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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Il n’est pas besoin de philosopher très longuement sur le développement des grands mouvements sociaux ou spirituels qu’a vu naître notre époque pour constater que, pour chacun d’eux, à un moment où l’autre de leur histoire, une femme en tout cas en a été l’âme, la force agissante, la cheville ouvrière, si ce n’est même l’inspiratrice ou l’initiatrice. Et l’exclamation du président Lincoln, rencontrant pour la première fois, au plus fort de la lutte contre l’abolition de l’esclavage, Mrs. Beecher-Stowe : « Comment cette petite femme a-t-elle pu déchaîner cette grande guerre ?… » pourrait être reprise dans le cas de bien d’autres croisades contre la force brutale, le vice, l’immoralité, le matérialisme, ou l’injustice. C’est la baronne de Suttner déclarant d’abord par son œuvre Bas les armes la guerre à la guerre, puis travaillant par son action persistante à l’organisation du pacifisme ; c’est Frances Willard consacrant comme à un apostolat sa vie à la lutte antialcoolique ; c’est Joséphine Butler prenant cou-rageusement en main une œuvre de morale et de justice qui l’obligeait, elle une âme haute et délicate, à toucher aux bassesses lui répugnant le plus ; ce sont Elizabeth Blackwell, Florence Nightingale, ouvrant aux femmes des carrières d’abnégation en même temps que de progrès social ; c’est encore Harriet Bee-cher-Stowe dont nous venons de prononcer le nom…

S’il en a été ainsi pour ces mouvements divers, à plus forte raison le féminisme, qui est d’une part un mouvement de justice et d’idéalisme, et qui d’autre part intéresse et concerne directe-ment les femmes, n’a pu manquer d’avoir lui aussi des apôtres. Son Livre d’or compte en effet déjà de nombreuses pages. Mais si beaucoup de femmes ont dévoué et dépensé leurs forces, leur temps, leur argent pour la grande « Cause », on peut dire, je crois, sans injustice qu’aucune ne s’est donnée complètement à elle comme Susan-B. Anthony.

En effet, toute cette pléiade de femmes distinguées et admirables d’abnégation qui entamèrent la lutte pour notre revendication, et dont le nom revient à chaque page d’une histoire de l’émancipation féminine – ces femmes, ses amies, ses disciples, ses collaboratrices, Susan-B. Anthony les dépasse toutes. Elle les dépasse par la persévérance de ses convictions, par son indomptable et minutieuse force morale, par la conscience de son devoir de suffragiste et par son dévouement, ses sacrifices mêmes, à l’accomplissement de ce devoir. Et cela non pas seulement dans le moment d’enthousiasme d’une campagne à mener, d’une action à conduire, mais à chaque instant, aux heures noires comme aux minutes glorieuses, dans les labeurs ingrats et obscurs, dans les déceptions, les échecs, les défaites.

Dans quel milieu, cette personnalité si forte, si droite et si simple s’est-elle développée ? Quelles furent les expériences de sa vie qui l’amenèrent à travailler d’abord, puis ensuite à se consacrer passionnément et pour toujours à la cause, non pas du féminisme en général, vaste, variée, aux multiples aspects, mais à celle plus définie, plus difficile à défendre, plus impopulaire, du suffrage féminin ? Elle même l’a raconté dans sa biographie (The Life and Work of Susan B. Anthony. Trois forts volumes in-8. The Bowen-Merril Company, Indianapolis and Kansas City, 1899 et 1906.) , écrite en collaboration avec sa disciple, Mrs. Ida Husted Harper, biographie à la mode anglo-saxonne, c’est-à-dire qui ne fait grâce d’aucun détail, d’aucun chiffre ni d’aucun nom. Une forêt touffue où le lecteur latin, plus épris de mesure et de sobriété, peut se cueillir une splendide gerbe.