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première partie (Maurice Darville à sa sœur) deuxième partie (Mina Darville à son frère)

(Maurice Darville à sa sœur)

Chère Mina,

Tu feins d’être ennuyée de mes confidences, mais si je te prenais au mot… comme tu déploierais tes séductions que de câlineries pour m’amener à tout dire ! Pauvre fille d’Ève !…

Mais ne crains rien. Je dédaigne les vengeances faciles.

D’ailleurs, mon cœur déborde. Mina, je vis sous le même toit qu’elle, dans la délicieuse intimité de la famille ; et il y a dans cette maison bénie un parfum qui me pénètre et m’enchante.

Je me sens si différent de ce que j’ai coutume d’être. La moindre chose suffit pour m’attendrir, me toucher jusqu’aux larmes. Mina, je voudrais faire taire tous les bruits du monde autour de ce nid de mousse, et y aimer en paix.

Qu’elle est belle ! il y a en elle je ne sais quel charme souverain qui enlève l’esprit. Quand elle est là, tout disparaît à mes yeux, et je ne sais plus au juste s’il est nuit ou s’il est jour.

On dit l’homme profondément égoïste, profondément orgueilleux, quelle est donc cette puissance de l’amour qui me ferait me prosterner devant elle ? qui me ferait donner tout mon sang pour rien — pour le seul plaisir de le lui donner ?

Tout cela est vrai. Ne raille pas, Mina, et dis-moi ce qu’il faut dire à son père. Tu le connais mieux que moi, et je crains tant de mal m’y prendre, de l’indisposer. Puis, il a dans l’esprit une pointe de moquerie dont tu t’accommodes fort bien, mais qui me gêne, moi qui ne suis pas railleur.

Tantôt, retiré dans ma chambre pour t’écrire, j’oubliais de commencer. Le beau rêve si doux à rêver m’absorbait complètement, et je fus bien surpris d’apercevoir M. de Montbrun, qui était entré sans que je m’en fusse aperçu, et debout devant moi, me regardait attentivement.

Il accueillit mes excuses avec cette grâce séduisante que tu admires si fort, et comme je balbutiais je ne sais quoi pour expliquer ma distraction, il croisa les bras, et me dit avec son sérieux railleur :

— C’est cela.

Sans haine et sans amour, tu vivais pourpenser.

Je restai moitié fâché, moitié confus. Aurait-il deviné ? Alors pourquoi se moquer de moi ? Est-ce ma faute, si ma pauvre âme s’égare dans un paradis de rêveries ?

Je t’embrasse.

Maurice.