index.jpg
Cora Pearl Wikipédia

Chapitre XII a XIV

Chapitres VIII à XI

Chapitres VI & VII

Chapitres I a V

XV

POUR UN MILLION DE PARURES. — QUINZE CENTS FRANCS DE VIOLETTES DE PARME AU LIEU DE MOUSSE AUTOUR DES FRUITS. — QUATRE VERRES CASSÉS. — UN QUATORZIÈME CONVIVE.

J’ai beaucoup donné, surtout aux femmes : très peu m’en ont su gré. Mais s’il fallait, quand on donne, compter sur la reconnaissance, je dirai, comme Gavroche, qu’il n’y aurait plus alors de plaisir. Ce sont celles auxquelles j’ai rendu le plus service, qui m’ont presque toujours fait le plus d’égratignures. Si encore elles avaient eu des mains propres ! J’ai le sale en horreur ; et quoique n’ayant pas l’avantage d’être Parisienne par la naissance — j’ai scrupuleusement suivi le conseil de Musset : je n’ai jamais laissé traîner mon bras sur le manche du premier venu. Maîtresse de mon choix, j’ai gardé envers et contre tous mon indépendance. C’était le seul moyen de me faire aimer des gens à sac, ou de chambarder les malins.

J’ai eu beaucoup d’argent, beaucoup de bijoux, des parures magnifiques. La marquise de Kaiserlick profitait de ce que j’étais à. Fontainebleau avec Marut, pour venir voir mes toilettes, et faire connaissance avec ma modiste et ma couturière, rue de la Victoire, place du Havre, rue Lepelletier, — où je payais mille francs par mois, — rue Grange-Batelière, puis, rue de Ponthieu, rue des Bassins. Dans mon petit hôtel, rue de Chaillot, avenue des Champs-Élysées, rue Christophe-Colomb, rue de Bassano, partout, mon appartement renfermait la plus étourdissante collection de ces petits riens qui coûtent si cher, potiches, curiosités, bibelots. À l’époque la plus brillante, j’avais pour un million de parures.

L’hiver, je donnais des soupers avec quinze cents francs de violettes de Parme, au lieu de mousse autour des fruits. Je ne crois pas que mes hôtes aient eu à me reprocher un manque d’attentions. Je me suis toujours piquée de remplir avec honneur mes devoirs de maîtresse de maison.

Un soir on prend le café. Un monsieur casse un petit verre et paraît très vexé. J’ai la maladresse cherchée, d’en casser quatre. Et notez que je tenais beaucoup à ce service. Je ne pouvais moins faire pour un galant homme, et je n’aurais voulu pour rien au monde le laisser partir, avec l’arrière-pensée qu’il m’eût contrarié en quelque chose.

Mon désir de contenter ceux qui me faisaient l’amitié d’accepter chez moi une invitation me poussait parfois à des excentricités plus ou moins divertissantes.

Une nuit, nous étions à table. Je vois la figure de Pothier s’allonger désagréablement.

— Pothier, êtes-vous malade ?

— C’est le fond turc qui ne va pas bien, me dit tout bas Talsis.

— Fabrice, murmure sombrement Pothier, ne faites donc pas tourner votre couteau comme ça !

— Toujours facétieux, ce cher ami !

Talsis me regarde, puis tourne les yeux du côté de Pothier, dont l’expression d’inquiétude ajouta un nouveau charme à l’ébahissement habituel de sa physionomie.

On apporte le premier service. Le domestique renverse la salière. Le malheur est vite réparé, On parle d’un changement possible de ministère. Cette conversation ennuie bien vite. Barberousse conte l’histoire d’une jarretière, qui s’est retrouvée accrochée à la cravate d’un vieux brave. La plupart des personnes présentes savaient l’affaire : mais il y avait contestation sur la qualité attribuée au héros de l’aventure, vieux ? on accorde ça ; brave ?… c’est moins établi.

Pothier est blême.

De]bourg prétendait que l’histoire était apocryphe : selon lui, la chose était impossible.

— Voici, dis-je à mon tour, ce qui m’est arrivé à moi-même, à Bade en 1865. Je revenais d’une promenade avec des amis. Je ressentais une légère oppression. Je vais dans ma chambre pour me desserrer. Savez-vous ce que je trouve ? Un grand lézard vert à tête piste, marbré de jaune. Il était entré par mon bras, par ma ceinture, ce qui me semble extravagant, mais n’en est pas moins exact, et se tenait pelotonné dans le creux de mon estomac.

— C’est plus fort que la jarretière !

— Si vous ne me croyez pas, ajoutai-je ; demandez à Lassema, ici présent et qui m’a débarrassé de la petite bête.

Un fou rire accueillit mon invitation.

Lassema mit La main sur sa poitrine et dit :

— Sur mon honneur, et sur ma conscience !

Pothier était sépulcral. Tout à coup il se lève :

— Pouvez-vous rire ?

— Qu’y a-t-il ?

On se regarde étonné.

— Comment ? Vous ne voyez donc pas ?

Comptez ! mais comptez donc ! nous sommes treize !!

Ces mots étouffèrent le rire comme un seau d’eau étouffe le feu. Quelques braves haussèrent les épaules, mais ça jeta tout de même un froid.

Je me lève, passe dans la salle de billard, ouvre la fenêtre, résolue d’inviter le premier passant. Personne dans la rue. Au bout d’un instant, des pas se font entendre. J’expose à l’individu ma requête.

— Je ne dis pas non !

On l’introduit, Il se met à table, cause beaucoup, mange plus encore, et réveille l’appétit et la gaieté. Quand le souper fut fini, je le remerciai de sa complaisance : il me salue avec bonté en me disant : Tout à votre service !

Heureusement il n’était pas trop mal mis ! Et nous n’avions pas été treize à table !

XVI

UNE DONATION PROMISE : UN CHEVAL MORT. — PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE DUC JEAN. — AMBASSADE : RENDEZ-VOUS PRIS. — VISITE À LA FERME. — UNE TASSE DE THÉ CHEZ MOI.

On chassait à courte à Meudon. Un temps épouvantable. J’étais avec Adrien Marut.

— Quelle triste soirée nous avons passée l’autre jour ! me dit-il.

Il faisait allusion au souper pris en compagnie de son père, après un bal de l’Opéra.

— Je n’osais pas le parler ! Quand il y a quelque part des écrevisses, c’est toujours comme ça. Il n’y en a que pour papa !

— Pauvre petit ! lui dis-je d’un ton quasi maternel.

— Mais, continua-t-il, tu seras dédommagée. Il t’a fait un beau cadeau : le mien sera plus beau.

Je fredonnais : Ma tanture lure lare !

— Il ne faut pas dire ma tanture lure lure !

— Alors ne dis pas d’extravagances.

Marut rapprocha son cheval du mien, s’assura que mon domestique, qui nous suivait, ne pouvait l’entendre, et me glissa ces mots à l’oreille.

— Je veux te faire une donation.

Moi très calme :

— Pas possible !

— Deux cent mille francs pour le jour de mon mariage.

— Alors, c’est sérieux ?

— Parole. Aussi vrai que j’ai un cheval. — Eh bien ! Qu’est-ce qu’il a donc, mon cheval ?

Il n’avance plus, maintenant !

— Donne-lui de l’éperon.

Mais le cheval s’abat : il était mort.

— Prends l’arabe de mon domestique, lui dis-je. Il le prit et piqua des deux.

Je reste seule : il pleuvait à torrents. J’entends gronder et pester. C’étaient le tonnerre et le duc Jean. À ma vue, ce dernier paraît un peu se radoucir. J’avais arrêté mon cheval. Il voit à terre celui d’Adrien.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Le cheval de Marut.

— Le père ?

— Non, le fils.

— Pas de chance ! Alors Adrien chasse les mains dans ses poches ? A-t-il au moins un parapluie ?

— Il a pris le cheval de mon domestique.

— Ah ! les dames !… Toujours bonnes !…

Il sourit et me quitte. Peu de mots, et tout l’homme avec sa brusquerie native, sa répartie acerbe, son observation toujours juste, sa courtoisie de grand air.

À la fin de la chasse, je vois un monsieur chauve, levant, baissant la tête, regardant à droite et à gauche, et se livrant il un monologue animé.

— Où pourrai-je bien la trouver ?

— Qui cherchez-vous, d’abord ?

— En vain je fouille les bois…

— Qu’y a-t-il ?

— Il faut qu’elle se cache au centre de la terre ! Cette Cora Pearl est invisible. Oh ! pardon, je ne vous voyais pas !

Il savait son Molière. Mais je crois que le facétieux personnage jouait un peu la comédie peur son compte.

— Je suis secrétaire du duc, madame, secrétaire indigne, pour vous servir. Le duc m’envoie vous prier de vouloir bien vous rendre au château.

Et le secrétaire ajoute que si j’accepte, on m’attendra dans une allée, qu’il me désigne.

J’accepte, il s’éloigne, le cœur léger, l’âme satisfaite du devoir accompli.

Je me rends peu de temps après au lieu convenu. Le duc m’attendait en se promenant, les mains derrière le dos.

Il me demande si j’aime le lait ?

— Cela, lui dis-je, dépend un peu du moment. Pour l’instant je suis assez disposée à en boire.

— Eh bien, entrons dans la ferme.

Nous prenons un bol de lait chaud des mains d’une grosse fille, qui passe en revue ma toilette, du capuchon aux bottines. La visite de la ferme dure bien une heure. Très expert dans la matière agricole, comme dans beaucoup d’autres, le duc fait obligeamment mon éducation rurale.

— Vous êtes Anglaise ? me demanda-t-il.

— Je suis née en Angleterre, monsieur le duc.

— Oui, reprit-il, avec son sourire malin, française à la mode d’outre-mer ?

— Non, à la mode du cœur.

— Bah ! la mode change et le cœur a des caprices.

— On ne s’en plaint pas toujours, lui dis-je. Mais cela ne continua pas sur le même ton.

Le duc n’aimait pas les choses qui n’ont ni queue ni tête. Je suis comme lui, sur ce chapitre, et si je suis restée de mon pays, c’est uniquement par mon amour du bon sens. Mais, entendons-nous bien du bon sens : dans le choix des mots ; il ne s’agit pas de cet autre bon sens qui vous empêche de faire des folies… Oh ! non ! malheureusement !…

Quand nous sommes sortis, l’orage avait passé : le ciel était bleu.

— À présent, me dit-il, que nous avons fait connaissance, j’ai à Paris une autre ferme ; vous me ferez bien le plaisir de m’y venir voir quelquefois ? Après le lait, le thé.

Ce fut lui qui vint me le demander peu de jours après, chez moi. Depuis, il me rendit plusieurs visites. Cela, m’a t-il dit souvent, le délassait. Noirot, son ami intime, l’accompagnait de temps à autre, ainsi que Booz. Burnier, non plus qu’aucun de sa maison n’étaient aux fêtes du palais. Le duc trouvait tout son monde chez moi.

Mon impression première ne s’est pas modifiée. Cet homme est un ange, pour ceux qui lui plaisent. Son de voix agréable, rire franc, conversation spirituelle, au besoin badine ; — ange, je le répète, pour ceux qui lui plaisent : démon, roué, emporté, insolent pour les autres, ne se gênant jamais.

Loin d’éprouver avec lui le moindre embarras, j’avais fini par le dominer ; il s’était plié de bonne grâce, et ne se regimbait que sous l’aiguillon de l’amour-propre ou de la jalousie. Avec lui, comme avec tout le monde, je tenais à bien affirmer mon indépendance. Plus d’une fois même il me traita de sauvage.

— Tu as été nourrie, me disait-il, mais pas élevée.

— Continuez-moi, lui répondais-je en riant, le bienfait de la nourriture avec celui de l’éducation.

Jamais un mot de politique. Par exemple, un culte d’admiration pour Napoléon Ier. Car, au fond, il était très bonapartiste, le duc Jean, mais à sa manière. Il écrivait sur le Premier Empire, et se livrait à de patientes recherches ; excellent juge, penseur profond, travailleur infatîgable ; au demeurant, très bon enfant, ami des hommes et des bêtes. Il s’intéressait aux chiens, aux chevaux ; les carlins l’avaient en affection.