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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Elle est née le 15 février 1820 à Adams (Massachusetts), dans la pittoresque région du Berkshire. Un pays de collines ro-cheuses, de torrents, de forêts, de vieilles fermes, de ponts mous-sus, qui évoque tout le charme de la nature américaine du Nord-Est. Elle était la seconde fille d’une famille quaker de six enfants, dans laquelle se trouvent bien des caractéristiques qui s’épanouiront plus tard chez Susan. Son père, Daniel Anthony, était un homme d’une haute valeur morale et intellectuelle, un esprit large, indépendant, ouvert et compréhensif. Son rêve au-rait été de faire des études et de devenir maître d’école, mais son père à lui, le vieil Humphrey Anthony, de mentalité beaucoup plus pratique et commerciale, interrompit bien vite la série de ses succès à l’école publique en le rappelant auprès de lui pour l’aider à diriger sa ferme – une ferme qui, selon les habitudes de cette époque et de ce pays, comprenait, à côté d’une grande ex-ploitation agricole, une forge et un moulin. Daniel toutefois trou-va un dérivé à ses goûts intellectuels et pédagogiques en prenant la direction de la petite école qu’organisaient pour leurs enfants les familles des notables de la région. À cette école venaient d’une ferme voisine, bien qu’elles ne fussent point quakers, mais bap-tistes, les petites Read. Et l’une d’elles, Lucy, était une ravissante jeune fille aux abondants cheveux bruns, aux yeux bleus, au teint de rose… L’inévitable arriva, mais l’assentiment des parents fut dur à obtenir. Car, bien que Lucy fut charmante, douce, de bonne famille, elle n’était point quaker, et son éducation avait été par-semée de traits que n’admettaient point les « Amis » dans leur austérité rigide : elle chantait d’une voix mélodieuse, elle aimait à danser… Mais le jeune homme tint bon, et le nouveau couple fut marié le 13 juillet 1817. Jamais ni l’un ni l’autre n’eut à se repen-tir d’avoir fait ce que l’on considérait autour d’eux comme une mésalliance religieuse, et leur vie conjugale ne fut qu’un long bonheur d’affection, bien que les soucis et les épreuves ne leur aient certainement pas manqué !

C’est dans l’atmosphère créée par ce ménage, atmosphère de devoir, de travail, de désintéressement, d’austérité aussi, mais de chaude affection et d’entente mutuelle que furent élevés les six enfants de Daniel et de Lucy. On travaillait dur, Daniel ayant d’abord fondé à Adams même une filature hydraulique de coton – grande nouveauté pour l’époque – dont toutes les ouvrières lo-geaient chez lui, suivant la coutume ; puis ayant pris à Batten-ville, dans l’État de New-York, la direction d’une affaire commer-ciale et industrielle beaucoup plus importante, que la crise des cotons l’obligea à abandonner au bout d’une douzaine d’années, mais pour s’occuper encore d’une fabrique plus petite à laquelle était annexée une auberge. Le journal que Susan tint régulière-ment sa vie durant, et qui forme, avec sa volumineuse correspon-dance si révélatrice de son caractère, une mine précieuse pour l’histoire de sa vie, contient des passages significatifs à cet égard : « Aujourd’hui, j’ai fait une grande lessive… J’ai passé ma journée à mon rouet… Cuit vingt-et-une miches de pain… Tissé trois mètres de tapis… Le nouvel atelier vient d’être ouvert : nous avons eu 20 hommes à souper le 6ème jour et 15 le 7ème… » Mais les gâteries et le sucre d’orge des grand’mères Read et Anthony quand on était petit, les « abeilles » pour ourler les couvertures ou pour peler les pommes (et quelles réminiscences du Vaste Monde évoquent pour nous ces termes !), les parties de traîneaux quand on était plus grand, mettaient des rayons lumineux dans cette vie sévère. Et puis, l’influence d’un homme au cœur droit, à l’esprit élevé, s’exerçait ineffaçable. Il n’est pas besoin de cher-cher bien loin pour trouver où Susan apprit à mettre son devoir plus haut que ses intérêts ; et la vie de Daniel Anthony présente bien des cas où il se refusa délibérément à vendre du rhum ou des liqueurs quand bien même on lui prédisait que cela ruinerait son commerce ou sa fabrique. Mais cet homme aux principes arrêtés était aussi un esprit large comme le prouve l’anecdote suivante qui me paraît typique :

Le grenier de leur vieille maison de Center Falls avait été arrangé en salle de danse. Les jeunes gens du village vinrent demander à Daniel l’autorisation d’y donner leur cours de danse annuel, autorisation que, fi-dèle aux principes des Quakers, il refusa. Plusieurs jeunes revinrent in-sister, lui faisant remarquer que lui, qui les détournait toujours d’aller à l’auberge, serait responsable, par son refus, du local qu’ils seraient obli-gés de louer, soit un cabaret peu recommandable, mais qui avait aussi une salle à danser. M. Anthony convoqua alors en conseil sa femme et ses filles aînées. Mrs. Anthony, se rappelant combien elle avait aimé à danser dans son temps et pleine de sollicitude pour la moralité de la jeu-nesse, conseilla de prêter le grenier, avis auquel son mari se rangea, mais en stipulant que ses filles ne danseraient pas. Si bien que, tout l’hiver, Susan, Guelma et Hannah assistèrent aux leçons le dos au mur, mais sans se mêler aux danseurs. Les leçons eurent lieu deux fois par se-maine ; Mrs. Anthony préparait chaque fois de simples rafraîchisse-ments, ses jeunes gens rentraient de bonne heure, et tout se passa au mieux. Mais quand la Communauté Quaker apprit l’affaire, après une longue discussion elle décida d’exclure le frère Anthony, « parce qu’il avait tenu un lieu d’amusement dans sa maison ». Ce fut pour lui un coup très dur. « Pour un des meilleurs actes de ma vie, disait-il ensuite, j’ai été exclu de la meilleure association religieuse du monde. » Il conti-nua cependant à assister aux réunions religieuses des Quakers, mais de-venant de plus en plus large et tolérant, et dès longtemps, avant sa mort, il avait perdu toute trace de bigoterie et croyait à la complète liberté per-sonnelle, intellectuelle et spirituelle.

Ce n’est pas seulement en matière religieuse et morale que Daniel Anthony était un esprit large. Il l’était aussi dans l’éducation donnée à ses filles, et il fut en quelque sorte féministe avant la lettre en les encourageant à se rendre indépendantes économiquement, ce qui, à une époque où une femme ne se rési-gnait à gagner de l’argent que dans une situation voisine de la mi-sère, était vivement critiqué autour de lui. C’est ainsi que ses aî-nées, Guelma et Susan, donnèrent des leçons dans les petites écoles toujours organisées par les familles aisées des villages du voisinage, où Susan, dès l’âge de quinze ans, enseignait de préfé-rence l’arithmétique et la couture. Ce qui ne l’empêcha pas de re-devenir deux ans plus tard élève pour son compte en passant plu-sieurs mois dans un pensionnat des environs de Philadelphie. Pensionnat quaker bien entendu, mais sans la largeur d’esprit, la tolérante compréhension, la chaude vie spirituelle de la famille Anthony ! Car la directrice, une certaine Déborah Moulson nous apparaît à travers le journal et les lettres de Susan comme un chef-d’œuvre de bigoterie, d’étroitesse sèche, de pédanterie reli-gieuse, si l’on peut employer ce mot !

« … Notre classe, écrit Susan, le 31 du mois, n’a pas eu de leçon de philosophie, de chimie ni de physique depuis le 20 de ce mois, parce que la plupart des élèves se sont écartées des sentiers de la vertu… » '' « … Le 12ème jour du 2ème mois. – Deborah est descendue cette après-midi pour examiner nos cahiers d’écriture. Elle regarda celui de M... et lui adressa de sévères reproches ; ensuite elle prit celui de C… et ne lui dit rien. Moi, pensant avoir fait des progrès, je lui offris mon ca-hier. Elle le prit, m’indiqua plusieurs mots importants qui n’étaient pas bien écrits du tout, puis elle me demanda la règle pour mettre les points sur les i ; et je dus reconnaître que je ne la savais pas. Elle dit alors que ce n’était pas étonnant qu’elle fût si déprimée de corps et d’esprit, et que tout le temps qu’elle nous avait consacré l’avait été en vain. Ce fut pour moi comme une secousse électrique. Je courus dans ma chambre, où je pus sans contrainte donner cours à mes larmes. Si je suis une aussi vile pécheresse qu’elle le dit, je devrais le ressentir, et pourtant je me consi-dère comme une si mauvaise créature que je ne puis me représenter pire que moi… Et il y avait une nouvelle élève pour assister à cette scène !''

Après cet intermède dans sa vie de maîtresse d’école, qui n’eut heureusement pas les résultats fâcheux d’une crise de scru-pules religieux que n’aurait pas manqué de déterminer la péda-gogie de Déborah Moulson sur une nature moins forte et moins saine, Susan reprit l’enseignement avec d’autant plus d’ardeur que les mauvaises affaires de leur père les obligeaient, elle et sa sœur Hannah, à gagner pour venir en aide à leur famille. Pen-dant plusieurs années, les jeunes filles vécurent continuellement éloignées de la maison paternelle, envoyant à leur père tout ce qu’elles pouvaient économiser sur leurs maigres salaires, et qu’il leur remboursa plus tard avec la plus scrupuleuse exactitude. Et déjà à ce moment, l’attention de Susan était attirée et son indi-gnation soulevée par l’inégalité de traitements entre hommes et femmes : ne gagnait-elle pas quatre fois moins, parce qu’elle n’était qu’une femme, qu’un homme obligé de renoncer pour in-capacité à la classe où elle lui avait succédé ? Le dernier poste qu’elle occupa fut celui de directrice de l’école de filles de Cana-joharie (N.Y.), et marque une période importante dans sa vie. C’est là en effet qu’elle a l’occasion de se développer, de voir et d’entendre des gens intéressants, de remuer des idées neuves. L’antialcoolisme d’une part, l’antiesclavagisme de l’autre la pré-occupent fortement – et son journal mentionne depuis bien des années ces questions-là beaucoup plus souvent que celles que l’on s’attendrait à rencontrer sous la plume d’une jeune fille de vingt ans ! Elle jouit de plus de liberté aussi, du fait de son poste, gagne plus d’argent, et dégagée des influences des Quakers dans ce qu’elles ont d’étroit et de formaliste, éprouve du plaisir à se dis-traire, à se mieux habiller. Elle va au cirque pour la première fois de sa vie, est invitée à un bal militaire et y a beaucoup de succès ; elle s’achète « un châle broché, un manchon de renard gris, un chapeau bordé de soie blanche, et une robe de mérinos couleur prune… » « C’est le point culminant, écrit, sa biographe, de la carrière mondaine de Miss Anthony ! » Pourtant, on ne peut dire qu’elle soit ni belle, ni jolie, et elle n’a pas encore dans sa jeunesse le même attrait qu’exercera plus tard sa silhouette spiritualisée. Un daguerréotype de cette époque exactement – elle a alors 28 ans – nous la montre d’apparence sévère, ses abondants che-veux qui seront un des charmes de sa vieillesse serrés en ban-deaux plats, le bas du visage lourd, la bouche dure, l’attitude raide. Mais le front est haut et noble, les yeux profonds, l’arcade sourcilière marquée, la physionomie générale celle d’une femme de capacités, de force, de volonté.