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Cora Pearl Wikipédia

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XII

CE QUE COÛTE UN SÉJOUR À VICHY. — CHARADES ET TABLEAUX VIVANTS. — UN DEMI-MOUTON. — L’INNOCENT PIGOT ET LE CHATOUILLEUX VAN DEN PRUG.

Durant les deux semaines que je restai à Vichy, avec Lassema, la maison n’a fermé ni jour ni nuit. Une auberge : l’hôtel du Lion d’Or, du Cheval-Blanc ! tout ce qu’on voudra ! Seulement c’était l’hôte qui régalait. S’il m’est arrivé de me passer des fantaisies coûteuses, je puis dire que Vichy a été, à cet égard, l’un des principaux théâtres de mes exploits. Mon hôtel du Cheval-Blanc restait constamment ouvert aux amis, et aux amis des amis. C’était cette addition toute amicale qui grévait déplorablement mon budget. On dansait le matin, ou dansait le soir ! tout sautait chez moi : les gens et l’argent. La maison n’était pas grande, mais très commode.

Ce qui me charmait, c’était le jardin, dans un coin duquel étaient plantés des choux, que je prenais pour de la mâche. Mes invités s’amusaient tous les soirs à illuminer avec des lanternes de couleurs et des lanternes vénitiennes ce qu’ils appelaient ironiquement mon parc. On tirait de petits feux d’artifice. Même on faillit une fois mettre le feu à un hangar attenant. Il ne fallut rien moins que l’éloquence persuasive de madame Passot, la propriétaire, pour conjurer les menaces d’incendie. On ne vit plus brûler chez moi que le punch. Plus d’illumination, plus de feu d’artifice. Les bombes furent exclusivement réservées pour la table, qui était devenue l’objet d’un véritable siège.

Le coup d’œil était superbe. Salé, le surintendant de ma cuisine, se surpassait en me surpassant moi-même ! À bon entendeur salut ! C’est dans ces repas, qui se succédaient sans interruption, que j’ai pu juger de la beauté de certaines fourchettes. Il y a de ces faims qui défient la satiété. Je suis loin de m’en plaindre, mais j’aurais préféré m’en tenir à l’alimentation des amis. J’ignorais jusqu’aux noms du plus grand nombre de mes convives ; et c’étaient ces appétits anonymes qui me procuraient une satisfaction bien chère.

Les portes ne suffisant pas, on entrait par les fenêtres. L’innocent Castelnar fut victime de cette innovation. L’excellent homme était remarquablement myope, tout le monde savait ça. Depuis qu’il avait adopté le monocle, il était devenu presque aveugle, n’y voyant plus guère que de l’œil libre, — celui qu’il n’était pas obligé de fermer.

— C’est par ici qu’on entre, lui avait dit Malet, en le poussant du dehors sur l’entablement de la croisée.

— Ah ! sapristi ! nom d’un p’tit bonhomme ! Elle est bien bonne !…

C’était sa formule.

— Allons ! enjambe !

— Enjambe ! c’est facile à dire, quand on est comme toi une mauviette. Nom d’un p’tit bonhomme ! En voilà une bonne !

— Va donc ! Un coup d’adresse !… Une ! deux ! Ça y est. Il ne s’agit plus maintenant que de sauter à l’intérieur. Ce n’est pas malin.

Ce que disant, Malet saute lui-même, entre, va rejoindre le reste des invités, se croyant suivi par l’autre.

L’infortuné Castelnar n’avait pas aperçu un gros crochet, enfoncé dans la paroi du mur, et destiné, dans ce pays aux mœurs confiantes, à protéger l’immeuble contre de criminelles tentatives. Par une manœuvre malheureuse, il tente une évolution sur lui-même. Son ventre assez volumineux rebondit contre le montant de la fenêtre, il perd pied et reste suspendu par le crochet, un peu plus bas que la partie postérieure de la ceinture.

— Ah ! nom d’un p’tit bonhomme ! Elle est mauvaise !

On accourt à son appel désespéré ; on le dégage. Saluts et congratulations. Lui, pas plus fier, déclare qu’il faut bien s’amuser un peu, et va faire réparer l’accident qui l’enchante, bien que, dans le fond, il la trouve un peu pointue.

N’empêche qu’on s’amusait fort ! On jouait aux tableaux vivants. Je vois encore Marut, qui représentait Antoine en costume de romain fantaisiste, revenant de chez l’épicier d’Égypte avec son vinaigre à fondre les perles.

Ou faisait aussi des charades. Léonard et Corbier se prêtaient volontiers à cette distraction. Une fois, on prit pour mot : Mercure. Pour le premier, Léonard crut à propos de nous servir un long récit de ses voyages, des dangers qu’il avait courus : pour le second, Corbier vanta l’excellence d’un remède, qu’il tenait d’un Peau-Rouge, et qui l’avait sauvé d’une maladie terrible. Lussema, qui, pour les rébus, mots carrés ou logogriphes, aurait rendu des points au sphinx, s’écria :

— J’ai deviné !

— Alors, dites le mot.

— Parbleu ! C’est fatalité !

— Vous n’y êtes pas.

— Par exemple !

— Le mot est mercure. Léonard racontait ses exploits sur mer.

— Eh bien oui ! « fat ! »

— Moi, dit Corbier, j’exhalais ma reconnaissance pour un souverain remède. Une cure.

— Eh oui ! une cure qui vous a tenu longtemps alité.

C’était raide, mais juste. L’alité et le fat se tinrent coi. C’est ce qu’ils avaient de mieux à faire. Mais ils ne vinrent plus. C’était une vengeance, car ils prêtaient fort au rire. Ce furent eux qui répétèrent partout, d’abord, que j’étais criblée de dettes — on n’est vendu que par ses débiteurs ! — ensuite, que ce n’était pas ma faute, si l’Empereur n’avait pas noué des relations avec moi. Napoléon se trouvait alors également à Vichy, et je n’avais fait aucune tentative pour me mettre dans ses bonnes grâces. J’avais laissé ce soin à Cornaline Herlanger que je vois encore en jupon vert et toute dépeignée, faisant elle- même sa lessive. Une femme d’intérieur !

Je ne me repens pas d’avoir jeté l’argent par ces fenêtres mêmes qu’on escaladait pour venir s’amuser chez moi : mais je ne puis me défendre de rendre justice au génie parcimonieux de dame fourmi, chez laquelle, par exemple je n’ai jamais été crier famine.

Ma présence à Vichy fut pour les fournisseurs une ère de bénédiction. Un jour, il était dix heures, je rencontre mon fidèle Salé, avec un demi-mouton sur son épaule.

— Qu’est-ce que vous portez là ?

— Vous voyez bien, madame, c’est un demi-mouton.

— Pourquoi un demi-mouton ?

— Madame, on ne vend pas moins.

Il doit y avoir plaisir pour un artiste à faire la cuisine dans un pays on l’on entend largement la vie : 30,000 francs de nourriture en quinze jours.

Mon digne chef n’était pas le seul qui fit ses farces. Le vent soufflait aux excentricités de toute sorte. On eût dit une bande d’écoliers en vacances. Les plus graves en apparence étaient les plus fous. On courait le soir dans les rues, on changeait les enseignes des boutiques, on cassait les réverbères. Jéchonias Marut dirigeait le mouvement.

Toute farce suppose plus ou moins un dindon.

Ce fut à Pigot qu’on réserve ce rôle.

Il y avait un Hollandais du nom de Van den Prug, qui était, depuis quelque temps, l’objectif de la bande en quête de dupes. Grincheux par tempérament, le cher homme ne décolérait pas, soit au salon de jeu, où il allait quelquefois, soit à la buvette, où il regardait boire les autres. Il tenait de la nature un pli, situé près de la bouche, qui, lorsqu’il se fâchait, lui donnait une expression d’hyène bienveillante. On l’avait surnommé Van den Rictus.

Pigot était arrivé de la veille, sous le coup d’une douleur profonde : il venait de perdre une arrière-tante qui lui avait laissé toute sa fortune. Le pauvre garçon avait besoin de consolation. Il va sans dire qu’il ne connaissait pas ledit Hollandais.

— Une farce amusante, dit quelqu’un, consiste à prendre le premier nom venu, un nom aussi bizarre que possible, et à s’en aller demander de maison en maison, si l’on n’est pas chez l’individu porteur de ce nom imaginaire ?

— Ce doit être en effet très amusant, dit mon Pigot.

— J’ai pratiqué cette fumisterie, quand j’avais quinze ans. Vous voyez que j’ai commencé de bonne heure à faire poser mon prochain. Le plus drôle, c’est que j’allais me demander moi-même.

— Ah ! bravo ! c’était trouvé !

— N’est-ce pas ?

— Impayable !

— Eh bien, continuait un autre, prenons un nom quelconque, un nom étranger, cela vaut mieux, et c’est plus drôle.

— Un nom espagnol ? dit un des conjurés.

— Italien plutôt, ajoutait un autre.

— Pourquoi pas hollandais ? insinuai-je.

— Oui, Cora a raison.

— Oui, oui !

— Composons un état civil : un Van quelconque.

— Voulez-vous Van der Burg ?

— Il y en a trop ! — Van der Muffle ?

— Non ! non ! pas de charge !

— Van den Prug !… dit Lassema.

— Va pour Van den Prug !

Van den Prug fut admis à l’unanimité, plus une voix, celle de Pigot.

— Qui se charge de cette glorieuse mission ?

— Moi ! moi !…

— Doucement. Ne parlons pas tous à la fois. Confions à Pigot cette fonction délicate. Il nous racontera ses exploits ce soir même à table.

— Bravo ! Un ban pour Pigot ! Hip ! hip !…

Voilà mon pauvre Pigot qui s’en va tout droit chez le farouche Van den Prug, dont on lui avait perfidement indiqué l’hôtel, comme point de départ de sa facétieuse Odyssée.

— Monsieur Van den Prug ?

— Entrez ! lui dit-on.

— Superbe ! pense notre ami. Voilà un hôtel où le service se fait fi merveille. On y demanderait le Grand Turc qu’on vous le servirait !

Le grincheux arrive. À sa vue, Pigot est pris d’un tremblement qui l’empêche d’articuler. Le Hollandais commence à rire, signe d’orage.

— Vous m’avez fait demander, monsieur ? Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Comment ! balbutie le malencontreux visiteur. Est-il possible que vous vous nommiez Van den Prug ?

— Venez-vous ici pour vous moquer de moi ?

— Mais, monsieur…

— Voyons, monsieur, expliquez-vous !

Le pauvre diable voyait tout danser autour de lui. Le rire du Hollandais s’accentuait, de plus en plus sinistre.

— Je n’ai que mon nom pour toute fortune, monsieur, je saurai le faire respecter.

— C’est votre droit.

— Une dernière fois, répondez. Que voulez-vous ?

— Moi ? rien.

Et Pigot demeura muet comme une carpe.

— Voilà pour vous délier la langue, fit le grincheux personnage, en gratifiant la joue du pauvre diable d’une gifle sonore.

— Je vous excuse, fit Pigot, de plus en plus décontenancé. Vous êtes aigri, vous n’êtes pas méchant.

— Ah ! fit à son tour l’enfant des vastes marais, c’est moi qui vous demande pardon ! Si j’osais solliciter de vous un service ?…

— Parlez, monsieur. Tout pour vous plaire.

— J’ai joué hier au soir, et j’ai perdu. Je n’ai pas un sou vaillant pour retourner auprès de madame Van den Prug et de mes enfants.

— Que ne le disiez-vous plus tôt ? Je crois les avoir sur moi.

— Quoi ?

— Les quatre mille francs !

— Quels quatre mille francs ?

— Ceux que vous avez perdus.

— Je vous ai dit la somme ?

— Évidemment. Les voilà.

— C’est la Providence qui vous envoie. Je n’ai pas besoin de connaître votre nom, moi. Je connais votre cœur, cela me suffit.

Pigot n’est pas revenu dîner le soir. Il à prétexté une fluxion. C’est le maître de l’hôtel, témoin indiscret de la petite scène, qui à narré la chose à Lassema, après le départ du touriste hollandais, qui une heure plus tard avait quitté Vichy, en emportant une quantité prodigieuse de pastilles pour ses enfants.

XIII

AUTRE FUMISTERIE. — À QUOI TIENT UN BUREAU DE TABAC ?

Dans une autre résidence, ou se plaisait à des amusements du même genre. Albert Binard qui ne cherchait qu’à rire — il était fort jeune alors — se livrait les jours de pluie à des distractions d’un goût plus ou moins délicat. Il avisait quelque brave femme, revenant du marché et cheminant, un panier sous un bras, un parapluie ouvert de l’autre. En impitoyable gamin, Albert, suivi de toute la caravane, spectatrice de son équipée, approchait derrière la bonne femme, saisissait entre le pouce et l’index une des tiges de son parapluie et exerçait une forte traction de haut en bas. Efforts résistants de la vieille qui, invariablement, serrait convulsivement contre sa poitrine l’instrument protecteur. Jamais le parapluie n’était lâché par la victime. Albert tirait de plus en plus fort : la femme opposait de plus en plus résistance. Et tant résistait la vieille, tant insistait Albert, que la pauvre femme finissait invariablement par s’asseoir au beau milieu de la rue, sans même avoir eu la possibilité de se retourner, pour connaître l’auteur de cette inconvenante familiarité. Nous avons eu plusieurs représentations de cette scène, avec autant de victimes différentes.

Une pourtant de ses dernières voulut éclaircir la chose, et en avoir, comme on dit, le cœur net. Elle fut assez habile pour désigner Albert à un agent, qui l’arrêta incontinent.

— N’ayez pas peur, madame, lui dit le commissaire, justice sera faite. C’est donc vous, gamin, qui vous permettez de pareilles mystifications ?

Albert, Jéchonias et les autres amis qui avaient pénétré dans le cabinet, baissaient la tête.

— Votre nom ?

Albert donna son nom. Il fallait bien…

Le commissaire crut d’abord à une plaisanterie ; mais on fournit des preuves ; on propose des références qui allaient si haut, si haut, que le commissaire en eut un étourdissement.

— Il faut pardonner à la jeunesse, madame, dit l’officier de l’ordre public. Nous-mêmes avons été jeunes.

— Monsieur, répondit avec dignité la vieille dame, je ne me serais jamais permis à vingt ans de profiter de la pluie pour…

La jeunesse de cette femme n’avait pas été orageuse, voilà tout !

Le commissaire reçut une invitation chez moi : il vint le lendemain, et n’eut pas à se plaindre plus tard d’avoir fermé les yeux sur ce qui n’était après tout qu’une peccadille. Quant à la bonne dame, elle fut tant et si bien recommandée, qu’elle bénit sa chute. Elle se plaisait à dire dans la suite :

— Sans ce jeune homme, je n’aurais pas eu mon bureau de tabac !

À quoi tiennent les choses !

XIV

COMMENT ON S’Y PREND POUR SE FAIRE SALUER. — DANILOFF ET LE COLLIER DE PERLES

D’aucuns ont le chapeau vissé sur la tête. À cette catégorie appartenait Pierre Daniloff. Beaucoup ont pensé qu’il portait perruque. Cela m’eût étonnée. J’inclinerais plutôt à croire qu’il était né coiffé. Donc Daniloff gardait toujours son chapeau rivé à son chef. Rien ne m’agaçait davantage. Je lui dis une fois très franchement ma façon de penser à cet égard. La scène se passait dans un restaurant. Daniloff entra, suivant son habitude, sans qu’il fût possible d’apprécier au juste la couleur de ses cheveux.

Je lui dis :

— Ôtez votre chapeau !

Ce n’était pas la première fois, du reste, que je lui faisais la même observation.

Il me répond :

— Je ne peux pas. Je m’enrhume dès que j’entre dans un cabinet de restaurant.

Une canne se trouvait à ma portée. Je la lui casse sur la tête.

Daniloff ne s’est jamais vanté de la chose, moi non plus. D‘ailleurs il n‘y avait là dedans pas plus d’héroïsme de ma part que de fantaisie de la sienne. Je ne cache pas pourtant que j’eus ensuite quelque regret. La canne était très jolie et portait sur sa pomme un chiffre pour lequel j‘avais la plus sincère estime.

Pierre parut me garder assez longtemps rancune de la liberté que j’avais prise envers son chapeau et sa tête. Quinze jours plus tard, on était encore au même restaurant. J‘avais un collier de perles. Un monsieur qui aimait répéter les calembours tout faits, s’extasiait sur la beauté de mes perles, en redisant sur mon nom, un jeu de mots plus ou moins galants. Que voulez-vous ? Un financier peut bien faire un emprunt.

Il parut que le compliment n’était pas du goût de Daniloff. Il détache de mon cou le collier, le pèse dans sa main, avec une moue dédaigneuse.

— Vous prenez ça pour des perles ? me dit-il.

— Pourquoi pas ?

— C’est tout ce qu’il y a de plus faux.

Je jette par terre, à la volée, le collier qui se brise.

— Ramassez les perles, mon cher. Pour vous prouver qu’elles sont vraies, je vous en laisse une pour votre cravate.

Médusé, Daniloff ne bougea pas.

La noble assistance (on était à la Maison Dorée) ramasse aussitôt les perles. Il en manquait !!…

Chapitre XV & XVI