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À MONSIEUR MONSIEUR LE PRINCE DE MONBERT rue saint-dominique. Paris.

       Richeport, 23 juin 18…

Vous avez dans la police une confiance digne d’un prince que vous êtes, cher Roger, — vous ajoutez à ses renseignements une foi qui m’étonne et m’alarme. — Comment voulez-vous que la police sache quelque chose de ce qui concerne les honnêtes gens ? D’abord elle ne les surveille pas, elle a bien assez à faire avec les scélérats, et ensuite quand elle le voudrait, elle ne le pourrait pas. Les mouchards, les espions sont en général des misérables, leur nom est la plus mortelle injure de notre langue ; de pareilles espèces ne sont reçues nulle part ils connaissent les habitudes et les démarches des voleurs, dont ils fréquentent les repaires et les tapis-francs ; mais quel moyen ont-ils de connaître les décisions fantasques d’une jeune fille de haut rang ? Leur plus grande adresse est d’enivrer un domestique, de faire causer un portier, de suivre une voiture ou de se mettre en faction devant une porte. — Si mademoiselle Irène de Châteaudun est partie pour vous éviter, elle a sans doute pensé que vous chercheriez à la rejoindre. Elle a donc dû prendre quelques précautions pour garder l’incognito, — changer de nom, par exemple, — ce qui eût suffi pour dérouter la police, qui, avant d’être éveillée par vous, n’avait aucun intérêt à suivre ses démarches. La preuve que la police se trompe, c’est la précision des notes qu’elle vous a livrées. Cela ressemble un peu trop aux dépositions des témoins dans les procès criminels, qui disent : — Il y a deux ans, à neuf heures trente-trois minutes et cinq secondes du soir, par une profonde obscurité, je rencontrai un homme grêle dont je ne pus distinguer les traits et qui portait un pantalon vert-olive tirant sur le brun. — J’ai toutes les peurs du monde que vous ne fassiez en Bourgogne un voyage inutile, et que vous ne tombiez, l’air furibond et l’œil hagard, au milieu de quelque intérieur paisible, surpris au plus haut degré de cette visité domiciliaire.

Mon cher prince, tâchez de vous souvenir que vous n’êtes plus dans l’Inde ; les mœurs des îles de la Sonde ne sont pas de mise ici, et j’ai lu dans votre lettre un passage qui me fait redouter quelque incartade féroce de votre part. Nous avons en Europe des professeurs d’esthétique, de sanscrit, de slave, de danse et d’escrime, mais les professeurs de jalousie ne sont pas autorisés. — Il n’y a pas de chaire pour les bêtes fauves au collége de France ; ces leçons formulées en rugissements et en coups de griffes sont bonnes pour la fabuleuse cité des tigres des légendes javanaises. — Si vous êtes jaloux, tâchez de faire retirer à votre rival la concession de chemin de fer qu’il était près d’obtenir, ou détruisez-le dans son collége électoral, en répandant le bruit qu’il a fait autrefois un volume de vers. Voilà des vengeances constitutionnelles, et qui ne vous conduiront pas en cour d’assises. Les tribunaux sont si chicaniers aujourd’hui, qu’on serait capable de vous inquiéter même pour la suppression d’un bellâtre insipide comme Léon de Varèzes. Les tigres, quoi que vous en disiez, sont de mauvais maîtres. — En fait de tigres, nous n’admettons que les chats, et encore faut-il qu’ils fassent patte de velours.

Les conseils de modération que je vous adresse, j’en ai profité pour moi-même. J’étais, dans un autre genre, arrivé à un assez joli degré d’exaspération. — Vous devinez qu’il s’agit de Louise Guérin ; car, au fond de la fureur des hommes, il y a toujours une femme c’est le levain qui fait fermenter toutes nos passions, surtout les mauvaises.

Madame Taverneau partit pour Rouen ; j’allai chez Louise, le cœur plein de joie et d’espérance. Je la trouvai seule, et je crus d’abord que la soirée serait décisive, car elle rougit beaucoup en m’apercevant. Mais qui diable peut compter sur les femmes ? Je l’avais laissée, la veille, douce, confiante, émue ; je la retrouvai froide, sévère, armée de pied en cap, et me parlant comme si elle ne me connaissait pas. Elle avait l’air si convaincue qu’il ne s’était rien passé entre nous, que j’eus besoin, par une rapide opération mentale, de me rappeler tous les détails de l’excursion aux Andelys, pour me prouver que je n’étais pas un autre. Je puis avoir mille défauts, mais je n’ai pas celui de la fatuité. Il est rare que je me flatte, et je ne suis pas porté à croire que tout le monde éprouve en me voyant ce que les écrivains du dernier siècle appelaient le coup de foudre. Mes traductions de regards, de sourires, d’inflexions de voix, sont ordinairement assez fidèles ; je ne passe pas les mots qui me déplaisent. La version interlinéaire de la conduite de Louise donne pour résultat cette phrase : Je n’ai pas d’insurmontable horreur pour M. Edgard de Meilhan. Étant sûr du sens de mon texte, j’ai donc agi en conséquence ; mais Louise a trouvé, je ne sais où, une mine si imposante, si royale, des attitudes d’une telle noblesse, une chasteté si hautaine et si dédaigneuse, que j’ai senti qu’à moins d’avoir recours à la violence, je n’obtiendrais rien d’elle. Ma tête bouillonnait plus de rage encore que d’amour ; mes doigts se contractaient convulsivement, et mes ongles m’entraient dans la paume des mains. La scène allait tourner à la lutte ; heureusement, j’ai réfléchi que ces déclarations d’amour trop accentuées étaient prévues par le Code, ainsi que la plupart des actions romanesques ou héroïques.

Je me suis en allé brusquement pour ne pas voir figurer dans les journaux judiciaires cette annonce élégante Le sieur Edgard de Meilhan, propriétaire, s’étant livré à des voies de fait sur la personne de madame Louise Guérin, enlumineuse, etc… car j’éprouvais la plus énergique envie d’étrangler l’objet de ma flamme, et si j’étais resté dix minutes de plus, je l’aurais fait.

Admirez, cher Roger, la sagesse de ma conduite, et tâchez de l’imiter. Il est plus beau de commander à ses passions qu’à une armée, et c’est plus difficile.

Ma colère était si forte que j’allai passer quelque temps à Mantes, chez Alfred ! M’ouvrir la porte du paradis et me la fermer sur le nez, me montrer un splendide banquet et m’empêcher de me mettre à table, me promettre l’amour et me donner la pruderie, c’est une action abominable, infâme et même peu délicate. — Savez-vous, cher Roger, que j’ai manqué avoir l’air d’un oison, et que cela serait arrivé si la rage qui m’animait n’avait donné à ma figure une physionomie tragique, qui, momentanément, m’a sauvé du ridicule Ce sont là de ces choses qu’on ne pardonne guère à une femme, et Louise me le paiera !

Je vous jure que si une femme de mon rang eût agi de la sorte avec moi, je l’aurais broyée sans pitié ; mais la position inférieure de Louise m’a retenu. — J’ai pour les faibles une pitié qui me perdra, car les faibles sont impitoyables pour les forts.

Ce pauvre Alfred, il faut que ce soit vraiment un excellent garçon pour ne pas m’avoir jeté par la fenêtre ; j’ai été avec lui si maussade, si taquin, si acerbe, si railleur, que je m’étonne qu’il ait pu me supporter deux minutes ; j’avais les nerfs tellement agacés, que j’ai décapité, du coupant de ma cravache, plus de cinq cents pavots sur le bord du chemin, moi qui n’ai jamais commis de brutalité sur aucun feuillage, et dont la conscience était pure de tout meurtre de fleur ! — Un instant j’eus l’idée d’aller demander un catafalque à la marquise romantique. Vous jugerez par là du désordre de mes facultés et de ma complète prostration morale.

Enfin, honteux d’abuser ainsi de l’hospitalité d’Alfred, et me sentant incapable d’être autre chose que grognon, revêche et quinteux, je retournai à Richeport, pour être morne et désagréable en toute liberté.

Cher Roger, je fais une pause. — Je prends un temps, comme disent les acteurs ; — la chose en vaut la peine. — Bien que vous lisiez couramment les hiéroglyphes et que vous expliquiez sur-le-champ les énigmes des sphinx, vous ne pourriez jamais deviner ce que j’ai trouvé à Richeport, dans la chambre de ma mère ! Un merle blanc ? un cygne noir ? un crocodile ? un mégalonyx ? le Prêtre-Jean ou l’amorabaquin ? — Non, quelque chose de plus amoureusement invraisemblable, de plus fabuleusement impossible ! — Eh quoi ? — Je vais vous le dire, car cent milliards de suppositions ne vous amèneraient pas à la découverte de la vérité.

Près de la fenêtre, à côté de ma mère, une jeune femme, penchée sur un métier à broder, tirait délicatement une aiguillée de laine rouge. Au son de ma voix, elle leva la tête, et je reconnus… Louise Guérin !

À cet aspect inattendu, je demeurai stupide, comme l’Hippolyte de Pradon.

Voir Louise Guérin tranquillement établie chez ma mère, c’est comme si, en rentrant chez vous, un matin, vous trouviez Irène de Châteaudun occupée à fumer un de vos cigares. Est-ce un hasard étrange, une combinaison machiavélique qui a introduit Louise à Richeport ? — C’est ce que je saurai bientôt.

Quelle bizarre manière de fuir les gens que de venir s’installer chez eux ! Il n’y a que les prudes pour avoir de ces imaginations. En tout cas, c’est d’une rare insolence pour mes prétentions de séducteur. Je ne me croyais pas si patriarcal que cela ! Pourtant ma tête compte encore quelques cheveux et je marche assez bien sans canne !

Qu’importe après tout ? Louise vit sous le même toit que moi ! Ma mère la traite de la façon la plus gracieuse, comme une égale. Et vraiment on s’y tromperait ; elle semble plus à l’aise ici que chez madame Taverneau, et ce qui gênerait une femme de sa classe lui donne au contraire plus de liberté. Elle a pris tout de suite des manières charmantes, et je me demande à moi-même si ce n’est pas la fille de quelque amie de madame de Meilhan ? Avec un tact merveilleux, elle s’est tout de suite mise au diapason ; les femmes seules ont cette aisance à s’acclimater dans une sphère supérieure. Un homme mal élevé reste toujours un butor. De la première danseuse venue, arrachée aux espaliers de l’Opéra, le caprice d’un grand seigneur peut faire une grande dame. La nature a sans doute prévu ces fortunes subites en donnant à la femme cette facilité de passer d’un état à un autre sans être surprise ni dépaysée. Mettez Louise dans une voiture, ayant une couronne de comtesse sur le panneau de la portière, personne ne doutera de sa qualité. Parlez-lui, elle vous répondra comme si elle avait reçu la plus brillante éducation. — Un épanouissement heureux d’une fleur délicate transplantée dans la terre qui lui convient, rayonne dans tout l’être de Louise. Moi-même j’ai avec elle un enjouement plus tendre, une galanterie plus affectueuse. Richeport vaudra mieux pour moi que Pont-de-l’Arche. Il n’est rien de tel que de combattre sur son terrain.

Venez donc, mon ami, être témoin de ce tournoi à armes courtoises. Nous attendons Raymond d’un jour à l’autre, nous avons toutes sortes de paradoxes à faire passer à l’état de vérités, vos lumières en ce genre nous serviront. À bientôt. Edgard de Meilhan.