Louis_Hersent_-_Delphine_de_Girardin.jpg Theophile_Gautie.jpg Jules_Sandeau_circa_1880.jpg 220px-Joseph_Mery.jpg

III

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT RUE SAINT-DOMINIQUE.

Richeport, 22 mai 18…

Non, non, je n’irai pas vous consoler à Paris. J’escorterai votre chagrin à Smyrne, au Grand-Caire, à Chandernagor, à la Nouvelle-Hollande, si vous voulez ; mais j’aimerai, mieux être scalpé tout vif que de retourner maintenant dans cette aimable ville trop entourée de fortifications.

Votre élégie m’a trouvé médiocrement sensible. La fortune, on le voit, vous a toujours traité en enfant gâté. Je me ferais des félicités de vos malheurs et des paradis de vos enfers. Une disparition cause votre désespoir ; moi, je suis forcé de disparaître ! — N’allez pas croire que des créanciers soient pour quelque chose là-dedans. On n’a plus de dettes à présent ; c’est mal porté. — On vous fuit, on me suit, et, quoi que vous en puissiez dire, il est plus agréable d’être le chien que le lièvre.

Ah ! si la beauté que j’adore (style d’opéra comique et de romance) avait eu cette triomphante idée ! Ce n’est pas moi qui… Mais personne ne connaît son bonheur. Cette mademoiselle Irène de Châteaudun me plaît ; par cette éclipse opportune et spirituelle, elle vous empêche de faire une grande sottise. — Quelle diable de fantaisie vous avait traversé la cervelle de vous marier, vous qui avez vécu en ménage avec les tigres du Bengale, qui avez eu pour caniches des lions de l’Atlas, et vu, comme don César de Bazan, des femmes jaunes, noires, vertes, bleues, sans compter les nuances intermédiaires ! Qu’auriez-vous fait toute votre vie de cette mince poupée parisienne, et comment votre cosmopolitisme se serait-il arrangé du domicile conjugal ? Bénissez-la au lieu de la maudire, et, sans perdre votre temps à la rechercher partout où elle n’est pas, insérez délicatement un cahier ou deux de billets de banque dans votre portefeuille, et partons ensemble pour la Chine ; nous ferons un trou dans la fameuse muraille, et nous verrons la réalité des paravents de laque et des tasses de porcelaine. Je me sens une furieuse envie de manger du potage aux nids d’hirondelle, des vers de moelle de sureau en coulis, des nageoires de requin à la sauce au jujube, le tout arrosé de petits verres d’huile de ricin Nous aurons une maison peinte en vert-pomme et en vermillon, tenue par quelque mandarine sans pieds, avec des yeux circonflexes et des ongles à servir de curedent. — Quand attèle-t-on les chevaux à la chaise de poste ?

Un sage de l’empire du Milieu dit qu’il ne faut pas contrarier le cours des événements. La vie se fait d’elle-même. Puisque votre fiancée se sauve, cela prouve que le mariage n’entre pas naturellement dans les conditions de votre existence. Vous auriez tort de vouloir forcer la main au hasard ; laissez-le agir, il sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. — Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer.

Grâce à cette bienheureuse disparition, vous pourrez conserver votre amour jeune, frais, sans détail mesquin ou désagréable ; outre les plaisirs du souvenir, vous aurez les plaisirs de l’espérance (c’est, dit-on, le plus bel ouvrage du poète Campbel), car rien ne prouve que l’idole de votre âme soit remontée dans ce monde meilleur où pourtant personne ne veut aller.

Que ma retraite ne vous inspire d’ailleurs aucune prévention défavorable contre mon courage ; Achille lui-même se serait enfui à toutes jambes à l’aspect du bonheur dont, j’étais menacé. — À quelles coiffures orientales, à quels burnous prétentieusement drapés, à quels cercles d’or d’impératrice du Bas-Empire ai-je échappé par cette mesure prudente de m’être arraché subitement aux élasticités de l’asphalte parisien ? — Mais ceci doit vous paraître une énigme. — Vous ignorez probablement mon histoire, a moins qu’un Anglais trop bien informé ne vous en ait touché deux mots dans le temple d’Éléphanta. Je vais vous la raconter, par manière de représailles du récit de vos amours avec mademoiselle Irène de Châteaudun.