Louis_Hersent_-_Delphine_de_Girardin.jpg Theophile_Gautie.jpg Jules_Sandeau_circa_1880.jpg 220px-Joseph_Mery.jpg

À MONSIEUR MONSIEUR DE MEILHAN à pont-de-l’arche (eure)

       Paris, 2 juillet 18…

Croyez-vous, cher Edgard, qu’il soit facile de vivre quand l’âge de l’amour est passé ? Vraiment, il faudrait pouvoir aimer jusqu’à la mort pour mourir sans peine et vivre avec charme. Quel jeu séduisant ! que de chances imprévues que de loisirs ardemment occupés ! Chaque journée a son histoire particulière ; on se la raconte chaque soir ; on établit des conjectures sur l’histoire du lendemain. La réalité détruit la prévision de la veille. On se réjouit, on se désespère de ses erreurs. On est abattu, on est relevé, on meurt, on ressuscite. Pas un atome chez soi pour loger l’ennui.

L’autre matin, à neuf heures, j’arrive à l’hôtel de la Poste, à Sens. Une halte de dix minutes. Je questionne tous les gens de service de la maison. Ils ont tous vu passer beaucoup de jeunes femmes de l’âge, de la taille et de la beauté de mademoiselle de Châteaudun.

Voilà des gens bien heureux !

Au reste, je ne vais aux renseignements que pour amuser mes dix minutes de relais. Je suis fixé. La police est infaillible. Tout va se dénouer au château de Lorgeval.

J’arrête ma chaise de poste à cent pas de la grille ; je m’avance seul en me faisant éclipser par les grands arbres de l’avenue, et, en ménageant une éclaircie à travers les massifs du parc, j’examine en détail les environs du château. C’est une maison énorme et symétrique. Une maçonnerie à quatre angles, lourdement coiffée d’un toit d’ardoises sombres, avec une girouette invalide, révoltée contre le vent, et qui ne tourne plus. Les façades sont percées d’une profusion de fenêtres, toutes éplorées à leur base et gardant les traces des pluies d’hiver. Un perron moderne à double escalier, décoré de quatre vases inhumant quatre tiges d’aloès empaillés, se déploie avec lourdeur au pied du château.

Dans ce luxe extérieur, on reconnaît le bon goût du beau Léon.

J’attends l’ombre d’un vivant… rien ne se dessine au soleil. Aucune silhouette humaine ne se croise avec l’ombre tranquille des arbres.

Un chien maudit, et plus ennemi de l’homme que toute sa race, aboie dans ma direction et fait de violents efforts pour rompre son nœud et courir vers des émanations étrangères et suspectes. Pauvre animal, qui joue au tigre ! Je lui souhaite un nœud gordien s’il veut voir le coucher du soleil.

Enfin, un jardinier honoraire vient animer ce paysage sans jardin, et descend l’avenue avec la nonchalance d’un travailleur payé par le beau Léon.

J’ai l’habitude de découvrir sur les figures graves celles qui sourient devant une pièce d’or.

Le jardinier passa devant moi, et quand il m’eut donné le sourire prévu, je lui dis : C’est bien là le château de madame de Lorgeval ?

Signe affirmatif.

Je m’inclinai une dernière fois devant le génie de la déesse de la rue de Jérusalem. Quelle adorable police !

Je dis au jardinier, d’un ton solennel : Voici une lettre de la plus haute importance. Vous la remettrez à mademoiselle de Châteaudun, lorsqu’elle sera seule. — Et, lui montrant une bourse, j’ajoutai : Après cela, vous aurez ceci.

— Cette bonne demoiselle ! dit le jardinier en prenant la pièce d’or d’une main, la lettre d’une autre, et la bourse avec les yeux. — Cette bonne demoiselle ! il y a bien longtemps qu’elle n’a reçu une lettre de son amoureux !

Et il remonta vers le château.

— Il paraît, me dis-je, que le beau Léon recule devant le style épistolaire. Il a de bonnes raisons pour cela.

Voici le contenu de la lettre que portait le jardinier au château

« Mademoiselle,

» Les positions désespérées justifient tous les moyens.

» Je consens à croire encore que je suis, par votre volonté, dans la phase des épreuves. Mais je me juge suffisamment éprouvé.

» Je suis prêt à tout, excepté au malheur de vous perdre : le dernier éclair de ma raison est dans cet avertissement.

» Je veux vous voir, je veux vous parler.

» Ne me refusez pas un entretien de quelques instants.

» Mademoiselle, au nom du ciel, sauvez-moi, sauvez-vous !

» Il y a dans le voisinage de ce château quelque ferme habitée ou quelque bois désert. Choisissez vous-même. J’irai où vous m’appellerez, dans une heure. — J’attends votre réponse par mon messager. L’heure écoulée, je n’attendrai plus rien dans ce monde… »

Le jardinier marchait avec la nonchalance de l’homme des Géorgiques, et il méditait sur la somme de bonheur renfermée dans une pièce d’or. Je le suivais des yeux avec cette patience résignée que nous donne une longue impatience aux abois.

Bientôt les arbres le dérobèrent à ma vue. J’entendis, dans le lointain, le bruit d’une porte qui s’ouvrait et se refermait.

Mademoiselle de Châteaudun lisait ma lettre sans doute quelques instants après ; et moi aussi, je la relisais de souvenir, pour suivre, par conjectures rapides, les impressions de la jeune femme.

Dans le massif de verdure où je m’étais blotti, je voyais, à travers de rares éclaircies de feuilles et de branches grêles, une aile du château, mais confusément, comme si le mur eût été couvert d’une tapisserie verte déchirée en mille endroits. Aucun objet ne se détachait nettement, à la distance de vingt pas. Je ne voyais rien, j’entrevoyais. Tout mon sang reflua vers le cœur. J’avais entrevu, à travers la gaze mystérieuse des feuilles, une robe blanche et la frange d’une écharpe d’azur, agitée par un mouvement de pieds légers. Tout ce qui se passa en moi dans ce moment n’est pas du domaine de l’analyse ; je ne me rendis compte que d’une émotion que les hommes passionnés comprendront. Une robe d’été courant sous les arbres, quand les fontaines et les oiseaux chantent ! Il n’y a rien au monde de plus doux à voir.

Je me plaçai sur la lisière de l’avenue, j’avançai un pied sur le terrain dépouillé pour me faire reconnaître, et, baissant la tête, j’attendis.

Je vis la frange de l’écharpe avant de voir le visage. Quand je relevai la tête, j’avais devant moi une femme charmante… mais ce n’était pas Irène de Châteaudun.

C’était madame de Lorgeval. Elle me connaissait, et moi, je la reconnaissais. Je l’avais vue avant son mariage. Elle conservait encore ses grâces de jeune fille, et le mariage, en perfectionnant sa beauté, lui donnait cet attrait irritant qui manque même aux vierges de Raphaël.

Un éclat de rire perlé me foudroya et changea toute la direction de mes idées. La jeune femme était saisie d’un accès de gaieté délirante, qui lui permettait seulement de bégayer mon nom et mon titre, et de les chanter par syllabes décousues. Je puis tout souffrir de la part d’une femme que je n’aime pas. Beaucoup d’hommes sont ainsi. J’élargis la base de mes pieds ; je croisai mes bras et j’attendis, tête inclinée et découverte, un dénoûment raisonnable à cette folle réception. Après plusieurs tentatives, madame de Lorgeval finit par commencer son petit discours. Après cette tempête d’éclats de rire, il y avait encore un peu de houle, mais je pouvais distinguer les paroles qui m’étaient adressées, sans les comprendre pourtant.

— Excusez-moi, monsieur… mais si vous saviez… quand vous verrez… Cependant, il faudra lui cacher ma gaieté folle… Elle tient encore peut-être au bonheur d’être jeune, comme toutes les femmes qui ne le sont plus… Donnez-moi votre bras, monsieur, je vous prie… Nous étions à table… Nous avons un couvert pour les surprises. On ne voit ces choses que dans les romans.

Je fis un effort pour me remettre au cœur ce courage réfléchi et calme qui me sauva la vie le jour que je fus surpris sur la côte inhospitalière de Bornéo, et que le vieux Arabe, roi de l’île, m’accusa d’avoir tenté le commerce de la poudre d’or, crime capital. Je dis alors à la belle et jeune châtelaine :

— Madame, on rit fort peu à la campagne ; la gaieté est une chose précieuse. On ne l’achète pas avec de l’or ; heureux celui qui la donne ! Je me félicite d’être arrivé sur vos terres avec ce présent. Pouvez-vous m’en rendre la moitié, madame ?

— Eh bien monsieur, venez vous-même la prendre, dit madame de Lorgeval en acceptant mon bras ; seulement, il faut en user avec discrétion devant témoins.

— Je puis vous affirmer, madame, que je ne m’attendais pas à venir chercher la gaieté à votre château… Vous me permettrez de vous accompagner jusqu’au perron, et de me retirer ensuite.

— Vous êtes mon prisonnier, monsieur, et je ne vous donne aucune permission. L’arrivée du prince de Monbert à Lorgeval est une bonne fortune ; mon mari et moi nous ne serons pas ingrats envers le bon génie qui vous amène ici. Nous vous retenons.

— Un instant, madame, je vous prie, lui dis-je en m’arrêtant à cent pas du château ; je me résigne au bonheur d’être retenu par vous, mais je vous serais bien reconnaissant si vous aviez la bonté de me nommer les personnes que je vais rencontrer ici.

— Il n’y a que des amis du prince de Monbert, croyez-le bien.

— Voilà précisément ce que je crains, madame, les amis.

— Il n’y a que des femmes.

— Voilà précisément, madame, ce que je crains ; les femmes.

— Ah monsieur, on voit bien que vous avez vécu dix ans avec les sauvages !

— Voilà justement ce que je ne crains pas, les sauvages.

— Hélas ! monsieur, je n’ai rien à vous offrir en ce genre. Ce soir, je pourrai vous montrer des voisins qui ressemblent aux tribus de la Tortue ou du Grand-Serpent. Ceux-là vous conviendront ; ce sont les seuls naturels du pays dont je puisse disposer. À cette heure, vous trouverez mon mari, deux femmes à peu près veuves et une demoiselle.

Un nouvel accès de rire saisit madame de Lorgeval. Elle poursuivit ainsi :

— Une demoiselle dont vous saurez le nom plus tard.

— Je le sais déjà, madame.

— Peut-être… Demain notre société s’augmente de deux personnes ; mon frère.

— Le beau Léon !

— Ah ! vous le connaissez !… mon frère Léon de Varèzes et sa femme…

Mon bras eut une convulsion nerveuse si violente que madame de Lorgeval en subit le contre-coup, et s’effraya. Je me hâtai de me rendre une apparence de sang-froid, et je lui dis, d’un ton visant péniblement au naturel

— Et sa femme… madame de Varèzes… Ah ! je ne savais pas que M. de Varèzes fût marié.

— Mon frère est marié depuis un mois, me dit madame de Lorgeval d’un air soucieux, il a épousé mademoiselle de Bligny.

— Êtes-vous bien sûre de cela, madame ?

Cette interrogation fut faite avec un accent et un visage qui feraient le désespoir d’un peintre et d’un musicien, fussent-ils Rossini ou Delacroix.

Madame de Lorgeval, effrayée une seconde fois de mes convulsions brutales, me regarda fixement, et je vis courir sur son visage cette pensée de commisération : Ce pauvre jeune homme est fou !

À coup sûr, en ce moment, la sagesse ne brillait pas sur ma figure et ne résonnait pas dans ma voix.

— Vous me demandez, monsieur, si je suis sûre que mon frère soit marié ? me dit madame de Lorgeval avec un étonnement pétrifié, c’est sans doute une plaisanterie ?

— Oui, oui, madame, dis-je avec une exubérance de gaieté ivre, c’est une plaisanterie… Alors, je comprends tout, je devine tout… c’est-à-dire je ne comprends rien ; mais votre frère, cet excellent Léon de Varèzes, est marié ; cela me suffit… Un très-beau jeune homme !… Je crois pourtant deviner, madame, que vous avez ouvert mon billet sans lire l’adresse, ou bien que vous venez me parler au nom de mademoiselle de Châteaudun.

— Mademoiselle de Châteaudun n’est pas ici… Le fou rire va me ressaisir… Le jardinier a remis votre billet à une demoiselle de notre société… une jeune personne de soixante-quinze ans, et que le plus étrange des hasards a voulu nommer mademoiselle de Chantverdun… Vous comprenez maintenant ma gaieté folle… Mademoiselle de Chantverdun est chanoinesse ; elle a lu votre billet et elle a voulu se donner, au moins une fois dans sa vie, le bonheur de pousser un cri d’effroi, et de s’évanouir devant un billet amoureux. Venez donc, monsieur, — ajouta madame de Lorgeval en riant, et m’entraînant vers le perron ; venez donc faire vos excuses à mademoiselle de Chantverdun, qui a repris ses sens, et qui m’a envoyé à son rendez-vous.

Involontairement, cher Edgard, je fis ce court monologue mental, dans la forme des exclamations si fréquentes chez les anciens romanciers. Ô tendre amour ! passion pleine d’ivresse et de tourments amour qui tues et ressuscites quel vide affreux tu dois laisser dans la vie, lorsque l’âge t’exile de notre cœur !

Cela veut dire que je ressuscitais aux dernières paroles de madame de Lorgeval.

Quelques instants après, je m’inclinai avec un respect modéré devant mademoiselle de Chantverdun, et je lui fis des excuses si adroites, qu’elle fut enchantée de moi. Mon bonheur m’avait rendu mon sang-froid. Mon genre de respect et d’excuses réjouit secrètement cette pauvre demoiselle. Il fallait lui laisser croire que ce quiproquo ne devait être attribué uniquement qu’à une conformité apparente de noms ; et que l’âge de mademoiselle de Chantverdun n’avait rien à démêler dans tout cela. Cette nuance était difficile à saisir dans sa délicatesse exquise. J’ai mérité l’approbation de madame de Lorgeval.

Nous avons passé une demi-journée charmante. J’ai retrouvé ma première gaieté, si compromise dans ces derniers orages. Le soleil tombait à l’horizon, quand je quittai le château.

Cher Edgard, cette fois mes conjectures et mes pressentiments ne me trompent point. Mademoiselle de Châteaudun m’impose une longue épreuve. C’est évident plus que jamais expiation avant le paradis. Je me résigne. Avancez vos affaires d’amour et soyez prêt le plus tôt possible. Préparez-vous sérieusement de votre côté : nous ferons double noce, et nous nous présenterons mutuellement nos femmes le même jour. C’est le plus doux rêve de mon amitié. Roger de Monbert.