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Emilie Gourd, lien Wikipédia

De cette longue période de vie qui s’étend sur cinquante-quatre années (1852-1906), il faut relever maintenant les étapes principales.

À la période des débuts de la campagne pour les droits de la femme que nous avons esquissée tout à l’heure, et qui s’était faite somme toute en connexion avec la question de la tempérance, succéda la période de la campagne antiesclavagiste. Susan Anthony fut en effet engagée comme conférencière par ceux que l’on appelait, du nom de leur chef reconnu, les « Garrisoniens ». Ce ne fut certes pas une campagne plus populaire à mener que celle en faveur du féminisme ! et ses apôtres firent souvent d’inquiétantes expériences. Souvent la salle où était annoncée une conférence abolitionniste était louée d’avance et remplie par une foule ivre, hurlante, qui, non seulement empêchait les orateurs de parler, les bombardait d’œufs pourris, de pommes, et d’autres projectiles, mais encore les menaçait de pistolets et de coutelas. Un soir, après avoir ainsi, et malgré l’indomptable courage de Miss Anthony – la seule femme cette fois-là qui devait prendre la parole – fait échouer le meeting, la même foule en furie promena dans les rues des mannequins représentant Susan et son collaborateur le pasteur Samuel May, et les brûla sur la place publique. Une autre fois à Albany, en plein centre antiesclavagiste, le maire de la ville accompagna les orateurs et oratrices sur la tribune, et s’asseyant à côté d’eux, il posa son revolver sur ses genoux tant que durèrent leurs discours, puis les accompagna à leur hôtel, tenant en respect la foule ameutée. Il fallait certes plus de cou-rage pour affronter pareilles scènes que pour entendre les sottises des « Fils de la Tempérance » ! Mais Susan en avait très rapide-ment pris l’habitude, et rien ne pouvait l’arrêter quand il avait été décidé qu’elle parlerait dans tel endroit, quelle que fût sa réputation. Dans la campagne antiesclavagiste déjà, elle eut l’occasion de faire valoir sa remarquable éloquence, nette, incisive et portant droit ; mais modestement, elle se refusait à admettre qu’elle fût une grande oratrice, et se bornait à se reconnaître des dons d’organisation, s’effaçant devant ses amies et collaboratrices comme Lucy Stone et Mrs. Stanton .

En 1862, la guerre de Sécession mit fin à l’activité anti esclavagiste, et l’on espéra même un moment qu’elle terminerait aussi l’activité suffragiste – activité que n’avaient pas abandonnée nos vaillantes pionnières, qui la menèrent concurremment à la campagne abolitionniste. Toute une série de Congrès des Droits de la femme avaient eu lieu à raison d’un par année ; une pétition signée de 6,000 noms réclamant pour les femmes de meilleurs salaires et le droit à la tutelle de leurs enfants avait été adressée à la Législature de l’État de New-York. Ces demandes avaient abouti en 1860 à la votation d’une loi reconnaissant à la femme mariée la libre disposition de sa fortune et de son salaire – un grand pro-grès et le premier succès remporté en ces matières par le travail infatigable de Susan. Mais en fait de suffrage, le champ était encore terriblement dur à défricher : elle avait pourtant recueilli 4,000 signatures pour une pétition, présenté elle-même cette pétition à une Commission de la Chambre, et fait presque toute la propagande à elle toute seule, et sans autre argent qu’un chèque de 50 dollars donné par Wendell Philipps, dans le vaste État de New-York… Mais il lui sembla, comme à toutes celles qui com-battaient avec elle, que l’abolition de l’esclavage allait rendre inutile désormais tout ce long et pénible travail. En effet, lorsque les nègres affranchis seraient reconnus comme des citoyens libres et exerçant leur droit de vote, quoi de plus naturel que de profiter de cette modification à la Constitution fédérale pour y introduire du même coup la reconnaissance de droits analogues aux femmes ? Au texte disant que le suffrage ne pouvait être refusé « pour cause de couleur ou d’ancienne servitude », quoi de plus simple que d’ajouter ces mots : ni pour cause de sexe ? Une campagne intense fut menée. Meetings, pétitions, démarches, adresses au Congrès des États-Unis, le tout dans des proportions à nous inconnues, vu les masses à atteindre et les distances à par-courir. Susan semblait être partout à la fois, revenant du Kansas, où elle menait campagne, à New-York, puis à Washington, visitant sans relâche tous ceux qui pouvaient être favorables à l’affranchissement des femmes, faisant voter des résolutions, cherchant à gagner à sa cause les partis politiques… Et cela pour en arriver à l’amère déception connue dans l’histoire du mouve-ment suffragiste américain sous le nom de l’heure du nègre ! « Ne chargez pas trop le bateau, disaient en substance adversaires et amis timorés du suffrage. Le vote des femmes viendra plus tard, mais pour le moment il faut faire passer d’abord celui des nègres. Mener deux campagnes simultanées nuirait aux deux causes. Que les femmes prennent patience ». Et ce qui rendait encore plus poignante leur désillusion, c’était de voir se séparer d’elles sur ce point vital d’anciens amis, des compagnons de lutte, avec lesquels elles avaient partagé tous les dangers de la campagne, comme Loyd Garrison, Wendells Philipps, Gerrith Smith, pis encore, des hommes de couleur que ces femmes avaient con-tribués à affranchir, et qui leur reprochaient maintenant de gâter leur cause à eux ! Le XVème amendement à la Constitution fédérale fut voté en 1869 avec le texte suivant, dans lequel on oubliait soigneusement de parler des femmes :

Le droit de citoyenneté des États-Unis ne peut être refusé ni retiré pour des raisons de race, de couleur ou d’ancienne servitude.

C’était la fin du rêve entrevu d’aboutir facilement au suffrage, par la voie fédérale l’étendant à toute l’Union. C’était une autre voie dans laquelle il fallait résolument s’engager : celle de gagner l’un après l’autre chacun des États jusqu’au moment où, les ¾ d’entre eux ayant reconnu le droit de vote aux femmes, cette disposition serait de ce fait inscrite dans la Constitution fédérale. Et bien qu’il n’y eût pas à cette date 48 États comme maintenant (plusieurs d’entre eux n’étaient encore que des « territoires ») la tâche pouvait sembler gigantesque. Certes, cette même année (1869) le territoire du Wyoming faisait bravement – et ce sera son éternel honneur dans l’histoire de la civilisation – l’essai du suffrage féminin , mais qu’était-ce que cette tentative isolée, en regard de l’immensité des régions à parcourir, du chiffre des masses à convaincre, du nombre des gouvernements et des partis politiques à gagner, des sommes d’argent à dépenser, des forces vives à user jusqu’au dernier souffle ? Devant cette œuvre surhumaine, femmes de peu de foi que nous sommes trop souvent encore, nous suffragistes du continent européen, notre cœur et notre chair auraient faibli. Susan-B. Anthony et ses amies n’hésitèrent pas.

Et c’est alors que se déploya l’effrayante et merveilleuse activité de propagandiste, l’apostolat à proprement parler de Miss Anthony. Elle pouvait écrire en 1897 : « Il serait difficile de trou-ver une ville d’un État du Nord ou de l’Ouest dans laquelle je n’aie pas fait au moins une conférence, et j’ai parlé dans la plupart des villes du Sud. Pendant 45 ans je suis montée sur une estrade, et il me serait impossible d’évaluer le nombre des conférences que j’ai faites. J’ai prononcé des adresses au Congrès américain chaque année depuis 1869, et ai été entendue un nombre incalculable de fois par notre Législature de l’État de New-York. » De fait, on relève dans sa biographie, au courant de la plume, deux campagnes suffragistes dans l’État de New-York, deux dans le Kansas, une en Californie, une dans le Dakota du Sud, une dans le Nebraska, une dans le Colorado – et il n’est pas mauvais de se rendre compte par un coup d’œil sur la carte de l’étendue de chacun de ces États par rapport à nos pays d’Europe, et surtout – si la com-paraison n’est pas trop humiliante pour notre propre travail suffragiste – à nos cantons suisses ! – Cela en plus des démarches auprès de tous les présidents des États-Unis, de Lincoln à Roosevelt, et d’un nombre littéralement incalculable de tournées de conférences de simple propagande et de présidences de Congrès, rien que dans son propre pays, car son activité internationale, nous l’envisagerons plus loin.

Il faudrait pouvoir dire dans le détail ce que furent ces voyages continuels, ces perpétuels déplacements, cette fatigue de ne jamais être chez elle, mais toujours entreposée, sans un coin où reposer sa tête, revenant d’une campagne pour en commencer une autre, répondant toujours aux appels qu’on lui adressait d’où qu’ils vinssent, et cela dispose ou harassée, bien portante ou malade, souvent soucieuse à l’égard des siens, mais toujours vaillante, et indomptablement optimiste. Il faudrait relever, à côté des épisodes amusants ou pittoresques de ses campagnes dont on finit par rire, les difficultés surmontées, les obstacles vaincus au prix d’efforts épuisants, les rebuffades, les déceptions, les insuccès… Citons au hasard des feuilles tournées de sa biographie : la voici, après une nuit passée en wagon avec neuf autres personnes, arrivant à 3 heures du matin, dans une petite ville des Montagnes Rocheuses, où, malgré toutes ses précautions, rien n’a été organisé d’avance, et où le maire lui refuse la disposition de la seule salle possible. Il lui faut se contenter d’une salle d’école sans feu, où elle ne réunit qu’un petit auditoire : maigre résultat de tant de peines et de fatigues ! Pendant le printemps et l’automne 1875, elle donna soixante conférences dans l’État du Iowa, obligée de prendre le train à toutes les heures possibles et impossibles de la nuit, parfois de dormir quelques instants étendue sur le plancher sale d’une gare minuscule, parfois de voyager en wagon de marchandises, parfois encore de rouler en voiture ouverte pendant vingt-cinq ou trente milles, dans la boue, dans la neige, ou sous le vent de la prairie, et fréquemment de devoir monter sur l’estrade sans avoir eu le temps ni de manger un morceau, ni de changer de robe. Et encore tout ceci n’était rien à côté des chambres d’hôtels sales et froides, des mauvais lits, de la nourriture insuffisante. La campagne du Colorado fut la plus pénible de toute sa carrière. Un pays neuf d’abord, où les villes étaient juchées sur des montagnes d’un accès difficile (pour atteindre l’une d’elles, il fallut franchir 75 milles à cheval dans un pays désert, et pour une autre, elle aurait dû chevaucher 50 milles sur une route de montagne bordée de précipices), et dans la plupart desquelles, on n’avait jamais entendu parler de suffrage des femmes ; personne pour se charger de l’organisation des conférences ni pour la recevoir au débarqué ; des auberges primitives, où une porte à serrure était un luxe inconnu (ne dut-elle pas une fois passer la nuit dans une chambre dont une cloison à mi-hauteur la séparait seule d’une demi-douzaine d’hommes endormis !), et très peu de salles de conférences. Une fois elle parla dans une gare à un auditoire de 25 hommes qui ne comprenaient pas du tout ce qu’elle voulait ; d’autres fois, le propriétaire d’un café débarrassait sa salle à manger, mais l’auditoire, devant rester debout, se fatiguait et ne tardait pas à s’en aller. À Leadville, où la fièvre de l’or bat-tait son plein, elle parla dans un cabaret devant l’auditoire le plus inculte qu’elle eût jamais rencontré ; mais ces mineurs étaient bons enfants, et quand ils virent que la fumée la faisait tousser, ils mirent leur pipe dans leur poche et se consolèrent par de plus fréquentes libations. En revanche, à Fair Play, des adversaires avaient placardé les affiches suivantes : Une nouvelle explication : le suffrage, c’est l’amour libre. Sus à Anthony ! Une tempête ce soir !

D’autres campagnes, comme celle de l’État de New-York, en 1894, pour appuyer l’amendement qui supprimait dans la Constitution révisée de cet État le mot « masculin » qualifiant les électeurs, nécessitait peut-être moins d’efforts pour défricher un sol stérile, mais en revanche un labeur plus approfondi et plus continu, comme par exemple l’organisation de pétitions sur une vaste échelle (600,000 noms environ) ; et celles qui, chez nous, arrivent modestement à grouper quelques milliers de signatures de ce genre peuvent se représenter quel travail de propagande minutieux et détaillé, quelles démarches innombrables, représentait cette seule partie de la campagne ! Puis c’étaient des meetings monstres, des audiences demandées aux députés et aux sénateurs de l’État, des visites pour gagner les partis politiques, les chefs de groupes, des entrevues avec les hommes influents, qui tous trouvaient toujours en Miss Anthony un esprit net, clair, prompt à la riposte et ne transigeant jamais sur le principe essentiel. C’étaient aussi le secrétariat d’abord, avec tout l’effort considérable que comportent pareilles tâches, la présidence plus tard, avec les responsabilités qui en découlent, des innombrables Con-grès pour les droits de la femme tenus durant tout le dernier tiers du XIXe siècle à travers les États-Unis, mais le plus fréquemment à Washington, et qui exercèrent une grande influence sur l’opinion publique. On peut certainement dire sans exagération qu’il n’y eut pas, durant ces cinquante années un mouvement d’émancipation féminine sur tout le territoire américain auquel Susan Anthony n’ait pas participé, sinon comme chef, du moins comme organisatrice ou conférencière. Et combien lentement, les résultats répondaient à cet effort gigantesque ! Pendant vingt-six ans de travail ininterrompu, aucun État ne se décida à suivre l’exemple du Wyoming ! Ce fut le Colorado, qui ouvrit la brèche en 1893, et l’Utah et l’Idaho suivirent de près en 1896 ; puis vint de nouveau une grande période d’arrêt jusqu’en 1911, et Susan Anthony n’était alors plus là pour enregistrer les nouvelles victoires, et pour constater comment, parti d’anciens territoires, de pays neufs sans traditions ni préjugés, le mouvement devenu irrésistible gagnait peu à peu les États plus peuplés, à l’histoire plus longue, et par conséquent aux résistances plus invétérées à toute nouveauté.