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Alice de Chambrier est une poétesse suisse qui vecu de 1861 à 1882. Son passage sur terre ne dura pas plus de 21 ans, pourtant sa poésie très mure et empreinte de mysticisme a impressionné ses contemporains, notament Sully Prud'homme comme le signale Philippe Godet, son éditeur.

 


POURQUOI MOURIR ?

 
La fourmi demanda quelque soir à la rose ;
« Pourquoi faut-il mourir ? » La belle fleur frémit :
« Je ne le sais, fourmi, lui dit-elle et je n’ose
Songer à cet instant où tout sombre et finit.

Va demander au chêne ; il te dira peut-être
Pourquoi, s’il faut mourir, il faut quand même naître. »
La fourmi s’en alla vers le chêne géant :
« On doit savoir beaucoup, chêne, quand on est grand,
Dit-elle; réponds-moi : pourquoi faut-il mourir ?
Il serait si beau d’être et de ne point finir ! »
Mais l’arbre tristement branla sa haute cime :
« Comment saurais-je ça, fourmi, pauvre être infime
Que je suis ? Va plus haut, arrête le nuage ;
Peut-être qu’il pourra t’en dire davantage. »
La fourmi s’en alla : « Ô nuage, dis-moi,
Tu dois bien en savoir la raison, dis, pourquoi
Devons-nous tous mourir et quitter cette terre ?
Exister est si doux ; mourir est chose amère ! »
Le nuage pleura : « Va demander plus haut
Pourquoi nous devons tous disparaître si tôt ;
Je ne fais que passer…, la lune dans la nue
Peut-être le saura ; ce soir, à sa venue,
Va la questionner. » Quand l’astre de la nuit
Sur la terre jeta son doux regard qui luit,
La fourmi s’avança : « Belle lune, dit-elle,
Dis-moi, sais-tu pourquoi tu n’es pas immortelle ? »
La lune soupira : « Monte jusqu’au soleil,
Il est plus grand que moi, va guetter son réveil. »

Quand le jour fut venu : « Soleil dit la fourmi,
Pourquoi faut-il mourir ? On est si bien ici. »
L’astre du jour pâlit : « Ah ! demande à l’étoile !
Pour elle, elle si haut, le ciel n’a point de voile. »
Mais les astres brillants, à la voûte du ciel,
Dirent : « Demande à Dieu, lui seul est éternel ! »

Bevaix, 2 juillet 1879

 

 

L’ÉNIGME.

 


 
J’aime à sonder l’azur, à poursuivre un nuage
Qui vole dans les airs comme un cygne sauvage
Regagnant vers le soir son nid dans les ajoncs ;
Mon regard l’accompagne et je vais sur sa trace
Jusqu’à ce qu’il s’arrête et lentement s’efface
Dans le rayonnement des vastes horizons.

Je contemple pensive l’étoile vagabonde
Qui d’un cours inconstant s’en va de monde en monde
Et passe tour à tour du nadir au zénith ;

Je pense que bien loin, au delà de la nue,
Dans une sphère étrange, à la terre inconnue,
Il est peut-être un point où l’univers finit.

Ce mystère du ciel me tourmente sans trêve,
Et, de ces régions où mon regard s’élève,
Mon cœur voudrait toujours sonder l’immensité ;
Il cherche le secret que dérobe l’espace…
Mais qu’il suive dans l’ombre un astre d’or qui passe
Ou se perde rêveur parmi l’obscurité,

Il ne déchiffre point ce problème insondable ;
L’énigme qu’il poursuit demeure insaisissable
Et la voûte d’azur ne se déchire pas ;
Et le grand infini, sphinx couronné d’étoiles,
Reste couvert toujours d’impénétrables voiles
Et ne rencontre point d’Œdipes ici-bas.

 

2 février 1882.