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lundi 18 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny X

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X À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT rue saint-dominique, paris.

       Richeport, 3 juin 18…

Il paraît, mon cher Roger, que nous jouons tous deux, non pas aux propos, mais aux amours interrompus ! Ne voilà-t-il pas que ma Louise Guérin, — comme votre Irène de Châteaudun, — vient de disparaître pour aller je ne sais où, me plantant là avec un commencement de passion dont je ne sais que faire dans ce pays de pommiers. La fuite est passée, cette année, chez les femmes, à l’état épidémique.

Le lendemain de cette fameuse soirée, j’allai chez la directrice de la poste, moins pour porter la lettre où ces triomphants détails étaient consignés, que pour avoir un prétexte de voir Louise ; car le premier domestique venu se serait acquitté de cette commission avec une intelligence suffisante. J’éprouvai la plus désagréable surprise en trouvant à la place de madame Taverneau une espèce de figure plus ou moins quelconque, laquelle me dit d’un air passablement rechigné que la directrice était partie pour quelques jours avec madame Louise Guérin ; la colombe s’était envolée, laissant, pour trace de son passage, quelques plumes blanches dans la mousse de son nid, un vague parfum de grâce dans cette maison triviale !

J’aurais bien pu questionner la grosse femme remplaçante de madame Taverneau ; mais j’ai pour principe qu’il ne faut jamais chercher à savoir les choses. Elles s’expliquent toujours assez tôt. — La clef de tout, c’est le désenchantement. — Lorsqu’une femme me plaît, j’évite avec soin les gens qui la connaissent et pourraient me donner des renseignements sur elle. Son nom, prononcé dans un groupe, me fait fuir ; on me donnerait toutes les lettres qu’elle reçoit ouvertes, je les jetterais au feu sans en lire une ligne. Si elle fait, en parlant, des allusions à son passé, aux événements de sa vie, je tâche de détourner la conversation je tremble, lorsqu’elle commence une histoire, qu’elle n’y mêle quelque détail désillusionnant, et qui dérange l’idée que je me suis faite. Autant les autres cherchent à pénétrer les secrets, autant je les évite si jamais j’ai appris quelque chose sur une personne aimée, ç’a toujours été malgré moi, et ce que j’ai su, j’ai tâché de l’oublier.

Tel est mon système. Je n’ai donc rien dit à la grosse femme ; mais je suis entré dans la chambre déserte de Louise.

Tout y était dans le même état.

Une touffe de myosotis, posée dans un verre pour servir de modèle, n’avait pas encore eu le temps de se flétrir un bouquet inachevé était encore posé sur le pupitre, comme attendant le dernier coup de pinceau. — Rien n’indiquait un départ définitif. On aurait dit que Louise, allait rentrer. Une petite mitaine noire en filet traînait sur une chaise ; — je la ramassai, — et je l’aurais pressée sur mes lèvres, si une pareille action n’eût été d’un rococo déplorable.

Puis j’allai m’asseoir sur un vieux fauteuil, comme Faust dans la chambre de Marguerite, à côté du lit, dont je soulevai le rideau avec la même précaution que si Louise y eût reposé. Vous allez vous moquer de moi, cher Roger, et je vous y aiderai, si vous le voulez, mais je n’ai jamais pu regarder sans une émotion douce et triste un lit de jeune fille.

Ce petit oreiller unique, seul confident de rêves timides, cette couche étroite où il n’y a place, comme sur un tombeau, que pour une seule figure d’albâtre allongée, m’inspirent une mélancolie pleine d’attendrissement. Il ne me vient, je vous le jure, aucune idée anacréontique de membre du Caveau et de faiseur de chansons sur des rimes en ette, herbette, fillette, coudrette. — L’amour des rimes riches m’a préservé de ce mauvais goût.

Un crucifix, traversé d’une branche de buis bénit, ouvre ses bras d’ivoire sur le chaste sommeil de Louise. Cette piété simple m’a fait plaisir. Je n’aime pas les bigotes, mais je déteste les athées.

Je restai là quelques minutes plongé dans une contemplation profonde. — En regardant ce lit, il me vint la pensée que Louise Guérin n’avait jamais été mariée, quoiqu’on le prétende ici. — Ce n’est pas là un lit veuf, c’est un lit virginal. Il a quelque chose de froid, d’austère, de rangé, qui sent encore le couvent ou la pension.

Je vous dirai même à ce sujet que je ne crois guère à feu Albert Guérin, non que j’aie rien saisi de louche de ce côté, mais la beauté de Louise, ses gestes, ses habitudes de corps, ne sont pas d’une femme. La femme même la plus pure a quelque chose d’onduleux, d’assoupli, d’une aisance plus enjouée, d’une fleur plus épanouie. Le col de Louise est un col de madone avant la visite de Gabriel elle a du velouté de fruit vert sur les joues ; ses mains, quoique bien faites et soignées, sont plus rosés que ses bras, ce qui est très-significatif il semblerait, comme on dit, que l’amour n’a pas encore passé par là.

J’ai fait quelques pas dans le jardin ; le soleil jetait sur les marches du perron l’ombre découpée du feuillage ; les iris allanguis repliaient leurs pétales, et les fleurs d’acacias, se détachant de leurs grappes, commençaient à joncher le sable. — À propos de fleurs d’acacia, savez-vous que, frites dans la pâte, elles font d’excellents beignets ? — J’ignore comment cela se fait, mais en me trouvant seul dans cette allée, où je m’étais promené avec elle, je me suis senti le cœur gros et j’ai poussé un soupir comme un jeune abbé dans une ruelle du dix-septième siècle.

Je suis revenu au château, n’ayant aucun prétexte pour rester là, contrarié, désappointé, ennuyé, désœuvré, — j’avais déjà pris cette habitude de voir Louise tous les jours :

       Et l’habitude est tout au pauvre cœur humain,

comme dit le charmant poëte Alfred de Musset. Mes pieds savaient me mener tout seuls au bureau de poste que vais-je faire du temps que cette visite m’employait ? J’ai tâché de lire, mais j’étais distrait, je sautais des lignes, je revenais deux fois au même paragraphe et mon livre étant tombé, je l’ai ramassé et j’ai lu une heure à l’envers sans m’en apercevoir ; j’ai voulu faire un sonnet en vers monosyllabiques, occupation extrêmement intéressante, et je n’ai pu en venir à bout. Mes quatrains étaient pleins de longueurs, et mes tercets péchaient par trop de diffusion.

Ma mère commence à s’inquiéter de ma maussaderie et m’a demandé deux fois si j’étais malade. J’ai déjà maigri d’un quarteron car rien ne me fait enrager comme d’être planté là au plus beau moment de mon effervescence ! Ixion de Normandie, j’avais pour Junon une enlumineuse ; j’ouvre les bras, et je ne serre qu’une nuée ! Ma position, pareille à la vôtre, ne peut cependant lui être comparée. Pour moi, il ne s’agit que d’une amourette sans conséquence, d’une fantaisie contrariée ; vous, c’est une passion sérieuse pour une femme de votre rang qui avait accepté votre nom et qui n’a pas le droit de se jouer de vous. — Il faut la retrouver, ne fût-ce que pour vous venger.

J’ai des remords d’avoir été si sentimental et si bête au clair de lune. J’aurais dû profiter de la nuit, de la solitude et de l’occasion, Louise ne serait pas partie ; elle a bien vu que je l’aimais, et j’ai cru voir que je ne lui déplaisais pas. Les femmes sont étranges, elles ne se regardent comme engagées que par des concessions physiques. Au fait, elles ont peut-être raison, car, leur corps, c’est leur âme.

Peut-être a-t-elle un amant qu’elle va rejoindre, quelque carabin ou quelque Lovelace de comptoir, pendant que je me morfonds ici comme Céladon ou Lygdamis, de roucoulante mémoire.

Cette supposition n’est guère vraisemblable, car madame Taverneau n’aurait pas compromis sa respectability jusqu’à servir de chaperon aux amours de Louise Guérin ! — Après tout, qu’est-ce que cela me fait ? je suis bien bon de m’inquiéter des équipées d’une enlumineuse prude ! — Elle reviendra, car l’on n’a pas renvoyé à Rouen le piano de louage, et personne ne sait dans la maison une note de musique, à l’exception de Louise, qui joue les contredanses et les valses avec assez de sentiment, talent qu’elle doit à sa maîtresse de coloriage, qui avait vu des jours meilleurs et possédait quelque instruction.

Cette lettre où j’épanche mes doléances, n’en soyez pas trop flatté, je l’ai écrite pour avoir le prétexte d’aller à la poste voir si Louise est de retour. Si elle allait ne pas revenir ! Cette idée me fait affluer le sang au cœur.

Ne serait-il pas singulier que je devinsse éperdument amoureux de cette — simple bergère, — moi qui ai résisté aux œillades les plus vert-de-mer, aux sourires les plus glauques des sirènes de l’océan parisien ? N’aurai-je échappé aux turbans israélites de la marquise que pour tomber sous la domination d’un chapeau de paille cousue ? — Je suis toujours sorti sain et sauf des défilés les plus dangereux pour succomber en rase campagne ; je nage dans les gouffres et je me noie dans les viviers à poissons rouges ; toute beauté célèbre, toute coquette en renom me trouve sur mes gardes ; je suis alors circonspect comme un chat qui marche sur une table couverte de verres et de porcelaines. Il est difficile de me faire poser, comme on dit dans un certain monde, mais quand l’adversaire n’est pas redoutable, je lui laisse prendre tant d’avantages qu’il finit par me battre.

Je ne me suis pas tout d’abord assez défié de Louise.

— Je me suis dit : Ce n’est qu’une grisette ou une amoureuse de province ; j’ai laissé la porte de mon cœur ouverte, — l’amour est entré. Et je crois que j’aurai bien de la peine à le faire sortir.

Pardonnez-moi, cher Roger, ces bavardages insignifiants, mais il faut bien vous écrire quelque chose. Ma passion, après tout, vaut la vôtre. Qu’on aime une impératrice ou une danseuse de corde, l’amour est le même, et je finirai par être aussi malheureux de la disparition de Louise, que vous de la disparition d’Irène. Edgard de Meilhan.

dimanche 17 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny IX

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IX

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Paris, 2 juin 18…

Il est cinq heures, j’arrive de Pont-de-l’Arche, et je repars pour… l’Odéon, qui est à une lieue d’ici, car l’Odéon est loin de tout, et l’on a beau se loger soi-même loin de tout, on n’est pas encore près de l’Odéon. On me mène ce soir voir Antigone. Madame Taverneau se fait une fête de me conduire au spectacle, moi pauvre veuve obscure, condamnée à la retraite. Elle a une loge assez bonne qu’elle s’est procurée, dès son arrivée, par je ne sais quel maléfice. J’avais d’abord refusé de l’accompagner, mais ce refus lui a causé tant de chagrin que j’ai cédé à ses instances. L’excellente femme a pour moi une affection inquiète et tourmentée qui me touche profondément. Un vague instinct lui dit que le sort va nous entraîner dans des routes différentes, et, malgré elle, sans s’expliquer pourquoi, elle me surveille comme quelqu’un qui cherche à lui échapper. Elle a voulu venir avec moi à Paris, où elle n’avait rien à faire, son père ne l’attendait pas. Il est toujours mon voisin de mansarde. Elle compte bien me ramener avec elle à Pont-de-l’Arche. Je n’ose pas encore lui déclarer que je n’irai plus ; je redoute aussi le moment où je lui apprendrai mon nom véritable ; elle pleurera comme si elle apprenait ma mort. Dites-moi, que pourrais-je faire pour elle qui améliorât sa position et celle de son mari ; s’ils avaient un enfant, je lui assurerais une bonne dot ; on accepte franchement de l’argent pour un enfant ; mais pour leur en offrir, à eux, il faut une manière délicate et détournée, une avance considérable, un cautionnement qui servirait de prétexte. Moi, je n’y entends rien ; trouvez-moi un moyen. J’avais d’abord pensé à faire de M. Taverneau un régisseur quelque part dans une terre à moi, puisqu’à présent j’ai des terres ; mais il est stupide. Ah ! quel régisseur ça ferait il mangerait les foins au lieu de les vendre. J’ai renoncé à cette idée j’aime mieux demander pour lui une place, le gouvernement possède seul l’art d’utiliser les imbéciles. Voyons, quelle place puis-je demander pour lui, en lui faisant de grands avantages ? car je suis décidée à l’accabler de bienfaits. Consultez M. de Braimes ; un préfet doit savoir ça, lui : Quel bien on peut faire à un sot qu’on protège ? — Consultez-le et répondez-moi vite. Je ne veux pas parler de cela à Roger, ce serait lui révéler le passé. Pauvre Roger ! il est bien malheureux ! il me tarde de le revoir et de réparer mes torts envers lui. Je vous ai dit toutes mes ruses auprès de M. de Meilhan, pour arriver à connaître ce que son ami lui écrivait de ses chagrins. Par un bonheur inespéré, et grâce à ces petites boîtes que je fais avec de la cire à cacheter et pour lesquelles M. de Meilhan m’avait donné des cachets nouveaux, je me suis trouvée avoir entre les mains la lettre même de Roger. C’était hier soir… Eh bien !… vous comprendrez cela, vous… la peur m’a prise quand j’ai eu cette lettre, et je n’ai pas osé la lire ; ce n’était pas par probité, c’était par pruderie ; j’ai craint d’y trouver des choses embarrassantes et dites trop clairement dans ce langage par trop limpide que les hommes parlent entre eux. Tout ce que j’ai pu obtenir de ma délicatesse, c’est de jeter les yeux sur les trois dernières lignes. « Je ne lui en veux pas à elle, je m’en veux à moi-même, écrit le triste délaissé. Tout cela est ma faute ; je ne lui ai pas assez dit combien je l’aimais ; si elle l’avait su, elle n’aurait pas eu le courage de m’abandonner… » Cette douleur si simple et si vraie m’a vivement émue ; je n’ai rien voulu lire de plus, et j’ai rendu les lettres à M. de Meilhan. Quand je les lui ai reportées dans le jardin, je tremblais comme une coupable. Heureusement il faisait nuit, et il n’a pu voir mon trouble et ma pâleur. Dès lors j’ai résolu de revenir ici. Je découvre que je suis très-bonne, malgré mes beaux programmes de cruauté. La seule idée d’un chagrin causé par moi me bouleverse l’âme, et cependant j’ai voulu le causer, ce chagrin. Je me suis armée d’insensibilité, et me voilà déjà vaincue par les premiers gémissements de ma victime. J’aurais fait un tyran médiocre, et si toutes les reines soupçonneuses, les impératrices jalouses, les Élisabeth, les Catherine, les Christine, avaient eu la même cruauté, nous aurions été privés de bien des tragédies estimables.

Vous pouvez vous vanter aussi d’avoir singulièrement adouci la rigueur de mes décrets. C’est pour vous complaire, ingrate, que j’ai changé si vite tous mes plans d’observation, toutes mes combinaisons d’épreuves. Vous prétendez qu’il est indigne de moi d’espionner Roger, de me cacher à Paris quand il y reste pour moi ; vous me dites assez sévèrement que tout cela sent l’intrigue, et qu’il faut terminer au plus vite ce jeu ridicule, qui pourrait finir par être dangereux… Je me résigne ; je renonce à éprouver mon futur mari : soit ! Mais si j’ai à souffrir par la suite de quelques bons défauts bien insupportables, de quelques travers odieux qu’une intelligente indiscrétion, qu’un hasard sauveur auraient pu me révéler d’avance, vous me permettrez, n’est-ce pas, d’aller tous les matins m’en plaindre à vous, et de vous répéter souvent, très-souvent, à travers mes larmes : Valentine, ce que je sais trop tard, j’aurais pu le savoir à temps ; Valentine, je suis malheureuse consolez-moi, consolez-moi.

Sans doute, pour une jeune fille élevée comme vous dans l’opulence, sous l’aile de sa mère, cette conduite mystérieuse serait coupable, révoltante, mais songez donc qu’elle est pour moi la suite naturelle de la douloureuse existence que j’ai menée pendant trois ans ; ce déguisement que je reprends par fantaisie, je l’avais pris par dignité ; et j’ai bien le droit de l’emprunter encore quelques heures à la misère pour me préserver de chagrins nouveaux. N’est-il pas tout simple que je veuille profiter d’une expérience si tristement acquise, n’est-il pas juste que je demande aux souvenirs, aux débris d’une existence si amèrement pénible des facilités et des garanties pour une existence plus douce, et que je fasse servir au moins les tourments de mes mauvais jours passés à la sécurité de mes beaux jours à venir ?

Mais je me fâche et c’est inutile, puisque je veux vous écouter. Je vous fais part de mes projets. Demain soir je retournerai à Fontainebleau. J’y suis déjà restée cinq jours, quand j’y ai mené madame de Langeac ; je comptais n’y passer que quelques moments, mais ma cousine était inquiète, sa fille se trouvait plus souffrante et je n’ai pas voulu la quitter avant qu’elle ne fût tout à fait rassurée. Cette maladie, qui n’est que trop vraie, va m’aider dans tous mes mensonges. De Fontainebleau, j’écrirai une lettre très-aimable à M. de Monbert ; je lui dirai que nous avons été obligées de partir subitement sans lui dire adieu, pour aller soigner une jeune malade, qu’elle va mieux maintenant, et que nous espérons, madame de Langeac et moi, retourner à Paris la semaine prochaine ; dans trois jours, en effet, je reviendrai ainsi personne ne saura que je suis allée à Pont-de-l’Arche, excepté M. de Meilhan, qui m’oubliera sans doute, et qui d’ailleurs doit rester en Normandie jusqu’à la fin de l’année.

Oh ! l’amusante soirée que nous avons passée ensemble, M. de Meilhan et moi, chez madame Taverneau ! Comme nous avons ri ! Il était le roi de la fête, mais il ne voulait pas en convenir. Madame Taverneau était si fière de recevoir chez elle le jeune seigneur du village, qu’elle avait fait pour lui plaire des frais inouïs. Elle avait fait venir de Rouen un piano, on ne parlait que de cela dans la ville. Mais le grand effet de la soirée était un effet de pendule ; je dois le dire, il a complètement manqué, ou plutôt il a eu lieu en sens contraire. On se tient ordinairement dans la chambre à coucher, mais ce soir-là on avait ouvert le salon. Or, sur la cheminée de cette pièce splendide galoppe un affreux cheval de bronze emportant un guerrier farouche et je ne sais quelle grande femme turque. Tout cela compose une pendule. Je n’ai jamais rien vu de si laid ; j’aime encore mieux cette autre affreuse pendule que vous m’avez montrée un jour et sur laquelle Christophe Colomb découvre l’Amérique. Madame Taverneau pensait que M. de Meilhan, qui est un poëte, un artiste, lui ferait compliment de cette œuvre d’art remarquable mais il n’en a point parlé… heureusement. À cela j’ai deviné la générosité de son âme ; c’est un homme délicat, qui respecte toutes les illusions, même les illusions en bronze doré.

J’ai appris avec douleur, en arrivant ici ce matin, qu’on allait abattre les arbres du jardin sur lequel donnent mes fenêtres ; cela devrait m’être indifférent, puisque je ne reviendrai plus dans cette maison ; et pourtant cela m’attriste ils sont si beaux, ces arbres ! ils sont si vieux, et j’ai pensé à tant de choses en les regardant !… Et cette petite lumière qui brillait comme une étoile à travers le feuillage, il est donc vrai, je ne la verrai plus. Depuis un an déjà elle s’était éteinte ; mais j’espérais toujours la voir subitement se rallumer ; je disais : C’est une absence, et je rêvais un retour. Quelquefois je me disais : aussi Peut-être que mon idéal habite là !… Ô folle idée vaine espérance ! Il faut renoncer à toutes ces poésies de la jeunesse ; l’âge sérieux arrive avec son imposante escorte de devoirs austères ; il disperse les fantômes gracieux qui nous consolaient dans nos peines ; il souffle sur les flambeaux rayonnants qui nous guidaient dans la nuit ; il chasse l’idéal bien aimé, il éteint l’étoile chérie, il nous crie d’une voix grondeuse : Soyez donc enfin raisonnable, c’est-à-dire : n’espérez plus être heureux !

Ah ! voilà madame Taverneau qui m’appelle ; elle est prête et veut partir tout de suite pour l’Odéon ; c’est trop tôt ; moi, je ne suis pas du tout pressée de partir. J’ai envoyé chercher mes lettres à l’hôtel de Langeac, et je les attends. Je voudrais au moins les parcourir avant d’aller au spectacle.

Je viens d’apercevoir dans le corridor les deux femmes que madame Taverneau emmène avec elle et moi dans sa loge. J’ai avisé un certain chapeau couleur capucine orné de rubans verts, qui est assez horrible. Ah ma chère ! en voici un autre… celui-là est intolérable ; il est lie de vin et il est orné d’une plume bleue !… Et quelle figure a cette femme ! Elle tient à la main quelque chose qui brille… c’est une gibecière en perles d’acier. Cette femme emporte ça au spectacle !… Que vois-je ? elle y met des oranges !… Je suis perdue ; jamais je n’irai au spectacle en compagnie de cette gibecière et de ces atroces chapeaux.

Eh ! pourquoi pas ? Je me cacherai tout au fond de la loge ; on ne pourra me voir ; c’est aujourd’hui mon dernier jour de mystère, il faut bien en profiter un peu pour regarder encore une fois le monde du point de vue de la médiocrité. Qui sait ? Je m’amuserai peut-être plus ce soir dans cette loge inélégante s’il en fût jamais, que je ne me suis amusée tout l’hiver à l’Opéra et au Théâtre-Italien dans notre loge pompeuse ! Et, d’ailleurs, qui oserait me reconnaître derrière ces chapeaux-là, Roger lui-même n’oserait pas m’y chercher.

Les lettres n’arrivent point, madame Taverneau s’impatiente, il faut partir ; j’ai bien envie de rester, mais elle voudra rester avec moi. Adieu. Quatre femmes dans une loge ! C’est un crime de lèze-fashionabilité ! Que dirait ma cousine si elle me voyait ? Je vous écrirai bientôt la suite de mon roman. Je ferai toutes vos commissions demain dans la matinée. Irène de Châteaudun.

jeudi 14 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny VIII

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VIII

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT rue saint-dominique. paris.

       Richeport, 31 mai 18…

Maintenant que vous êtes une espèce d’Amadis de Gaule, faisant des cabrioles sur la Roche-Pauvre, en signe de désespoir amoureux vous avez probablement oublié, cher Roger, ma rencontre sur le chemin de fer avec une grisette idéale qui m’a sauvé des horreurs de la faim en partageant généreusement avec moi un sac de pralines. Sans ce secours inattendu, j’aurais été réduit, comme un tas de naufragés célèbres, à me nourrir avec les boutons de mon gilet et le cordon de ma montre. Pour un homme aussi occupé que vous de sa douleur, la nouvelle du trépas d’un ami mort de faim dans l’île déserte d’un débarcadère n’aurait eu qu’une médiocre importance ; mais moi qui ne suis épris d’aucune Irène de Châteaudun, j’ai gardé un souvenir fort agréable de cette scène attendrissante traduite de l’Énéide en prose moderne et familière.

J’ai écrit sur-le-champ, — car ma beauté, d’un ordre infiniment moins relevé que la vôtre, loge chez la directrice de poste, — plusieurs lettres fabuleuses à des gens problématiques, dans des pays qui n’existent pas et ne sont désignés sur la carte que par des points interrompus.

Madame Taverneau a fini par concevoir une grande estime pour un jeune homme qui avait des relations dans des terres entrevues, en 1821, au pôle antarctique, et, en 1819, au pôle arctique, et elle m’a invité à une petite soirée musicale et dansante dont je devais être le plus bel ornement. — Jamais invitation pour un bal exclusif, dans une maison inabordable, n’a fait à une femme d’un passé douteux ou d’une position suspecte le plaisir que m’a causé la phrase humblement entortillée dans laquelle madame Taverneau m’a dit qu’elle n’osait pas espérer, mais qu’elle serait bien heureuse si…

Outre le bonheur de voir madame Louise Guérin (c’est le nom de cette charmante femme), je me proposais un divertissement tout à fait neuf pour moi, d’étudier des bourgeois hilares et dans la libre bêtise de l’intimité : je n’ai jamais vécu qu’avec l’aristocratie et la canaille ; c’est en haut et en bas qu’on trouve l’absence de prétentions : en haut, parce qu’elles sont satisfaites ; en bas, parce qu’elles sont franchement irréalisables. Nul, excepté les poëtes, n’est réellement malheureux de ne pouvoir aller dans les étoiles. La position intermédiaire est la plus fausse.

Je croyais être venu de très-bonne heure pour avoir le temps de parler avec Louise, mais le cercle était déjà au grand complet ; tout le monde était arrivé le premier.

La chose se passait dans une grande pièce maussade, glorieusement qualifiée de salon, où la servante n’entre qu’en laissant ses chaussures à la porte, comme un Turc dans une mosquée, et qui ne s’ouvre qu’aux occasions les plus solennelles. Comme il est douteux que vous ayez jamais mis le pied dans un établissement semblable, je vais vous donner, à l’instar du plus fécond de nos romanciers (lequel ? direz-vous ; ils sont tous féconds aujourd’hui), une description détaillée du salon de madame Taverneau.

Deux fenêtres, drapées de calicot rouge, relevé d’agréments noirs, et compliquées de bâtons, de patères et de toutes sortes d’ustensiles en cuivre estampé, éclairent ce sanctuaire et le font jouir d’une vue très-gaie, au dire des bourgeois, la vue de la grande route poussiéreuse, bruyante, bordée d’ormes malingres toujours enfarinés, avec son va-et-vient de diligences qui passent en faisant trembler la maison de fond en comble, de voitures de roulage chargées de ferrailles retentissantes et de troupeaux de cochons glapissant sous le fouet du porcher.

Le carreau est ciré d’un rouge criard d’un luisant insupportable, et rappelle une devanture de marchand de vins fraîchement vernie ; les murs se dissimulent sous un de ces affreux papiers de pacotille chamarrés de ramages exorbitants, de ceux que les propriétaires appellent veloutés et qui gardent si religieusement le duvet et la poussière. — Tout autour de la pièce flâne un meuble d’un acajou à faire maudire la découverte de l’Amérique, recouvert d’un drap sanguinolent, sur lequel sont imprimés en noir des sujets tirés des fables de La Fontaine. — Quand je dis sujets, je flatte bassement la somptuosité de madame Taverneau ; — c’est toujours le même sujet répété indéfiniment : — le Renard et la Cigogne. — Comme cela est voluptueux de s’asseoir sur un bec de cigogne ! Devant chaque fauteuil s’étale un morceau de tapisserie, pour ménager les splendeurs du carreau, de sorte que les bourgeois assis ont de vagues ressemblances avec les bouteilles et les carafes placées sur les ronds de moiré métallique, dans un banquet offert à un député par ses électeurs reconnaissants.

La cheminée est ornée d’une pendule d’un goût atrocement troubadour, représentant le templier Bois-Guilbert enlevant une Rébecca dorée sur un cheval argenté. À droite et à gauche de cette odieuse horloge sont placés deux flambeaux de plaqué sous un globe.

Ces magnificences sont l’objet de la secrète envie de plus d’une ménagère de Pont-de-Arche, et la servante elle-même ne les essuie qu’en tremblant. Je ne parle pas de quelques caniches en verre filé, d’un petit saint Jean en pâte de sucre, d’un Napoléon en chocolat, d’un cabaret chargé de porcelaines communes et pompeusement installé sur une table ronde, de gravures représentant les Adieux de Fontainebleau, Souvenirs et regrets, la Famille du marin, les Petits Braconniers et autres vulgarités du même genre. — Concevez-vous rien de pareil ? Je n’ai jamais su comprendre, pour ma part, cet amour du commun et du laid. Je conçois que tout le monde n’ait pas pour logement des Alhambras, des Louvres ou des Parthénons ; mais il est toujours si facile de ne pas avoir de pendule ! de laisser les murailles nues, et de se priver de lithographies de Maurin ou d’aquatintes de Jazet !

Les gens qui remplissaient ce salon me semblaient, à force de vulgarité, les plus étranges du monde ; ils avaient des façons de parler incroyables, et s’exprimaient en style fleuri, comme feu Prudhomme, élève de Brard et Saint-Omer. Leurs têtes, épanouies sur leurs cravates blanches, et leurs cols de chemise gigantesques faisaient penser à certains produits de la famille des cucurbitacés. Quelques hommes ressemblent à des animaux, au lion, au cheval, à l’âne ceux-ci, tout bien considéré, avaient l’air encore plus végétal que bestial. Des femmes, je n’en dirai rien, m’étant promis de ne jamais tourner en ridicule ce sexe charmant.

Au milieu de ces légumes humains, Louise faisait l’effet d’une rose dans un carré de choux. Elle portait une simple robe blanche serrée à la taille par un ruban bleu ; ses cheveux, séparés en bandeaux, encadraient harmonieusement son front pur. Une grosse natte se tordait derrière sa nuque, couverte de cheveux follets et d’un duvet de pêche. Une quakeresse n’aurait rien trouvé à redire à cette mise, qui faisait paraître d’un grotesque et d’un ridicule achevés les harnais et les plumets de corbillard des autres femmes il était impossible d’être de meilleur goût. J’avais peur que mon infante ne profitât de la circonstance pour déployer quelque toilette excessive et prétentieuse, achetée d’occasion. Cette pauvre robe de mousseline qui n’a jamais vu l’Inde, et qu’elle a probablement faite elle-même, m’a touché et séduit ; je ne tiens pas à la parure. J’ai eu pour maîtresse une gitana grenadine qui n’avait pour tout vêtement que des pantoufles bleues et un collier de grains d’ambre ; mais rien ne me contrarie comme un fourreau mal taillé et d’une couleur hostile.

Les dandies bourgeois préférant de beaucoup à la jeune et frêle pensionnaire de madame Taverneau de puissantes commères au teint rubicond, au col court cerclé de chaînes d’or à plusieurs rangs, j’eus la liberté de causer avec elle à travers les romances de Loïsa Puget et les sonates exécutées par les prodiges en bas âge sur un piano fêlé loué à Rouen tout exprès.

Quel charmant esprit que celui de Louise, et quel tort on a de donner aux femmes l’éducation qui leur ôte l’instinct Remplacer Dieu par une maîtresse de pension ! — Elle ne sait rien et devine tout ; son langage est pur ; elle ne commet pas de ces fautes grossières qui rebutent, mais on voit qu’elle fait ses phrases elle-même, et ne vous récite pas des formules apprises par cœur. — Elle n’a pas lu de romans, ou elle les a oubliés ; la nature, si elle n’avait pas résolu de garder son secret, ne s’exprimerait pas autrement. Nous sommes restés ensemble dans un coin, comme deux êtres de la même race, une grande partie de la soirée. Profitant d’un de ces moments de grosse joie causée par un de ces jeux dits innocents où l’on s’embrasse beaucoup, la belle enfant, qui craignait sans doute pour sa joue délicate le contact de quelque hure ou de quelque rostre, m’a mené dans sa chambre, qui est contiguë au salon et donne sur le jardin par une porte vitrée.

Sur la table de cette chambre, vaguement éclairée par une lampe demi-éteinte dont Louise augmenta la clarté par un mouvement de pudeur très-noble et très-digne, étaient jetés pêle-mêle des écrans, des boîtes de Spa, des serre-papiers d’albâtre et autres menus brimborions de coloriage ; car ma beauté exerce la profession d’enlumineuse, — presque un art ; ce qui explique les airs d’aristocratie qui lui viennent par moments, et que ne se permettrait pas une humble couturière. J’ai regardé un bouquet commencé qui était vraiment très-bien. Cette fille-là ferait facilement un peintre de fleurs, avec quelques leçons de Saint-Jean ou de Diaz. — Je lui ai dit ce que j’en pensais ; elle n’a pas paru surprise de mes éloges ; cela m’a fait plaisir, car je déteste ce qu’on appelle la modestie.

Elle m’a montré aussi un petit coffret très-bizarre qu’elle était en train de faire, et qui, au premier coup d’œil, a l’air taillé dans un madrépore de corail ; cela se fabrique avec des cachets de lettres, des empreintes de camées en cire rouge que l’on colle sur une pâte qui est comme le ciment de cette mosaïque d’un nouveau genre ; ce n’est rien, et c’est charmant. Elle m’a demandé, pour achever sa boîte, tous les cachets singuliers à blasons, à figures ou à devises, des lettres que je recevais. Je lui en ai donné cinq ou six que j’avais dans ma poche, elle les a découpés avec des ciseaux le plus adroitement du monde. Pendant qu’elle détachait les empreintes qui lui paraissaient curieuses, j’ai fait quelques tours dans le jardin ; manœuvre machiavélique, car, pour me rendre mes lettres, il fallait qu’elle vint m’y retrouver.

Les jardins de madame Taverneau ne sont pas les jardins d’Armide ; mais il n’est pas au pouvoir des bourgeois de gâter tout à fait l’œuvre de Dieu des arbres au clair de lune, par une nuit d’été, fussent-ils à trente pas d’un salon à rideaux de cotonnade rouge et d’un sanhédrin d’épiciers en goguette, sont toujours des arbres. Il y avait dans un coin un massif d’acacias en fleurs dont les longues grappes blanches se balançaient au souffle de la nuit, en répandant une odeur qui se mariait au parfum plus pénétrant des iris de marais, posés au bout de leurs lances vertes comme des papillons d’azur.

Une nappe de lumière argentée ruisselait sur les marches du perron, et lorsque Louise, ayant enlevé ses cachets, reparut sur le seuil, sa forme élégante et pure se détacha sur le fond sombre de la chambre, comme une statuette d’albâtre.

Elle s’avança vers moi avec une démarche onduleuse et rhythmée, comme une strophe grecque. Je repris mes lettres, et nous suivîmes l’allée jusqu’à la tonnelle qui la termine.

J’étais si heureux de ne plus voir le templier Bois-Guilbert enlevant Rébecca et les flambeaux sous verre, que je trouvai des accents émus et d’une éloquence persuasive. Louise avait l’air fort troublé ; je devinais, sous la blancheur de son corsage, l’agitation de son sein et les battements de son cœur ; sa voix, au timbre si pur, semblait avoir changé d’accent, elle me répondait comme réveillée en sursaut d’un rêve. Ne sont-ce point là, je vous le demande, dans tous les pays du monde que vous avez parcourus, les symptômes de l’amour naissant ?

Je lui ai pris la main, elle était moite et froide, douce comme la pulpe d’une fleur de magnolia, — et j’ai cru sentir ses doigts répondre à mon étreinte par une faible pression.

Je suis charmé que cette scène se soit passée au clair de lune, sous les acacias aux thyrses neigeux ; car j’aime à donner à mes souvenirs d’amour un cadre poétique. Il me serait désagréable de penser à un joli profil se détachant d’un fond de papier à rosaces jaunes, à un aveu d’amour accompagné par la Grâce de Dieu, jouée dans le lointain ; ma première entrevue un peu significative avec Louise aura pour rappel dans ma mémoire un rayon de lune, une odeur d’iris et la note de cristal que la rainette pousse dans l’herbe les soirs d’été.

Vous allez, cher Roger, me trouver un don Juan piteux, un Amilcar médiocre, et me dire que j’ai bien peu profité de l’occasion. Un jeune homme se promenant la nuit dans un jardin avec une enlumineuse doit au moins lui prendre la taille et lui dérober un baiser. Dussé-je vous paraître ridicule, je n’en ai rien fait. J’aime Louise, et d’ailleurs elle a, par instants, de tels airs de hauteur, un si majestueux dédain, que le commis-voyageur le plus nourri de Pigault-Lebrun, que le sous-lieutenant le plus abreuvé d’absinthe, n’oseraient s’y hasarder. Elle ferait presque croire à la vertu, si une pareille idée était vraisemblable. Franchement, j’ai peur d’être pris tout de bon. Commandez-moi une veste tourterelle, une culotte vert-pomme, une pannetière, une houlette, et tout l’accoutrement d’un berger du Lignon. Je vais faire savonner un agneau pour compléter la bergerie.

Je suis revenu au château en marchant ou en volant, je n’en sais rien, heureux comme un roi, fier comme un dieu, car un nouvel amour était né dans mon cœur. Edgard de Meilhan.

lundi 11 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny VII

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VII

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES HÔTEL DE LA PRÉFECTURE, À GRENOBLE (ISÈRE).

Pont-de-l’Arche, 29 mai 18…

Valentine, cette fois, je me révolte, et je déclare votre science en défaut. Vous avez beau me dire : Vous ne l’aimez pas ; je vous réponds : Je l’aime, et je l’épouserai. Toutefois, je suis forcée d’admirer cette superbe sentence que vous prononcez contre moi :

« Un amour profond n’est pas si ingénieux. Quand on aime sérieusement, on respecte la personne qu’on aime, et l’on se garde bien de l’offenser en osant l’éprouver ; quand on aime sérieusement, on n’est pas non plus si brave ; on a tant besoin de croire, que l’on ménage sa foi ; on ne la risque pas ainsi dans un jeu puéril ; le véritable amour est craintif, il préfère une erreur à un soupçon ; loin de rechercher le doute, il le fuit, et il a une bonne raison pour ça, c’est qu’il ne pourrait pas le supporter. »

La phrase est magnifique, et vous devriez l’envoyer à M. de Balzac ; il aime assez à mettre dans ses romans de vraies phrases de femme. J’en conviens, cette pensée est juste, lorsqu’il s’agit d’amour seulement ; mais si l’amour doit avoir pour avenir le mariage, l’épreuve n’est plus un vain jeu, et l’on peut bien se permettre, dans une occasion si importante, d’éprouver la constance du caractère sans offenser la dignité de l’amour. C’est une chose si grave qu’un mariage, et surtout un mariage d’inclination, qu’on ne saurait trop s’y préparer avec raison et avec prudence. Vous dites : L’amour est craintif. Eh ! l’hymen aussi est craintif. On ne prononce pas avec légèreté cette irrévocable promesse : Toujours et jamais d’autre !… Ces deux mots-là font rêver… Quand on veut être honnête, et qu’on est très-décidé à tenir ses serments, on les étudie un peu avant de les prononcer. Oh je vous entends d’ici vous écrier : Vous n’aimez pas, vous n’aimez pas ; si vous aimiez, ces mots qui vous semblent terribles vous paraîtraient charmants ; vous seriez la première à dire : Toujours, et vous n’imagineriez pas qu’il y ait sur la terre un autre homme que vous puissiez aimer… Je reconnais encore que ceci vous donne des armes contre moi ; mais que voulez-vous ?… Je sens… c’est ma folie ?… je sens qu’il y a quelqu’un quelque part que je pourrais mieux aimer. C’est cette sotte idée qui me fait hésiter quelquefois. Cependant, je la perds tous les jours, et je suis prête à faire justice de cet enfantillage. Malgré votre opinion, je persiste à croire que j’aime Roger ; et quand vous le connaîtrez, vous comprendrez que cet amour-là est très-probable. Je l’aurais déjà revu, je serais déjà retournée à Paris depuis hier, sans vous ; oui, sans vous ! Ce sont vos conseils qui m’ont retenue. Eh ! moi qui vous demandais des secours, vous ne m’avez envoyé que des inquiétudes. J’étais partie de l’hôtel de Langeac le cœur joyeux l’épreuve sera favorable, pensais-je quand j’aurai vu Roger bien triste pendant quelques jours, quand il m’aura bien cherchée, bien attendue, un peu maudite, et beaucoup regrettée, j’apparaîtrai tout à coup à ses yeux, heureuse et souriante ; je lui dirai : Vous m’aimez, je vous ai quitté pour vous voir de loin, pour m’interroger moi-même dans la solitude ; maintenant je reviens sans crainte, j’ai confiance en vous et en moi, ne nous quittons plus. Je comptais lui avouer la vérité naïvement… — Mais cet aveu me serait fatal, me dites-vous. Si vous devez épouser M. de Monbert, au nom du ciel, qu’il ignore toujours le motif de votre subit départ ; inventez une histoire… un devoir à remplir, une maladie à soigner… choisissez le mensonge qu’il vous plaira, mais cachez-lui toujours l’intention que vous avez eue de l’éprouver. — Vous ajoutez : Il vous aime, lui, et jamais il ne vous pardonnera de l’avoir fait souffrir inutilement : un amour digne et fier ne pardonne jamais la mauvaise plaisanterie d’une épreuve.

Que dois-je faire alors ? Trouver un mensonge, mais tous les mensonges sont stupides, et, d’ailleurs, il faudra le lui écrire ; moi, je ne m’engage pas à mentir en face… Avec des indifférents et des inconnus, on peut encore s’en tirer ; mais avec un jeune homme qui vous aime, qui contemple vos traits tout le temps que vous lui parlez, qui cherche vos regards et qui les comprend, qui observe votre rougeur et qui l’admire, qui connaît toutes les inflexions de votre voix comme un pianiste connaît toutes les notes de son clavier, mentez donc un peu ; c’est commode ; un regard embarrassé… un sourire contraint… un son faux… et le voilà sur ses gardes ; il devine tout, et, vous-même, vous l’aidez à tout deviner. À la première question qu’il vous adresse, le bel édifice de vos mensonges s’écroule, et vous retombez en pleine vérité. Valentine, je mentirai pour vous obéir, mais je mentirai à distance ; je sens le besoin de mettre plusieurs stations et plusieurs départements entre ma brutale franchise et les gens qu’il me faut tromper.

Pourquoi me grondez-vous si fort ? Vous devez bien penser que je n’ai pas agi légèrement ; ma conduite n’est étrange, fantasque et mystérieuse que pour Roger pour tout le monde elle est très-convenable. On croit que je suis aux environs de Fontainebleau, avec la duchesse de Langeac, chez sa fille, et comme la pauvre jeune femme, qui est très-souffrante, ne voit personne, ne reçoit personne, je peux disparaître un moment de chez elle sans qu’on le remarque, sans que cela soit un événement dans le pays. J’ai dit à ma cousine une partie de la vérité. Elle comprend mes hésitations, mes scrupules ; elle trouve assez naturel que je veuille réfléchir quelque temps avant de m’engager à jamais ; elle sait que je suis chez une de mes anciennes amies ; je lui ai promis d’aller la chercher dans quinze jours, elle n’a pas la moindre inquiétude. « Ma chère enfant, si vous vous décidez à vous marier, je reviendrai avec vous à Paris, sinon je vous emmène avec ma fille aux eaux d’Aix. » Voilà ce qu’elle m’a dit quand nous nous sommes quittées. J’ajoute, moi, que lorsqu’on va aux eaux d’Aix, on est très-capable d’aller savoir des nouvelles des amies que l’on a dans le département de l’Isère.

Vous me reprochez aussi de n’avoir pas raconté à Roger tous mes chagrins, de lui avoir dérobé ce que vous appelez flatteusement les plus belles pages de ma vie… Ô Valentine comme en cela je suis plus savante que vous malgré votre expérience de mère de famille, malgré votre haute sagesse. Sans doute vous connaissez mieux que moi la vie sérieuse, mais moi, je connais mieux que vous le monde des frivolités ; et je vous le dis : aux yeux des élégants de ce monde-là, le courage n’est pas une séduction chez les femmes. Ces esprits, faussement délicats, préféreront cent fois une petite maîtresse gémissante et suppliante, racontant à tous ses malheurs, parée de jolis chiffons bien coquets qui survivent à sa fortune, entourée obstinément d’un luxe coupable qu’elle ne peut maintenir qu’au prix de sa dignité, à une noble créature qui affronte bravement la misère et se fait humble par fierté ; qui refuse les dons de ceux qu’elle méprise, et calme, forte, indépendante, arrose silencieusement de ses larmes un pain laborieux. Croyez-moi, les hommes de ce monde-là aiment mieux les femmes qu’il faut plaindre que celles qu’il faut admirer. Un grand courage dans une grande adversité, cela n’est pour eux qu’une image désagréable dans un vilain cadre, c’est-à-dire une femme mal mise dans une chambre mal meublée. Vous comprenez alors pourquoi, voulant plaire à mon futur époux, je me suis bien gardée de lui offrir cette image. Ah ! vous me parlez de mon cher idéal, et vous dites que vous l’aimez ? Hélas ! à lui seul j’aurais pu lire sans danger ces belles pages de ma vie… Mais ne pensons plus à lui, je veux l’oublier.

Une seule fois pourtant j’ai manqué me trahir : nous étions allées, ma cousine et moi, chez une comtesse russe qui demeurait dans un hôtel garni, rue de Rivoli. M. de Monbert y était. Il faisait froid, j’allai m’asseoir près de la cheminée. La comtesse R… m’offrit un écran. Je jette les yeux sur les peintures de cet écran, et je reconnais une de mes œuvres. Cela représentait Paul et Virginie jardinant avec Domingue. Qu’ils étaient affreux tous les trois Le temps et la poussière avaient singulièrement modifié les physionomies de mes personnages. Par un phénomène assez explicable, Virginie et Domingue avaient fait un échange, l’un avait donné sa couleur à l’autre Virginie était une belle négresse, Domingue était affranchi, il avait déteint, il avait quitté la couleur de l’esclavage ; c’était un blanc pur sang. En le regardant, je me mis à rire, et M. de Monbert me demanda pourquoi je riais de si bon cœur ; je lui montrai ce dessin : Il est horrible, dit-il. J’allais répondre : C’est mon ouvrage ; on vint nous interrompre. Je n’ai rien dit, et c’est fort heureux.

Vous ne me gronderez plus ; je vais suivre vos conseils. Je quitterai Pont-de-l’Arche dans quelques heures. Oh ! que je voudrais donc être à Paris ! je me déplais ici maintenant, c’est très-ennuyeux de jouer à la pauvreté. Quand j’étais réellement misérable, cette vie modeste qu’il me fallait mener, ces cruelles privations que je subissais me paraissaient nobles et dignes, la misère a sa grandeur et toutes les souffrances ont leur poésie mais quand l’humilité de l’existence est volontaire, quand les privations sont des caprices, la misère perd tout son prestige, et ces souffrances de fantaisie que l’on s’impose inutilement deviennent intolérables, parce qu’il n’y a plus ni courage, ni mérite à les endurer. Ce sentiment que j’éprouve doit être bien naturel, car ma vieille compagne d’infortune, ma bonne et fidèle Blanchard, l’éprouve comme moi. Vous savez quel dévouement a été le sien pendant mes longs jours de douleur ! Elle m’a servie pendant trois ans pour l’honneur et pour la gloire. Elle qui était si fière chez ma mère, qui menait toute la maison comme une classique femme de charge des temps passés… elle s’était faite femme de ménage pour l’amour de moi ! Et elle supportait les rigueurs et les ennuis de cet état mélancolique avec une patience admirable. Pas une plainte, pas un reproche. À la voir si simplement résignée, on aurait dit que c’était là son métier ; vraiment on aurait juré qu’elle n’avait jamais fait autre chose que la cuisine toute sa vie… si on n’avait pas goûté de ses plats. Je me souviendrai toujours de son premier dîner. Quel brouet spartiate Elle avait sans doute cherché ses recettes dans le Bon Cuisinier lacédémonien. J’ai mangé de confiance ce qu’elle me servait. Ragoût étrange et indescriptible ; je n’ai pas osé lui demander ce que c’était, et il m’a été impossible de reconnaître aucun animal qu’est-ce que ça pouvait être ?… c’est son secret… Je mourrai sans le savoir… Eh bien ! cette femme si dévouée, si résignée dans l’adversité véritable, ce Caleb féminin, dont les soins généreux allégeaient ma lourde misère ; qui, me voyant souffrir, se faisait un devoir de souffrir ; qui, me voyant travailler nuit et jour… se faisait un honneur de travailler avec moi nuit et jour… maintenant qu’elle sait que nous sommes redevenues riches, ne peut plus supporter la moindre privation. Toute la journée elle gémit ; à chaque ordre que je lui donne, je l’entends marmotter tout bas de sournoises imprécations contre moi : « Quelle idée !… quelle folie !… avoir de l’argent comme un Crésus, et s’amuser à manquer de tout !… Venir habiter une bicoque chez des gens de rien, et refuser d’aller voir des duchesses dans leurs châteaux !… Si je ne fais pas ce qu’on me commande, ce n’est pas étonnant, je ne comprends point. » Et elle me taquine, et elle est méchante ; elle me fera perdre la tête. Il semble qu’elle se soit engagée à faire manquer tous mes plans. Je lui dis de m’appeler madame, elle m’appelle toujours mademoiselle. Je lui avais dit de n’apporter ici que des robes toutes simples, des chaussures de campagne elle m’a apporté des robes de mousseline brodée, des mouchoirs en toile d’araignée et des brodequins de taffetas gris ! Je l’avais priée, pour voyager avec moi, de s’habiller elle-même très-simplement. Ceci la mettait au désespoir ; et par vengeance, dans son zèle malicieusement exagéré, elle s’est fagottée comme une sorcière. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’elle était laide au delà de mes désirs. Alors elle m’a fait cette réponse sublime qui m’a désarmée « Je n’avais que des châles et des chapeaux neufs ; j’ai été obligée d’emprunter ceux-ci pour obéir à mademoiselle. » Voyez-vous cette orgueilleuse qui avait déjà supprimé toutes les vieilleries, tous les témoins de ses misères passées. Je suis plus humble, moi, j’ai tout gardé. Quand je suis retournée dans ma pauvre mansarde, j’ai retrouvé avec bonheur mon modeste mobilier des jours d’épreuve, mes légers rideaux en perse rose, mes clairs tapis, ma petite bibliothèque d’ébène ; et puis d’autres objets précieux pour moi, que j’avais sauvés du naufrage le vieux fauteuil de mon père, la table à ouvrage de ma mère, et tous nos portraits de famille, cachés au fond de ma chambre comme des orgueilleux indiscrets ; fiers maréchaux, dignes prélats, coquettes marquises ; vénérable abbesse, page espiègle et sombres chevaliers, pressés les uns contre les autres et fort étonnés de se trouver ensemble dans un si triste réduit, et de se voir tout à coup honteusement reniés par leur indigne représentante. Cette mansarde me plaît ; j’y suis restée trois jours avant de venir ici ; c’est là que j’ai laissé mes beaux habits de future princesse pour prendre mon costume modeste de voyageuse ; c’est là que la superbe Irène est redevenue l’intéressante veuve du fantastique Albert Guérin. Nous sommes parties à neuf heures du matin ; j’ai eu toutes les peines du monde à être prête pour arriver à temps au chemin de fer. Je ne sais déjà plus me lever de bonne heure. Comme je suis redevenue promptement paresseuse ! Quand je me rappelle que, pendant trois années de ma vie, je me suis levée tous les matins avec l’aurore, cela me paraît fabuleux. Il y a six mois tout au plus que je suis sortie de la misère, et me voilà déjà corrompue par la fortune c’est désolant ; le malheur est un grand maître, sans doute, mais, comme tous les maîtres, il n’a d’influence que par sa présence on ne travaille bien qu’avec lui ; sitôt qu’il vous a quitté, on oublie ses conseils et ses leçons.

Nous sommes arrivées à l’embarcadère au moment où le convoi allait partir ; nous nous sommes établies dans une diligence, et là… comme le monde est petit… on n’oserait pas mettre ça dans un roman… là j’ai fait une rencontre des plus intéressantes pour moi ; j’ai voyagé avec un ancien ami de Roger, qui, par bonheur, ne me connaît pas, M. Edgard de Meilhan, le poëte, dont j’ai tant de fois entendu parler, et dont j’aime beaucoup le talent. C’est un esprit très-original ; j’aurais deviné qui il était à sa conversation. Mais il avait pour compagnon de voyage un de ces bavards explicateurs qui semblent nés pour servir de cicérone à l’humanité tout entière, et rendent inutile toute perspicacité devinatrice. Ces ennuyeux sont assez amusants en voyage ; ils sont bien informés, et ils citent leurs auteurs à tous propos, pour prouver l’excellence de leurs renseignements ; c’est aussi un moyen d’éblouir les bourgeois obscurs, les étrangers ébahis qui vous écoutent, par les noms brillants des gens célèbres que l’on prétend voir familièrement tous les jours ; en un mot, c’est une manière de faire valoir ses relations, comme disait votre spirituel ami M. L… Or, ce monsieur… il faut que je vous fasse son portrait ; ce n’est pas difficile, et ce ne sera pas long : c’est un monsieur carré, qui a un front carré, un nez carré, une bouche carrée, un menton carré, un sourire carré, une main carrée, des épaules carrées, une gaieté carrée, des plaisanteries carrées, c’est-à-dire un esprit à la fois grossier, lourd et anguleux ; un gros esprit tout rond peut souvent paraître léger, et rouler avec facilité dans la conversation ; mais un esprit carré est toujours massif et menaçant. Eh bien ce monsieur carré a fait valoir ses relations pour me séduire, moi, humble violette de rencontre. Il a parlé de M. Guizot, qui lui avait dit ceci ; de M. Thiers, chez qui il dînait l’autre jour, et qui lui avait dit cela ; du prince Max de Beauvau, contre qui il avait parié aux dernières courses de Versailles ; de la belle madame de Magnoncourt, avec qui il avait dansé au bal de l’ambassade d’Angleterre ; de vingt autres personnes encore, et enfin du prince Roger de Monbert, l’homme excentrique, le chasseur de tigres, qui est depuis deux mois le lion parisien. Au nom de Roger, je suis devenue attentive ; l’homme carré a continué : « Eh ! mais, mon cher Edgard, n’as-tu pas été élevé avec lui ? — Oui, a répondu le poëte. — L’as-tu vu depuis son retour ? — Pas encore ; mais j’ai de ses nouvelles. J’ai reçu hier une lettre de lui. — On disait qu’il allait se marier, qu’il devait épouser la belle héritière, Irène de Châteaudun. — C’est un bruit qu’on a fait courir… » M. de Meilhan répondit cela d’un ton sec qui força son affreux ami à choisir un autre sujet de conversation. Mais combien j’étais curieuse de savoir ce que Roger avait écrit à M. de Meilhan ! Roger avait un confident ! Il lui parlait de moi ; comment en parlait-il ? Oh ! cette lettre, cette maudite lettre ! À dater de ce moment, je n’ai plus agi que pour elle ; malgré moi, je regardais M. de Meilhan avec un trouble qui devait l’étonner ; il a dû penser de moi des choses bien étranges. Je n’ai pu cacher ma joie quand il a dit qu’il descendait à Pont-de-l’Arche, quand j’ai compris qu’il demeurait tout près d’ici, à Richeport. Cette joie a dû lui paraître aussi bien suspecte. Un orage épouvantable nous a retenus deux heures aux environs du débarcadère. Nous sommes restés ensemble sous un hangar à voir tomber la pluie. Ma situation était fort embarrassante. Je voulais être aimable et gracieuse pour M. de Meilhan, afin de lui donner l’idée de venir me voir chez madame Taverneau, à Pont-de-l’Arche. Mais, d’un autre côté, je ne voulais pas, par cette bonne grâce et par cette amabilité, lui inspirer trop de confiance. Le problème était difficile à résoudre. Il fallait hardiment risquer de lui donner une très-mauvaise opinion de moi, et cependant le maintenir toujours dans le plus religieux respect. Eh bien j’ai résolu ce problème. Je n’ai fait d’autre sacrifice à ma légitime curiosité que celui d’un sac de bonbons que je portais à madame Taverneau, et que j’ai partagé avec mon compagnon d’infortune. Mais par combien de soins il avait su mériter ce grand sacrifice ! que d’ingénieux parapluies improvisés pour moi sous ce hangar inhospitalier qui ne nous prêtait qu’un abri perfide et capricieux ! quels charmants tabourets composés soudain avec des éléments ingrats, de simples morceaux de bois vert, de naïves bûches adroitement assujetties dans le sol humide ! L’orage passé, M. de Meilhan nous a offert de nous servir de guide jusqu’à Pont-de-l’Arche j’ai accepté cette offre, au grand étonnement de la sévère Blanchard, qui ne comprend plus rien à nos mœurs nouvelles, et qui commence à me soupçonner de courir les aventures. Enfin, nous sommes arrivés chez madame Taverneau. Quand elle a su que M. de Meilhan avait été mon compagnon de voyage, madame Taverneau a paru très-agitée ; elle ne m’a plus parlé que de lui. M. de Meilhan est un grand personnage dans ce pays, que sa famille habite depuis longtemps ; sa mère est très-considérée ici, et lui très-aimé ; avec une médiocre fortune, il fait beaucoup de bien, mais au jour le jour, et sans se poser en bienfaiteur du canton. Il m’a paru très-aimable et très-spirituel ; il n’y a au monde que M. de Monbert qui ait autant d’esprit. Ce sera bien charmant de les entendre causer ensemble.

Mais cette lettre, que je voudrais donc avoir cette lettre ! Si je pouvais seulement lire les quatre dernières lignes !… je saurais tout ce que je veux savoir ; ces quelques lignes me diraient si Roger est réellement triste, s’il faut le plaindre, s’il faut le consoler… Je compte un peu sur l’indiscrétion de M. de Meilhan pour m’éclairer les poëtes sont comme les médecins ; tous les artistes se ressemblent ; ils ne peuvent s’empêcher de raconter une histoire de cœur très-romanesque, comme les médecins ne peuvent s’empêcher de citer un cas de maladie très-extraordinaire ; ceux-ci ne nomment pas leur ami, ceux-là ne trahissent pas leurs clients ; mais lorsqu’on sait d’avance comme moi le nom du héros ou du malade, on a bientôt complété cette demi-indiscrétion. Aussi je médis amèrement des héritières, des femmes du monde capricieuses et fantasques, pour entraîner le confident de Roger à me raconter mon histoire. J’ai oublié de vous dire que depuis mon arrivée ici M. de Meilhan vient voir madame Taverneau tous les jours. Elle croit que c’est pour elle qu’il vient ; je ne suis pas de son avis. J’ai peur d’avoir fait la conquête de ce jeune poëte au regard profond, ce qui n’a rien de flatteur. Il pense de moi beaucoup trop de mal pour ne pas m’adorer très-vite. Comme il rira quand il reconnaîtra dans cette aventureuse veuve l’orgueilleuse femme de son ami !

Vous me reprochez amèrement de vous avoir sacrifiée à madame Taverneau. Cruelle préfète ! n’accusez que le gouvernement, les chambres et votre conseil général de cette injuste préférence. Puis-je aller à Grenoble en trois heures comme je vais à Rouen ? puis-je revenir de Grenoble à Paris en trois heures, fuir quand je le veux, reparaître quand il faut ; en un mot, avez-vous un chemin de fer ? Non. Eh bien donc, attendez-vous à mes rigueurs, et dites-vous que lorsqu’il s’agit de locomotion, il n’y a plus ni amitié, ni sympathie, ni reconnaissance, ni dévouement, il n’y a plus que des rails-ways et des grandes routes, des wagons qui sautent, mais qui arrivent, et des chaises de poste qui versent et qui n’arrivent pas ; on ne va pas voir les amis qu’on aime le plus, mais ceux qu’on peut quitter le plus facilement. D’ailleurs, pour une héroïne qui veut se cacher, l’asile que vous m’offrez n’a rien de mystérieux ce n’est pas une Thébaïde qu’une préfecture et puis, j’ai peur de vous nuire… En province, une Parisienne est toujours sur un volcan ; il ne faut qu’une parole maladroite pour la perdre. Que c’est difficile d’être préfète ! Vous avez pris la meilleure manière quatre enfants !… il n’y a que ça !… Pour être une bonne préfète, il faut avoir quatre enfants ; c’est une contenance toujours digne ; c’est une provision de prétextes inépuisables. On ne veut pas répondre une invitation compromettante… la petite fille a la coqueluche ; on n’ose donner à dîner à un ami suspect qui traverse la ville… le fils aîné a la fièvre ; on ne veut pas risquer une grande fête, une fête intempestive… les gros bonnets de l’endroit n’y viendraient pas… Bon toute la petite famille a la rougeole !… Allez vous faites bien d’avoir ces quatre beaux enfants ! Sans eux, malgré toute votre sagesse, vous seriez vaincue ; il faut tant d’habileté à une Parisienne pour vivre officiellement en province Là, toutes les femmes ont de l’esprit ; la moindre bourgeoise de petite ville en remontrerait à un vieux diplomate ! Quelle science du cœur humain de la localité ! quelle profonde combinaison dans les plans de vengeance ! quelle pruderie dans la malice ! quelle patience dans la cruauté C’est effrayant J’irai vous voir quand vous serez établie à la campagne ; mais tant que vous trônerez dans votre préfecture, j’aurai pour vous cette respectueuse horreur qu’un esprit indépendant doit avoir pour toutes les autorités.

Qu’est-ce que c’est qu’un pauvre convalescent, dont la blessure vous a donné de graves inquiétudes. Vous ne me dites pas son nom ; je vous reconnais bien là, madame ! Même avec une ancienne amie, faire de la discrétion administrative Ô petitesse ! Est-il jeune, ce blessé ? Oui, sans doute, vous ne me dites pas qu’il est vieux. Il va vous quitter pour retourner chez lui. Chez lui est vague, puisque vous ne me dites pas qui il est, lui I Moi, dans mes récits, je nomme tout le monde, je fais des portraits frappants de ressemblance de tous les gens que je rencontre, et vous ne nie répondez que par des énigmes. Je sais bien que votre destinée est accomplie, et que la mienne a encore tout l’attrait d’un roman nouveau ; mais c’est égal, il faut au moins que vous me disiez quelque chose, si vous voulez que je continue à vous dire tout.

J’embrasse vos chers petits enfants que je m’obstine à regarder comme vos meilleurs conseillers de préfecture, et je recommande à ma filleule Irène de vous embrasser en pensant à moi.

Irène de Châteaudun.

samedi 9 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny VI

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VI

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT RUE SAINT-DOMINIQUE.

Richeport, 26 mai 18…

Cher Roger, vous m’avez compris. — Je n’ai pas voulu vous amollir par des condoléances banales et chanter avec vous un duo élégiaque mais je n’en compatis pas moins à votre chagrin : — moi je me suis fait un système là-dessus. — Si je suis quitté, je déplore l’aveuglement de la malheureuse qui renonce au bonheur de me posséder, je me félicite d’être débarrassé d’un cœur indigne de moi. D’ailleurs, j’ai toujours eu de la reconnaissance pour les beautés compatissantes qui se chargeaient de la besogne désagréable des ruptures. Il y a bien un petit mouvement d’amour-propre froissé mais, comme depuis longtemps je suis convenu vis-à-vis de moi-même qu’il existait dans l’univers une infinité de mortels doués de charmes supérieurs aux miens, cela ne dure qu’une minute, et si la piqûre saigne un peu, j’en suis quitte pour une tirade sur le mauvais goût des femmes ; — mais puisque vous n’avez pas cette philosophie, il faut retrouver, à tout prix, mademoiselle de Châteaudun vous savez mes principes j’ai pour toute passion, pour tout désir véritable un profond respect. Je ne discuterai pas avec vous les mérites ou les défauts d’Irène ; vous la voulez, cela me suffit ; vous l’aurez ou j’y perdrai le peu de malais que j’ai appris lorsque je voulais aller voir à Java ces danseuses dont l’amour tue en six semaines le plus robuste Européen. Votre police secrète va s’augmenter d’un nouvel espion ; j’épouse votre colère et me mets complétement au service de votre rage ; je connais quelques-unes des relations de mademoiselle de Châteaudun, qui a des parentés dans les départements voisins de celui que j’habite, et je fais à votre intention une battue dans tous les châteaux, à beaucoup de kilomètres à la ronde.

Je n’ai pas encore trouvé ce que je cherchais mais j’ai découvert dans les manoirs les plus maussades un tas de charmants visages qui ne demanderaient pas mieux, cher Roger, que de vous consoler ; à moins que vous ne soyez comme Rachel, et que vous ne vouliez pas de consolations ; car s’il ne manque pas de femmes toujours prêtes à distraire un amant aimé, il s’en trouve aussi quelques-unes disposées à entreprendre la cure d’un désespoir célèbre ce sont là de ces services que se rendent volontiers les meilleures amies. Je me permettrai seulement de vous adresser une question : Êtes-vous bien sûr, avant de vous livrer ainsi à ces excès de douleurs invisibles, que mademoiselle de Châteaudun ait jamais existé ? Si elle existe, elle ne s’est pas évaporée, que diable Il n’y a que le diamant qui remonte au soleil tout entier et disparaisse sans laisser de traces. — On ne s’abstrait pas ainsi, comme une quintessence, d’un milieu civilisé en 18…, une suppression de personne me paraît tout à fait impossible. Mademoiselle Irène est trop bien élevée pour s’être jetée à l’eau comme une grisette si elle l’avait fait, les zéphirs eussent poussé sur la rive sa capote ou son ombrelle le chapeau d’une femme, quand il est de Beaudrand, surnage toujours. — Elle aura probablement voulu vous soumettre à quelque épreuve romanesque, et voir si vous étiez capable de mourir de chagrin à cause d’elle ne lui donnez pas cette satisfaction, redoublez de sérénité et de fraîcheur, et, s’il en est besoin, mettez du fard comme une douairière il faut soutenir devant ces mijaurées fantasques la dignité du sexe le plus laid, dont nous avons l’honneur de faire partie. — J’approuve fort l’attitude que vous avez prise ; — les blancs doivent avoir pour les tortures morales la même impassibilité que les Peaux-Rouges pour les tortures physiques.

Tout en courant le monde à votre profit, j’ai eu une espèce de petit commencement d’aventure qu’il faut que je vous conte. — Il ne s’agit pas d’une duchesse, je vous en préviens ; je laisse ces sortes de caprices aux républicains. En fait d’amour, je n’estime que la beauté, c’est la seule aristocratie que je cherche pour moi, les jolies sont baronnes ; les charmantes, comtesses ; les belles, marquises, et je reconnais la reine aux mains et non au sceptre, au front et non à la couronne. Telles sont mes mœurs. Je n’ai du reste aucun préjugé ; je ne dédaigne pas les princesses, quand elles sont aussi jolies que de simples vilaines.

Je pressentais qu’Alfred avait l’intention d’aller me voir, et, avec cette prodigieuse finesse qui me caractérise, je me suis dit : S’il vient chez moi, l’hospitalité me forcera de le subir aussi longtemps qu’il lui plaira de m’imposer le supplice de sa présence, tourment oublié dans l’Enfer du Dante ; en allant chez lui, je change les positions, je peux m’en aller, sous le premier prétexte indispensable qui ne manquera pas de se présenter, trois jours après mon arrivée, et je lui ôte tout motif d’envahir mon wigwam de Richeport. J’allai donc à Mantes, lieu où ses parents habitent, et où il va passer l’été.

Au bout de quatre heures, je me souvins qu’une affaire des plus urgentes me rappelait chez ma mère ; mais quelle ne fut pas mon angoisse, lorsque je vis que mon exécrable ami m’accompagnait à la station du chemin de fer en habit de voyage, une casquette sur la tête, une valise sous le bras ! Heureusement, il allait à Rouen pour gagner le Havre, et je fus rassuré contre toute tentative d’invasion.

Ici, mon cher ami, tâchez de vous arracher un instant à la contemplation de votre douleur et de prendre quelque intérêt à mon histoire. Pour un esprit aussi distingué que le vôtre, elle a du moins l’avantage de commencer d’une façon toute bourgeoise et toute prosaïque, cela vous reposera de vos odyssées et de vos bonnes fortunes fabuleuses ; — je n’aurais pas fait la faute de vous écrire quelque chose d’extraordinaire ; vous êtes rassasié d’incroyable le surnaturel est devenu votre commun ; il existe entre vous et l’étrange des affinités secrètes ; les prodiges vont à votre rencontre ; vous vous trouvez en conjonction avec les phénomènes ; tout ce qui n’arrive pas vous est arrivé, et, sur ce monde que vous avez parcouru dans tous les sens, il n’y a de nouveau pour vous que le banal. La première fois que vous avez voulu faire quelque chose comme tout le monde, — vous marier, — la chose a manqué. Vous n’avez de facilité que pour l’impossible ; aussi, j’espère que mon récit, un peu dans le genre des romans de M. Paul de Kock, auteur estimé des grandes dames et des cuisinières, vous surprendra infiniment et aura pour vous tout l’attrait et toute la fraîcheur de l’inconnu.

Il y avait déjà deux personnes dans le wagon où le conducteur nous poussa ; deux femmes, une vieille et une jeune.

Pour ôter à Alfred la facilité de faire le charmant, je me plaçai dans un angle en face de la plus jeune, laissant ainsi à mon ennuyeux ami la perspective réfrigérante de la vieillarde.

Vous savez que je n’ai aucun penchant à soutenir ce que l’on appelle l’honneur de la galanterie française, — galanterie qui consiste à excéder d’empressements hors de propos, de conversations sur la pluie et le beau temps, le tout entremêlé de mille et un madrigaux plus ou moins stupides, les femmes qu’un hasard ou une raison quelconque forcent à se trouver seules parmi des hommes.

Je m’établis donc dans mon coin sans avoir donné d’autre signe, qu’un léger salut, que je me fusse aperçu de la présence dans la voiture de femmes dont l’une avait évidemment droit aux attentions de tout jeune Français commis-voyageur et troubadour ; et je me mis à examiner sans affectation mon vis-à-vis, me partageant entre les études pittoresques et les études physiognomoniques.

Le résultat de mes observations pittoresques est que je n’ai jamais vu tant de coquelicots ! Ce sont probablement les rouges étincelles des locomotives qui prennent racine et fleurissent sur le bord du chemin.

Mes observations physiognomoniques sont plus étendues, et, sans me vanter, je crois que Lavater lui-même les aurait approuvées.

L’habit ne fait pas le moine, mais la robe fait la femme. Je vais donc commencer par vous donner une description extrêmement détaillée de la toilette de mon inconnue. Cette méthode est usée, ce qui prouve qu’elle est bonne, puisque tout le monde s’en sert. Mon inconnue ne portait ni pagne d’écorce d’arbre autour des reins, ni boucles d’oreilles dans le nez, ni bracelet aux jambes, ni bagues aux doigts du pied, ce qui vous paraîtra extraordinaire.

Elle avait le seul costume qui manque peut-être à votre collection, un costume de grisette parisienne. Vous qui connaissez par cœur le nom de tous les ajustements des Hottentotes, qui êtes de première force sur les modes esquimaudes, et qui savez au juste combien de rangs d’épingles s’enfonce dans la lèvre inférieure une Patagone du bel air, vous n’avez pas pensé à dessiner celui-là.

Une description bien entendue de grisette doit commencer par le pied. La grisette est l’Andalouse de Paris ; elle a le talent de traverser les fanges de Lutèce sur le bout de l’orteil, comme une danseuse qui étudie ses pointes, sans moucheter ses bas blancs d’une seule étoile de bouc. Les manolas de Madrid, les cigareras de Séville avec leur soulier de satin ne sont pas mieux chaussées ; la mienne, pardonnez l’anticipation de ce pronom possessif, avançait dessous la banquette la moitié d’un brodequin irréprochable moulant des chevilles parfaites, un cou-de-pied d’une cambrure aristocratique ; si elle veut me donner ce gracieux cothurne pour le mettre dans mon musée, à côté du chausson de Carlotta Grisi, du brodequin de la princesse Houn-Gin, et du soulier de la Gracia de Grenade, je le lui remplirai de louis ou de pastilles, à son choix.

Quant à sa robe, j’avoue sans honte qu’elle était de mousseline-laine, mais c’était une de ces robes dont les couturières se réservent le secret. Je ne sais quoi de juste et d’aisé en même temps, une coupe parfaite rencontrée de loin en loin par Palmyre dans ses jours d’inspiration un mantelet de taffetas noir, un petit chapeau de paille avec un ruban tout plat et un voile de gaze verte à demi-rejeté complétaient cette parure ou plutôt cette absence de parure.

Ah ! diable, j’allais oublier les gants ! Les gants sont la partie faible du costume des grisettes. Pour être frais, ils doivent être renouvelés souvent mais ils coûtent le prix de deux journées de travail. Celle-ci avait donc, ô douleur de faux gants de Suède que la vérité me force à estimer à la valeur de dix-neuf sols, ou quatre-vingt-quinze centimes, pour me conformer à la nouvelle phraséologie monétaire.

Un cabas de tapisserie médiocrement gonflé était posé à côté d’elle. Que pouvait-il contenir ? — quelque roman de cabinet de lecture ? — Rassurez-vous, il n’y avait dans ce cabas qu’un petit pain et un sac de bonbons de chez Boissier, comestibles délicats qui jouent un rôle important dans mon histoire.

Maintenant, il faut que je vous tire un crayon exact de la figure de cette jolie Parisienne ; — car elle l’est. — Une Parisienne peut seule porter de la sorte un chapeau de quinze francs.

J’ai pour les chapeaux une haine profonde ; pourtant, je ne puis m’empêcher de convenir qu’en certaines occasions ils ne font pas un effet trop désagréable ; ils représentent une espèce de fleur bizarre, dont le cœur est formé par une tête de femme : une rose épanouie qui au lieu d’étamine et de pistils, porte à son centre des œillades et des sourires.

La voilette, rabattue à demi, ne laissait apercevoir du visage de l’inconnue qu’un menton d’une régularité parfaite, une petite bouche de framboise et la moitié du nez, peut-être les trois quarts. — Quelles jolies narines finement coupées, roses comme des coquillages de la mer du Sud ! le haut était baigné d’une ombre argentée, transparente, sous laquelle on devinait les palpitations des cils et le feu humide des regards. Pour les joues, — il faut que vous attendiez la suite des événements si vous désirez des renseignements plus amples ; car les ailes de son chapeau, bridées par le ruban, m’en dérobaient les contours ; ce que j’en voyais était d’une pâleur rosée et délicate, également éloignée de la grosse santé et de la maladie. — Les yeux et les cheveux formeront un paragraphe spécial.

Maintenant que vous voilà suffisamment édifié au sujet de la perspective dont votre ami jouissait du fond de sa stalle dans la diligence du chemin de fer entre Mantes et Pont-de-l’Arche, je vais passer à un autre exercice très-recommandé dans les traités de rhétorique, et décrire, par manière de repoussoir et de contraste, le monstre féminin qui servait d’ombre à cette idéale grisette.

Cette affreuse compagnonne me parut fort suspecte. Était-ce une duègne, une mère, une vieille parente ? En tout cas, elle était fort laide, non qu’elle eût une tête de mascaron avec des sourcils en spirales et des babines déchiquetées comme les fosses d’un dauphin héraldique, mais la trivialité lui avait écrasé le masque d’un coup de poing ; ses traits étaient communs, diffus, émoussés. L’habitude d’une servile complaisance semblait leur avoir ôté toute expression propre ; elle avait un regard benin et louche, un sourire vaguement hébété, et cet air de fausse bonhomie des gens élevés à la campagne ; une robe de mérinos foncé, un tartan de couleur sombre, un chapeau sous lequel s’ébouriffait un bonnet à plusieurs rangs ; voilà succinctement la tenue de la créature.

La grisette est un oiseau de gai babil et de libre allure qui s’échappe à quinze ans du nid pour n’y jamais revenir ; ce n’est pas dans ses mœurs de traîner des mères après soi — cette manie est spéciale aux filles de théâtre, qui en ont besoin pour toutes sortes de petits trafics qu’ignore la grisette indépendante et fière. — La grisette semble deviner par instinct que la présence d’une vieille femme autour d’une jeune a toujours quelque chose de malsain. Cela sent la sorcière et la toilette du sabbat ; les limaces ne cherchent les roses que pour baver dessus, et la vieillesse ne s’approche de la jeunesse que dans un but honteux.

Cette femme n’est pas la mère de mon inconnue ; une fleur d’un si doux parfum ne peut provenir de cette bûche mal taillée. J’ai entendu la vieille dire cette phrase du ton le plus humble : — Mademoiselle, si vous le voulez, je vais baisser les stores ; les grains de charbon pourraient vous incommoder.

C’est sans doute quelque parente ; car une grisette n’a pas de femme de compagnie, et les duègnes sont exclusivement réservées aux infantes espagnoles.

Ma grisette serait-elle tout simplement une aventurière ornée d’une mère de louage, pour se donner des airs respectables ? Non, il y a dans toute sa personne un cache d’honnête médiocrité, un soin dans les détails de sa toilette plus que simple, qui la sépare de cette classe hasardeuse. — Une princesse errante n’aurait pas cette exactitude dans son ajustement ; elle se trahirait par un châle délabré sur une robe neuve, par des bas de soie dans un brodequin éculé, par quelque chose de décousu et d’incohérent. Et, d’ailleurs, la vieille ne prend pas de tabac et ne sent pas l’eau-de-vie.

J’ai fait toutes ces observations, en moins de temps que je n’en prends pour vous les écrire, à travers l’intarissable babil d’Alfred, qui s’imagine, comme beaucoup de gens, qu’on est fâché contre lui si on laisse tomber un instant la conversation. Et puis, entre nous, je crois qu’il tenait à se faire passer aux yeux de ces femmes pour un homme situé sur un bon pied dans un certain monde, car il m’a parlé de l’univers entier. Je ne sais comment cela s’est fait, mais ce tourbillon de paroles a fini par entraîner l’inconnue, qui jusque-là s’était tenue précieusement rencognée. — Le peu de mots qu’elle a dits étaient fort indifférents une observation sur un encombrement de gros nuages noirs qui, pelotonnés dans un coin de l’horizon, avaient l’air de comploter une averse mais j’ai été charmé du timbre de sa voix. — Une voix argentine et fraîche. La musique brodée par elle sur cette phrase — Il va pleuvoir, me traversa l’âme, comme un motif de Bellini, et je me sentis remuer dans le cœur quelque chose qui, bien cultivé, pourra devenir de l’amour.

Une locomotive a bientôt avalé les tringles qui séparent Mantes de Pont-de-l’Arche. Un abominable bruissement de ferrailles et de tampons se fit entendre, le convoi s’arrêta. — J’avais une peur affreuse que la grisette et sa compagne ne continuassent leur route, mais elles descendirent précisément à cette station. Ô Roger, ne suis-je pas un heureux drôle ? — Pendant qu’elles étaient occupées à réclamer je ne sais quel paquet, la voiture qui va de la station à l’ont-de-l’Arche partit encombrée de malles et de voyageurs ; en sorte que, les deux femmes et moi, nous fûmes obligés, malgré les menaces du temps, de prendre à pied le chemin de Pont-de-l’Arche. De larges gouttes commençaient à tigrer la poussière. Un de ces gros nuages noirs dont j’ai parlé tout à l’heure se déchira et laissa tomber de ses plis sombres de longs filets de pluie comme des flèches d’un carquois qui se renverse.

Un hangar couvert d’un chaume moussu et servant à remiser de grossiers instruments aratoires, des roues de charrue démantelées, nous rendit le même service que la grotte classique qui abrita Enée et Didon dans une circonstance semblable. Des branches folles d’aubépine et d’églantier relevaient à propos la rusticité de l’asile.

L’inconnue, quoique visiblement contrariée de ce retard, se résigna bientôt et se mit à regarder les hachures dont la pluie ombrait le ciel. La vieille ne faisait que geindre et se lamenter, à demi-voix pourtant moi j’oscillais sous le hangar avec le dandinement de l’ours en cage. La pluie tombait toujours et le vent la chassait en folles bouffées qui nous poursuivaient jusque dans notre asile. Les ornières devenaient de petits torrents. — Ô Robinson Crusoé, que j’ai envié en ce moment ton fameux parasol en poil de chèvre ! avec quelle gracieuse aisance aurais-je offert à cette beauté son abri secourable jusqu’à Pont-de-l’Arche, car elle allait à Pont-de-l’Arche, — juste dans la gueule du loup. — Le temps passait. — La voiture ne devait revenir qu’au retour de l’autre convoi, c’est-à-dire dans cinq ou six heures. Je n’avais pas dit qu’on vînt me prendre notre situation était donc des plus mélancoliques.

Mon infante ouvrit délicatement sou petit cabas, en tira un petit pain et des bonbons, qu’elle se mit à croquer le plus gentiment du monde. Je n’avais pas déjeuné à Mantes, j’étais à jeun et crevant de faim ; il paraît que je laissai tomber sur ses provisions un regard de si naïve convoitise, qu’elle se prit à rire et m’offrit la moitié de sa pitance, que j’acceptai. Dans le partage, je ne sais comment cela se fit, ma main effleura la sienne ; — elle la retira brusquement, et me jeta un regard si royalement dédaigneux, que je me dis en moi-même : — Cette jeune personne se destine à l’état dramatique, — elle joue les Marguerite et les Clytemnestre en province en attendant qu’elle ait assez d’embonpoint pour se produire à la Porte-Saint-Martin ou à l’Odéon. — Cette stryge est son habilleuse, tout s’explique.

Je vous avais promis un paragraphe sur les yeux et les cheveux les yeux sont d’un gris changeant, quelquefois bleus, quelquefois verts, selon l’expression et la lumière — les cheveux châtains séparés en deux bandes bien lisses, moitié satin, moitié velours. — Plus d’une grande dame paierait bien cher pour avoir ces cheveux-là.

L’averse ayant diminué, une résolution violente fut prise à l’unanimité, pour aller à pied jusqu’à Pont-de-l’Arche, malgré la boue et les flaques d’eau.

Étant rentré en grâce auprès de l’infante par des discours pleins de sagesse et des gestes soigneusement équilibrés, nous fîmes la route ensemble, la vieille suivant à quelques pas en arrière, et le merveilleux petit brodequin arriva à sa destination sans être souillé le moins du monde, — les grisettes sont de vrais perdreaux, — à la maison de madame Taverneau, la directrice de la poste, qui était l’endroit où se rendait mon inconnue.

Vous seriez un prince bien peu pénétrant, cher Roger, si vous n’aviez déjà deviné que vous allez recevoir une lettre de moi tous les jours, et même deux, dussé-je vous envoyer des enveloppes vides ou recopier le Parfait Secrétaire. — À qui ne vais-je pas écrire ? Jamais ministre d’état n’aura eu de correspondance si étendue. Edgard de Meilhan.

jeudi 7 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny V

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V À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN À RICHEPORT, par pont-de-l’arche (eure)

Paris, 24 mai 18…

Votre lettre m’a fait du bien, mon cher Edgard, parce qu’elle est imprévue, parce qu’elle sort du domaine de la consolation épistolaire. À votre place, le premier ami venu se serait mis à l’unisson de ma douleur en paraphrasant mon désespoir. J’attendais de vous un soulagement qui ne m’aurait pas guéri, et j’ai été soulagé par un remède que je n’attendais pas. Vraiment, votre philosophie charmante a inventé une hygiène morale inconnue aux quatre Facultés. Grâce à vous, je respire un instant ce matin. On a besoin de prendre haleine dans les crises ardentes du désespoir ; et lorsqu’on a respiré, la force de la résignation revient au cœur. Cependant, je ne suis point dupe de votre amitié trop habile. En dissimulant, avec une adresse artistement travaillée, l’intérêt que vous donnez à ma position, vous me laissez apercevoir clairement cet intérêt. Voilà ce qui m’engage à vous écrire le second chapitre de mon histoire, bien sûr que vous l’accueillerez encore avec une plume riante et un front sérieux. Les jeunes gens de votre naturel, soit calcul profond ou instinct heureux, remplacent les passions par des caprices ; ils s’amusent à côtoyer l’amour, et ne l’abordent jamais de front. Il y a pour eux des femmes, et jamais une femme. Cela leur réussit longtemps, quelquefois toujours. J’ai connu des vieillards qui faisaient de ce système la gloire de leur existence, et qui le continuaient par habitude sous les cheveux blancs. Vous, mon cher Edgard, vous n’aurez pas les bénéfices de l’impénitence finale, soyez-en bien averti. À cette heure, l’ardeur de votre âme est tempérée par la suave indolence de votre organisation. L’amour est le plus dur de tous les travaux, et vous êtes trop paresseux pour travailler. Lorsque vous jetez dans l’abîme de votre moi un regard rapide et distrait, vous découvrez avec effroi le germe d’une passion sérieuse, et vous vous sauvez, sur les ailes de la fantaisie, vers les horizons où règne le plaisir facile et nonchalant. Il me suffit d’avoir pénétré à votre insu dans ce recoin secret de votre âme pour me donner la hardiesse de vous conter mes douleurs. Continuez le rire votre raillerie sera comprise, et mon amitié lui rendra son véritable nom, en lui ôtant son masque d’emprunt.

Paris est toujours désert. La plus grande et la plus peuplée des villes s’efface à vos pieds, lorsqu’on la regarde des hauteurs d’une passion. Je me sens toujours isolé, comme si j’étais sur les vagues de l’Océan du Sud, ou sur les sables de Saharah. Heureusement le corps prend des habitudes mécaniques qui suppléent à la volonté de l’âme sans cette précieuse faculté de la matière, mon isolement m’aurait amené à une rêveuse et stupide immobilité. Ainsi, aux yeux des indifférents, ma vie est toujours la même je suis ce que j’étais autrefois j’ai mes relations, mes plaisirs, mes amis, mes endroits accoutumés ; seulement, je parle peu, et je laisse beaucoup parler les autres. Mon visage stéréotype assez bien les lignes calmes de l’audition attentive ; et celui qui a la bonté de me raconter quelque chose est tellement satisfait de ma physionomie d’auditeur, qu’il prolonge à l’infini le monologue de sa narration. Alors ma pensée prend son vol, et fait le tour du monde, à travers les continents, les archipels, les mers, les peuples que j’ai visités. Ce sont les seuls moments de répit qui me rafraîchissent le sang. J’ai la pudeur de ne pas vouloir penser à mon amour en face d’un autre homme ; il me reste assez d’enfantillage au cœur pour croire que les cinq lettres de ce nom fatal jailliraient sur mon front en lettres de flamme, en trahissant un secret que l’indifférence paie avec un sourire de pitié ou de raillerie.

Les mille souvenirs semés çà et là dans mes pérégrinations éclatent à la fois dans mon cerveau avec tant de bruit et tant de couleurs, que je puis assister en plein soleil, et les yeux ouverts, au défilé de tous mes rêves, créés dans mes nuits des pays lointains. Il y a dans ces instants un phénomène de physiologie inexplicable. La pensée, cette chose toujours rebelle, et que la volonté la plus impérieuse ne peut ni retenir, ni rappeler, se met à vagabonder par le monde, en accordant une trêve au supplice de ma passion elle fonctionne alors au gré de mes désirs ; complaisance qu’elle n’a pas lorsque je suis seul. Je dois ce soulagement à l’intervention officieuse et loquace du premier oisif rencontré, dont je sais à peu près le nom, et qui m’appelle son ami. Toujours avec un sentiment de bienveillance compatissante je vois s’éloigner ce malheureux conteur, qui me quitte avec l’idée de m’avoir tant réjoui par son monologue, que mes yeux seuls ont écouté. En général, les gens qui vous abordent ont dans le cerveau une pensée ou affaire dominante, et ils s’imaginent que l’univers est disposé à attacher à cette affaire le même intérêt qu’ils y portent eux-mêmes. Cela, d’ailleurs, leur réussit souvent ; car la rue est pleine d’auditeurs affamés qui, les oreilles tendues, cherchent partout une confidence.

Une passion sérieuse nous fait découvrir un monde nouveau dans le monde. Tout ce que j’ai vu et observé jusqu’à présent me paraît rempli d’erreurs. Les hommes et les choses ont des aspects, et même des teintes, sous lesquels je ne les connaissais pas. Il me semble que je suis né hier une seconde fois, et que ma première vie ne m’a laissé que des souvenirs confus ; et dans ce chaos du passé je chercherais en vain une seule règle de conduite pour mon présent.

J’ai ouvert les livres qui sont écrits sur les passions ; j’ai lu tout ce que les sages nous ont laissé de sentences, d’aphorismes, de drames, de tragédies, de romans. J’ai cherché dans les héros de l’histoire et du théâtre l’expression humaine d’un sentiment dont je pourrais me faire l’écho, et qui m’aurait servi de guide ou de consolation. Je n’ai rien trouvé. Je suis comme dans une île déserte où rien, sur la colline, ou dans le bois, ne m’annonce le passage de l’homme ; il faut pourtant que je l’habite, sans y trouver la trace du sentier frayé qui conduisait les autres avant moi. Hier, j’assistai à la représentation du Misanthrope. Voilà donc un homme amoureux, me disais-je, et peint de main de maître, affirme-t-on. Cet homme écoute des sonnets, — fredonne une chansonnette, — se dispute avec un mauvais écrivain, — cause longuement avec ses rivaux, — soutient une thèse philosophique avec un ami, — traite d’une façon assez brutale la femme qu’il aime, et au dénoûment il se console en annonçant qu’il va s’ensevelir dans un asile écarté.

J’élèverais à mes frais un second monument à Molière, si Alceste m’accordait la grâce de me faire aimer de son amour.

Il y a, dans l’amour, des supplices dont je ne vois l’inventaire nulle part, et qui portent les noms les plus vulgaires et les plus innocents du monde. Un poëte anglais fait dire à son héros amoureux :

       Un jour, Dieu, par pitié, délivra les enfers
       Des tourments que pour vous, madame, j’ai soufferts !

Je croyais que le poëte allait développer son idée ; malheureusement la tirade se termine là. C’est une vague poésie qui annonce des tourments inconnus. Ce procédé d’ailleurs est assez général en pareille matière. Tout se borne à des plaintes gonflées de brume et de syllabes noires. Aucun moraliste ne précise sa douleur. Le peuple des amoureux s’écrie en chœur qu’il souffre horriblement. Chaque souffrance attend encore une analyse et un nom.

Comme exemple, je vais, mon cher Edgard, vous citer un de ces supplices dont vous ignorez encore le nom et l’espèce, heureux mortel

L’antre de ce supplice est au bureau de la poste restante, rue Jean-Jacques Rousseau les amoureux de la Nouvelle Héloïse n’en ont pourtant point parlé, eux qui ont écrit tant de lettres sur l’amour.

Je me suis mis en correspondance avec trois de mes domestiques, — ce supplice n’est pas celui dont je veux parler. — Ces trois hommes habitent en ce moment les trois villes voisines dans lesquelles mademoiselle de Châteaudun a des relations, des parents ou des amis, entre autres Fontainebleau, où elle est allée d’abord en quittant Paris ; ils sont chargés par moi de prendre, avec la plus grande circonspection, des renseignements sur elle ; car j’ai supposé que sa retraite mystérieuse était dans une de ces trois localités. Les lettres doivent m’être adressées poste restante. Mon portier, avec la finesse pénétrante de ceux de sa profession, découvrirait, à la place de la vérité, quelque fiction scandaleuse, en reconnaissant chaque jour, à l’arrivée du facteur, la main d’un valet de la maison. Comme vous voyez, le supplice se complique ; mon portier me fait peur. Donc, tous les matins, je vais à ce bureau de poste, confluent des secrets de Paris.

Ordinairement, la salle d’attente est pleine de malheureux, espèces de Tantales épistolaires qui, les yeux fixés sur la grille de bois, sollicitent une déception timbrée. Cela est triste à observer. Il doit y avoir au purgatoire un bureau de poste restante où les âmes vont s’enquérir si leur délivrance a été signée au ciel.

Les préposés de l’hôtel des postes, rue Jean-Jacques Rousseau, n’ont pas l’air de se douter que tant d’impatientes angoisses rugissent autour d’eux. Quel calme administratif rayonne sur les fraîches figures de ces distributeurs de consolation et de désespoir ! Dans les tortures de l’attente, les minutes perdent leur valeur mathématique, et les aiguilles des pendules s’immobilisent sur le cadran comme un serpent tordu et empaillé : les opérations du bureau marchent avec une lenteur qui me semble la miniature de l’éternité. Les solliciteurs s’alignent un à un et forment une vivante chaîne de points d’interrogation aux abois. La fatalité me réserve toujours à moi le dernier chaînon, et j’assiste au défilé de toutes ces âmes en peine. Ce bureau rapproche les hommes et comble les distances sociales. À défaut de lettres, on y reçoit toujours des leçons d’égalité, sans payer le port. Il y a de beaux jeunes gens échevelés qui portent sur leurs figures pâles les traces de l’insomnie

Il y a des hommes d’affaires, Damoclès de Bourse, qui sentent l’épée de l’échéance tomber sur leurs fronts ;

Il y a de pauvres soldats qui attendent l’obole maternelle ;

De jeunes amantes délaissées dont les espérances roulent, au son du tambour, sur le rivage africain ;

De timides femmes, voilées de noir, qui pleurent un mort pour mieux sourire à quelque heureux vivant. Si chacun d’eux criait le secret de la correspondance attendue, les employés eux-mêmes se voileraient la face avec un large pli administratif et oublieraient les lettres de l’alphabet !

Mais tout est silence et gravité dans ce foyer des douleurs de l’expectative. À de longs intervalles, un nom et un prénom sortent d’une poitrine rauque, et malheur au postulant si son père et son parrain ne lui ont pas laissé un nom court et clairement noté L’autre jour, j’ai assisté à une scène étrange causée par l’association de sept syllabes. Un demandeur venait de laisser tomber à travers la grille son nom, Sidoine Tarboriech. Alors le dialogue suivant s’établit :

— Est-ce tout un nom ? demanda l’employé sans daigner regarder l’infortuné porteur de ces syllabes.

— Deux noms, répondit timidement l’âme en peine, avec la conscience de son malheur nominatif.

— Vous avez dit Antoine ? demanda l’employé.

— Sidoine, monsieur.

— C’est votre petit nom ?

— C’est le nom de mon parrain ; saint Sidoine, 23 août.

— Ah ! il y a un saint Sidoine ?… Ensuite… Sidoine ?…

— Tarboriech.

— Vous êtes Allemand ?

— De Toulon, en face de l’Arsenal.

Pendant ce dialogue, les autres âmes en peine brisaient leur chaînon dans un élan convulsif d’impatience, et le sol tremblait sous un long trépignement de pieds nerveux.

L’employé, toujours calme, effeuillait d’un doigt méthodiquement recourbé un faisceau de cent lettres, et quelquefois il s’arrêtait lorsque les hiéroglyphes de la poste effaçaient une adresse sous une éclipse totale de timbres, le jambages et de numéros croisés ; car le préposé qui timbre et cote les lettres choisit toujours avec soin le nom de l’adresse pour le voiler d’un nuage opaque et noir. Les mœurs du timbre le veulent apparemment ainsi.

Le dialogue continua :

— Pardon, monsieur, dit l’employé, votre nom… est-ce Dar ou Tar ?

— Tar, monsieur, Tar…

— Par un D ?

— Un T ; Tarboriech.

— Nous n’avons rien.

— Oh monsieur, c’est impossible. Il y a une lettre, positivement.

— Il n’y a rien, monsieur, à la lettre T, rien.

— Avez-vous cherché à mon prénom, à Sidoine ?

— Mais, monsieur, nous ne mettons pas les lettres à la case des prénoms.

— C’est que, Voyez-vous, monsieur, comme je suis le cadet, on m’appelle aujourd’hui Sidoine, dans la famille…

Une explosion de murmures éclata dans le purgatoire de M. Conte. Des jeunes gens, au comble de l’exaspération et crispant leurs doigts à l’angle de leurs gilets, marchaient vivement dans la salle en fredonnant par syllabes saccadées un psaume de lamentations épigrammatiques, dont voici quelques versets

— Que diable ! il y a des noms propres qui ne doivent pas exister

— Eh ! monsieur, ceci est intolérable, quand on a le malheur de se nommer Extarborich, on ne se fait pas adresser des lettres poste restante !

— Moi, si j’avais le tort d’avoir un pareil nom, je me ferais dénommer par M. le garde des sceaux.

L’employé encadra sa figure calme dans le soupirail grillé, en disant aux âmes avec une voix douce : Messieurs, nous devons faire notre service scrupuleusement ; ce que je fais pour ce monsieur, chacun de vous, en pareil cas, voudrait qu’on le fît pour lui.

— Oui, oui, s’écria un jeune homme en ouvrant son gilet à deux battants ; mais nous n’avons pas des noms abominables comme ce monsieur !

— Messieurs, dit l’employé, point de personnalités offensantes. — Et s’adressant à l’infortuné Monsieur, ajouta-t-il, de quel pays attendez-vous une lettre ?

— De Lavalette, département du Var.

— C’est bien cela ; il n’y a que votre prénom sur l’adresse… Sidoine.

— Mon cousin m’appelle toujours ainsi.

— Il a bien raison le cousin ! dit une voix dans un angle.

Voilà, mon cher Edgard, un échantillon des tortures non classées qu’il me faut subir tous les matins, dans ce bureau d’expiation, avant d’arriver le dernier au sanctuaire de l’employé. Là, je prends une allure insouciante et un accent leste, et je décline avec négligence mon prénom. Ce moment est une chose bien simple, n’est-ce pas ? Eh bien j’ai vu le vaisseau le Star s’entr’ouvrir sous mes pieds, devant les îles Malouines. Le soixante-huitième degré de latitude m’a fait l’honneur d’être mon geôlier dans sa prison de banquises au pôle sud. J’ai passé deux jours et deux nuits séculaires à bord du paquebot l’Esmerald, entre l’incendie et l’inondation ; et si je composais un élixir de ce trésor d’angoisses ressenties dans ces trois situations mortelles, je ne m’infuserais jamais au cœur, à égal degré, la douleur infinie de ce moment. Trois cachets brisés, trois lettres ouvertes, trois déceptions accablantes Rien ! rien ! toujours rien ! Mot de désespoir ! synonyme glacé du néant !

Alors le vide qui s’élargit autour de moi est affreux ; ma respiration s’arrête dans ma poitrine et mon sang dans mon cœur. En mesurant par la pensée le temps qui doit s’écouler jusqu’à la même heure du lendemain, je ne me sens pas le courage et la force de le subir, dans la succession intolérable de ses instants éternels. Comment combler ce gouffre de vingt-quatre heures pour y trouver mon passage de la veille au lendemain ? Combien elles me semblent fausses, toutes les allégories anciennes ou modernes, inventées pour affliger l’homme sur la rapidité dévorante de ses jours ! Combien me paraît folle la sagesse qui parle avec douleur de nos heures fugitives, et de nos années d’un moment ! Je donnerais toute ma fortune pour écrire l’hora fugit du poëte, et offrir pour la première fois aux hommes ces deux mots comme un axiome d’immuable vérité. Il n’y a point de vérité absolue dans tout ce que les plus sages ont écrit. Les chiffres même, dans leur ordre symétrique et inexorable, ont leurs erreurs, comme les mots et les paroles. Une heure de plaisir et une heure de douleur ne se ressemblent que sur un cadran, dans leur disposition numérique ; hors du cadran, elles mentent soixante fois.

Vous comprenez donc, mon cher Edgard, que je suis obligé de vous écrire de longues lettres, non pas pour vous, mais pour moi. En vous écrivant, je donne le change aux inclinations uniformes de mon esprit ; je dépayse mes idées ; la plume est la seule arme qui puisse tuer le temps quand le temps veut nous tuer. La plume est l’auxiliaire infidèle de la pensée ; elle entre quelquefois, à notre insu, dans un sillon où il nous est permis de perdre de vue un instant le triste horizon de nos douleurs. Si vous trouvez dans mes lettres quelques traces de sourire et de funèbre gaieté, ce sont des fantaisies de ma plume ; elles ne m’appartiennent que par les trois doigts qui la font mouvoir.

J’ai quelquefois l’idée d’abandonner Paris et de m’ensevelir dans quelque recoin de campagne, où la méditation isolée doit donner au cœur le baume de l’oubli. Mais je veux, par pitié pour moi-même, m’épargner la raillerie de cette déception. Rien n’est cruel comme l’essai d’un remède qui ne guérit pas ; car cela vous ôte toute confiance aux autres remèdes, et le désespoir arrive après. Paris est, au contraire, la ville par excellence pour les maladies sans nom ; c’est la Thébaïde moderne, déserte à force d’être peuplée, silencieuse à force d’être bruyante ; chacun peut y planter sa tente, et y soigner ses plus chères douleurs, sans être inquiété par le passant. La solitude est la plus mauvaise des compagnes, lorsqu’on cherche le soulagement et l’oubli. Il m’est inutile, d’ailleurs, de me donner à moi-même ces raisons, absurdes peut-être, pour m’engager à rester au milieu de cette grande ville. Je ne puis pas, je ne dois pas quitter Paris. C’est le point central de mes opérations. C’est ici que je puis agir avec le plus d’efficacité dans les combinaisons de mes recherches. Je n’en sortirai pas. Quitter Paris, c’est briser tous les fils de mon labyrinthe. Mes devoirs d’homme du monde m’imposeront encore quelque temps des supplices bien cruels ; mais si la fatalité veut prolonger contre moi soit œuvre, je m’éloignerai du monde, et j’aurai gagné au moins la suppression de ces tortures sociales. Ainsi, au fond de mon infortune, je découvrirai un bonheur. Quand on ne peut atteindre le bien, il faut diminuer le mal.

Jeudi dernier, la comtesse de L*** avait ouvert ses salons par extraordinaire : c’était une soirée de fiançailles, un bal d’intimes, une espèce de répétition de bal de noces elle marie sa belle cousine à notre jeune ami Didier, que nous avons surnommé Scipion l’Africain. Le maréchal Bugeaud lui a donné un congé de six mois, et lui a cicatrisé une blessure à l’épaule avec l’épaulette de chef d’escadron. Dites-moi si je pouvais me dispenser de me rendre à cette soirée ? Vous me répondrez ce que je me suis répondu. Encore un supplice découvert. On dansait déjà quand je suis entré. Jamais comédien allant aux planches n’a plissé son étoffe et pétri son visage avec plus de soin que je ne l’ai fait moi-même en montant l’escalier où résonnait le bruit des instruments. Je me suis glissé, à la faveur des figures du quadrille, jusqu’au fond du salon, tapissé de mères oisives et causeuses. Là, j’ai joué mon rôle d’homme heureux.

On sait que j’ai la faiblesse d’aimer le bal avec la passion d’une jeune fille. Je me suis donc imposé une contredanse du meilleur cœur du monde. J’ai choisi une danseuse d’une laideur consommée, pour dépayser ma passion aux antipodes de la beauté. Ma danseuse avait cet esprit charmant qui, presque toujours, chez les femmes, est inséparable de la laideur idéale. Nous avons causé, ri et figuré avec une gaieté folle. Chaque note de l’orchestre était payée d’un bon mot ; nous croisions nos pas et nos saillies ; nous inventions un genre de conversation tout nouveau, bien préférable à l’immobilité tumulaire du fauteuil la conversation au pied levé, avec accompagnement d’orchestre furieux. Tous les yeux étaient fixés sur nous, toutes les oreilles venaient, en tourbillonnant, effleurer nos lèvres, tous les visages souriaient de nos sourires et de notre gaieté. Ma danseuse rayonnait de joie ; le délire des pieds, le délire du cerveau, l’exaltation du triomphe, l’auréole de l’esprit avaient transfiguré cette femme : elle était belle ! J’ai oublié un instant mon désespoir ; je venais de faire la meilleure action de ma vie : j’avais donné à une malheureuse femme, délaissée au bal pour crime de laideur, les enivrantes ovations de la beauté.

Mais ensuite, la réaction fatale m’attendait. En jetant au hasard mes yeux sur tout ce monde, j’ai surpris deux regards croisés, deux éclairs de tendresse qui m’ont serré le cœur et replongé dans mon néant. Il est doux de voir, au feu des bougies, deux jeunes époux qui ne le seront que demain, qui se regardent d’un angle à l’autre, par dessus la foule indifférente, et qui mettent dans un simple coup d’œil tant d’amour et d’avenir Voilà ce que j’ai rapporté de ce bal ! L’image d’un bonheur qui m’était promis… et que j’ai perdu… Oh ! si je pouvais accuser Irène, je me sauverais dans un violent accès de légitime colère Mais cette ressource me manque aussi. Je ne puis accuser que moi-même. Irène ne sait pas tout ce qu’elle est pour moi. Je ne lui parlais de mon amour qu’avec la réserve de l’espérance. Si elle eût mieux connu cet amour, elle ne m’aurait pas abandonné. Roger de Monbert.

mercredi 6 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny IV

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IV À MONSIEUR MONSIEUR EDGARD DE MEILHAN à richeport, par pont-de-l’arche (eure),

Grenoble, hôtel de la Préfecture, 20 mai 18…

Ne m’attendez pas, cher Edgard ; je ne serai point à Richeport le 24. Quand y serai-je ? Je n’en sais rien. Je vous écris d’un lit de douleur, brisé, meurtri, brûlé, demi-mort. C’est bien fait, direz-vous en apprenant que j’en suis là pour avoir commis le plus grand des crimes qui se puissent juger à votre tribunal. Il n’est que trop vrai, j’ai sauvé la vie à une femme laide, mais je l’ai sauvée la nuit, et j’ai pu la supposer belle. Que ce soit mon excuse à vos yeux ! Quoi que vous décidiez, sans plus tarder, voici la chose.

Voyagez, courez d’un pôle à l’autre, battez le monde entier en tous sens : il n’est pas impossible que vous échappiez, Dieu aidant, aux mille et un fléaux qui émaillent la surface de notre petit globe terraqué. Mais où que vous alliez, vous n’échapperez point à l’Angleterre, que je vous donne pour la nation la plus gaie qui se puisse voir, surtout lorsqu’elle est en voyage.

Lord K… me racontait sérieusement, cet hiver, à Rome, qu’il était parti, voilà quelques années, de Londres, à l’unique fin de découvrir un coin de terre où nul avant lui n’aurait mis le pied, et d’y apposer le premier l’empreinte glorieuse d’une semelle britannique. Les Anglais, pour se distraire, ont parfois de ces idées-là. Après avoir avisé, sur un tableau synoptique des montagnes de l’univers, les deux points les plus culminants, lord K… gagna d’abord les Andes péruviennes et se mit à grimper aux flancs du Chimborazo avec ce flegme et ce sang-froid qui sont les indices certains d’une belle âme, naturellement portée vers les sommets. Parvenu jusqu’au faîte, les pieds meurtris et les mains en sang, comme il assurait sur le roc un talon vainqueur, il aperçut, dans une des anfractuosités, un monceau de cartes de visite, déposées là successivement, depuis un quart de siècle, par deux ou trois cents de ses compatriotes. Surpris, mais non découragé, lord K… tira de son portefeuille une carte luisante et satinée, puis, l’ayant ajoutée gravement à tant d’autres, se prit à descendre le Chimborazo du même air qu’il l’avait monté.

À mi-côte, il se trouva nez à nez avec sir Francis P…, en train d’escalader ce que lord K… dégringolait. Quoique un peu divisés déjà par la divergence de leurs opinions, c’étaient de vieux amis ; leur amitié datait, je crois, de l’Université d’Oxford. Sans paraître étonnés de se rencontrer en si haut lieu, tous deux se saluèrent avec politesse, et, le long du Chimborazo, comme en politique, continuèrent de marcher en se tournant le dos.

Trahi par le Nouveau-Monde, lord K… se dirigea vers l’ancien. Il pénétra au cœur de l’Asie, s’enfonça dans le pays du Deb-Radja, et ne s’arrêta qu’au pied du Tchamalouri, sur les limites du Boutan. Il est juste que je vous accable à mon tour de la rude érudition que milord a fait peser sur moi. Sachez donc, cher Edgard, que le Tchamalouri, est le pic le plus élevé du groupe de l’Himalaya. Le Junfrau, le Mont-Blanc, le Mont-Cervin et le Mont-Rosa, exhaussés les uns sur les autres, seraient tout au plus dignes de lui servir de marchepied. Jugez des transports de milord, en présence de ce géant, dont la tête chenue se perdait dans le bleu du ciel On a pu lui dérober la virginité du Chimborazo ; mais à lui, à lui seul la virginité du Tchamalouri ! Après quelque repos, ayant pris toutes ses mesures, un beau matin, au soleil levant, voici milord qui commence à gravir avec l’orgueilleuse satisfaction d’un amant qui, laissant ses rivaux se morfondre dans l’antichambre, se glisse furtivement par un escalier dérobé, la clef du boudoir dans sa poche. Il monte, et, dès le premier jour, il a dépassé la région des tempêtes. Il dort la nuit roulé dans son manteau et reprend sa tâche au retour de l’aube. Rien ne l’effraie, rien ne lui fait obstacle. Il bondit comme un chamois de crête en crête, il rampe comme un serpent le long du rocher, il se suspend comme une liane aux vives arêtes. Son corps n’est bientôt qu’une plaie. Après avoir grillé, il gèle. Les aigles tournoient sur son front et lui fouettent le visage du vent de leurs ailes. Il va toujours. Dilatés outre mesure par la raréfaction de l’air, ses poumons menacent à chaque instant de faire éclater sa poitrine comme la chaudière d’un bateau à vapeur ; il monte encore. Enfin, après des efforts surhumains, haletant, sanglant, pantelant, milord roule épuisé sur une des dernières marches. Quel labeur ! mais quel triomphe ! Quelle lutte ! mais quelle conquête 1 Et quelle joie de pouvoir, au prochain hiver, se vanter d’avoir gravé son nom où Dieu seul jusqu’alors avait écrit le sien Et pour sir Francis, qui n’aura pas manqué de s’enorgueillir des faveurs banales du Chimborazo, quelle humiliation d’apprendre que lui, lord K… plus difficile en ses amours, plus relevé dans ses ambitions, n’a pas craint d’aller cueillir, à quatre milles toises au-dessus du niveau de la mer, la fleur virginale du Tchamalouri !

Je me souviens que la première nuit que je passai dans Rome, du soir au matin, j’entendis durant mon sommeil une voix mystérieuse qui murmurait à mon chevet Rome ! Rome tu es dans Rome ! Ainsi, rompu, brisé, n’en pouvant plus, milord entendait une voix charmante chanter doucement à son oreille : Tu es couché tout de ton long sur la cime du Tchamalouri. Cette mélodie lui fit insensiblement l’effet du baume de Fier-à-Bras. Il se ranime, se lève, et, la face radieuse, l’œil étincelant, le sein gonflé d’orgueil, s’apprête à graver son nom à l’aide d’un poignard qu’il a tiré de son étui quand tout d’un coup il pâlit, ses jambes fléchissent, et le burin, échappé de sa main, tombe et s’émousse sur le roc. Qu’a-t-il vu ? qu’est-il advenu qui puisse à ce point le troubler dans ces régions inaccessibles ? Là, tout près, sur cette même tablette de granit où il se disposait à écrire le nom de ses ancêtres, il avait lu, le malheureux ! distinctement lu, ce qui s’appelle lu, ces deux noms incrustés profondément dans le silex Williams-Lavinia, avec cette inscription en anglais au-dessous le 25 juillet 1831, deux tendres cœurs se sont assis à cette place. Le tout surmonté d’un double cœur enflammé, percé d’une flèche qui perçait ainsi trois cœurs à la fois. La roche était chargée d’ailleurs de plus de cinquante noms tous anglais, et d’autant d’inscriptions toutes anglaises, dans le goût de celle que je viens de vous rapporter.

Milord eut la fantaisie de se jeter la tête la première du haut en bas du Tchamalouri. Heureusement, dans son désespoir, ayant levé les yeux, il découvrit un dernier plateau tellement escarpé que ni chat ni lézard ne pourrait y grimper. Lord K… se fait oiseau, il y vole, et qu’aperçoit-il ? Ô vanité des ambitions de l’homme ! sur le dernier échelon de la plus gigantesque échelle qui monte de la terre au ciel, milord aperçut sir Francis qui, venant d’effectuer la même ascension par un autre flanc du colosse, lisait tranquillement un numéro du Times et déjeunait philosophiquement d’une bouteille de porter et d’une tranche de rost-beef. Les deux amis se saluèrent froidement ainsi qu’ils l’avaient fait à mi-côte du Chimborazo puis, la mort dans lame, mais impassible et grave, lord K… tira silencieusement de sa poche une boîte de conserves, un flacon d’ale et un numéro du Standard. Quand le repas et le journal furent terminés de part et d’autre, les deux touristes se séparèrent et descendirent chacun de son côté, sans s’être dit une parole. Ajoutez que lord K… ne pardonna point à sir Francis ; qu’ils s’accusèrent réciproquement de plagiat, qu’une haine mortelle s’ensuivit entre eux, et qu’ainsi le Tchamalouri acheva ce que la politique avait commencé.

Je tiens cette histoire de lord K… lui-même, qui ne fait plus que traîner ici une existence morne et désenchantée, et qui en mourra, c’est sûr, s’il n’imagine prochainement un moyen de monter dans la lune ; encore a-t-il la conviction qu’il y trouverait sir Francis. Racontée par vous, l’histoire y gagnera ; égayez-en madame votre mère, et concluez avec moi que, s’il pousse des Anglais à quatre mille toises au-dessus du niveau de la mer, cette plante doit foisonner nécessairement dans la plaine et dans les bas-fonds. Elle s’acclimate partout, comme la fraise, dont elle n’a d’ailleurs ni le parfum ni la saveur ; mais je crois que l’Italie est celui de tous les pays où elle prospère et se plaît le plus volontiers. Je n’y ai traversé, pour ma part, que des champs d’Anglais, parsemés, çà et là, de quelques Italiens. Et pourtant, plût à Dieu que je n’eusse rencontré que des Anglais le long de ma route ! Un poëte a dit de l’Angleterre que c’est un nid de cygnes au milieu des flots. Hélas pour quelques cygnes qui nous en viennent de loin en loin, a-t-on calculé ce qui s’en échappe, bon an, mal an, de vieilles autruches au plumage hérissé, et de jeunes cigognes au long cou, à la maigre échine ?

J’étais à Rome, depuis quelques heures seulement j’errais déjà dans le Campo-Faccino, où j’avais fait quelques pas à peine, lorsqu’à travers toutes ces ruines, j’en trouvai une que je ne cherchais pas. C’était lady Penock ; je l’ai depuis rencontrée tant de fois, que j’ai dû finir par savoir son nom. Edgard, vous connaissez lady Penock ; il est impossible que vous ne la connaissiez pas. Autrement, rien ne vous est plus aisé que de vous la représenter. Prenez un keepsake, détachez-en une de ces figures plus belles que les fées de nos rêves, si belles, qu’on se demande si le peintre a choisi ses modèles parmi les filles de la terre. Amant passionné de la forme, caressez d’un œil éperdu les lignes aristocratiques de ce col et de ces épaules ; contemplez ce front pur où la jeunesse et la grâce résident baignez votre âme dans les molles clartés de ce bleu et limpide regard ; penchez-vous pour recueillir le souffle parfumé de cette bouche souriante ; frissonnez au contact de ces cheveux blonds opulemment tordus derrière la tête et se déroulant le long des tempes en spirales d’or ; enlacez d’un chaste désir cette taille riche et flexible ; lévite fervent du culte de la beauté, tombez en extase, puis dites-vous que lady Penock est le contraire de ce portrait charmant. Cette apparition au milieu du forum antique détourna complétement le cours de mes impressions. J.-J. Rousseau nous apprend, dans ses Confessions, qu’il oublia madame de Larnage en voyant le pont du Gard j’oubliai le Colysée en voyant lady Penock. Expliquez-moi maintenant, cher Edgard, par quelle fatalité je n’ai pu faire dès lors un seul pas sans rencontrer cette funeste beauté sur mon chemin ? Sous les arceaux du Colysée et sous le dôme de Saint-Pierre, dans la Rome païenne et dans la Rome catholique, en face du groupe de Laocoon et devant la Communion de saint Jérôme du Dominiquin, sur le bord du lac Albano et sous les ombrages de la villa Borghèse, à Tivoli dans le temple de la Sibylle, à Subiaco dans le couvent de Saint-Benoît, par toutes les lunes et par tous les soleils, je l’ai vue partout surgir à mes côtés. Pour la fuir, je me suis enfui ; j’ai pris la poste et la route de la Toscane. Je l’ai retrouvée au pied de la cascade de Terni, au tombeau de saint François d’Assise, sous la porte d’Annibal à Spolette, à Pérouse à table d’hôte, à Arezzo sur le seuil de la maison qu’habita Pétrarque ; enfin, la première personne que je rencontrai sur la place du Grand-Duc, à Florence, devant le Persée de Benvenuto Cellini, Edgard, ce fut lady Penock. À Pise, elle m’apparut au Campo-Santo ; dans le golfe de Gênes, sa barque faillit faire chavirer la mienne ; à Turin, je la retrouvai au musée des antiquités égyptiennes. Toujours elle, partout et toujours ! Ce qu’il y a de plaisant dans tout cela, c’est que milady, en m’apercevant, se troublait, rougissait, baissait les yeux, et, se croyant en butte aux obsessions d’une passion désordonnée, marmottait entre ses longues dents : Shocking ! Shocking !

De guerre lasse, je dis adieu à l’Italie et je repassai les monts. D’ailleurs, chère patrie, j’avais hâte de te revoir ! Je traversai la Savoie, et quand je vis bleuir au lointain horizon les montagnes du Dauphiné, mon cœur battit, mes paupières s’humectèrent, comme au retour d’un long exil, et je ne sais quelle sotte honte m’empêcha de me jeter à bas de ma voiture et de baiser le sol de la France. Salut, terre généreuse et féconde, foyer toujours ardent de l’intelligence et de la liberté ! En te touchant, l’âme s’élève, l’esprit s’agrandit, et pas un de tes enfants ne rentre dans ton sein sans palpiter d’une sainte ivresse et tressaillir d’un légitime orgueil. J’allais rempli d’une douce joie. Les arbres me souriaient, la brise me disait de douces paroles, les petites fleurs qui tapissaient la marge du chemin me souhaitaient la bienvenue, et je me retenais pour ne point embrasser comme des frères les braves gens qui se croisaient avec moi sur la route. Et puis, cher Edgard, j’allais vous retrouver ! J’allais revoir aussi le coin de verdure où je suis né, les champs paternels qui sont dans la patrie commune comme une seconde patrie !

Il faisait nuit noire, sans lune et sans étoiles. Je venais de quitter Grenoble, et j’allais traverser Voreppe, petit village non sans quelque importance, à cause du voisinage de la Grande-Chartreuse, qui attire tous les ans, à cette époque, moins de croyants que de curieux. Tout d’un coup les chevaux s’arrêtèrent, j’entendis au dehors une sourde rumeur, et les vitres de ma voiture furent frappées d’une lueur sanglante, que j’aurais prise pour celle du couchant, si le soleil n’eût été depuis longtemps couché. Je mis pied à terre ; l’unique auberge du village brûlait. C’était dans ce petit hameau un remue-ménage infernal. On criait, on courait, on se heurtait. Le maître de l’hôtel, aidé de sa femme, de ses enfants et de ses valets, vidait les étables et les écuries. Les chevaux hennissaient, les bœufs mugissaient, tandis que les pourceaux, comme s’ils avaient l’instinct qu’il est dans leur destinée d’être grilles tôt ou tard, opposaient à leurs sauveurs une résistance opiniâtre, pleine de philosophie. Pendant ce temps, les notables de l’endroit, groupés sur la placé, discouraient magistralement sur les causes de l’incendie, que personne ne s’occupait d’éteindre, et qui, enflammant la nuit sombre et embrasant les coteaux d’alentour, lançait au ciel avec furie ses gerbes et ses fusées d’étincelles. Vous, poëte, vous auriez trouvé cela beau. Sublimes égoïstes, tout vous est spectacle, couleur, images et décorations. Je cherchais depuis quelques instants à m’utiliser dans ce désastre, quand je crus comprendre, à ce qui se disait autour de moi, qu’il restait dans l’auberge quelques voyageurs en danger de rôtir, si la chose n’était déjà faite. Entre autres, on s’entretenait vaguement d’une jeune étrangère, descendue le jour même de la Grande-Chartreuse, qu’elle était allée visiter. Je marchai droit à l’hôtelier, qui tirait un de ses porcs rétifs par la queue, rappelant assez bien, dans cette position, un des plus plaisants dessins de Charlet. Bon, bon, me répondit cet homme, tous les voyageurs sont partis, et pour ce qu’il en reste. — Il en reste donc ? demandai-je. — J’insistai et j’appris enfin qu’il y avait une Anglaise dans une des chambres du second étage. Je hais l’Angleterre ; je la hais bêtement, à la façon des vieux de la vieille. L’Angleterre est encore pour moi la perfide Albion. Raillez, vous en avez le droit. Je la hais de tout le vivace amour que je sens là pour mon pays ; je la hais, parce que mon cœur a toujours saigné des blessures qu’elle a ouvertes au sein de la France. Oui mais lâche est celui qui, pouvant secourir une créature de Dieu, se tient les bras croisés, sourd à la pitié 1 Mon ennemi en péril de mort est mon frère. Au besoin, je me serais jeté à l’eau pour sauver Hudson Lowe, quitte à le provoquer ensuite et à tâcher de le tuer comme un chien. Le rez-de-chaussée de l’auberge était envahi par le feu. Je prends une échelle, je l’applique contre la façade et je monte à l’assaut de la fenêtre que je me suis fait désigner. Sur le sol hospitalier de la France, un étranger ne doit point périr, faute d’un Français qui se dévoue pour lui. Comme Antony, d’un coup de poing je brise une vitre, je soulève l’espagnolette. Me voici dans un corridor que n’a point encore gagné l’incendie. Je me précipite sur une porte ; une voix révoltée me crie : L’on n’entre pas ! J’entre, je cherche la jeune étrangère, et, dieux immortels qu’aperçois-je, dans le négligé charmant d’une beauté réveillée en sursaut ? Vous l’avez nommée, c’était elle ! Oui mon cher, c’était lady Penock ! lady Penock qui m’a reconnu de son côté et qui pousse des cris furieux – Madame, lui dis-je en me détournant avec un sentiment de respect bien sincère et bien légitime, ce n’est point de cela qu’il s’agit. Cette maison brûle, et si vous n’en sortez. — C’est vous, s’écria-t-elle, qui avez mis le feu à cette petite établissement, comme Lovelace, pour enlever moâ. — Madame, ajoutai-je, nous n’avons pas un instant à perdre. Le temps pressait ; le plancher fumait sous nos pieds les poutres craquaient sur nos têtes ; le feu flambait et grondait à la porte. Malgré son éternel refrain, qui ressemblait à un cri d’oiseau shocking ! shocking ! j’arrachai lady Penock du fond de la ruelle où elle s’était blottie pour échapper à mes folles étreintes. Je l’enlevai comme une gaule de bois sec, et, chargé de ce précieux fardeau, je reparus au haut de l’échelle. Cependant, l’incendie faisait rage ; la flamme et la fumée nous envahissaient de toutes parts. — De grâce, madame, disais-je d’une voix étouffée, ne criez pas ainsi, ne vous débattez pas de la sorte Milady criait plus fort et se débattait davantage. À mi-chemin, elle me dit : — Jeune homme, remontez subitement ; j’avais oublié un petit chose à moâ précieux. À ces mots, la toiture s’effondra, les murs s’écroulèrent, l’échelle vacilla, la terre s’ouvrit sous mes pas, et je me sentis rouler dans les abîmes du Ténare. Je me réveillai sous l’humble toit d’un pauvre ménage qui m’avait recueilli. J’avais une épaule fracturée et trois médecins à mon chevet ; je sais bien des gens qui sont morts à moins. Quant à lady Penock, j’appris avec satisfaction qu’elle en était quitte pour une légère entorse. Elle est partie, indignée de l’impertinence de mes procédés, et aux quelques personnes qui lui conseillaient charitablement de s’installer en sœur grise auprès du lit de son sauveur, elle a répondu en rougissant : Oh ! je moure si je revois cette jeune homme.

Rassurez-vous ; cette fois encore, la France a payé pour Albion. Mon aventure ayant fait bruit, à quelque temps de là, je vis, un matin, la Providence entrer dans ma chambre et venir s’asseoir à mon chevet, sous les traits d’une noble créature qui s’appelle Mme de Braimes. Il se trouve que depuis un an M. de Braimes est préfet de Grenoble, qu’il a connu intimement mon père, et qu’il a suffi de mon nom pour m’attirer ces deux aimables cœurs. Aussitôt que j’ai pu endurer le mouvement de la voiture, on m’a transporté de Voreppe à Grenoble, et c’est de l’hôtel de la Préfecture que je vous écris, cher Edgard.

J’ai reçu à Florence la dernière lettre que vous m’avez adressée à Rome. Que de questions et comment répondrai-je à toutes ? Tenez, ne me parlez ni de Jérusalem, ni du Cédron, ni du Liban, ni de Palmyre, ni de Balbeck, ni de rien du tout. Relisez l’itinéraire de René, le voyage de Jocelyn, les Orientales d’Olympio, et vous en saurez autant que moi sur l’Orient, où je viens pourtant, à votre avis, de passer deux années entières. J’ai fait d’ailleurs toutes les commissions dont vous m’avez chargé, voici tantôt trois ans, la veille de mon départ. Je rapporte pour vous des pipes de Constantinople, et pour madame votre mère des chapelets de Bethléem ; seulement, j’ai acheté les pipes à Livourne et les chapelets à Rome. Vous souvient-il qu’un soir de décembre, à Paris, voilà dix-huit mois, par un temps de pluie fine et glacée, je devais être alors sur les bords de l’Aftan ou sur les rives de l’Euphrate, vous suiviez les quais, entre onze heures et minuit, marchant au pas de course, et roulé comme un Castillan dans les plis de votre manteau ? Vous souvient-il qu’entre le pont Neuf et le pont Saint-Michel, il vous arriva de vous heurter contre un jeune homme, comme vous attardé, enveloppé comme vous d’un manteau, et remontant au pas de course le cours de la Seine que vous descendiez ? Le choc fut violent et vous cloua tous deux surplace. Vous souvient-il que, vous étant envisagés l’un l’autre à la clarté d’un bec de gaz, mon nom fit explosion sur votre bouche, et que vos bras s’ouvrirent follement pour m’attirer et pour m’étreindre ? Puis, voyant l’attitude froide et réservée de celui qui se tenait silencieux devant vous, vous souvient-il enfin que, vous ravisant aussitôt, vous passâtes votre chemin, riant de la méprise, mais frappé de la ressemblance ? On se ressemble de plus loin ; ce jeune homme que vous veniez ainsi de prendre pour moi… c’était moi.

Encore une histoire, ce sera la dernière ; je vais vous la dire sans orgueil et sans modestie, comme quelque chose de si simple et si naturel, que ce n’est, en vérité, la peine ni de s’en vanter ni de s’en cacher.

Vous connaissez Frédéric B… ; souvenez-vous que de tout temps je vous ai parlé de lui comme d’un frère. Nous avons joué ensemble dans le même berceau ; nous avons grandi, pour ainsi dire, sous le même toit. À l’école, c’est moi qui faisais ses devoirs ; en revanche, c’est lui qui mangeait mes confitures. Au collége, je faisais ses pensums et me battais pour lui. À vingt ans, je reçus à son adresse un coup d’épée dans la poitrine. Plus tard, il se jeta tête baissée dans le mariage et dans les affaires, et nous nous perdîmes de vue, sans toutefois cesser de nous aimer. Je savais qu’il prospérait, et n’en demandais pas davantage. De mon côté, las de la vie stérile qui s’appelle la vie du monde, je réalisai ma fortune et me préparai à partir pour un long voyage. Le jour de mon départ, je vous avais dit adieu la veille, Frédéric entra dans ma chambre. Il y avait près d’un an que nous ne nous étions rencontrés ; j’ignorais qu’il fût & Paris. Je le trouvai changé ; son air préoccupé m’alarma. Toutefois, je n’en laissai rien voir ; nous ne saurions toucher avec trop de réserve et de discrétion à la tristesse de nos amis mariés. Tout en causant, j’aperçus deux grosses larmes qui roulaient silencieusement le long de ses joues. Je n’y tins plus. — Qu’as-tu ? lui dis-je brusquement. Je le pressai de questions, je le harcelai, j’appris tout ; la banqueroute était à sa porte. Il me parla de sa femme et de ses enfants en termes qui me navrèrent, si bien que je me mis à pleurer avec lui, car, puisqu’il se désolait ainsi, je devais nécessairement supposer que je n’étais pas assez riche pour lui donner l’argent qui lui manquait. — Mon pauvre Frédéric, lui demandai-je enfin, c’est donc une bien grosse somme !… Il me répondit par nu geste de désespoir. — Voyons, combien ? demandai-je encore. — Cinq cent mille francs ! s’écria-t-il avec une morne stupeur. Je me levai, je le pris par le bras, et, sous prétexte de le distraire, je l’entraînai sur les boulevards. Je le quittai à la porte de mon notaire et le rejoignis en sortant. — Frédéric, lui dis-je en lui remettant un mot que je venais d’écrire, prends cela et cours embrasser ta femme et tes enfants. Là-dessus, je me jetai dans un cabriolet qui me ramena chez moi. Mon voyage était fait ; je revenais de Jérusalem.

Je vous entends : Dupe ! me criez-vous. Oh ! que non pas, Edgard ! Je suis jeune et je connais les hommes ; mais il en est du bien comme du beau, et vouloir en retirer d’autres satisfactions que celles qu’on trouve à les cultiver l’un et l’autre m’a toujours paru une prétention exorbitante. Quoi vous avez, poëte, l’ivresse de l’inspiration, les fêtes de la solitude, le silence des nuits étoilées et sereines, et cela ne vous suffit pas ; vous voulez que la fortune accoure au bruit des baisers de la Muse ? Quoi l’homme généreux, vous avez les joies de la main qui donne, et vous n’ensemencez un terrain de bienfaits qu’avec l’espoir d’y moissonner un jour les épis d’or de la reconnaissance ? De quoi vous plaignez-vous, malheureux ? c’est vous qui êtes des ingrats. D’ailleurs, même à ce point de vue, tenez-vous pour convaincu, cher Edgard, que le bien et le beau sont encore les deux meilleures spéculations qui se puissent faire ici-bas, et que rien au monde ne réussit mieux que les beaux vers et les bonnes actions. Il n’est que les méchantes âmes et les méchants poëtes qui osent affirmer le contraire. Pour mon compte, l’expérience m’a enseigné que l’abnégation est tout profit pour celui qui l’exerce, et que le désintéressement est une fleur de luxe qui, bien entretenue, peut rapporter des fruits savoureux. J’ai rencontré la fortune en lui tournant le dos ; j’aurai dû à lady Penock les soins touchants et l’amitié précieuse de madame de Braimes, et pour peu que ce système de rémunération continue, je finirai par croire qu’en me précipitant dans le gouffre de Curtius, je tomberais sur un lit de roses.

Le fait est que j’étais ruiné mais qui m’aurait pu voir en cet instant n’eût pas craint d’affirmer que je ployais sous le coup inespéré d’une félicité sans bornes. Il faut tout dire, Edgard. Je me représentais les transports de Frédéric et de sa femme en voyant comblé jusqu’au bord l’abîme où allait s’engouffrer leur honneur ; mais ce n’étaient pas seulement ces douces images qui me plongeaient dans une folle ivresse. Le croirez-vous ? ce qui m’enivrait autant et plus peut-être, c’était le sentiment de ma ruine et de ma pauvreté. Depuis longtemps je souffrais de ma jeunesse inoccupée ; je m’indignais du prosaïsme de mon existence. À vingt ans, je m’étais assis paisiblement dans une position toute faite ; pour conquérir ma place au soleil, j’avais pris la peine de naître ; pour cueillir les fruits de la vie, je n’avais eu qu’à y porter la main. Irrité du calme où se traînaient mes jours, ennuyé d’un bonheur trop facile et qui ne m’avait rien coûté, j’appelais, je cherchais des luttes héroïques, des rencontres chevaleresques, et ne les trouvant pas dans une société compassée où les grands intérêts ont remplacé les grandes passions, je rongeais mon frein en secret et je pleurais sur mon impuissance. Eh bien ! mon heure était venue ! j’allais mettre à l’épreuve ma volonté, mes forces et mon courage ; j’allais arracher à l’étude les secrets du talent ; la fortune que je venais d’abdiquer et que je n’avais due qu’au hasard, j’allais la redemander au travail. Je n’avais été jusqu’à présent que le fils de mon père et l’héritier de mes aïeux j’allais devenir l’enfant de mes œuvres. Non, le prisonnier qui voit tomber ses chaînes et qui jette au ciel un cri de liberté sauvage, ne se sent pas inondé d’une joie plus profonde que ne le fut la mienne, quand, me voyant aux prises avec la destinée, je pus m’écrier Je suis pauvre Tenez, j’ai vu par le monde des jeunes gens blasés, fatigués, usés avant l’âge. À les entendre, ils avaient tout connu, tout épuisé, touché le néant au fond de toutes choses. En effet, ces jeunes malheureux ont essayé de tout, excepté du travail et du dévouement à quelque sainte cause.

Il ne me restait de mon patrimoine qu’une somme de quinze mille francs qui représentait les frais de mon voyage. Joignez-y le revenu plus que modique de deux petites fermes attenant au castel de mes pères, c’était là désormais tout mon avoir. En mettant les choses au mieux, en supposant que je dusse rentrer dans mes déboursés, cette rentrée ne pouvait s’effectuer que dans un avenir éloigné. Il était plus sage de n’y point compter je fus sage et me traçai aussitôt la ligne de mes devoirs d’une main ferme et d’un cœur joyeux. Il fut décidé d’abord que je laisserais croire à mon départ et que j’emploierais dans le silence et dans la retraite le temps que je serais censé employer à courir le monde. Ce n’est pas qu’il n’entrât dans mes idées de dire hautement, hardiment ce que j’avais fait. Dans un pays où tous les ans on tranche la tête en public à une douzaine de misérables, et cela, dit-on, pour l’exemple, peut-être conviendrait-il que, pour l’exemple aussi, le bien se fit publiquement, à la face du ciel, au grand jour. Mais c’eût été compromettre le crédit de Frédéric, qui d’ailleurs n’aurait point accepté mon sacrifice, s’il en avait pu mesurer l’étendue. Il ne tenait qu’à moi de me retirer dans mon manoir héréditaire mais, outre qu’il me souriait peu d’aller exposer ma pauvreté aux commentaires de la province toujours si charitable, je ne me sentais aucun goût pour une existence de hobereau ruiné. Enfin, la solitude était nécessaire à mes projets. Or, la solitude est impossible ailleurs qu’à Paris ; on n’est vraiment perdu que dans la foule. J’eus bientôt trouvé, au Marais, une petite chambre un peu près des nuages, mais égayée par le soleil levant, et d’où la vue plongeait sur une mer de verdure, que perçaient çà et là quelques arbres du Nord, à la flèche élancée, à la ramure immobile et sombre. Ce nid me plut. Je le parai simplement, de mon mieux ; je l’encombrai de livres ; je suspendis à mon chevet le portrait de ma sainte mère qui paraissait me sourire et m’encourager, et, tandis que vous, Frédéric et les autres, vous me croyiez emporté par la vapeur vers les rivages de l’Orient, c’est là que je m’installai sans bruit, plus triomphant et plus fier qu’un officier de fortune prenant possession d’un royaume.

Edgard, j’ai vécu là deux ans. J’ai passé là, dans cette petite chambre, deux années qui resteront, j’en ai bien peur, le temps le plus pur, le plus rayonnant et le meilleur de ma vie tout entière. Je suis bien peu de chose ; mais auparavant je n’étais rien, et c’est là que je me suis fait le peu que je vaux à cette heure. Là, pendant deux ans, j’ai pâli dans les veilles, j’ai pensé, réfléchi, souffert ; je me suis nourri du pain des forts ; je me suis initié aux après voluptés du travail, aux joies austères de la pauvreté. Jours de labeur et de privation, beaux jours, qu’êtes-vous devenus ? Chastes enchantements, me sera-t-il donné de vous goûter encore ? Nuits silencieuses et recueillies, où je voyais, aux premières clartés de l’aurore, l’ange de la rêverie s’abattre à mon côté, incliner son beau front vers mon front fatigué et m’envelopper de ses blanches ailes, nuits charmantes, reviendrez-vous jamais ? Si vous saviez, Edgard, quelle existence j’ai menée là durant ces deux années Si vous saviez, ami, quels rêves sont éclos dans ce pauvre nid, à la lueur voilée de la lampe, vous en seriez jaloux, poëte Les journées étaient remplies par les études sérieuses. Le soir, je prenais mon repas frugal près de l’âtre en hiver, à la verte saison auprès de ma fenêtre ouverte. En décembre, j’avais des convives que bien des rois m’auraient enviés Hugo, George Sand, de Lamartine, de Musset, vous aussi, cher Edgard. En avril, j’avais les tièdes brises, le parfum des lilas, le chant des oiseaux qui gazouillaient sous la ramée, et les cris joyeux des enfants qui jouaient dans les allées obscures, tandis que les jeunes mères passaient à travers les pousses nouvelles, la démarche lente et la bouche épanouie en un doux sourire, pareilles aux ombres heureuses qui errent aux Champs élyséens. Parfois, quand la nuit était sombre, je m’aventurais dans les rues de Paris, le chapeau rabattu, fuyant l’éclat du gaz et rasant la muraille. C’est ainsi qu’une fois je vous rencontrai. Comprenez-vous bien tout ce qu’il me fallut de courage, quand vous m’ouvrîtes vos bras, pour ne pas m’y précipiter ? Je revenais le plus souvent en longeant les quais, écoutant les rumeurs confuses, pareilles au bruit lointain de l’Océan, que fait la grande ville avant de s’endormir, prêtant l’oreille au murmure de l’eau, et regardant la lune monter lentement derrière les tours de Notre-Dame, comme un disque embrasé qui sort de la fournaise. Bien souvent aussi, j’allais rôder sous les croisées de mes amis ; bien souvent je me suis arrêté sous les vôtres, vous envoyant un adieu silencieux. De retour au gîte, je ravivais mon feu sordidement enfoui sous la cendre, et je reprenais le cours de mes travaux, interrompus de temps en temps par la cloche des couvents d’alentour et par le bruit des heures qui sonnaient tristement dans l’ombre.

Ô nuits plus belles que le jour ! C’est pendant ces nuits solitaires que j’ai senti germer et fleurir dans mon cœur je ne saurais dire quel étrange amour. En face de moi, par de là les jardins qui nous séparaient, se trouvait, au même étage que la mienne, une fenêtre qu’un grand pin me cachait le jour, mais dont la lumière m’arrivait la nuit, claire et nette, à travers le branchage. Cette lumière s’allumait inévitablement tous les soirs, à la même heure, et ne s’éteignait guère qu’aux premières blancheurs de l’aube. Au bout de quelques mois, je me dis qu’il y avait là une pauvre créature de Dieu qui travaillait, qui souffrait peut-être. Je me levais parfois de mon bureau pour observer cette petite étoile qui scintillait entre ciel et terre, et je restais, le front collé contre la vitre, à la contempler avec mélancolie. Ce fut d’abord pour moi une excitation à la veille. Je me faisais un point d’honneur de ne pas éteindre ma lampe tant que je voyais briller cette lampe rivale. Ce devint à la longue une amie de ma solitude, une compagne de ma destinée. Je finis par lui prêter une âme pour m’entendre et pour me répondre. Je lui parlais, je l’interrogeais, je m’écriais parfois : Qui donc es-tu ? Tantôt c’était un pâle jeune homme, épris de l’amour de la gloire, et je l’appelais mon frère. C’était tantôt une jeune et belle Antigone travaillant pour nourrir son vieux père, et que j’appelais ma sœur, que j’appelais aussi d’un nom plus doux. Enfin, que vous dirai-je ? il y avait des instants où je me figurais que la lueur de nos lampes fraternelles n’était que le rayonnement de deux sympathies mystérieuses qui s’attiraient pour se confondre.

Il faut avoir passé deux années dans l’isolement pour pouvoir comprendre ces puérilités. Que de prisonniers se sont ainsi pris d’affection pour quelque violier épanoui entre les barreaux de leur cage ; seulement, pareille aux belles de nuit des jardins, qui se ferment aux rayons du jour et ne s’ouvrent qu’aux baisers du soir, la fleur que j’aimais était une étoile. J’épiais son réveil d’un regard inquiet ; je ne me décidais à prendre du repos que lorsqu’elle s’était éteinte. La voyais-je pâlir et vaciller, je lui criais « Courage et bon espoir ! Dieu bénit le travail il te garde un coin de ciel plus radieux et plus pur ! » Me sentais-je triste à mon tour, elle jetait une lueur plus vive, et j’écoutais une voix qui disait « Espère, ami ! je veille et je souffre avec toi » Non, encore à cette heure, je ne saurais m’empêcher de croire qu’il y avait entre cette lampe et la mienne un fil électrique par où deux cœurs, faits l’un pour l’autre, communiquaient et s’entendaient entre eux. Vous pensez bien que je cherchai à découvrir, dans les rues adjacentes, la maison et la chambre d’où partait cette chère lumière ; mais chaque jour on me donnait un renseignement nouveau qui contredisait celui de la veille. Je finis par supposer que la personne qui demeurait là avait intérêt à se cacher comme moi, et je respectai son secret.

Ainsi coulait ma vie. Tant de bonheur dura trop peu Les dieux et les déesses de l’Olympe avaient une messagère, nommée Iris, qui portait leurs billets doux d’un bout à l’autre du monde. Nous autres mortels, nous avons à notre usage une fée qui laisse Iris bien loin derrière elle. Cette fée s’appelle la poste. Habitez la cime du Tchamalouri, vous y verrez un beau matin arriver un facteur avec sa boîte en sautoir, et une lettre à votre adresse. Un soir, en rentrant d’une de ces excursions dont je vous parlais tout à l’heure, je trouvai, chez mon portier, une lettre qui m’était adressée. Je n’ai jamais revu de lettres sans un sentiment de terreur. Celle-ci, c’était la première que je recevais depuis deux ans, avait un aspect formidable. L’enveloppe était chargée de signes bizarres et du cachet de tous nos consulats en Orient. Sous ces empreintes multipliées, on lisait, écrits en grandes lettres, ces trois mots Pressé. Très-important. Ce carré de papier que je tenais entre mes mains était allé me chercher de Paris à Jérusalem, et, de consulat en consulat, était revenu de Jérusalem à Paris, dans les bureaux du ministère des affaires étrangères. De là, l’on avait fait lâcher quelques limiers de la police, qui, avec leur flair habituel, avaient suivi ma trace et découvert mon gîte en moins d’un jour. J’allai droit à la signature et lus le nom de Frédéric. J’avoue naïvement que, depuis deux ans, il ne m’était pas arrivé une seule fois de me préoccuper de la tournure de ses affaires, cette lettre m’en apporta la première nouvelle. Après un préambule consacré tout entier à l’expression d’une gratitude exagérée, Frédéric m’annonçait à son de trompe que la fortune avait magnifiquement réparé ses torts envers lui. Avec les cinq cent mille francs que je lui avais laissés en partant, il avait mis son honneur à couvert et relevé son crédit chancelant. Dès lors, il avait prospéré au delà de toute espérance. En quelques mois, il avait gagné à la hausse des actions de chemins de fer des sommes fabuleuses. Il terminait en m’apprenant qu’il m’avait intéressé dans ses heureuses spéculations, et que, mes capitaux ayant doublé, je me trouvais à cette heure à la tête d’un bel et bon million qui ne devait rien à personne. Au bas de cette lettre, hérissée de chiffres et de termes qui puaient l’argent, je lus quelques lignes simples et touchantes de la femme de Frédéric, qui m’allèrent au cœur et m’attendrirent jusqu’aux larmes.

Quand j’eus tout lu, je promenai un long regard autour de ma petite chambre où j’avais vécu d’une si douce vie ; puis, m’étant assis sur l’appui de ma fenêtre ouverte, d’où je voyais mon étoile fidèle luire paisiblement dans les ténèbres, je demeurai là jusqu’au matin, plein de tristesse et de mélancolie.

La fortune a ses devoirs aussi bien que la pauvreté. Comme noblesse, fortune exige. S’il était vrai que je fusse riche à ce point, je ne pouvais, je ne devais plus vivre ainsi que je venais de le faire. Au bout de quelques jours, je me rendis chez Frédéric, qui ne manqua pas de me croire ramené brusquement de Jérusalem par la lettre qu’il m’avait écrite ; je me gardai de le détromper, ne voulant rien ajouter à sa reconnaissance, qui me paraissait plus que suffisante déjà. Tenez-moi quitte des détails ; il est très-vrai que j’avais un million. J’en atteste ici le ciel, mon premier mouvement fut de courir encore une fois à la recherche de ma chère lumière, pour soulager, s’il y avait lieu, l’infortune qu’elle éclairait. Mais je me dis qu’un être si laborieux était fier à coup sûr, et je m’arrêtai par crainte d’offenser un noble orgueil.

Un mois plus tard, par une nuit de mai, j’avais vu s’éclipser successivement les mille flambeaux des maisons voisines. Deux lampes seules brûlaient dans l’ombre c’étaient les deux lampes amies. Je restai longtemps à contempler le rayon lumineux qui glissait à travers le feuillage, et quand je sentis passer sur mon front le premier frisson des brises matinales « Adieu ! m’écriai-je dans mon cœur attristé adieu, petite étoile, doux soleil de mes nuits, astre cher à ma solitude Demain, à cette heure, mes yeux te chercheront et ne te verront plus. Et toi, qui que tu sois, qui travailles et qui souffres à cette pâle lueur, adieu, ma sœur ! adieu, mon frère ! poursuis ta destinée, veille et prie Je prierai Dieu, de mon côté, pour qu’il abrège le temps de tes épreuves. »

Je dis aussi adieu à ma chambrette, non pas un adieu éternel, car je l’ai gardée, et je la garderai pendant toute ma vie. Je ne veux pas que tant que je vivrai, on aille effaroucher tout une couvée de beaux rêves que j’ai laissée dans ce pauvre nid. La revoir est une des plus vives joies que me promette mon retour à Paris. J’y retrouverai tout dans le même ordre que par le passé ; mais la petite étoile brille-t-elle dans le même coin de ciel ? Grâce aux soins de Frédéric, mes affaires étaient en règle ; je partis le même jour pour Rome, car, lorsqu’on est attendu du bout du monde, c’est bien le moins qu’on revienne de quelque part.

Telle est, cher Edgard, l’histoire de mes voyages et de mes amours. Gardez-m’en le secret. Nous valons tous si peu les uns et les autres, que, lorsqu’il arrive à l’un de nous de faire quelque bien par hasard, celui-là doit s’en taire, sous peine d’humilier son prochain. Une fois rétabli, j’irai dans mes montagnes de la Creuse, et de là vers vous. Ne m’attendez qu’au mois de juillet à cette époque, don Quichotte fera son apparition sous les pommiers de Richeport, pourvu toutefois qu’il ne soit point accroché sur sa route par lady Penock ou par quelque moulin à vent. Raymond de Villiers.

mardi 5 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny III

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III

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT RUE SAINT-DOMINIQUE.

Richeport, 22 mai 18…

Non, non, je n’irai pas vous consoler à Paris. J’escorterai votre chagrin à Smyrne, au Grand-Caire, à Chandernagor, à la Nouvelle-Hollande, si vous voulez ; mais j’aimerai, mieux être scalpé tout vif que de retourner maintenant dans cette aimable ville trop entourée de fortifications.

Votre élégie m’a trouvé médiocrement sensible. La fortune, on le voit, vous a toujours traité en enfant gâté. Je me ferais des félicités de vos malheurs et des paradis de vos enfers. Une disparition cause votre désespoir ; moi, je suis forcé de disparaître ! — N’allez pas croire que des créanciers soient pour quelque chose là-dedans. On n’a plus de dettes à présent ; c’est mal porté. — On vous fuit, on me suit, et, quoi que vous en puissiez dire, il est plus agréable d’être le chien que le lièvre.

Ah ! si la beauté que j’adore (style d’opéra comique et de romance) avait eu cette triomphante idée ! Ce n’est pas moi qui… Mais personne ne connaît son bonheur. Cette mademoiselle Irène de Châteaudun me plaît ; par cette éclipse opportune et spirituelle, elle vous empêche de faire une grande sottise. — Quelle diable de fantaisie vous avait traversé la cervelle de vous marier, vous qui avez vécu en ménage avec les tigres du Bengale, qui avez eu pour caniches des lions de l’Atlas, et vu, comme don César de Bazan, des femmes jaunes, noires, vertes, bleues, sans compter les nuances intermédiaires ! Qu’auriez-vous fait toute votre vie de cette mince poupée parisienne, et comment votre cosmopolitisme se serait-il arrangé du domicile conjugal ? Bénissez-la au lieu de la maudire, et, sans perdre votre temps à la rechercher partout où elle n’est pas, insérez délicatement un cahier ou deux de billets de banque dans votre portefeuille, et partons ensemble pour la Chine ; nous ferons un trou dans la fameuse muraille, et nous verrons la réalité des paravents de laque et des tasses de porcelaine. Je me sens une furieuse envie de manger du potage aux nids d’hirondelle, des vers de moelle de sureau en coulis, des nageoires de requin à la sauce au jujube, le tout arrosé de petits verres d’huile de ricin Nous aurons une maison peinte en vert-pomme et en vermillon, tenue par quelque mandarine sans pieds, avec des yeux circonflexes et des ongles à servir de curedent. — Quand attèle-t-on les chevaux à la chaise de poste ?

Un sage de l’empire du Milieu dit qu’il ne faut pas contrarier le cours des événements. La vie se fait d’elle-même. Puisque votre fiancée se sauve, cela prouve que le mariage n’entre pas naturellement dans les conditions de votre existence. Vous auriez tort de vouloir forcer la main au hasard ; laissez-le agir, il sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. — Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer.

Grâce à cette bienheureuse disparition, vous pourrez conserver votre amour jeune, frais, sans détail mesquin ou désagréable ; outre les plaisirs du souvenir, vous aurez les plaisirs de l’espérance (c’est, dit-on, le plus bel ouvrage du poète Campbel), car rien ne prouve que l’idole de votre âme soit remontée dans ce monde meilleur où pourtant personne ne veut aller.

Que ma retraite ne vous inspire d’ailleurs aucune prévention défavorable contre mon courage ; Achille lui-même se serait enfui à toutes jambes à l’aspect du bonheur dont, j’étais menacé. — À quelles coiffures orientales, à quels burnous prétentieusement drapés, à quels cercles d’or d’impératrice du Bas-Empire ai-je échappé par cette mesure prudente de m’être arraché subitement aux élasticités de l’asphalte parisien ? — Mais ceci doit vous paraître une énigme. — Vous ignorez probablement mon histoire, a moins qu’un Anglais trop bien informé ne vous en ait touché deux mots dans le temple d’Éléphanta. Je vais vous la raconter, par manière de représailles du récit de vos amours avec mademoiselle Irène de Châteaudun.

samedi 2 juin 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny II

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II À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure)

Paris, 19 mai 18…

Cher Edgard, voici une vérité : quand un nuage passe sur notre existence, on se réfugie auprès d’un ami, comme sous un toit aux heures d’orage. Abritez-moi.

Dans mes jours de prospérité, je ne vous ai pas écrit. Le bonheur est égoïste. On craint aussi d’affliger un ami, peut-être malheureux, en lui envoyant des tableaux de béatitude domestique. C’est l’excuse de mon silence. L’infortune et l’absence m’accablent d’un double tort.

À ce début, vous croyez sans doute que je promène à travers Paris une figure tumulaire et un vêtement dévasté. Revenez de cette erreur. J’ai pour principe de ne pas afficher mes soucis aux yeux des indifférents qui vous raillent sans vous guérir, et je regarderais les consolations comme des insultes à ma fierté. Le consolateur humilie l’affligé inconsolable. D’ailleurs, il est des maux que personne ne comprend et que tout le monde feint de comprendre. Inutile donc de raconter ces maladies à un semblant de médecin. Ensuite, le pays est plein de gens dont le bonheur consiste à voir des malheureux. Ceux-là suivent les séances des cours d’assises, et lisent des ouvrages désolants où l’homme fait du mal à l’homme. Je ne veux pas servir de délassement ou d’hygiène à cette espèce classée dans le genre humain. Depuis l’abolition des cirques et des amphithéâtres, les curieux du genre prennent leurs plaisirs comme ils peuvent. Ils se posent au premier endroit pour assister aux luttes du chrétien et de l’adversité. Chaque siècle civilisé a ses mœurs sauvages. Sachant cela, je me suis fait ressembler, en public, au plus fortuné des mortels. J’ai inventé l’hypocrisie du contentement ; ma figure rayonne de mensonges. Les curieux et les oisifs assis au boulevard Italien, sur les bancs du Cirque, auraient peine à reconnaître en moi un gladiateur dévoré par un monstre intime, aux griffes de feu. Je les trompe tous.

J’éprouve une certaine répugnance, cher Edgard, a vous entretenir maintenant de mes douleurs mystérieuses j’aimerais mieux vous les laisser ignorer ou deviner. Si je m’explique, c’est que je ne veux pas que votre amitié alarmée s’égare et s’attendrisse faussement sur des maux qui ne sont pas les miens. D’abord, pour vous rassurer, je vous dirai que ma fortune n’a point souffert de mon absence. À mon retour à Paris, mon notaire m’a ébloui du tableau de mes richesses. Heureux jeune homme ! m’a-t-il dit ; un grand nom, une fortune considérable, une santé de voyageur équinoxial et polaire, et trente ans ! Au fond, ce notaire raisonnait bien. Si je mettais ma richesse en fusion métallique, le lingot aurait assurément, dans une balance, le poids qu’un notaire donne au bonheur.

Ainsi, ne craignez rien du côté de ma fortune.

N’allez pas croire aussi que je suis à me désoler d’avoir perdu mon avenir politique et militaire dans la tempête royale de 1830. Lorsque le canon bourgeois troua les Tuileries et brisa une vieille couronne, j’avais seize ans, et je compris fort peu les lamentations de mon père qui me disait chaque matin : — Mon enfant, ton avenir est perdu ! L’avenir d’un homme est dans toutes les carrières honorables. Si j’ai laissé dans leur reliquaire domestique les épaulettes de mes aïeux, je puis, à mon tour, léguer à mes enfants d’autres joyaux et d’autres illustrations. Je viens de faire une campagne de dix ans, à travers tous les peuples du monde ; et c’est incroyable la quantité de choses que je ramène prisonnières de cette expédition, sans avoir attaché à la robe d’une mère le moindre crêpe de deuil. Je me préfère, comme conquérant, à César, Alexandre et Annibal, et à coup sûr mon avenir militaire ne m’aurait jamais donné les épaulettes de ces trois illustres généraux.

Ma nuit dernière a été affreuse, cher Edgard ; vous ne vous en doutiez guère, n’est-ce pas, au ton faussement léger de ces préambules ?

Vous allez voir comme la vie se fait lorsqu’on ne prend pas garde à elle, lorsqu’on laisse un instant tomber son bras dans ce duel incessant que la nature nous force à soutenir avec elle depuis notre berceau, et qui se termine toujours par notre mort. Quel long et superbe voyage je venais d’accomplir ! Que d’écueils j’avais côtoyés ! Que de folles vagues trompées avec une inflexion de gouvernail Que de sirènes entendues, oreilles closes ! Que de Circés abandonnées sous une lune maligne avant la métamorphose qui abrutit ! Je revoyais Paris en homme qui a le cœur mal né, car la patrie ne lui semble pas chère, et je m’effrayais de cela, comme d’un crime non classé. Pourtant, à force de réflexion, je me reconnus moins coupable. Les longs voyages nous donnent une vertu ou un vice sans nom, qui se compose de tolérance, de stoïcisme et de dédain. Quand on vient de traverser les cimetières de tous les peuples, il semble qu’on a assisté aux funérailles du globe, et que tout ce qui s’agite encore de vivant à la surface est une bande d’adroits fuyards qui ont trouvé le secret de prolonger leur agonie jusqu’au lendemain. Je me promenais donc sur le boulevard Italien, sans admiration, sans haine, sans amour, sans joie, sans douleur. En donnant audience à ma pensée intérieure, je ne trouvai au fond de mon âme qu’une sérénité bourgeoise, proche parente de l’ennui. Le bruit de foule, de roues et de chevaux qui se faisait autour de moi, effleurait à peine le pli de mon oreille. Habitué comme je suis à entendre le formidable fracas que font les grands peuples morts auprès des grandes ruines dans le désert, je ne retirais pas une distraction de ce petit tumulte de citadins ennuyés. Ma figure devait traduire la dédaigneuse quiétude de mon âme À force de contempler les faces muettes et immobiles des colosses de l’Égypte et de la Perse, je sens que mon visage a pris, malgré moi, cette fixe et imperturbable tranquillité des visages de granit.

Ce soir-là, on jouait à l’Opéra la Favorite, œuvre charmante, pleine de grâce, de passion et d’amour.

Arrivé au bord du trottoir de la rue Lepelletier, je fus barré dans ma promenade par une file de voitures qui descendaient de la rue de Provence. Je n’ai pas la patience d’attendre l’épuisement d’un défilé de voitures, surtout lorsque je marche au hasard, et qu’il m’importe fort peu que mon pied couvre sa part d’asphalte ou de pavé. Ainsi, au lieu d’attendre, je doublai l’angle de la rue, et, longeant le trottoir, je descendis, avec les voitures, la rue Lepelletier. Comme elles allaient plus vite que moi, elles ne me masquèrent pas la façade de l’Opéra, quand j’arrivai à la hauteur du péristyle. C’est alors que je me dis : Entrons.

Je pris une loge de rez-de-chaussée, car depuis dix ans ma loge de famille avait changé cinq fois de maîtres, de tentures et de clefs. Je m’assis au fond, dans la brume du clair-obscur, pour ne pas être reconnu, et pour laisser en repos chez eux quelques amis, qui se seraient imposé l’obligation de venir professer un cours de modes à un voyageur arriéré de dix ans.

Je ne connaissais pas la Favorite, et mon oreille ne s’ouvre que paresseusement à une musique nouvelle ; les grandes partitions exigent de l’auditeur indolent un long noviciat. J’écoutais l’orchestre et les voix avec nonchalance, et je regardais les loges avec un intérêt singulier, pour compter les petites révolutions que dix ans peuvent amener dans le personnel aristocratique de l’Opéra.

À côté de moi, dans les loges voisines, il y avait un bruit confus de paroles, et quelques phrases distinctes, par intervalles, arrivaient à mes oreilles, quand l’orchestre et le chant se taisaient. Involontairement j’écoutais ces phrases, qui d’ailleurs n’étaient pas des confidences, et rentraient dans le domaine de ces causeries oiseuses que les habitués des loges mêlent au libretto d’un opéra.

On disait :

— Oh ! je la reconnaîtrais sur mille ! Je me méfie un peu de ma vue, mais ma lorgnette corrige mes yeux. C’est bien elle, mademoiselle de Bressuire. Une personne superbe, mais qui gâte sa beauté par l’affectation.

— Votre lorgnette est aveugle, vous dis-je, mon cher monsieur, nous connaissons mademoiselle de Bressuire.

— Ce n’est pas elle, madame a raison. Cette demoiselle, que tout le monde regarde, et qui, ce soir, est la véritable favorite de l’Opéra, excusez ce jeu de mot puéril, cette demoiselle est espagnole. Je l’ai vue au bois de Boulogne dans la calèche de M. Martinez de la Rosa. On m’a dit son nom, mais je l’ai oublié. Je suis brouillé avec les noms.

— Mesdames, — dit un jeune homme qui rentrait dans la loge avec fracas, — je viens de questionner l’ouvreuse. Nous sommes fixés. C’est une demoiselle d’honneur de la reine des Belges.

— Et son nom ? — demandèrent cinq voix.

— Elle a un nom belge que l’ouvreuse m’a défiguré, un nom comme Wallen ou Meulen.

— Nous voilà bien avancés !

Au mouvement général des loges et du balcon, il était aisé de comprendre que les mêmes entretiens s’engageaient partout dans la salle, et sans doute à peu près dans les mêmes termes, car le monde ne varie pas trop ses formules en ces sortes d’occasions. Un accord d’instruments ramena subitement vers la scène l’attention générale, détournée sur une seule femme depuis le lever du rideau. J’avais été forcé moi-même aussi de prendre intérêt à cet épisode, et ne voulant donner, dans ma réserve habituelle, que quelques regards rapides et dirigés au hasard, je venais à peine de découvrir cette jeune femme, ainsi livrée aux conjectures du monde élégant.

Elle était dans une loge de premières, et la distinction naturelle de sa pose fut la première qualité qui me frappa. Placée au centre de l’admiration, elle supportait son triomphe avec l’aisance d’une femme habituée à sa beauté. Pour mettre tout le monde à son aise, elle avait pris, avec beaucoup d’art, l’attitude de la contemplation artistique ; on eût dit qu’elle était réellement absorbée dans l’extase de la musique et des voix, ou bien qu’elle suivait le conseil du poëte toscan :

       Bel ange, descendu d’un monde aérien,
       Laisse-toi regarder et ne regarde rien.

À la distance où j’étais assis, je ne pouvais distinguer que l’ensemble de sa figure, car je regarde l’usage de la lorgnette fixe comme une impolitesse du genre poli. Cependant, elle me parut justifier ce concert d’éloges que les yeux et les voix de tous lui chantaient en chœur d’opéra. Il y eut un moment où la belle inconnue se pencha gracieusement vers les stalles inférieures et mit son visage en dehors de l’ombre de la loge et tout à fait à découvert dans l’auréole voisine des girandoles de gaz, et ce fut comme une apparition qui, par un jeu d’optique de théâtre, se rapprocha de moi et m’éblouit. Un silence religieux régnait dans la salle. Le baryton chantait un air plein de volupté langoureuse et d’amour sensuel. Il y avait surtout deux vers que l’artiste faisait trembler sur ses lèvres, que l’orchestre accompagnait en vibrations mystérieuses, et qui me semblèrent en ce moment résumer cet ineffable délire de joie que l’amour d’une femme aimée entretient avec de perpétuelles extases au fond du cœur. Que de faiblesse il y a dans l’homme le plus fort ! Allez voyager dix ans à travers glaçons, océans, sables torrides, visages noirs, forêts peuplées de monstres, villes peuplées de païens ; ensanglantez vos mains de naufragé aux angles des écueils ; riez dans les ouragans ; insultez les bêtes fauves dans leurs cavernes ; bronzez votre visage et votre cœur avec des couches de soleil et le bitume de la mer ; étudiez la sagesse devant les ruines de tous les portiques, où les rhéteurs ont paraphrasé trois mille ans, en dix langues, le verset de Salomon sur la vanité des vanités ; rentrez dans votre pays avec le dédain superbe de l’homme qui a vu partout le vide, excepté dans l’infini où flottent les étoiles ; écrasez de votre silence railleur, ou de votre parole gonflée d’expérience, les jeunes gens étourdis qui osent hasarder un système devant vous ; affichez insolemment l’orgueil du triomphateur qui arrive chargé des dépouilles de l’univers et qui se courbe en passant sous l’arc de triomphe, et tout à coup le hasard vous pousse dans un coin plein de musique et de lumière, vous déshérite de votre passé, vous détrône dans votre orgueil, vous donne la taille des autres hommes, vous met au niveau des nains ! Un incident bien simple pourtant, un écueil oublié sur l’atlas des navigateurs, quelques mots de mélodie suave traversant un soupir d’orchestre au moment où la curiosité d’un regard tombe sur un visage inconnu !

Il faut laisser dans leurs ténèbres intérieures les choses inexplicables, et supprimer les réponses à tant d’insolubles pourquoi qui jalonnent notre existence. Je regardais toujours cette jeune femme avec un sentiment de terreur qui m’aurait paru naturel en face d’un grand péril, mais qui, dans la phase de quiétude où je me berçais cinq minutes avant, me paraissait si étrange, que je me sentais humilié, absurde et méconnaissable à mes propres yeux. À côté de la belle inconnue, je voyais un large éventail s’ouvrir et s’incliner en se fermant avec une certaine affectation mais ce ne fut qu’au dixième mouvement de cet éventail que je remontai du regard jusqu’à la figure de la femme qui l’agitait. Cette femme est ma plus proche parente ; c’est vous nommer la duchesse de Langeac. Ici, le hasard se compliquait d’une façon si heureuse qu’elle était effrayante. La belle inconnue était donc une amie de la duchesse. Encore un instant, et l’entr’acte allait amener pour moi une situation enviée par tout le peuple de l’Opéra.

À la fin de l’acte je quittai ma loge et je fis précipitamment un tour de foyer avant de me présenter. Lorsque je fus reçu, la duchesse me mit tout de suite à mon aise, en m’adressant brusquement la parole, comme si elle eût deviné mon embarras. Les femmes, d’ailleurs, ont une perception exquise et surnaturelle de toutes les choses de l’amour. Toutes elles devinent tout ; c’est effrayant.

La duchesse prononça lestement le nom de mademoiselle de Châteaudun et le mien, comme pour se débarrasser le plus tôt possible des cérémonies d’une présentation ; et touchant un fauteuil du bout de son éventail :

— Mon cher Roger, me dit-elle, on voit bien que vous arrivez de partout, excepté du monde civilisé. Je vous ai envoyé vingt saluts, et vous ne m’avez pas fait l’honneur d’une réponse ! La musique vous absorbait, n’est-ce pas ? On ne joue pas la Favorite chez les sauvages ; aussi restent-ils sauvages. Comment trouvez-vous notre baryton ? Il a chanté son air avec un sentiment adorable.

Pendant que la duchesse parlait, je donnai deux fois à mes yeux une direction rapide et naturelle sur mademoiselle de Châteaudun, et je compris l’admiration qu’elle excitait dans la salle. Si je vous disais que cette jeune personne est une jolie femme ou une belle femme, vous ne me comprendriez pas, car ces dénominations sont si vulgaires dans le langage du monde, qu’elles n’expriment rien. Il faut un volume de détails pour dépeindre la grâce, le charme et l’éclat d’une femme exceptionnelle. Au reste, ce n’est pas dans le moment désolé où je vous écris que ma complaisance de peintre peut vous exposer, dans un relief lumineux, la beauté d’Irène. Je ne veux pas me souvenir, lorsque je dois oublier.

Après cet échange de mots insignifiants qui sont l’escarmouche d’une conversation, nous causions, comme on fait dans un entr’acte, lorsque tous les yeux d’une salle tombent sur une seule loge et forcent ceux qui l’habitent à s’occuper d’eux, pour avoir l’air d’ignorer ce qui se passe au dehors.

Pour déguiser mon trouble, j’avais donné à notre entretien une tournure légère, dont il me suffira de vous citer un court échantillon.

— Oui, mademoiselle, — disais-je en répondant à une question de circonstance, — la musique est aujourd’hui le besoin de l’univers. C’est la France qui est chargée d’amuser le genre humain. Supprimez notre théâtre, Paris et l’Opéra, et l’univers tombe en léthargie incurable. Vous ne pouvez vous faire une idée de l’ennui qui désole la mappemonde. Heureusement, Paris envoie à la province des Deux-Indes tout le bruit charmant qu’il fait, lorsqu’il a détrôné quelque roi. Un jour, Calcutta était à l’agonie il allait mourir d’ennui. La Compagnie des Indes est riche, mais elle n’est pas amusante ; avec tous ses trésors elle ne pourrait pas acheter un sourire pour Calcutta. Paris lui envoya Robert le Diable, la Muette de Porlici et quelques drames d’Hugo et de Dumas. Calcutta entra en convalescence et se porte fort bien aujourd’hui. Chandernagor, sa voisine, a vécu par-dessus le marché. En 1842, quand je quittais l’île Bourbon, l’affiche annonçait la Favorite, et la population ressuscitait de joie. Guillaume Tell a sauvé Madras du spleen. Quand une ville équinoxiale est atteinte de consomption, elle se tourne vers Paris, la main tendue pour recevoir l’aumône et la guérison, comme l’indigent à la porte d’un riche médecin, et Paris expédie à sa cliente d’outre-mer un ballot de partitions, de livres et de journaux. Paris n’a pas l’air de se douter de cela. Il est d’une abnégation stoïque. Paris se dit mille injures à lui-même chaque jour ; il se proclame en décadence, il se reconnaît inférieur à tous les Paris d’autrefois, surtout à celui du grand siècle ; il s’affirme qu’il a perdu toute influence chez les nations ; il s’écrie qu’il est à l’état de Bas-Empire ; il se bâtit vingt-quatre lieues de fortifications pour soutenir siège contre Mahomet II ; il pleure sur sa décadence ; il accuse le ciel qui a refusé à tous ses enfants de 1844 le génie, l’esprit et les talents, pleuvant autrefois en prose et en vers. L’univers seul n’est point de l’avis de Paris. On peut consulter l’univers : je le sais, moi, puisque j’en viens.

Et je continuai à parler, en riant, de mes voyages, et à débiter mille extravagances. Mademoiselle de Châteaudun paraissait s’amuser de cette folle gaieté. Vraiment, dit-elle, vous avez une philosophie heureuse, et la vie doit vous être bien légère, en la portant de cette façon.

— Il faut vous dire, mon cher Roger, — reprit la duchesse en feignant la commisération, — il faut vous dire que ma jeune cousine, mademoiselle Irène de Châteaudun, est malheureuse à faire pitié. Nous allons pleurer, vous et moi, sur son sort, et nous prierons l’orchestre de nous accompagner à la sourdine… Il faut donc que je vous apprenne, mon cher Roger, que cette infortunée est une héritière, et la plus riche héritière de Paris !

— Ah ! voilà bien comme vous êtes ! — dit Irène avec un délicieux mouvement de dépit qui rayonna dans les plus beaux yeux du monde, — ne dirait-on pas que la richesse rend heureux ? Ce sont les pauvres gens qui font courir ce bruit ; les gens riches seuls savent qu’il est faux.

Le rideau se levait ; je saluai la duchesse et sa jeune et belle amie, et je retournai dans ma loge. En me conduisant ainsi, je donnais à ma visite un simple caractère de politesse dégagé de toute intention.

Quelle intention, d’ailleurs, pouvais-je avoir ? En ce moment, il m’eût été bien difficile de m’adresser une réponse à cette demande. J’avais été frappé, comme tout le monde, de la beauté de mademoiselle de Châteaudun ; le hasard m’avait fourni l’occasion naturelle d’aller voir ce phénomène de plus près. L’inconnue n’avait rien perdu à se faire connaître. Elle était revêtue de cette suprême grâce de sourire et de regard qui appelle, retient et ne permet plus d’oublier. Elle avait parlé fort peu ; mais il était aisé de comprendre, à la tranquillité superbe de son attitude et à l’expression intelligente de ses yeux, qu’elle possédait en elle un trésor d’esprit et d’idées tout prêt à être prodigué sur une scène plus vaste qu’une loge d’opéra.

Dans l’irradiation éblouissante qui environnait cette jeune femme et qui m’avait laissé le choix de deux rôles, le silence stupide et admirateur ou le vagabondage étourdi de la parole, je n’avais vu passer qu’un seul nuage, et ce nuage avait un instant éclipsé tant de charmes, et fait descendre la divinité du haut de son piédestal sur l’humide pavé de Paris !

Irène était une héritière ! C’était la duchesse qui avait coupé les ailes de l’ange avec ce mot de tabellion. Une héritière ! Eh ! que m’importait cela ? Une héritière ! une adorable forme toute de poésie et d’amour, déposée sur une table de notaire, dans un assortiment de chiffons de banque et de sordides pièces d’or ! Une héritière !… Un jour de fête au paradis, un jour d’amnistie aux hommes, Dieu a pris cette jeune fille, il lui a donné cette couronne de cheveux, ce front découpé sur un modèle de séraphin, ces yeux dont les rayons semblent purifier la terre, ces grâces de visage, cette exquise ciselure d’épaules et de bras, cet ensemble idéal que l’artiste rêve et que la réalité lui montre un jour… Ce chef-d’œuvre vivant de l’atelier divin est mis aux enchères !… Sonnez, clairons des huissiers ! Voici une héritière, messieurs ! donnez du papier timbré ! Avancez-vous, acquéreurs !

Vous comprenez bien, cher Edgard, qu’après cette soirée qui avait subitement décomposé mon caractère, je vis et je revis mademoiselle de Châteaudun, grâce aux facilités que la duchesse me ménagea, dans l’intention, sans doute, d’entraîner dans la famille une héritière de plus. Je vous ajouterais maintenant un volume fort inutile pour vous amener, par détails romanesques, à un dénoûment que votre sagacité devine. Il y a donc déjà dix pages que vous avez deviné mon amour pour mademoiselle de Châteaudun. Mais vous n’avez pas tout deviné.

J’ai voulu dans cette lettre vous donner le commencement et la fin de mon histoire. Que vous importe le milieu ? Le milieu est la chose vulgaire ; c’est le calendrier amoureux de tous ceux qui ont aimé. C’est le procès-verbal de tant de petites choses domestiques, toujours sublimes pour deux personnes, toujours ridicules pour les indifférents. Chaque jour a amené sa phase obligée. Enfin, nous nous aimions ; excusez la platitude bourgeoise de cet aveu.

Irène me paraissait une créature parfaite ; son seul défaut d’héritière avait disparu dans l’ivresse de mon amour. Que vous dirai-je ? Tout était conclu ; j’allais épouser cette femme, malgré son argent.

J’étais en proie à un véritable délire de bonheur. Mes pieds ne touchaient plus la terre ; j’avais des extases de bienheureux ravi au ciel ; je demandais pardon aux hommes de mes délices. Il me semblait que cette vallée de larmes allait s’insurger contre moi, étonnée de voir qu’un seul osât insulter à ses douleurs du haut de son terrestre paradis. Edgard, je vous jette l’énigme homicide que l’enfer m’a donnée ; ramassez-la, vous la devinerez peut-être. Quant à moi, je cherche mon front à deux mains ; je ne le trouve plus ; je suis décapité.

Irène a quitté Paris ! maison vide, rue vide, cité vide. Il n’y a plus rien autour de moi, que le néant humide et noir.

Pas un mot d’adieu, pas un signe, pas une parole, pas une consolation. Les femmes font de ces choses-là !

J’ai fait tout ce qui est possible pour découvrir Irène ; j’ai ajouté l’impossible. Rien n’a réussi.

Oh ! si elle pouvait avoir tort contre moi, que je serais heureux !… Car il y a une idée qui me tue comme un poignard, une idée affreuse !… Irène est une femme d’une beauté impardonnable : on a ouvert sous ses pieds quelque horrible guet-apens, et il y a eu des femmes qui ont dit à des hommes : Vengez-nous.

Cachez ma douleur aux autres, cher Edgard. Oh ! si vous m’aviez vu ce matin sur le boulevard, vous n’auriez pas reconnu l’homme de cette lettre. J’ai pris un dandysme superbe ; j’ai des poses de sybarite et des sourires de jeune sultan ; je marche comme sur des nuages ; je promène sur la foule des regards si bienveillants, que trois malheureux sont venus me demander un service, comme s’ils avaient cru reconnaître la Providence en frac noir. La dernière exclamation qui a retenti à mes oreilles, et qui sortait d’une bouche de philosophe observateur, est celle-ci : Mon Dieu, que ce jeune homme doit être heureux !

Cher Edgard, ma main attend votre main. Roger de Monbert.

mardi 29 mai 2018

Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Joseph Méry - La croix de Berny I

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Ce roman épistolaire fut écrit à quatre mains, au XIXe siècle, fait plutôt rare dans l’histoire littéraire. Les quatre auteurs rivalisent de talents et d’humour dans cette histoire d’amours entremêlés.

Les quatre plumes sont : • Delphine de Girardin (née Gay), écrivaine et journaliste (1804/1855) • Théophile Gautier, écrivain (1811/1872) • Joseph Mery, ecrivain et journaliste (1797/1866) • Jules Sandeau, romancier et dramaturge (1811/1883)

Note des éditeurs :

La Croix de Berny fut, on s’en souvient, un brillant tournoi littéraire, où tour à tour madame de Girardin, Méry, Théophile Gautier et Jules Sandeau rompirent des lances comme des preux.

Nous croyons répondre à un vœu général en enrichissant la Bibliothèque nouvelle de cette œuvre unique en son genre, qui a pris sa date, et qui restera comme une des plus curieuses pages de l’histoire littéraire de ce temps.

Il ne nous appartient pas, on le comprend, de désigner le vainqueur de la joute. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de soulever discrètement le voile pseudonyme qui cache chacun des champions : Les lettres signées : sont de : Irène de Châteaudun… Mme de Girardin. Edgard de Meilhan… MM. Théophile Gautier. Raymond de Villiers… Jules Sandeau. Roger de Monbert… Méry.

C’est-à-dire quatre des plus brillants et des plus justement célèbres parmi les auteurs contemporains.

I

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES HÔTEL DE LA PRÉFECTURE, À GRENOBLE (ISÈRE).

Paris, 16 mai 18…

Vous êtes une grande prophétesse, ma chère Valentine ; tout ce que vous avez prédit est arrivé : grâce à mon caractère incorrigible, me voici déjà dans la position la plus insupportablement fausse qu’un esprit raisonnable et un cœur romanesque aient jamais pu combiner. J’ai toujours été sincère avec vous, d’abord par nature et puis aussi par instinct ; il est si difficile de vous tromper, et je vous ai vue tant de fois ramener d’un seul regard dans le droit chemin de la franchise des confidences effarouchées qu’un peu de honte et d’orgueil commençaient à faire dévier. Je vous dirai donc toutes mes misères ; vos conseils peuvent encore me sauver. Vous comprendrez peut-être que je ne suis pas trop ridicule d’être si malheureuse d’un événement que tout le monde regarde comme un bonheur. Entraînée par ma faiblesse, ou plutôt par ma raison fatale, je me suis engagée… Oh ! mon Dieu ! c’est donc vrai que je suis engagée… à épouser le prince de Monbert. Si vous connaissiez ce jeune homme, vous ririez de ma tristesse et des airs désolés que je prends pour vous annoncer cette nouvelle. M. de Monbert est, de tous les jeunes gens de Paris, le plus spirituel, le plus aimable ; il est noble, dévoué, généreux ; il est charmant, et je l’aime ; lui seul me plaît ; je m’ennuie à mourir tous les jours où je ne le vois pas. Quand il est là, tout m’amuse ; je passe des heures entières à l’écouter ; je n’ai foi qu’en ses jugements ; je reconnais avec orgueil sa supériorité incontestable, je l’honore, je l’admire, et… je le répète, je l’aime… et cependant la promesse que j’ai faite de lui donner ma vie m’épouvante, et depuis un mois je n’ai qu’une pensée, c’est de retarder ce mariage que j’ai souhaité, c’est de fuir cet homme que j’ai choisi !… Et je m’inquiète… j’interroge mon cœur, mes souvenirs, mes rêves, je me demande la cause de cette inconcevable contradiction… je ne trouve, pour expliquer tant de craintes, que des niaiseries de pensionnaire, des enfantillages de poëte, dont une imagination allemande ne voudrait même pas, et que vous ne me pardonnerez que par pitié ; car vous m’aimez et vous me plaindrez de souffrir, bien que mes souffrances soient une folie.

Le croirez-vous, ma chère Valentine, je suis aujourd’hui plus à plaindre que je ne l’ai jamais été dans mes jours de misère et d’abandon. Moi, qui ai bravé avec tant de courage ce qu’on appelle les coups de l’adversité, je me sens faible et tremblante sous le poids d’une fortune trop belle. Cette destinée heureuse, dont je suis responsable, m’alarme bien plus aujourd’hui que ne m’alarmait il y a un an le sort malheureux qu’il me fallait subir malgré moi. Les ennuis de la pauvreté ont cela de bon qu’ils rendent le champ de notre pensée très-aride et qu’ils empêchent nos tourments indigènes de germer en nous. Quand on a subi les tortures de sa propre imagination, quand on s’est vu aux prises avec les violences, les angoisses, les intempéries de son propre caractère livré à lui-même, on regarde presque avec indulgence les chagrins qui viennent du dehors, et l’on finit par apprécier les soucis de la pauvreté comme des distractions salutaires aux inquiétudes maladives d’une intelligence désœuvrée. Oh ! je suis de bonne foi en disant cela ; je ne fais pas de la philosophie d’opéra-comique ; je n’ai point ce fier dédain des faiseurs de romances pour la fortune importune ; je ne regrette ni mon gentil bateau, ni ma chaumine au bord de l’eau ; je ne regrette pas aujourd’hui, dans ce beau salon de l’hôtel de Langeac où je vous écris, ma triste mansarde du Marais, où je travaillais nuit et jour du plus insipide travail ; parodie coupable des arts les plus nobles et qu’on doit toujours saintement respecter ; littérature de confiseur, peinture de vitrier, labeur sans dignité qui rend la patience et le courage ridicules ; plaisanterie amère qu’on fait en pleurant, jeu cruel qu’on joue pour vivre en maudissant la vie… Non, ce n’est pas cela que je regrette, mais la quiétude ou plutôt la paresse d’esprit où me laissait ce vulgaire travail. Alors point de résolutions à prendre, point de caractères à étudier, et surtout point de responsabilité à supporter, rien à choisir, rien à changer ; il n’y avait qu’à suivre aveuglément chaque matin le chemin monotone que la nécessité avait tracé fatalement la veille ; et si la journée avait été bonne, si j’avais pu copier, trier ou même imaginer quelques centaines de devises, si j’avais eu assez de carmin et de cobalt pour enluminer les mauvaises gravures de mode qu’il me fallait livrer le lendemain, si j’étais parvenue à trouver quelques dessins nouveaux de broderies et de tapisseries, j’étais contente, et je me permettais pour ma récréation, le soir, les plus douces, c’est-à-dire les plus absurdes rêveries. Alors, pour moi, la rêverie était la distraction ; aujourd’hui la rêverie est le travail, et ce travail, quand il est le seul, est dangereux ; alors les bonnes pensées venaient m’assister dans ma misère ; aujourd’hui les fâcheux pressentiments viennent me tourmenter dans mon bonheur. L’incertitude de mon avenir me laissait maîtresse des événements. Je pouvais me choisir chaque jour un nouveau destin et des aventures nouvelles ; mon malheur subit et si peu mérité était si complet que je n’avais plus à attendre que des consolations, et j’éprouvais une reconnaissance vague pour ces secours inconnus que j’espérais avec confiance. Souvent je passais de longues heures à regarder dans le lointain une petite lumière qui brillait à un quatrième étage en face de ma fenêtre. Quelles étranges conjectures n’ai-je pas faites, les yeux fixés sur ce fanal mystérieux ! Parfois, en le contemplant, je me rappelais les poétiques questions que Childe Harold adresse à la tombe de Cécilia Métella, lorsqu’il interroge la pierre muette et lui demande si celle qui l’habite était une jeune et belle femme, au profil pur, à l’œil noir, qui eut le destin que le ciel réserve à ceux qu’il aime : une mort prématurée ; ou si elle était une vénérable matrone morte avec les cheveux blancs, après avoir survécu à tous, à ses charmes, à ses amis, à ses enfants… Moi, de même, j’interrogeais ce phare mélancolique, je lui demandais à quel être affligé il prêtait son secours : était-ce une mère inquiète, veillant et priant auprès d’un berceau menacé ? était-ce quelque studieux jeune homme, se plongeant chaque soir, avec une âpre volupté, dans les arcanes de la science, pour arracher aux esprits révélateurs des nuits quelque vérité lumineuse ? Mais si le poëte interrogeait avec tant d’intérêt le passé et la mort, moi, j’interrogeais la vie, et il m’a semblé plus d’une fois que le lointain fanal me répondait. J’allais enfin jusqu’à me figurer que cette lampe laborieuse s’entendait avec la mienne, et qu’elle épiait son signal pour s’allumer et pour s’éteindre… Je ne la voyais qu’à travers l’épais feuillage des arbres. Un grand jardin, planté de peupliers, de pins et de sycomores, séparait la maison où je m’étais réfugiée de la haute maison dont la dernière fenêtre chaque soir s’illuminait pour moi. Comme je n’ai jamais pu parvenir à m’orienter nulle part, je ne savais pas dans quelle rue était cette maison, ni de quel côté donnait sa façade ; je ne savais donc pas non plus qui l’habitait ; n’importe, cette lumière était pour moi une amie : elle parlait à mes yeux un langage sympathique ; elle me disait : Courage, tu n’es pas seule à souffrir à cette heure ; derrière ces arbres et sous ces étoiles, il y a là aussi, en face de toi, quelqu’un qui veille, qui travaille, qui rêve… Et quand la nuit était majestueuse et belle, quand la lune s’élevait solennellement dans l’azur, comme une rayonnante hostie que l’invisible main de Dieu offrait à l’adoration des fidèles qui prient, qui gémissent et meurent la nuit ; quand ces splendeurs toujours nouvelles éblouissaient mon esprit troublé ; quand je me sentais saisie de cette poignante admiration des cœurs solitaires, qui leur fait trouver presque une douleur dans une joie sans aide et sans partage… il me semblait qu’une voix chérie venait m’assister dans cette trop violente admiration et me criait avec enthousiasme : N’est-ce pas que cette nuit est belle, et qu’il est doux de pouvoir ensemble l’admirer ?

Quand le rossignol, trompé par le silence de ce quartier désert, attiré par ces noirs ombrages, venait se faire Parisien pendant quelques jours et rajeunir de ses chants printaniers les vieux échos de la cité, il me semblait encore que la même voix venait m’avertir et me disait tout bas, à travers les feuilles tremblantes : Il chante ! viens donc l’écouter !

Et mes tristes nuits s’écoulaient doucement à l’aide de ces rêveries insensées.

Souvent aussi j’évoquais mon cher idéal : fantôme bien-aimé, protecteur de toutes les âmes honnêtes, rêve orgueilleux, choix parfait qui préserve des choix vulgaires, amour jaloux qui rend quelquefois impossible tout autre amour !… Ô mon bel idéal ! il me faut donc te dire adieu ! Maintenant, je n’ose plus t’évoquer. Enfantillage impardonnable le souvenir de cet idéal me trouble comme un remords ; il me rend injuste pour de nobles et généreuses qualités que je devrais apprécier plus dignement. Ne vous moquez pas de moi, Valentine ; mais, je l’avoue, c’est là ce qui fait mon malheur ; c’est que… vous allez dire que je suis folle, c’est que celui que j’aime… ne ressemble pas du tout à mon idéal, et cela me gêne pour l’aimer. Je ne saurais me faire illusion ; le contraste est frappant ; jugez-en par vous-même. Je vais tâcher de plaisanter pour que vous ne vous fâchiez pas trop contre moi. Tout le secret de mes chagrins est dans la différence de ces deux portraits ; riez-en donc à votre aise :

Celui que j’aime a de jolis yeux bleus pleins de finesse et d’esprit ; — mon idéal a de beaux yeux noirs pleins de tristesse et de feu, non pas de ces grands yeux de troubadour qui ont des paupières trop longues et qui chantent au lieu de parler ; non, mon idéal n’a pas un regard de roman langoureux et d’une tendresse timide ; c’est un regard puissant, fier et profond, un regard de penseur qui, par hasard, brûle d’amour, un regard de héros désarmé ou d’homme de génie dompté par la passion.

Celui que j’aime a une taille haute et svelte ; — mon idéal n’est pas petit, mais il ne pourrait pas être grenadier… Allons ! j’arrive à plaisanter assez facilement, je me moque de moi presque aussi bien que vous.

Celui que j’aime est d’une franchise admirable. — Mon idéal n’est pas fourbe, mais il est mystérieux ; il ne dit jamais sa pensée, il vous la laisse deviner, ou plutôt il vous la donne ; et elle est la vôtre depuis longtemps déjà, quand vous vous apercevez qu’elle était la sienne.

Celui que j’aime est ce qu’on nomme un bon enfant ; on est tout de suite en confiance avec lui.

Mon idéal n’est pas du tout un bon enfant ; bien qu’il vous inspire une foi profonde, on n’est jamais à son aise avec lui ; il a dans le maintien une dignité gracieuse, et dans les manières une douceur imposante, qui vous cause toujours une sorte de crainte ; si j’osais, je dirais un agréable effroi. Vous vous rappelez, Valentine, quand nous étions toutes jeunes filles, nous nous demandions souvent, en relisant les histoires des temps passés, quelles situations nous auraient plu, quels rôles nous aurions voulu jouer, quelles grandes émotions nous aurions voulu éprouver, et vous aviez toujours pour mes choix étranges le plus superbe dédain : mon rêve par excellence, c’était toujours de mourir de peur. Je n’enviais pas, comme vous toutes, les héroïnes célèbres, les bergères sublimes qui ont sauvé leur patrie ; j’enviais la timide Esther, tombant évanouie dans les bras de ses femmes à la voix formidable d’Assuérus, et revenant avec délices à la vie en entendant cette même voix s’adoucir pour elle et prononcer les plus charmantes paroles qu’ait jamais inspirées un amour royal. J’enviais aussi Sémélé, mourant d’admiration et de crainte à l’aspect de Jupiter en courroux ; mais je l’enviais plus rarement, parce que j’ai peur du tonnerre. Eh bien ! je suis toujours la même ; aimer en tremblant, c’est mon plus beau rêve. Je ne dis pas, comme la jolie madame de T…, que je serai toujours insensible, parce qu’il faudrait, pour me séduire, avoir les passions d’un tigre et les manières d’un diplomate, et que cela est impossible à rencontrer. Je dis que je ne comprends pas l’amour sans effroi.

Et pourtant celui que j’aime ne m’inspire pas le moindre effroi ; malgré moi, je me défie de cet amour qui ressemble si peu à celui que j’avais imaginé. Les doutes les plus ridicules viennent tout à coup me troubler. Quand Roger me parle avec tendresse, quand il me regarde, quand il me nomme sa chère Irène… je m’inquiète, je m’alarme… Il me semble que je trompe quelqu’un ; que je ne suis pas libre que je me suis engagée autre part. Oh ! comme ces scrupules sont misérables. Comme je mérite peu qu’on s’intéresse à moi N’ai-je pas raison de vous dire qu’il faut m’aimer profondément et depuis longtemps pour me plaindre, dans cette coupable tristesse sans cause et sans excuse ?

Vous le voyez, je ne m’aveugle point sur ma folie ; je me juge déjà aussi sévèrement que vous me jugerez. J’ai résolu de traiter ce chagrin puéril comme une maladie de l’esprit.

Mon plan est arrêté ; je vais me retirer pendant quelque temps à la campagne. La bonne madame Taverneau m’écrit de venir la voir à Pont-de-l’Arche, elle m’offre encore l’hospitalité chez elle cette année. Elle ne sait rien de ce qui s’est passé depuis six mois ; elle me croit toujours une pauvre jeune veuve forcée de peindre des écrans et des éventails pour ne pas mourir de faim. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que dans sa lettre elle me raconte ma propre histoire sans se douter qu’elle parle à l’héroïne même de ce singulier roman. Par qui a-t-elle pu savoir cette histoire ? Je ne le devine pas ; ma triste position était un secret pour tout le monde. Du reste, les détails qu’elle me donne sont assez exacts « Une jeune fille d’une grande naissance, orpheline à vingt ans, réduite par la misère à changer de nom, – et à travailler pour vivre, – et tout à coup rendue à la plus brillante existence par un affreux accident qui lui enlève en un jour tout ce qui restait de sa famille, un oncle immensément riche, sa femme et son fils. » Elle dit encore que mon oncle me détestait, ce qui prouve qu’elle est bien informée, seulement elle ajoute que la jeune héritière est horriblement laide, ce qui, je l’espère, n’est pas vrai, mais en province on croit que toutes les héritières sont bossues ; on en est encore là. J’irai chez madame Taverneau, où je redeviendrai l’intéressante veuve de M. Albert Guérin, officier de marine. Veuvage périlleux, qui m’a attiré, de la part de cette chère madame Taverneau, des confidences prématurément instructives, que mademoiselle Irène de Châteaudun a bien de la peine à oublier… Ah ! la misère est une cruelle émancipation ; l’ignorance angélique, l’innocence immaculée de l’esprit est un luxe que les jeunes filles pauvres, même les plus honnêtes, ne peuvent pas se permettre. Quelle présence d’esprit il m’a fallu, pendant trois ans, pour jouer si parfaitement ce double rôle Que de fois je me suis sentie rougir quand madame Taverneau me disait « Ce pauvre Albert il devait vous adorer. » Que de fois j’ai failli éclater de rire lorsqu’en racontant les perfections de son mari, elle ajoutait, avec des regards de pitié « Cela doit vous faire mal de nous voir ensemble, Charles et moi, nos amours doivent vous rappeler les vôtres » J’écoutais toutes ces choses avec un sang-froid merveilleux. Vraiment je ferais une bonne comédienne, si cela ne m’ennuyait pas tant de jouer la comédie. Mais bientôt, heureusement, je pourrai dire la vérité à tous.

Je partirai demain ostensiblement avec ma cousine ; je l’accompagnerai jusqu’à Fontainebleau, où elle va rejoindre sa fille ; puis je reviendrai ici me cacher un ou deux jours dans mon modeste réduit, avant d’aller à Pont-de-l’Arche. À propos de ma cousine, je dois déclarer que le monde est fort injuste à son égard ; elle n’est pas trop ennuyeuse, ma grosse cousine. On ne me parlait que de ses ridicules ; on me disait que j’avais le plus grand tort d’aller demeurer chez elle, de la prendre pour chaperon, qu’elle me persécuterait, que nous passerions notre vie en querelle ; rien de tout cela n’était fondé : nous sommes toutes deux en très-bonne intelligence, et si je ne suis pas mariée l’hiver prochain, l’hôtel de Langeac sera encore mon asile. Roger n’est point prévenu de mon départ ; il va être furieux : c’est ce qu’il faut ; je compte sur sa colère pour m’éclairer. Je veux tenter cette épreuve. Comme toutes les personnes sans expérience, j’ai un système ; le voici :

En amour, il n’y a de sincère que le découragement ; on ne peut connaître le caractère d’un homme qui aime avec espérance. Suivez bien ce raisonnement ; il est laborieux.

Tout amour violent est une hypocrisie involontaire.

Plus l’amour est sincère et plus le caractère est trompeur.

Plus on aime et plus on ment.

La raison en est bien simple. Le premier symptôme d’une passion profonde, c’est un ardent besoin de sacrifices. Le plus charmant rêve d’un cœur réellement épris, c’est de faire pour l’être adoré le sacrifice le plus extraordinaire et le plus pénible… Or ce qu’il y a de plus pénible pour un caractère, c’est de se dompter ; pour une nature, c’est de se changer. Aussi, dès qu’on aime on se métamorphose ; si l’on est avare, pour plaire on deviendra splendidement généreux ; si l’on est poltron, on se fera témérairement brave ; si l’on est un don Juan corrompu, on se fera un Grandisson vertueux ; et l’on sera de bonne foi dans cet effort, et l’on se croira naïvement corrigé, converti, purifié, régénéré. Cette heureuse transformation durera tout le temps de l’espérance…

Mais sitôt que le prétendant métamorphosé aura pressenti l’inutilité de sa pénible métamorphose ; sitôt que la voix implacable du découragement lui aura crié ces deux mots magiques avec lesquels on arrête tous les essors, on paralyse tous les esprits, on éteint tous les tendres cœurs : « Impossible ! Jamais ! Jamais !… » la nature moqueuse et brutale reprendra ses droits ; l’avare calculera ses sacrifices, et il ne les comprendra plus ; l’ex-brave se rappellera avec effroi sa valeur d’emprunt, et, en voyant ses cicatrices, il pâlira ;… le roué se répétera, en riant, ses chastes promesses d’amour, et, pour se pardonner de les avoir faites de bonne foi, il se dira qu’il mentait, qu’il est un grand monstre, et il recouvrera son estime… Et tous ces défauts déchaînés viendront de nouveau se précipiter dans leur existence, comme les torrents dans la campagne, quand les écluses sont rompues… Et ces hypocrites éprouveront, par leurs chers vices retrouvés, cette soif, cet amour recrudescent qu’on éprouve pour les jouissances dont on a été privé depuis longtemps ; et ils retourneront et ils s’élanceront vers leurs habitudes anciennes avec un empressement vorace, comme le convalescent vers la table, comme le voyageur vers la source, comme l’exilé vers la patrie, comme le prisonnier vers le jour. Alors, alors seulement ils seront sincères par désespoir, et vous les jugerez.

Ah ! je respire !… Que pensez-vous de cette étude profonde du découragement en amour ? J’ai la plus grande confiance dans cette épreuve, qui peut être favorable quelquefois. Je crois que pour Roger, par exemple, elle doit être heureuse, que le caractère qu’il a pris involontairement pour me séduire vaut mille fois moins que celui qu’il a réellement, et qu’il me plaira bien davantage quand il sera moins aimable. Et puis je ne suis pas fâchée de le voir un peu triste. Son seul défaut, si c’est un défaut, c’est de n’être pas assez sérieux.

Il a trop voyagé, il a trop étudié de choses et de mœurs différentes pour avoir ce jugement absolu de l’esprit, cette provision d’idées acquises, de principes immuables, sans lesquels on ne peut se faire ce qu’on appelle une philosophie, c’est-à-dire une vérité à son usage. Dans tous ces mondes sauvages et civilisés qu’il a parcourus, il a observé des religions si burlesques, des morales si folâtres, des points d’honneur si plaisants, qu’il a rapporté de ces excursions une indifférence universelle, une légèreté brillante, qui donne sans doute beaucoup de grâce à son esprit, mais qui ôte de la dignité à son amour. Roger n’attache guère d’importance à rien. Il faut qu’un amer chagrin lui apprenne que tout n’est pas plaisanterie dans la vie ; la douleur peut seul lui rendre encore des croyances.

J’espère donc qu’il sera très-malheureux en apprenant ma fuite inexplicable, et je compte bien venir observer son désespoir. Rien ne me sera plus facile que de passer incognito deux ou trois jours à Paris dans ma chère mansarde, qui n’est pas louée, et je me fais un malin plaisir de voir par moi-même comment on traite mon souvenir. Bref, j’assisterai à mon absence, cela sera tout à fait nouveau.

Mais je m’aperçois que ma lettre est d’une longueur effrayante, je m’aperçois aussi qu’en vous racontant mes peines je les ai presque oubliées ; je reconnais là votre noble influence, ma chère Valentine ; penser longtemps à vous, c’est déjà se consoler et s’améliorer. Écrivez-moi donc. Vos conseils ne seront point perdus ; je suis une folle, j’en conviens, mais une folle qui est de bonne foi quand elle demande qu’on la guérisse, et une raisonneuse qui fait bon marché de ses raisonnements quand elle aime.

J’embrasse ma filleule et lui envoie pour sa fête une jolie robe brodée toute garnie de dentelles. Ô mon amie !… que je les ai retrouvées avec délices ces dentelles adorées ! seules réalités des grandeurs, seul don de la fortune qui ait une valeur sans mélange… Les beaux châteaux sont un exil, les beaux diamants sont un poids et un souci, les beaux chevaux sont un danger ; mais les dentelles ! elles font notre parure et notre consolation le jour et la nuit. Maintenant, je le sens, je pourrais encore supporter toutes les privations… je ne pourrais plus vivre sans dentelles ! Je vous envoie à vous, pour flatter vos goûts champêtres, une voiture entière de plantes nouvelles, dont un pauvwlonia, n’allez pas lire un Polonais. C’est un arbre nouvellement acclimaté en France, dont les feuilles ont un mètre de tour et qui croît de quatre-vingt centimètres par mois. Les méchants prétendent qu’il gèle l’hiver : c’est une calomnie.

Adieu, adieu, écrivez-moi. J’attends un mot de vous comme un secours. Irène de Châteaudun.

Voici mon adresse : Madame Albert Guérin, chez madame Taverneau, à Pont-de-l’Arche, département de l’Eure.

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