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Saba, qui donna son nom au pays des Sabéens, dans l’Arabie méridionale, était arrière-petit-fils de Katan et troisième arrière-petit-fils de Noé. Il fut le quatrième aïeul du roi Zou-Chark, père de la rayonnante Bilkis, la plus illustre des princesses.

Bilkis survivait seule de quarante enfants ; elle était merveilleusement belle, d’une intelligence et d’une sagesse rares. À la mort de son père, elle s’empara du trône et se déclara souveraine ; mais une moitié seulement de la nation l’accepta pour reine, l’autre moitié proclama roi un homme brutal et sans esprit, nommé Bnou-ak-el-Milik. Il ne tarda pas à abuser du pouvoir. Tyrannique, débauché, il enlevait les épouses de ses sujets, et les déshonorait. Bien des révoltes éclatèrent contre lui, mais vainement ; on ne put parvenir à le renverser. C’est alors que Bilkis, indignée de tant de crimes, résolut de débarrasser le pays de Saba d’un tel homme.

Bnou-ak avait voulu épouser la belle reine, mais celle-ci avait repoussé avec dégoût cette union. Pourtant, elle feignit un jour d’y consentir, et tout fut bientôt préparé pour les noces.

Un cortège superbe conduisit la reine à la cour de Bnou-ak, et le mariage fut célébré avec la plus grande pompe. Pendant le festin nuptial, Bilkis enivra le prince, et lorsqu’elle fut seule avec lui, elle trancha la tête au tyran assoupi. La courageuse reine cacha cette tête sanglante dans un pli de sa robe et sortit sans bruit.

Les danses avaient cessé, les chants s’étaient tus, les flambeaux s’étaient éteints. Elle traversa furtivement le palais obscur et désert, passa sans être vue devant les gardes endormis, et gagna un bois de palmiers. Là, un serviteur attendait, tenant en main deux chevaux qui frémissaient d’impatience, rongeant et secouant leurs mors ornés de pierreries. La reine sauta en selle et s’enfuit vers son palais. Dès qu’elle l’eut atteint, elle envoya des messagers à tous les chefs, à tous les hauts personnages de la cour de Bnou-ak, les appelant à Mareb, la capitale de Saba, et, avant le jour, ils étaient réunis devant le palais de Bilkis.

Ce palais était édifié sur sept terrasses qui s’élevaient en retraite les unes des autres. Tous les grands et les chefs guerriers de la cour de Bilkis étaient échelonnés sur ces terrasses, lorsque l’aurore commença à poindre.

Au moment même où le soleil frappait de ses premiers rayons le faîte du palais, des portes s’ouvrirent, sur la plus haute des terrasses, et la reine apparut resplendissante dans sa parure nuptiale, empourprée du sang de Bnou-ak.

Elle apaisa d’un geste les murmures admiratifs de la multitude et parla d’une voix haute et sonore.

Elle reprocha aux sujets de Bnou-ak leur mollesse, leur lâcheté, leur facilité à courber le front sous la honte et l’outrage, leur inaction, leur surdité aux cris de leurs femmes déshonorées et demandant vengeance. — Ce que pas un de vous n’a osé accomplir, je l’ai accompli, moi, dit-elle en terminant : je vous ai délivré de l’infâme tyran souillé de crimes ; choisissez-vous maintenant un autre maître, voici ce que j’ai fait de Bnou-ak. Et, découvrant la tête livide du roi mort, elle la lança par-dessus les terrasses vers le peuple.

— Nous ne voulons d’autre souveraine que toi ! s’écria la foule d’une seule voix.

C’est ainsi que Bilkis devint reine du pays de Saba.

Elle régna avec sagesse et gloire, rendant elle-même la justice, et employant le temps que lui laissait le gouvernement à approfondir la science des mages, à composer des maximes de morale et des formules symboliques.

Un jour, la belle reine, au fond d’une salle mystérieuse, située sur la septième terrasse, au delà de six autres salles magnifiques, s’était endormie.

Cette retraite, où Bilkis se retirait souvent, n’avait d’autre fenêtre qu’une étroite ouverture carrée percée du côté où se lève le soleil. Les sept portes étaient fermées et les clefs, faites de différents métaux, cachées sous le coussin gonflé de duvet d’autruche où la reine appuyait sa tête. Lorsque Bilkis s’éveilla, elle fit tomber en se soulevant une lettre, qui avait été posée sur sa poitrine, sans que la reine pût s’expliquer comment cela s’était fait. La lettre était fermée par un cachet de musc, et scellée du sceau de Salomon. Elle était ainsi conçue :

« Le roi Salomon, fils de David, à Bilkis, reine de Saba.

« Au nom du Seigneur clément et juste, salut à celui qui marche dans la voie droite. Or, n’aie pas trop d’orgueil, ne crois pas ta gloire supérieure à la mienne ; viens à moi et reconnais ma puissance. »

La reine, surprise et inquiète, appelle ses serviteurs, interroge les gardes ; on n’a rien vu, nul étranger n’a pu pénétrer dans le palais. Elle convoque les grands de la cour, leur fait part de l’aventure et leur demande conseil. Mais tous s’en remettent à son jugement et à sa justice.

Avant de prendre une résolution, la reine ordonne des prières et des sacrifices, on égorge un taureau noir, après l’avoir aspergé de sel, et Bilkis va elle-même brûler de l’encens dans tous les temples de la ville : au temple de la Chaîne, à celui de la Matière, à celui de l’Âme, qui tous trois étaient de forme circulaire. Puis elle visita les sanctuaires consacrés aux astres : le temple de Zohal, qui décrivait un hexagone ; le temple de Marrîkh, un carré long ; celui de Chams, qui est le Soleil, un carré ; celui d’Otared, un triangle ; celui de Zahara, un triangle inscrit dans un carré long ; le temple de Kamer, la Lune, était octogone. Ces formes diverses se rattachaient à des allégories et à des mystères que les Sabéens ne divulguaient jamais.

Bilkis, les cérémonies terminées, se décida à envoyer des présents à Salomon :

— S’il n’est que roi, dit-elle, il acceptera les présents et n’envahira pas notre territoire ; s’il est vraiment mage, il les refusera, car il ne doit désirer rien de plus que nous voir embrasser ses principes. J’éprouverai d’ailleurs si son regard sait démêler la vérité du mensonge.

Elle fit choisir cinq cents adolescents, parmi les plus beaux jeunes gens du royaume, et leur fit revêtir de riches costumes de jeunes filles ; on les para de colliers d’or, de bracelets, de pendants d’oreilles ornés de pierreries, et on leur donna pour montures de superbes chevaux aux harnais d’or et de soie ; puis, cinq cents jeunes filles prirent le costume masculin et montèrent des chevaux plus ordinaires : chacune d’elles portait deux briques, l’une d’or, l’autre d’argent ; de plus, Bilkis envoyait à Salomon une splendide couronne, du musc, de l’ambre, de l’aloès odorant, et un coffret soigneusement fermé. Elle joignit à cet envoi la lettre suivante :

« Si tu es mage, devine quels sont les envoyés que je t’adresse, et déclare ce que contient le coffret avant de l’avoir ouvert. »

Le cortège se mit en route et atteignit la plaine de Sana, dans laquelle Salomon campait. Les envoyés virent alors, sur un long espace, le sol pavé de briques d’or et d’argent, et tout à l’entour un mur à créneaux, alternativement d’argent et d’or. Dans le pavage il manquait des briques juste autant que les Sabéens en apportaient. Craignant qu’on ne les accusât d’avoir volé ces briques, ils se hâtèrent de les placer dans les cases vides.

Salomon découvrit aisément que les jeunes filles étaient des garçons et les jeunes garçons des filles, et il déclara que la boîte contenait une perle vierge, non percée, et d’une grosseur inusitée. Puis il renvoya les Sabéens et leurs présents.

Peu après, Bilkis se mit elle-même en route, avec une merveilleuse escorte, et suivie de toute son armée.

Salomon, prévenu de sa visite, fit construire un palais pour la recevoir. L’architecte fit le parvis de cristal, et, au-dessous, une eau claire coulait, peuplée de poissons aux belles couleurs.

Lorsque Bilkis arriva, le roi, tout ému et ébloui de sa beauté, s’avança vers elle ; elle franchissait le seuil et, croyant marcher dans l’eau, elle releva un peu sa robe, en avançant le pied avec hésitation. Le roi-prophète vit alors que la belle magicienne avait la jambe velue ; mais, son amour naissant, un instant ébranlé, n’en persista pas moins, et l’espoir des conseillers rusés qui, craignant l’alliance de ces deux puissances, avaient persuadé à l’architecte de construire ce perfide parvis, fut déçu.

Et Bilkis, assise sur un trône auprès du roi, lui proposa des énigmes, auxquelles, sans cesser d’admirer la belle visiteuse, il répondit avec certitude.

Arrivée à la dernière, la plus ingénieuse de toutes, elle espéra enfin l’embarrasser :

— Pourquoi, lui demanda-t-elle, Dieu a-t-il voulu que la pierre de ton sceau fût la plus puissante chose de ton royaume et du monde ?

— C’est, répondit le roi, pour m’enseigner que mon royaume et le monde ne valent pas un éclat de pierre.

La reine de Saba s’avoua vaincue en sagesse ; mais elle était triomphante aussi, car elle avait conquis le cœur du roi.

Et Salomon épousa Bilkis.