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IX

Les premières expériences de Véra à Saint-Pétersbourg ne lui apportèrent que désenchantement. Elle acquit bientôt la conviction qu’il n’est pas aussi facile qu’elle le pensait de se rendre utile, de travailler personnellement à la suppression du despotisme, de se solidariser avec ceux qui le combattent, car elle n’admettait pas qu’il soit possible de se rendre utile d’une autre manière.

Les conversations avec Wassiltzew qui roulaient d’ordinaire sur des sujets abstraits ne l’avaient en rien préparée à une vocation quelconque.

Grâce à lui, Véra avait lu beaucoup de livres révolutionnaires ; souvent il s’était appliqué à faire devant elle un tableau saisissant des misères humaines dont la cause était pour lui dans ce fait que la vie est fondée non sur la liberté et l’union, mais sur la concurrence et la tyrannie. Il lui parlait des martyrs de la liberté, des héros qui sacrifient leur bonheur, leur vie même au triomphe de la cause. Véra se passionna pour ces héros et plus d’une fois pleura sur leur sort ; mais jamais il n’avait été question entre eux de ce qu’elle devrait faire pour leur ressembler. Pendant les années de solitude qui suivirent l’arrestation de Wassiltzew, jamais sa pensée ne s’y était arrêtée, son but immédiat étant de rompre les derniers liens qui la retenaient dans sa famille ; et son ignorance était telle qu’elle se représentait les nihilistes comme une société secrète, organisée d’après un plan précis, avec un but clairement déterminé. Aussi espérait-elle que dès son arrivée à Saint-Pétersbourg — ce foyer de l’agitation nihiliste — elle serait enrôlée dans la grande armée souterraine et y occuperait un poste spécial, quelque modeste qu’il fût. Mais la voici à Saint-Pétersbourg, maîtresse de sa personne et de ses actes, et le but lui semble aussi éloigné qu’auparavant. Elle ne sait à qui s’adresser, où trouver des nihilistes. C’est pour Véra une amère désillusion d’apprendre que je n’en connais personnellement aucun, que je ne crois même pas à l’existence d’un grand parti nihiliste en Russie. Elle attendait mieux de moi.

Je lui conseillai de suivre des cours de sciences naturelles. L’École supérieure des femmes venait d’être fondée ; Véra se fit inscrire, mais son esprit et son cœur étaient ailleurs ; elle ne partageait pas la curiosité scientifique de ses compagnes, qui travaillaient avec ardeur pour obtenir un brevet d’aptitude et gagner leur vie comme maîtresses d’école, au lieu de rester à la charge de leurs parents. Ces jeunes filles ne se préoccupaient et ne parlaient que de leurs études, leurs professeurs, leurs succès ou leurs mécomptes, se permettant toutefois quelques distractions et ne restant point étrangères aux questions de toilette et de coquetterie féminine. Mais la grande cause de la liberté humaine les laissait indifférentes, ce qui ne répondait pas du tout à l’exaltation mélancolique de Véra. Aussi, tout en les aidant de sa bourse, les considérait-elle comme des enfants et fuyait leur société.

L’étude ne l’intéressait pas davantage. La science, disait-elle, on s’en occupera plus tard, lorsque le grand problème sera résolu. « Je ne comprends pas que sous l’impression de la misère humaine on trouve quelque plaisir à examiner au microscope l’œil d’une mouche »

M’étant rendu compte du dédain de Véra pour les sciences naturelles, je cherchai à la diriger vers l’économie politique, mais sans plus de succès : la lecture des traités théoriques la fatiguait, sans laisser la moindre empreinte sur son cerveau. Elle se disait d’avance que le problème qu’il s’agit de résoudre, à savoir le bonheur de l’humanité, ne le sera effectivement que lorsque les hommes, mettant tous leurs biens en commun, aboliront l’autorité et la propriété.

C’était pour elle un axiome n’admettant aucune réplique, ne demandant aucune preuve. Pourquoi dès lors poser ces questions de salaire, crédit, l’offre et la demande, etc. ? Elles ne servent qu’à détourner les hommes d’une étude plus sérieuse. De notre temps, nul n’a le droit de se demander : Quel doit être mon but personnel ?

Il s’agit de chercher d’abord par quelle voie on atteindra le but commun ! Pour les Russes, il n’y en a pas d’autre que la révolution politique et sociale !...

Voilà ce que me répétait Véra. Mais si mes conseils n’étaient pas toujours bien accueillis, notre amitié n’en était pas moins vive, et je subissais le charme étrange qui se dégageait de toute sa personne. Les traits de son visage étaient si purs, ses mouvements si gracieux et si harmonieux, il y avait tant de sincérité et de spontanéité dans sa manière d’être, que sa seule présence me causait une inexprimable satisfaction morale. Mais je ne pouvais m’empêcher de discuter avec elle, essayant de développer son intelligence et souffrant de la trouver si indifférente aux questions de science et de progrès.

De son côté, elle me témoignait une affection sincère, malgré mon enthousiasme pour l’étude des mathématiques. Il lui semblait qu’un mathématicien est un être bizarre s’obstinant à résoudre des rébus chiffrés, auquel on peut pardonner son inoffensive manie tout en la déplorant quelquefois. Nos rapports fréquents pouvaient donc donner lieu à certaines réserves de part et d’autre, sans que notre affection mutuelle en souffrît.

Le temps passait et Véra, qui n’avait encore rien fait pour atteindre son but, se désespérait de ne pouvoir trouver un moyen de se sacrifier à la cause. Sa santé s’altérait, ses joues devenaient pâles et l’expression de ses grands yeux pensifs se faisait de plus en plus sombre et mélancolique.

Je me souviens qu’une fois, par une riante matinée d’hiver, nous nous promenions sur la perspective Nevsky. Le ciel était bleu, le soleil prodiguait ses rayons, les glaces des magasins avaient des reflets d’argent. Il nous semblait que nous marchions sur un tapis lumineux qui nous renvoyait ses mille paillettes étincelantes. L’air était pur et vivifiant. Nous avancions avec peine malgré la largeur des trottoirs, car les promeneurs étaient nombreux ; hommes, femmes, enfants, le visage coloré par le froid, paraissaient tous éprouver la joie de vivre.

— « Et dire que parmi ces gens se trouvent peut-être ceux que je cherche ! » s’écria tout à coup Véra. » Chaque fois qu’il m’arrive de rencontrer une personne sympathique, je suis tentée de l’arrêter et de lui demander si elle n’en est pas ?

— « Eh bien ! que ma présence ne te gêne pas », lui répondis-je avec calme ; « tiens, regarde cet officier aux brillantes épaulettes, ou cet avocat élégant qui te dévisage avec son monocle ! Va donc les questionner : leur extérieur est plein de promesses. »

Véra ne répondit rien et soupira tristement.

Cependant, à la fin de l’hiver, un événement se produisit qui permit enfin à Véra de réaliser ses espérances.

Dès le commencement de janvier, le bruit avait couru de nombreuses arrestations dans différentes parties de la Russie, le gouvernement ayant découvert un important complot socialiste. Bientôt la nouvelle en fut officielle ; le rapport faisait savoir aux fidèles sujets que la justice avait surpris et incarcéré soixante-quinze criminels politiques, membres d’une société secrète.

Une période d’accalmie relative avait suivi la répression de l’insurrection polonaise, l’échec de Karakozow6 et l’exil de Tchervîchewsky7 en Sibérie. Ce n’est pas qu’il n’y eût de temps à autre des perquisitions et des arrestations suivies d’exil, mais aucun mouvement sérieux ne marqua cette époque. La série des attentats systématiques n’avait pas encore commencé et la propagande révolutionnaire, suivant la même marche qu’en Occident, prenait un autre caractère. Les droits politiques et l’abolition du régime autocratique passaient au second plan pour faire place aux réformes sociales qui, selon les idées de l’élite révolutionnaire, ne pourraient être acquises tant que le peuple resterait dans l’ignorance et dans la misère.

Il fallait donc de toute nécessité travailler pour le peuple, se rapprocher de lui, « se simplifier », selon l’expression de Tourguénieff dans le tableau qu’il nous donne de cette génération8.

Les soixante-quinze criminels arrêtés, qui étaient pour la plupart de bonne famille, appartenaient à cette catégorie de propagandistes pacifiques ne préconisant ni les bombes ni la dynamite.

On leur imputait comme crime de s’être mêlés au peuple : vêtus du costume des paysans, ils s’engageaient comme ouvriers dans les fabriques avec l’espoir secret de faire de la propagande parmi leurs camarades. Souvent ils se bornaient à distribuer leurs brochures dans les cabarets et sur les marchés. Mais, étrangers aux mœurs et aux habitudes populaires, ils s’y prenaient fort maladroitement et leurs tentatives avaient pour résultat de les faire livrer à la police par les fabricants et les cabaretiers, même par les paysans. Quelque inoffensifs qu’ils fussent, le gouvernement traita ces ennemis pacifiques avec la dernière rigueur pour mettre un terme à tout essai de propagande. L’ordre fut donné d’arrêter les suspects (et il suffisait pour l’être de porter le costume de paysan) ; puis on les renvoyait à Saint-Pétersbourg afin d’y passer en jugement. La plupart ne se connaissaient pas, et cependant on les traitait comme complices d’une même conspiration.

Cette fois encore on ne procéda pas autrement.

Le pouvoir voulait frapper les esprits par l’inflexibilité du jugement et par la dureté de la peine. L’affaire ne serait pas portée devant le jury, mais devant un tribunal spécial nommé à cette effet. Cependant, chaque accusé aurait le droit de se faire défendre et les portes seraient ouvertes au public. Évidemment on n’avait pas su comprendre en haut lieu que dans un immense pays tel que la Russie, manquant de voies de communication et privé de la liberté de la presse, les procès politiques constituent le moyen de propagande le plus sûr. Beaucoup de jeunes gens, impatients comme Véra de servir « la cause », n’en auraient pas trouvé le moyen pendant de longues années, si des procès politiques ne leur avaient appris de temps à autre où ils devaient chercher les « vrais » nihilistes.

Règle générale, les accusés de cette catégorie éveillent la plus vive sympathie dans les milieux les plus différents. Ne pouvant avoir de rapports directs avec eux, on entre en relations avec leurs parents et leurs amis ; c’est par ceux-ci que se nouent les rapports, que la confiance et l’amitié s’établissent entre les accusés et leurs admirateurs. Aussi n’est-il pas surprenant qu’après chaque procès politique se répète le fait rapporté par les anciennes légendes russes : dix combattants surgissent à la place laissée vacante par un de leurs frères...

Véra subit l’influence générale. Dès la première nouvelle du procès, chaque numéro de la Gazette officielle devint pour elle un sujet d’études. Elle savait par cœur les noms des détenus, ainsi que ceux de leurs avocats, et elle s’empressa de profiter de toutes les occasions qui s’offrirent de lier connaissance avec leurs familles.

C’est ainsi que s’ouvrit devant elle le large champ d’activité, auquel elle aspirait depuis si longtemps. Soixante-quinze familles plongées dans le désespoir et la misère avaient besoin de son aide. Elle allait enfin connaître ceux dont elle partageait les idées et les sentiments.

Il va sans dire que, toute à ses nouveaux amis, elle cessa d’assister aux cours et ne vint plus me voir qu’à de rares occasions, lorsqu’il s’agissait de secourir ceux qui lui étaient devenus si chers. C’était une collecte à faire, un enfant à placer, un avocat qu’elle désirait voir se charger de la défense d’un accusé. Véra n’épargnait ni sa peine ni celle de ses amis.

À la fin d’avril, l’instruction étant close, le tribunal commença ses séances.

Depuis six heures du matin, une foule immense stationnait aux portes du Palais de justice. Seules les personnes munies de billets avaient accès dans la salle, les autres attendaient à l’entrée pour avoir plus tôt les nouvelles.

À neuf heures et demie les portes s’ouvrirent et nous pénétrâmes dans l’immense salle, passant entre deux haies de gendarmes qui nous scrutaient du regard comme pour vérifier notre droit à des billets de faveur.

Un rapide coup d’œil suffisait pour indiquer que le public appartenait à deux catégories de personnes tout opposées ; les unes, mues par un sentiment de pure curiosité pour un spectacle rare, faisaient partie de la bonne société et étaient en position de se procurer facilement des billets. Il y avait des dames d’un certain âge, tout de noir habillées comme l’exige le bon ton, tenant à la main une lorgnette, évidemment pour ne rien perdre du drame qui allait se dérouler sous leurs yeux. N’avaient-elles pas sacrifié à ce besoin de distraction l’habitude de se lever à midi et surmonté le dégoût du contact de la foule ? Presque tous les hommes avaient l’air de hauts fonctionnaires : plusieurs portaient l’uniforme, d’autres étaient décorés.

Pendant quelques instants un grand silence d’attente régna de ce côté de la salle ; mais ce calme solennel ne dura pas longtemps. On se trouvait en pays de connaissance, on se saluait, les messieurs offraient poliment leurs places aux dames ; on causait ; les voix, chuchotantes d’abord, s’élevèrent graduellement et l’on se serait cru dans un salon, si le jour matinal, les murs nus et les bancs de bois n’avaient rappelé au sentiment de la réalité. Bien différents de ce groupe mondain se montraient les parents et les amis des accusés. Les visages amaigris et tristes, les toilettes négligées, les regards obstinément fixés sur la porte qui devait livrer passage aux inculpés, le silence accablant, tout chez eux indiquait l’angoisse de l’attente, l’appréhension du dénouement fatal.

À dix heures précises le cri habituel retentit : « Messieurs les juges ! » Douze sénateurs entrent dans la salle : ce sont des personnages considérables, ayant plus de décorations sur la poitrine que de cheveux sur la tête. Solennellement et sans se presser ils prennent place sur des fauteuils.

Puis une porte latérale s’ouvre. Escortés de gendarmes, les soixante-quinze accusés, parmi lesquels des jeunes filles, font leur entrée. Leur aspect est étrange : ils ont les traits douloureusement creusés, et pourtant ces visages sont juvéniles : le plus âgé n’a pas trente ans, le plus jeune en a à peine dix-huit. Leur toilette est soignée — ils semblent avoir revêtu leurs habits de fête ; quelques-unes des jeunes filles sont forts jolies. L’émotion colore leur teint et donne un éclat fiévreux à leurs yeux. Tous ont passé de longs mois, séparés du monde entier, et voici la première occasion de revoir leurs parents, leurs amis, de retrouver leurs proches dans cette foule bigarrée. Une joie presque enfantine, qu’ils ne peuvent cacher, les anime. Ils semblent oublier l’importance capitale de l’heure présente, le jugement terrible qui les attend et qui peut-être va les sevrer pour de longues années de toute joie, de toute espérance. Ils se regardent pleins d’attendrissement, presque de félicité. Malgré les efforts des gendarmes, beaucoup d’entre eux parviennent à serrer les mains qui se tendent, à répondre à de brûlantes questions. Les parents, les amis, incapables de maîtriser leur émotion, s’élancent vers la balustrade avec d’ardentes exclamations.

Aucun des témoins de cette scène ne l’oubliera jamais. Les grandes dames et les hauts fonctionnaires, les personnes même qui depuis longtemps semblent avoir perdu la faculté d’éprouver une émotion quelconque, tous ont subi l’entraînement général. Leur sympathie se porte vers les accusés. Plus tard, lorsque le temps aura passé là-dessus, ils rougiront peut-être en se rappelant leur conduite ; maintenant ils ont perdu tout empire sur eux-mêmes, et des femmes respectables saluent de leurs mouchoirs ces infâmes nihilistes.

Mais tout cela ne dure qu’une seconde ; bientôt les gendarmes parviennent à rétablir l’ordre et ramènent les inculpés à leurs places.



  • * *



Les débats sont dans leur plein. Le procureur vient de commencer son réquisitoire. Malgré la gravité de l’acte d’accusation, les inculpés prêtent peu d’attention à son éloquence. Ils cherchent du regard et par signes à interroger leurs camarades et à se communiquer leurs impressions. Toutes les souffrances vécues, toute l’atrocité du sort qui les attend ne peut les empêcher de se sentir heureux, comme s’ils venaient de remporter une victoire.

Le procureur — homme jeune encore — aspire à faire une rapide carrière et sa loquacité est étourdissante. Pendant plus de deux heures il peint le sombre tableau du mouvement révolutionnaire en Russie. Il classe les accusés en catégories et sous-catégories, avec la précision et la facilité que met un botaniste à étiqueter son herbier. Il relève des charges spéciales à l’encontre de chacune de ces catégories ; mais ses flèches les plus empoisonnées sont particulièrement dirigées contre cinq des accusés : deux femmes, dont l’une toute jeune, au visage allongé et pâle, aux yeux gris et rêveurs : c’est la fille d’un haut fonctionnaire ; ses camarades l’ont surnommée « la sainte ». L’autre, plus âgée, d’une nature robuste, appartient évidemment à une classe inférieure : son visage large et plat manque de finesse et décèle l’entêtement et le fanatisme. Parmi les hommes, il y a un ouvrier aux traits intelligents, un maître d’école au dernier degré de la phtisie et un étudiant en médecine nommé Pavlenkow, israélite de naissance. Ce dernier surtout excite au plus haut point l’indignation du procureur. Quand il parle de Pavlenkow, sa fureur ne connaît plus de bornes ; il lui prête les traits d’un Méphistophélès.

Les autres sont certainement fort dangereux, dit-il ; le devoir de la société est de s’en garantir et de les éloigner ; mais il y a des circonstances atténuantes qui plaident en leur faveur : si leurs théories sont fausses, ils ont au moins le mérite d’y croire sincèrement, tandis que pour Pavlenkow la propagande révolutionnaire n’est qu’un moyen de s’élever au-dessus de sa condition en entraînant les autres dans la boue. La nature lui a donné une intelligence hors ligne, et il s’est servi de ce don précieux pour se précipiter dans l’abîme, lui et ses camarades.

À l’exemple de ses confrères français, le procureur raconte la vie de Pavlenkow depuis sa plus tendre enfance. Il le représente comme un enfant pétri d’amour-propre, ayant grandi auprès de parents pauvres, dénués de principes, incapables par conséquent de développer chez leurs enfants la force morale nécessaire pour lutter contre des instincts vicieux. Un riche négociant juif, frappé de l’intelligence du jeune Samuel, le met à l’école ; l’enfant devient un excellent élève, mais la science est impuissante à éveiller en lui des sentiments élevés. Muni du diplôme de bachelier, il entre à l’école de médecine ; — c’était une chance inespérée pour un pauvre juif, dont les frères et sœurs courent nu-pieds dans les rues de sa ville natale. Mais Pavlenkow, au lieu de garder une reconnaissance éternelle envers Dieu et ses bienfaiteurs, continue à nourrir dans son cœur les sentiments pervers suscités par la misère et les humiliations qu’il a subies dès l’enfance. Ennemi de toute autorité, il emploie son intelligence, son énergie, toutes ses facultés à acquérir de l’influence sur ceux de ses camarades qui appartiennent à des familles respectables, dans l’espoir de les associer un jour à des machinations subversives. Le procureur termine en demandant aux juges d’appliquer à Pavlenkow la loi dans toute sa rigueur. « De pareils criminels ne doivent inspirer aucune pitié ! »

Pendant cette péroraison, je suivais attentivement le visage de l’accusé : très brun, il avait le type israélite fortement accentué. Son extérieur était à un certain point de vue plus intéressant que celui de ses compagnons ; plus âgé et paraissant plus expérimenté, il n’avait rien de naïf ni d’enfantin dans l’expression. Ses yeux frappaient par leur beauté et leur intelligence, mais un sourire amer et sarcastique tordait sa bouche ; les lèvres rouges et épaisses produisaient une impression désagréable par leur contraste avec le haut du visage. Des mouvements nerveux contractaient ses traits et agitaient ses mains.

Seul, il n’avait pas manifesté de joie à la vue de ses camarades et son regard n’avait cherché aucune figure amie parmi les assistants. Il suivait avec une attention intense le réquisitoire et prenait des notes : les paroles les plus blessantes n’avaient pu le faire départir de son calme apparent.

Une interruption d’une heure et demie suivit ce discours. On emmena les accusés ; les sénateurs, les avocats et le public se hâtèrent d’aller déjeuner.

À la rentrée, ce fut le tour des avocats. Ce n’est point chose facile de défendre une cause politique, quoique ce soit le meilleur moyen pour un ambitieux de se faire un nom ; mais il suffit à l’avocat de parler avec feu et conviction pour se voir classé parmi les suspects. Beaucoup se souviennent encore de discours éloquents suivis d’exil administratif. Cependant, il faut dire à l’honneur du barreau, qu’il s’y trouve toujours des hommes assez généreux pour se mettre au service des accusés politiques, sans aucun espoir de rémunération. Cette fois encore des avocats s’offrirent à assumer la responsabilité d’une cause ingrate ; ils ne firent aucun effort pour disculper leurs clients de participation au mouvement révolutionnaire et se contentèrent de chercher à leurs actes des mobiles nobles et désintéressés : ils se permirent même de développer les théories les plus hardies et d’employer des expressions admissibles seulement dans un procès politique.

Le président essaya maintes fois de les interrompre, ses efforts furent vains : à chaque reprise ils émettaient des opinions de plus en plus audacieuses.

La sympathie du public pour les accusés allait toujours croissant. Quelques-uns des assistants venus par curiosité entendaient avec étonnement des théories auxquelles ils ne s’étaient jamais arrêtés.

De même que Véra tenait pour certain que le socialisme seul peut résoudre tous les problèmes, de même ils avaient accepté de bonne foi l’opinion générale que les nihilistes sont des fous. Aussi n’est-il pas surprenant qu’éclairés sur les idées de ces terribles nihilistes, et ne voyant devant eux, au lieu des monstres qui hantaient leur imagination, que de pauvres jeunes gens ardents au dévouement et pleins d’abnégation, un nouvel horizon s’ouvrît devant eux. Le point de vue avait changé : du mépris et du sarcasme d’autrefois il ne restait qu’une grande bienveillance qui risquait fort de se transformer en enthousiasme.

Seuls les juges gardaient leur impassibilité habituelle. L’éloquence de la défense les touchait peu. Ils avaient reçu des instructions précises et il était facile de prévoir quel serait leur verdict. Par moments ils donnaient des signes manifestes de fatigue et d’impatience.

— Quand cela finira-t-il ? semblaient murmurer leurs lèvres décolorées. Mais le soir vient et le président lève la séance ; le lendemain matin les débats recommencent et continuent jusqu’à la nuit ; cela dure ainsi toute une semaine pendant laquelle l’intérêt du public croît chaque jour davantage.

Parmi les discours les plus poignants, il faut citer celui de Pavlenkow. Lui aussi avait un avocat, mais il voulait profiter de son droit à la parole. Au point de vue technique, sa défense n’eut rien de remarquable, mais ce qui lui donna une force et une signification particulières, ce fut sa grande simplicité.

« M. le procureur, dit-il en finissant, vous a raconté que j’étais un pauvre juif, misérable ; c’est la pure vérité ; mais c’est justement à cause de cela, c’est parce que je connais la misère, c’est parce que je sors des rangs d’une nationalité méprisée, que je sympathise profondément avec ceux qui souffrent et qui luttent.

« Quand j’ai vu l’impossibilité d’arriver à une solution par les voies ordinaires, je me suis décidé à employer les moyens extrêmes sans me demander si ces moyens étaient légaux ou non. M. le procureur vous demande d’appliquer à ma misère la loi dans toute sa rigueur ; ainsi soit-il ! Qu’on fasse de moi ce qu’on voudra ; j’appartiens à une race qui sait souffrir et je ne demande ni commisération ni pitié. »

Les débats terminés, les juges passèrent dans la salle des délibérations ; mais le public ne quitta point la place. Deux heures après, la séance fut reprise et le président commença d’une voix lente et solennelle la lecture de l’arrêt, qui dura une heure entière. La majorité des accusés furent condamnés à la déportation en Sibérie ou dans des provinces éloignées.

Les cinq principaux criminels furent condamnés aux travaux forcés pour une durée de cinq à vingt ans. Comme il fallait s’y attendre, Pavlenkow fut atteint par le maximum de la peine.

Dans les sphères gouvernementales, cet arrêt fut considéré comme fort indulgent. On s’attendait à une condamnation plus sévère.

Mais ce ne fut pas l’avis du public qui remplissait la salle. Ce verdict le frappa comme un coup de massue. Pendant toute une semaine il avait vécu de la vie des inculpés ; il avait appris à connaître personnellement chacun d’entre eux et à comprendre tous les incidents de leur passé ; aussi lui était-il difficile de rester indifférent à leur sort.

Un silence profond régnait dans la salle, silence interrompu par des sanglots désespérés.

Mes yeux se portèrent sur Véra. Pâle comme une morte, elle se tenait à la balustrade, les yeux démesurément ouverts, avec cette expression presque extatique qu’a parfois le visage des martyrs.

La foule s’écoula lentement et silencieusement.

Dehors c’était le printemps ; l’eau ruisselait dans les gouttières et courait joyeusement en petits ruisseaux le long des trottoirs. L’air était pur et frais. L’atrocité des émotions éprouvées ne semblait plus qu’un cauchemar et la réalité de tout ce qui s’était passé semblait impossible. L’image de douze vieillards caducs prononçant un verdict impitoyable et fauchant à la racine le bonheur et l’avenir de soixante-quinze jeunes vies, cette image se perdait dans le brouillard et laissait à chacun l’impression d’une amère ironie.