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Emilie Gourd, lien Wikipédia

C’est ce dévouement sans réserve à « la Cause » qui fait la grandeur et la beauté profondes de la personnalité de Susan Anthony. Convaincue intimement de la nécessité absolue d’obtenir le suffrage féminin pour améliorer la situation de la femme, con-vaincue intimement aussi de l’absolue justice de cette revendication, elle s’y voua corps et âme, intelligence et cœur, sans se laisser distraire par d’autres tâches, sans éparpiller ses forces sur d’autres devoirs.

« Je veux, écrivait-elle en effet, dans ce que l’on pourrait appeler son Credo suffragiste, me consacrer au suffrage seul. Et même, si je croyais que la majorité des femmes voterait contre des mesures de tempérance et de pureté, contre toute réforme sociale, je travaillerais quand même à leur assurer le droit de vote. Car je ne le réclame pas uniquement pour ce que les femmes pourront accomplir avec lui, mais parce qu’elles ont le droit de le posséder. » Miss Anthony n’a jamais cessé de proclamer que si quelques femmes risquent de faire un mauvais usage de leur bulletin de vote, le grand nombre d’entre elles atteindra par l’exercice de cette libre responsabilité un développement moral et intellectuel supérieur ; mais elle a toujours proclamé aussi que le droit de suffrage est un droit qui appartient aux citoyens masculins sans qu’on se soit jamais préoccupé de savoir quel usage ils en feront. Et cette conception intransigeante du principe de justice, qui est la base et la racine du suffrage féminin, a été sa grande force dans le combat pour la Cause.

À cette Cause, elle a tout donné. Son intelligence vive et prompte, son caractère résolu, son tempérament d’oratrice, son indomptable courage (dont elle a eu à fournir la preuve ailleurs encore que dans les campagnes antiesclavagistes ), sa persévérance et sa conscience à accomplir la tâche qu’elle estimait nécessaire, quelle que fût cette tâche, et cela sans penser jamais à elle-même, mais toujours à la Cause. À cette Cause, elle a encore consacré ses admirables qualités spéciales, qui faisaient d’elle un chef tout désigné : « le Napoléon du mouvement » ont dit admirateurs et détracteurs, et il est certain que son coup d’œil tac-tique, sa hardiesse à mener campagne, son talent d’organisation, sont d’un grand général – mais la ressemblance avec Napoléon s’arrête, là : heureusement ! Dans d’autres cas, c’est à Gladstone qu’on l’a comparée, et il y avait de fait chez elle plusieurs des qualités d’homme d’État du great old man, mais sans l’opportunisme de ce dernier, et avec une intransigeance sur les principes qu’il a trop souvent ignorée. Enfin, on a voulu, par la dignité de sa vie, la fermeté de ses résolutions, sa simplicité à accomplir son devoir, sa lutte passionnée pour le triomphe d’une idée, la rapprocher de Lincoln, et c’est juste ; mais on ne trouve d’autre part chez elle ni les tendances conservatrices, ni la crainte de l’avenir, ni le respect exagéré des traditions que l’on reproche au président des États-Unis. Si bien que, pour résumer en un mot ces jugements, Susan Anthony aurait eu les qualités réunies de Napoléon, de Gladstone et de Lincoln, sans leurs défauts !

Mais ce portrait aurait besoin d’être adouci, si ceux qui ont suivi l’histoire de cette vie ne l’avaient déjà fait eux-mêmes en en relevant mille détails, pour que l’on ne se représente pas Susan Anthony comme une personnalité sévère, dure, fanatique d’une réforme, éloignée de tout ce qui fait le charme de la vie. Rien ne serait en effet plus faux que de ne voir en elle qu’une cerveline, et tous ceux qui l’ont approchée subissaient l’attrait de sa sérénité, de sa gaie bienveillance, de son inépuisable bonté. Sa vie affective était intense : elle a adoré ses parents, ses frères, ses sœurs, puis sa pléiade de neveux, nièces, petits-neveux et arrière-petites-nièces, et nulle n’était amie plus fidèle, plus dévouée, plus compréhensive et moins égoïste qu’elle. Sa biographie fourmille de traits caractéristiques à cet égard. Elle aimait et savait admirer profondément ce qui était beau, sentait vivement la poésie de la nature, et a intensément joui des paysages que ses voyages ont fait passer sous ses yeux, que ce fût au bord de la mer de Californie, dans les défilés des Montagnes-Rocheuses, dans les forêts du Nord-Est, ou encore dans notre vieille Europe. Les fleurs, les roses en particulier, étaient une joie pour elle ; et plusieurs fois, l’estrade sur laquelle elle siégeait a été submergée de corbeilles de roses France, sa fleur préférée. « Une fleur qui n’a pas de parfum n’a pas la moitié du charme d’une fleur, disait-elle… »

Et toutes ces caractéristiques se reflétaient à l’extérieur. D’attitude digne et simple, elle avait en vieillissant, adouci la raideur et la sévérité que l’on relève dans ses premiers portraits, atténué par un rayonnement de bonté l’austérité qui émanait de sa personne, spiritualisé en quelque sorte son être tout entier. Quand elle apparaissait sur une estrade, coiffée simplement de ses merveilleux cheveux blancs, « tissés avec de l’argent » disaient d’eux ses amis, dont elle relevait les abondants bandeaux sur la nuque avec un peigne d’écaille, vêtue de sa classique robe de satin noir ornée de vieilles dentelles, les épaules gracieuse-ment drapées du fameux châle de crêpe de Chine rouge qui avait fini par devenir historique c’était une figure inoubliable.

Mais si Susan-B. Anthony a été une femme de grand cœur, de grandes capacités, de grande énergie et de grande conscience, qui a donné sa vie entière à la cause de l’émancipation de la femme, cette cause en revanche était aussi digne d’elle. Car un idéal qui peut, cinquante ans durant, susciter pareil enthousiasme et pareils sacrifices, cet idéal vaut que l’on vive, – et s’il le faut que l’on meure, – uniquement pour lui et pour lui seul.