index.jpg Cora Pearl Wikipédia

Chapitres VI & VII

Chapitres I a V

VIII

EN PATINANT. — MORAY M’INVITE À L’ALLER VOIR À LA RÉSIDENCE. — UNE GRANDS DAME JALOUSE DE GALLEMARD.

Ce fut au Bois de Boulogne, en décembre, par quatre degrés au-dessous de zéro que je fis la connaissance de Moray, en patinant. Je disparaissais sous les fourrures. Moray vint me parler.

— Cora sur la glace ? me dit-il, quelle antithèse !

— Eh bien, fis-je, puisque la glace est rompue, offrez-moi un cordial.

— C’est tout mon désir.

Nous entrâmes dans le café. Ensuite il me prit parle bras, et m’entraîna sur le lac à quelque distance.

— J’espère, me dit-il, que vous voudrez bien venir à la Résidence.

Il avait, en effet, une résidence, et je m’y rendis deux jours après. C’était une maison immense, à double compartiment. Dans le plus grand, toute la France, plus ou moins heureusement représentée, je ne parle qu’au physique. Des tournures faites au moule, des favoris côtelettes, des moustaches cirées : — énormément de moustaches cirées : — et aussi des échalas étayant des tonneaux ; tout un déballage d’infirmités assorties, borgnes, bancals, bossus, une Cour des Miracles. Je ne m’arrêtais jamais la, bien que de l’autre compartiment de la demeure une porte de communication me permit de contempler ce spectacle plus assourdissent encore que celui de la Bourse aux heures de combat.

Moray me fit cadeau d’un arabe blanc, que je montai, depuis, assez souvent. Il parait que je n’avais pas trop mauvaise grâce, car le donateur, qui occupait dignement sa place au Jockey, me fit ses compliments et me demanda qui j’avais eu pour maître.

— Personne, lui répondis-je. La première fois que je suis montée, j’ai loué un cheval chez Latry, et je suis allée au Bois avec une camarade. Je n’ai appris ni à monter ni à conduire. C’est dans le sang.

Quand je me rendais à la Résidence, je prenais un escalier dérobé. Mon hôte réalisait le type du parfait gentilhomme. Parfois il semblait s’abandonner, mais il se retrouvait toujours. Nul mieux que lui ne tournait un compliment ; mais ses compliments n’étaient jamais fades : il avait horreur de la banalité. Il savait mettre de l’obligeance jusque dans le reproche ; et il y avait plaisir à être grondée par lui. Il était de ceux qui ne vieillissent pas, et qui demeurent toujours vivants dans le souvenir. Adorateur passionné des arts, le théâtre l’intéressait particulièrement. Il avait un culte pour Musset : et cela n’étonnait personne. Qui se ressemble, s’estime. Il eut écrit une comédie entre une réception diplomatique et un discours officiel. Le plus agréable passe-temps, quand il restait chez lui, c’était, à ces chers instants qu’il m’était donné de le voir, de l’écouter avec son intarissable verve, ses railleries délicates, ses critiques fines et sans prétention. Il était charmant, assis au piano, avec son costume en velours violet. Il jouait avec beaucoup de sentiment, et chantonnait avec un goût exquis.

Une « grande dame» ne lui pardonnait pas sa courtoisie à mon égard. « Pourquoi donc, demanda-t-elle un jour à la duchesse de Harling, Cora Pearl ne me salue-t-elle pas ? » Elle était jalouse de moi et de Gallemard. Moray subissait le contre-coup de cette antipathie.

IX

L’HOMME À LA CARABINE

Gallemard m’avait rencontrée au bal de l’Opéra. J’étais au bras d’un jeune diplomate, très titré, très décoré, très envié.

— Quelqu’un d’ici, me dit un assistant, — Écossais fantaisiste, mais fidèle messager, — vous aime et n’ose pas vous le dire. Il a peur. C’est la première fois que cela lui arrive.

— Quelqu’un d’ici ? fis-je en riant. Serait-ce l’homme à la carabine ?

— Lui-même.

Je devinai qu’il s’agissait de Gallemard.

Notre première entrevue eut lieu très tard, chez un monsieur qui fait beaucoup parler de lui en ce moment. La grande dame a fait filer Gallemard en Amérique.

X

À BADE. — ON M’INTERDIT LE SALON. — J’Y FAIS LE SOIR MÊME MON ENTRÉE AU BRAS DE MORAY.

J’étais arrivée à… Bon ! voilà le nom qui m’échappe ! C’est un fait exprès !… Enfin c’est un endroit où l’on allait pour la montre, et d’où l’on revenait souvent… sans la sienne. — J’avais un train étourdissant ; un wagon de bagages, six chevaux, un personnel monstre. On m’avait prise d’abord pour la princesse Gargamelle ! Pas flattée !…

Je me présente pour aller au salon. Un commissaire m’interdit l’entrée. Il paraît que j’étais l’objet d’une mesure d’exception. Je demande le motif qui me fait exclure aussi impitoyablement, et m’empêche de perdre mon argent tout comme une humble marquise.

— C’est, me dit-on, par ordre de la Reine.

On est sévère, dans ce pays-là, sur le chapitre des bonnes mœurs. Tous les hommes y sont sobres, toutes les femmes, même les moins belles, y sont chastes. On ne permet aux jeunes filles, en fait de romans français, que les Aventures de Télémaque : encore Eucharis y est-elle devenue un « associé » du gentilhomme grec.

Pour me consoler je me rends aux Courses. Je rencontre là Dufour et Tangis, et leur raconte ma mésaventure.

Ils ne voulaient pas me croire.

— Venez avec moi, leur dis-je, pour être témoins d’un nouvel affront et rire un peu.

Tandis-que nous causions, un domestique me remet une carte.

« Dépêche-toi de finir ton dîner, je t’offre le bras pour rentrer dans le salon… — Moray. »

— Voyez ! dis-je aux amis.

— Jolie revanche, et digne de la courtoisie d’un grand seigneur.

— Oui, répondis-je, très émue, très fière, très heureuse, un vrai Français !

J’avais, comme durant tout le temps de mon séjour à cet endroit-là, une quinzaine de personnes à table. — Le repas ne fut pas de longue durée.

Je fis mon entrée au salon au bras de Moray, au milieu d’une haie de curieux.

Il était allé trouver la Reine.

XI

ENCORE À BADE. — MON CUISINIER SALÉ. — COMTESSE ET POIS FULMINANTS. — SANS LE SOU.

J’ai dépensé pas mal d’argent à Bode, mais des divers séjours que j’y ai faits, le dernier a, de beaucoup, été le plus coûteux. Il ne s’agit pas pour le moment des frais de jeu, c’est un budget qu’on vote sans discussion et sur place, et qui se règle à part. Je ne parle que des dépenses de séjour.

J’étais avec Lassema et j’avais un cuisinier qui cultivait l’art de l’approvisionnement d’une façon grandiose. Cet artiste se nommait Salé, un nom prédestiné aux piquantes hardiesses. Outre ses importantes fonctions à la cuisine, Salé faisait lui-même le marché et rendais ses comptes, avec une rondeur des plus simplifiantes.

La longue addition de ses engins culinaires faisait rêver : on ne se réveillait qu’au total.

Nous étions sur le point de partir avec Lassema. Nous descendîmes à la cuisine.

La première chose qui frappe nos regards est une rangée de cinq poulets de toute beauté, plus d’énormes quartiers de bœuf tout cuit, tout un étalage de viandes froides. Une véritable boutique de rôtisseur. Et de fait, je ne crois pas user de simple comparaison.

— Pour qui donc tout cela ? demandai-je à Salé.

Il me répondit imperturbablement :

— Pour M. le duc.

Mon dernier séjour à Bade, en 1869, m’a coûté, sans comprendre le jeu, plus de cinquante-neuf mille francs.

À Bade un grand nombre de messieurs avaient les poches percées. — Pour mieux perdre leur argent ? — Non pour laisser tomber à terre des pois fulminants. La salle de jeu en était semée. Un soir, ce furent de perpétuelle détonations. Le public, les croupiers surtout étaient dans une terreur inexprimable. On se serait cru à un feu d’artifice, moins les baguettes, comme vacarme s’entend : car en fait de fusées, on ne voyait filer que les gens. Et ce n’étaient pas les plus mal cotés du high life qui se livraient le moins à cette bruyante distraction. Mais on était à Bade ! Après tout, c’était un jeu comme un autre !

J’ai entendu le lendemain de cette fumisterie, la comtesse de La Tôle qui disait en entrant dans la salle de jeu :

— Moi, s’il y a encore du pétard, je lève le pied !

La noble comtesse aurait dû se souvenir, l’an suivent, que les pétards n’avaient plus pourtant reparu au salon.

Que de fois il m’est arrivé de me trouver sans un sou ! Je me rappelle que je jouis de cet avantage étant à Bade. Je devais rejoindre Lassema, parti quelques jours avant moi pour Paris. J’ai dû engager mes diamants pour faire le voyage. L’argent filait avec une rapidité dont on n’a pas idée. À cet égard on apprend en voyageant ; c’est bien le cas de le dire, et même en restant chez soi, comme M. Choufleuri : et comme lui, on est exposé à des visites de personnes qu’on ne va pas voir, et qui d’elles-mêmes vous reviennent ; oui, vous reviennent… fort cher. J’ai fait cette expérience à mes dépens. Pour bien savoir le prix des choses, il faut connaître la valeur même de l’argent : j’ignorais absolument celle d’un louis. Ce sont des industriels, voire des messieurs de la finance, qui ont fait sur ce point mon éducation. Et vous verrez qu’il faudra encore que je les en remercie !

À Monte-Carlo, je n’ai joué qu’une seule fois. J’avais emporté trente mille francs, et voulais payer mes dettes. Je gagnais peu. J’allais doucement, d’abord. Céline Barrot m’appelait « pintade mouillée » ; pourquoi pintade ? Excès de délicatesse ! Alors je jouai plus gros jeu.

Bref, j’ai perdu soixante-dix mille francs en huit mois. Jolie façon de m’acquitter envers mes fournisseurs si polis, si déférents, tant qu’ils me surent ou me crurent riche, si durs, si impitoyables, si insolents ensuite ! Ils furent payés néanmoins ; mais un peu plus tard, voilà tout. Dans le moment, enfin, je n’avais absolument rien. C’était trop peu. Je devais sept cents francs à l’hôtel.

On a gardé mes malles.

Je suis retourné pourtant à Paris. Il le fallait bien ! Mais comment ? Voilà le beau de l’histoire, le glorieux. J’ai pris cinq cents francs à la caisse, au viatique. Pauvre j’étais, j’ai voyagé comme les pauvres. Il n’y avait pas à rougir. Cela n’empêche pas que j’aie fréquenté cette même année, durant mon séjour, de très grandes dames qui, depuis… Mais alors on était tout un jeu ! La Wossaroff était là, jouant par chic.

Chapitre XII a XIV