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chapitre I et introduction

II

Les Barantzew appartiennent à une famille noble et illustre, sinon très ancienne. Leur arbre généalogique remonte officiellement, il est vrai, jusqu’à Rurick, mais il est permis d’avoir des doutes sur l’authenticité de ce document. Le seul fait établi d’une façon positive est qu’un certain Ivachka1 Barantzew avait servi comme simple soldat dans le régiment de S. M. l’impératrice Catherine II. Beau garçon, d’une stature athlétique, il avait su si bien mériter les bonnes grâces de sa « petite mère », la souveraine, qu’en récompense de ses fidèles services il fut promu caporal ; en outre, on lui donna une terre avec 500 âmes2 de paysans et 1,000 roubles en argent ; à cette époque, les âmes valaient peu et les roubles valaient beaucoup. Ce fut le point de départ de la prospérité de la famille Barantzew. Quant au titre de comte, il fut octroyé par Alexandre Ier, à la cour duquel la belle comtesse Barantzew joua pendant quelque temps un rôle fort en vue.

Cependant, au cours du siècle dernier, les annales de cette famille enregistrent, en même temps que des succès, quelques revers. Le trait caractéristique des Barantzew est l’ardeur effrénée de leurs désirs de toute sorte, cause pour eux de maint désastre. Plus d’un riche domaine, plus d’une terre de bon rapport furent perdus au jeu ou vendus pour des chevaux et des femmes. L’étoile de la famille pâlissait alors momentanément, mais, avec l’aide de Dieu, le soleil de la grâce du monarque faisait vite disparaître ce léger nuage. Toujours un Barantzew trouvait moyen de rendre au bon moment un service important au souverain et à la patrie ; et alors d’autres domaines, tout aussi riches, venaient remplacer les biens perdus. C’est ainsi que dans son ensemble la famille continua à croître et à prospérer.

En dehors des domaines perdus et des biens nouvellement acquis, les Barantzew possèdent un héritage précieux, se transmettant invariablement de génération en génération ; cet héritage est une beauté extraordinaire et pour ainsi dire familiale ; ils sont tous beaux et l’on ne trouve parmi eux aucun être monstrueux ou difforme, ni seulement laid. Ils semblent subir une attraction naturelle vers la beauté, ou bien accomplir d’instinct les théories de Darwin, car tous les comtes Barantzew épousent des femmes belles et toutes leurs filles prennent de beaux hommes pour maris. Aussi le type de famille a-t-il fini par si bien se constituer et être si connu dans l’aristocratie russe, que si l’on vous dit en parlant d’une belle physionomie : elle ressemble aux Barantzew, votre imagination doit alors se retracer cette image très précise : taille haute et bien proportionnée, visage d’un ovale un peu allongé, teint d’une mate blancheur, rosé et transparent aux joues, front bas et large avec un fin réseau de petites veines bleues aux tempes, cheveux d’un noir bleuâtre, yeux bleu foncé avec de longs cils noirs ; si vous n’avez pas compris, il devient évident que vous n’appartenez pas à l’aristocratie et ne connaissez pas the upper ten thousand en Russie.

Ce type est tellement vivace qu’au bon vieux temps de l’esclavage on n’ignorait pas qu’il pouvait se transmettre même aux paysans et aux domestiques des domaines seigneuriaux. Chose bizarre ! il suffisait au comte ou à l’un de ses fils de séjourner quelque temps au château pour que l’on vît apparaître dans une des chaumières, et surtout dans celles où les paysannes étaient jeunes et belles, un enfant, portrait vivant des Barantzew, ayant les traits fins et nobles des héritiers de cette famille.

Le comte Michel Ivanovitch, digne à tous égards de ses aïeux, était fort beau garçon ; de plus, il avait eu la chance de naître au commencement du règne de Nicolas, au temps le plus glorieux des régiments de la garde pétersbourgeoise.

Après avoir servi pendant plusieurs années dans le corps des cuirassiers et avoir brisé maint cœur de femme, ce qui lui valut parmi ses camarades le surnom flatteur de « terreur des maris », il devint, jeune encore, amoureux fou d’une de ses parentes éloignées, Marie Dmitriévna Koudriavtzew, dont le beau visage, comme sculpté par le ciseau d’un grand artiste, portait le cachet manifeste de la race des Barantzew. Le comte fut payé de retour et épousa bientôt sa belle fiancée, sans toutefois quitter le régiment. Peut-être même serait-il parvenu aux grades supérieurs s’il ne lui était arrivé une légère mésaventure au commencement du règne d’Alexandre II ; la cause en fut, une fois de plus, au sang bouillant et à la beauté funeste des Barantzew.

Jaloux de sa femme, il provoqua en duel son prétendu rival, un officier de la garde, et le tua à bout portant. L’affaire fut étouffée tant bien que mal ; néanmoins, il eût été difficile au jeune comte de rester au régiment ; aussi donna-t-il sa démission pour aller s’établir dans un domaine dont il venait d’hériter de son père, mort fort à propos.

Ceci se passait en 1857. Des bruits confus circulaient à Saint-Pétersbourg sur l’émancipation prochaine des serfs, mais n’étaient pas encore arrivés jusqu’aux Borki, domaine de Barantzew, où l’on continuait à vivre sous le bon vieux régime.

Personne n’aurait pu à cette époque évaluer au juste l’héritage du comte, lui moins que tout autre. C’était encore une belle fortune, quoique déjà bien amoindrie ; le défunt comte, d’heureuse mémoire, ayant mené la vie à grandes guides, d’immenses forêts furent abattues de son vivant et bon nombre d’arpents de prairies vendus. Quant à Michel Ivanovitch, il va sans dire qu’après avoir servi quinze ans dans un régiment de cuirassiers, il n’avait point quitté Saint-Pétersbourg sans y laisser quelques dettes. Aussi commença-t-il par vendre une partie de ses terres et hypothéquer le reste, ce qui lui permit de fournir au plus pressé. Pour le moment, tout s’arrangeait et on n’inquiétait pas le comte. L’intendant, homme habile, savait organiser les choses sans bruit et sans paroles inutiles ; lorsque le seigneur avait besoin d’argent, il en trouvait toujours sous la main.

Le comte Michel Ivanovitch et la comtesse Marie Dmitriévna se sentaient très jeunes encore à l’époque de leur émigration à la campagne, quoique leurs trois filles fussent déjà grandes. Ils n’avaient ni soucis ni préoccupations d’aucune sorte, et personne n’aurait eu l’idée de leur contester le droit de jouir de tous les plaisirs désirables. Ils conservèrent à la campagne toutes leurs habitudes, et la vie s’écoulait pour eux pleine de charme.

L’installation du château, aménagée par le défunt comte, annonçait un grand train : trente chevaux de maître à l’écurie, jardin anglais, orangerie et serres ; toute une armée de valets désœuvrés. Le seul changement introduit par les jeunes maîtres fut un surcroît d’élégance raffinée, importée de la capitale et dont on n’avait eu jusque-là aucune idée dans ce pays.

Ainsi les meubles de tous les appartements de réception furent recouverts d’étoffes de soie ; les fenêtres et les planchers garnis de portières et de tapis, luxe inconnu jusque-là : les valets, affublés auparavant de vieilles redingotes sales, héritage de leurs maîtres, portèrent la livrée qu’exigeait l’étiquette de la maison ; la cuisine fut mise sous les ordres d’un chef ayant fait son apprentissage au Club Anglais3 ; de plus, on adjoignit une élégante camériste libre et payée à la foule des femmes de chambre serves, qui du matin au soir cousaient, brodaient et faisaient de la dentelle.

L’exemple du jeune ménage exerça une influence notable sur tout le voisinage : les autres seigneurs s’empressèrent de l’imiter, et ce ne fut pas sans raison que le préfet, dans un discours prononcé en leur honneur, parla de la vie nouvelle apportée par eux dans la contrée.

En effet, avec leur arrivée commença une ère de festins et de réjouissances ; personne ne voulait avoir à rougir devant les nouveaux hôtes, venus de la capitale, et tout le monde secouait la paresse campagnarde. Les fêtes sans prétention d’autrefois — indigestes dîners patronymiques, jeux de cartes, danses — furent remplacées par des plaisirs plus raffinés et plus intellectuels. Un spectacle d’amateurs, un concert avec tableaux vivants, un bal masqué furent organisés au chef-lieu du département dès la première année de l’installation du comte Barantzew.

Le comte et la comtesse, enchantés de l’impression qu’ils avaient produite, étaient absolument pénétrés de l’importance de leur mission civilisatrice. Le comte avait même, à un dîner officiel, prononcé un discours sur le rôle de la gentry britannique, faisant des vœux pour la transformation des gentilshommes en landlords anglais.

Quant à la comtesse, elle travaillait aussi avec ardeur à l’ennoblissement des mœurs provinciales et se croyait obligée de faire venir ses riches toilettes de Saint-Pétersbourg.

Leur maison était ouverte à tout venant ; pour le dîner, tardif à la mode des villes, tous les membres de la famille étaient tenus de changer de toilette comme cela se pratique en Angleterre. À la « zakouska4 » on servait non pas l’eau-de-vie ordinaire, nationale, mais bien l’ « amer anglais ».

Le château, construction lourde et ancienne, avec des murs de près d’un mètre et demi d’épaisseur, rappelait par son aspect extérieur un énorme coffre rectangulaire auquel venaient se coller par-ci, par-là, on ne sait pourquoi, des balcons fantastiques aux formes les plus diverses. Il appartenait à ce style bien caractéristique, qui n’est mentionné à ce qu’il me semble dans aucun manuel et qu’on pourrait nommer « style du servage », reconnaissable à la profusion de matériaux gaspillés à tort et à travers, donnant à ces constructions un aspect lourd et grossier.

Chaque détail montrait que cet édifice avait été élevé au temps où le travail était gratuit et où le propriétaire se servait de ce qu’il pouvait fabriquer chez lui, cuisant des briques à son propre four, faisant découper des parquets par des serfs-menuisiers dans son propre bois, le plan même de la construction étant dressé par un architecte serf.

Pour la distribution des pièces, la maison des Barantzew ressemblait à la plupart des maisons de campagne de la noblesse russe d’alors ; le premier étage était habité par les maîtres, le rez-de-chaussée réservé aux enfants et le sous-sol affecté aux offices et cuisines.

La comtesse ne descendait au sous-sol qu’une seule fois dans l’année, à Pâques, lorsqu’elle allait donner aux domestiques le baiser traditionnel du Christ ; quant aux chambres des enfants, elle y venait parfois, même les jours de la semaine quand les visites à recevoir ou à rendre lui en laissaient le loisir, ce qui, du reste, n’arrivait pas souvent.

Dans ces chambres croissaient et se développaient trois demoiselles, confiées aux soins de deux institutrices : Mlle Julie, grande brune, vive et bavarde, entre deux âges, et Mme Night, veuve respectable au visage sévère et monumental, encadré de longues boucles grises ; d’autres femmes étaient encore affectées au service des enfants : la vieille bonne, Anastasie, la femme de chambre et une petite fille pour les menus offices.

En un mot, tout était en règle selon les usages habituels d’une maison seigneuriale qui se respecte.

Les demoiselles étaient grandes pour leur âge ; toutes trois avaient de magnifiques cheveux qu’on tressait le matin et qu’on dénouait pour le dîner ; toutes trois promettaient d’être belles un jour.

Les deux aînées, Hélène et Lise, presque jeunes filles déjà, attendaient avec impatience le jour de leur entrée au salon, l’une avait quatorze ans l’autre en avait treize ; elles prêtaient l’oreille avec une curiosité passionnée à tout écho leur arrivant du premier étage et se plaignaient amèrement de porter des robes courtes.

La troisième, Véra, n’était encore qu’une fillette de huit ans, au visage rond et aux joues roses ; mais ses yeux avaient déjà cet étrange regard méditatif, propre aux enfants qui vivent à part. Pour le moment, elle ne se plaignait de rien. Ses instincts conservateurs étaient fortement développés ; elle avait pour tout ce qui l’entourait l’amour inconscient d’un petit animal domestique choyé et gâté. Jamais encore elle n’avait eu l’idée de critiquer ses proches. Sa petite maman était pour elle la meilleure des mamans et sa chambre la plus belle des chambres.

Et, de fait, tout marchait admirablement dans la maison. Chacun se tenait à sa place, vivant dans l’état de quiétude propre à toute société ayant des bases solides, ne laissant aucune marge à l’initiative personnelle.

Quant à l’amour, on y pensait, on en parlait et on y rêvait souvent à tous les étages de la maison Barantzew. Ses joies et ses tristesses semblaient seules devoir traverser la grande route droite et unie qui s’étendait devant les pas des trois demoiselles. Sous tous les autres rapports, leur vie devait être parfaitement réglée. C’était chose décidée entre le père et la mère qu’Hélène recevrait en dot le domaine de Mitino, Lise celui de Stepino et que les Borki resteraient à la cadette. C’était aussi chose prévue par le comte et la comtesse qu’un beau jour, dans trois ou quatre ans, arriverait immanquablement un hussard ou un dragon qui emmènerait Hélène, puis un autre qui prendrait Lise, et enfin viendrait le tour de Véra.

Les enfants habiteraient d’autres lieux que les Borki et seraient servies par d’autres femmes qu’Anastasie, mais à ces petits changements près, les filles vivraient d’une vie identique à celle de leur mère, qui elle-même n’avait fait que continuer l’existence de la grand’mère.

Tout cela semblait fort simple, parfaitement établi et chacun le savait aussi sûrement que l’on sait devoir dîner demain et après-demain.

Et pourtant ces prévisions infaillibles furent bouleversées soudainement par un événement inattendu — inattendu n’est pas le mot, car il y avait au moins vingt ans que toute la Russie en parlait et s’y préparait ; — mais comme tous les événements importants de l’histoire, il sembla arriver et prendre tout le monde à l’improviste.

Ce fut dans les circonstances suivantes que Véra entrevit le premier signe précurseur de ce grand événement.

À la fin de l’année 1860, les Barantzew donnaient un dîner de famille. Outre les habitués, — tantes, grand’mères et proches voisins, — on avait ce jour-là un hôte rare et dont on faisait le plus grand cas : c’était un oncle de Saint-Pétersbourg, personnage très haut placé dans l’un des ministères. Il venait d’arriver le matin même, et comme de juste ce fut lui qui dirigea la conversation pendant tout le dîner, racontant les dernières nouvelles des hautes sphères gouvernementales, nouvelles dont on ne savait rien par les journaux.

Pourtant, la comtesse l’interrompit à plusieurs reprises, et justement au moment où le récit semblait devenir le plus émouvant :

— Stiépane, prenez garde, lui dit-elle en français, faisant à la dérobée un signe de tête du côté des domestiques qui servaient, conservant leur impassibilité habituelle.

Après le dessert on passa au salon. Le comte s’assura que toutes les portes étaient closes, puis il dit solennellement : « Stiépane ! vous pouvez parler ! »

Véra était assise sur les genoux de son nouvel oncle, devenu promptement son ami ; on ne fit aucune attention à l’enfant, supposant qu’elle était incapable de comprendre la chose.

— C’est fait ! L’empereur a signé le projet qui lui a été présenté par la commission ! prononça l’oncle avec solennité.

La comtesse, qui versait en ce moment le café, laissa tomber ses bras devenus inertes ; une des petites cuillères tinta contre une soucoupe et quelques gouttes de café tombèrent sur le riche tapis de table.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-elle, se renversant dans un fauteuil et se couvrant le visage des deux mains.

Tout le monde restait atterré.

— Est-il possible que la chose soit tout à fait décidée ? demanda le comte d’une voix qui voulait être calme.

— Tout à fait et sans rémission ! Au commencement de février, le manifeste sera envoyé dans toutes les églises paroissiales pour être lu au peuple le 19, répondit l’oncle en remuant son café.

— Alors il ne nous reste plus qu’à espérer dans la miséricorde divine, dit le comte avec un soupir.

Un silence de mort régna dans le salon pendant quelques instants.

— Mais enfin, Messieurs, cela dépasse toute mesure ! c’est du vol organisé ! dit tout à coup un vieil oncle du comte, frappant du poing sur la table et bondissant de sa place, l’œil en feu et son visage, encadré de cheveux blancs, rouge de colère.

— Au nom du ciel, ne criez pas si fort, mon oncle ! Les domestiques peuvent entendre ! supplia la comtesse effrayée.

— Mais enfin, expliquez-moi comment tout cela va se passer. Aura-t-on désormais le droit de ne plus nous obéir ? interrogea la vieille tante Arina Ivanovna, se mêlant à la conversation.

— Ma sœur, ne dis pas de bêtises, lui répondit le comte en l’éloignant d’un geste impatient. Laisse-nous causer sérieusement avec Stiépane.

Les hommes firent cercle autour du personnage qui parlait avec vivacité. Les dames continuant à se désespérer.

— Comment l’empereur, qui a l’air si bon, peut-il nous faire tant de peine ! dit l’une d’elles, pleine d’étonnement.

Un laquais entrant pour desservir le café, tous se turent subitement,

— Mademoiselle, vous qui êtes restée au salon après dîner, vous avez dû entendre ce que les maîtres ont dit ? demanda Anastasie à Véra en la mettant au lit, le soir même.

La seule chose que Véra ait comprise de tout ce qui a été dit au salon ce soir-là, c’est qu’un malheur menace toute la famille. Personne ne lui a recommandé le silence et pourtant le sentiment de caste est déjà si fort ancré dans l’âme de ce petit animal de race, qu’elle répond avec dignité :

— Je n’ai rien entendu, Anastasie !

Tout le monde sait à présent que le manifeste est non seulement signé par l’empereur, mais déjà envoyé dans toutes les paroisses, et néanmoins jusqu’au dernier moment les seigneurs entretiennent l’espoir précaire que le fait n’arrivera point à la connaissance des domestiques. Ceux-ci, de leur côté, font mine de ne rien savoir ; toutes les conversations à l’office et dans l’antichambre cessent aussi subitement à l’approche des maîtres, que celles du salon à l’entrée des domestiques.

Cependant, le jour terrible arrive, ce 19 février 1861, attendu depuis si longtemps ! Toute la famille du comte Barantzew se prépare à aller à l’église. C’est après la messe que le prêtre doit donner lecture du manifeste impérial. Dès neuf heures du matin, tout le monde est prêt. Ce jour-là, tout se fait avec fièvre, mais avec recueillement, comme en une cérémonie funèbre. On a peur de dire un mot de trop.

Les enfants eux-mêmes sentent d’instinct l’importance et la solennité de ce jour : elles sont tranquilles et n’osent faire aucune question.

Deux équipages attendent devant le grand perron ; les voitures sont reluisantes de propreté, les chevaux couverts de leurs plus beaux harnais et les cochers de leurs livrées neuves. Le comte a son uniforme d’apparat, ses croix et ses décorations ; la comtesse se drape dans une riche mante de velours, et les enfants sont vêtues de leurs plus belles robes.

Leurs Seigneuries prennent place dans la première des voitures : le comte et la comtesse au fond et les trois fillettes sur le devant. Dans la seconde montent les gouvernantes, la femme de charge et l’intendant. Les autres domestiques s’en vont à pied. Il ne reste au château que les petits enfants et le vieux Mathias tombé en enfance.

Il y a environ trois kilomètres jusqu’à l’église. Pendant ce trajet, la comtesse se tamponne les yeux à plusieurs reprises avec son mouchoir parfumé. Le comte garde un silence farouche.

La place devant l’église fourmille de monde. Il y a là deux à trois mille paysans venus des environs. De loin, c’est une masse compacte de caftans gris où se détachent ci et là les fichus rouges des femmes.

— Ce spectacle me fait mal ! Je pense involontairement à 89, balbutie la comtesse.

— De grâce, taisez-vous, ma chère ! répond tout bas le comte effrayé.

Le gardien de l’église est déjà à son poste dans le clocher, où il attend l’apparition de leurs Seigneuries : dès qu’il les aperçoit au tournant de la route, les cloches commencent à sonner à toute volée.

L’église est absolument pleine ; une pomme n’aurait pas de place pour tomber à terre ; mais, par une vieille habitude, profondément enracinée dans leur cœur, toute cette foule s’écarte avec respect devant le comte et sa famille, les laissant passer en avant, à leur place habituelle près du chœur, à droite.

— Prions le Seigneur tous ensemble ! dit le prêtre sortant du sanctuaire, revêtu de ses ornements sacerdotaux.

— Prions aussi le saint Esprit, répond le chœur.

Toute cette foule ignorante prie aujourd’hui d’une seule âme, avec extase. Les hommes et les femmes font des signes de croix fréquents et des saluts profonds. Ces visages bruns et rudes, couverts de rides profondes, semblent convulsés par la tension de la prière dans une attente suprême.

Temple des soupirs, temple de la tristesse,

Temple misérable de ma patrie,

Ni Saint-Pierre de Rome, ni le Colisée

N’entendirent de plus douloureux soupirs.

Mais ce ne sont ni les soupirs ni les sanglots qui remplissent ce temple. De tous les temples de la terre russe, s’élève aujourd’hui vers le ciel une prière ardente, pleine de foi profonde et d’espoir passionné ; jamais peut-être depuis l’ère humaine, prière si fervente ne monta vers le ciel de tant de millions de cœurs à la fois.

« Seigneur, notre Dieu ! Ta grâce descendra-t-elle sur nous ? Nos douleurs sont grandes et durent depuis des siècles ! Notre vie sera-t-elle enfin meilleure ? »

Qu’est-ce que nous apporte le manifeste impérial ? Les seigneurs eux-mêmes ne le connaissent que par des on dit. Personne ne sait au juste ce qu’il contient, car tous les prêtres l’ont reçu scellé du sceau impérial, qui sera brisé seulement à l’issue du service divin.

On étouffe dans la petite église, malgré les portes et les fenêtres ouvertes, grâce à une quantité innombrable de cierges et à la foule compacte qui s’y est entassée. L’odeur lourde de tous ces vêtements imprégnés de sueur, de ces chaussures humides se mêle à la fumée des cierges et à l’âcre parfum de l’encens. L’air commence à manquer, les poitrines se soulèvent d’un effort toujours plus douloureux, et cette souffrance physique venant se joindre à la tension de l’attente, devient un martyre insupportable et fait naître un sentiment d’effroi inconscient.

Le prêtre s’avance, le crucifix à la main. Une demi-heure se passe avant que tous les assistants l’aient baisé de leurs lèvres ardentes.

Enfin, voilà le moment ! Le prêtre disparaît un instant dans le sanctuaire, puis revient se placer devant l’autel : il porte dans ses mains un rouleau de papier timbré, auquel est suspendu le sceau gouvernemental.

— Cela va-t-il enfin commencer ! murmure nerveusement la comtesse en serrant le bras de son mari d’un geste convulsif. Un long et profond soupir s’élève dans l’église comme si toute cette foule n’avait eu qu’une seule et même poitrine.

Il se produit à cet instant un tumulte inattendu. La foule de ceux qui n’avaient pu entrer était restée tranquille dans le parvis pendant la messe ; mais elle n’y tient plus maintenant et de proche en proche la vague humaine se brise sur les degrés de l’autel. On entend des cris, des jurons, des gémissements de femmes et des pleurs d’enfants.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Ayez pitié de nous ! gémit la comtesse, remplie d’effroi, bien que, protégés par le chœur, ni elle ni les siens ne courussent aucun danger.

L’ordre est bientôt rétabli ; un silence pieux règne de nouveau dans l’église. Tous écoutent avec avidité, retenant leur respiration ; on n’entend plus qu’un sifflement étouffé qui sort parfois de la poitrine d’un vieillard asthmatique, ou le cri d’un nouveau-né que sa mère berce pour l’apaiser aussitôt.

Le prêtre lit lentement, d’une voix chantante, en traînant les mots comme il a l’habitude de lire l’évangile.

Le manifeste porte l’empreinte officielle, le style en est lourd et obscur. Les paysans écoutent de toutes leurs forces, mais ce document — pour eux parole de vie ou de mort — ne contient que des mots vides de sens et n’arrivant pas jusqu’à leur cerveau. L’idée générale reste obscure, et à mesure que la lecture approche de sa fin, la tension passionnée de leurs visages disparaît peu à peu pour faire place à l’inquiétude et à un effroi hébété.

Le prêtre a fini. Les paysans restent là sans savoir s’ils sont libres ou s’ils ne le sont pas et surtout sans avoir reçu de réponse à cette question brûlante et vitale pour eux : À qui sera la terre désormais ?

La foule quitte l’église en silence, la tête basse.

L’équipage du comte avance au pas parmi les groupes de paysans. Ceux-ci s’écartent en ôtant leurs bonnets, mais ce n’est plus le salut profond d’autrefois : ils gardent un silence étrange et sinistre.

— Votre Seigneurie ! Nous sommes à vous et vous êtes à nous ! s’écrie tout à coup une voix avinée, et un paysan chétif se jette sur l’équipage, s’efforçant de baiser tout en courant la main du maître.

— As-tu-fini ! exclame avec colère un grand gaillard au visage sombre et revêche, en l’éloignant du geste.

Le même soir, toute la famille Barantzew était rassemblée dans le petit salon. Mlle Julie, la tante Arina Ivanovna et le vieil oncle étaient là. En temps ordinaire chacun restait dans son coin, mais aujourd’hui le sentiment d’un malheur commun avait réuni tous ces êtres en un faisceau compact.

La comtesse, étendue sur une chaise longue, a sa migraine, et Mlle Julie lui applique sur les tempes des compresses d’eau froide.

Le comte, sombre et pensif, les mains derrière le dos, arpente la chambre ; l’oncle s’est réfugié dans un coin où l’on entend sa respiration pénible ; la tante fait un jeu de patience en poussant de temps en temps de profonds soupirs.

Au dehors gronde une tempête de neige ; on dirait quelqu’un qui gémit et pleure dans la cheminée. Des rafales de vent font battre les volets et secouent les plaques de tôle qui couvrent le toit. Ces bruits font tressaillir et sursauter la comtesse sur sa chaise longue. L’obscurité envahit la pièce. La lampe fume et brûle mal, elle manque d’huile évidemment. Mais tous semblent ne pas le remarquer. Les domestiques sont en bas et personne n’a envie d’appeler le laquais.

— Les paysans des Lieski ont mis le feu à la maison du seigneur ! dit tout à coup la vieille tante.

— Ils en feront bien d’autres ! répond de son coin la voix du vieil oncle, pareille à un croassement de corbeau.

— Oui, ils ont semé le grain, continua-t-il après quelques instants d’une voix triste et prophétique, voyons maintenant quelle sera la moisson ! Puis, montrant Mlle Julie : Qu’elle vous raconte comment cela s’est passé chez eux en 89.

— Mon Dieu ! Que l’avenir est terrible ! murmura la comtesse.

— Voyons, cessez de nous débiter des sottises ! Le paysan russe n’est pas un jacobin, que diable !…

C’est le comte qui parle d’une voix ferme et calme ; mais on sent que ces paroles ne partent pas du cœur et que lui-même est loin d’être tranquille.

— Non, Michel, nos paysans sont de vraies brutes ; nos paysans sont pires que les paysans français ! répond la comtesse en se soulevant sur le coude. Tu sais bien qu’ils nous haïssent…

Une porte grince dans la chambre voisine. Tous tressaillent et se retournent en tremblant. La comtesse laisse échapper une exclamation d’effroi.

C’est le domestique qui vient annoncer que le thé est servi.

Il est temps pour Véra d’aller se coucher.

Ne trouvant personne dans la chambre des enfants, elle ouvre la porte du corridor ; de l’office où les domestiques sont en train de souper monte un bruit confus de voix, de rires et de vaisselle entrechoquée.

Il est sévèrement interdit à Véra de descendre à l’office, mais aujourd’hui on a complètement oublié l’enfant qui a peur et qui aussi voudrait bien voir ce qui se passe en bas. Elle hésite pendant quelques secondes, mais comme elle est d’un tempérament peu craintif, la curiosité prend le dessus et elle descend comme une flèche vers le sous-sol.

La fête est dans son plein.

Le matin encore les domestiques se tenaient sur la réserve, ressentant une certaine inquiétude, car on n’osait encore croire à la grande nouvelle ; mais vers le soir le diapason avait monté. Au souper apparut, provenant on ne sait d’où, une bouteille d’eau-de-vie ; on fit quelques libations et… toute réserve disparut. Les visages sont en feu, les yeux humides, les cheveux en désordre. Une odeur de soupe aux choux, mêlée aux vapeurs de l’eau-de-vie et à la fumée âcre d’un mauvais tabac, les sons discordants d’un accordéon et de toutes ces voix avinées enveloppèrent Véra dès son entrée.

À sa vue tout le monde se tait. Mais cela ne dure qu’un instant, et le tumulte recommence.

— Ma petite demoiselle ! Viens ici ! Ne crains rien ! hurle le cocher. Est-ce que les maîtres pleurent là-haut ? Se plaignent-ils de ne plus pouvoir nous tyranniser ?

— Ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! Personne ne vous a tyrannisés. Papa et maman sont bons ! s’écria Véra en frappant le sol du pied dans un mouvement de rage impuissante

C’est le sang des Barantzew qui parle.

Elle voudrait les battre et les frapper, ces valets impudents. L’indignation et la colère lui font oublier sa peur.

— Personne ne nous a tyrannisés ! Croyez-y ! Et votre défunt grand-père, combien en a-t-il estropié de malheureux dans sa vie ? Pourquoi a-t-il expédié au régiment André, le menuisier, quand ce n’était pas son tour ? Et Arina qu’il a envoyée garder les cochons ? Ces réponses l’assaillent de tous côtés.

L’accordéon s’est tu. Tous les domestiques se serrent en un seul groupe et commencent à raconter tout ce qui s’est passé dans le bon vieux temps. Ce sont des récits terribles et révoltants ; Véra n’a jamais rien entendu de pareil.

— Mais tout cela, c’est grand-papa qui l’a fait ; papa et maman sont bons ! dit Véra, ne criant plus, mais d’une voix timide et les yeux voilés de larmes de honte.

Tout le monde se tait.

— C’est vrai, les jeunes maîtres ne sont pas méchants !

Cette conclusion est adoptée, mais à contre-cœur, ce semble.

— Oui, mais c’est depuis peu seulement que notre maître est devenu plus raisonnable ; au temps où il était garçon, il en a fait de belles avec nous autres, les filles ! ajoute la vieille économe qui elle aussi a goûté à l’eau-de-vie.

— Vous êtes des sans-cœur et des impies ! Comment n’avez-vous pas pitié d’un petit enfant ! résonne la voix indignée et courroucée de la vieille bonne. Depuis longtemps elle s’est aperçue de la disparition de sa petite maîtresse : elle l’a cherchée dans toute la maison, mais jamais l’idée ne lui serait venue de descendre à l’office !

Cette nuit Véra resta

longtemps sans pouvoir s’endormir. De nouvelles pensées, terribles et humiliantes se pressent en tumulte dans sa tête. Elle ne sait elle-même d’où lui vient ce sentiment de honte et d’amertume. Elle pleure à chaudes larmes dans son petit lit, tandis que les mêmes bruits discordants de l’accordéon, les mêmes piétinements et les mêmes notes aiguës d’un air de danse montent vers elle du sous-sol.