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Cora Pearl Wikipédia

Chapitre XXI

Chapitre XIX & XX

Chapitre XVII & XVIII

Chapitre XV & XVI

Chapitre XII a XIV

Chapitres VIII à XI

Chapitres VI & VII

Chapitres I a V

XXII

UN CHASSÉ-CROISÉ DE DUCS. — LE DUC JEAN ET LE DUC D’HACOTÉ. — AFFRANCHISSEMENT INSUFFISANT : CONSÉQUENCES. — ADALBERT INTERVIENT.

Je n’étais plus avec le duc depuis 1874. Je m’étais rendue au Cirque d’Hiver avec la Blandin pour applaudir Zoé Dupont, qu’on avait surnommée la Grande Latte. Je dois dire qu’elle manqua complètement ses exercices ce soir-là, et que je m’ennuyai presque aussi fort que j’avais applaudi. Ce n’était pas peu !

En sortant du Cirque, je vois le secrétaire du duc. Il me dit :

— Je me promène.

Il n’y avait pas de mal à ça, sans doute : un secrétaire a bien le droit de se promener comme un autre homme, fût-ce au besoin dans une armoire. Toutefois, je pensai en moi-même :

— Il m’espionne !

La Blandin s’associait à ma réflexion tacite. Elle me dit à mi-voix :

— Il vous surveille.

Je montai en voiture : et le secrétaire continua de faire les cent pas sur la place.

Aussitôt rentrée, j’écrivis, tout à la hâte, un mot à Zoé, la priant de me dire « si le duc assistait la veille à la représentation. Cela m’intéressait. »

Le lendemain, mon intime accourt chez moi comme une furie.

— Qu’est-ce que ça signifie ? m’écrire, à moi ? Avoir le front de me demander que je la renseigne ? Moi ?… Ah ! mais non !… Ah ! mais non !… Ça ne se passera pas comme ça !

Je ferme ma porte à clé, en entendant ces cris. Je la laisse pérorer à son aise.

— Parlez-moi de ça ! À la bonne heure ! Voilà les amies ! Au moins, celle-là, elle est franche ! Elle n’y va pas par quatre chemins. Elle vous prie de lever la jambe pour vous couper l’herbe sous les pieds ! Faut-il que je dise au duc bien des choses de ta part ? Tiens ! C’est une idée !

Tout cela dans l’escalier.

Zoé partit, donnant un coup de porte à ébranler la maison. La concierge, qui n’était chez moi que depuis huit jours, la prit pour une folle. Je lui dis que c’était une écuyère, mais elle était trop troublée pour saisir la différence.

Que fait ma bonne petite Zoé ? Elle met le mot que je lui avais écrit, dans une lettre qu’elle envoie au duc d’Hacôté. La lettre arrive à la garnison du duc. On la refuse, faute d’affranchissement. Pourtant, si l’on n’admet là que les lettres timbrées, il me semble que celle-là… Mais je n’ai pas la parole : je n’ai jamais économisé un sou.

« Conformément à la loi », comme le mentionne, dans les cas analogues à celui-ci, l’imprimé de l’enveloppe postale, le pli est ouvert ; et comme mon nom et mon adresse sont les seuls indiqués dans la missive, la lettre revient à mon domicile, accompagnée de la gracieuse apostille de mon intime. Je fais publier ladite lettre ainsi que son commentaire dans un journal, par Delaroute. Le public n’avait pas moins droit que moi-même à savourer l’atticisme épistolaire de la Grande Latte.

Amère parfois, je n’ai jamais été égoïste.

Nouvelle irruption chez moi de la fulminante écuyère. Nouvelle interdiction de ma porte. Nouvel ébahissement de ma concierge, tintamarre épouvantable, monologue et imprécations, mais plus dans l’escalier, cette fois ; dans mon antichambre. Autant de conquis pour cette pauvre Zoé.

J’avais grande envie de charger la police du soin de mon repos et de la défense de ma porte. Toujours bonne, la police prit les devants. Je fus mandée à la Préfecture.

Zoé Dupont, qui narrait fort agréablement, avait tout raconté à son duc, qui n’avait pas l’avantage d’être en communion d’idées avec le mien. Petites divergences politiques… D’Hacôté était au mieux avec Adalbert. Adalbert ne pouvait, en bonne politique, refuser de rendre les choses bien criminelles. Je suis allée deux fois à la Préfecture ; la première, dans mon coupé ; la seconde, dans un fiacre, dont le gouvernement m’a fait les honneurs.

En présence du représentant de l’ordre d’alors, j’exhibe l’enveloppe, objet du litige. Il avoue ne plus rien comprendre ; mais son devoir est de sévir : il ne faillira pas à son devoir. Je le prie par ses yeux si expressifs, par son front si pur, par sa fiancée si belle ! Je le sens ébranlé : j’insiste. Mais il veut me faire payer cher sa faiblesse et ma victoire. Il me secoue au point que j’en sanglote. Enfin, il brûle tout le paquet, et me laisse partir tranquille.

Et tout ça, parce que j’étais allée bâiller au Cirque ! — Histoire de parapluies changés au vestiaire ! Zoé croyait que je parlais de son duc, quand je ne m’occupais que du mien.

XXIII

UN VRAI COMTE ARABE : KHADIL-BEY. — SA MAGNIFICENCE, SA DÉLICATESSE. GRAND DÎNER : BARRU DEMANDE DU VINAIGRE. — RÉSÉDA CHANTE. — UNE ÉTOILE DE DIAMANT. — T’EN N’AURAS PAS L’ÉTRENNE !

Un des hommes les plus extraordinaires à mon avis, fut le vieux Khadil-bey. Il m’apparaissait comme un personnage des Mille et une Nuits. Son hôtel était splendide. Toutes les merveilles de l’Orient s’y rencontraient. Une serre féerique, des appartements enchantés. Il recevait, au printemps dans son salon ; l’hiver dans son jardin. Pas un objet chez lui qui ne réveillât un souvenir, pas un meuble qui n’ait une histoire ou ne fût une curiosité.

De tout l’hôtel le maître était bien la plus saisissante : mais il était une curiosité qui charme et qu’on aime. Majestueux dans toute sa personne, sa majesté n’excluait ni la grâce ni l’enjouement. Il aimait en artiste et traitait en grand seigneur. Il avait le culte du beau sous toutes les formes, lui-même était un type de beauté, de bonté plus encore.

Rien d’étonnant que, plus que septuagénaire, il ait inspiré de grandes passions. Il était de ces hommes, — et ils sont rares, — qui se seraient crus déshonorés s’ils avaient, je ne dis pas laissé paraître, mais conçu le moindre mépris pour la femme qu’ils avaient accueillie dans leur demeure, et dont ils avaient tendrement et magnifiquement remercié le sourire.

Certes, si quelqu’un faisait grand, c’était lui. Il exerçait l’hospitalité comme devaient faire les vieux patriarches. La reine de Saba aurait trouvé dans sa maison, non moins somptueuse que celle du divin Soliman, son lit et son couvert. Ce qui dominait surtout dans cet Oriental, si parisien pourtant, c’était, je le répète, la bonté. S’il était fastueux, il était plus généreux encore. S’il avait la chance de posséder, faire plaisir aux autres était toute son étude. D’ailleurs il était si riche, qu’il pouvait rendre heureux ses amis sans s’appauvrir pour cela lui-même. Je ne sais s’il avait assuré son hôtel : c’est probable. Dans tous les cas le Compagnie, signataire du traité, devait brûler des cierges autour de l’immeuble, tout en prenant bien garde aux flammèches.

Je me suis baignée dans cette vasque de marbre rose, j’ai dormi de longues heures sur ces divans, respirant le parfum des fleurs, et rêvent de demeures enchantées ; et quand je me réveillais, la réalité m’apparaissait plus belle que le rêve.

Un soir, avant de prendre le thé, le domestique prie les dames d’attendre quelques moments. Khadil-bey sommeillait. J’avise sur une table une boîte de jouets. Il n’y avait pas, que je sache, indiscrétion à l’ouvrir, et j’ai toujours aimé à chercher la petite bête : cette curiosité m’en a fait souvent trouver de bien grosses. La boîte renfermait toute espèce de jeux. Quilles, volants, dominos, raquettes. J’avais, depuis un temps immémorial, une furieuse envie de jouer aux quilles. Sans plus de façon, je m’installe par terre et je joue. Je me livrais depuis quelques instants à cet exercice, et, je l’avoue, avec assez d’ardeur, lorsque Khadil entre et reçoit, juste au milieu des jambes, la boule assez vigoureusement lancée. Très contrariée de me maladresse, je ramasse bien vite les quilles et les remets en place.

— Emportez cette boîte, dit-il à un domestique. Ce fut toute sa vengeance.

On prend le thé, on cause.

Quand je rentre chez moi, le premier objet qui frappe ma vue, n’est la boîte. Toute sculptée en ivoire. Valeur 4,800 francs. Khadil l’avait fait porter chez moi durant la soirée. Cela ne rappelle-t-il pas les royales munificences de Dagobert ? Je n’aurais pas osé lui dire pourtant que sa boîte m’avait donné dans l’œil.

Khadil-bey donnait de grands dîners, surtout aux membres du Jockey, au temps de Barru. Dans un de ces repas magiques, servis avec un goût et un luxe sans égal, Barru demande du vinaigre. Le domestique apporte un litre, et le place sur la table. Rire général. Fureur concentrée de l’homme d’État. Un service d’argenterie énorme, et un litre !!…

Le même soir Réséda vint chanter La Femme à barbe, et T’en n’auras pas l’étrenne. Elle fut très applaudie. En France on est toujours galant. Quand elle eut terminé, Barru lui offrit son bras, et parcourut avec elle les salons.

Arrivée devant moi, elle s’arrête.

— Oh ! les beaux diamants ! dit-elle.

Je détache une de mes étoiles, et la mets sur sa robe.

Barru murmure : « Souvenir de madame trois étoiles. » J’en avais davantage, mais, pour son mot, trois faisaient l’affaire.

Barru raconta la chose à Khadil-bey qui, dès le lendemain, envoya à la chanteuse des boucles d’oreilles en diamant. Réséda demanda si c’était tout ? »

À question, réponse. Le soir même, l’artiste reçut vingt-cinq louis, prix ordinaire d’un cachet à domicile, plus un petit cadeau, avec prière de rendre les brillants de dix mille francs, qui lui avaient été adressés par erreur. Il fallut bien s’exécuter : on le fit sans ostentation comme sans enthousiasme. Mais jamais depuis on n’entendit la diva chanter chez le nahab : « T’en n’auras pas l’étrenne. »