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Emilie Gourd, lien Wikipédia

C’est à Canajoharie également que Susan commence à éprouver une invincible lassitude pour cette carrière de l’enseignement qu’elle exerçait par nécessité depuis dix ans et plus, et qui, il faut s’en rendre compte, ne se présentait à elle que de façon trop fragmentaire et trop peu professionnellement pré-parée pour être vraiment intéressante. Car elle qui a besoin d’agir, de se dépenser, de travailler pour un idéal, de se donner à une grande cause, elle étouffe dans la routine étroite et mesquine de la pédagogie d’alors. D’autres questions la préoccupent et l’attirent, aux horizons autrement larges, auxquelles elle a soif de se dévouer.

Rien d’étonnant en cela. Car elle appartenait à une famille où l’activité pour la chose publique était naturelle et parfaitement admise – non seulement pour les hommes, mais aussi, et cela est fort intéressant, pour les femmes. Chez les Anthony, on comptait en effet plusieurs prédicateurs dont une femme, la vieille tante Hannah. Les Quakers ont toujours constitué un milieu très favorable au développement du féminisme, puisque dans la Société des Amis, l’égalité des sexes était reconnue, et que l’on y encourageait vivement, au contraire d’autres sectes, les femmes à parler en public. Puis l’attitude de son père à l’égard de ses quatre filles ne pouvait manquer d’avoir de l’influence sur elles : son respect pour leur individualité, son désir qu’elles sachent se créer une vie indépendante, le pied d’égalité absolue sur lequel il les éleva avec leurs frères, les responsabilités en affaires qu’il leur confia quand elles étaient encore fort jeunes… Avec sa femme et sa fille cadette Mary, il avait assisté en 1848 au fameux Congrès de Seneca Falls, et avait tenu à apposer sa signature à la Déclaration d’indépendance du féminisme naissant . Dans la suite, elle trouva toujours en lui un appui moral et financier, un conseiller de bon sens et de jugement. Sa mère, plus timide cependant, partageait aussi ses idées, et insistait toujours pour la décharger de tout devoir domestique afin qu’elle pût se consacrer complète-ment à son travail pour le bien public – un cas très rare, unique peut-être à cette époque. Susan B. Anthony, et ce fut un des plus précieux privilèges de sa vie, ne connut donc pas, comme tant d’autres pionnières de l’émancipation féminine, Lucy Stone et Rev. Anna Shaw notamment, la lutte contre la volonté de sa fa-mille , l’obligation cruelle de choisir entre ses affections et sa carrière, la solitude morale qui en résulte : au contraire, le foyer familial de Rochester fut toujours pour elle le lieu béni, à l’atmosphère chaude et réconfortante, où elle put venir se retremper et reprendre des forces aux différentes étapes de sa vie mouvementée.

À Canajoharie, nous l’avons dit, elle avait déjà eu l’occasion de nouer des relations directes avec quelques antiesclavagistes de marque. Mais dès 1850, l’entrée du Texas comme État dans l’Union plaçait la question de l’abolition de l’esclavage au premier rang, et inaugurait une période de fermentation d’idées et de luttes intérieures intenses. Daniel Anthony avait pris nette-ment parti pour l’abolition, et la ferme qu’il dirigeait alors aux environs de Rochester devint un centre de réunions auxquelles les grands chefs du mouvement ne dédaignaient pas de participer. C’est ainsi que Susan connut ceux qui allaient devenir des amis fidèles de toute sa vie : William Loyd Garrison, Pillsbury, Wen-dells Philips, Channing, Frederick Douglass, et bien d’autres. – À la même époque aussi, elle entrait en relations personnelles directes avec les deux femmes, qui formèrent avec elles pendant bien des années le trio directeur du mouvement féministe : Lucy Stone et Elizabeth Cady Stanton.

Ce ne fut toutefois ni au sujet du féminisme, ni à celui de l’abolitionnisme, que Susan Anthony fit ses débuts dans la vie publique : ce fut pour la troisième cause qui, à cette époque, lui était aussi chère que les deux autres, celle de l’antialcoolisme. À Canajoharie, déjà, elle avait prononcé comme membre de la Société des Filles de la Tempérance son premier discours en public. Trois ans plus tard, en 1852, elle fut déléguée par la Section de Rochester de cette même Société à une réunion à Albany, convoquée par les Fils de la Tempérance. Elle s’y trouva avec d’autres déléguées féminines, qui gardèrent selon la coutume le plus religieux silence, si bien que, lorsqu’au cours de la discussion, Susan demanda la parole pour faire une proposition, le président ne faisait que constater un état de choses établi en lui répondant : « Nos sœurs n’ont pas été invitées ici pour y prendre la parole, mais pour se taire et s’instruire. » Immédiatement, Susan se leva et quitta la salle. Trois ou quatre autres femmes seulement eurent le courage de la suivre. Alors, sur le conseil de Lucretia Mott, elle aussi une féministe de la première heure, elles louèrent une salle pour y tenir leur propre réunion. Et dans cette petite salle sombre où fumait un poêle allumé en hâte, par une nuit froide et neigeuse, quelques femmes et quelques hommes, dont le Rév. Samuel May, rassemblés là, décidèrent, puisqu’on ne voulait pas entendre les femmes aux Congrès mixtes, de convoquer un Con-grès uniquement féminin de toutes les Sociétés de tempérance de l’État de New-York. Ce fut en quelque sorte le Serment du Jeu de Paume du féminisme américain !

L’organisation de ce Congrès fut une grosse affaire, où Susan se dépensa sans compter en correspondance, en démarches, en luttes vaillantes contre d’innombrables difficultés. Mais elle aboutit, et le 20 avril 1852, 500 femmes répondaient à sa convocation. La présidence fut donnée à Mrs. Stanton, qui prononça un discours nettement féministe, dont de nombreuses assistantes se refusèrent à adopter les conclusions parce qu’il contenait la pro-position révolutionnaire que l’ivrognerie du mari fût considérée comme un cas de divorce ! Néanmoins le Congrès fut un succès, et il en résulta la formation d’une Association de Tempérance de l’État de New-York, la première organisation de ce genre dans un temps où l’on travaillait par petits groupements locaux aux intérêts restreints. Grâce à l’activité et au savoir-faire de Susan, cette Association prit si vite de l’importance que lorsque l’Association masculine tint son Congrès annuel, une invitation à s’y faire représenter lui fut adressée. Susan et son amie, Mrs. Bloomer (qui se rendit plus tard célèbre en inventant un costume pour féministes que Susan ne porta que par devoir, elle qui avait un sens plus net des réformes utiles à accomplir !) furent déléguées. Mais dès leur arrivée, on leur demanda de renoncer à leur délégation qui excitait trop l’opinion publique, puis sur leur refus formel, elles eurent, aussitôt la séance ouverte, le plaisir de s’entendre dire, par un certain pasteur Mandeville, qu’elles « appartenaient à une espèce hybride et asexuée » de se voir refuser la parole quand elles la demandèrent sur la question des relations entre les deux Associations, et enfin d’entendre le président déclarer, quand on passa au vote, que les voix des dames ne seraient pas comptées ! – Et l’année suivante cette scène se renouvela au Con-grès des Instituteurs de l’État de New-York ! Il vaut la peine d’en donner le détail.

D’après le règlement du Congrès, toute personne ayant payé un dollar jouissait de tous les droits de membre du Congrès. Miss Anthony paya donc son dollar et prit place dans la salle. Plus de 500 personnes, dont environ deux tiers de femmes, participaient à ce Congrès. Pendant deux jours entiers, Miss Anthony n’entendit pas une voix de femme s’élever ; pas la moindre mention de leur présence n’était faite dans les débats, et aucune d’entre elles ne prenait part aux votations, bien que toutes eussent payé leur droit d’entrée et fussent membres de l’Association. « Je frémissais de douleur et d’indignation, écrit à ce sujet Miss Anthony, de voir cette minorité, simplement parce qu’elle était composée uniquement d’hommes, prétendre être investie de toute science et de toute sagesse, on n’avoir aucunement besoin de l’avis ni de la collaboration de la majorité. Mais ce qui était plus humiliant encore était de contempler les visages, parfaitement satisfaits du grand nombre de ces femmes, qui ne se doutaient pas qu’une autre situation pût leur être faite. »

Vers la fin du second jour, le sujet mis en discussion était celui-ci : « Pourquoi la profession de maître d’école est-elle moins considérée que celle d’avocat, de médecin ou de pasteur. » Après avoir écouté silencieusement pendant plusieurs heures, Miss Anthony estima que le moment décisif était venu, et se levant, elle dit à haute voix : « Monsieur le Président. » Une bombe éclatant dans l’auditoire n’aurait pas produit une émotion plus profonde. Pour la première fois dans toute l’histoire, la voix d’une femme se faisait entendre à un Congrès d’instituteurs ! Le président, M. Charles Davies, professeur de mathématiques, en grande tenue, veste de buffle, habit bleu et boutons de cuivre, suffoqué d’avoir ainsi été interpellé par une femme, reprit longuement haleine avant de demander : « Que désire cette dame ?… » — « (Prendre la parole sur le sujet à l’ordre du jour », répondit calmement Miss Anthony, bien que son cœur battit la chamade. Le président se tourna alors vers les congressistes masculins qui occupaient les premiers rangs – car les femmes étaient naturellement toutes assises en arrière – et demanda : « Qu’en pense le Congrès ? » — « Je propose qu’on lui donne la parole », dit un assistant, et cette proposition, appuyée par un autre congressiste, fut l’objet d’un débat qui dura une demi-heure, bien que Miss Anthony eût exactement les mêmes droite à se faire entendre que tous ceux qui participaient à cette discussion. Elle resta debout tout ce temps, craignant de perdre le peu d’avantages de sa situation si elle se rasseyait. À la fin, on procéda à un vote auquel les hommes seuls prirent part, et à une faible majorité, il fut décidé de lui permettre de prendre la parole. Elle ne put dire alors que ceci : « Il me semble que vous ne vous rendez pas compte de la cause du manque de considération pour notre profession dont vous vous plaignez. Ne voyez-vous donc pas qu’aussi longtemps que la société affirme, qu’une femme n’a pas assez de cervelle pour être médecin, avocat ou pasteur, mais en a suffisamment pour être institutrice, tous les hommes qui condescendent à se vouer à l’enseignement reconnaissant par là devant tout Israël et le soleil qu’ils n’ont pas plus de cervelle qu’une femme !... » – et elle s’assit brusquement. Son intention était de développer cette idée en montrant que le seul remède était, ou d’admettre les femmes aux autres professions jugées supérieures à renseignement, ou de les exclure de cette carrière, mais ses jambes ne purent la porter plus longtemps. La séance fut d’ailleurs bientôt levée, et quand Miss Anthony sortit de la salle, un grand nombre de femmes s’écartèrent d’elle en disant à haute voix : « Avez-vous jamais vu une aussi lamentable intervention ? – Je n’ai jamais eu pareillement honte d’être une femme… » Mais quelques-unes, en revanche, se groupèrent autour d’elle en lui disant : « Vous nous avez montré notre devoir, et, dorénavant, nous avons l’intention de faire entendre notre voix. »

Susan Anthony avait dans ces diverses occasions si nette-ment pris parti pour la revendication des droits de la femme, qu’elle avait sa place toute marquée au prochain Congrès féministe qui se tint à Syracuse (N.Y.). Elle en fut nommée secrétaire, et eut ainsi l’occasion de donner lecture de nombreuses lettres caractéristiques qu’avaient envoyées des hommes éminents, partisans de l’émancipation féminine par le suffrage. « Le droit au suffrage, écrivait entre autres Gerrith Smith, est le plus grand des droits parce qu’il garantit tous les autres » : paroles que l’on peut encore méditer soixante-dix ans plus tard dans nos démocraties européennes. Mais, d’autre part, des adversaires prirent la parole à ce Congrès pour y dire les mêmes absurdités que nous servent encore à l’heure actuelle nos adversaires, et certains journaux, parlèrent de la « farce de Syracuse » en termes révoltants de grossièreté ! Et ceci fut le début de la longue série de Congrès, meetings, conférences, discussions sur les droits de la femme, pétitions, adresses, lettres ouvertes, action tant sur les autorités que sur l’opinion publique, agitation suffragiste dans tous les États de l’Union les uns après les autres, – le début de l’œuvre à laquelle Susan Anthony allait consacrer sa vie.

Car elle était revenue de ce Congrès de Syracuse avec la conviction profonde que « le droit dont la femme avait besoin avant tout les autres, parce que c’était celui qui lui assurerait tous les autres, était le droit de vote. Elle avait vu et compris que c’était au moyen du bulletin de vote que les hommes faisaient valoir leurs opinions et aboutir leurs revendications, et elle avait réalisé que sans lui les femmes n’exerçaient qu’une influence négligeable sur les législateurs. Elle éprouva jusqu’à la détresse le sentiment d’être totalement dépourvue de toute manière de faire entendre sa voix. C’est alors, que la première cause et la plus profonde de l’injustice générale qui pèse sur les femmes lui fut clairement révélée, et elle comprit que toute classe de la société qui est obligée de laisser une autre classe légiférer pour elle est en état d’infériorité. Elle rentra chez elle, ces idées lui brûlant le cerveau, et quand elle reprit son travail antialcoolique, beaucoup de son enthousiasme était tombé : car elle se rendait compte qu’elle ne luttait que contre des effets, et était exclue de toute influence sur les causes. »

Et certes, il était urgent qu’elle prit à cœur la cause de l’émancipation féminine. Car à cette époque, aux États-Unis comme ailleurs, la situation des femmes était singulièrement inférieure. Une femme mariée n’avait guère plus de droits légaux qu’un nouveau-né : son mari avait le droit absolu de surveiller sa fortune, son gain et sa personne. Il était seul responsable des enfants. Non seulement, comme nous l’avons vu, il était inconvenant et présomptueux pour une femme de parler en public, mais l’opinion lui interdisait aussi sévèrement d’écrire et de publier. Toutes les professions lucratives étaient fermées aux femmes, auxquelles il ne restait que quelques occupations mal rétribuées. Les occasions d’acquérir de l’instruction étaient rares. Et enfin, et surtout, la croyance invétérée dans certains milieux que la sou-mission de la femme à l’homme était d’ordre divin ligotait d’une façon bien pire que toutes les dispositions légales les femmes, du berceau à la tombe, comme d’une camisole de force. C’était contre ces abus, ces traditions, ces préjugés, ces privilèges masculins, et contre leur cause essentielle : le refus des droits poli-tiques aux femmes, que Susan allait combattre.

Ce que sera sa vie désormais, il est impossible de le raconter par le menu. Impossible, à moins de faire comme sa biographe, une compilation si minutieuse de tous ses faits et gestes que l’on perd dans le détail le sens de l’ensemble. Certes, elle ne fut pas seule à mener ce combat, et elles sont nombreuses, celles qui travaillèrent avec elles, comme Lucy Stone Blackwell, Elisabeth Ca-dy Stanton, Antoinette Brown Blackwell, Julia Ward Howe, Ma-thilda Joslyn Gage, Ernestine L. Rose ; puis à la seconde génération, Dr. Anna Shaw, Rachel Foster Avery, Ida Husted Harper, Mrs. Chapman Catt, pour ne citer que les chefs de file. Mais ses compagnes de lutte de la première heure étaient presque toutes mariées, et malgré l’ardent féminisme de leur mari, il leur était impossible d’être perpétuellement sur la brèche, d’autres devoirs les retenant au foyer. Susan, elle, était libre. Non pas, et qu’on le sache bien, qu’elle n’eût pas pu se marier elle aussi si elle l’avait voulu. Mais son cœur ne semble avoir jamais parlé assez fort pour la faire hésiter sur l’orientation de sa vie. Et avec un admirable courage, une inlassable persévérance que rien ne rebutait, allant toujours droit au but, sans compromission ni hésitation, dépensant sans compter son temps, ses forces et son argent, elle se consacra exclusivement à la Cause. « Elle ne réalisait certai-nement pas, écrit sa biographe que nous citons encore ici, quand elle entreprit cette tâche gigantesque qu’elle durerait cinquante ans d’un labeur épuisant et ininterrompu ; mais l’eût-elle pensé, qui de ceux qui l’ont connue pourraient douter qu’elle n’eût tout aussi librement donné sa vie à cette œuvre ? »