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première partie (Maurice Darville à sa sœur) deuxième partie (Mina Darville à son frère)

(Maurice Darville à sa sœur)

Tu as mille fois raison. Il faut risquer la terrible demande, mais je crois qu’il fait exprès pour me décontenancer.

Ce matin, décidé d’en finir, j’allai l’attendre dans son cabinet de travail, où il a l’habitude de se rendre de bonne heure. J’aime cette chambre où Angéline a passé tant d’heures de sa vie ; et si j’avais la table sur laquelle Cicéron a écrit ses plus beaux plaidoyers, je la donnerais pour le petit pupitre où elle faisait ses devoirs.

L’autre soir, je lui demandais si, enfant, elle aimait l’étude. Pas toujours, répondit-elle. Et regardait son père avec cette adorable coquetterie qu’elle n’a qu’avec lui. — Mais je le craignais tant !

Mina, je me demande comment j’arrive à me conduire à peu près sensément. Au fond, je n’en sais rien du tout.

Pour revenir à mon récit, sur le mur, en face de la table de travail de M. de Montbrun, il y a un petit portrait de sa femme, et un peu au-dessous, suspendue aussi par un ruban noir, une photographie de notre pauvre père en capot d’écolier. C’est surtout sa figure fatiguée et malade que je me rappelle, et pour moi ce jeune et souriant visage ne lui ressemble guère.

J’étais à le considérer quand M. de Montbrun entra. Nous parlâmes du passé, de leur temps de collège. Jamais je ne l’avais vu si cordial, si affectueux. Je crus le moment bien choisi, et lui dis assez maladroitement :

— Il me semble que vous devez regretter de ne pas avoir de fils.

Il me regarda. Si tu avais vu la fine malice dans ses beaux yeux.

— D’où vous vient ce souci, mon cher, répondit-il ? et, ensuite, avec un grand sérieux : « Est-ce que ma fille ne vous paraît pas tout ce que je puis souhaiter ? »

Pour qui aime les railleurs, il était à peindre dans ce moment. Je fis appel à mon courage, et j’allais parler bien clairement, quand Angéline parut à la fenêtre où nous étions assis. Elle mit l’une de ses belles mains sur les yeux de son père, et de l’autre me passa sous le nez une touffe de lilas tout humide de rosée.

— Shocking, dit M. de Montbrun. Vois comme Maurice rougit pour moi de tes manières de campagnarde.

— Mais, dit Angéline, avec le frais rire que tu connais, Monsieur Darville rougit peut-être pour son compte. Savez-vous ce qu’éprouve un poète qu’on arrose des pleurs de la nuit ?

— Ma fille, reprit-il, on ne doit jamais parler légèrement de ceux qui font des vers.

Rien n’abat un homme ému comme une plaisanterie. Je me sentis éteint pour la journée. Mais je la regardais et c’est une jouissance à laquelle mes yeux ne savent pas s’habituer.

Si tu l’avais vue, comme elle était dans la vive lumière ! Oui, c’est bien la fée de la jeunesse ! Oui, elle a tout l’éclat, toute la fraîcheur, tout le charme, tout le rayonnement du matin !

Non, il n’aura pas le cœur de me désespérer ! Cette situation n’est plus tenable, et puisque je ne sais pas parler, je vais écrire.

M. de Montbrun m’a longuement parlé de toi. Il trouve que tu as trop de liberté et pas assez de devoirs. Il m’a demandé combien tu comptais d’amoureux par le temps qui court, mais je n’ai pu dire au juste.

D’après lui, l’atmosphère d’adulation où tu vis ne t’est pas bonne. D’après lui encore, tu as l’humeur coquette, et il vaudrait mieux pour toi entrer dans le sérieux de la vie.

Je te répète tout bien exactement. On parle de ma voix en termes obligeants, mais je n’oserais jamais en dire autant en une fois. Réprimander les jeunes filles est un art difficile. Pour s’en tirer à son honneur, il faut avoir la taille de François Ier, et ce charme de manières que tu appelles du montbrunage.

Ma chère Mina, que je suis bien ici ! J’aime cette maison isolée et riante qui regarde la mer à travers ses beaux arbres, et sourit à son jardin par-dessus une rangée d’arbustes charmants.

Elle est blanche, ce qui ne se voit guère, car des plantes grimpantes courent partout sur les murs, et sautent hardiment sur le toit. Angéline dit : « Le printemps est bien heureux de m’avoir. J’ai si bien fait, que tout est vert. » Aujourd’hui nous avons fait une très longue promenade. On voulait me faire admirer la baie de Gaspé, me montrer l’endroit où Jacques Cartier prit possession du pays en y plantant la croix. Mais Angéline était là, et je ne sais plus regarder qu’elle. Mina, qu’elle est ravissante ! J’ai honte d’être si troublé : cette maison charmante semble faite pour abriter la paix. Que deviendrais-je, mon Dieu, s’il allait refuser ? Mais j’espère.

Je t’embrasse, ma petite sœur.

Maurice.