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Cora Pearl Wikipédia est une courtisane, ou une femme galante, ou encore une demi mondaine. Elle vécue pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Elle eut son heure de gloire lorsqu'elle devint la maitresse attitrée du Prince Napoléon, cousin de l'empereur. Elle raconta sa vie dans ses mémoires. Elle inspira notamment le personnage de Nana de Balzac.

« Je n'ai jamais trompé personne, car je n'ai jamais été à personne. Mon indépendance fut toute ma fortune : je n'ai pas connu d'autre bonheur. »

— Cora Pearl, citation extraite de ses Mémoires, 1886.

I - POURQUOI J’AI FAIT CE LIVRE

Il y a des femmes qui envient notre sort ; hôtel, diamants, voitures !… Quels rêves dorés ! Je ne veux pas me poser en moraliste : je serais mal dans ce rôle.

Si je publie ces Mémoires, c’est que je pense qu’ils seront intéressants, parce qu’ils mettent en scène la société du second Empire. Je ne crois pas beaucoup aux cris de là morale outragée et j’estime que je puis bien dire les choses que d’autres ont eu du plaisir à faire. Il va sans dire que je ne mets pas les véritables noms. Ceux qui lèveront le masque, et devineront dessous, tant mieux pour eux ! Ce n’est pas moi qui leur dirai s’ils ont vu juste ou non. Ce que j’affirme, c’est que je dis la vérité, n’ayant aucune raison de m’en cacher ; et la preuve, c’est que je débute par une chose que bien peu de femmes consentiraient à faire, par mon acte de naissance.

J’ai eu la vie heureuse. J’ai gaspillé énormément d’argent, je suis loin de me poser en victime ; j’aurais mauvaise grâce. J’aurais pu faire des économies : mais la chose n’est pas facile dans le tourbillon où j’ai dû vivre. Entre ce qu’on doit faire et ce qu’on fait il y a toujours une différence. Ce n’est pas pour moi toute seule que je dis cela. Je ne me plains pas : je n’ai que ce que je mérite. Il n’en est pas moins vrai que j’attends la publication de ce volume pour avoir quelques billets de banque et essayer de vivre. Encore une fois, si j’éveille une curiosité que certains prud’hommes pourront qualifier de malsaine, bien à tort, ce n’est nullement dans l’intention de me mettre en vue, car je n’en ai guère envie. Je suis bien obligée de me citer, puisque je ne parle que d’événements auxquels je me suis trouvée mêlée. — Je n’y étais pas forcée, dira-t-on peut-être ! — Alors, tant pis pour moi ! Sans cette situation immorale, je n’aurais pas, néanmoins, connu les gens et les choses, dont je ne crois pas inutile de parler à ceux qui voudront bien me lire. Dans le courant du volume, on trouvera des lettres entières, ou des extraits de correspondance. Qu’on ne s’effarouche pas ! Je les donne sans remords comme sans crainte, sûre que, s’il y a peut-être indiscrétion, il n’y à certainement pas indélicatesse et que ces correspondances ne sont rendues publiques qu’à titre de simple curiosité.

II -MON ACTE DE NAISSANCE

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III - MON ENFANCE. — LA BOITE À MUSIQUE. — MAMAN SE REMARIE.

Donc, je suis née en 1842, à Plymouth, dans le Devonshire. Comme vous voyez, mon père était compositeur, ma mère chanteuse, et mes sœurs aussi. Une famille d’artistes. Seize enfants ! Musique et patriarcat ! C’est biblique.

On n’entendait à la maison que des dialogues dans cette note : « Il faudra que je fasse transposer. — Nous passons la reprise. — C’est une noire ! — Non, une blanche. — Je te dis que si. — Paris que non ! — Moi je ne veux plus chanter les romances de cet idiot de Backner. — Idiot ! un homme qui interprête avec cette maestra mon Kathleen Mavourneen !

La protestation venait de mon père. Car mon père était auteur de ce morceau qui a obtenu beaucoup de succès en Angleterre.

— Je renoncerais aux croches, entendez-vous bien ? plutôt que de désobliger Backner.

— C’est une bête ! grommelait ma sœur cadette.

— C’est un ange ! répliquait mon père.

Et, à ce mot, ma mère levait les yeux vers le plafond, car elle était fort pieuse.

Mes frères ne restaient guère à la maison. Je ne sais trop ce que chacun d’eux faisait : ils étaient tant ! Il y en avait de petits et de grands, de bruns et de blonds, pour tous les goûts, enfin, comme à Çorneville.

J’entendais tout, et me glissais partant. On m’appelait le furet. Je chantais tout ce que j’entendais chanter à mes sœurs, à ma mère, à papa. Installée devant une grande planche, sur laquelle notre bonne repassait le linge, je faisais courir mes doigts, à l’imitation de mon père, que je voyais, des heures durant, à répéter sur son piano les airs que devaient chanter mes sœurs, ou à exécuter quelques morceaux de sa composition. J’ajoutais ma note de bruit au concert de vacarme, qui avait fait surnommer notre maison « la boite à musique. » J’étais née pour entendre beaucoup de bruit, sinon pour en faire. Il y a une prédestination au tapage.

Malheureusement mon père n’était pas prodigue des seules notes de la gamme. Il nous aimait bien, sans doute, mais traitait l’argent avec un sans-façon qui le faisait fuir à peine entré chez nous. Quand il mourut, il avait mangé deux fortunes. Je n’avais que cinq ans. J’ai beaucoup regretté mon père. Je ne l’ai guère connu, parce qu’il est mort trop tôt ; je n’ai guère connu ma mère, parce qu’envoyée en France, pour y rester huit ans, et accueillie ensuite par ma grand’mère, à mon retour à Londres, je ne lui rendais visite que de temps en temps, jusqu’au moment où des circonstances délicates m’interdirent en porte, ainsi que celle des autres membres de ma famille.

Je n’ai jamais, depuis cette époque, entendu parler de me mère, non plus que de mes frères ni de mes sœurs. Il y a très longtemps, ils étaient en Écosse. J’ai su que ma sœur aînée avait en un engagement à Covent Garden. Personne ne s’est occupé de moi, je ne me suis occupé de personne. Sont-ils morts, sont-ils vivants ? Je l’ignore.

Mes premiers souvenirs datent donc de l’âge de cinq ans. Mon père venait de mourir. Ma mère s’était remariée. Il fallait un soutien pour les enfants du passé, un père pour ceux de l’avenir. Ce fut cette pensée de morale pratique qui décida ma mère à contracter une nouvelle union. Je détestais cordialement le second mari.

On me mit à Boulogne dans une pension. J’en sortis à treize ans, sachant passablement le français, déjà même assez attachée à mes compagnes, pour regretter la séparation. À mon retour à Londres, je ne logeai pas chez ma mère, mais chez ma grand’mère, madame Waats, dont la maison était assez éloignée de celle de mes parents.

V - CE QU’IL EN COÛTE D’ALLER SEULE À L’OFFICE. — LE PETIT CHAPERON ROUGE ET LE LOUP. — UN GROG FADE. — LE LENDEMAIN.

Le fait suivant décida de ma destinée.

Depuis ce jour, je peux le dire, j’ai conservé une sorte de rancune instinctive contre les hommes. Parmi eux j’ai compté beaucoup d’amis, trop peut-être, des amis sincères, pour lesquels j’avais une affection bien franche, bien sérieuse. Mais jamais ce sentiment instinctif ne m’a quittée. L’impression est, demeurée ineffaçable.

Je restais toute la semaine chez ma grand’mère, elle aussi une ancienne artiste ; je jouais aux cartes avec elle dans la journée ; le soir, c’étaient d’interminables lectures… mais rien que des récits de voyages, par « quelqu’un qui y était allé » car ma grand’mère, sur ce chapitre, tenait plus encore à la vérité qu’à la vraisemblance. Ces lectures, qui faisaient mon désespoir, lui causaient un plaisir extrême : elle rêvait, la nuit, aux précipices dans lesquels on tombe, avec un soubresaut qui vous réveille. Le dimanche, j’allais voir ma mère. Une bonne m’accompagnait. Ma mère m’envoyait le matin à l’église, où la servante me laissait. La promenade lui était nécessaire.

Je n’avais pas quatorze ans ; je portais une robe courte et une natte de pensionnaire. J’étais assez gentille, et pas trop timide. J’avais le teint excessivement frais. D’ordinaire, l’office terminé, je rentrais chez maman. Quelquefois je revenais chez madame Waats. Cela dépendait un peu des dispositions de mon beau-père. Quand il était absent, je restais tout le jour avec mes sœurs.

Un dimanche, au sortir de l’église, je ne trouvai pas ma bonne. Elle s’était oubliée dans sa promenade hygiénique et m’avait oubliée aussi. Je n’avais pas l’habitude de sortir seule, et trouvais très amusant de retourner comme une grande personne chez madame Waats. Je m’acheminais donc, trottinant, mon livre à la main, le nez au vent. Je fus suivie. L’homme pouvait avoir quarante ans.

Il m’aborda :

— Où donc allez-vous comme ça, ma petite fille ?

— Chez ma grand’mère, monsieur.

Cala commençait comme le conte de Perrault.

— Votre grand’mère habite-belle dans le quartier ?

— Oh ! non, monsieur.

Il reprit :

— Je suis sûr que vous aimez les gâteaux. Je rougis un peu, je souris, et ne répondis pas.

— Venez avec moi, je vous en donnerai.

Quelle aubaine ! et comme il y a des gens aimables ! C’est bonne maman qui va rire quand je lui conterai ma petite histoire ! Qui sait si maintenant elle ne me laissera pas sortir seule ? Il n’y a aucun danger. Je suis grande !

Et je suivais le monsieur. Pourquoi ne l’aurais-je pas suivi ? Je n’étais pas vicieuse, oh non ! pas même curieuse. Et pourtant je me disais : « C’est drôle tout de même ! » non par défiance, — je ne savais rien de rien — mais avec un de ces petits étonnements qui vous font sourire — en dedans.

Chemin faisant, je jetais un coup d’œil du côté de mon cicerone : il me parut vieux. Il avait trente-cinq ans peut-être : mais une enfant de quatorze ans donnerait des béquilles à un homme de trente, et à un de quarante, un abat-jour vert.

L’homme me conduisit dans une grande maison, derrière le Marché, à l’angle de laquelle je vois encore un enfant en guenilles, à qui je donnai un penny. — C’est singulier comme certains souvenirs vous reviennent ! — On entre dans la maison, puis dans une salle très basse, où il y avait beaucoup de monde.

On riait, on buvait, on fumait surtout. J’étais suffoquée. Le monsieur me fit asseoir à côté de lui. Il me dit que je devais bien chanter, parce que j’avais la voix très claire. Il allume sa pipe et m’offrit du gin. Moi, j’attendais toujours les gâteaux. La fumée devenait de plus en plus épaisse. Il cria : Un grog au rhum ! — Le grog n’arrivait pas. Il se leva pour aller le chercher. J’eus l’idée de m’esquiver, mais que penserait ce monsieur ? Il me prendrait pour une toute petite enfant ! — et j’étais jalouse de ma dignité de fillette. Le monsieur revint, portent un verre sur une soucoupe. Il me rappela une sous-maîtresse du pensionnat de Boulogne, qu’on avait surnommée Quinquine parce qu’elle avait la charge de l’infirmerie. Mais le grog était fade, l’atmosphère enfumée, le bruit de plus en plus étourdissent. On m’eût apporté des gâteaux, que je n’y aurais pas touché, tant j’avais la tête lourde et le cœur barbouillé. Je m’endormis sur ma chaise.

Le lendemain matin, je me retrouvai à côté du monsieur, dans son lit. C’était une enfant flétrie de plus, lâchement, bestialement.

Je n’ai jamais pardonné aux hommes, ni à lui, ni aux autres, qui ne sont pas responsables du fait.

Quand j’ai lu les infamies de la Pall Mall Gazette, je n’ai pas été surprise. On fait maintenant ce qu’on faisait alors. Voilà tout.

Cet homme m’avait donné de l’argent.

— Si tu veux, nous resterons ensemble. me dit-il, en s’habillant Tu auras tout ce qu’il te faut. Même, si ça t’amuse, nous irons faire un tour à Londres. Décide-toi.

J’étais absolument étourdie. Tout cela me paraissait un songe. Comme bonne maman, j’attendais le soubresaut ! Pourtant je sentais que c’en était fait de moi, et que, de ma vie, je ne mettrais les pieds ni chez ma grand’mère, ni chez maman.

Il attendait ma réponse, assis près de la table, une cigarette à la bouche, les deux mains croisées sur son gilet, où pendait une chaîne d’or avec de grosses breloques : il faisait tourner ses pouces.

Je lui dis simplement que je ne voulais pas rester avec lui.

Il s’est levé, a mis son chapeau, et a ouvert la porte. Là, il a haussé les épaules, s’est mis à rire et m’a dit :

— Je n’ai jamais forcé personne.

De ma part, pas une larme : un souverain dégoût.

Bien des fois je me suis dit, depuis cette histoire, la plus banale du monde, que la coquetterie de la femme avait plus souffert en moi que la vertu de la jeune fille. De tels séducteurs sont bien faits pour faire sentir l’horreur du péché

V - UNE MIOCHE QUI A LE SENS PRATIQUE

J’avais remarqué une maison garnie habitée par des commis et des ouvrières. Cette sorte d’hôtel n’était pas éloigné de la prétendue pâtisserie où l’on m’avait conduite. Je pensais qu’avec de l’argent on trouvait toujours un gîte. Je n’étais pas riche, mais enfin je possédais cinq livres ! un trésor ! J’allai donc trouver la gérante du garni, un type d’exhibition foraine, une colosse, qui se montra pour moi pleine de déférence, quand je lui eus déposé en mains plus ou moins propres, le prix exigé d’avance pour la location. Puis, j’achetai chez une revendeuse les vêtements qui m’étaient nécessaires ; le tout avec un sens pratique, qui me stupéfie aujourd’hui quand j’y pense. Avais-je du chagrin ? non : du regret peut-être. Avant tout, je me suis fait une loi d’être véridique. Je mentirais en disant que j’ai pleuré de la peine d’une séparation des miens. J’avais trop longtemps vécu loin d’eux, et force avait bien été, par suite des circonstances, de me regarder, à mon retour de Boulogne, comme une enfant de treize ans qui revient de nourrice.

J’aurais mieux aimé, en somme, le pensionnat que la famille : mais, tout inexpérimentée que j’étais, je sentais que l’indépendance était encore préférable à tout. Aussi n’était-ce pas sans une réelle satisfaction que je me disais : Je suis chez moi ! Je m’installai, au su et au vu des co-locataires, dont quelques-uns étaient à peu de chose près de mon âge. Ma chambre contenait tout juste un lit, une table, une petite armoire. Je ne pouvais plus compter que sur moi-même : je le savais, et j’envisageais la situation crânement, confiante dans la destinée. Je n’ai plus revu le loup de mon histoire, un marchand de diamants, paraît-il, qu’on nommait Saunders.

Chapitres VI & VII