(extrait de "Contes tout simples")

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Pendant les quinze ans qu’avait duré son premier mariage, Mme Râpe n’avait pas eu beaucoup d’agrément, attendu que son mari, l’un des plus forts droguistes en gros de la rue de la Verrerie, passait, par mauvaise habitude, toutes ses soirées au café. Pas d’autre reproche à lui faire. Très bon commerçant, — même un peu filou, ce qui ne gâte rien, ― M. Râpe avait fait d’excellents coups dans les ricins et dans les cacaos, et la maison prospérait. Enfermée, tout le jour, devant le grand-livre, dans une cage de verre, au milieu du magasin imprégné de violentes odeurs, Mme Râpe avait la satisfaction de constater, à chaque fin de mois, un bénéfice considérable. Et, comme le but de la vie, n’est-ce pas ? est d’empiler des écus, cette femme de tête, cette correcte bourgeoise, rendait justice à son mari. Seulement, comme on fermait boutique à six heures et demie, qu’on se mettait à table à sept, et que M. Râpe, aussitôt après le dessert, prenait sa canne et son chapeau et ne revenait qu’à minuit du Café du Gaz, Mme Râpe, qui n’avait pas d’enfants, s’ennuyait ferme pendant les longues soirées et baillait sur son tricot.

Les dimanches et les jours fériés, le droguiste consentait à promener un peu sa femme, dans l’après-midi ; mais c’était tout. Aussitôt après le roquefort ou le camembert, « Monsieur » filait au café comme d’habitude, et laissait son épouse dans la solitude. A peine la menait-il, deux ou trois fois par hiver, à l’Opéra-Comique, selon le rite très rigoureusement observé par la bourgeoisie parisienne, — et encore M. Râpe allait-il là comme un chien qu’on fouette.

Mme Râpe était une personne incapable de trahir ses devoirs ; mais elle ne pouvait se défendre d’une sourde irritation. Soyez donc une honnête femme, une associée utile et laborieuse, passez donc toutes vos journées dans une prison transparente, la plume à la main, à écrire des chiffres sur un gros registre, pour que votre mari vous en récompense si mal et préfère à votre société celle de cinq ou six videurs de bocks, tout au plus bons, entre deux parties de cartes ou de jacquet, pour prédire la chute du cabinet à brève échéance ; ce qui n’est vraiment pas malin, puisque la France s’offre en moyenne, deux fois par an, sa crise ministérielle, à peu près comme les Anglais se purgent aux deux équinoxes.

Peu à peu, Mme Râpe avait pris en grippe son époux. Aussi, lorsqu’il mourut subitement, — méfiez-vous de l’atmosphère surchauffée des estaminets, en hiver ; un chaud et froid, en sortant, et votre affaire est faite, — lors donc qu’il mourut, sa veuve ne lui accorda, qu’une quantité de larmes assez raisonnable et fut rapidement consolée. Elle avait de l’aisance, — vingt mille livres de rentes, sans compter la maison de commerce dont la vente produirait une forte somme, — elle venait seulement d’atteindre sa trente-sixième année, et son armoire à glace lui présentait l’image d’une forte brune, encore appétissante, malgré son soupçon de moustache. Avant l’expiration du délai légal, Mme Râpe caressa le projet de se remarier.

Or, le premier commis de la maison était un certain M. Rozier, bel homme, ancien sous-officier, avec cet air mauvais sujet qui plaît aux dames. Du vivant même de feu Râpe, la patronne, dans sa prison vitrée, regardait parfois avec bienveillance ce solide gaillard. Veuve, elle le considéra comme un parti très convenable. D’abord, plus besoin de vendre le fonds et de renoncer à des gains légitimes. Le commis était plus jeune qu’elle, soit. Mais l’armoire à glace, la flatteuse armoire à glace, affirmait à la belle droguiste qu’elle pouvait encore être aimée. Et puis, voyons, « Madame Rozier », cela sonnait mieux que « Madame Râpe ». Et c’était la même initiale pour le linge et pour l’argenterie.

Treize mois après l’enterrement du droguiste, où se remarquait une couronne avec cette inscription : « Les habitués du Café du Gaz », la veuve convolait en secondes noces ; et, sur l’enseigne de la boutique, au-dessous de la mention : « Maison Râpe », le peintre en bâtiment eut bientôt fait d’écrire : « Rozier, successeur ».

Tout marcha bien, pendant les trois jours de lune de miel, à Fontainebleau. Mais, dès le premier soir du retour à Paris, Rozier, après s’être levé de table, prit son chapeau et sa canne.

« Où vas-tu donc ? lui demanda sa femme, alarmée soudain.

— Mais je sors un instant pour prend l’air, répondit-il du toit le plus naturel. Je vais faire un tour au café. A tout à l’heure. »

Et il ne revint qu’à minuit, comme le défunt..

Mme Rozier fut consternée. Elles allaient donc recommencer, les interminables soirées d’ennui, de tricot et de solitude. Et le plus terrible, c’était que la malheureuse adorait déjà son mari, qui, en matière de femme et d’amour, s’y entendait singulièrement mieux que le sieur Râpe.

Elle réprima son dépit, interrogea tout doucement son Achille — il s’appelait Achille — au déjeuner du lendemain : « Tu vas donc tous les soirs au café ? »

La réponse fut décourageante.

« Sans doute, comme tout le monde... Le patron allait au Café du Gaz moi je vais au Café de la Garde nationale... Tu sais bien, dans la rue de Rivoli... Ils sont à une portée de fusil l’un de l’autre.

— Et vraiment, reprit-elle d’une voix altérée, tu n’aimerais pas mieux rester chez toi... auprès de ta petite femme ?

« Si fait... Mais que veux-tu ?... Quand je ne sors pas après dîner, je ne digère pas, je dors mal... Je sais bien, oui, te tenir compagnie, ce serait bien plus gentil... Mais tu as besoin de te coucher de bonne heure... Et, je t’assure, c’est nécessaire, c’est même indispensable d’aller au café, pour un négociant. On rencontre là des connaissances, on apprend des nouvelles, on fait des affaires, tout en battant les cartes... Et puis... et puis, quoi ? J’en ai l’habitude. »

Pour l’en guérir, elle essaya de tous les moyens. Elle le supplia et vit qu’elle l’importunait ; elle fit des scènes et sentit qu’elle allait lui devenir odieuse. Déjà, la désunion s’introduisait dans le ménage ; et Mme Rozier était folle de son Achille.

Alors, l’amour donna de l’imagination à cette femme positive. Qu’est-ce qui pouvait donc attirer ainsi les hommes au café ? La compagnie ? Le milieu ? Le décor ? Mais s’ils avaient tout cela au logis, pourquoi n’y resteraient-ils pas ? L’estaminet chez soi. Telle était la question.

Elle essaya de la résoudre. A force de prières, elle décida son Achille à passer quelques soirées à la maison, avec ses camarades, et elle s’ingénia pour qu’ils y trouvassent les voluptés spéciales qu’ils allaient chercher au café. L’appartement subit une transformation radicale. Le meuble de salon fut remplacé par des tables de marbre fixées au sol et par des banquettes de molesquine. Le gaz se substitua aux carcels de famille, et le piano fit place à un comptoir, où Mme Rozier, coiffée et pommadée avec soin, trôna désormais entre des édifices de bols à punch et des trophées de petites cuillers. La salle à manger devint une salle de billard. L’établissement fut pourvu de tous les jeux de société et de consommations, de premier choix. Il y eut des journaux fixés à des planchettes de bois. Enfin tout fut étudié et « pioché » dans les moindres détails, afin de donner une illusion complète. Mme Rozier, par exemple, obtint du domestique qu’il adoptât la petite veste et le tablier blanc, et qu’il laissât pousser ses favoris. Il apprit la mélopée particulière pour crier « un bock à l’as », attrapa le tour de main pour relever bruyamment la cafetière de métal, quand le consommateur ne voulait pas « de bain de pied », et même, par un raffinement de couleur locale, il jeta, deux ou trois fois par soirée, des poignées de sciure de bois sous les tables.

Tout d’abord, M. Rozier et ses amis applaudirent à ce beau trait de dévouement conjugal. Ils adoptèrent d’autant plus facilement cet estaminet privé que les rafraîchissements y étaient gratuits. Chaque soir, après le traditionnel et inoffensif doigt de cour à la patronne, en passant devant le comptoir, ils allaient prendre leur pipe au râtelier, s’installaient et, tout en tripotant la dame de pique, blâmaient les actes du gouvernement. Mme Rozier eut la joie de contempler, de neuf heures à minuit, le visage de son Achille — un peu voilé, il est vrai, par un nuage de tabac — et d’entendre sa voix bien-aimée dire, de temps à autre, « j’en donne », ou encore « je coupe, et atout ». La belle droguiste put alors se flatter d’avoir enchaîné son mari auprès d’elle, d’avoir fait de lui un homme d’intérieur, un gardien du foyer. Mais cette chimère dura peu. Au bout d’un mois, Mme Rozier s’aperçut qu’Achille s’ennuyait, éprouvait une tristesse, une nostalgie. Ses camarades, eux aussi, semblaient atteints de la même langueur. Quelque chose leur manquait, visiblement. Mais quoi ?

Éperdue d’inquiétude et sentant que son rêve de retenir Achille à la maison allait s’évanouir, elle voulut s’expliquer avec lui, lui parla avec tendresse et bonté :

« Voyons... Dis-moi, franchement... N’est-ce pas chez nous comme dans un café ?

— Eh bien ! non, répondit le pilier d’estaminet. C’est cela et ce n’est pas cela... Tu veux la vérité ? Eh bien ! la voici... La bière manque de pression... »

Et, dès le lendemain, abandonnant Mme Rozier à son désespoir, entre deux pyramides de morceaux de sucre, Achille et ses compagnons retournèrent au Café de la Garde nationale.