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Emilie Gourd, lien Wikipédia

Ce serait méconnaître l’esprit d’organisation et la conception qu’avait du travail suffragiste Susan Anthony de croire qu’elle n’éprouva pas très vite dans sa carrière la nécessité de coordonner tous les efforts en les organisant et de grouper toutes les forces utiles à la cause en une Association. Dès 1866, en pleine période de lutte pour l’inscription d’un amendement suffragiste dans la Constitution fédérale, elle avait fondé avec ses collaboratrices habituelles la Société américaine pour l’Égalité des Droits (American Equal Rights Association), en comptant plus ou moins que les Associations antiesclavagistes, maintenant en dis-solution puisque leur but était atteint, fusionneraient avec elle de telle façon que les anciens combattants se retrouveraient encore coude à coude sur une brèche nouvelle. Malheureusement, sous l’influence de Wendells Philipps, ce plan échoua, et ce fut là une de ces manifestations qui porta un coup profond au cœur de Susan. Mais trois ans plus tard (1869) il était déjà nécessaire de transformer cette société, en précisant davantage ses buts, et en prenant certaines précautions pour que les fondatrices, dans leur louable désir d’accorder les mêmes droits à toute personne qui leur en ferait la demande, ne fussent pas débordées par des extravagants, au cerveau mal équilibré, auxquels leurs statuts les rendaient impuissantes à fermer les portes de leurs Congrès annuels ! Une séance, le 12 mai 1869 notamment fut péniblement agitée et houleuse, parce que, au grand désespoir de la « vieille garde » suffragiste, la question de l’amour libre y fut introduite, par quelques âmes timorées qui craignaient que ce titre : Égalité des droits ne prêtât à confusion, comme si toute la vie des Susan Anthony, des Elizabeth Stanton, des Lucy Stone, des Antoinette Blackwell ne prouvait pas surabondamment le contraire ! – Aussi, immédiatement après, s’organisa sur une nouvelle base l’Association nationale pour le Suffrage des Femmes, dont le but spécial et précis était d’obtenir un seizième amendement à la Constitution fédérale assurant aux femmes le droit de vote dans les mêmes conditions qu’aux hommes. Mrs. Cady Stanton, dont la personne grassouillette et confortable était extrêmement décorative, en prit naturellement la présidence, tandis que Susan n’était qu’un simple membre du Comité exécutif, assumant par là, à son ordinaire, une grosse partie de la besogne. Mais dès novembre 1869, une autre Société s’était formée, l’Association américaine pour le Suffrage féminin, comprenant les représentants de 21 États, et ayant à sa tête, Henry Beecher, Henry Blackwell et sa femme Lucy Stone, etc. Des tentatives d’union furent faites à plusieurs reprises entre ce que l’on appelait « l’aile de Boston et l’aile de New-York » du mouvement suffragiste, c’est-à-dire deux Associations parallèles, poursuivant le même but, avec le même ardent désir de voir aboutir la même revendication, mais par des moyens peut-être un peu différents, – la même nuance somme toute de tactique et de conception du travail suffragiste qui séparait les lecteurs de la Révolution, le journal de Susan, de ceux du Woman’s Journal, l’organe des Stone-Blackwell. Ce n’est toutefois qu’en 1890 que la fusion eut lieu, et que fut créée ainsi l’Association nationale américaine pour le Suffrage féminin – celle-là même dont on peut espérer que les victoires suffragistes de ces dernières années vont amener très rapidement la dissolution ou la réorganisation sur d’autres bases. Miss Anthony en fut présidente durant huit ans, de 1892 à 1900, date à laquelle lui succédèrent Mrs. Carrie Chapman Catt, puis Rev. Dr. Anna Shaw, puis de nouveau Mrs. Catt, la présidente actuelle.

Mais ce n’est pas seulement de l’organisation des suffra-gistes américaines que peut s’honorer la mémoire de Miss An-thony : nous lui devons encore, nous féministes de l’Ancien Monde, ces organisations internationales qui ont été pour beau-coup d’entre nous une joie et un réconfort, et dont l’action, inter-rompue par la guerre, s’avère de nouveau importante au premier chef : le Conseil International des Femmes et l’Alliance Interna-tionale pour le Suffrage des Femmes.

Ce fut pour l’année 1888, que Miss Anthony, Mrs. Stanton, Miss Rachel Foster et quelques autres fidèles des deux chefs du mouvement décidèrent de convoquer à Washington, pour célébrer le 40ème anniversaire de la Convention de Seneca Falls, un vaste congrès des femmes du monde entier, auquel seraient représentées toutes les branches de l’activité féminines. Elles en avaient déjà longuement parlé avec des féministes anglaises lors d’un voyage en Europe en 1883, s’assurant ainsi une participation effective aux réunions, mais acceptant pour les Américaines toute la charge de l’organisation. Et comme Mrs. Stanton était de nouveau en Europe à ce moment-là, ce fut Susan Anthony qui dut prendre toutes les responsabilités, diriger tout le travail, recueillir tous les fonds, Mrs. Stanton lui écrivant pour finir que, vu la mauvaise saison, la traversée l’effrayait vraiment trop, et qu’elle renonçait à rentrer dans ses foyers pour le moment du congrès ! Célébrer le 40ème anniversaire de Seneca Falls sans celle qui avait convoqué la Convention : impossible ! Aussi Miss Anthony écrivit-elle, de son propre aveu à Mrs. Stanton « la plus terrorisante des lettres qui lui fera tomber tous les cheveux de sa tête ! » (les boucles blanches de Mrs. Stanton étant presque historiques). Mrs. Stanton céda, mais quand elle arriva, elle n’avait pas écrit une ligne de son discours d’ouverture du congrès, si bien que son amie dut une fois de plus user de douce violence pour l’obliger à un travail contre lequel se révoltaient une certaine indolence et un dilettantisme contrastant si singulièrement avec le tempéra-ment de Susan.

Le congrès, ouvert le 25 mars 1888 par un inoubliable sermon du Dr. Anna Shaw sur la « Vision céleste », fut un grand succès. 53 associations nationales y étaient représentées par 80 orateurs et 49 déléguées de Grande-Bretagne, de France, de Norvège, de Danemark, de Finlande, des Indes, du Canada et des États-Unis. Si bien qu’après y avoir discuté des questions pédagogiques, philanthropiques, sociales, morales, légales, politiques, etc., concernant les femmes, il fut reconnu indispensable, pour faire avancer la cause féminine dans tous ces domaines, de coordonner et d’organiser tous ces efforts, non seulement en Amérique, sous la forme d’un Conseil national des Femmes, mais encore sur une base internationale. Tel fut le sens de la proposition, déposée par Miss Anthony et Mrs. Stanton et Wright Sewall, de créer une vaste Fédération de « toutes les forces féminines organisées, avec la conviction que pareille fédération ne pourrait que fortifier le courage des femmes du monde entier, accroître l’efficacité de leur travail et leur esprit de solidarité, élargir leurs horizons, corriger la tendance à exagérer la valeur de son propre travail en comparaison de celui d’autrui, et mettre la sagesse et l’expérience de chacune au service de toutes. » Il fut également décidé de demander aux déléguées de travailler chacune dans son pays à la création d’une Association réunissant sur la base nationale tous les groupements féministes et d’intérêt féminin locaux, ces Associations s’affiliant ensuite au Conseil International. Somme toute, et par une marche en sens inverse de ce qui se produit d’habitude, ce fut l’organisation internationale la première créée, qui suscita la formation d’organisations nationales devant se rattacher à elle : mais ne faut-il pas voir là encore une manifestation de l’esprit si large et si élevé des pionnières de notre cause, comprenant bien avant que les autres aient songé à s’organiser même nationalement, l’importance capitale d’un mouvement féministe international ?

La seconde réunion du Conseil International des Femmes eut lieu, ainsi que cela avait été prévu, cinq ans après sa fondation, en 1893 à Chicago. Les uns après les autres s’y affilièrent les Conseils nationaux d’Amérique, du Canada, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, etc. L’idée était lancée. Mais bien vite la nécessité d’une organisation nouvelle se faisait jour : en effet, alors que le Conseil International avait à son programme toutes les branches de l’activité féminine pour le bien, n’était-il pas nécessaire de grouper et de concentrer plus spécialement les efforts sur l’activité qui est la base de toutes les autres puisque son résultat permet et conditionne toutes les autres : l’obtention du droit de vote ? Des pourparlers pour la création d’une Alliance internationale pour le Suffrage des Femmes s’engagèrent dès 1902 à Washington, et aboutirent, lors de la réunion du Conseil International des Femmes à Berlin en 1904. C’est à cette occasion, rap-porte Rev. Anna Shaw, que le public allemand, qui semblait à première vue pourtant peu féministe, fit à « Aunt Susan » une ovation telle qu’elle dut trouver dans cette manifestation toute spontanée le réconfort de l’affection et de la reconnaissance pour ces cinquante années de dur labeur et d’indomptable courage.

Miss Anthony ne prit cependant pas la présidence de la nouvelle Association internationale : il ne faut en effet pas oublier qu’elle avait à cette date-là 84 ans ! Mais si elle laissa à Mrs. Chapman Catt le soin de diriger les destinées de cette vaste alliance, qui, dix ans après sa fondation, comptait déjà 26 pays affiliés et s’était réunie 5 fois en Congrès dont l’importance al-lait toujours grandissant , elle participa jusqu’à la fin de sa vie à un grand nombre de réunions féministes et suffragistes tant nationales qu’internationales : la liste qu’en dresse Dr. Shaw dans ses Mémoires en est la preuve. C’est après le Congrès du Conseil International et la fondation de l’Alliance internationale pour le Suffrage en 1904, que de Berlin elle vint en Suisse, au cours de son troisième voyage en Europe. Elle passa ainsi que sa sœur Mary, quelques jours près de Genève, à Céligny, chez Mme Chaponnière-Chaix, dont elle dépeint dans son journal le verger en face du lac et des Alpes « comme un coin de paradis », puis, s’arrêtant une après-midi à Genève, visita la ville avec Mme Chaponnière et Mlle Vidart, et prit le thé à l’Union des Femmes.

C’est dire la vitalité merveilleuse que conserva jusqu’au bout Miss Anthony. Quand on se rend compte qu’à 84 ans elle présidait encore des assemblées, faisait des conférences, demandait des audiences, cela souvent au débarqué de longs voyages, toujours reçue, fêtée, invitée, comme bien des femmes de 35 ans ne le supporteraient pas… on se prend à envier cette santé admirable qui lui a permis une si inlassable activité. Il y avait évidemment chez elle en première ligne à cet égard l’hérédité d’une race saine, simple et sobre ; puis elle était de celles que le travail entretient et que l’oisiveté tue. Susan Anthony ne savait pas et ne pouvait pas se reposer ! Elle ne prenait que très rarement de vraies vacances, car dans les intervalles de ses campagnes suffragistes, elle continuait son travail ; à Rochester, elle entretenait une vaste correspondance d’affaires aussi bien que d’amitié, qui occupait régulièrement chaque jour deux dactylographes, indé-pendamment de ce qu’elle écrivait elle-même, répondant scrupu-leusement à chaque lettre reçue, quelque bizarre que fût souvent la demande qu’elle contenait, comme cela est fréquemment le cas dans le courrier des personnes de grande popularité ; elle voyait et recevait beaucoup ses amis, aux préoccupations des-quels elle s’intéressait aussi intensément qu’aux siennes propres. On peut dire d’elle qu’elle n’était jamais inactive.

Aussi, le déclin, si pénible pour celles qui survivent à leurs forces, lui fut-il épargné. En février 1900, elle participait encore au Congrès national suffragiste de Baltimore, et c’est le 13 mars suivant que, des suites d’une pleurésie, elle s’éteignit doucement chez elle, elle la grande voyageuse, sans angoisses ni souffrances, entourée d’amies, de disciples comme Anna Shaw, de sa nièce préférée, Lucy Anthony, et de sa fidèle sœur Mary, si différente d’elle comme caractère, mais dont l’idéal d’émancipation de l’être humain était complètement analogue au sien. Et elle avait la joie de se dire avant de fermer les yeux que la réalisation de cet idéal était commencée si peu que ce fût : cinq des États de l’Union américaine avaient à cette date reconnu le suffrage complet aux femmes (Wyoming, Colorado, Utah, Idaho et Washington), le Kansas leur avait donné le suffrage municipal complet, plusieurs autres le suffrage municipal restreint, les universités, les professions s’étaient ouvertes à elles, des droits légaux leur étaient reconnus, des barrières tombées… C’est peu assurément en comparaison de l’immense essor pris par le féminisme américain tout spécialement, et le féminisme mondial en général de-puis la mort de Susan Anthony ; mais c’était le premier élan de cet essor, et la preuve faite à l’évidence que ce à quoi elle avait consacré sa vie n’était pas une chimère. Le mouvement était lancé ; elle pouvait mourir en paix.

Sa mort fut un deuil national. On put alors se rendre compte, si on ne l’avait pas déjà fait lors de la célébration de chacun de ses anniversaires qui devenait de plus en plus une grande fête , quelle place avait prise dans la vie de son pays la petite maîtresse d’école qui, plus de cinquante ans auparavant, avait osé, la première, faire entendre la voix d’une femme dans une réunion de tempérance ! Miss Anthony était devenue une célébrité, une des personnalités les plus populaires, les plus en vue aux États-Unis, constamment interviewée, assaillie de reporters, dont la presse signalait tous les gestes, relatait les voyages, à qui les personnages officiels se disputaient l’honneur d’offrir l’hospitalité, fleurie, photographiée, acclamée, fêtée partout où elle passait. Rien qu’aux États-Unis plus de 200 journaux, en dehors de la presse féministe, lui consacrèrent des articles nécrologiques importants, quelques-uns de plus de 9 colonnes, et il est impossible d’évaluer les lettres, les messages, les télégrammes, qui affluèrent à Rochester de toute part, non seulement d’Amérique, mais d’Europe entière, non plus que tous ceux, amis connus et inconnus, qui dé-filèrent devant son cercueil. Le service funèbre dut être célébré, non pas à l’Église unitaire dont elle était membre depuis tant d’années, mais dans le temple presbytérien, beaucoup plus vaste, pour permettre à tous ceux qui le désiraient d’assister à cette dernière cérémonie. Elle fut simple, mais grande et émouvante, et les paroles qui exprimaient le mieux l’impression de tous furent celles que prononça, les lèvres tremblantes et le cœur gonflé de sanglots, Rev. Anna Shaw, au moment où, sous les grands arbres en robe de neige du cimetière de Mount Hope, la dernière pelletée de terre tombait sur le cercueil :

« Chère amie, tu as séjourné ici-bas longuement, et maintenant tu es allée vers ton repos bien mérité. Puisse l’Esprit d’infini qui t’a toujours inspirée nous rendre digne de suivre tes traces et de continuer ton œuvre. Adieu et au revoir. »

Quinze jours plus tard, pour être fidèles au désir expressément manifesté par Miss Anthony, sa sœur et Anna Shaw quit-taient cette maison de Rochester, à laquelle les attachaient ce-pendant tant de souvenirs aussi immédiats que tristes, pour aller faire campagne dans l’Oregon, où la question du suffrage féminin était soumise à la votation populaire. Et ses exécutrices testamentaires, Anna Shaw, Mrs. Rachel Foster Avery, et Lucy Anthony, ne pensèrent pas pouvoir faire de sa petite fortune un usage plus conforme à ce qu’elle aurait souhaité qu’en créant le Fonds Susan-B. Anthony, uniquement destiné à la propagande suffragiste. Mieux que par la fondation d’un collège ou d’un club féminin, mieux surtout que par l’érection d’une statue, elles savaient qu’ainsi elles servaient sa mémoire. Car, même jusqu’au-delà de la mort, tout, de la part de Susan Anthony, devait être « pour la Cause ».