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I

 

Le beau jeune homme courait le long du Nil, évitant les obstacles, écartant brusquement ceux qui gênaient son passage, soulevant des murmures, poursuivi quelquefois même par une injure, qu’il ne semblait pas entendre.

Il était entré à Memphis au moment où le soleil levant faisait toutes roses, au loin, les pyramides, et il suivait la berge, encombrée de marchandises, de bestiaux, de volailles, d’énormes tas de légumes et de fruits, que l’on débarquait, pour les distribuer, ensuite, aux différents marchés de la grande ville.

Le fleuve était tout bariolé de barques, de canges, de radeaux conduits par des hommes au torse nu ; et, à l’approche des débarcadères, c’était une bagarre inextricable, des disputes, des voies de fait, dans lesquelles les rames ruisselantes étaient brandies et retombaient sur les crânes. Parfois, un chargement chavirait, au milieu des imprécations et des rires.

Le jeune homme ne prenait garde à rien, léger et agile, il courait toujours, suivi de tous par des regards surpris et inquiets ; un ânier, même, qui poussait devant lui ses bêtes, chargées de peaux de chèvre pleines de vin, s’arrêta, se haussant sur les pointes, pour voir, par-dessus les têtes, si quelqu’un ne poursuivait pas ce fuyard : un voleur peut-être.

Quelqu’un le poursuivait en effet, le suivait plutôt, s’efforçant non de l’atteindre, mais de ne pas le perdre de vue. C’était un homme d’un âge déjà mûr, un peu replet, aux mains fines, au visage noble et pensif, qu’en ce moment une expression d’angoisse contractait.

Cependant, quand il eut vu celui qu’il ne quittait pas des yeux disparaître à l’angle de l’esplanade du Temple d’Isis, tout haletant, il ralentit sa marche et essuya son visage luisant de sueur dans un pan de sa robe de lin blanc. Il était sûr d’atteindre le jeune homme maintenant, et il semblait rasséréné. En effet, quand il déboucha à son tour sur la place du temple, il vit le fugitif assis sous un groupe de palmiers, le coude au genou, le front dans sa main, et si absorbé qu’il fallut le toucher à l’épaule pour attirer son attention.

— Horus, mon frère bien-aimé, pourquoi me fais-tu cette peine ?

Le jeune homme, en tressaillant, s’écria :

— Aménâa ! tu m’as suivi !

— J’avais cru deviner un projet funeste. Me suis-je trompé ?

Horus baissa la tête, silencieux.

— Tu voulais mourir ?…

— Je le veux encore ! s’écria-t-il avec véhémence, cet amour me brûle et m’étouffe, il écrase mon cœur comme si la grande pyramide pesait sur lui. Vivre ainsi, c’est mourir cent fois en un jour. Je ne peux plus. J’ai couru jusqu’au seuil du temple, pour la revoir une dernière fois, afin d’emporter son image dans la Bonne Demeure.

Ah ! méchant ! méchant ! dit Aménâa dont les yeux rougissaient de larmes, c’est ainsi que tu récompenserais toute l’affection que j’ai eue pour toi ?… N’ai-je pas été le Père et la Mère, trop tôt disparus de ce monde ? N’ai-je pas, pour égayer ta jeunesse, négligé mes plus chers travaux ? Et, pour te conquérir ce jouet d’amour dont le désir t’affolait, ne me suis-je pas privé de sommeil, plongé dans l’étude des grimoires, afin d’arracher aux dieux le secret de la puissance ?…

— Mais voilà, tu n’as pas réussi ! dit Horus en soupirant.

— Qu’en sais-tu ?

Le jeune homme se leva, les yeux pleins de flamme.

— Oh ! parle ! parle ! mon frère ! Scribe Excellent !

Aménâa le fit se rasseoir, se mit à côté de lui, le contemplant.

— Tu es prédestiné à l’amour, dit-il, la nature t’a formé pour lui de toutes les grâces, tu ne peux souffrir et vivre que par l’amour ; mais aussi, il émane de toi comme l’arôme s’exhale du lotus. Qu’elle te voie, cette princesse, si inaccessible pour toi ; que tes yeux, qui ont la couleur du lapis-lazuli vrai, se lèvent une seule fois sur les siens ; que la fleur mystérieuse de ton sourire éclose pour elle, et, j’en réponds, son cœur sautera d’un bond la distance qui la sépare de toi.

— Ton amitié pour moi t’aveugle, dit Horus, et même fût-elle clairvoyante, Tantyris serait-elle touchée par ma souffrance, elle ne pourrait que la partager. Jamais je ne passerai un jour heureux avec elle. L’atteindre seulement est impossible : je serai tué par les gardes, avant d’approcher son ombre sur les dalles.

— Tu t’approcheras d’elle sans rencontrer aucun obstacle, dit Aménâa, je réciterai sur toi… ce que je réciterai de mon grimoire, et tu seras, quelques moments, invisible, pour tout autre que pour elle.

— Ah ! mon frère, est-ce bien possible, cela ?… la voir de tout près ! boire l’air qui l’enveloppe ! entendre sa voix, peut-être !… je n’espérais pas une joie si grande avant de mourir.

— Il ne s’agit pas de mourir, dit Aménâa avec impatience, écoute bien maintenant ce que tu devras lui dire.

Mais Horus n’écoutait plus.

Des trompettes et des sistres annonçaient l’arrivée de la princesse Tantyris, fille du pharaon Ousirmari-Sotpouniri, fils du Soleil, Ramsès Miamoun, aimé d’Amonrâ ; elle venait offrir un sacrifice à Isis, la Puissante Mère.

Sur son passage, la foule courait, criant la formule de bénédiction :

— Vie ! Santé ! Force !

Mais les hérauts faisaient la place libre, devant le palanquin en bois d’ébène orné de peinture d’or, dont les brancards posaient sur les épaules de huit porteurs qui avaient les cheveux coupés en forme de calotte, selon une nouvelle mode éthiopienne, et dans lequel était assise Tantyris, pareille à une divinité.

De chaque côté, des serviteurs tenaient les hampes dorées d’écrans roses, en plumes d’ibis, et cent jeunes filles, vêtues de tuniques de gaze blanche, marchant en deux files, accompagnaient la princesse.

Des prêtres s’avancèrent, hors de l’ombre des colonnades, d’autres vinrent recevoir l’offrande pour le sacrifice : un taureau, une oie et des outres de vin.

Alors la princesse descendit et, suivie des cent jeunes filles, pénétra dans le temple.

II

 

Horus se glissa jusqu’à un des obélisques qui précédaient le parvis, n’osant pas se croire vraiment invisible ; mais, comme nul ne le remarquait, il s’avança alors sans hésiter et s’adossa à un pilier, tout près de la porte principale du temple. Là, il attendit que, sa prière finie, Tantyris, s’en retournant, passât devant lui.

Le cœur gonflé d’émotion, il se remémorait le discours que son frère Aménâa venait de lui apprendre, et, si proche du moment décisif de sa vie, il lui semblait que les minutes tantôt étaient longues comme des années, tantôt s’envolaient dans un vertige.

Les trompettes sonnèrent de nouveau, les jeunes filles sortirent du temple et la princesse, après elles, s’avança.

Horus fit un pas, s’agenouilla, lui barrant la route. Mais, à la contempler de si près, il oublia son discours, il oublia la terre et le ciel.

Elle était vêtue, par-dessus sa tunique de gaze, d’une résille en perles multicolores, coiffée d’un léger casque en plumes de pintade, et l’air, autour d’elle, s’imprégnait d’enivrantes senteurs.

— Que fais-tu là, jeune inconnu ? pourquoi m’empêches-tu de passer ? dit-elle d’une voix plus surprise que courroucée.

— Ô palme d’Amour ! s’écria-t-il en joignant les mains, ô royale jeune fille, plus superbe que l’épervier des monts du soleil ! tu as empourpré ma vie comme le vin qui se mêle à l’eau, tu l’as embaumée comme un parfum répandu sur une trame, tu la brûles comme la flamme dévore le sarment…

Tantyris se recula dans son orgueil.

— Ignores-tu qui tu outrages ? dit-elle, avec une lueur de glaive dans ses longs yeux sombres.

Comme celui qui se noie remonte sur l’eau quand il a touché le fond, Horus revint à lui, immergea de l’ivresse, et dit, tout à coup calme et lucide :

— Ce que tu es, je le sais. Toutes les richesses, tous les pouvoirs terrestres sont à toi ; et cependant, moi Horus, obscur mortel, frère bien-aimé du magicien Aménâa, je puis te donner plus encore. Aucun prince, aucun roi du monde, certes, n’oserait tenter ce que je veux tenter pour te conquérir.

Tandis qu’il parlait, toujours agenouillé, elle penchait la tête vers lui, honteuse d’éprouver un engourdissant plaisir à plonger ses regards dans ces prunelles, couleur du ciel nocturne, qui se levaient vers elle si rayonnantes.

— Qu’est-ce donc ?

— Je sais en quel lieu du monde est le Livre de Thot, le livre magique, que le Dieu a écrit de sa propre main, et qui place celui qui le possède immédiatement au-dessous des dieux. Deux formules y sont écrites. Si tu récites la première, tu charmeras le ciel, la terre, toute la nature ; si tu lis la seconde formule, tu verras tout le cycle des dieux, dans leurs formes divines, et, même si déjà tu es dans la tombe, tu pourras ranimer ta forme terrestre :

— Où donc est-il, ce livre merveilleux ? demanda Tantyris.

— Il est dans le sarcophage où repose Noferkephtah, fils du roi Minibphtah ; il l’a conquis à grand’peine, et emporté avec lui dans le tombeau. C’est là que j’irai le prendre, pour te le donner en échange de ton amour, qui vaut pour moi plus que les heures d’éternité.

— Je jure par Phtah qu’il en sera ainsi, dit-elle, apporte le livre magique, et tu seras mon époux !… Mais que de dangers ! tu périras peut-être !…

— Je descendrai dans l’Amenti ! s’écria Horus, en se relevant, je braverai toutes les épouvantes de la Région Cachée ; si je péris, mon tourment finira avec moi ; si je triomphe, je te rapporterai le trésor par lequel je serai plus fortuné qu’un Dieu.

Il s’éloigna, tournant la tête pour la voir encore, tandis qu’elle oubliait de descendre les degrés et le suivait des yeux, en se disant :

— Celui-là, certes, emporte mon cœur, et ce n’est pas le Livre de Thot que je vais attendre avec angoisse et espérance.

III

 

La nuit bleue et la scintillation des étoiles éclairaient à demi les gorges arides de la nécropole de Memphis, et, bondissant par-dessus les roches éboulées, les chacals s’enfuyaient en faisant claquer leurs mâchoires faméliques, les oreilles dressées à un bruit vivant, au milieu du silence funèbre.

Depuis bien des heures déjà, Horus et son frère Aménâa, le Scribe Excellent, erraient dans la ville des morts, lesquels, redoutant par-dessus tout la visite des vivants, cachent leurs demeures. Et ils auraient pu errer ainsi des nuits, des jours et des ans, sans découvrir jamais l’entrée du tombeau qu’ils cherchaient, si Aménâa n’avait tenu entre ses mains un bâton magique.

Ils allèrent ainsi, entre les parois crayeuses dont la pâleur blanchissait la nuit, jusqu’au moment où le bâton frissonna, et orienta sa pointe vers un quartier de rocher qui semblait s’être détaché de la montagne.

— C’est ici ! dit Aménâa.

— Hélas ! s’écria Horus, comment pourrons-nous déplacer cette énorme pierre ? Nos muscles seront rompus avant qu’elle ait seulement oscillé !

— La verge magique centuple ma force, et c’est un levier qui ne rompt pas.

Sans effort, Aménâa fit basculer le rocher et découvrit l’entrée du souterrain ; mais, dès qu’ils y eurent pénétré, le rocher retomba, refermant l’ouverture.

— Qu’importe ! s’écria Horus. Si nous nous emparons du livre miraculeux, tous les obstacles tomberont devant nous, sinon : que le tombeau nous garde !

Et, intrépide, il marcha, le premier, dans la galerie qui s’enfonçait sous la montagne.

Une pénombre étrange, blême, verdâtre et molle, régnait dans cette Région Occidentale, telle, les nuits de lune décroissante, les poissons la voient, peut-être, au fond du Nil.

Lointaine, une clameur plaintive et tendre à faire pleurer les plus cruels, soudain s’épandit dans le silence ; un lent et long hurlement, qui semblait traverser des harpes ; un appel douloureux, qui grandit, devint terrible ; puis, s’alanguissant, s’abîma dans un harmonieux sanglot.

Aménâa murmura :

— C’est Anubis l’aboyeur, le dieu lévrier, gardien des morts.

Et tous les simulacres des divinités, peints sur les parois, lentement, tournèrent leurs yeux vers les violateurs de la Bonne Demeure ; tout s’émut au cri d’alarme d’Anubis : les statues secouèrent leurs emblèmes, les éperviers battirent des ailes ; des angles de la haute salle, des femmes, levant leurs bras empennés, s’envolèrent, heurtant les voûtes, dans un effarement.

Une rumeur gronda, qui s’enflait, pareille au bruit des grandes eaux. Et les momies, rejetant le couvercle des sarcophages, se soulevaient sur une main et regardaient. Quelques-unes s’asseyaient au bord de la couche funèbre ; d’autres surgissaient du sol, et, déchirant leurs bandelettes, s’enfuyaient ; une foule bientôt tournoya, plaintive, épouvantée et menaçante.

Horus, sans hésiter, toujours avançait. Son frère l’avait rejoint, l’embrassait d’un de ses bras, le protégeait à l’aide de la verge magique.

Mais, soudain, ils eurent devant eux un lac sinistre, dont l’eau noire semblait du basalte liquide ; un lac fait de tous les venins, de tous les poisons, des fièvres et des pestilences, et sur lequel flottaient une écume livide, des vapeurs mortelles.

Alors, tous ceux que les vivants sacrilèges avaient éveillés du grand sommeil, formèrent, derrière eux, comme une muraille qui de plus en plus s’avançait, les poussant vers l’eau putride, vers l’horrible engloutissement.

Et les flots se soulevèrent sous une poussée ; Sévek, le crocodile, maître de ce lac, émergea, ouvrit sa mâchoire avide, et la tint béante devant la proie certaine.

— Ô ! Aménâa, Scribe Excellent, dit Horus, c’est ici la fin de notre espoir. Me pardonneras-tu, toi dont je cause la mort ?

Mais Aménâa se baissa, il prit une poignée de limon qu’il modela entre ses mains. Il lui donna la forme d’un rat de pharaon, l’animal redouté du crocodile. Puis il récita un grimoire sur ce rat, qui devint vivant. Alors il le jeta dans la gueule du monstre, en disant :

— Crocodile, gardien du lac, si tu ne m’obéis, ce rat, que j’ai créé, va te dévorer le cœur ! Ce que j’ordonne, voici : sois pour nous un bateau docile qui nous porte sur l’autre rive.

Sentant déjà les morsures, le crocodile s’agita, pour rejeter son ennemi ; mais, n’y pouvant parvenir, il vint se ranger le long du bord, comme un bateau docile.

Les deux frères montèrent sur le dos squameux et glissant. Ils naviguèrent sur le lac sinistre, tandis que toute la foule déçue des ombres, les voyant s’éloigner, s’agitait dans des torsions de désespoir.

Une grande clarté les attira, quand ils furent sur l’autre bord ; ils marchèrent vers elle, et voici : c’était le Livre de Thot, le Livre de toute science, qui rayonnait comme une étoile, et éclairait le tombeau.

Horus courut à lui, les mains tendues.

Mais Nopherképhtah, le possesseur du trésor, surgit alors de son lit funèbre, et dit, d’une voix lente et morte qui glaçait le cœur :

— Que viens-tu faire ?

— Je viens le prendre.

— Sache que, pour l’avoir dérobé, j’ai été privé de la durée, qui m’était due, des jours terrestres. Malheur à celui qui le possède !

— N’importe, il sera à moi.

Nopherképhtah abaissa sa main de momie, il la referma comme un étau sur le bras du jeune audacieux.

— Tu ne pourrais pas t’en emparer, dit-il, ose donc le jouer, avec moi, au cinquante-deux.

— J’oserai, dit Horus.

Alors le mort le lâcha en ricanant. Il poussa entre eux un damier. Et, au fond de la tombe, éclairés par le Livre Magique, ils jouèrent cette partie terrible.

Nopherképhtah gagna le premier coup. Aussitôt, il frappa Horus sur la tête, et le fit enfoncer, dans le sol, jusqu’aux genoux. Mais Aménâa vint se placer derrière son frère, il dirigea son jeu, et lui fit gagner le dernier coup.

— L’enjeu est à moi, s’écria Horus.

Et il porta la main sur le divin livre.

Nopherképhtah poussa un cri effrayant ; il devint furieux comme une panthère du Midi, et s’élança sur le sacrilège.

Mais Aménâa se jeta devant lui, reçut le choc et soutint la lutte.

— Prends le livre, cria-t-il à son frère, sauve-toi, emporte-le, sans plus t’inquiéter de moi.

Horus s’empara de l’éblouissant trésor, et s’enfuit, emportant avec lui toute la clarté, tandis qu’avec des soupirs rauques et des râles, le vivant combattait contre le mort, dans les ténèbres du tombeau.

IV

 

Le palais du pharaon était comme une ville dans la grande ville, une merveille parmi les splendeurs.

C’était l’heure où le roi se divertissait, égayait son cœur et son esprit, en compagnie des femmes les plus belles du monde. Et, ce jour-là, on avait choisi, pour s’y réunir, les bords d’un lac ravissant, tout fleuri de lotus, aux rives ombreuses et dont l’eau limpide était couleur d’opale, d’ambre et d’émeraude.

Sous un kiosque aux légères colonnes de bois multicolore, le pharaon était assis, ayant auprès de lui Nofirouri, la grande épouse royale, et aussi leur fille bien-aimée, Tantyris, la princesse parfaite.

Sur le lac, naviguait une barque, qui avait la forme de Pik-ho, le serpent à face étincelante, gardien de la troisième heure du jour, et les rames, en bois d’ébène garni d’or, étaient tenues et manœuvrées par vingt jeunes filles, choisies belles parmi les belles. Elles étaient vêtues de tuniques de gaze, dont la trame légère laissait voir des gorgerins d’émaux et, ceignant les flancs, des baudriers d’or, ornés de pierreries. Sur leurs têtes, fleurissaient des lotus.

Le roi prenait plaisir à voir les efforts gracieux des vingt jeunes filles, quand, toutes ensemble, elles pesaient sur les rames, puis les levaient, tout emperlées, hors de l’eau ; à contempler les beaux corps blancs, s’allonger, se pencher ; à regarder la barque filer, virer, revenir.

Mais une rumeur, tout à coup, troubla et couvrit la voix des musiques cachées, qui rythmait le mouvement des rames.

Poursuivi par les gardes, armés de lances, mais qui n’osaient pas le frapper, un homme s’élança ; et gravissant les marches du kiosque, sans s’émouvoir de la majesté royale, il vint se jeter aux pieds de Tantyris.

En reconnaissant Horus, elle poussa un léger cri, et ferma à demi les yeux. Mais le cœur du roi devenait brûlant, ses regards roulaient la mort. La princesse, avant qu’il ait pu maudire, caressante, s’appuya sur son bras et lui dit :

— Ô père ! Je t’en prie, ne dis pas de paroles funestes. Voici : j’ai juré, par Phtah, que celui-ci serait mon époux, s’il m’apportait l’Écrit Tout-Puissant, le Livre de Thot, que Nopherképhtah gardait jalousement dans le tombeau. Et vois, entre ses mains, le divin grimoire flambloie, brûle nos yeux.

Elle prit le livre, que Horus lui tendait, et le donna à Pharaon.

Le roi, tout ému et charmé, tint longtemps le livre avec respect, n’osant l’ouvrir. Puis il dit :

— Que d’abord mes Khri-Habi, les magiciens excellents, soient consultés.

Et il se fit apporter un coffret d’or pour y enfermer le trésor magique.

Pendant ce temps, les beaux fiancés, ne sachant plus dans quel lieu du monde ils se trouvaient, se regardaient avidement, dans une telle plénitude de joie, que le souvenir seul de cette joie aurait suffi à enchanter toute leur existence.

V

 

Le pharaon avait donné à Horus un palais digne d’un prince royal, avec tous les serviteurs, tous les dignitaires, soldats et richesses que ce rang exige.

Dès le lendemain, en grande pompe, on devait lui amener la divine Tantyris, l’épouse qu’il avait conquise. Et ce jour-là s’acheva au milieu des préparatifs des noces, que le roi voulait magnifiques.

Quand la nuit fut venue, la princesse, tout étourdie de bonheur, monta dans sa haute chambre, pour se reposer. Sa suivante favorite, Tméni, ce qui signifie l’hirondelle, la dévêtit, lui ôta ses parures, défit sa coiffure aux innombrables tresses, et, lorsqu’elle fut couchée, s’allongea en travers du lit, pour servir de coussin aux pieds charmants de sa maîtresse.

Trois musiciennes, jouant de la harpe, de la flûte et des crotales, exécutaient, sourdement, une mélodie languissante et douce, pour endormir la princesse ; mais, d’un geste, elle les congédia, afin de mieux entendre chanter sa rêverie, et de se laisser délicieusement rouler et bercer par les flots de son amour.

Alors, dans la salle paisible, confusément éclairée par des lampes voilées, le temps s’écoula.

Et vint l’heure funeste des cauchemars et des fantômes.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Brusquement Tantyris s’éveilla, tremblante d’angoisse.

Au dehors, un grand bruit d’orage et de tempête, à travers lequel elle croyait distinguer d’affreux cris, qui ne pouvaient être proférés par des bouches humaines.

Elle poussa du pied Tméni et voulut l’appeler, mais sa voix s’éteignit dans sa gorge.

Sous une rafale, la large fenêtre venait de s’ouvrir toute grande, et, dans les lueurs d’éclairs, une cohue d’êtres, blafards et effrayants, assiégeait l’ouverture et s’engouffrait dans la chambre. Glacée, comme morte, elle sentit qu’on l’enlevait de son lit, qu’on l’emportait à travers l’espace, et, subitement, elle perdit toute conscience d’elle-même.

VI

 

En s’éveillant, elle était encore émue par l’horrible rêve qui avait troublé son sommeil. Mais elle pensa à Horus, au jour heureux qui se levait et, en souriant, regarda autour d’elle.

Ô stupeur ! elle était couchée dans le sable, aux pieds d’un colosse de granit, et, tout alentour : le désert !…

Elle se dressa, éperdue, avec un long cri d’épouvante.

C’était donc vrai ? on l’avait arrachée de son lit, de son palais, emportée hors de la ville ? et qui cela ? des spectres !… Devenait-elle folle ? ou bien était-ce encore un rêve ?

Elle essaya de se calmer, de réfléchir :

— On va s’apercevoir de ma disparition, se disait-elle, tout sera en rumeur ; la ville entière me cherchera. Où suis-je, d’abord ?

Des degrés entaillaient le piédestal du colosse, elle les gravit et, de la hauteur, regarda.

Au loin, dans une brume fumeuse, violette, près du sol, et toute d’or sur le ciel pâle, des obélisques pointaient, des frises de temples se haussaient par-dessus les verdures et le moutonnement infini des maisons.

— C’est Memphis, la demeure de Phtah ! s’écria Tantyris, qui descendit rapidement, et se mit à marcher dans la direction de la ville.

Longtemps, longtemps, elle marcha, sous le soleil, dans le sable qui brûlait ses pieds nus, souillée de poussière, lasse, lasse à mourir. Elle atteignit enfin une route ; mais, ne sachant plus si ses pas saignants la rapprochaient ou l’éloignaient de Memphis, à bout de courage, elle se laissa tomber sur le rebord du chemin, et se mit à sangloter, la figure dans ses cheveux.

Un ânier qui passait, portant au marché deux couffes pleines de figues, s’arrêta devant elle, et lui demanda ce qu’elle avait. La princesse essuya ses larmes, reprenant espoir.

— C’est Isis qui t’envoie ! dit-elle, jette là les paniers qui chargent ton âne, et conduis-moi au palais de Pharaon. Tu seras, alors, récompensé de telle façon que tu n’auras plus jamais besoin de retourner au marché.

— Tu as bien le ton du commandement, dit le paysan, mais tu n’as guère la mine de quelqu’un qui pourrait tenir de si belles promesses. Par humanité, je te conduirai ; mais, par prudence, je ne jetterai pas mes figues.

Il prit les couffes sur son dos, installa Tantyris sur l’âne et, le guidant par la bride, se hâta vers la grande ville.

VII

 

— Voilà le palais du roi. Vie ! Santé ! Force ! dit le paysan, après avoir cheminé plus d’une heure, mais une foule énorme se presse à l’entour ; je ne puis approcher davantage.

Tantyris, pleine d’impatience, sauta à terre.

— Reviens quand tu voudras, lui cria-t-elle, dis au palais que c’est la fiancée qui t’envoie, et tu seras récompensé.

Elle s’enfuit, se glissant à travers la foule, qui faisait la haie, et elle s’élança sur la place libre, sans se soucier des huées dont on la poursuivait.

Ayant atteint le portique royal, elle voulut passer, mais les gardes la reçurent la pique haute. Brutalement ils la repoussèrent, la pourchassant, et elle serait tombée sous leurs coups, si un inconnu ne s’était jeté au-devant d’eux et ne l’avait reçue dans ses bras.

— Laissez-la, dit-il aux gardes, c’est ma sœur, elle a l’esprit égaré.

— Ne voyez-vous pas qui je suis ? criait-elle, ne reconnaissez-vous pas votre princesse royale ?

— Taisez-vous, dit l’inconnu en se penchant vers elle, on pourrait vous saisir et vous emprisonner ; alors tout serait perdu. La malédiction, qui poursuit ceux qui possèdent le Livre, pèse sur vous.

En entendant cela, Tantyris regarda celui qui lui parlait. Il avait le corps tout lacéré et meurtri, comme si une bête féroce l’avait à moitié dévoré ; mais la douceur de son regard et la noblesse de son visage inspiraient la confiance et le respect.

— Qui donc êtes-vous ? dit-elle.

— Je suis le scribe Aménâa, le frère de celui qui, par amour pour vous, est descendu dans le tombeau.

— Ah ! conduisez-moi vers lui, sauvez-moi ! s’écria-t-elle.

— Mon frère ingrat ne me connaît plus, dit-il, il m’a laissé en proie au danger le plus terrible, sans même me donner une pensée.

— Il faut lui pardonner, c’est ma faute, j’avais pris tout son cœur…

— Ma vie est à lui, dit Aménâa ; mais j’ai perdu mon pouvoir : la verge magique m’a été ravie. Horus doit maintenant, seul, subir l’épreuve. S’il triomphe, le bonheur pour vous ; sinon, perdus à jamais !… Attention ! les musiques résonnent, le cortège nuptial s’avance.

— C’est pourtant là une noce qu’on ne peut célébrer sans moi ! dit Tantyris.

— Tu le crois, eh bien ! regarde.

Et, pâle d’horreur, la princesse vit s’avancer, après les orchestres et les danseuses, portée dans une litière magnifique, une autre Tantyris, toute semblable à elle-même, merveilleusement parée et rayonnante de joie.

— Il faut que Horus choisisse entre toi et elle, dit Aménâa. S’il se trompe, tout est fini. Va, cours vers ton père, et qu’Isis vous protège !

Le pharaon, dans un char tout orné d’or, marchait à côté de la fiancée.

Tantyris se jeta au-devant des chevaux, qui, effrayés, se cabrèrent, et elle sauta dans le char, s’abattit sur la poitrine du roi.

— Père ! père ! cria-t-elle, reconnais ton sang, sauve-moi de toutes ces épouvantes. Celle-ci n’est pas ta fille, c’est un fantôme horrible, qui usurpe ma forme et prend ma place !

— Ma fille ! murmurait le roi, dans quel état !… Mais comment se peut-il ?…

Et il regardait tour à tour celle qu’il avait dans ses bras, et la fausse Tantyris, qui se penchait hors de la litière, et disait d’une voix douce et mélodieuse :

— C’est sans doute une pauvre folle ; surtout, qu’on ne la maltraite pas. Je ne veux pas de malheureux, le jour de mon bonheur.

Horus était sorti de son palais, en grand appareil, et il s’avançait au-devant de sa fiancée.

— Viens ! viens ! mon fils, s’écria le roi, voyons si l’amant sera plus clairvoyant que le père. Les Dieux sont irrités contre nous. Ils nous proposent une énigme, dont la solution, à ce que je prévois, peut être terrible. C’est à toi, je pense, de la résoudre.

Et Horus, plein d’épouvante, s’écria :

— Malheur au possesseur du Livre ! a prédit le mort à qui je l’ai ravi. Ah ! je comprends toute l’horreur de cette vengeance : si je ne devine pas juste, c’en est fait de nous !

Frémissant de crainte, le visage pâle comme l’albâtre, il regardait alternativement les deux princesses, l’une, échevelée, défaite, les yeux pleins de larmes, l’autre, triomphalement belle, sous ses parures, et qui le contemplait avec un sourire enivré.

Une angoisse étreignait toute cette foule qui regardait, les respirations s’arrêtaient dans les poitrines oppressées, un silence absolu régnait.

Le jeune homme, comme fasciné par le regard, lourd de langueur, qui pesait sur lui, sembla se décider : il fit quelques pas du côté de la litière.

Alors, se croyant perdue, Tantyris poussa un sanglot déchirant. Horus s’arrêta, en portant la main à son cœur que cette plainte avait traversé comme la lame d’un glaive.

Il courut à elle, la saisit dans ses bras, la serra sur sa poitrine avec délire, lui disant à travers ses larmes :

— C’est toi ! c’est toi ! ma bien-aimée ! Comment ai-je pu un seul instant hésiter ?

Aussitôt, celle qui était dans la litière, ouvrit la bouche à la largeur d’un grand cri : puis elle disparut, ne laissant à sa place qu’une poignée de cendres.

Alors, la foule, trépignant de joie, poussa une longue et formidable acclamation, qui monta vers le ciel, effrayant les oiseaux, et se prolongea jusqu’au moment où le roi, étendant la main, réclama le silence.

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— Qu’un sacrifice de gratitude soit offert aux Dieux, qui ont éloigné de nous le malheur, dit-il d’une voix haute, mais le Livre de Thot, voici : nul ne l’ouvrira, nul ne le lira ; qu’il soit replacé dans le tombeau de celui dont il a déjà causé la mort. Les Dieux, très bons, nous ont donné la Puissance, les Richesses, la Beauté et toutes les bonnes choses de la terre ; ils nous ont accordé, même, une grande part du ciel, puisque nous avons l’Amour. Sachons nous contenter de ces dons, et n’éveillons pas les divines colères, en portant une main audacieuse sur le voile de l’inconnu, qu’il n’est permis à nul vivant de soulever.