mon tour et rire de complicité avec lui ; mais aussi pourquoi Edgard est-il un savant ?

Je suis bien enfant, n’est-ce pas, de vous raconter toutes ces niaiseries, mais les moindres détails de cette journée sont précieux pour moi. Vers minuit on se sépara ; je me retrouvai seule avec bonheur. L’émotion que j’éprouvais était si vive que j’avais hâte de l’emporter loin du monde et même loin de celui qui la causait. Je voulais m’interroger dans le recueillement. D’où me venait tant de trouble ? Nul événement ne s’était passé ce jour-là, nulle parole sérieuse d’engagement et d’avenir n’avait été prononcée, et cependant ma vie était changée… mon cœur toujours si calme était agité et brûlant, ma pensée toujours si inquiète était fixée ; et qui donc avait ainsi changé mon sort ?… Un inconnu… Et qu’avait-il fait pour moi qui méritât cette soudaine préférence ? Il avait ramassé quelques fleurs tombées dans l’eau… Mais cet inconnu portait au front l’auréole de l’idéal rêvé, mais sa voix, douce et charmante, avait l’accent impératif du maître, et, dès le premier regard, il avait existé entre nous cette affinité mystérieuse de deux instincts fraternels, cette alliance spontanée de deux cœurs subitement appareillés, reconnaissance infaillible, sympathie irrésistible, écho mutuel, échange réciproque, intelligente rapide, harmonie ardente et sublime d’où naît en un moment… les poëtes ont raison… d’où naît en un moment l’éternel amour !

Pour retrouver un peu de tranquillité, j’ai voulu vous écrire, je me suis mise devant une table, mais je n’ai pas eu le courage d’écrire et je suis restée là toute la nuit, tremblante et recueillie, opprimée par cette émotion toute puissante que vous dirai je ? je ne pensais pas, je ne priais pas, je ne vivais pas, j’aimais, et toutes les facultés de mon âme était employées à aimer. Le jour avait paru déjà depuis longtemps et je n’avais pas encore compris que la nuit s’était écoulée ; à cinq heures, j’entendis un bruit de jardin, de râteaux dans le sable, de faux dans l’herbe ; mes yeux étaient fatigués, je voulais respirer l’air frais du matin ; je descendis sur la terrasse.

Tout le monde dormait encore dans le château, les volets étaient fermés, et j’ouvris avec peine la fenêtre du vestibule qui donne sur la cour. Je me promenai quelque temps dans la grande allée, puis je traversai le pont du ruisseau, et, tout en rêvant, je gagnai le petit bois ou je m’étais reposée hier. Un attrait de souvenir me conduisit malgré moi jusqu’à la source voilée ; je ne suivis pas l’allée des peupliers ; je pris un sentier détourné, devenu inutile, et déjà presque effacé ; j’arrivai près de la source et tout à coup… devant moi… Valentine… je l’ai vu ! il était là… il était là, seul, rêveur, assis sur le banc en face du rocher de la fontaine, et ses yeux brillants et tristes étaient fixés sur la place où il m’avait vue la veille ! Je m’arrêtai joyeuse et cependant saisie d’effroi ; je voulais m’enfuir, je sentais que ma présence là était plus qu’un aveu, c’était une preuve de son empire ; je vous le disais bien, il m’avait évoquée et je venais !… Il m’aperçut… Oh ! comme il pâlit à son tour… J’avais été moins troublée la veille ! En le voyant si ému je me rassurai un peu. Je devinais à son agitation que nos pensées pendant ces heures de séparation avaient été les mêmes, et que nos deux amours, chacun de leur côté, avaient fait les mêmes progrès. Il se leva et vint à moi : C’est votre place favorite, madame, me dit-il, je vous la laisse ; mais vous pouvez récompenser ce grand sacrifice par un seul mot : Avouez-moi franchement, généreusement, que vous n’avez pas été étonnée de me trouver ici ? Je ne répondis rien ; mais ma rougeur répondit pour moi. Comme il me regardait, j’entendis marcher près de nous, c’était un chevreuil qui allait boire à la source, mais j’avais tressailli vivement, et M. de Villiers avait compris à ma frayeur que je serais fâchée d’être vue seule avec lui. Déjà il s’éloignait, je lui fis signe de rester, ce qui voulait peut-être dire : Continuez de penser à moi… et je revins bien vite au château. Je l’ai revu depuis et nous avons passé toute la journée ensemble, nous promenant avec madame de Meilhan et son fils, faisant de la musique avec des voisins de campagne, causant avec des indifférents, mais portant partout la même préoccupation ravissante, une joie sourde et voilée, un secret enivrant. Edgard est inquiet, madame de Meilhan est très-contente, l’amour trop sérieux de son fils l’alarmait ; elle voit avec plaisir une naissante rivalité qui peut tout rompre. Je ne sais pas ce qui va arriver, je ne prévois dans ce moment-ci que des choses désagréables, des explications, des humiliations, des départs, des adieux, mille ennuis… N’importe, je suis heureuse, j’aime et je ne comprends plus rien dans la vie, si ce n’est qu’il est bien doux d’aimer.

Cette fois je ne vous parle pas de vous, ma chère Valentine, ni de notre vieille amitié mais chaque mot de cette lettre n’est-il pas une tendre parole d’amie ? Je vous raconte sans efforts toutes ces naïves histoires du cœur, si folles, qu’on n’oserait même pas les avouer à une mère ; n’est-ce pas vous dire : Vous êtes la sœur de mon choix ? J’embrasse ma petite filleule Irène. Oh ! qu’elle a bien raison de devenir si jolie. Irène de Châteaudun.

vendredi 13 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XVIII

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À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure)

       Paris, 2 juillet 18…

Croyez-vous, cher Edgard, qu’il soit facile de vivre quand l’âge de l’amour est passé ? Vraiment, il faudrait pouvoir aimer jusqu’à la mort pour mourir sans peine et vivre avec charme. Quel jeu séduisant ! que de chances imprévues que de loisirs ardemment occupés ! Chaque journée a son histoire particulière ; on se la raconte chaque soir ; on établit des conjectures sur l’histoire du lendemain. La réalité détruit la prévision de la veille. On se réjouit, on se désespère de ses erreurs. On est abattu, on est relevé, on meurt, on ressuscite. Pas un atome chez soi pour loger l’ennui.

L’autre matin, à neuf heures, j’arrive à l’hôtel de la Poste, à Sens. Une halte de dix minutes. Je questionne tous les gens de service de la maison. Ils ont tous vu passer beaucoup de jeunes femmes de l’âge, de la taille et de la beauté de mademoiselle de Châteaudun.

Voilà des gens bien heureux !

Au reste, je ne vais aux renseignements que pour amuser mes dix minutes de relais. Je suis fixé. La police est infaillible. Tout va se dénouer au château de Lorgeval.

J’arrête ma chaise de poste à cent pas de la grille ; je m’avance seul en me faisant éclipser par les grands arbres de l’avenue, et, en ménageant une éclaircie à travers les massifs du parc, j’examine en détail les environs du château. C’est une maison énorme et symétrique. Une maçonnerie à quatre angles, lourdement coiffée d’un toit d’ardoises sombres, avec une girouette invalide, révoltée contre le vent, et qui ne tourne plus. Les façades sont percées d’une profusion de fenêtres, toutes éplorées à leur base et gardant les traces des pluies d’hiver. Un perron moderne à double escalier, décoré de quatre vases inhumant quatre tiges d’aloès empaillés, se déploie avec lourdeur au pied du château.

Dans ce luxe extérieur, on reconnaît le bon goût du beau Léon.

J’attends l’ombre d’un vivant… rien ne se dessine au soleil. Aucune silhouette humaine ne se croise avec l’ombre tranquille des arbres.

Un chien maudit, et plus ennemi de l’homme que toute sa race, aboie dans ma direction et fait de violents efforts pour rompre son nœud et courir vers des émanations étrangères et suspectes. Pauvre animal, qui joue au tigre ! Je lui souhaite un nœud gordien s’il veut voir le coucher du soleil.

Enfin, un jardinier honoraire vient animer ce paysage sans jardin, et descend l’avenue avec la nonchalance d’un travailleur payé par le beau Léon.

J’ai l’habitude de découvrir sur les figures graves celles qui sourient devant une pièce d’or.

Le jardinier passa devant moi, et quand il m’eut donné le sourire prévu, je lui dis : C’est bien là le château de madame de Lorgeval ?

Signe affirmatif.

Je m’inclinai une dernière fois devant le génie de la déesse de la rue de Jérusalem. Quelle adorable police !

Je dis au jardinier, d’un ton solennel : Voici une lettre de la plus haute importance. Vous la remettrez à mademoiselle de Châteaudun, lorsqu’elle sera seule. — Et, lui montrant une bourse, j’ajoutai : Après cela, vous aurez ceci.

— Cette bonne demoiselle ! dit le jardinier en prenant la pièce d’or d’une main, la lettre d’une autre, et la bourse avec les yeux. — Cette bonne demoiselle ! il y a bien longtemps qu’elle n’a reçu une lettre de son amoureux !

Et il remonta vers le château.

— Il paraît, me dis-je, que le beau Léon recule devant le style épistolaire. Il a de bonnes raisons pour cela.

Voici le contenu de la lettre que portait le jardinier au château

« Mademoiselle,

» Les positions désespérées justifient tous les moyens.

» Je consens à croire encore que je suis, par votre volonté, dans la phase des épreuves. Mais je me juge suffisamment éprouvé.

» Je suis prêt à tout, excepté au malheur de vous perdre : le dernier éclair de ma raison est dans cet avertissement.

» Je veux vous voir, je veux vous parler.

» Ne me refusez pas un entretien de quelques instants.

» Mademoiselle, au nom du ciel, sauvez-moi, sauvez-vous !

» Il y a dans le voisinage de ce château quelque ferme habitée ou quelque bois désert. Choisissez vous-même. J’irai où vous m’appellerez, dans une heure. — J’attends votre réponse par mon messager. L’heure écoulée, je n’attendrai plus rien dans ce monde… »

Le jardinier marchait avec la nonchalance de l’homme des Géorgiques, et il méditait sur la somme de bonheur renfermée dans une pièce d’or. Je le suivais des yeux avec cette patience résignée que nous donne une longue impatience aux abois.

Bientôt les arbres le dérobèrent à ma vue. J’entendis, dans le lointain, le bruit d’une porte qui s’ouvrait et se refermait.

Mademoiselle de Châteaudun lisait ma lettre sans doute quelques instants après ; et moi aussi, je la relisais de souvenir, pour suivre, par conjectures rapides, les impressions de la jeune femme.

Dans le massif de verdure où je m’étais blotti, je voyais, à travers de rares éclaircies de feuilles et de branches grêles, une aile du château, mais confusément, comme si le mur eût été couvert d’une tapisserie verte déchirée en mille endroits. Aucun objet ne se détachait nettement, à la distance de vingt pas. Je ne voyais rien, j’entrevoyais. Tout mon sang reflua vers le cœur. J’avais entrevu, à travers la gaze mystérieuse des feuilles, une robe blanche et la frange d’une écharpe d’azur, agitée par un mouvement de pieds légers. Tout ce qui se passa en moi dans ce moment n’est pas du domaine de l’analyse ; je ne me rendis compte que d’une émotion que les hommes passionnés comprendront. Une robe d’été courant sous les arbres, quand les fontaines et les oiseaux chantent ! Il n’y a rien au monde de plus doux à voir.

Je me plaçai sur la lisière de l’avenue, j’avançai un pied sur le terrain dépouillé pour me faire reconnaître, et, baissant la tête, j’attendis.

Je vis la frange de l’écharpe avant de voir le visage. Quand je relevai la tête, j’avais devant moi une femme charmante… mais ce n’était pas Irène de Châteaudun.

C’était madame de Lorgeval. Elle me connaissait, et moi, je la reconnaissais. Je l’avais vue avant son mariage. Elle conservait encore ses grâces de jeune fille, et le mariage, en perfectionnant sa beauté, lui donnait cet attrait irritant qui manque même aux vierges de Raphaël.

Un éclat de rire perlé me foudroya et changea toute la direction de mes idées. La jeune femme était saisie d’un accès de gaieté délirante, qui lui permettait seulement de bégayer mon nom et mon titre, et de les chanter par syllabes décousues. Je puis tout souffrir de la part d’une femme que je n’aime pas. Beaucoup d’hommes sont ainsi. J’élargis la base de mes pieds ; je croisai mes bras et j’attendis, tête inclinée et découverte, un dénoûment raisonnable à cette folle réception. Après plusieurs tentatives, madame de Lorgeval finit par commencer son petit discours. Après cette tempête d’éclats de rire, il y avait encore un peu de houle, mais je pouvais distinguer les paroles qui m’étaient adressées, sans les comprendre pourtant.

— Excusez-moi, monsieur… mais si vous saviez… quand vous verrez… Cependant, il faudra lui cacher ma gaieté folle… Elle tient encore peut-être au bonheur d’être jeune, comme toutes les femmes qui ne le sont plus… Donnez-moi votre bras, monsieur, je vous prie… Nous étions à table… Nous avons un couvert pour les surprises. On ne voit ces choses que dans les romans.

Je fis un effort pour me remettre au cœur ce courage réfléchi et calme qui me sauva la vie le jour que je fus surpris sur la côte inhospitalière de Bornéo, et que le vieux Arabe, roi de l’île, m’accusa d’avoir tenté le commerce de la poudre d’or, crime capital. Je dis alors à la belle et jeune châtelaine :

— Madame, on rit fort peu à la campagne ; la gaieté est une chose précieuse. On ne l’achète pas avec de l’or ; heureux celui qui la donne ! Je me félicite d’être arrivé sur vos terres avec ce présent. Pouvez-vous m’en rendre la moitié, madame ?

— Eh bien monsieur, venez vous-même la prendre, dit madame de Lorgeval en acceptant mon bras ; seulement, il faut en user avec discrétion devant témoins.

— Je puis vous affirmer, madame, que je ne m’attendais pas à venir chercher la gaieté à votre château… Vous me permettrez de vous accompagner jusqu’au perron, et de me retirer ensuite.

— Vous êtes mon prisonnier, monsieur, et je ne vous donne aucune permission. L’arrivée du prince de Monbert à Lorgeval est une bonne fortune ; mon mari et moi nous ne serons pas ingrats envers le bon génie qui vous amène ici. Nous vous retenons.

— Un instant, madame, je vous prie, lui dis-je en m’arrêtant à cent pas du château ; je me résigne au bonheur d’être retenu par vous, mais je vous serais bien reconnaissant si vous aviez la bonté de me nommer les personnes que je vais rencontrer ici.

— Il n’y a que des amis du prince de Monbert, croyez-le bien.

— Voilà précisément ce que je crains, madame, les amis.

— Il n’y a que des femmes.

— Voilà précisément, madame, ce que je crains ; les femmes.

— Ah monsieur, on voit bien que vous avez vécu dix ans avec les sauvages !

— Voilà justement ce que je ne crains pas, les sauvages.

— Hélas ! monsieur, je n’ai rien à vous offrir en ce genre. Ce soir, je pourrai vous montrer des voisins qui ressemblent aux tribus de la Tortue ou du Grand-Serpent. Ceux-là vous conviendront ; ce sont les seuls naturels du pays dont je puisse disposer. À cette heure, vous trouverez mon mari, deux femmes à peu près veuves et une demoiselle.

Un nouvel accès de rire saisit madame de Lorgeval. Elle poursuivit ainsi :

— Une demoiselle dont vous saurez le nom plus tard.

— Je le sais déjà, madame.

— Peut-être… Demain notre société s’augmente de deux personnes ; mon frère.

— Le beau Léon !

— Ah ! vous le connaissez !… mon frère Léon de Varèzes et sa femme…

Mon bras eut une convulsion nerveuse si violente que madame de Lorgeval en subit le contre-coup, et s’effraya. Je me hâtai de me rendre une apparence de sang-froid, et je lui dis, d’un ton visant péniblement au naturel

— Et sa femme… madame de Varèzes… Ah ! je ne savais pas que M. de Varèzes fût marié.

— Mon frère est marié depuis un mois, me dit madame de Lorgeval d’un air soucieux, il a épousé mademoiselle de Bligny.

— Êtes-vous bien sûre de cela, madame ?

Cette interrogation fut faite avec un accent et un visage qui feraient le désespoir d’un peintre et d’un musicien, fussent-ils Rossini ou Delacroix.

Madame de Lorgeval, effrayée une seconde fois de mes convulsions brutales, me regarda fixement, et je vis courir sur son visage cette pensée de commisération : Ce pauvre jeune homme est fou !

À coup sûr, en ce moment, la sagesse ne brillait pas sur ma figure et ne résonnait pas dans ma voix.

— Vous me demandez, monsieur, si je suis sûre que mon frère soit marié ? me dit madame de Lorgeval avec un étonnement pétrifié, c’est sans doute une plaisanterie ?

— Oui, oui, madame, dis-je avec une exubérance de gaieté ivre, c’est une plaisanterie… Alors, je comprends tout, je devine tout… c’est-à-dire je ne comprends rien ; mais votre frère, cet excellent Léon de Varèzes, est marié ; cela me suffit… Un très-beau jeune homme !… Je crois pourtant deviner, madame, que vous avez ouvert mon billet sans lire l’adresse, ou bien que vous venez me parler au nom de mademoiselle de Châteaudun.

— Mademoiselle de Châteaudun n’est pas ici… Le fou rire va me ressaisir… Le jardinier a remis votre billet à une demoiselle de notre société… une jeune personne de soixante-quinze ans, et que le plus étrange des hasards a voulu nommer mademoiselle de Chantverdun… Vous comprenez maintenant ma gaieté folle… Mademoiselle de Chantverdun est chanoinesse ; elle a lu votre billet et elle a voulu se donner, au moins une fois dans sa vie, le bonheur de pousser un cri d’effroi, et de s’évanouir devant un billet amoureux. Venez donc, monsieur, — ajouta madame de Lorgeval en riant, et m’entraînant vers le perron ; venez donc faire vos excuses à mademoiselle de Chantverdun, qui a repris ses sens, et qui m’a envoyé à son rendez-vous.

Involontairement, cher Edgard, je fis ce court monologue mental, dans la forme des exclamations si fréquentes chez les anciens romanciers. Ô tendre amour ! passion pleine d’ivresse et de tourments amour qui tues et ressuscites quel vide affreux tu dois laisser dans la vie, lorsque l’âge t’exile de notre cœur !

Cela veut dire que je ressuscitais aux dernières paroles de madame de Lorgeval.

Quelques instants après, je m’inclinai avec un respect modéré devant mademoiselle de Chantverdun, et je lui fis des excuses si adroites, qu’elle fut enchantée de moi. Mon bonheur m’avait rendu mon sang-froid. Mon genre de respect et d’excuses réjouit secrètement cette pauvre demoiselle. Il fallait lui laisser croire que ce quiproquo ne devait être attribué uniquement qu’à une conformité apparente de noms ; et que l’âge de mademoiselle de Chantverdun n’avait rien à démêler dans tout cela. Cette nuance était difficile à saisir dans sa délicatesse exquise. J’ai mérité l’approbation de madame de Lorgeval.

Nous avons passé une demi-journée charmante. J’ai retrouvé ma première gaieté, si compromise dans ces derniers orages. Le soleil tombait à l’horizon, quand je quittai le château.

Cher Edgard, cette fois mes conjectures et mes pressentiments ne me trompent point. Mademoiselle de Châteaudun m’impose une longue épreuve. C’est évident plus que jamais expiation avant le paradis. Je me résigne. Avancez vos affaires d’amour et soyez prêt le plus tôt possible. Préparez-vous sérieusement de votre côté : nous ferons double noce, et nous nous présenterons mutuellement nos femmes le même jour. C’est le plus doux rêve de mon amitié. Roger de Monbert.

dimanche 8 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XVII

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À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Richeport, 29 juin 18…

Je suis à Richeport, chez madame de Meilhan !… Cela vous étonne… et moi aussi ; vous n’y comprenez rien… ni moi non plus. La vérité est que, lorsqu’on ne sait pas conduire soi-même les événements, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se laisser conduire par eux.

J’étais dimanche à la messe, dans la charmante église de Pont-de-l’Arche, une ruine admirable, tout en dentelle de pierre, une belle guipure déchirée ; comme j’étais là, une femme entra dans l’église, et vint se placer près de moi : c’était madame de Meilhan ; je la reconnus ; je la vois tous les dimanches à la messe. Il était tard, l’office touchait à sa fin, je trouvai tout simple qu’elle ne voulût pas traverser la foule pour aller jusqu’à son banc, et je continuai à lire mes prières sans faire attention à elle ; mais elle me regardait, me regardait d’une manière si étrange que je me mis à la regarder à mon tour. Je fus frappée de l’altération de ses traits. Tout à coup je la vois chanceler et tomber sans connaissance sur l’épaule de madame Taverneau. On s’empresse autour d’elle, on l’emporte hors de l’église, et nous voilà tous occupés à la secourir. Le grand air la ranime ; elle revient à elle. En me voyant à ses côtés, elle se trouble encore. Cependant, ce que je lui dis, l’intérêt que je lui témoigne semblent la rassurer ; elle me remercie gracieusement, et puis elle recommence à me regarder de la manière la plus embarrassante ; je lui offre de venir se reposer chez madame Taverneau ; elle accepte cette offre, et madame Taverneau la conduit chez elle avec pompe. Là, madame de Meilhan explique comment elle est venue de Richeport, seule, à pied, malgré la chaleur excessive, au risque de se rendre malade, parce que son fils est parti le matin même brusquement, sans la prévenir, emmenant avec lui son cocher et ses chevaux. En racontant cela, elle me regardait encore, elle me regardait toujours ; et moi, je supportais ces regards interrogateurs avec un calme superbe. Il faut vous dire que la veille M. de Meilhan était venu me voir ; madame Taverneau et son mari étaient absents. Le danger de la situation m’avait inspirée ; j’avais su trouver ce jour-là des accents d’une froideur si cruellement glaciale ; j’étais parvenue à une hauteur de dignité si désespérément escarpée, que le grand poëte avait enfin compris qu’il y a des glaciers inaccessibles. Il m’avait quittée furieux et désolé ; mais, je lui rends justice, plus désolé que furieux. Ce chagrin réel me donna à penser : Si, par hasard, il m’aimait sérieusement, me disais-je, ma conduite envers lui serait coupable ; j’ai été très-coquette pour lui ; il ne peut pas deviner que cette coquetterie n’était qu’une ruse, et qu’en ayant l’air de m’occuper de lui si gracieusement, je m’occupais uniquement d’un autre. Tout amour sincère est respectable ; on n’est pas forcé de le partager, mais on se doit de le ménager.

L’inquiétude de madame de Meilhan, la démarche qu’elle faisait auprès de moi, — car il m’était prouvé qu’elle était venue à la messe trop tard exprès, qu’elle s’était placée à côté de moi avec intention, bien décidée à trouver un moyen de me parler et d’arriver à me connaître ; — l’inquiétude de cette mère passionnée était pour moi un langage qui m’en apprenait plus sur la sincérité des sentiments de son fils que toutes les phrases d’amour qu’il aurait pu me débiter pendant des années. C’est un symptôme irrévocable que celui-là : l’inquiétude d’une mère ; il est plus significatif que tous les autres ; la jalousie d’une rivale est un indice moins certain ; l’amour ombrageux peut se tromper ; l’instinct maternel ne se trompe point. Or, pour qu’une femme de l’esprit et du caractère de madame de Meilhan fût venue à moi, tremblante, agitée, comme je la voyais en ce moment, il fallait… je vous le dis sans vanité, il fallait que son fils eût la tête perdue, et qu’elle voulût à tout prix guérir ou éteindre le fatal amour qui le rendait si malheureux.

Quand elle se leva pour partir, je lui demandai de vouloir bien me permettre de l’accompagner jusqu’à Richeport elle était encore trop souffrante pour aller seule si loin ; elle saisit cette occasion de m’emmener avec un empressement remarquable. Le long du chemin, nous causions de choses indifférentes, mais peu à peu ses inquiétudes se dissipaient, cette conversation semblait avoir ôté de dessus son cœur un poids énorme. Il arrivait que, malgré elle, la vérité lui parlait, et elle parle toujours, la vérité, malheureusement on ne l’écoute pas toujours à mes manières, au son de ma voix, à ma politesse respectueuse, mais digne, qui ne ressemblait en rien à l’empressement servile et obséquieux de madame Taverneau car sa déférence très-humble était celle d’une inférieure pour sa supérieure, tandis que la mienne était celle d’une jeune femme pour une mère de famille et rien de plus ; à ces nuances insignifiantes pour tout le monde, mais révélatrices pour un coup d’œil exercé, madame de Meilhan d’abord devina tout, c’est-à-dire que j’étais son égale par le rang, par l’éducation et par la noblesse de l’âme. Elle ne le savait pas, elle le sentait. Cela admis, une seule chose restait vague ; pourquoi étais-je déchue de mon rang ? par un malheur ou par une faute ? C’est ce qu’elle se demandait.

Je connaissais assez déjà ses projets d’avenir, ses ambitions de mère, pour savoir laquelle des deux suppositions devait le plus l’alarmer. Si j’étais une femme légère, comme elle l’espérait par moment, elle était hors de danger, tout cela ne serait qu’une amourette sans importance si, au contraire, j’étais une honnête femme, comme elle le craignait aussi par moment, l’avenir de son fils était ruiné, et elle tremblait des conséquences de cette passion sérieuse. Je lisais sur son visage le travail qui se faisait dans sa pensée, et cela m’amusait beaucoup. Le pays que nous traversions est admirable, et à chaque instants je m’extasiais sur la beauté des horizons qui s’étendaient de tous côtés sous nos yeux ; alors elle souriait. — Bon ! pensait-elle, c’est une artiste, une aventurière ; je suis sauvée. Elle sera la maîtresse d’Edgard ; il restera tout l’hiver à Richeport. Ah ! c’est un grand chagrin pour elle de n’avoir pas une fortune qui lui permette de passer l’hiver avec son fils à Paris ; elle ne peut s’accoutumer à vivre sans lui pendant des mois entiers. À quelques pas du château, je m’arrêtai pour regarder une troupe de beaux enfants blonds et roses qui tourmentaient et poursuivaient un pauvre âne, enfermé dans une île ; c’était un tableau plaisant et charmant. — Cette île faisait autrefois partie du domaine de Richeport, me dit madame de Meilhan, ainsi que ces grandes prairies que vous voyez là-bas, toute mon ambition est de les racheter ; mais il faut pour cela qu’Edgard épouse une héritière. Ce mot me troubla ; madame de Meilhan fut aussi visiblement déconcertée. Malheur à moi, pensait-elle, c’est une femme honnête, je suis perdue, elle veut se faire épouser… Elle me traita avec plus de froideur. Et moi, pendant qu’elle pensait cela, je me disais : Quelle chose séduisante de pouvoir ainsi surprendre des vœux ambitieux et d’avoir la puissance de les exaucer tous ! Je n’ai qu’un mot à dire, et cette femme aura, non-seulement cette île et ses prairies qu’elle désire, mais encore cette plaine si fertile, ces forêts et tout ce qui les environne. Oh ! que ce serait doux d’être sur la terre comme une petite Providence, et de pénétrer les désirs secrets de chacun pour les réaliser à l’instant ! Valentine, il faut que je me défie de cela ; c’est dangereux pour moi, ça me tente ; je suis très-capable de dire à cette noble dame ruinée : Voici les prés, les bois, les îles que vous regrettez si tendrement ; je suis aussi capable de dire à ce jeune poëte désespéré : Voici cette femme que vous aimez si follement, vous l’épouserez et vous serez heureux… sans m’apercevoir que cette femme-là c’est moi-même, sans me demander si ce bonheur que je lui promets sera le mien. La générosité a pour moi des pentes bien dangereuses ! Cela me plairait de faire la fortune d’un noble poëte ! je suis jalouse de ces étrangères qui viennent nous donner des leçons de générosité. Cela me plairait de récompenser par le plus brillant avenir celui qui m’a choisie et qui m’a aimée dans la condition la plus humble. Mais pour cela il faudrait de l’amour, et j’ai le cœur éteint, brisé et puis M. de Meilhan a tant d’originalité dans le caractère et moi je n’admets l’originalité que dans l’esprit. Il met son cheval dans sa chambre, c’est nouveau, sans doute, mais moi je trouve que les chevaux sont bien dans les écuries, ça me paraît plus commode. — Et puis, ces vilains poëtes sont des êtres si positifs, les poëtes ne sont pas poétiques, ma chère… Edgard s’est fait romanesque depuis qu’il m’aime, mais je crois que c’est une hypocrisie, et je me défie de son amour. Edgard est, sans contredit, un homme supérieur, d’un talent admirable, je juge qu’il est séduisant, la belle marquise de R… l’a prouvé ; mais moi je ne reconnais pas dans son amour cette idéalité que je rêve. Ce n’est pas le regard qu’il aime dans les yeux, c’est la forme pure des paupières, c’est la limpidité des prunelles ; ce n’est pas la finesse et la grâce qui lui plaisent dans un sourire, c’est la correction des contours, c’est la teinte pourpre des lèvres ; enfin, pour lui la beauté de l’âme n’ajoute rien à la beauté. Aussi, cet amour, qu’un mot de moi peut rendre légitime, m’effraie-t-il comme un amour coupable ; il me trouble et m’inquiète. Vous allez me trouver bien ridicule, mais ce poëte passionné me fait l’effet de ces femmes pleines d’imagination, d’originalité et d’esprit que tous les hommes voudraient avoir pour amantes, mais que pas un ne voudrait épouser. Il n’a pas cette gravité affectueuse que l’on aime dans un mari ; sur toutes les choses du monde, ses idées étranges diffèrent des miennes ; cette différence dans notre manière de voir serait entre nous, je le sens, une cause de discussions éternelles ou de sacrifices mutuels, ce qui serait plus triste encore. Cependant, tout le monde l’adore ici, ce charmant Edgard ; je dis Edgard, c’est sous ce nom que je l’entends bénir toute la journée je voudrais l’aimer aussi. Il a été bien étonné hier de me voir chez sa mère, car depuis ma première visite à Richeport, madame de Meilhan ne m’a pas permis de passer un seul jour sans la voir ; chaque matin elle inventait un nouveau prétexte pour m’attirer ; des dessins de tapisserie à raccorder, une vue de l’abbaye à peindre, une lecture à terminer, etc., etc. L’autre soir, il pleuvait à verse, elle a voulu me garder au château, et maintenant elle ne veut plus que je m’en aille avant sa fête, qui est le 5, et elle m’observe, elle m’espionne avec une habileté merveilleuse. Madame Taverneau a été mise à la question ; la muette Blanchard a subi la torture… Madame Taverneau répondu qu’elle me connaissait depuis trois ans, et que depuis trois ans je pleurais Albert Guérin. Dans son zèle, elle a ajouté que c’était un bien brave jeune homme. Ma bonne Blanchard, que l’on a établie ici avec moi, s’est bornée à répondre que je valais mieux à moi seule que madame de Meilhan et toute sa famille. On m’étudie, mais j’étudie aussi. Je puis rester à Richeport sans danger. Edgard respecte sa mère ; elle veille sur moi. S’il le faut, je lui dirai tout… Elle parle quelquefois de mademoiselle de Châteaudun avec bienveillance, elle me défend… Que j’ai ri ce matin, tout bas ! J’ai appris que M. de Monbert s’était adressé délicatement à la police pour savoir mon sort, et que la police l’avait envoyé me rejoindre en Bourgogne !… Qu’est-ce qui a pu lui faire croire que j’étais là ? chez qui va-t-il me chercher ? et qui va-t-il trouver à ma place ? Eh ! mais, j’y serai peut-être bientôt, si ma cousine veut prendre la route de Mâcon. Elle ne sera prête à partir que la semaine prochaine. Qu’il me tarde de vous revoir ! N’allez pas à Genève sans moi. Irène de Châteaudun.

vendredi 6 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XVI

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À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT rue saint-dominique. Paris.

       Richeport, 23 juin 18…

Vous avez dans la police une confiance digne d’un prince que vous êtes, cher Roger, — vous ajoutez à ses renseignements une foi qui m’étonne et m’alarme. — Comment voulez-vous que la police sache quelque chose de ce qui concerne les honnêtes gens ? D’abord elle ne les surveille pas, elle a bien assez à faire avec les scélérats, et ensuite quand elle le voudrait, elle ne le pourrait pas. Les mouchards, les espions sont en général des misérables, leur nom est la plus mortelle injure de notre langue ; de pareilles espèces ne sont reçues nulle part ils connaissent les habitudes et les démarches des voleurs, dont ils fréquentent les repaires et les tapis-francs ; mais quel moyen ont-ils de connaître les décisions fantasques d’une jeune fille de haut rang ? Leur plus grande adresse est d’enivrer un domestique, de faire causer un portier, de suivre une voiture ou de se mettre en faction devant une porte. — Si mademoiselle Irène de Châteaudun est partie pour vous éviter, elle a sans doute pensé que vous chercheriez à la rejoindre. Elle a donc dû prendre quelques précautions pour garder l’incognito, — changer de nom, par exemple, — ce qui eût suffi pour dérouter la police, qui, avant d’être éveillée par vous, n’avait aucun intérêt à suivre ses démarches. La preuve que la police se trompe, c’est la précision des notes qu’elle vous a livrées. Cela ressemble un peu trop aux dépositions des témoins dans les procès criminels, qui disent : — Il y a deux ans, à neuf heures trente-trois minutes et cinq secondes du soir, par une profonde obscurité, je rencontrai un homme grêle dont je ne pus distinguer les traits et qui portait un pantalon vert-olive tirant sur le brun. — J’ai toutes les peurs du monde que vous ne fassiez en Bourgogne un voyage inutile, et que vous ne tombiez, l’air furibond et l’œil hagard, au milieu de quelque intérieur paisible, surpris au plus haut degré de cette visité domiciliaire.

Mon cher prince, tâchez de vous souvenir que vous n’êtes plus dans l’Inde ; les mœurs des îles de la Sonde ne sont pas de mise ici, et j’ai lu dans votre lettre un passage qui me fait redouter quelque incartade féroce de votre part. Nous avons en Europe des professeurs d’esthétique, de sanscrit, de slave, de danse et d’escrime, mais les professeurs de jalousie ne sont pas autorisés. — Il n’y a pas de chaire pour les bêtes fauves au collége de France ; ces leçons formulées en rugissements et en coups de griffes sont bonnes pour la fabuleuse cité des tigres des légendes javanaises. — Si vous êtes jaloux, tâchez de faire retirer à votre rival la concession de chemin de fer qu’il était près d’obtenir, ou détruisez-le dans son collége électoral, en répandant le bruit qu’il a fait autrefois un volume de vers. Voilà des vengeances constitutionnelles, et qui ne vous conduiront pas en cour d’assises. Les tribunaux sont si chicaniers aujourd’hui, qu’on serait capable de vous inquiéter même pour la suppression d’un bellâtre insipide comme Léon de Varèzes. Les tigres, quoi que vous en disiez, sont de mauvais maîtres. — En fait de tigres, nous n’admettons que les chats, et encore faut-il qu’ils fassent patte de velours.

Les conseils de modération que je vous adresse, j’en ai profité pour moi-même. J’étais, dans un autre genre, arrivé à un assez joli degré d’exaspération. — Vous devinez qu’il s’agit de Louise Guérin ; car, au fond de la fureur des hommes, il y a toujours une femme c’est le levain qui fait fermenter toutes nos passions, surtout les mauvaises.

Madame Taverneau partit pour Rouen ; j’allai chez Louise, le cœur plein de joie et d’espérance. Je la trouvai seule, et je crus d’abord que la soirée serait décisive, car elle rougit beaucoup en m’apercevant. Mais qui diable peut compter sur les femmes ? Je l’avais laissée, la veille, douce, confiante, émue ; je la retrouvai froide, sévère, armée de pied en cap, et me parlant comme si elle ne me connaissait pas. Elle avait l’air si convaincue qu’il ne s’était rien passé entre nous, que j’eus besoin, par une rapide opération mentale, de me rappeler tous les détails de l’excursion aux Andelys, pour me prouver que je n’étais pas un autre. Je puis avoir mille défauts, mais je n’ai pas celui de la fatuité. Il est rare que je me flatte, et je ne suis pas porté à croire que tout le monde éprouve en me voyant ce que les écrivains du dernier siècle appelaient le coup de foudre. Mes traductions de regards, de sourires, d’inflexions de voix, sont ordinairement assez fidèles ; je ne passe pas les mots qui me déplaisent. La version interlinéaire de la conduite de Louise donne pour résultat cette phrase : Je n’ai pas d’insurmontable horreur pour M. Edgard de Meilhan. Étant sûr du sens de mon texte, j’ai donc agi en conséquence ; mais Louise a trouvé, je ne sais où, une mine si imposante, si royale, des attitudes d’une telle noblesse, une chasteté si hautaine et si dédaigneuse, que j’ai senti qu’à moins d’avoir recours à la violence, je n’obtiendrais rien d’elle. Ma tête bouillonnait plus de rage encore que d’amour ; mes doigts se contractaient convulsivement, et mes ongles m’entraient dans la paume des mains. La scène allait tourner à la lutte ; heureusement, j’ai réfléchi que ces déclarations d’amour trop accentuées étaient prévues par le Code, ainsi que la plupart des actions romanesques ou héroïques.

Je me suis en allé brusquement pour ne pas voir figurer dans les journaux judiciaires cette annonce élégante Le sieur Edgard de Meilhan, propriétaire, s’étant livré à des voies de fait sur la personne de madame Louise Guérin, enlumineuse, etc… car j’éprouvais la plus énergique envie d’étrangler l’objet de ma flamme, et si j’étais resté dix minutes de plus, je l’aurais fait.

Admirez, cher Roger, la sagesse de ma conduite, et tâchez de l’imiter. Il est plus beau de commander à ses passions qu’à une armée, et c’est plus difficile.

Ma colère était si forte que j’allai passer quelque temps à Mantes, chez Alfred ! M’ouvrir la porte du paradis et me la fermer sur le nez, me montrer un splendide banquet et m’empêcher de me mettre à table, me promettre l’amour et me donner la pruderie, c’est une action abominable, infâme et même peu délicate. — Savez-vous, cher Roger, que j’ai manqué avoir l’air d’un oison, et que cela serait arrivé si la rage qui m’animait n’avait donné à ma figure une physionomie tragique, qui, momentanément, m’a sauvé du ridicule Ce sont là de ces choses qu’on ne pardonne guère à une femme, et Louise me le paiera !

Je vous jure que si une femme de mon rang eût agi de la sorte avec moi, je l’aurais broyée sans pitié ; mais la position inférieure de Louise m’a retenu. — J’ai pour les faibles une pitié qui me perdra, car les faibles sont impitoyables pour les forts.

Ce pauvre Alfred, il faut que ce soit vraiment un excellent garçon pour ne pas m’avoir jeté par la fenêtre ; j’ai été avec lui si maussade, si taquin, si acerbe, si railleur, que je m’étonne qu’il ait pu me supporter deux minutes ; j’avais les nerfs tellement agacés, que j’ai décapité, du coupant de ma cravache, plus de cinq cents pavots sur le bord du chemin, moi qui n’ai jamais commis de brutalité sur aucun feuillage, et dont la conscience était pure de tout meurtre de fleur ! — Un instant j’eus l’idée d’aller demander un catafalque à la marquise romantique. Vous jugerez par là du désordre de mes facultés et de ma complète prostration morale.

Enfin, honteux d’abuser ainsi de l’hospitalité d’Alfred, et me sentant incapable d’être autre chose que grognon, revêche et quinteux, je retournai à Richeport, pour être morne et désagréable en toute liberté.

Cher Roger, je fais une pause. — Je prends un temps, comme disent les acteurs ; — la chose en vaut la peine. — Bien que vous lisiez couramment les hiéroglyphes et que vous expliquiez sur-le-champ les énigmes des sphinx, vous ne pourriez jamais deviner ce que j’ai trouvé à Richeport, dans la chambre de ma mère ! Un merle blanc ? un cygne noir ? un crocodile ? un mégalonyx ? le Prêtre-Jean ou l’amorabaquin ? — Non, quelque chose de plus amoureusement invraisemblable, de plus fabuleusement impossible ! — Eh quoi ? — Je vais vous le dire, car cent milliards de suppositions ne vous amèneraient pas à la découverte de la vérité.

Près de la fenêtre, à côté de ma mère, une jeune femme, penchée sur un métier à broder, tirait délicatement une aiguillée de laine rouge. Au son de ma voix, elle leva la tête, et je reconnus… Louise Guérin !

À cet aspect inattendu, je demeurai stupide, comme l’Hippolyte de Pradon.

Voir Louise Guérin tranquillement établie chez ma mère, c’est comme si, en rentrant chez vous, un matin, vous trouviez Irène de Châteaudun occupée à fumer un de vos cigares. Est-ce un hasard étrange, une combinaison machiavélique qui a introduit Louise à Richeport ? — C’est ce que je saurai bientôt.

Quelle bizarre manière de fuir les gens que de venir s’installer chez eux ! Il n’y a que les prudes pour avoir de ces imaginations. En tout cas, c’est d’une rare insolence pour mes prétentions de séducteur. Je ne me croyais pas si patriarcal que cela ! Pourtant ma tête compte encore quelques cheveux et je marche assez bien sans canne !

Qu’importe après tout ? Louise vit sous le même toit que moi ! Ma mère la traite de la façon la plus gracieuse, comme une égale. Et vraiment on s’y tromperait ; elle semble plus à l’aise ici que chez madame Taverneau, et ce qui gênerait une femme de sa classe lui donne au contraire plus de liberté. Elle a pris tout de suite des manières charmantes, et je me demande à moi-même si ce n’est pas la fille de quelque amie de madame de Meilhan ? Avec un tact merveilleux, elle s’est tout de suite mise au diapason ; les femmes seules ont cette aisance à s’acclimater dans une sphère supérieure. Un homme mal élevé reste toujours un butor. De la première danseuse venue, arrachée aux espaliers de l’Opéra, le caprice d’un grand seigneur peut faire une grande dame. La nature a sans doute prévu ces fortunes subites en donnant à la femme cette facilité de passer d’un état à un autre sans être surprise ni dépaysée. Mettez Louise dans une voiture, ayant une couronne de comtesse sur le panneau de la portière, personne ne doutera de sa qualité. Parlez-lui, elle vous répondra comme si elle avait reçu la plus brillante éducation. — Un épanouissement heureux d’une fleur délicate transplantée dans la terre qui lui convient, rayonne dans tout l’être de Louise. Moi-même j’ai avec elle un enjouement plus tendre, une galanterie plus affectueuse. Richeport vaudra mieux pour moi que Pont-de-l’Arche. Il n’est rien de tel que de combattre sur son terrain.

Venez donc, mon ami, être témoin de ce tournoi à armes courtoises. Nous attendons Raymond d’un jour à l’autre, nous avons toutes sortes de paradoxes à faire passer à l’état de vérités, vos lumières en ce genre nous serviront. À bientôt. Edgard de Meilhan.

mardi 3 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XV

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À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure). paris.

       Paris, 19 juin 18…

On a beau médire de la police, il faut toujours avoir recours à elle dans les grandes occasions. La police est partout ; elle sait tout ; elle peut tout ; elle voit tout. Sans la police, Paris n’existerait pas ; c’est la fortification intérieure, l’enceinte continue invisible de la capitale ; des agents nombreux en sont les forts détachés. Fouché a été le Vauban de ce merveilleux système, et, depuis Fouché, l’art se perfectionne toujours. Il y a aujourd’hui, dans un coin ténébreux de la Cité, un œil qui rayonne sur nos cinquante-quatre barrières, et une oreille qui entend les pulsations de toutes les rues, ces grandes artères de Paris.

Désespéré de ne rien découvrir à cause de l’insuffisance de mes facultés, je me suis adressé au Polyphème de la rue de Jérusalem, géant dont l’œil surveille tous les Ulysses, et n’est jamais crevé. On m’a dit dans ses bureaux : — Repassez dans trois jours.

Encore trois siècles que j’ai dévorés ! quelle consommation de siècles je fais depuis un mois !

Pourquoi cette lumineuse idée m’est-elle venue si tard ?

Au bureau des secrets publics, on m’a dit Mademoiselle de Châteaudun a quitté Paris, il y a cinq jours. Le 12, elle a passé la nuit à Sens ; elle a suivi la route de la Bourgogne elle a changé de chaise de poste à Villevallier, et le 14, elle s’est arrêtée au château de madame de Lorgeval, à seize kilomètres d’Avalon (Yonne).

Cette exactitude de renseignements bouleverse l’imagination. Quels ressorts ! quels rouages ! quel mécanisme intelligent ! C’est la machine de Marly appliquée à un fleuve humain. À Rome, on eût fait de la Police une déesse, avec une niche spéciale au Panthéon.

Quelle leçon aussi connue cela doit nous rendre circonspects ! Nos murs sont diaphanes ; nos pas sont écoutés ; nos paroles sont recueillies. Tout ce qui se dit et se fait aboutit par des fils invisibles et délateurs à l’officine centrale de la rue de Jérusalem. Cela fait trembler !!!

Au château de madame de Lorgeval !

J’allais sur le quai des Orfévres, en me répétant cette phrase avec toute sorte d’intonations. Au château de madame de Lorgeval !

Après une absence décennale, je ne connais plus personne à Paris. J’y suis étranger comme un ambassadeur de Siam… Qui peut connaître madame de Lorgeval ?

M. de Balaincourt seul, à Paris, peut me répondre. C’est un armorial vivant.

Un cabriolet de remise me précipite devant l’hôtel de M. de Balaincourt.

L’oracle des gentilshommes me répond : Madame de Lorgeval est une fort belle personne de vingt-quatre à vingt-six ans. Elle a une magnifique voix de mezzo-soprano et cent mille francs de rente. Elle est élève de madame de Mirbel pour la miniature, et de madame Damoreau pour le chant. L’hiver dernier, elle a chanté, dans un concert de bienfaisance, avec la comtesse Merlin, le beau duo de Norma.

Je demandai d’autres détails, par luxe de curiosité. Le luxe devint l’indispensable, comme toujours.

Madame de Lorgeval est la sœur du beau Léon de Varèzes.

Trait de lumière rayon de soleil dans un nuage noir ! Le beau Léon de Varèzes ! le laid idéal de la beauté troubadour ! un fat ciselé par son tailleur, et qui passe sa vie à se faire refléter par quatre miroirs moins glaces que lui !

Je serrai les mains de M. de Balaincourt, et je me replongeai dans mon tourbillon de Paris.

Si le beau Léon n’était que hideux, cette monstruosité de la nature me laisserait dans mon indifférence envers lui ; mais il a des droits plus sacrés à ma haine. Vous allez voir.

Le beau Léon a demandé en mariage mademoiselle de Châteaudun, il y a trois mois ; elle l’a refusé. Apparemment tout s’est arrangé.

Ou bien c’était une ruse ; le beau Léon avait une maîtresse fort connue de tout le monde, excepté de lui, et il a reculé ce mariage pour dorer, par le procédé Ruolz, les derniers jours de son célibat. Alors, on a donné toute liberté à mademoiselle Irène, et, dans cette trêve, j’ai joué le rôle de prétendant.

L’une de ces deux conjectures est juste. Toutes deux sont vraies peut-être. Une seule suffit à une catastrophe.

Un fait certain, le voici : le beau Léon est aux eaux d’Ems ; il s’y réjouit, avec sa maîtresse peinte, dans l’agonie de son célibat, et sa famille emprisonne mademoiselle de Châteaudun au manoir de Lorgeval pendant la saison des eaux. Dans quelques jours, le beau Léon, prétextant une affaire importante, quittera sa maîtresse, et, libre d’un joug illégitime, il viendra au château de Lorgeval offrir son innocente main et son pur hommage à mademoiselle de Châteaudun.

Dans tous les cas, je suis dupe, je suis joué.

Je sais qu’ils disent : Le prince Roger est un bon enfant. On peut tout oser.

Avec cette réputation, un homme est exposé à subir toutes les malices félines du genre humain griffé ; puis, le bon enfant se transfigure, et les visages palissent autour de lui.

Oui, je puis pardonner à une femme qui a été ma maîtresse de me tromper, mais je ne pardonne point à la femme qui m’échappe avant le bonheur elle me doit tout il ce bonheur qu’elle m’a fait rêver. J’ai le droit de crier au voleur, et de l’arrêter, si elle me fuit. Ah ! mademoiselle de Châteaudun, vous avez cru pouvoir briser mon cœur, et me laisser pour tout partage le fantôme du souvenir. Eh bien ! je vous promets un beau dénouement ! Nous nous reverrons !

Et moi stupide ! j’allais lui écrire pour me justifier de mon innocence dans la scène de l’Odéon ! Justification épargnée ! Comme elle rirait de mon honorable candeur ! Elle ne rira pas !

Cher Edgard ! en vous écrivant ces lignes désolées, j’ai perdu le sang-froid que je m’étais imposé en commençant mon récit. Je sens que je suis brûlé dans mes veines par ce démon intérieur qui a un nom de femme, dans la langue de l’amour. La jalousie gonfle mes lèvres d’une sueur de bitume, cercle mon front d’un réseau de fer, et donne à mes mains cette convulsion fatale qui cherche une vie au bout d’un poignard Je sens que j’ai laissé dans mes voyages les mœurs tolérantes de votre civilisation de velours. Je sens que la rudesse des peuples lointains a passé sur ma chair, que j’ai couru entre les aspérités des écueils et les muffles des bêtes fauves. Je sens que ma jalousie est toute pleine des ouragans et des flammes de l’équateur.

Où l’avez-vous apprise, la jalousie, vous autres pâles jeunes gens des gynécées de satin ? L’acteur qui hurle et agite un poignard de carton entre deux coulisses a été votre professeur de jalousie, n’est-ce pas ?

J’ai étudié le monstre sous d’autres maîtres, moi. Les tigres m’ont enseigné leur art.

Cher Edgard, nous avons été surpris un soir par la nuit dans les ruines du fort qui défendait autrefois l’embouchure de la rivière Caveri, au Bengale ; une nuit sombre, éclairée par une seule étoile, comme la lampe du souterrain d’Éléphanta. Cette lueur était suffisante pour éclairer le formidable duel engagé devant nous sur le glacis du fort en ruines.

C’était la saison des amours… Comme ces mots sont doux à prononcer !

Un monstre fauve, zébré de noir, appartenant au beau sexe de sa noble race, se désaltérait avec un calme superbe dans la rivière Caveri. La soif étanchée, il allongea deux pattes en avant du poitrail, raccourcit les autres en croupe de sphynx, et se fit caresser voluptueusement les tempes par de larges et rudes feuilles épanouies au bord de l’eau.

Tout près de là, les deux amants s’observaient non avec les yeux, mais avec les narines et les oreilles, et ils distillaient, dans le clavier de leurs dents, un roucoulement aigu comme le souffle du kamsin sur les rameaux de fer des euphorbes et des nopals. Les deux monstres arrivaient par degrés au paroxysme de la rage amoureuse ; ils aplatissaient leurs oreilles, aiguisaient leurs griffes, tordaient leurs queues d’acier flexible, et faisaient jaillir des étincelles de leurs poils et de leurs yeux. Ce prélude fut long. La jeune amante se pavanait dans une tranquillité stoïque, affectant de ne prendre aucun intérêt à cette scène, comme si elle eût été seule de sa race au désert. Par intervalles, elle se mirait dans les eaux calmes de la rivière, et semblait toute joyeuse de sa grâce et de sa beauté.

Un mugissement, qui semblait jaillir de la poitrine d’un géant écrasé sous une roche, retentit dans la solitude. L’un des tigres avait décrit dans l’air une ellipse immense, et tombait sur le col de son rival. Les deux ennemis fauves se dressèrent de toute leur taille, et s’enlacèrent, debout, corps à corps, comme deux lutteurs, muffles contre muffles, dents contre dents, avec des contorsions furieuses et des râles aigus qui déchiraient l’air, comme les grincements de lames de cuivre. Des chasseurs vulgaires auraient ajusté leurs carabines sur ce groupe monstrueux. Nous jugeâmes, nous, qu’il était plus noble de respecter les puissantes haines de ces magnifiques amours. L’agresseur était le plus fort, selon l’usage ; il terrassa violemment son ennemi, l’écrasa sous son ventre, le laboura sous ses griffes, et ouvrant sa gueule dans toute sa profondeur dentelée, il l’étrangla sur l’herbe, avec un dernier cri exprimant la joie sauvage du vainqueur.

La femelle, toujours à la même place, léchait sa patte droite, et lorsqu’elle avait distillé assez d’écume sur le velours de la griffe, elle lustrait son muffle, ses tempes et ses oreilles avec une coquetterie charmante et une imperturbable sérénité.

Il y a beaucoup de leçons pour les deux sexes là-dessous, mon cher Edgard. Quand la nature nous choisit des maîtres, elle choisit bien. Dieu vous garde de la jalousie !

Je ne veux pas honorer de ce nom ce sentiment tracassier, injuste, vulgaire, que l’amour-propre nous donne quand il se déguise en amour. La jalousie que j’ai au cœur est une passion noble et légitime. Ne pas se venger, c’est donner une prime d’encouragement aux méchantes actions. L’oubli permanent des injures et des torts mettrait trop à l’aise certains hommes et certaines femmes. Il faut se venger.

Cher Edgard, parlez-moi de vos amours ; ne craignez pas de m’offenser avec votre bonheur. Je n’ai pas le cœur si mal fait. Racontez-moi les choses qui vous séduisent, dans la femme de vos tendresses. Épanouissez votre âme au doux rayon de ses sourires enivrez-vous des bienheureux entretiens, remplis de grâce et de mélodie, qui enchantent les premiers jours d’une passion. Ne songez à moi qu’en me lisant ; et oubliez-moi bien vite, pour rentrer dans votre bonheur.

Je vais faire au beau Léon l’honneur d’occuper ma pensée de son avenir… Roger de Monbert.

lundi 2 juillet 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XIV

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À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Pont-de-l’Arche, 8 juin 18…

J’écris à la hâte ce petit mot que je ferai mettre dans le carton à rubans. La caisse partira demain par la diligence. Je vous l’aurais envoyée plus tôt mais les brodequins des enfants n’étaient pas faits. Il est impossible d’obtenir nulle part ce qu’on demande ; les marchands vous disent qu’ils n’ont pas d’ouvriers, les ouvriers vous disent qu’ils n’ont pas d’ouvrage ; on n’y comprend rien. Enfin la caisse est terminée ; la fidèle Blanchard, que j’envoie à Paris, surveillera elle-même l’emballage. Si vous n’êtes pas contente de vos robes, de votre robe bleue, du bonnet à petites fleurs lilas, je désespère de vous satisfaire jamais. Je n’ai pas pris vos ceintures chez mademoiselle Vatelin. C’est la faute du prince de Monbert ; en passant sur les boulevards, nous l’avons vu, il causait avec quelqu’un. Je suis entrée dans le passage des Panoramas, il m’a suivie ; alors, pour échapper à ses poursuites, au lieu d’aller chez mademoiselle Vatelin, je suis entrée chez Marquis, M. de Monbert est resté à la porte. J’ai demandé une provision de thé, j’ai dit que j’allais envoyer la chercher, et je suis sortie par l’autre porte du magasin qui donne sur la rue Vivienne. Le prince, qui n’est pas venu à Paris depuis dix ans, ne sait pas ou ne sait plus que cette boutique a deux entrées. Et voilà comme je me suis débarrassée de lui. C’est encore cet affreux prince qui est cause que je suis revenue ici. Le lendemain de la triste soirée de l’Odéon, je suis allée à l’hôtel de Langeac pour savoir des nouvelles de ma cousine. Là, j’apprends d’abord ceci madame de Langeac a quitté Fontainebleau ; elle est à D… chez madame de H***, où l’on joue la comédie ; dans dix jours, elle viendra à Paris où elle me prie de l’attendre. C’est bien, je l’attendrai chez elle. Mais j’apprends aussi que le matin même M. de Monbert est venu faire une scène chez le portier, disant qu’il m’avait vue, qu’on le trompait, disant des choses si étranges ; que tous les gens de la maison étaient scandalisés. La perspective d’une visite de lui, d’une entrevue explicative, me remplit d’épouvante. — Je retourne dans ma mansarde. Madame Taverneau, inquiète, guettait mon retour ; elle ne me donne pas le temps de réfléchir elle m’emmène, et je reviens ici. Vous croyez peut-être que dans ce séjour champêtre, à l’ombre des saules argentés, au bord des ondes limpides, je vais trouver un peu de tranquillité ? Pas du tout ; un nouveau danger me menace. J’échappe à un prince en fureur pour tomber dans les piéges d’un poëte en délire. À mon départ, j’avais laissé M. de Meilhan gracieux, galant, mais raisonnable ; je reviens, et je le retrouve enflammé, passionné, fou. Il faut croire que je suis bien aimable dans l’absence l’éloignement m’est favorable.

Cette passion, que je suis très-décidée à ne pas mériter, m’ennuie beaucoup ; elle me fait une peur horrible, qui ne ressemble en rien à ce charmant effroi que j’ai rêvé : Le jeune poëte a pris au sérieux les coquetteries que je lui ai faites pour savoir ce que lui disait de moi son ami ; il s’est persuadé à lui-même que je l’adore, et je ne peux pas lui ôter cette sotte idée. J’ai beau prendre avec lui des airs farouches de Minerve en courroux, des airs majestueux de reine d’Angleterre ouvrant le parlement, des airs sévères, prudes, pincés, de maîtresse de pension en promenade, je ne parviens qu’à l’enivrer d’espérances. Si tout cela était de l’amour, cela pourrait être séduisant et dangereux, mais c’est du magnétisme ; vous riez, cela n’est pas autre chose ; il procède par fascination ; il me jette des regards mal intentionnés, auxquels il commande d’être brûlants… et qui ne sont qu’insupportables. Je finirai par lui dire très-sincèrement qu’en fait de magnétisme, je ne suis plus libre… j’en aime un autre, comme on dit dans les vaudevilles ; et s’il demande quel est cet autre, je lui répondrai en riant : C’est le fameux disciple de Mesmer, M. le docteur Dupotet.

Avec ce jeu-là, j’ai failli me tuer hier. Alarmée d’un tête-à-tête assez embarrassant au milieu des ruines d’un vieux château que nous étions allés visiter tous ensemble, je suis montée sur la fenêtre basse d’une des tours pour appeler madame Taverneau que j’apercevais au pied de la colline. La pierre sur laquelle j’étais s’est détachée… Sans M. de Meilhan, qui m’a retenue, je dois le dire, avec beaucoup d’adresse, j’étais morte… Je tombais dans un précipice de quatre-vingts pieds. Ah ! quelle peur j’ai eue ! J’en tremble encore ; je n’ai jamais éprouvé une frayeur pareille ; je crois que je me serais évanouie si j’avais eu plus de confiance ; mais une autre peur m’a réveillée de celle-là. Heureusement je vais partir, et cette plaisanterie finira.

Oui, certainement, je veux aller à Genève avec vous. Pourquoi n’irions-nous pas un peu jusqu’au lac de Côme ? Quelle belle course à faire, et nous serions si bien dans ma bonne voiture ! Vous saurez que j’ai une voiture de voyage qui est une merveille ; on la remet tout à neuf dans ce moment, et dès qu’elle sera prête, nous monterons dedans pour aller vous embrasser. Mais, me direz-vous, comment avez-vous une voiture de voyage, vous qui n’avez fait qu’un voyage en votre vie, du Marais au faubourg Saint-Honoré ? Je vous répondrai : J’ai acheté cette voiture par occasion ; c’est un chef-d’œuvre ; on n’a jamais rien fait de mieux à Londres. Elle a été inventée, — vous verrez quelle invention, — pour une Anglaise très-riche qui voyage toujours, et qui est désolée de la vendre ; mais elle se croit poursuivie par un jeune audacieux, et, pour lui faire perdre sa trace, elle veut vendre la voiture dans laquelle il l’a vue passer tant de fois. C’est une vieille folle qu’on appelle lady Penock ; elle ressemble à Levassor dans ses rôles d’Anglaises, mais en caricature : Levassor n’oserait pas être si ridicule.

À bientôt. Quand je pense que dans un mois nous serons ensemble, j’oublie tous mes chagrins. Irène de Châteaudun.

jeudi 28 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XIII

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À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT rue saint-dominique. paris.

       Richeport, 8 juin 18…

Elle est ici ! Fanfares et timbales !

Le jour même où vous retrouviez Irène, moi je retrouvais Louise !

En accomplissant pour la dixième fois mon pèlerinage de Richeport à Pont-de-l’Arche, j’ai aperçu de loin, à l’angle de la vitre, le visage grassouillet de madame Taverneau, encadré dans un superbe bonnet enjolivé de rubans feu ! L’apparition des premières algues et des fruits noyés confirmant à Christophe Colomb l’approche de la terre rêvée ne lui causa pas un plaisir plus vif qu’à moi la vue du bonnet de madame Taverneau ! Ce bonnet était l’indice du retour de Louise.

Oh ! que tu me parus charmant alors, affreux chou de tulle, avec tes barbes flottantes comme des oreilles d’éléphant et tes nœuds énormes pareils à ces pompons qu’on met sur l’oreille des chevaux ! Combien je te trouvai préférable aux diadèmes des impératrices, aux bandelettes des vestales, au fil de perles des patriciennes de Venise, aux plus nobles coiffures de l’art antique et moderne !

Que madame Taverneau était belle ! Son teint, vermeil comme une engelure, me fit l’effet d’une rose fraîche éclose, — ainsi que ne manquent jamais d’ajouter les poëtes. — Je l’aurais embrassée résolument, tant j’étais heureux.

Pendant les quelques pas qui me séparaient encore du seuil de la maison, l’idée que madame Taverneau pouvait bien être revenue seule me traversa la tête, et je me sentis pâlir, niais je fus bientôt remis de ma terreur ; car, dès les premiers mots de politesse échangés avec la directrice, j’aperçus, à travers le bâillement de la porte entr’ouverte, Louise qui, penchée sur sa table, roulait des grains de riz dans de la cire rouge pour remplir sans doute les interstices des cachets qu’elle m’avait demandés, et parmi lesquelles figure merveilleusement bien votre blason d’une si riche bizarrerie héraldique.

Un mince filet de lumière, glissant sur le contour velouté de ses traits, dessinait en camée son profil pur et délicat. Quand elle me vit, un léger incarnat se répandit dans sa pâleur comme une goutte de pourpré dans un vase de lait ; elle était charmante et d’une telle distinction que, sans les pinceaux, les godets, les couleurs et le verre d’eau claire placés à côté d’elle, je n’aurais jamais songé que j’avais devant moi une simple enlumineuse d’écrans. Cela n’est-il pas étrange, lorsque tant de femmes du monde et des mieux situées ont l’air de marchandes de pommes ou de revendeuses à la toilette en grande tenue, qu’une fille de la condition la plus humble ait des airs de princesse, malgré sa robe de toile imprimée !

Aussi pour moi, cher Roger, chez Louise Guérin la grisette a disparu ; il ne reste qu’une créature adorable et charmante que tout le monde serait fier d’aimer. Vous savez qu’avec toutes mes singularités, mes sauvageries, mes huronismes, comme vous les appelez, je me révolte au moindre mot équivoque, à la moindre plaisanterie hasardeuse prononcée par une bouche féminine ; eh bien ! Louise n’a pas une seule fois, dans les conversations assez longues que j’ai eues avec elle, alarmé la susceptibilité farouche de ma pudeur, et bien souvent des jeunes filles parfaitement chastes, des mères de famille très-vertueuses m’ont fait rougir jusqu’au blanc des yeux. Je ne suis pourtant pas bégueule ; je disserterais sur le festin de Trimalcion et les parties fines des douze Césars, mais certaines phrases que tout le monde dit ne me passeront jamais par la gorge ; il me semble voir sortir des crapauds de la bouche de ceux qui les prononcent ; — il ne sort des lèvres de Louise que des roses et des perles. Que de femmes sont tombées à mes yeux du rang de déesse à l’état de maritorne pour un mot dont j’essaierais en vain de faire comprendre l’ignominie !

Je vous ai dit tout cela, mon cher Roger, pour vous faire comprendre comment d’une vulgaire rencontre en chemin de fer, d’un simple caprice de galanterie, il est résulté un amour sincère, une passion véritable. Je suis brutal vis-à-vis de moi-même, je ne me cache pas les choses sous des noms adoucis ; je tiens à voir clair dans mon esprit et dans mon cœur, et, tout bien considéré, je suis éperdument épris de Louise. — Cela ne m’effraie pas. Je n’ai jamais reculé devant le bonheur. C’est mon genre de bravoure ; et il est plus rare qu’on ne pense. Que j’ai vu de gens qui auraient pris des boulets avec la main dans la gueule des canons, et qui n’avaient pas le courage d’être heureux !

Depuis son retour, Louise paraît plus émue, plus rêveuse ; un changement s’est opéré en elle. Il est clair que ce voyage lui a fait voir sa situation sous un jour nouveau. Quelque chose d’important s’est décidé dans sa vie. Qu’est-ce ? Je n’en sais rien et ne veux pas le savoir. J’accepte Louise telle qu’elle se présente à moi, dans le milieu où je l’ai rencontrée. Peut-être l’absence lui a-t-elle révélé comme à moi qu’une autre existence était nécessaire à la sienne. Ce qu’il y a de certain, c’est que je l’ai retrouvée moins sauvage, moins armée, d’un abandon plus familier, d’une grâce plus attendrie. Quand nous nous promenons dans le jardin, elle s’appuie un peu sur mon bras au lieu d’y peser à peine, comme auparavant. Sa raideur pudique commence à s’assouplir, la langueur l’envahit, et quand je suis là, au lieu de continuer son travail, ainsi qu’elle le faisait, elle reste la main moitié sous son menton, moitié dans ses cheveux, et me regarde avec une fixité distraite tout à fait singulière. On dirait qu’elle délibère intérieurement et cherche à prendre une résolution. Qu’Éros, le dieu aux flèches d’or, veuille qu’elle me soit favorable ! — Elle le sera, ou la volonté humaine n’a plus de puissance, ou le fluide magnétique est un mensonge !

Nous sommes quelquefois seuls, mais cette maudite porte n’est jamais fermée, et cette madame Taverneau rôde toujours par là. Elle vient à chaque instant se mêler à la conversation ; elle a peur que je ne m’ennuie avec Louise, qui n’a pas l’usage du monde et ne sait pas placer le petit mot pour rire, exercice dans lequel la brave femme a la prétention malheureuse d’exceller. Je ne suis ni un Néron, ni un Caligula, mais combien de fois n’ai-je pas dévoué intérieurement aux bêtes du Cirque l’honnête directrice de poste.

Pour tirer Louise de cette chambre, dont l’architecture ne se prête à aucune combinaison amoureuse ou romanesque, j’ai imaginé une partie en canot, aux Andelys, dans le but respectable de visiter les ruines de la forteresse de Richard Cœur-de-lion la montée est des plus rudes, car le donjon est posé, comme un nid d’aigle, au sommet d’une roche escarpée, et je comptais que madame Taverneau, étranglée dans son corset des dimanches, resterait à mi-côte, tout en sueur, essoufflée, écarlate comme une langouste mise au régime de l’eau bouillante, à geindre et s’éventer avec son mouchoir de poche.

Alfred, en revenant du Havre, s’était arrêté chez moi, et pour la première fois de sa vie il tombait à propos. Je lui mis le gouvernail entre les mains en lui recommandant de m’épargner ses charmants sourires, ses clignements d’yeux et ses airs d’intelligence. Il promit d’être comme une bûche, et il a tenu sa parole, le digne garçon ! Une jolie bise soufflait de la mer ; c’était le temps qu’il nous fallait pour remonter le courant. Nous trouvâmes Louise et madame Taverneau qui nous attendaient sur la jetée du canal bâti depuis peu, afin d’éviter les eaux rapides du pont.

Fier d’avoir le commandement de l’embarcation, Alfred s’établit à la poupe avec madame Taverneau, enveloppée d’un châle jonquille à ramages verts ; nous nous installâmes, Louise et moi, pour que la charge du canot fût également répartie, du côté de la proue.

La voile gonflée nous faisait comme une espèce de tente et nous isolait complétement de nos compagnons. La vertu de Louise, séparée de son chaperon par une frêle toile qui palpitait au vent, n’avait donc aucune inquiétude à concevoir, et, se sentant protégée, elle était plus libre ; dans les commencements d’un amour, la présence d’un tiers est souvent favorable. La femme la plus prude accorde certaines faveurs légères, quand elle est sûre qu’on ne pourra pas en abuser.

L’eau filait de chaque côté du taille-lame et nous entourait de franges d’argent bientôt évanouies en globules dans le remous de notre sillage. Louise avait défait son gant et laissait tremper sa main au courant qui jaillissait en cascades de cristal à travers ses doigts d’ivoire sa robe, dont elle avait ramassé autour d’elle les plis lutinés par la brise, sculptait sa beauté d’une étreinte plus étroite. Quelques-unes de ces petites fleurs des champs qui n’ont que trois ou quatre pétales inquiets s’effeuillaient sur son chapeau dont la paille traversée par un vif éclat de soleil lui formait comme une espèce d’auréole. — Moi j’étais à ses pieds, l’enveloppant de mon regard comme d’un baiser, la noyant d’effluves et d’irradiations magnétiques, lui faisant une atmosphère de mon amour, l’entourant de ma volonté ! J’appelais à moi toutes les puissances de mon âme et de mon esprit pour faire naître dans son cœur l’idée de m’aimer et d’être à moi !

Je me disais tout bas « Venez à mon aide, forces secrètes de la nature, printemps, jeunesse, parfums, rayons ! Vent chargé de langueur, inonde sa poitrine d’un souffle tiède ; fleurs en amour, enivrez-la de vos aromes pénétrants ; soleil, verse sur elle ta flamme féconde ; mêle ton or fluide à la pourpre de son sang ; que tout ce qui vit, palpite et désire, envoie à mon secours une parcelle ignée, que tout lui chuchotte à l’oreille qu’elle est belle, qu’elle a vingt ans, que je suis jeune et que je l’aime ! » — Faut-il des tirades poétiques et des déclamations romanesques pour qu’une femme incline, en rougissant, son front sur l’épaule d’un jeune homme !

Mon ardente contemplation la fascinait ; elle restait immobile sous mon regard. Je sentais moi-même jaillir par mes prunelles ma pensée en jets de feu ; ses paupières s’abaissaient invinciblement, ses bras se dénouaient, sa volonté s’affaissait devant la mienne ; se sentant à demi, vaincue, par un suprême effort elle mit sa main sur ses yeux, et resta quelques minutes ainsi pour se soustraire aux rayonnements de mon désir.

Quand elle eut un peu repris possession d’elle-même, elle tourna la tête du côté du rivage et me vanta le charmant effet d’une chaumière placée dans un groupe d’arbres et voisinant avec la rivière par des escaliers chancelants en planches, en piquets, d’une dégradation moussue et fleurie la plus pittoresque du monde. — Une délicieuse aquarelle d’Isabey jetée là sans signature. — Louise, car un art, si humble qu’il soit, agrandit toujours l’âme, a le sentiment des beautés de la nature qui manque à presque tout son sexe. — Le site qui plaît le mieux aux femmes, c’est une jardinière remplie de fleurs, et encore cet amour des fleurs n’est-il pas sincère la plupart du temps, et ne leur sert-il qu’à pousser les hommes d’âge à des comparaisons anacréontiques et surannées.

Les rives de la Seine, en effet, sont ravissantes. Les collines se déroulent en lignes gracieuses, pommelées d’arbres, zébrées de cultures ; quelquefois la roche perce la mince couche de terre et fait des apparitions pittoresques ; les cottages et les châteaux lointains se trahissent par le miroitement de leurs combles d’ardoise ; des îles aussi sauvages que celles de la mer du Sud sortent du sein des eaux, comme des corbeilles de verdure, et nul capitaine Cook n’a parlé de ces Otaïti à une demi-journée de Paris.

Louise admirait avec intelligence et sentiment les différentes nuances du feuillage, les moires de l’eau gaufrée par une légère brise, le vol brusque du martin-pêcheur, les ondulations nonchalantes du nénuphar, dont les larges feuilles et les épaisses fleurs jaunes viennent s’épanouir à la surface, les petits wergess-mein-nicht de la rive, et tous les détails dont le cours du fleuve est accidenté. — Je la laissais baigner son âme dans la nature, qui ne pouvait que lui conseiller l’amour.

Nous arrivâmes vers quatre heures aux Andelys, et, après une légère collation d’œufs frais, de crème, de fraises et de cerises, nous entreprîmes notre ascension à la forteresse du brave roi Richard.

Alfred était au mieux avec madame Taverneau, qu’il avait éblouie par le fastueux étalage de ses hautes relations sociales. Pendant le voyage, il lui avait débité plus de noms qu’il ne s’en trouve dans l’Almanach royal. La bonne directrice de poste l’écoutait avec une déférence respectueuse, charmée de se trouver en compagnie d’un homme si bien situé dans le monde. Alfred, qui n’est pas accoutumé parmi nous à des auditeurs bénévoles, se livrait au bonheur de parler sans être interrompu par des railleries ou des quolibets ironiques. — Ils avaient fait mutuellement leur conquête.

Le château-fort de Richard Cœur-de-lion rappelle, et par sa situation et par son architecture, les burgs du Rhin. La maçonnerie se mêle au rocher de manière à s’y confondre ; on ne sait pas où finit l’œuvre de la nature et où commence l’œuvre de l’homme.

Nous arrivâmes Louise et moi, malgré les pentes rapides, les pierres croulantes, à travers les remparts effondrés, les broussailles et les obstacles de toutes sortes, jusqu’aux pieds de cette botte de tours engagées les unes dans les autres, qui forment le donjon. Plus d’une fois, Louise avait été obligée, pour gravir, de me donner la main, de s’appuyer sur mon épaule. Même, quand le chemin était moins âpre, elle ne quittait pas son attitude abandonnée et confiante ; sa pudeur d’épiderme, si farouche et si vive, commençait à s’apprivoiser un peu.

Madame Taverneau, qui n’est point une sylphide, se pendait au bras d’Alfred de toutes ses forces, et ce qui m’étonne, c’est qu’elle ne le lui ait pas arraché.

Nous pénétrâmes dans l’enceinte par une brèche à demi obstruée de plantes sauvages, et, malgré les masses de décombres et les plafonds écroulés, nous parvînmes jusque sur la plate-forme du massif intérieur, d’où nous apercevions, outre une vue superbe, loin, bien loin, le châle jonquille de madame Taverneau, luisant dans l’herbe comme un gros scarabée.

À cette hauteur, isolée du reste du monde, enivrée par l’air libre, la poitrine émue, la narine palpitante, la joue animée d’un rose plus vif, ses bandeaux sévères plus assouplis et plus onduleux, Louise était d’une beauté étincelante et radieuse ; son chapeau était tombé sur ses épaules, et les brides de ruban le retenaient seules de sa main distraite s’échappait une poignée de marguerites sauvages.

— Quel dommage, lui dis-je, que je n’aie pas un démon familier à mon service ! nous verrions les pierres se remettre en place, les tours se secouer dans l’herbe où elles dorment depuis si longtemps, et se redresser au soleil, les ponts-levis jouer sur leurs chaînes, et les hommes d’armes passer et repasser derrière les créneaux avec leurs cuirasses resplendissantes. — Je vous ferais asseoir à mes côtés comme ma châtelaine, dans la grande salle, sous un dais chamarré de blasons, au milieu d’un monde de dames d’atours, de varlets et d’archers. — Vous seriez la colombe de ce nid de milan !

Cette fantaisie la fit sourire et elle me répondit : — Au lieu de vous amuser à reconstruire le passé en rêve, regardez donc le magnifique spectacle qui s’étend devant vous.

En effet, le ciel était admirable, le soleil descendait vers l’horizon, dans une ville de nuages, ruinée et livrée à l’incendie du couchant les collines assombries prenaient des teintes violettes ; à travers la brume légère de la vallée, le fleuve luisait par places comme la lame damasquinée d’un sabre turc. Des fumées bleues montaient au bout des cheminées du bourg des Andelys, couché au pied de la montagne ; un son argentin de cloches, sonnant l’angelus, nous arrivait par bouffées ; l’étoile de Vénus brillait d’un éclat doux et pur dans un coin limpide du ciel. Madame Taverneau ne nous avait pas encore rejoints, les agréments d’Alfred lui faisaient oublier sa compagne.

Louise, inquiète d’être séparée si longtemps de son chaperon, se pencha sur le bord de la meurtrière. Une pierre qui n’attendait, pour se détacher, que le poids d’une hirondelle fatiguée, roula sous le pied de Louise, qui se jeta tout effrayée contre ma poitrine ; mes bras se refermèrent sur elle, et je la tins quelques instants près de mon cœur. Elle était fort pâle sa tête fléchissait en arrière ; le vertige des hauts lieux s’était emparé d’elle.

— Ne me laissez pas tomber, la tête me tourne !

— N’ayez pas peur, lui répondis-je ; je vous tiens, et l’esprit du gouffre ne vous aura pas.

— Ouf ! Quelle diable d’idée de grimper comme des chats sur ce vieux tas de pierres, s’écria Alfred qui arrivait enfin, traînant à la remorque madame Taverneau, faisant l’effet, dans son châle, d’un coquelicot dans les blés. Nous sortîmes de la tour et nous regagnâmes le canot. Louise me jeta un regard humide et triste, et s’assit à côté de madame Taverneau. Un bateau remorqueur descendait la rivière ; nous le hélâmes, il nous jeta une corde, et quelques heures après nous étions à Pont-de-l’Arche.

Voici le récit de mon expédition, c’est peu de chose, et c’est beaucoup. J’en ai fait assez pour être sûr que j’agis sur Louise, que mon regard la fascine, que ma parole l’émeut, que mon contact la trouble ; je l’ai tenue un instant palpitante contre mon sein ; elle ne m’a pas repoussé. Il est vrai que, par un petit jésuitisme féminin assez commun, elle peut mettre cela sur le compte du vertige, sorte de vertige de la jeunesse et de l’amour, qui a plus fait tourner de têtes que tous les précipices du Mont-Blanc !

Quelle singulière personne que cette Louise ! C’est un mélange d’esprit aventureux et de timidité virginale à n’y rien comprendre. Elle est d’une ignorance et d’une perspicacité inouïes. Ces contrastes sont de l’effet le plus piquant, et m’attachent à elle de plus en plus. Après-demain, madame Taverneau doit aller à Rouen pour quelque affaire. Louise sera seule, et je compte répéter la scène du donjon, considérablement augmentée et privée de l’apparition inopportune du châle jonquille de madame Taverneau et de l’habit de chasse vert du malencontreux Alfred. — Que de rêves charmants va bercer cette nuit mon hamac de Richeport !

Ma prochaine lettre commencera, je l’espère, par cette phrase triomphante du chevalier de Bertin :

       Elle est à moi ! divinités du Pinde !

Adieu, mon cher Roger, je vous souhaite bonne chance dans vos recherches. Puisque vous avez aperçu une fois Irène, c’est qu’elle ne porte pas au doigt l’anneau de Gygès. — Vous pouvez la rencontrer encore ; mais alors dussiez-vous traverser six boyards, trois Moldaves, onze lorettes, dix marchands de contremarques, écraser une multitude de king’s-Charles, renverser une foule de magasins de pastilles du sérail, filez droit comme un boulet vers votre beauté, et saisissez-la par le bout de l’aile, comme ferait un sergent de ville ou un gendarme avec politesse, mais avec fermeté ; car il ne faut pas que le prince Roger de Monbert soit le jouet d’une prétentieuse héritière parisienne. Edgard de Meilhan.

mardi 26 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XII

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À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES à grenoble (isère).

       Paris, 2 juin, minuit.

Oh ! je suis indignée ! j’ai la rage dans le cœur. Mon Dieu, que cela fait mal de haïr !… Je voudrais pouvoir me calmer un peu pour vous raconter ce qui vient de se passer, pour vous dire comment tous mes projets sont détruits, comment je me retrouve encore seule au monde, plus triste que jamais, plus découragée que dans mes plus mauvais jours de misère. Mais je ne puis garder mon sang-froid en pensant à l’indigne conduite de cet homme, à sa fatuité grossière, à son insolente fausseté… J’arrive de l’Odéon ; M. de Monbert y était, je l’ai vu ; il ne se cachait pas, vraiment ; je vous ai déjà dit qu’il n’avait rien de mystérieux dans le caractère ; il était là, en grande loge, gris comme un cocher de fiacre, avec de mauvais petits écervelés. M. M. de S. l’aîné, était simplement gris comme le prince : quant au plus jeune, Georges, il était ivre, complétement. Ce n’est pas tout : l’aimable prince servait de chevalier à deux beautés à la mode, deux misérables créatures de la plus fâcheuse célébrité, de ces femmes éhontées qui nous forcent à les connaître malgré nous par le scandale qu’elles font partout où on les rencontre ; ces espèces de dames de la halle, déguisées en femmes du monde, moitié marchandes d’oranges et moitié petites maîtresses, qui donnent des coups de poing avec des gants blancs parfumés, et qui lancent dans le dialogue des jurons effroyables derrière leur bouquet de roses ou leur éventail Pompadour !… ces femmes criaient, riaient comme des folles ; elles chantaient à haute voix avec les chœurs d’Antigone, avec les vieillards de Thèbes !… À la galerie on disait « Elles ont trop bien dîné. » On les flattait ; je pense qu’elles sont toujours comme ça.

Il faut vous dire, pour que vous puissiez comprendre toute ma fureur, qu’avant d’aller au spectacle, au moment de monter en voiture, on m’avait apporté les lettres que j’avais fait demander à l’hôtel de Langeac. Dans le nombre, se trouvait un billet de M. de Monbert, celui qu’il m’avait écrit quelques jours après mon départ ; mais je veux vous l’envoyer, ce billet, il mérite de faire le voyage. En le lisant, vous, chère Valentine, n’oubliez pas que je l’ai lu, moi, à travers les étranges conversations de M. de Monbert et de ses compagnes, et que chacune des phrases empoulées de ce billet prétentieux avait pour traduction littérale et libre à la fois, pour commentaires ingénieux, les éclats de rire, les mauvais bons mots, les calembours stupides de l’infortuné qui l’avait écrit.

J’en conviens, ces éclats de rire, ces discours joyeux, me gênaient un peu pour lire de si touchants reproches : les brillantes improvisations de l’orateur m’empêchaient de m’attendrir sur les lamentables élégies de l’écrivain. Voici ce plaisant billet ; j’essayais de le déchiffrer à travers mes larmes, quand M. de Monbert est arrivé au spectacle :

« Est-ce une épreuve d’amour, une vengeance de femme ou un caprice d’oisiveté, mademoiselle ? Ma tête n’est pas assez calme pour trouver le mot d’une énigme. Au nom du ciel, venez au secours de ma raison ! Demain peut-être, si votre sagesse me parle, la folie vous répondra ! Sortez de votre mystère avant ce soir.

» Tout est désolation et ténèbres autour de moi et dans moi. Le rayon du jour échappe à mes yeux, le rayon de la pensée à mon âme. J’ai cessé de vivre en cessant de vous voir. Il me semble que la puissance de mon amour me donne encore la force de me survivre à moi-même, et de retenir dans mes doigts une plume vagabonde que mon esprit ne guide plus. Avec mon amour, je vous avais donné mon âme : ce qui reste de moi à cette heure vous ferait pitié. J’implore de vous ma résurrection.

» Vous ne pouvez comprendre l’extase d’un homme qui vous aime et le désespoir de l’homme qui vous perd. Moi-même, avant de vous avoir connue, je n’aurais pas soupçonné ces deux limites séparées par tout un monde et rapprochées en un seul instant. Abîme comblé par un point !… Être envié des anges, respirer l’air du ciel, chercher un nom dans les voluptés divines pour le donner à son bonheur, et tout à coup tomber, comme Lucifer, avec un coup de tonnerre au front, rouler dans un gouffre de ténèbres, et vivre de cette vie de mort qui est l’avenir des damnés !

» Voilà votre ouvrage !

» Non, ce n’est pas un jeu, non, ce n’est pas une vengeance on ne se joue pas avec une passion sérieuse ; on ne se venge pas d’un innocent ; c’est donc une épreuve eh bien ! elle est subie, et le sang de mes veines vous crie grâce. Si vous prolongez l’épreuve, vous aurez bientôt l’inutile douleur de ne pas douter de mon amour d’aujourd’hui ! Votre douleur sera un remords ! ROGER. »

Oui, sans doute, oh ! cette fois vous dites vrai, mon cher prince, ma douleur est un remords, un grand remords jamais je ne me pardonnerai d’avoir été un moment touchée de vos étranges plaintes et d’avoir versé des larmes sincères sur votre pathos de comédien.

J’étais assise tout au fond de la loge, et, tremblante d’émotion, je lisais ces reproches douloureux et je pleurais !… oui… je pleurais ! Tout cela me paraissait superbe et très-attendrissant. J’étais dans une disposition d’esprit si bienveillante, j’étais si humblement pénétrée de mes torts, que je me sentais accablée sous la malignité de ce désespoir si noble causé par moi avec tant de petitesse et de cruauté chaque mot de cette mauvaise amplification me fendait le cœur ; j’admirais naïvement l’éloquence et la simplicité de ce style ; j’acceptais comme des beautés toutes ces baroques images, ces antithèses pleines de passion et de prétention : La folie qui répond à la sagesse qui parle. — La puissance de l’amour qui donne la force de tenir une plume ! — Les limites séparées par un monde et rapprochées en un instant. — L’abîme comblé par un point ! — Et cette vie de mort dont il faut vivre, et ce nom que l’on voudrait donner à son bonheur et qu’on ne peut pas trouver, même dans les voluptés du ciel. » Trouvez-moi donc un peu un nom à donner à mon bonheur ; je ne peux pas en venir à bout !… J’avais accepté toutes ces plaisanteries sans effort. Je ne m’étais arrêtée, un moment étonnée, qu’à ce mot gaiement terrible : LUCIFER !… Je ne m’y attendais pas du tout, à ce mot-là, et il m’avait un instant refroidie… mais la dernière tirade m’avait bientôt ranimée… Je la trouvais entraînante, déchirante !… Enfin, dans ma pitié enthousiaste, j’admirais tout par manière d’expiation, lorsqu’un bruit épouvantable se fait entendre… On ouvre avec fracas la porte de la loge voisine… Triste, je maudis cette joie cruelle qui vient insulter à ma douleur… Je continue à lire, à admirer et à pleurer… Mes voisins continuent à rire et à crier. Parmi ces voix plus que sonores, je crois reconnaître une voix amie. J’écoute. C’est la voix du prince de Monbert, je ne me trompe pas. Probablement, il est ici avec des étrangères. Il a tant voyagé qu’il est forcé de faire les honneurs de Paris à toutes les grandes dames qui l’ont reçu dans les capitales du monde qu’il a parcourues… Mais de quel pays sont-elles donc, ces grandes dames ? On les montre au doigt, et elles disent des choses bien singulières… L’une d’elles, ayant plongé sa tête dans notre loge, nous jeta ce mot gracieux « Quatre femmes, quatre monstres ! » Je la reconnus, je l’avais vue aux courses de Versailles… et tout fut expliqué.

Alors, ils jouèrent entre eux et pour leur propre plaisir une espèce de parade. Un seul trait vous donnera une idée de l’esprit et du bon goût que déployèrent ces messieurs. Celui des deux jeunes gens qui était le plus ivre demanda en bâillant quels étaient les auteurs d’Antigone. — Sophocle, répondit M. de Monbert. — Mais il y en a deux. Deux Antigones ? reprit en riant le prince. Oui, il y a aussi celle de Ballanche. — Ah ! Ballanche, c’est ça, s’écria le jeune ignorant ; je savais bien que j’avais vu deux noms sur l’affiche ! Vous les connaissez ? — Je ne connais pas Sophocle, répondit le prince toujours plus jovial, mais je connais Ballanche ; je l’ai vu à l’Académie. Cette charmante plaisanterie obtint un succès fou, incroyable ; l’hilarité éclata en transports, et le tapage devint tel, que le public se fâcha tout à fait. Silence ! donc ; silence !… criait-on de tous côtés… Le calme se rétablit un moment dans la loge, mais la plaisanterie était passée à l’état de monomanie ; à chaque scène applaudie, le petit Georges de S***, qui est un écolier, un enfant, criait à tue-tête : Bravo ! Ballanche ! Puis s’adressant à ses voisins, à tous les gens qui étaient là, il ajoutait : Applaudissez, mes amis, il faut encourager l’auteur. Et ces deux atroces femmes reprenaient à leur tour, en applaudissant : Il faut encourager Ballanche ; encourageons Ballanche. C’était absurde.

Madame Taverneau et ses amies étaient indignées. Elles avaient entendu comme moi ce mot si bienveillant : Quatre femmes, quatre monstres !… Cette rapide appréciation de notre tournure et de notre élégance les avaient flattées médiocrement. Ce mot les rendait peu indulgentes pour leur scandaleux voisinage. Il y avait auprès de nous plusieurs hommes, des journalistes, je crois, qui nommaient tout haut le prince de Monbert, MM. de S*** et leurs deux beautés. Et ces journalistes ne se gênaient point pour parler fort amèrement de ce qu’ils appellent les jeunes lions du faubourg Saint-Germain, des mauvaises manières des gens bien élevés, des scrupules risibles de ces fiers légitimistes, qui craindraient de se compromettre en faisant les affaires du pays, et qui ne craignent pas de se compromettre chaque jour en faisant mille extravagances ; et là-dessus ils racontaient des histoires fabuleuses, mensongères, impossibles, mais auxquelles malheureusement toutes ces coupables imprudences donnent une grande probabilité. Vous le devinez, je souffrais cruellement, et dans mon orgueil de fiancée, et dans mon orgueil de parti. Je rougissais des nôtres devant nos ennemis mon offense personnelle n’était peut-être pas la plus sensible dans ce moment. En écoutant ces justes épigrammes, je détestais presque autant MM. de S*** que Roger. Ce qu’il y a de certain, c’est que, pendant cette heure de dépit et de honte, j’aimais mieux m’appeler tout bonnement madame Guérin que d’être madame la princesse de Monbert.

Que pensez-vous de ce désespoir au vin de Champagne ? Ne dois-je pas en être bien touchée ? Qu’il est doux de se voir regretter si dignement ! Cela est tout à fait poétique et même mythologique Ariane n’en fit cas d’autres elle demanda à Bacchus des consolations aux chagrins que lui avait causés l’amour. Aussi, comme il chantait l’hymne à Bacchus au dernier acte d’Antigone ! Il a une très-jolie voix de ténor, je ne savais pas ça, c’est une séduction de plus : et comme il était heureux dans cette aimable compagnie ! Valentine, ne vous l’avais-je pas bien dit ? l’épreuve du découragement est infaillible : en amour le désespoir est un piége ; cesser d’espérer c’est cesser de feindre : on revient à son naturel dès que l’hypocrisie est reconnue inutile. Comme il m’est prouvé maintenant que ce monde-là est la société qu’il préfère, que c’est là son centre, qu’en se faisant de nous si élégant, si délicat, si réservé, il se métamorphosait hypocritement !

Oh ! ce soir-là, il était bien sincère, il n’avait rien d’exagéré dans les manières rien qui sentit l’extraordinaire, le détour, ni l’effort ; il était là chez lui, dans son élément ; car on ne peut cacher son élément, c’est-à-dire on ne peut pas cacher qu’on est dans son élément. On a dans les poses une désinvolture qui trahit un bien-être délicieux on se pavane, on s’étale, on s’épanche, on s’épanouit on nage en pleine eau, on vole en plein air… On peut cacher qu’on a reconnu dans la foule la personne qu’on adore… on peut cacher qu’une nouvelle subitement apprise est l’avis important qu’en attendait… on peut cacher ses craintes soudaines, ses dépits violents, ses joies délirantes… mais on ne peut pas cacher cette impression agréable, cette indiscrète béatitude qu’on éprouve à rentrer tout à coup dans son élément, après de longs jours de privation et de souffrances. Eh bien ! ma chère, l’élément de M. de Monbert, c’est la mauvaise compagnie. Je suis très-polie en ne disant pas davantage.

Au reste, cela ne m’étonne point, et j’ai souvent remarqué avec tristesse ce noble goût chez ses semblables : les hommes élevés pour la dignité et dans les rigueurs de l’étiquette n’ont pas de plus grand plaisir que de se commettre avec des gens de rien ; on leur impose l’élégance comme un devoir, alors ils considèrent la grossièreté comme la récréation ; ils en veulent, pour ainsi dire, à ces qualités charmantes dont on leur fait une obligation, et ils se dédommagent de la peine qu’ils ont eue à les acquérir, en les rendant malicieusement inutiles, en se jetant volontairement dans un monde vulgaire, dans une société infime où elles ne sauraient briller, où elles n’ont aucune valeur. Il faut cette tendance taquine de l’esprit humain, cette lutte éternelle du caractère et de l’éducation pour expliquer ce goût, cette passion des hommes calmes et distingués pour la mauvaise compagnie ; plus ils sont froids et dignes dans leurs manières, et plus ils recherchent les mauvais sujets, les femmes tarées, les misérables espèces ; il y a encore une autre raison de cela, c’est que ce sont des orgueilleux, et que les orgueilleux ne se plaisent qu’avec ceux qu’ils méprisent.

Toutes ces turpitudes seraient sans importance, si notre pauvre noblesse était encore debout, si elle n’avait pas à reconquérir sa place, à recouvrer son prestige. Mais pourra-t-elle jamais le faire avec de tels représentants ? Oh ! que je les maudits, ces petits sots qui, par leurs coupables extravagances, compromettent une si belle cause ! Comment ne sentent-ils pas que chacune de leurs étourderies donne une arme terrible contre les idées qu’ils défendent, contre leur parti, contre nous tous ? Ils sont en guerre avec le pays, qui se défie de leurs intentions, qui déteste leurs avantages… et ils s’amusent à irriter encore le pays par leur hostilité inintelligente et leur oisiveté tapageuse À les voir luttant de niaiseries et de déconsidération, on dirait qu’ils n’ont qu’une pensée, c’est de justifier toutes les accusations de leurs ennemis, et de renchérir même encore sur cette estimation injustement modérée. On les accuse d’être ignorants… ils sont ignares ! On les accuse d’être insolents… ils sont impudents ! On les accuse d’être bêtes, tous, naturellement, fatalement… ça ne leur suffit pas… ils aspirent à être brutes, et ils y parviennent !… Et cependant, puisqu’il est convenu qu’ils sont dégénérés, on ne serait pas exigeant pour eux ; on ne leur demande pas ce qu’on demande aux autres, on ne leur demande ni héroïsme, ni talent, ni génie ; on ne leur demande que de la dignité, et ils ne savent même pas faire semblant d’en avoir… On ne leur demande pas de porter leur nom, leur nom illustre. On ne leur demande que de le respecter… et ils le traînent dans la boue ! Ah ! ces gens-là me feront mourir d’indignation et de douleur !

Et c’est parmi ces jeunes fats, dans cette pépinière de fainéants, que je dois chercher un mari, qu’Irène de Châteaudun doit choisir une alliance !… Non, non, je ne donnerai point les quelques millions que la Providence m’a jetés, pour être distribués comme encouragement à toutes les misérables courtisanes de Paris, pour être partagés entre toutes les sauteuses de théâtres. S’il faut absolument donner ma fortune à des femmes, je la porterai dans un couvent où j’irai m’enfermer pour le reste de mes jours ; mais, certes, j’aimerais mieux devenir la femme de quelque pauvre étudiant bien obscur, mais noblement honteux de son obscurité, dévoré du désir de la gloire, jaloux de rendre illustre son nom bourgeois, et cherchant nuit et jour dans la poussière des livres le secret des grandes renommées… que d’épouser jamais un de ces jolis cœurs de bonne famille qui se traînent courbés, écrasés sous le poids de leur nom formidable, ces petits seigneurs de comédie qui n’ont de leur haute position que la morgue et la vanité, qui ne savent rien faire, ni agir, ni travailler, ni souffrir ; ces paladins déchus qui n’ont jamais guerroyé qu’avec des sergents de ville, et qui n’ont encore pu rendre leurs noms célèbres que dans les bastringues de la barrière et dans les tabagies du boulevard.

C’est pourtant bien beau de sentir bouillonner dans ses veines un sang glorieux, de s’enivrer d’orgueil dès l’enfance, en étudiant l’histoire de son pays, en voyant ses camarades de collége forcés d’apprendre par cœur, comme un devoir, le récit brillant des hauts faits d’un de vos aïeux !… d’entrer dans la vie par un chemin facile, frayé d’avance pour vous, et d’attirer sur soi naturellement, favorablement, les regards et la lumière ! jeune, de se montrer déjà armé de souvenirs respectables, paré de généreuses promesses ; d’avoir de nobles engagements à remplir, de nobles espérances à réaliser ; d’avoir dans le passé des protecteurs puissants, des modèles inspirateurs que l’on peut invoquer dans les jours de crise, comme des patrons exceptionnels, comme des saints particuliers à vous et à votre famille ; d’avoir sa conduite toute tracée par des maîtres dont on est fier ; de n’avoir rien à imaginer, rien à édifier, de n’avoir qu’à continuer dignement l’œuvre grandement commencée ; de n’avoir qu’à conserver la tradition, qu’à suivre la vieille routine… Cela est beau pourtant quand la tradition est celle de l’honneur, quand la routine est celle de la gloire.

Mais qui peut comprendre ces sentiments-là aujourd’hui ? Qui ose maintenant prononcer sans rire, sans ironie et sans musique, ces nobles mots ? Quelques derniers croyants, désolés comme nous, qui protestent encore énergiquement, mais en vain, contre ces dégradations. Les uns s’en vont en Algérie constater leur bravoure héréditaire, et mériter dix fois la croix qu’on n’ose pas leur donner ; d’autres s’enferment dans leurs châteaux, qu’ils glorifient par les arts, cette ressource généreuse des héroïsmes découragés ; d’autres aussi, élèves de Sully, retrempent leur force dans de rudes travaux, dans l’étude féconde de la science sacrée, et se font agriculteurs passionnés pour cacher qu’ils sont misanthropes. Mais que peuvent-ils, combattant seuls four une cause abandonnée ? Que peuvent les meilleurs officiers sans soldats ?

Vous le voyez, j’oublie mes propres chagrins pour penser à nos malheurs à tous, et je trouve Roger deux fois coupable. Avec tant d’esprit, il pouvait avoir tant d’influence ! Il pouvait ramener à la raison ces jeunes fous. Comment lui pardonner de les entraîner encore plus loin dans le mal par son dangereux exemple ?

Tenez, Valentine, franchement, je ne me sens pas faite pour vivre dans ce temps-ci. Tout m’y déplaît. Les gens d’autrefois me paraissaient inintelligents, insensés ; les gens d’aujourd’hui me semblent grossiers et menteurs. Ceux-là ne comprennent rien ; — ceux-ci dénaturent tout. Les premiers n’ont pas la supériorité qu’il me faut ; les seconds n’ont pas la délicatesse que j’exige. Le monde est laid ; j’en ai assez. Je connais à peine la vie, et je sens déjà peser sur ma tête l’expérience de soixante années ! Et pour une tête blonde, ce poids est bien lourd !

Quoi ! dans ce monde si élégant, pas un être un peu noble, pas une âme un peu belle, qui ait le sentiment de la grandeur, qui ait le respect de l’amour.

Avoir à vingt-cinq ans des millions à donner, et les garder forcément ! Être riche, jeune, libre, généreuse, et vivre seule faute d’un allié qui soit digne !… Valentine, n’est-ce pas que cela est bien douloureux ?…

Maintenant, ma colère est tombée ; je ne suis plus que triste ; mais je suis mortellement triste. Je ne sais pas encore ce que je vais faire ; je voudrais aller vous voir. Oh ! j’ai bien besoin de vous revoir. Ah ! ma mère, ma mère, je serai donc seule toute ma vie ! Irène de Châteaudun.

dimanche 24 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny XI

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À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure).

Paris, 3 juin 18…

Elle est à Paris !

Avant de le savoir, je le savais. Il y avait dans l’air une voix, une mélodie, un rayon, un parfum qui me disaient Irène est ici !

Paris me paraissait repeuplé. La foule n’était plus un désert à mes yeux. Cette grande cité morte avait repris une âme. Le soleil me rendait ses sourires. La terre palpitait sous mes pas. Le vent suave qui soufflait dans mes cheveux prononçait à mon oreille un nom adoré.

Le hasard a un trésor d’atroces combinaisons. Le hasard ce rusé démon ! il s’est nommé le hasard, pour mieux tromper ! Avec une habileté infernale, il feint de ne pas nous observer, dans les mouvements décisifs de notre vie, et il nous remorque, comme des aveugles, au lieu fatal qu’il a désigné.

Je néglige toutes les transitions. Lisez, comme j’écris.

Vous connaissez les deux frères Ernest et Georges de S***, leur famille les a semés tous deux dans le champ de la diplomatie. Ils étudient les langues orientales et surtout les mœurs. Hier, nous nous sommes rencontrés au bois de Boulogne ; eux en calèche, moi à cheval. J’essayais de l’équitation, comme hygiène morale. Ils m’ont lancé par la portière un engagement à dîner, dans la formule la plus concise. J’ai répondu oui, en courant : un oui de distraction et d’indolence. Oui est toujours plus facile à prononcer que non, à cheval, surtout. Non se discute ; oui ne se discute jamais. Économie de paroles et de temps.

Au reste, je n’étais pas fâché d’avoir eu cette rencontre. Ces deux jeunes gens font une prodigieuse dépense de gaieté, comme tous ceux qui se destinent à vieillir dans la gravité somnolente des chancelleries d’Orient.

Je croyais que nous serions trois à table ; hélas ! nous étions cinq !

Deux femmes artistes, et cultivant avec délices leur précoce émancipation ; deux divinités adorées dans le temple des grands sculpteurs de la Nouvelle-Athènes ; deux écueils vivants oubliés sur la carte de Paris.

J’ai l’habitude de saluer avec le même respect apparent toutes les femmes de l’univers. J’ai salué les femmes couleur d’ébène du Sénégal ; les femmes couleur clair de lune des archipels du Sud ; les femmes couleur de neige du détroit de Behring ; les femmes couleur de bronze de Lahore et de Ceylan.

Il m’était impossible de me retirer brutalement devant deux femmes couleur de lis dont les deux portraits et les deux statues sont au salon du Louvre et font l’admiration des connaisseurs. Au reste, j’ai un principe : moins une femme est respectable, plus on doit la respecter ; c’est ainsi que nous pouvons la ramener à la vertu.

Je restai donc ; je m’assis et j’apportai même au festin mon cinquième de gaieté antique. Nous étions Praxitèles, Phidias, Scopas ; nous venions d’inaugurer dans leurs temples la Vénus pudique et sa sœur, et nous buvions à nos modèles les vins de l’archipel Ionien.

Ce soir-là, hier, comme vous savez, si vous avez lu l’affiche, on jouait Antigone au théâtre grec de l’Odéon, faubourg Saint-Germain.

J’ai encore un principe : dans toute action folle ou sage, il faut bravement et fièrement s’exécuter ou s’abstenir. Je n’avais pas eu la sagesse de m’abstenir, il fallait avoir la folie d’imiter mes voisins. Au dessert, j’abusai même de l’imitation. Je me souvins trop que j’étais malheureux, je demandai trop souvent l’oubli à la naïade écarlate qui coule devant Bordeaux.

La voiture avancée, nous allons à l’Antigone de l’Odéon.

Notre invasion sous le péristyle fut merveilleuse.

Les deux dames, cavalièrement suspendues aux bras des deux futurs ambassadeurs orientaux, rayonnaient de grâce épicurienne et de sensuelle beauté. Les classiques contrôleurs du théâtre ouvraient à deux battants les portes et les barrières, et cherchaient les encensoirs. Moi, je fermais la marche, insolent et superbe, comme le jour où j’entrai dans la pagode ruinée de Bangalore pour enlever la statue de Sita.

On jouait le premier acte. Les écoles athéniennes gardaient un silence religieux devant le Proscenium. La grille de notre luge s’écroula sous des mains folles, et le fracas de la porte, de nos cinq voix, de nos éclats de rire, suspendit un instant le chœur tragique et attira sur nous les regards.

Avec quelle audace mondaine nos deux dames s’encadrèrent en relief dans leur loge, et arrondirent sur le velours leurs bras nus, traduits en marbre de Paros, tant de fois, par nos célèbres sculpteurs. Nos trois têtes, illuminées des sourires de l’ivresse, flottaient au-dessus des chevelures de nos divinités, pour compter approximativement, dans la salle, les nombreux témoins de notre bonheur.

Un éclair de raison traversait, par intervalles, mon cerveau, et alors je me disais, dans un monologue sérieux : Mais ce que je fais là est odieux ! Cette conduite n’est pas dans mes mœurs ; je suis absurde et ridicule ! Il faut sortir et demander pardon au premier passant !

Impossible de m’obéir. Un bras fatal me retenait là. Une volonté me dominait. La magie a survécu aux magiciens.

Dans les entr’actes, nos deux statues grecques s’entretenaient à haute voix des voisins et des voisines, et leurs propos, assaisonnés de sel attique, composaient un supplément fort ingénieux aux chœurs d’Antigone.

Nous avons, à droite, quatre dames en bonne fortune, disait notre statue blonde. Elles ont mis sur le devant de leur loge, comme échantillon, probablement ce qu’elles ont de plus beau. C’est affreux comme chapeaux, comme tournure, comme visages, et comme robes de Cirque-Olympique. Si j’étais défigurée comme ça, je me ferais ouvreuse de loges ; mais je n’y entrerais jamais. Je crois les connaître, disait notre statue brune, ce sont les femmes du garde champêtre de mon cousin. Elles ont loué leurs chapeaux lilas au passage du Saumon. Il y a des femmes bien effrontées !

— As-tu vu les deux autres qui sont dans le fond, ma chère ange ?

— Je n’ai vu que des cheveux bouclés. Celles-là ont économisé les chapeaux. Toutes les fois que j’allonge le cou pour voir la figure de ces cheveux, on se retire avec précipitation.

— C’est qu’il doit y avoir là, dit Ernest, quelque femme d’une laideur paradoxale.

— Si elles cherchent quatre maris, dit Georges, je les plains ; si elles sont mariées, je plains les quatre maris.

Pendant que ma société folle était à la poursuite du laid idéal, enfoui dans l’arrière-loge de droite, j’éprouvai, moi, un saisissement de cœur inexplicable. Ma folie cessa tout à coup de se mettre à l’unisson de ce quatuor en délire. Une tristesse vague humecta mes yeux.

Je fis un retour sur moi-même, et il me sembla que j’étais tombé dans une association de malfaiteurs des deux sexes.

C’est l’explication que je donnai à cet accès de mélancolie subite. Heureusement la musique vint fort à propos me distraire. Le chœur chantait l’hymne à Bacchus, merveille antique trouvée par Mendelsohn dans les ruines du temple de la Victoire-sans-ailes.

Le spectacle terminé, je proposai timidement à ma société de laisser écouler la foule et de sortir après les derniers ; mais nos statues grecques, qui se complaisaient à l’idée d’une descente triomphale, se récrièrent contre ma proposition. Il fallut céder.

La statue brune s’empara despotiquement de mon bras et m’entraîna vers l’escalier. Il me semblait qu’un froid lézard m’enlaçait. Je fus saisi de ce frisson que le contact des reptiles donne aux gens nerveux.

Je me rappelai ce jour désastreux, où j’abordai après un naufrage l’île d’Éaeï-Namove, et où je fus obligé d’épouser Dai-Natha, la fille du roi, pour m’épargner la douleur d’être mangé vif par les ministres de son père.

Sur l’escalier de l’Odéon, je regrettai Dai-Natha.

Au milieu de la foule compacte qui obstruait le vomitoire, un cri violemment arraché par l’effroi frappa mon oreille et fit descendre et monter, en une seconde, mon sang de la tête aux pieds.

Dans le plus effroyable concert de la foudre, des torrents, des tempêtes, des bêtes fauves, je reconnaîtrais le cri d’une femme aimée, et beaucoup sont comme moi. Il y a une merveilleuse perception d’ouïe qui nous vient d’un sixième sens, le sens de l’amour.

Irène de Châteaudun avait jeté ce cri.

Prenez garde, ma chère ! s’était-elle écriée, avec cet accent que l’effroi ne permet pas de dissimuler, avec cet accent qui est obligé d’être naturel, malgré toute la réserve imposée dans certaines circonstances : Prenez garde, ma chère !

C’était un servant de théâtre qui soulevait un lourd panneau de porte postiche et qui avait heurté l’épaule d’une femme. Ceux qui avaient vu la chose la racontaient ainsi. Moi, j’avais aperçu, en me dressant sur la pointe des pieds, le panneau de porte balancé sur les têtes ; je n’avais pu voir la femme qui avait poussé le cri, mais j’avais vu avec mes oreilles aussi clairement qu’avec mes yeux Irène de Châteaudun.

Tant que la barrière insurmontable de la foule maîtrisa mes mouvements, il me fut impossible de m’avancer dans la direction où le cri s’était fait entendre ; mais, arrivé au premier degré de l’extérieur, je me dégageai du bras importun qui serrait le mien, et je m’élançai sur la place et dans la rue de l’Odéon avec une agilité folle, traversant au vol les groupes et les doubles haies de voitures, dévorant du regard tous les visages de femmes, pour découvrir Irène, et ne m’inquiétant point des propos railleurs, que cet examen rapide m’attirait de toutes parts.

Peine perdue ! Je ne découvris rien. Le théâtre garda son secret ; mais le cri retentissait toujours au fond de mon cœur, et mon cœur le reconnaissait toujours.

Ce matin, à mon lever, j’ai couru à l’hôtel de Langeac. Le portier m’a regardé stupidement, et a répondu par un non sec et ennuyé à toutes mes demandes. Les fenêtres de l’appartement d’Irène étaient fermées, et elles avaient cette immobilité de désolation qui annonce le vide intérieur. Fenêtres si joyeuses autrefois lorsqu’une petite main leur ménageait des évolutions intelligentes, et que de mystérieuses ouvertures laissaient échapper au dehors la frange d’une robe, ou de longues boucles de cheveux !

Le portier ment, les fenêtres mentent ! ai-je dit, et j’ai recommencé mon voyage dans Paris.

Cette fois j’avais un autre but que celui d’arriver par la fatigue et l’épuisement du souffle à quelque secourable et artificielle distraction.

Mes yeux se multipliaient à l’infini : ils interrogeaient à la fois les fenêtres, les portes, les issues des passages, les vitres des voitures, les allées des promenades. Je ressemblais à cet avare qui accuse Paris et ses faubourgs de lui avoir volé son trésor.

À trois heures, vous savez quel monde brillant et empressé monte et descend le large trottoir de la rue de la Paix aux Panoramas ; on croirait voir s’étaler à l’ombre ou au soleil, selon la saison, tous les habitants d’une ville opulente. J’étais là, retenu par une main trop cordiale et causant avec un de ces amis que le hasard nous envoie toujours, dans certains moments, pour nous dégoûter de l’amitié. Une forme éblouissante a passé devant moi. Irène seule a cette grâce, cette légèreté de pas, cette souplesse d’ondulation. Entre mille je l’aurais reconnue. Sa toilette bourgeoise avait beau s’efforcer de viser au déguisement, une distinction exquise la trahissait. Et d’ailleurs, son regard s’était croisé avec le mien. Aussi, le doute ne m’était plus permis. La main de mon interlocuteur ne me rendit la liberté qu’après un violent effort de la mienne. Nous échangeâmes des adieux brusques. Je perdis quelques minutes précieuses. Irène marchait d’un pas de gazelle. La foule s’échelonnait devant moi, par couches épaisses, qu’il fallait percer au milieu des murmures des promeneurs, troublés dans leur quiétude par la brutalité d’un seul.

Enfin, à dix pas des Panoramas, je trouve une éclaircie de foule, et j’aperçois mademoiselle de Châteaudun doublant l’angle du café Véron et entrant dans le passage. Cette fois, elle ne peut m’échapper. La voilà dans le couloir étroit, dont l’extrémité rayonne de galeries désertes, et propices à une rencontre d’explication. J’entre dans le passage, quelque temps après Irène, et je la revois. Trois longueurs de pas me séparaient d’elle. Je me prépare à cet entretien formidable qui doit être ma vie ou ma mort. J’étreins violemment ma poitrine avec mes bras, comme pour imposer silence aux pulsations de mon cœur. Le ciel va s’ouvrir sur ma tête ou l’enfer sous mes pieds.

Elle jette un regard rapide sur la devanture chinoise d’une boutique, comme pour reconnaître une enseigne, et sans manifester la moindre précipitation, elle a ouvert la porte et elle est entrée. — C’est bien, me suis-je dit ; une velléité d’emplette en passant. Observons.

Je me suis posé comme un dieu Terme, à cinq pas du magasin chinois, dont le péristyle est vraiment du meilleur goût, et ne déparerait pas l’enseigne du plus achalandé filigraniste d’Hog-Lane, au faubourg européen de Canton.

Un autre de ces amis, que le hasard tient dans son réservoir pour les bonnes occasions, sortait du change voisin, et, jugeant à mon immobilité de statue que j’attendais un secours contre mes ennuis, m’a brusquement abordé en ces termes :

— Eh bonjour, mon cher cosmopolite ; voulez-vous m’accompagner ? Je vais à Bruxelles ; je viens de prendre l’or du voyage chez mon changeur : l’or est très-cher, le change est à quinze francs.

Moi, je répondais par des sourires faux et des monosyllabes sans consonnes, ce qui signifie, en toute langue, qu’on serait fort aise de se débarrasser de son interlocuteur.

Cependant mes yeux restaient fixés sur la porte chinoise du passage des Panoramas. J’aurais saisi un atome au vol.

Mon fâcheux élargit ses jambes, en colosse de Rhodes, saisit à deux mains le bout de sa canne, posa la pomme d’or ciselé sous son menton, et poursuivit ainsi : — J’ai fait une folie ce matin ; je me suis donné un cheval pour ma femme. Un cheval du Devonshire, qui sort des ateliers de Crémieux… À propos, mon cher Roger, vous devez savoir cela, vous ? Ce matin, j’ai engagé un pari de trente louis avec d’Allinville… Comment appelleriez-vous le cheval d’une femme ?

J’ai gardé quelque temps ce silence qui signifie qu’on n’est pas d’humeur de répondre ; mais les amis envoyés par le hasard intelligent ne comprennent que le français. L’ami a répété sa demande : — Comment appelleriez-vous le cheval d’une femme ?

— Je l’appellerais un cheval, ai-je répondu nonchalamment.

— Roger, il me semble que vous avez raison. D’Allinville m’a soutenu que le cheval d’une femme est un palefroi.

— En terme de chevalerie, il a raison.

— Ainsi, j’ai perdu ?

— Oui.

— Mon cher Roger, cela m’inquiétait depuis deux jours.

— Vous êtes bien heureux de vous inquiéter pour un terme de chevalerie. Je donnerais tout l’or de ce changeur si Dieu voulait me donner vos chagrins.

— En effet… je remarque… vous paraissez fort triste, Roger… Venez avec moi à Bruxelles… il y a de superbes opérations à faire là-bas. Les gentilshommes doivent être industriels à notre époque, sous peine d’être effacés par l’aristocratie de l’argent. Nous lutterons. On m’a indiqué vingt arpents à vendre, à la lisière de la gare du chemin de fer du Nord, sur la frontière. Cent mille francs gagnés à coup sûr après le vote de la loi. Je vous en offre la moitié. C’est un jeu. Nous taillons le lansquenet sur les grands chemins.

Irène ne sortait pas ; je fis un mouvement involontaire de dépit, et cette fois mon fâcheux fut intelligent.

— Mon cher Roger, me dit-il en me prenant la main, que ne parliez-vous plus tôt ! vous êtes en bonne fortune. C’est compris, ne nous gênons pas, il y a une belle sous cloche. Adieu, adieu.

Il partit, et je respirai.

Cependant ma position devenait critique. Cette porte chinoise, comme celle de l’Achéron, ne rendait point sa proie. Les quarts d’heure s’écoulaient. Je prenais successivement toutes les poses décentes de l’expectative fiévreuse. J’avais épuisé toutes les contorsions d’un musée de statues ; et je m’aperçus bientôt que mon blocus, fort suspect, donnait de l’inquiétude aux marchands. Les deux changeurs d’or, avoisinant la porte chinoise, semblaient se mettre sur la défensive, et méditer un article pour la Gazette des Tribunaux.

Je regrettai mon interlocuteur, éclipsé trop vite ; il me donnait au moins une contenance respectable ; il légalisait, pour ainsi dire, mon étrange situation. Je demandai au hasard un autre ami secourable. Cette fois, le hasard me laissa seul.

J’avais déjà dévoré deux heures dans cette attente, et la place n’était plus tenable ; il fallait prendre un parti violent. Irène n’avait pas quitté le magasin chinois : cela me paraissait hors de doute. Impossible, à cinq pas de distance, de tromper mes yeux indiens. Irène était jours là. Les jeunes femmes éternisent une emplette. Je ne m’étonnais point du retard ; je voulais me dérober au scandale de ma position.

Armé d’un courage surhumain, je fais cinq pas, j’ouvre la porte de la boutique chinoise, et j’entre comme sur la brèche d’une ville prise d’assaut.

En entrant, je ne vis confusément que des objets vivants ou morts ; je ne détaillai rien. Une femme s’inclina gracieusement sur le comptoir, et murmura quelques paroles en me regardant.

— Avez-vous, madame, lui dis-je, avez-vous quelques curiosités en chinoiseries ?

— Nous avons, me répondit-elle, du thé noir, du thé vert, du thé russe ; nous avons aussi du fin pékau.

— Eh bien ! madame, donnez-moi de tout cela.

— En boite ?

— En boîte, comme vous voudrez, madame.

Je regardai partout dans la boutique ; il n’y avait que deux vieilles femmes debout devant un autre comptoir. Point d’Irène.

Je payai mes emplettes, et, en donnant mon adresse, je questionnai ainsi la dame du comptoir

— J’avais donné rendez-vous ici à ma femme ; nous devions faire ensemble ces emplettes selon ses goûts, qui sont toujours les miens. Il paraît que nous avons fait un erreur dans nos heures… Au reste, je suis en retard et très en retard. Ma femme est peut-être venue ?…

Et je donnai, dans ses plus minutieux détails, le signalement de mademoiselle Irène de Châteaudun, depuis la couleur des cheveux jusqu’à la nuance des souliers.

— Oui, monsieur, me dit la dame du comptoir ; elle est en effet venue, mais il y a bien longtemps… deux heures environ… elle a fait quelques emplettes.

— Ah ! Mon émotion suspendit ma phrase commencée. — Oui… je savais bien… il me semblait même… que je l’avais vue entrer… là… par cette porte.

— Oui, monsieur ; elle est entrée par cette porte, et elle est sortie par celle-ci.

Elle me montrait, dans le fond, l’autre porte ouverte sur la nouvelle rue Vivienne.

Je réprimai une exclamation qui aurait été un scandale de plus, et, traversant la boutique, je sortis par l’autre porte, comme si mademoiselle de Châteaudun avait eu la patience de m’attendre sur le trottoir de la nouvelle rue Vivienne.

Ma tête n’avait plus de pensées. Mes pieds me conduisaient au hasard, à travers des rues dont j’ignorais les noms. Il m’importait peu d’échouer sur Charybde ou sur Scylla. Tout pavé de la ville m’était bon. Comme les fous qui choisissent une phrase et la répètent à satiété, sans le savoir, je ne pouvais trouver sur mes lèvres que ces mots « Démon de femme ! » En ce moment, que de haine bouillonnait au fond de mon amour !… Et quand cette haine se calmait, en me laissant la réflexion froide, je m’écriais silencieusement au fond de ma poitrine Irène m’a vu à l’Odéon entre ces hideuses femmes ; je suis à jamais déshonoré à ses yeux !… Si j’essaie de me justifier, aura-t-elle foi à ma tardive justification ? Les femmes sont inexorables pour ces sortes d’écarts d’un moment, qu’elles regardent comme des crimes prémédités, indignes de pardon. Toujours Irène me criera ce vers du poëte :

       Tu te fais criminel pour te justifier !

Vous êtes heureux, vous, cher Edgard ; vous avez trouvé la femme que vous rêviez ; vous aurez tout le charme d’une passion, moins les orages. C’est folie de croire que l’amour se ravive dans ses propres tourments et s’excite de ses douleurs. La tempête n’amuse que ceux du rivage ; les nautonniers qui la subi sent maudissent la mer et implorent la sérénité. Dans votre lettre, cher Edgard, je vois luire ce bonheur calme qui est la première volupté de l’amour. En échange, je vous envoie mes désolations. L’amitié n’est souvent que l’union de deux contrastes.

Ainsi donc, vivez heureux, mon jeune ami ; votre réputation est faite. Vous avez un beau nom, une célébrité sans envieux, une philosophie individuelle que vous n’empruntez ni aux Grecs, ni aux Allemands. Votre avenir est doux. Endormez-vous dans les plus beaux rêves ; la femme que vous aimez les réalisera tous à votre réveil.

La nuit est une mauvaise conseillère, et je n’ose prendre une résolution à l’heure sombre où je vous écris j’attends le soleil pour m’éclairer. Dans mon désespoir, j’ai une consolation cuisante : Irène est à Paris. Cette grande ville n’a point de secrets ; tout ce qui s’enferme dans une maison éclate tôt ou tard dans la rue. Je forme des projets extravagants qui me paraissent raisonnables. J’achèterai, s’il le faut, l’indiscrétion de toutes les bouches discrètes qui veillent à toutes les portes. Je recruterai une armée de surveillants salariés. Il y a sur la côte du Coromandel des plongeurs indiens dont la profession est merveilleuse ; ils se précipitent dans le golfe du Bengale, cette immense baignoire du soleil, et ils en retirent une perle ensevelie dans les abîmes de verdure sous-marine et de corail, une perle d’élite, précieuse comme le plus fin diamant. On peut donc trouver une femme dans cet océan d’hommes et de maisons qui se nomme Paris. Une dernière réflexion donne quelque douceur à mon âme. Je me dis : Ceci est une épreuve ; Irène veut essayer mon amour, j’ai besoin de le croire. Les plus charmantes femmes croient que tout le monde les aime, excepté leur amant. Roger de Monbert.

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