index.jpg
Cora Pearl Wikipédia

Chapitre XV & XVI

Chapitre XII a XIV

Chapitres VIII à XI

Chapitres VI & VII

Chapitres I a V

XVII

LA BLANDIN, MON INTENDANTE, GRANDE CONFIDENTE DU DUC. — LE DUC JEAN ET DE ROUVRAY. — JALOUSIE DU DUC. — SES IDÉES SUR LE PROGRÈS À L’ÉTRANGER ET EN FRANCE.

En ces temps-là, la Blandin était mon intendante, mon alter ego, comme exigeait que l’on dit, dans l’espèce, un ex-normalien latiniste dévoyé quelque temps chez moi. Bref, elle remplissait les fonctions de femme de confiance, de demoiselle de compagnie, — je dis demoiselle par respect pour le locution : le mot dame n’allait pas du tout.

On a parlé de cumulards, sous l’Empire et l’expression était familière à Napoléon III. À ce compte, la Blandin était une fière cumularde. Mais elle me donnait les preuves de la plus réelle complaisance. Je la chargeais de mes commissions : c’était elle qui veillait aux approvisionnements. Enfin elle était aux trois quarts honnête : c’est encore une estimable proportion.

Le duc en avait fait sa plus grande confidente. (C’étaient des « ma bonne madame Blandin » par-ci ; des « cette excellente Blandin » par-là ; des « et votre sciatique, ma chère Blandin ? » Ces marques d’intérêt se donnaient dans l’antichambre, avec d’autres, non moins bien sonnantes et qui allaient au cœur de ma « demoiselle de compagnie» qui, soit oubli des convenances, j’aime mieux le croire, soit élan de tendresse, se permit plus d’une fois, de dire : « Il est vraiment bon prince, ce Jean-jean ! » Ce laisser-aller familier à l’excès me fit bondir, et bien que le mot fût de « l’excellente Blandin », je doute que ce redoublement par trop populaire eût beaucoup flatté le duc.

Le Blandin avait pour auxiliaire dans sa charge auprès de moi une autre femme de mes grandes amies, pour laquelle je n’avais pas non plus de secrets ; « la marchande de vin » — je ne lui ai jamais connu d’autre nom.

La première fois que je me rendis au palais du duc, « la marchande de vin » m’accompagna. De Rouvray était alors mon « ami ». Il tenait à moi par tendresse de cœur plus peut-être que par ostentation de vanité. En plusieurs circonstances, il se rencontra chez moi avec le duc, et je me trompe fort, ou la bienveillance n’était pas, à vrai dire, le sentiment qu’ils nourrissaient l’un pour l’autre. Godefroy, ainsi que le nommait Barberousse par euphémisme, était aussi de mes familiers. Dans ce trio d’exécutants ou de dilettante, c’était le duo qui, prédestiné par su haute situation à payer la note la plus haute, faisait naturellement entendre la plus aiguë. Godefroy n’avait pas lieu d’appréhender le ressentiment du Roi Lion, qui réservait à de Rouvray ses meilleurs coups de griffes.

Je recevais du duc les lettres suivantes : la première écrite sur des rapports exacts, peut-être, mais dépourvus de bienveillance ; la seconde, relative à certain malentendu, dans lequel, je puis le dire aujourd’hui, il n’y avait pas eu faute de ma part :

« Il est vraiment des choses si désagréables qu’elles ne peuvent être passées sous silence. J’ai appris tout ce qui a eu lieu au dernier dîner que tu as donné, samedi dernier, je crois, à tes amis et amies, le monsieur qui est venu, la scène qui a éclaté, etc., tout, tout…

» Autre chose : ce soir, je sais que tu attends un de tes amis qui a demandé un congé sans doute pour venir te voir. Tu te passeras bien facilement de moi. »

Vendredi, 3 heures.

« Je t’adore, tu le sais, tu ne peux en douter et c’est bien vrai ; mais ta conduite, ma Pearl chérie, est fatale. Tu ne sauras jamais par où j’ai passé dans ces dernières heures. Te voir pour te perdre encore est au-dessus de mes forces, et nous mènera à quelque extrémité. Tu veux venir pour me quitter une heure après et nous retrouver dans une situation impossible ! Hier je suis rentré derrière toi. C’est une bêtise de mes valets de chambre qui n’ont pas trouvé la clef. Eh bien, pense un peu à moi aussi. Viens, si tu es décidée, quand tu voudras. Mais jusque-là, je t’en prie, ne continuons pas une situation humiliante, presque ridicule pour tous. Je t’aime et t’attends ; quand tu le voudras bien. »

À ma seconde visite au palais, le nom de de RouvrAy fut mis en effet sur le tapis. — Je recevais chez moi beaucoup trop de monde. Passe pour autrefois : il n’est pas mauvais de se créer des relations ; mais quand les relations sont nouées, quand surtout elles sont connues ; quand on voit certains personnages, quand… quand… Enfin, il fallait opter entre la petite porte et l’escalier dérobé de « la grande demeure » — (plus tard j’entrai sans inconvénient dans le salon) — et l’hôtel plus modeste, mais très aristocratiquement coté l’hôtel privé où je n’allais pas, mais que son propriétaire quittait voiontiers et : très souvent, pour venir me voir.

Je promis tout ce qu’on exigea, — il faut bien être polie avec les honnêtes gens, — cependant je donnai à entendre que j’avais besoin qu’on m’accordât un peu de temps, pour me permettre de satisfaire aux exigences d’un nouveau et unique protecteur. Cette assurance, bien que mitigée par ma prudente réserve, rendit au duc toute sa sérénité. Je dînai avec lui en tête à tête. La duchesse était absente.

Il me demanda ce que je faisais de mon temps ; quels étaient mes goûts ; si j’avais été à Bade ? Il me promit que « si j’étais sage » il me ferait faire des petites promenades. — Il entendait par là quelques voyages à l’étranger. Enfin il fut très gentil, je dirai : très bon camarade.

Il m’avouait que les voyages étaient pour lui une passion. Il faut être paralytique pour rester en place. Une détention, même très courte, serait sa mort.

Parlez-lui de l’Amérique ! C’est là qu’on pratique avec intelligence l’art de voyager ! Nos chemins de fer, à nous, sont des coches. D’ailleurs, en France, la routine règne en souveraine : c’est la seule autorité à laquelle il n’y a pas de danger qu’on attente. Et voilà comment la nation la plus intelligente reste en arrière, faute d’initiative, dans tout essai d’amélioration, et d’empressement à profiter des progrès réalisés ailleurs depuis longtemps. Je me disais en moi-même :

— S’il continue comme ça, nous manquons les Bouffes !

Car nous devions passer la soirée aux Bouffes. Nous y allâmes pourtant avec Noirot et Brunier.

Nous rentrâmes au palais, où je passai lu nuit.

XVIII

LA CLÉ D’UNE GRANDE MAISON. — RACONTARS DE LA BLANDIN ET DE MON AMIE LA « MARCHANDE DE VIN ». — LE RÉGIME DU BON PLAISIR. — UNE TÊTE À TRAVERS LA PORTIÈRE.

Depuis, j’y retournai souvent. J’avais une clé qui me donnait accès par une rue latérale. Je couchais quelquefois dans une chambre voisine des appartements de madame X, dame de compagnie de la duchesse. Le retour de cette dernière ne mit point obstacle à nos entrevues. Je dînais immédiatement après elle, dans la même salle, et servie parle même maître d’hôtel. Tout en prenant mon repas, j’entendais dans le salon voisin causer la duchesse et jouer les enfants.

Cela m’a toujours gênée et impressionnée.

Au bout d’environ deux mois, durant lesquels il ne se passa guère de semaine sans que je visse le duc, celui-ci me demanda brusquement « ce que je faisais de M. de Rouvray ? » Je ne pus, à celle question, dissimuler un sourire. Le duc se leva de sa chaise, me regarda bien dans les yeux, puis, par une de ces diversions, qui lui étaient familières, et dont il usait, à la façon des acteurs qui ménagent leurs effets, tire de son portefeuille douze mille francs, à titre d’avance, sur le prochain mois, car je lui avais fait part, la veillé, de quelque embarras où je me trouvais 1.

— Je ne suis pas méchant, me dit-il, et je veux que tu sortes toujours d’ici contente, pour que tu me reviennes toujours gaie. Mais tu aurais un peu plus d’ordre dans les affaires, que tu ne t’en trouverais pas plus mal. Trop de gens te grugent.

Et comme je faisais un signe qui voulait dire : Je sais de qui vous tenez l’avertissement, il se hâta d’ajouter :

— Blandin n’a pas besoin de me le dire. Je le vois.

Je savais bien que je ne m’étais pas trompée : La Blandin avait trop parlé sous la pression d’une atmosphère dans laquelle se dilataient ses poumons. Elle-même me fit l’aveu de son indiscrétion ! car ce n’était pas une méchante femme.

La « marchande de vin », que le duc avait aussi interrogée, avait montré plus de réserve. Il est vrai que les arguments persuasifs avaient été moins forts. Quoi qu’il en fût, il ne m’était plus possible de rester avec de Rouvray, mais il était non moins délicat de brusquer une rupture. Le duc nous épiait : la corde était terriblement tendue, et j’avais toutes sortes de bonnes raisons pour me ranger du côté du plus fort.

Je n’avais pas non plus récemment fait preuve d’une adresse très raffinée. Pour expliquer une assez longue interruption dans mes visites devenues périodiques, j’avais prétexté une foulure au pied. À la vérité, c’était ma fidélité au duc qui avait été un peu boiteuse. Mais le duc était bon « rebouteur », il me le dit en propres termes et se chargea de remettre le pied au pas. Il était, dans certains cas, pour les grands moyens.

Celui qu’il jugea le plus pratique fut une menace d’expulsion, si je ne venais pas au palais. L’affaire valait la peine qu’on s’y arrêtât. Je me disais que l’expulsion était l’atout le plus désagréable qu’il gardât contre moi dans son jeu. J’avoue que je sentais en moi quelque révolte contre ce procédé tout autocrate. Se soumettre ou partir : c’était catégorique. J’étais donc sous le régime du bon plaisir ? Franchement cela ne me plaisait guère. Et mon indépendance ? ma fière indépendance ?… mon Dieu, je la gardais tout entière, après tout. Je pouvais fixer moi-même l’heure de mon exil si l’exil offrait jamais quelque avantage à mon amour-propre ou à mon caprice. Pour le moment, j’avais tout intérêt à me soumettre. Je retrouvai donc mes jambes et vins faire ma paix. Le duc parut touché de mon repentir. Pour cimenter la réconciliation, il m’acheta, rue des Bassins, un petit hôtel de quatre cent vingt cinq mille francs, sur lequel il donna tout de suite deux cent mille francs.

Je n’aurais pas cru le duc Jean susceptible d’une telle jalousie : et je fus dans la circonstance même sensiblement touchée de son zèle à me surveiller. Un exemple suffira.

J’étais allée la veille, dans la journée, chercher la Blandim dans la voiture de Rouvray. Le duc a la vue excellente, l’oreille très fine, et justifie fort peu la réputation de sot et de poltron qu’on a tenté de lui faire. Il aperçoit le groom, rue Saint-Honoré, et suit. La voiture n’allait pas vite, à cause du nombre considérable de gens qui escortaient un régiment en promenade. Au bout de quelques minutes, il dépasse la voiture, revient brusquement sur ses pas, et fourre sa tête à l’intérieur par l’ouverture de la portière. Il me voit là avec de Rouvray. Quand je suis descendue, quelque chose me disait que je ne monterais plus dans ce coupé.

Quelques échantillons de lettres reçues du duc, durant cette période :

« Merci, chérie, j’ai été secoué{et après ton départ, je suis tombé dans une sorte d’abrutissement, dont j’ai peine à sortir. Je suis complètement sourd. Ma belle perle, je vous aime beaucoup. » Madame Pearl Au théâtre du Gymnase, loges des 1res no 28 ou 6, rue des Bassins.

« Ce que tu m’envoies est, bête. Ne pas venir ce soir après l’avoir promis, ce serait méchant. Je t’en prie, ma belle perle adorée, viens ne fût-ce que cinq minutes. Je t’attends.

» Un malade qui t’aime beaucoup. »

« J’ai oublié hier que demain mercredi il y avait un bal aux Tuileries. Difficile que j’y manque. Ce qui avait été projeté pour demain ne se peut donc pas. Après-demain jeudi, je suis libre. Toujours ces fêtes m’ennuient énormément. Je t’embrasse. »