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première partie (Maurice Darville à sa sœur)

(Mina Darville à son frère)

Je me demande pourquoi tu es si triste et si découragé. M. de Montbrun t’a reçu cordialement, que voulais-tu de plus ? Pensais-tu qu’il t’attendait avec le notaire et le contrat dressé, pour te dire : « Donnez-vous la peine de signer. »

Quant à Angéline, j’aimerais à la voir un peu moins sereine. Je vois d’ici ses beaux yeux limpides si semblables à ceux de son père. Il est clair que tu n’es encore pour elle que le frère de Mina.

J’ignore si, comme tu l’affirmes, le chant fut le langage du premier homme dans le paradis terrestre, mais je m’assure que ce devrait être le tien dans les circonstances présentes. Ta voix la ravit.

Je l’ai vue pleurer en t’écoutant chanter, ce que, du reste, elle ne cherchait pas à cacher, car c’est la personne la plus simple, la plus naturelle du monde, et, n’ayant jamais lu de romans, elle ne s’inquiète pas des larmes que la pénétrante douceur de ton chant lui fait verser.

Moi, en semblables cas, je ferais des réflexions ; j’aurais peur des larmes.

Mon cher Maurice, je vois que j’ai agi bien sagement en refusant de t’accompagner. Tu m’aurais donné trop d’ouvrage. J’aime mieux me reposer sur mes lauriers de l’hiver dernier.

D’ailleurs, je t’aurais mal servi ; je ne me sens plus l’esprit prompt et la parole facile comme il faut l’avoir pour aller à la rescousse d’un amoureux qui s’embrouille.

Mais, mon cher, pas d’idées noires. Angéline te croit distrait, et te soupçonne de sacrifier aux muses. Quant à M. de Montbrun, il a bien trop de sens pour tenir un pauvre amoureux responsable de ses discours.

Je t’approuve fort d’admirer Angéline, mais ce n’est pas une raison pour déprécier les autres. Vraiment, je serais bien à plaindre si je comptais sur toi pour découvrir ce que je vaux.

Heureusement, beaucoup me rendent justice, et les mauvaises langues assurent qu’un ministre anglican, que tu connais bien, finira par oublier ses ouailles pour moi.

Je ne veux pas te chicaner. Angéline est la plus charmante et la mieux élevée des Canadiennes. Mais qui sait, ce que je serais devenue, sous la direction de son père…

Tu en as donc bien peur de ce terrible homme. J’avoue qu’il ne me semble pas fait pour inspirer l’épouvante. Mais je suis peut-être plus brave qu’un autre.

D’ailleurs, tu sais quel intérêt il nous porte. L’hiver dernier, à propos de…… n’importe, — suppose une extravagance quelconque, — il me prit à part, et après m’avoir appelée sa pauvre orpheline, il me fit la plus sévère et la plus délicieuse des réprimandes. (Malvina B… et d’autres prophétesses de ma connaissance, annoncent que tu seras la gloire du barreau, mais tu ne parleras jamais comme lui dans l’intimité.)

Je le remerciai du meilleur de mon cœur, et il me dit avec cette expression qui le rend si charmant : — « Il y a du plaisir à vous gronder. Angéline aussi a un bon caractère, quand je la reprends, elle m’embrasse toujours. »

Et je le crus facilement. — Ce n’est pas moi qui voudrais douter de la parole du plus honnête homme de mon pays.

Oui, c’est bien vrai qu’il tient ton sort dans ses mains, Ah ! dis-tu, s’il ne s’agissait que de la mériter ? Es-tu sûr de n’avoir pas ajouté en toi-même :

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...

Quel dommage que le temps de la chevalerie soit passé ! Angéline aime les vaillants et les grands coups d’épée.

Pendant les quatre mois qu’elle a passés au couvent lors du voyage de son père, nous allions souvent nous asseoir sous les érables de la cour des Ursulines ; et là nous parlions des chevaliers. Elle aimait Beaumanoir, — celui qui but son sang dans le combat des Trente, — mais sa plus grande admiration était pour Duguesclin. Elle aimait à rappeler qu’avant de mourir, le bon connétable demanda son épée pour la baiser.

Vraiment, c’est dommage que nous soyons dans le dix-neuvième siècle : j’aurais attaché à tes larmes les couleurs d’Angéline ; puis, au lieu d’aller te conduire au bateau, je t’aurais versé le coup de l’étrier, et je serais montée dans la tour solitaire, où un beau page m’apporterait les nouvelles de tes hauts faits.

Au lieu de cela, c’est le facteur qui m’apporte des lettres où tu extravagues, et c’est humiliant pour moi la sagesse de la famille. Tu sais que M. de Montbrun me demande souvent, comme Louis XIV à Mme de Maintenon : « Qu’en pense votre solidité ? » Toi, tu ne sais plus me rien dire d’agréable, et le métier de confidente d’un amoureux est le plus ingrat qui soit au monde.

Mille tendresses trop tendres à Angéline, et tout ce que tu vaudras à son père. Dis-lui que je le soupçonne de songer à sa candidature, et un candidat, c’est une vanité.

Je fais des vœux pour que tu continues à ne rien renverser à table. J’appréhendais des dégâts.

Ne tarde pas davantage à poser la grande question. Aie confiance. Il ne peut oublier de qui tu es fils, et bien sûr qu’il n’est pas sans penser à l’avenir de sa fille, qui n’a que lui au monde.

Mon cher, la maison est bien triste sans toi.

Je t’embrasse. Mina

P. S. — Le docteur L…, qui flaire quelque chose, est venu pour me faire parler ; mais je suis discrète. Je lui ai seulement avoué que tu m’écrivais avoir perdu le sommeil.

— Miséricorde, m’a-t-il dit, il faut lui envoyer des narcotiques, vous verrez qu’il s’oubliera jusqu’à donner une sérénade.

Et le docteur entonna de son plus beau fausset : Tandis que dans les pleurs en priant, moi, je veille, Et chante dans la nuit seul, loin d’elle, à genoux…

Pardonne-moi d’avoir ri. Tu as peut-être la plus belle voix du pays, mais prends garde, M. de Montbrun dirait : Le vent qui vient à travers la montagne…

Achève, et crois-moi, n’ouvre pas trop ta fenêtre aux vagues rumeurs de la nuit : tu pourrais t’enrhumer, ce qui serait dommage. Si absolument tu ne peux dormir, eh ! bien, fais des vers. Nous en serons quittes pour les jeter au feu à ton retour.