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Cora Pearl Wikipédia

Chapitre XVII & XVIII

Chapitre XV & XVI

Chapitre XII a XIV

Chapitres VIII à XI

Chapitres VI & VII

Chapitres I a V

XIX

UNE PROMENADE EN REMISE. — POÉTIQUE SOUVENIR DU DUC DE BELLANO. — LE COCHER ET LE ZOUAVE.

Quelque temps avant cette apparition subite dans notre coupé, il nous était arrivé une assez plaisante histoire que je racontai plus tard au duc lui-même, en ayant soin toutefois de lui cacher le nom du cavalier qui m’avait, accompagnée dans la circonstance.

Nous avions déjeuné chez Brébant, de Rouvray et moi. De Rouvray propose un tour au Bois. Il n’avait pas sa voiture : nous prenons une remise. Le cocher ouvre la portière : nous montons, en même temps qu’un zouave prenait place sur le siège.

— Voilà, me dit de Rouvray, un gaillard assez sans gêne !

— Une connaissance du cocher ! lui dis-je.

On part. Arrivés au rond-point des Champs-Élysées, nous rencontrons Girard avec un de ses amis. De Rouvray fait arrêter, ce qui ne paraît pas du goût du cocher.

— Nous allons faire un tour au Bois. Voulez-vous venir avec nous ? Il y a place pour quatre personnes.

— Pourquoi pas pour six ? dit le cocher, en maugréant.

— Ne fais pas semblant d’entendre, dis-je à de Rouvray, qui commençait à perdre patience.

Girard et son ami montent avec nous. Pendant ce temps-là, le zouave, toujours sur le siège, toussait, crachait, faisait un bruit du diable.

— Voilà un groom bien mal stylé ! dit en souriant Girard.

— Et le cocher vaut le groom, ajouta de Rouvray.

Nous roulons.

Le zouave, très secoué, avait, comme on dit, quelque part, la sputation fréquente. Il me rappelait les malheurs arrivés à un aimable gentilhomme, lors de certain bal, donné dans un camp ; et j’en fis en riant l’observation.

— Ah ! oui ! dit de Rouvray, en répétant le propos tenu dans cette circonstance par le cadet du héros de l’aventure : « Ce n’est rien, c’est mon frère, le duc de Bellano qui… dé… goise !… »

Ce souvenir nous mit en belle humeur. Nous rencontrâmes — c’était inévitable — un grand nombre de connaissances. En entrant au Bois les chevaux prirent le pas.

Le zouave se mit à chanter, — Dieu sait comme !

— C’est trop fort ! dit de Rouvray.

— Il pourrait en effet le prendre plus bas, dit Girard.

De Rouvray mit la tête à la portière et prie le cocher d’imposer silence à son compagnon.

On descendit à la cascade pour prendre un rafraîchissement. Girard, toujours plein de prévenances, fit passer par le garçon un bock pour le cocher, un autre pour le zouave.

— Girard, mon ami, dit de Rouvray, je crains bien que tu ne sois trop généreux.

Les bribes d’une conversation fort animée parvenaient en même temps à nos oreilles. C’étaient nos deux hommes qui se prenaient de bec.

— Je t’ai dit la caserne du prince Ugène ! criait le zouave.

— La porte en face ! répondait le cocher.

— Les amis vont se taper, dit à mi-voix Girard.

Nous reprenons nos places dans le landau. De Rouvray donne mon adresse. Girard et son ami veulent bien nous accompagner encore.

Arrivé devant ma porte, de Rouvray paye la voiture, et donne au cocher le pourboire.

Mais celui-ci fait la grimace :

— Merci ! dit-il. Cinq personnes !…

— Comment, cinq personnes !… Nous ne sommes que quatre.

— Eh bien ? Et le zouave ?

— S’il vous plaît ?…

— Dites donc, bourgeois, si vous croyez que c’est agréable de se ballader deux heures avec un particulier qui m’a mis mon siège dans un état !…

Une pensée troublante traverse l’esprit de Rouvray. Girard, son ami et moi, partons d’un grand éclat de rire.

Le zouave avait été mis sur notre compte !

Je n’ai pas besoin de dire que le cocher l’a fait descendre plus vite qu’il n’était monté. La porte s’est refermée sur nous, tandis qu’un rassemblement commençait à se former devant la voiture, le cocher bousculant le zouave, en le traitant de « galvaudeux » et le zouave répétant au cocher, de sa plus douce voix :

« Quand j’te dis : À la caserne du prince Ugène ! »

XX

RENDEZ-VOUS À L’EXPOSITION DANS LE SALON DU DUC JEAN. — L’INTÉRÊT QU’IL PREND AUX DÉCOUVERTES. — UNE DOUBLE SOMME. — ATTENTIONS AIMABLES CURIOSITÉ DU DUC POUR LES PHÉNOMÈNES SUPRA-SENSIBLES. — L’EMPEREUR NON MOINS CURIEUX DES MÊMES FAITS.

Quand nous devions nous rencontrer à l’Exposition universelle, nous nous y rendions isolément. Le duc avait un salon turc spécial, où je le retrouvais chaque jourà la même heure. Il y apportait souvent des notes, pour dérober le moins de temps possible au travail. C’était avec un plaisir extrême qu’il examinait, dans les plus petits détails, les objets d’art. les procédés de fabrication étrangère, les machines, particulièrement celles qui présentaient une application nouvelle de l’électricité. Plusieurs fois je l’ai vu dessiner des pièces mécaniques, et noter sur ses dessins certains points, au sujet desquels il avait ensuite avec les exposants des entretiens prolongés. La question des aérostats l’intéressait non moins vivement. Il avait une collection considérable de gravures, représentant des ballons de toutes formes.

— Après tout, lui disais-je, c’est toujours de la toile avec du gaz dedans !

Mes réflexions scientifiques avaient le don de le mettre de bonne humeur.

Une fois, il me fit voir un tissu tellement « contractile » que… ma foi, je ne me souviens plus de ses propriétés, mais c’était quelque chose qui aurait pu bouleverser le monde. J’ai su depuis par le duc lui-même « que cette prétendue invention était la plus vaste blague qu’on eût encore tenté de faire. »

Dans un de nos rendez-vous au salon turc, je m’étais endormie, en l’attendant. Je ne sais quel bruit léger me réveille. Je vois le duc dans un fauteuil, ronflant à s’égorger. Très étonnée, je ne fais aucun bruit, et m’amuse à faire avec un jeu de cartes minuscules, qui se trouvait sur la table, une patience qui ne dure pas moins d’une heure. Le duc se réveille et se met à rire.

— Tu dormais de si bon cœur, me dit-il, que je m’en serais voulu de te tirer de tes doux rêves.

— Et vous avez ronflé d’un tel appétit, que je me serais fait une conscience de troubler votre repos.

C’est l’unique fois que je l’aie vu dormir dans la journée.

Du reste, comme j’ai eu déjà l’occasion de le dire, il adorait ses aises, mettait volontiers les pieds sur la chaise, qui se trouvait devant celle où il était assis ; et protestait souvent contre la tyrannie des gilets incommodément fermés. D’appétit très modéré à ses repas, il avait quelquefois des fringales. Alors il achetait chez le premier boulanger venu un petit pain qu’il fourrait dans sa poche et grignotait tout en se promenant. Jamais de sucreries ; il détestait les fadeurs, et me réservait des friandises, qu’il venait le soir m’apporter dans ma chambre, au Palais. S’il n’était pas là, fruits et bonbons attendaient sur la table de nuit.

C’était pour lui un supplice de se rendre aux Tuileries les jours de réception : il ne dissimulait pas l’ennui que lui causait ce qu’il appelait « les mômeries de l’étiquette », On pouvait deviner qu’il aimait et craignait l’Empereur, dont il jugeait les opinions avec une respectueuse liberté, — je ne parle pas des actes politiques qu’il s’était fait une loi de ne jamais discuter.

Esprit éminemment pratique, indépendant, il avait néanmoins une tendance à croire, je ne dirai pas à la magie et aux sortilèges, mais à la réalité de certains phénomènes, d’un ordre supra-sensible — c’est de lui que je tiens cette expression. Les expériences de Hume, le fameux médecin qui fit tant de bruit sous l’Empire, qui modifiait, dit-on, à volonté, la température d’un appartement, faisait apparaître une main chaude et tangible, et s’élevait sans aucun secours à une certaine hauteur, l’intéressaient, comme bien d’autres, au suprême degré. « Il y avait là des choses qu’il ne s’expliquait pas. » Je l’ai entendu discuter longuement sur les questions du spiritisme, alors très à la mode, et réfuter avec chaleur les objections tirées de la possibilité de quelque charlatanisme dans la matière.

Plus tard, il prit un intérêt non moins vif aux séances du magnétiseur Banoti. Je dois dire néanmoins que la foi du duc fut sensiblement ébranlée par certaine réflexion de gros bon sens, que fit un jour, chez moi, Jules de Larny, causeur aimable, un peu sceptique.

— Mais enfin, lui demandait le duc, comment expliquez-vous que de l’eau claire prenne dans la bouche d’un sujet endormi tel goût qu’il convient au magnétiseur de lui communiquer, celui du marasquin, par exemple, du cognac ou du curaçao ?

— Comment me prouverez-vous, monsieur le duc, que le sujet endormi sent réellement dans son palais le goût du curaçao, du cognac ou du marasquin ?

— Ma foi, répond le duc après un silence, j’avoue que je n’ai jamais pensé à cela !

— J’inclinerais à croire, dit quelqu’un, qu’il y a là une sorte de sujétion, un compromis entre le magnétiseur et son sujet.

— Et peut-être, hasarda un autre, un compromis entre le palais du sujet et le sujet lui-même ?

Ce fut, à ma connaissance, la dernière fois que le duc Jean parla magnétisme.

J’ai entendu dire par des familiers de la cour que l’Empereur lui-même avait une tendance à ajouter loi à certaines circonstances, à certains pressentiments, voire à une simple expression qui le frappait dans une lecture. Il s’en cachait un peu, d’ailleurs, et sans chercher à faire de la bravade, plaisantait volontiers sur les propriétés fatidiques du nombre 13 et du vendredi. Le ton doucement railleur qu’il affectait, quand la conversation tombait sur ces matières, n’était pas toujours du goût de l’Impératrice. Bien qu’usant d’une convenance parfaite, l’Empereur semblait prendre un malin plaisir à contrarier sur ce point les susceptibilités féminines d’une éducation très espagnole.

Ces piqûres amusaient le duc : il en causait souvent en petit comité. C’était là, du reste, qu’il aimait à se mettre à l’aise.

Très entier, presque brusque, il haussait les épaules pour une simple divergence d’opinion, lui refusant l’honneur de la réplique, mais s’il rencontrait une objection crânement posée, il reprenait la discussion, sur nouveaux frais et avec un grand calme, employant tout ce qu’il avait de persuasion à ranger à sa cause son contradicteur. Ce qui était dur en lui, c’était l’écorce ; la moindre entaille révélait une grande délicatesse de procédés.