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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Cette voie indéfiniment longue de gagner à la Cause chaque État l’un après l’autre, des tentatives ont cependant été faites pour l’abréger en reprenant la voie fédérale. Chaque année à peu près, Miss Anthony et ses collaboratrices faisaient une démarche auprès du Congrès des États-Unis pour lui présenter le fameux XVIe amendement à la Constitution fédérale, lequel modifiait à son tour l’« amendement du nègre », le XVe, en ajoutant que le sexe, pas plus que la couleur ou l’ancienne condition de servitude, ne pouvait priver des droits de citoyens aux États-Unis. Chaque année, c’étaient des audiences, des entrevues, des discussions, des meetings, des pétitions par milliers, des débats au Congrès, bref, une petite campagne fédérale – sans grand espoir de succès assurément, mais qui enfonçait chaque année un peu davantage le clou du suffrage .

En 1872, cette campagne se fit sous la forme nouvelle d’une votation ! En effet, ce XVe amendement qu’il s’agissait de modifier avait été précédé d’un XIVe, voté également à l’occasion de l’affranchissement des nègres, et dont la rédaction ambiguë pouvait être interprétée comme favorable à l’émancipation politique des femmes. Toute personne, disait ce XIVe amendement, née ou naturalisée aux États-Unis, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside. De par ce texte, et une femme pouvant être considérée comme une personne, elle était citoyenne, c’est-à-dire capable d’exercer ses droits politiques. Il y avait là une chance à tenter, et les suffragistes n’y manquèrent pas. Dès 1872, plusieurs d’entre elles allèrent se faire inscrire comme électrices, et il est inutile de dire que Susan Anthony, accompagnée de ses trois sœurs, fut du nombre ! Il y eut quelques hésitations parmi les fonctionnaires chargés de l’enregistrement des électeurs, mais Miss Anthony leur ayant lu, et le texte du XIVe amendement, et un pressant appel à chaque citoyen de se faire inscrire, et leur ayant fait constater que le mot « masculin » n’y figurait nulle part, ils finirent par s’incliner, surtout quand elle leur eut déclaré qu’elle prenait sur elle tous les ennuis qui pourraient en résulter ! D’autres femmes encouragées suivirent son exemple, la presse signala le fait qui fut très discuté, des juristes examinèrent le cas, et l’un des plus célèbres à cette époque se prononça en faveur de la légitimité de l’acte de Susan. Elle vota donc – c’était pour une élection présidentielle : mais quinze jours plus tard, elle recevait la visite d’un magistrat qui, fort ennuyé évidemment de la mission qu’il avait à remplir, lui annonça qu’il était obligé de l’arrêter « pour exercice illégal du droit de vote ». Et un procès très curieux, et qui fit grand bruit, s’engagea alors contre elle, quatorze autres femmes qui avaient également voté, et les fonctionnaires qui avaient accepté ce vote. « La grande majorité des accusées, écrivait un journal en rendant compte des audiences, sont des femmes déjà âgées, respectables et sérieuses, que l’on se représente bien plutôt au chevet d’un malade qu’en cour de justice ! » C’est dire le caractère que prirent les débats, dans lesquels parlèrent plusieurs avocats de marque, et dans les-quels Miss Anthony se défendit elle-même avec sa logique et sa clarté accoutumées, ne négligeant d’ailleurs nullement au milieu de ces préoccupations l’organisation ni la présidence du Congrès suffragiste américain de cette année-là, ni ses conférences dans plusieurs États. Elle avait refusé de payer la caution de mille dollars que lui avait imposée le juge, déclarant qu’elle préférait aller en prison ! Mais, à son grand désappointement, son vieil ami, le juge Selden, cautionna pour elle, l’empêchant ainsi de porter son cas devant la Cour Suprême des États-Unis, mais, disait-il, avec sa courtoisie du temps jadis : « Jamais, je n’aurais pu supporter de voir mettre en prison une femme respectable ». Le procès aboutit à une condamnation inique d’une amende de 100 dollars et des frais du procès, le juge Hunt, un antisuffragiste connu ayant déclaré lui-même la culpabilité de Susan et refusé de sou-mettre son cas au jury – ce qui, comme toute une partie de l’opinion publique ne se cacha pas pour le manifester, pouvait être aussi inconstitutionnel que de voter en foi du XIVe amendement ! – Mais l’affaire ne se termina pas là : Miss Anthony refusa de payer l’amende, en s’appuyant sur la vieille devise révolutionnaire de ses ancêtres : « Résister à la tyrannie, c’est obéir à Dieu », et elle fit même toute une campagne de conférences sous ce titre : Est-ce un crime pour une femme de voter ? Ces conférences ne tardèrent pas à se transformer en meetings de protestation, au cours desquels des collectes permirent de recueillir une somme assez considérable pour payer les amendes infligées aux fonctionnaires de l’enregistrement. On se souvient en effet que Miss Anthony leur avait promis de prendre tous les ennuis sur elle, et il lui était à ce moment matériellement impossible de supporter cette lourde charge financière.

Car la question d’argent a compté, elle aussi, dans la vie de Susan Anthony. Non pas à la fin de sa carrière, où elle vécut, dans les intervalles de ses innombrables voyages, d’une vie aisée et facile, dans la confortable et charmante maison que possédait sa sœur Mary à Rochester ; mais au début, en pleine lutte, le fait d’être sans aucune fortune personnelle a terriblement compliqué ses campagnes. Que de fois, avant de partir pour une tournée lointaine de conférences de propagande, allait-elle toute seule et courageusement à la recherche d’annonces à faire imprimer au revers des tracts qu’elle distribuerait, pour payer ainsi leur impression ! Aucune démarche de ce genre ne l’effrayait puisque c’était pour la Cause. Et tout l’argent qu’elle possédait, tous les cadeaux qu’elle recevait, tous les honoraires que lui rapportaient ses conférences… encore et toujours pour la Cause. Tout ce qu’elle demandait, durant ces campagnes que nous avons esquissées, c’était de couvrir ses frais, d’être pendant ces quelques mois simplement assurée du vivre et du couvert ; mais combien de fois ne devait-elle pas débourser de sa propre poche, et payer non seulement de ses forces et de sa santé, mais encore de son argent, l’œuvre entreprise ! Le plus souvent, elle revenait de ces tournées avec des dettes derrière elle : elle empruntait alors à son père ou à ses sœurs de quoi les payer, puis les remboursait eux-mêmes au fur et à mesure que ses rares gains le lui permettaient. Car les suffragistes américaines n’en étaient pas encore à la période des chèques inattendus de plusieurs milliers de dollars, des fonds créés, non seulement pour de larges dépenses de publicité, de conférences, etc., mais encore pour permettre aux travailleuses de la Cause de vivre sans souci matériel plusieurs années durant, période qu’a dépeinte Rev. Anna Shaw, dans ses Mémoires :

"Un jour, à déjeuner, raconte-t-elle, Miss Thomas, directrice du grand Collège féminin, de Bryn Mawr, lui dit à brûle-pourpoint « À propos, comment vous procurez-vous l’argent nécessaire pour mener à bien votre travail ? — Quand je lui répondis que notre travail dépendait entièrement des contributions volontaires et des services de ceux qui voulaient bien les offrir gratuitement, Miss Thomas fut extrêmement sur-prise. Elle et Miss Garrett me posèrent un grand nombre de questions, et le résultat d’une longue discussion qu’elles eurent avec Miss Anthony fut qu’elles allaient créer un fonds de 60,000 dollars (300.000 fr.) à payer par cinq annuités de 12,000 dollars (60.000 fr.), dont une bonne partie serait affectée au traitement de nos travailleuses actives. Deux ans plus tard, ce fonds était entièrement souscrit, et trois ans après (1911), je recevais une lettre d’une femme que j’avais vue peut-être deux fois dans ma vie, qui me déclarait mettre à ma disposition une somme royale à utIliser comme je le voudrais pour l’avancement de la cause de l’émancipation féminine…"

Seulement, en 1911 comme en 1908, Susan Anthony n’était plus là pour se réjouir de ce concours puissant apporté à son travail ; et si elle apprit, peu avant de mourir, le projet de Miss Thomas, sa carrière toute entière s’est bien plutôt déroulée en pleines difficultés matérielles. Difficultés plus dures à supporter pour la Cause que pour elle, et qu’elle ressentit surtout vivement à l’époque de son journal la Révolution.

Elle avait été vivement encouragée à la fondation de ce journal par George-Francis Train, un partisan généreux, enthousiaste, mais un brin excentrique, des droits de la femme d’abord, de ceux de l’Irlande ensuite, et qui, au cours d’un voyage en Europe, fut arrêté et passa une année en prison pour complicité dans un mouvement révolutionnaire des Fenians. Et d’ailleurs, sa participation financière tant qu’il put la maintenir, et sa collabo-ration à la direction du journal firent à celui-ci plus de tort que de bien. Non pas qu’il y eût rien à reprocher à George Train, mais il était un Républicain, et à ce moment (c’était en 1868, en pleine « heure du nègre ») où son parti abandonnait la cause des femmes, on ne voyait pas sans méfiance son nom figurer sur la couverture du journal. Et puis, on reprochait à la Révolution de ne pas être un organe uniquement féministe, mais de publier une partie financière, selon la convention qu’elle avait avec ses bail-leurs de fonds, Train et David Melliss ; et enfin, s’il faut tout dire, il y avait une certaine jalousie à son égard de la part de tout un groupement féministe, qui avait longtemps rêvé avoir son journal, et qui était désappointé que ce rêve se réalisât autrement qu’il l’eût désiré. C’est pourquoi la responsabilité en fut très lourde à supporter pour Susan et Mrs. Stanton qui en étaient les rédactrices en chef. Responsabilité morale d’abord, tant que Train put aider à fournir des fonds ; responsabilité financière en-suite quand, à partir du 1er mai 1869, il se retira complètement pour ne pas entraver le développement du journal. Mais, hélas ! tous ceux qui avaient pris prétexte de sa présence pour ne pas soutenir la Révolution, n’accoururent pas en foule pressée d’abonnés, quand elle fut devenue un journal purement destiné à défendre les droits de la femme d’abord, ceux de l’humanité en-suite ! et un an après, la nécessité de suspendre sa publication s’imposait impérieuse. Car bien que les services de Mrs. Stanton fussent complètement gratuits, et ceux de Susan et de Pillsbury Parker, le principal collaborateur, rémunérés au plus strict de leurs propres besoins matériels, la Révolution coûtait cher ; ses 2 ou 3.000 abonnés ne suffisaient pas à la faire vivre sans publicité, et « les gens d’affaires ne gaspillent jamais leur argent en publicité dans un journal d’idées » dit mélancoliquement la biographie de Miss Anthony. Bien qu’épuisée de corps et d’esprit par la longue lutte menée pour soutenir son journal contre ennemis implacables et partisans sans courage, Susan ne voulut pourtant pas s’avouer vaincue : elle écrivit à droite, à gauche, à des membres de sa famille, à des amis pour obtenir des fonds, et mener le combat jusqu’au bout. Mais au début de 1870, la fondation à Chicago d’une compagnie par actions pour exploiter le Woman’s Journal, avec à sa tête Lucy Stone et son mari, Henry Blackwell, et la fusion de ce nouveau journal avec l’ancien Agitator, publié à Chicago par Mrs. Livermore, vint donner le dernier coup à la Révolution, en groupant tous ceux des partisans des droits de la femme que l’attitude audacieuse, radicale, trop absolue du journal de Susan avait parfois effrayés. Elle se résigna, et pour la somme d’un dollar, vendit ce journal pour lequel « elle avait travaillé comme toute une plantation d’esclaves » selon son expression, pour lequel elle s’était endettée de plus de 10.000 dollars, à un éditeur pour en faire un journal littéraire et mondain qui vécut encore dix-huit mois. Ce que fut cette déception pour elle, ceux-là seulement peuvent le comprendre qui ont mis tout leur cœur, tout leur espoir, le meilleur d’eux-mêmes dans la fondation et la direction d’un journal… Mais elle ne s’arrêta pas à pleurer sur elle-même, et bravement commença toute une série de conférences payantes dans quelques États de l’Ouest pour gagner de quoi amortir les dettes de la Révolution.

Il est à relever que, de toute sa longue carrière, Miss Anthony ne reprit plus la direction d’un journal, bien que fréquemment nous assistions dans l’histoire de notre mouvement au cumul des fonctions d’organisatrice-conférencière et de rédactrice par la même militante. Ce n’est évidemment pas l’échec de la Révolution qui l’avait découragée, mais d’autre part, elle ne se croyait pas faite pour manier la plume à laquelle elle préférait de beau-coup la parole. C’était, pensons-nous, mésestimer ses capacités : sa correspondance, si vaste et si étendue, est là pour prouver au contraire ses qualités d’humour, de spontanéité, de chaleur et de vie, jointes à celles que nous lui connaissons déjà de clarté, de justesse d’expression et de rigoureuse logique. Mais le travail littéraire ne l’attirait pas.

« Cela a toujours empoisonné ma vie, écrit-elle, que mon in-capacité à fixer sur le papier les éclairs de pensées qui traversent mon cerveau. Et la faculté de modeler, de polir des phrases harmonieuses et bien faites me manque absolument… » Et ailleurs : « J’aime mieux faire l’histoire que l’écrire… »

C’est d’autant plus méritoire de sa part d’avoir, non seule-ment entrepris, mais encore mené à bien, dans ces conditions de répulsion pour tout travail de cabinet, l’œuvre colossale qu’est l’Histoire du Suffrage féminin. Elle s’y attela avec la plus admirable des persévérances, attelant en même temps à cette tâche Mrs. Stanton , des dons littéraires de qui elle avait absolument besoin pour la rédaction, et se plongeant résolument elle-même dans la besogne aride du dépouillement et du classement. Elle avait toujours conservé tous les documents concernant le suffrage féminin qu’elle avait pu recueillir, vieilles lettres, coupures de journaux, rapports de sociétés, et si l’amas en était peut-être un peu moins considérable que celui que dépeint Mrs. I. Husted Harper quand elle entreprit d’écrire la biographie de Miss Antony , on peut toutefois se figurer quand on feuillette l’Histoire quelle fut l’ampleur de cette tâche préliminaire.

L’Histoire du Suffrage féminin, comprend en effet quatre volume in-octavo, de neuf cent à mille pages chacun, auprès des-quels la biographie de Miss Anthony, si considérable et si détaillée qu’elle soit, paraît de dimensions modestes ! Là est évidemment la grande critique que l’on peut faire à cette œuvre gigantesque : c’est que l’on se perd dans ce monument de renseignements et de documents, et que, à part les travailleurs spécialistes pour qui elle constitue une mine inépuisable, le public, les gens pressés, les suffragistes qui ne peuvent faire une étude scientifique de la question, la fuient et la redoutent, alors qu’une publication de dimensions plus restreintes leur aurait rendu de grands services. Œuvre de bibliothèque, encyclopédie, et non pas livre journalier à avoir sous la main. Les trois premiers volumes dus à la collaboration de Miss Anthony, de Mrs. Stanton et de Mrs. Joslyn Gage comprennent la période de 1848 à 1885, et le quatrième, rédigé plus tard par Miss Anthony et Mrs. Harper, les complète par le récit des événements survenus jusqu’en 1900. C’est donc un demi-siècle d’histoire du féminisme aux États-Unis principalement, car si quelques chapitres sont consacrés à la Grande-Bretagne et à ses colonies, au Canada et à l’Europe continentale, les neuf dixièmes de l’œuvre ne s’occupent que du mouvement aux États-Unis, soit sur le terrain fédéral, soit dans chacun des États de l’Union séparément. Histoire extraordinairement détaillée, et dans laquelle on ne se retrouverait pas sans tout un système de table de matières à index, etc. ; compilation même plutôt que ce que nous avons coutume nous, gens de mentalité latine, d’appeler histoire, avec grandes lignes directrices, considérations de portée générale, choix de documents, synthèse… Là, nous trouvons tous les textes, et de toutes les innombrables adresses, pétitions, etc., présentées aux Congrès et aux Législatures, et des débats engagés à ces occasions, de longs ex-traits de journaux, la reproduction in-extenso des discours des chefs du mouvement, de leur correspondance à cet égard : bref, ce que nous considérerions comme de la matière pour écrire l’histoire, mais non pas comme une histoire elle-même. Il n’en reste pas moins que sous cette forme anglo-saxonne, qui heurte et décourage notre conception, l’Histoire du Suffrage féminin a rendu un service signalé à notre cause, en en constituant en quelque sorte les archives, en prouvant par la masse même de la documentation amoncelée l’importance et l’étendue du mouve-ment, et en en établissant solidement les bases dans le passé. Ajoutons qu’elle se présente sous la forme luxueuse d’une impression de choix, avec une reliure de peau, et surtout avec l’attrait de belles gravures, spécialement gravées pour cette édition : environ 80 portraits de suffragistes de marque, une galerie vivante et émouvante de toutes celles qui ont travaillé, se sont dé-vouées et consacrées à la Cause. Il est inutile d’ajouter que cette publication coûta fort cher. Les éditeurs n’avaient assumé qu’une part des frais, et Mrs. Stanton et Gage ayant renoncé aux bénéfices éventuels de la vente pour ne pas se charger en revanche de certaines dépenses qui incombaient aux auteurs, Susan avança à elle seule plus de 20.000 dollars (100.000 francs). Heureuse-ment qu’un legs d’une amie suffragiste, Mrs. Eddy, lui permit de faire face à cette énorme dépense, ceci d’autant plus que, pour augmenter la diffusion de ces volumes, et par conséquent l’œuvre de propagande, elle décida de les vendre au-dessous de leur prix de revient trop élevé, et en fit don à ses frais aux principales bibliothèques des capitales d’Europe et d’Amérique, comme aux sénateurs américains.