Laure Conan est une écrivaine franco-canadienne (1845/1924), qui fut en son temps la première romancière québécoise en terme de notoriété. Son œuvre la plus connue "Angéline de Montbrun" est une roman psychologique.

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« L’avez vous cru que cette vie fut la vie ? » Lacordaire.

(Maurice Darville à sa sœur)

Chère Mina,

Je l’ai vue — j’ai vu ma Fleur des Champs, la fraîche fleur de Valriant, — et, crois-moi, la plus belle rose que le soleil ait jamais fait rougir ne mériterait pas de lui être comparée. Oui, ma chère, je suis chez M. de Montbrun, et je t’avoue que ma main tremblait en sonnant à la porte.

— Monsieur et Mademoiselle sont sortis, mais ne tarderont pas à rentrer, me dit la domestique qui me reçut ; et elle m’introduisit dans un petit salon très simple et très joli, où je trouvai Mme Lebrun, qui est ici depuis quelques jours.

J’aurais préféré n’y trouver personne. Pourtant je fis de mon mieux. Mais l’attente est une fièvre comme une autre.

J’avais chaud, j’avais froid, les oreilles me bourdonnaient affreusement, et je répondais au hasard à cette bonne Mme Lebrun qui me regardait avec l’air indulgent qu’elle prend toujours lorsqu’on lui dit des sottises.

Enfin, la porte s’ouvrit, et un nuage me passa sur les yeux : Angéline entrait suivie de son père. Elle était en costume d’amazone, ce qui lui va mieux que je ne saurais dire. Et tous deux me reprochèrent de ne pas t’avoir emmenée, comme s’il y avait de ma faute.

Pourquoi t’es-tu obstinée à ne pas m’accompagner ? Tu m’aurais été si utile. J’ai besoin d’être encouragé.

Le souper s’est passé heureusement, c’est-à-dire j’ai été amèrement stupide ; mais je n’ai rien renversé, et dans l’état de mes nerfs, c’est presque miraculeux.

M. de Montbrun, encore plus aimable et plus gracieux chez lui qu’ailleurs, m’inspire une crainte terrible, car je sais que mon sort est dans ses mains.

Jamais sa fille n’entretiendra un sentiment qui n’aura pas son entière approbation, ou plutôt elle ne saurait en éprouver. Elle vit en lui un peu comme les saints vivent en Dieu. Ah ! si notre pauvre père vivait ! Lui saurait bien me faire agréer.

Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire ; je marchais à côté d’elle, et toutes les fleurs du paradis terrestre eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L’adorable campagnarde ! elle n’a plus son éclatante blancheur de l’hiver dernier. Elle est hâlée, ma chère. Hâlée ! que dis-je ? n’est-ce pas une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde ? Je suis fou et je me méprise. Non, elle n’est pas hâlée,

Mais il semble qu’on l’ait dorée Avec un rayon de soleil.

Elle portait une robe de mousseline blanche, et le vent du soir jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux — as-tu jamais vu de ces beaux lacs perdus au fond des bois ? de ces beaux lacs qu’aucun souffle n’a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour refléter l’azur du ciel ?

De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mère, piquante brunette à qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son père, à qui elle ressemble tant. Ce dernier m’a paru admirablement peint. Mais depuis les causeries artistiques de M. Napoléon Bourassa, dans un portrait, je n’ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est merveilleuse.

— Je l’ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun ; et s’adressant à moi : N’est-ce pas qu’elle sera sans excuse si elle m’oublie jamais ?

Ma chère, je fis une réponse si horriblement enveloppée et maladroite, qu’Angéline éclata de rire, et bien qu’elle ait les dents si belles, je n’aime pas à la voir rire quand c’est à mes dépens.

Tu ne saurais croire combien je suis humilié de cet embarras de paroles qui m’est si ordinaire auprès d’elle, et si étranger ailleurs.

Elle me pria de chanter, et j’en fus ravi. Crois-moi, ma petite sœur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours de l’innocence, de l’amour et du bonheur, l’homme ne parlait pas, il chantait.

Tu m’as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu’en sa présence, et je le sens. Quand elle m’écoute, alors le feu sacré s’allume dans mon cœur, alors je sens que j’ai une divinité en moi.

J’avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grâce dont il a le secret : « Je voudrais parler et j’écoute encore. »

Angéline paraissait émue, et ne songeait pas à le dissimuler, et, pour ne te rien cacher, en me retirant j’eus la mortification d’entendre Mme Lebrun dire à sa nièce :

« Quel dommage qu’un homme qui chante si bien ne sache pas toujours ce qu’il dit ! »

J’ignore ce que Mlle de Montbrun répondit à ce charitable regret.

Chère Mina, je suis bien inquiet, bien troublé, bien malheureux. Que dire de M. de Montbrun ? Il est venu lui-même me conduire à ma chambre, et m’a laissé avec la plus cordiale poignée de main. J’aurais voulu le retenir, lui dire pourquoi je suis venu, mais j’ai pensé : « Puisque j’ai encore l’espérance, gardons-la. »

J’ai passé la nuit à la fenêtre, mais le temps ne m’a pas duré. Que la campagne est belle ! quelle tranquillité ! quelle paix profonde ! et quelle musique dans ces vagues rumeurs de la nuit !

On a ici des habitudes bien différentes des nôtres. Figure-toi, qu’avant cinq heures M. de Montbrun se promenait dans son jardin.

J’étais à le considérer, lorsque Angéline parut, belle comme le jour, radieuse comme le soleil levant. Elle avait à la main son chapeau de paille, et elle rejoignit son père, qui l’étreignit contre son cœur. Il avait l’air de dire : « Qu’on vienne donc me prendre mon trésor ! »

Chère Mina, que ferai-je s’il me refuse ? Que puis-je contre lui ? Ah ! s’il ne s’agissait que de la mériter.

À bientôt, ma petite sœur, je m’en vais me jeter sur mon lit pour paraître avoir dormi.

Je t’embrasse. Maurice.