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VI

À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT RUE SAINT-DOMINIQUE.

Richeport, 26 mai 18…

Cher Roger, vous m’avez compris. — Je n’ai pas voulu vous amollir par des condoléances banales et chanter avec vous un duo élégiaque mais je n’en compatis pas moins à votre chagrin : — moi je me suis fait un système là-dessus. — Si je suis quitté, je déplore l’aveuglement de la malheureuse qui renonce au bonheur de me posséder, je me félicite d’être débarrassé d’un cœur indigne de moi. D’ailleurs, j’ai toujours eu de la reconnaissance pour les beautés compatissantes qui se chargeaient de la besogne désagréable des ruptures. Il y a bien un petit mouvement d’amour-propre froissé mais, comme depuis longtemps je suis convenu vis-à-vis de moi-même qu’il existait dans l’univers une infinité de mortels doués de charmes supérieurs aux miens, cela ne dure qu’une minute, et si la piqûre saigne un peu, j’en suis quitte pour une tirade sur le mauvais goût des femmes ; — mais puisque vous n’avez pas cette philosophie, il faut retrouver, à tout prix, mademoiselle de Châteaudun vous savez mes principes j’ai pour toute passion, pour tout désir véritable un profond respect. Je ne discuterai pas avec vous les mérites ou les défauts d’Irène ; vous la voulez, cela me suffit ; vous l’aurez ou j’y perdrai le peu de malais que j’ai appris lorsque je voulais aller voir à Java ces danseuses dont l’amour tue en six semaines le plus robuste Européen. Votre police secrète va s’augmenter d’un nouvel espion ; j’épouse votre colère et me mets complétement au service de votre rage ; je connais quelques-unes des relations de mademoiselle de Châteaudun, qui a des parentés dans les départements voisins de celui que j’habite, et je fais à votre intention une battue dans tous les châteaux, à beaucoup de kilomètres à la ronde.

Je n’ai pas encore trouvé ce que je cherchais mais j’ai découvert dans les manoirs les plus maussades un tas de charmants visages qui ne demanderaient pas mieux, cher Roger, que de vous consoler ; à moins que vous ne soyez comme Rachel, et que vous ne vouliez pas de consolations ; car s’il ne manque pas de femmes toujours prêtes à distraire un amant aimé, il s’en trouve aussi quelques-unes disposées à entreprendre la cure d’un désespoir célèbre ce sont là de ces services que se rendent volontiers les meilleures amies. Je me permettrai seulement de vous adresser une question : Êtes-vous bien sûr, avant de vous livrer ainsi à ces excès de douleurs invisibles, que mademoiselle de Châteaudun ait jamais existé ? Si elle existe, elle ne s’est pas évaporée, que diable Il n’y a que le diamant qui remonte au soleil tout entier et disparaisse sans laisser de traces. — On ne s’abstrait pas ainsi, comme une quintessence, d’un milieu civilisé en 18…, une suppression de personne me paraît tout à fait impossible. Mademoiselle Irène est trop bien élevée pour s’être jetée à l’eau comme une grisette si elle l’avait fait, les zéphirs eussent poussé sur la rive sa capote ou son ombrelle le chapeau d’une femme, quand il est de Beaudrand, surnage toujours. — Elle aura probablement voulu vous soumettre à quelque épreuve romanesque, et voir si vous étiez capable de mourir de chagrin à cause d’elle ne lui donnez pas cette satisfaction, redoublez de sérénité et de fraîcheur, et, s’il en est besoin, mettez du fard comme une douairière il faut soutenir devant ces mijaurées fantasques la dignité du sexe le plus laid, dont nous avons l’honneur de faire partie. — J’approuve fort l’attitude que vous avez prise ; — les blancs doivent avoir pour les tortures morales la même impassibilité que les Peaux-Rouges pour les tortures physiques.

Tout en courant le monde à votre profit, j’ai eu une espèce de petit commencement d’aventure qu’il faut que je vous conte. — Il ne s’agit pas d’une duchesse, je vous en préviens ; je laisse ces sortes de caprices aux républicains. En fait d’amour, je n’estime que la beauté, c’est la seule aristocratie que je cherche pour moi, les jolies sont baronnes ; les charmantes, comtesses ; les belles, marquises, et je reconnais la reine aux mains et non au sceptre, au front et non à la couronne. Telles sont mes mœurs. Je n’ai du reste aucun préjugé ; je ne dédaigne pas les princesses, quand elles sont aussi jolies que de simples vilaines.

Je pressentais qu’Alfred avait l’intention d’aller me voir, et, avec cette prodigieuse finesse qui me caractérise, je me suis dit : S’il vient chez moi, l’hospitalité me forcera de le subir aussi longtemps qu’il lui plaira de m’imposer le supplice de sa présence, tourment oublié dans l’Enfer du Dante ; en allant chez lui, je change les positions, je peux m’en aller, sous le premier prétexte indispensable qui ne manquera pas de se présenter, trois jours après mon arrivée, et je lui ôte tout motif d’envahir mon wigwam de Richeport. J’allai donc à Mantes, lieu où ses parents habitent, et où il va passer l’été.

Au bout de quatre heures, je me souvins qu’une affaire des plus urgentes me rappelait chez ma mère ; mais quelle ne fut pas mon angoisse, lorsque je vis que mon exécrable ami m’accompagnait à la station du chemin de fer en habit de voyage, une casquette sur la tête, une valise sous le bras ! Heureusement, il allait à Rouen pour gagner le Havre, et je fus rassuré contre toute tentative d’invasion.

Ici, mon cher ami, tâchez de vous arracher un instant à la contemplation de votre douleur et de prendre quelque intérêt à mon histoire. Pour un esprit aussi distingué que le vôtre, elle a du moins l’avantage de commencer d’une façon toute bourgeoise et toute prosaïque, cela vous reposera de vos odyssées et de vos bonnes fortunes fabuleuses ; — je n’aurais pas fait la faute de vous écrire quelque chose d’extraordinaire ; vous êtes rassasié d’incroyable le surnaturel est devenu votre commun ; il existe entre vous et l’étrange des affinités secrètes ; les prodiges vont à votre rencontre ; vous vous trouvez en conjonction avec les phénomènes ; tout ce qui n’arrive pas vous est arrivé, et, sur ce monde que vous avez parcouru dans tous les sens, il n’y a de nouveau pour vous que le banal. La première fois que vous avez voulu faire quelque chose comme tout le monde, — vous marier, — la chose a manqué. Vous n’avez de facilité que pour l’impossible ; aussi, j’espère que mon récit, un peu dans le genre des romans de M. Paul de Kock, auteur estimé des grandes dames et des cuisinières, vous surprendra infiniment et aura pour vous tout l’attrait et toute la fraîcheur de l’inconnu.

Il y avait déjà deux personnes dans le wagon où le conducteur nous poussa ; deux femmes, une vieille et une jeune.

Pour ôter à Alfred la facilité de faire le charmant, je me plaçai dans un angle en face de la plus jeune, laissant ainsi à mon ennuyeux ami la perspective réfrigérante de la vieillarde.

Vous savez que je n’ai aucun penchant à soutenir ce que l’on appelle l’honneur de la galanterie française, — galanterie qui consiste à excéder d’empressements hors de propos, de conversations sur la pluie et le beau temps, le tout entremêlé de mille et un madrigaux plus ou moins stupides, les femmes qu’un hasard ou une raison quelconque forcent à se trouver seules parmi des hommes.

Je m’établis donc dans mon coin sans avoir donné d’autre signe, qu’un léger salut, que je me fusse aperçu de la présence dans la voiture de femmes dont l’une avait évidemment droit aux attentions de tout jeune Français commis-voyageur et troubadour ; et je me mis à examiner sans affectation mon vis-à-vis, me partageant entre les études pittoresques et les études physiognomoniques.

Le résultat de mes observations pittoresques est que je n’ai jamais vu tant de coquelicots ! Ce sont probablement les rouges étincelles des locomotives qui prennent racine et fleurissent sur le bord du chemin.

Mes observations physiognomoniques sont plus étendues, et, sans me vanter, je crois que Lavater lui-même les aurait approuvées.

L’habit ne fait pas le moine, mais la robe fait la femme. Je vais donc commencer par vous donner une description extrêmement détaillée de la toilette de mon inconnue. Cette méthode est usée, ce qui prouve qu’elle est bonne, puisque tout le monde s’en sert. Mon inconnue ne portait ni pagne d’écorce d’arbre autour des reins, ni boucles d’oreilles dans le nez, ni bracelet aux jambes, ni bagues aux doigts du pied, ce qui vous paraîtra extraordinaire.

Elle avait le seul costume qui manque peut-être à votre collection, un costume de grisette parisienne. Vous qui connaissez par cœur le nom de tous les ajustements des Hottentotes, qui êtes de première force sur les modes esquimaudes, et qui savez au juste combien de rangs d’épingles s’enfonce dans la lèvre inférieure une Patagone du bel air, vous n’avez pas pensé à dessiner celui-là.

Une description bien entendue de grisette doit commencer par le pied. La grisette est l’Andalouse de Paris ; elle a le talent de traverser les fanges de Lutèce sur le bout de l’orteil, comme une danseuse qui étudie ses pointes, sans moucheter ses bas blancs d’une seule étoile de bouc. Les manolas de Madrid, les cigareras de Séville avec leur soulier de satin ne sont pas mieux chaussées ; la mienne, pardonnez l’anticipation de ce pronom possessif, avançait dessous la banquette la moitié d’un brodequin irréprochable moulant des chevilles parfaites, un cou-de-pied d’une cambrure aristocratique ; si elle veut me donner ce gracieux cothurne pour le mettre dans mon musée, à côté du chausson de Carlotta Grisi, du brodequin de la princesse Houn-Gin, et du soulier de la Gracia de Grenade, je le lui remplirai de louis ou de pastilles, à son choix.

Quant à sa robe, j’avoue sans honte qu’elle était de mousseline-laine, mais c’était une de ces robes dont les couturières se réservent le secret. Je ne sais quoi de juste et d’aisé en même temps, une coupe parfaite rencontrée de loin en loin par Palmyre dans ses jours d’inspiration un mantelet de taffetas noir, un petit chapeau de paille avec un ruban tout plat et un voile de gaze verte à demi-rejeté complétaient cette parure ou plutôt cette absence de parure.

Ah ! diable, j’allais oublier les gants ! Les gants sont la partie faible du costume des grisettes. Pour être frais, ils doivent être renouvelés souvent mais ils coûtent le prix de deux journées de travail. Celle-ci avait donc, ô douleur de faux gants de Suède que la vérité me force à estimer à la valeur de dix-neuf sols, ou quatre-vingt-quinze centimes, pour me conformer à la nouvelle phraséologie monétaire.

Un cabas de tapisserie médiocrement gonflé était posé à côté d’elle. Que pouvait-il contenir ? — quelque roman de cabinet de lecture ? — Rassurez-vous, il n’y avait dans ce cabas qu’un petit pain et un sac de bonbons de chez Boissier, comestibles délicats qui jouent un rôle important dans mon histoire.

Maintenant, il faut que je vous tire un crayon exact de la figure de cette jolie Parisienne ; — car elle l’est. — Une Parisienne peut seule porter de la sorte un chapeau de quinze francs.

J’ai pour les chapeaux une haine profonde ; pourtant, je ne puis m’empêcher de convenir qu’en certaines occasions ils ne font pas un effet trop désagréable ; ils représentent une espèce de fleur bizarre, dont le cœur est formé par une tête de femme : une rose épanouie qui au lieu d’étamine et de pistils, porte à son centre des œillades et des sourires.

La voilette, rabattue à demi, ne laissait apercevoir du visage de l’inconnue qu’un menton d’une régularité parfaite, une petite bouche de framboise et la moitié du nez, peut-être les trois quarts. — Quelles jolies narines finement coupées, roses comme des coquillages de la mer du Sud ! le haut était baigné d’une ombre argentée, transparente, sous laquelle on devinait les palpitations des cils et le feu humide des regards. Pour les joues, — il faut que vous attendiez la suite des événements si vous désirez des renseignements plus amples ; car les ailes de son chapeau, bridées par le ruban, m’en dérobaient les contours ; ce que j’en voyais était d’une pâleur rosée et délicate, également éloignée de la grosse santé et de la maladie. — Les yeux et les cheveux formeront un paragraphe spécial.

Maintenant que vous voilà suffisamment édifié au sujet de la perspective dont votre ami jouissait du fond de sa stalle dans la diligence du chemin de fer entre Mantes et Pont-de-l’Arche, je vais passer à un autre exercice très-recommandé dans les traités de rhétorique, et décrire, par manière de repoussoir et de contraste, le monstre féminin qui servait d’ombre à cette idéale grisette.

Cette affreuse compagnonne me parut fort suspecte. Était-ce une duègne, une mère, une vieille parente ? En tout cas, elle était fort laide, non qu’elle eût une tête de mascaron avec des sourcils en spirales et des babines déchiquetées comme les fosses d’un dauphin héraldique, mais la trivialité lui avait écrasé le masque d’un coup de poing ; ses traits étaient communs, diffus, émoussés. L’habitude d’une servile complaisance semblait leur avoir ôté toute expression propre ; elle avait un regard benin et louche, un sourire vaguement hébété, et cet air de fausse bonhomie des gens élevés à la campagne ; une robe de mérinos foncé, un tartan de couleur sombre, un chapeau sous lequel s’ébouriffait un bonnet à plusieurs rangs ; voilà succinctement la tenue de la créature.

La grisette est un oiseau de gai babil et de libre allure qui s’échappe à quinze ans du nid pour n’y jamais revenir ; ce n’est pas dans ses mœurs de traîner des mères après soi — cette manie est spéciale aux filles de théâtre, qui en ont besoin pour toutes sortes de petits trafics qu’ignore la grisette indépendante et fière. — La grisette semble deviner par instinct que la présence d’une vieille femme autour d’une jeune a toujours quelque chose de malsain. Cela sent la sorcière et la toilette du sabbat ; les limaces ne cherchent les roses que pour baver dessus, et la vieillesse ne s’approche de la jeunesse que dans un but honteux.

Cette femme n’est pas la mère de mon inconnue ; une fleur d’un si doux parfum ne peut provenir de cette bûche mal taillée. J’ai entendu la vieille dire cette phrase du ton le plus humble : — Mademoiselle, si vous le voulez, je vais baisser les stores ; les grains de charbon pourraient vous incommoder.

C’est sans doute quelque parente ; car une grisette n’a pas de femme de compagnie, et les duègnes sont exclusivement réservées aux infantes espagnoles.

Ma grisette serait-elle tout simplement une aventurière ornée d’une mère de louage, pour se donner des airs respectables ? Non, il y a dans toute sa personne un cache d’honnête médiocrité, un soin dans les détails de sa toilette plus que simple, qui la sépare de cette classe hasardeuse. — Une princesse errante n’aurait pas cette exactitude dans son ajustement ; elle se trahirait par un châle délabré sur une robe neuve, par des bas de soie dans un brodequin éculé, par quelque chose de décousu et d’incohérent. Et, d’ailleurs, la vieille ne prend pas de tabac et ne sent pas l’eau-de-vie.

J’ai fait toutes ces observations, en moins de temps que je n’en prends pour vous les écrire, à travers l’intarissable babil d’Alfred, qui s’imagine, comme beaucoup de gens, qu’on est fâché contre lui si on laisse tomber un instant la conversation. Et puis, entre nous, je crois qu’il tenait à se faire passer aux yeux de ces femmes pour un homme situé sur un bon pied dans un certain monde, car il m’a parlé de l’univers entier. Je ne sais comment cela s’est fait, mais ce tourbillon de paroles a fini par entraîner l’inconnue, qui jusque-là s’était tenue précieusement rencognée. — Le peu de mots qu’elle a dits étaient fort indifférents une observation sur un encombrement de gros nuages noirs qui, pelotonnés dans un coin de l’horizon, avaient l’air de comploter une averse mais j’ai été charmé du timbre de sa voix. — Une voix argentine et fraîche. La musique brodée par elle sur cette phrase — Il va pleuvoir, me traversa l’âme, comme un motif de Bellini, et je me sentis remuer dans le cœur quelque chose qui, bien cultivé, pourra devenir de l’amour.

Une locomotive a bientôt avalé les tringles qui séparent Mantes de Pont-de-l’Arche. Un abominable bruissement de ferrailles et de tampons se fit entendre, le convoi s’arrêta. — J’avais une peur affreuse que la grisette et sa compagne ne continuassent leur route, mais elles descendirent précisément à cette station. Ô Roger, ne suis-je pas un heureux drôle ? — Pendant qu’elles étaient occupées à réclamer je ne sais quel paquet, la voiture qui va de la station à l’ont-de-l’Arche partit encombrée de malles et de voyageurs ; en sorte que, les deux femmes et moi, nous fûmes obligés, malgré les menaces du temps, de prendre à pied le chemin de Pont-de-l’Arche. De larges gouttes commençaient à tigrer la poussière. Un de ces gros nuages noirs dont j’ai parlé tout à l’heure se déchira et laissa tomber de ses plis sombres de longs filets de pluie comme des flèches d’un carquois qui se renverse.

Un hangar couvert d’un chaume moussu et servant à remiser de grossiers instruments aratoires, des roues de charrue démantelées, nous rendit le même service que la grotte classique qui abrita Enée et Didon dans une circonstance semblable. Des branches folles d’aubépine et d’églantier relevaient à propos la rusticité de l’asile.

L’inconnue, quoique visiblement contrariée de ce retard, se résigna bientôt et se mit à regarder les hachures dont la pluie ombrait le ciel. La vieille ne faisait que geindre et se lamenter, à demi-voix pourtant moi j’oscillais sous le hangar avec le dandinement de l’ours en cage. La pluie tombait toujours et le vent la chassait en folles bouffées qui nous poursuivaient jusque dans notre asile. Les ornières devenaient de petits torrents. — Ô Robinson Crusoé, que j’ai envié en ce moment ton fameux parasol en poil de chèvre ! avec quelle gracieuse aisance aurais-je offert à cette beauté son abri secourable jusqu’à Pont-de-l’Arche, car elle allait à Pont-de-l’Arche, — juste dans la gueule du loup. — Le temps passait. — La voiture ne devait revenir qu’au retour de l’autre convoi, c’est-à-dire dans cinq ou six heures. Je n’avais pas dit qu’on vînt me prendre notre situation était donc des plus mélancoliques.

Mon infante ouvrit délicatement sou petit cabas, en tira un petit pain et des bonbons, qu’elle se mit à croquer le plus gentiment du monde. Je n’avais pas déjeuné à Mantes, j’étais à jeun et crevant de faim ; il paraît que je laissai tomber sur ses provisions un regard de si naïve convoitise, qu’elle se prit à rire et m’offrit la moitié de sa pitance, que j’acceptai. Dans le partage, je ne sais comment cela se fit, ma main effleura la sienne ; — elle la retira brusquement, et me jeta un regard si royalement dédaigneux, que je me dis en moi-même : — Cette jeune personne se destine à l’état dramatique, — elle joue les Marguerite et les Clytemnestre en province en attendant qu’elle ait assez d’embonpoint pour se produire à la Porte-Saint-Martin ou à l’Odéon. — Cette stryge est son habilleuse, tout s’explique.

Je vous avais promis un paragraphe sur les yeux et les cheveux les yeux sont d’un gris changeant, quelquefois bleus, quelquefois verts, selon l’expression et la lumière — les cheveux châtains séparés en deux bandes bien lisses, moitié satin, moitié velours. — Plus d’une grande dame paierait bien cher pour avoir ces cheveux-là.

L’averse ayant diminué, une résolution violente fut prise à l’unanimité, pour aller à pied jusqu’à Pont-de-l’Arche, malgré la boue et les flaques d’eau.

Étant rentré en grâce auprès de l’infante par des discours pleins de sagesse et des gestes soigneusement équilibrés, nous fîmes la route ensemble, la vieille suivant à quelques pas en arrière, et le merveilleux petit brodequin arriva à sa destination sans être souillé le moins du monde, — les grisettes sont de vrais perdreaux, — à la maison de madame Taverneau, la directrice de la poste, qui était l’endroit où se rendait mon inconnue.

Vous seriez un prince bien peu pénétrant, cher Roger, si vous n’aviez déjà deviné que vous allez recevoir une lettre de moi tous les jours, et même deux, dussé-je vous envoyer des enveloppes vides ou recopier le Parfait Secrétaire. — À qui ne vais-je pas écrire ? Jamais ministre d’état n’aura eu de correspondance si étendue. Edgard de Meilhan.