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chapitre I et introduction [ Chapitre II

III

Après l’émancipation des serfs, tout dans la maison changea subitement. — Les revenus diminuèrent si bien qu’il fallut mettre toutes choses sur un autre pied. L’intendant, « d’excellent » qu’il était auparavant, devint une « canaille » ; il était insolent avec le maître, trouvait des difficultés partout et n’apportait jamais l’argent à temps. On le renvoya pour en prendre un autre ; mais avec celui-ci tout alla de mal en pis. Chaque jour arrivaient, comme de dessous terre, de vieilles factures et d’anciens engagements, souscrits par le comte depuis si longtemps qu’il les avait oubliés. À la vue de chaque nouvelle traite, le comte, furieux, criait au vol et, néanmoins, devait payer. Bientôt on fut obligé de vendre les propriétés de Mitino et de Stiepino, ainsi que les plantureuses prairies et les grands bois : il ne resta plus que les Borki avec un lopin de terre insignifiant. Le pire était que les amateurs de biens manquaient en ce moment et que tout fut vendu à vil prix.

Il fallut renvoyer la majorité des serviteurs ; ceux qui restèrent, habitués dès l’enfance à la paresse, se plaignaient du matin au soir du surcroît de travail.

Quant aux maîtres, leur état normal était la colère, la mauvaise humeur, et ces disputes ressemblaient aux querelles de jadis, comme les mornes pluies d’automne ressemblent aux gaies averses printanières. Ce n’était plus la jalousie qui allumait ces discordes entre le comte et la comtesse, mais l’argent, toujours l’argent. À chaque demande de la comtesse, motivée par les besoins du ménage, le comte l’accablait d’invectives et l’accusait de prodigalité, de négligence, de manque d’ordre. Toute nouvelle toilette pour elle ou pour ses filles amenait une scène. D’autre part, il suffisait au comte de laisser paraître le moindre désir d’aller en ville ou en visite chez des voisins, pour que la comtesse eût immédiatement une attaque de nerfs ; ce qu’elle craignait aujourd’hui, ce n’étaient plus les jolies voisines, mais qu’il perdît de l’argent au jeu ou en d’autres passe-temps onéreux. Chaque jour les choses empiraient. Il fallut restreindre de plus en plus la dépense, on n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Manquant de sens pratique, le comte et la comtesse ne surent pas équilibrer leur système de réforme : ils se refusaient le nécessaire, comptant les morceaux de sucre et les bouts de chandelle, tandis que rien n’était changé dans les grosses dépenses. L’intendant, le surveillant, la femme de charge, le cuisinier, le cocher continuèrent à voler leurs maîtres ; avec cette différence qu’auparavant chacun volait raisonnablement, pour ainsi dire en conscience, tandis que maintenant les scènes continuelles, les accusations, plus ou moins méritées, adressées indistinctement au voleur et à l’honnête homme, les menaces de renvoi exaspéraient tout le monde ; chacun se pressait d’attraper le plus possible ; c’était le pillage organisé de tous les biens seigneuriaux.

Dans la maison tout portait un cachet de ladrerie et de manque de confortable. Sous le poids des soucis et des désagréments journaliers, le comte et la comtesse se laissèrent aller, perdirent le souci de leur dignité. Quand Véra se rappelait sa mère, l’image de deux femmes bien différentes se peignait devant sa mémoire : l’une — jeune, belle, pleine de la joie de vivre, — c’était la maman de son enfance ; l’autre — capricieuse, maussade, désordonnée, empoisonnant sa propre vie et celle des autres, — c’était sa mère de la dernière période.

Chez tous les voisins la situation était la même. Il semblait aux propriétaires que le sol se dérobait sous leurs pas. Ils hésitaient, ne sachant {tiret2|com|ment}} se tirer d’affaire et ne comprenant pas ce qui leur arrivait. Les plaisirs et les fêtes étaient oubliés ; si deux ou trois d’entre eux se réunissaient parfois, c’était pour se lamenter et soulager leur cœur en se plaignant des paysans et du gouvernement. Les plus jeunes et les plus énergiques, abandonnant leurs biens en désespoir de cause, partirent pour Pétersbourg, espérant y devenir fonctionnaires. Il ne resta plus que les vieux.

Hélène et Lize Barantzew étaient devenues jeunes filles. Elles mouraient d’ennui à la campagne et se plaignaient amèrement du sort, qui effectivement, leur avait joué un mauvais tour en frustrant leurs brillantes espérances. Toute leur éducation depuis l’enfance avait dirigé leurs aspirations vers le jour bienheureux où elles mettraient des robes longues et iraient dans le monde. Ce jour était enfin arrivé, mais hélas ! il n’apportait avec lui qu’une amère désespérance.

La vie de Véra était tout aussi peu gaie. Comme première mesure d’économie, Mme Night fut renvoyée sous un prétexte quelconque ; Mlle Julie s’ennuya et prit son congé. Les parents de Véra ayant déclaré que leurs moyens ne leur permettaient plus d’avoir une gouvernante, on pensa à l’envoyer dans un lycée de jeunes filles, ouvert récemment au chef-lieu de la province ; mais comme il n’était fréquenté que par des élèves appartenant à la classe bourgeoise, la comtesse conçut une profonde aversion pour cet établissement, et il fut décidé que Véra entrerait à l’institut aristocratique de Smolna. On en parla toute une année et lorsqu’enfin la comtesse écrivit à une de ses anciennes amies à Saint-Pétersbourg, lui demandant de prendre tous les renseignements nécessaires, il était trop tard : Véra avait dépassé l’âge d’admission.

Alors le comte ordonna à Hélène et à Lize de s’occuper de leur sœur cadette, ordre qui ne fut nullement du goût de ces demoiselles. « Est-ce pour faire le métier de gouvernante qu’on nous a élevées ? » demandaient-elles en se mettant à la besogne de fort mauvaise grâce. À les entendre, Véra était inintelligente et paresseuse. Toute leçon finissait par des larmes ; maîtresses et élève saisissaient chaque occasion de l’abréger ; et les parents s’occupant de leur côté le moins possible de cette malencontreuse question, l’éducation de leur fille cadette fut peu à peu négligée, puis abandonnée, et à 14 ans Véra se trouva complètement livrée à elle-même.

L’été cela allait encore tant bien que mal. Elle passait des journées entières dans le parc, devenu sauvage, ou courait dans les prairies et les bois environnants. Les enfants du village s’effarouchaient à son approche et elle-même ne les craignait pas moins. Quand il lui arrivait de traverser le village, il lui semblait toujours qu’on se moquait d’elle et qu’on la méprisait, et elle finissait par éprouver d’instinct un sentiment d’inimitié contre les paysans.

En hiver, elle errait à travers les grandes chambres vides sans trouver à s’occuper. Par ennui elle s’était mise à fureter dans la bibliothèque, mais elle n’y trouva que des romans français ; malheureusement, elle avait presque complètement oublié cette langue qu’elle avait si bien parlée à l’âge de cinq ans.

Comme dans la maison tout le monde était continuellement de mauvaise humeur, partout où Véra se présentait, partout elle était mal reçue. Si elle entrait chez ses sœurs, elle les trouvait en train de se quereller pour une bêtise quelconque, ou si par hasard elles paraissaient d’accord, Véra n’entendait que plaintes et reproches à l’adresse de leurs parents : « Ce n’est pas ainsi qu’ils passaient leur jeunesse ! Mais ils ont gaspillé leur fortune, et maintenant nous périssons d’ennui à la campagne. » Chez sa mère, elle tombait au milieu d’une scène avec la femme de charge ; à l’office, c’était encore pire.

Il semblait que l’unique but de ces êtres était de se tourmenter et de se manger les uns les autres. Une seule personne ne murmurait pas et ne se plaignait jamais, — c’était la vieille bonne. Son unique souci était de ne pas laisser éteindre la veilleuse qui brûlait dans un coin, devant les saintes images. Quelques kopecks qu’on lui donnait pour acheter de l’huile la rendaient heureuse. On avait gardé cette vieille, à moitié aveugle et qui ne pouvait plus travailler ; mais on l’oubliait complètement, et pendant des journées entières personne n’entrait chez elle, à moins que la femme de chambre ne pensât à lui apporter de quoi manger, ou bien que son ancienne favorite, Véra, ne vînt la visiter le soir. La fillette, en entrant dans la minuscule chambrette de sa bonne, où régnait une odeur étrange — mélange d’encens, d’huile et de camphre, — éprouvait toujours le sentiment d’une intense quiétude.

— Je m’ennuie, disait-elle en se laissant tristement tomber sur une chaise basse et s’appuyant le front contre la table.

— Pourquoi t’ennuies-tu, ma petite lumière ? Il faut prier Dieu, répondait la bonne, de la même voix apaisante et caressante dont elle sermonnait Véra à l’âge de cinq ans.

Et Véra suivait le conseil de sa bonne : elle commençait à prier ; elle priait de toute son âme, passionnément, avec ferveur. La religion, par ses rites, par son côté purement extérieur, peu à peu remplissait le vide de cette existence d’enfant.

Cette année-là, pendant les trois dernières semaines qui précédèrent Noël, Véra avait observé un jeûne rigoureux, et la veille du grand jour elle n’avait rien mangé jusqu’à l’apparition de la première étoile. Aussi quand, au crépuscule, les popes arrivèrent comme d’habitude pour le service divin qu’on célébrait devant un autel provisoire, dans un coin de la salle à manger, elle ressentait dans tous ses membres une délicieuse faiblesse : il lui semblait qu’elle n’avait plus de corps et qu’elle aurait pu à chaque minute quitter la terre.

La fumée bleuâtre de l’encens remplissait toute la pièce d’un épais brouillard dans lequel scintillaient faiblement les petites lumières des cierges. L’odeur âcre et douce portait à la tête ; le chœur chantait et il sembla à Véra que les voix venaient de loin.

— Je ne veux rien du monde, je veux seulement te servir, mon Seigneur, pensait-elle tout attendrie. Son âme se remplit de joie et de lumière, et des sanglots extatiques sortaient de sa poitrine.

Ce même jour se produisit un miracle, du moins c’est ainsi que Véra nommait ce qui lui arriva.

La vieille bonne, quoique ne sachant pas lire, conservait précieusement quelques livres pieux, et, de temps en temps, demandait à sa demoiselle de lui en faire la lecture. Parmi ces livres il y avait une Vie des 40 martyrs et des 30 martyres. En ayant commencé la lecture à sa bonne, Véra en fut enthousiasmée ; elle l’emporta et passait à le lire des heures entières.

— Pourquoi ne suis-je pas née à cette époque ? se disait-elle avec regret.

Mais cette même veille de Noël, après que dans son âme elle eût fait le vœu de consacrer à Dieu toute sa vie, et qu’elle se trouvait le soir dans l’ancienne chambre d’études, un vieux numéro du journal La lecture pour les enfants, auquel ses sœurs étaient abonnées dans le temps, lui tomba sous les yeux ; elle se mit à le feuilleter et parcourut le premier article : il racontait l’histoire touchante de trois missionnaires anglais brûlés en Chine par des fanatiques. Il n’y avait que cinq ou six ans que cela s’était passé. Ainsi en Chine il y avait encore des idolâtres ! Ainsi l’on pouvait de nos jours y gagner une couronne de martyre !

— Seigneur, c’est toi qui m’inspires ! Tu m’indiques la voie à suivre et l’œuvre à accomplir !

Très émue, Véra tomba à genoux. Ce ne fut point pour elle un accident fortuit que cette vieille revue se trouvât sous ses yeux à ce moment précis : comme une réponse à sa brûlante prière, elle y vit un signe indubitable de la volonté divine.

De ce jour son sort fut décidé à ses yeux. Ses rêves prirent une direction et des contours distincts. Tout ce qui touchait à la Chine l’intéressait vivement et une rougeur subite montait à son visage lorsqu’à table on parlait de ce sujet. Elle ne craignait qu’une chose : c’est que la Chine ne devînt chrétienne avant qu’elle ne fût grande.