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VIII

Le temps se traîne lentement. Les jours se suivent gris et uniformes, remplis d’une morne tristesse.

L’organisme de Véra avait été si fortement ébranlé par le départ de Wassiltzew qu’elle ne ressentit pas d’abord de douleur poignante : toute faculté de vivre et de sentir semblait éteinte en elle. Un sentiment de fatigue profonde l’accablait. Elle passait des journées entières comme insensible, incapable de penser. Seul, le souvenir des derniers instants passés avec Wassiltzew dissipait par moments cette torpeur : elle entendait alors sa voix douce et caressante et sentait sur ses lèvres son baiser passionné ; tout son corps en frémissait et, chose étrange, subitement apaisée, le calme lui revenait avec la certitude que cela ne pouvait finir ainsi et qu’ils se reverraient encore.

Mais le temps passait, et le retour des forces physiques la rendait aussi plus accessible aux souffrances morales. Ayant repris ses occupations habituelles, Véra éprouvait le besoin immense et douloureux de revoir Wassiltzew, qui pendant trois ans l’avait aidée journellement dans son travail. Chaque petit détail lui rappelait cruellement l’ami absent ; chaque objet semblait avoir gardé quelque chose de lui ; tout ce qu’elle faisait ravivait le souvenir du passé, d’un instant de bonheur, d’un épisode quelconque, qui n’avait point alors attiré son attention, mais la remplissait aujourd’hui d’un amer désespoir. Chaque matin le réveil lui était particulièrement pénible : elle avait parfois des rêves étranges où elle voyait Wassiltzew d’une façon si réelle et si vivante, où elle sentait si bien sa présence, ces rencontres avaient lieu dans des conditions en apparence si normales, pleines de détails si vraisemblables qu’il lui arrivait de se dire : « Non, ceci n’est pas un rêve ! c’est la réalité ! »

Mais le voile se déchirait subitement : tout semblait tourner, s’effacer, s’évanouir, elle ressentait un choc nerveux et se réveillait pour se retrouver seule, envahie par la conscience de son isolement.

Le triste état de Véra empirait chaque jour. Elle avait vécu à l’écart des autres membres de sa famille depuis qu’elle connaissait Wassiltzew ; mais à présent la société de ses sœurs, leurs petits intérêts et leurs futiles conversations lui devinrent insupportables.

Dès qu’elles se trouvaient ensemble, Véra ne songeait plus qu’à s’en aller ; il lui semblait qu’elle ne pouvait réfléchir sérieusement que dans la solitude. Et de fait, dès qu’on la quittait, elle se mettait à penser ou plutôt à rêver hâtivement et passionnément. Les visions les plus insensées se dessinaient à son imagination : combien de fois avait-elle vécu en elle-même toute la scène de sa fuite projetée de la maison paternelle et de sa rencontre avec Wassiltzew, qu’elle finirait par retrouver, fût-il de l’autre côté de l’Océan.

Elle en était consolée un instant ; mais la conscience revenait froide et inexorable : « Je n’ai pas un copek, et il y a trois mille kilomètres jusqu’à Viatka ! Et puis, où aller en Russie sans passeport ? Dès la première station des gendarmes me ramèneraient ! »

Ces rêves lui laissaient une profonde amertume : tout espoir était impossible ; il ne lui restait plus que l’attente vague d’un miracle. Au début, lorsque l’angoisse devenait trop vive, Véra ressentait comme une révolte physique : un tel martyre ne pouvait durer ! Il fallait que cela finît ! Mais cela ne finissait pas. Le martyre devenait chronique et normal. Chaque nouveau paroxysme de douleur aggravait le tourment de la veille et faisait pressentir la souffrance du lendemain.

Et voilà qu’un jour, alors que Véra se sentait succomber et qu’une tristesse morne, infinie, devenait son état d’âme habituel, un éclair de bonheur brilla subitement : elle reçut une lettre de Wassiltzew. Il ne pouvait lui écrire par la voie de la poste : ces lettres auraient été confisquées ; aussi s’était-il confié à un marchand de sa connaissance en relations commerciales avec Viatka.

La lettre était courte, réservée, sans un seul mot de tendresse : on voyait que Wassiltzew prévoyait la possibilité d’être lu par les étrangers. Et pourtant la missive la plus longue et la plus passionnée n’eût pas apporté plus de joie que ce petit chiffon de papier. Véra manqua devenir folle de bonheur. Ainsi que cela arrive toujours à la première lueur d’espoir, lorsque la souffrance a été trop vive, Véra eut un tel élan de joie qu’il lui sembla que son malheur avait pris fin. Elle retrouvait Wassiltzew qu’elle avait cru ne revoir jamais. Maintenant qu’il y avait possibilité de correspondre, son départ devenait un incident ordinaire et la séparation un ennui passager, non plus un malheur irréparable.

Véra sut tout de suite par cœur la lettre de Wassiltzew et pourtant il ne se passait pas de jour sans qu’elle lût et relût le précieux papier. Toute une semaine elle vécut de cette joie, puis elle vécut de l’attente d’une prochaine lettre.

Comme tous ceux qui n’ont qu’une pensée, qu’un intérêt unique, et qui, de plus, doivent se contenter d’un rôle passif, elle devint superstitieuse.

Dans le moindre fait elle voyait un bon ou un mauvais signe et prenait l’habitude de chercher partout des présages. Se réveillant, le matin, il lui venait à l’idée que si, en entrant dans la chambre, Anissia commençait par lui souhaiter le bonjour, cela voudrait dire que tout allait bien et qu’elle recevrait bientôt une lettre ; mais que si, au contraire, Anissia allait d’abord à la fenêtre soulever les rideaux, ce serait un mauvais signe. Dès que cette pensée absurde avait traversé son cerveau, elle se mettait involontairement à attendre avec des battements de cœur l’entrée de sa femme de chambre ; et pendant toute la journée elle se sentait triste ou gaie, selon la réponse de l’oracle.

Malgré toutes les difficultés, Wassiltzew avait trouvé moyen d’envoyer trois lettres au cours de l’été et de l’automne. Quand il put se convaincre qu’elles parvenaient à destination, il écrivit peu à peu avec plus de liberté et de laisser-aller. La dernière lettre fut particulièrement tendre et encourageante. Il s’y plaignait incidemment d’une toux persistante, mais en somme il semblait se trouver dans une heureuse disposition d’esprit : pour la première fois, il parlait de l’avenir d’une façon précise.

« On me fait espérer, écrivait-il, que mon exil va finir. Et même si cet espoir ne devait point se réaliser, il est certain que dans deux ans et demi tu seras majeure et pourras disposer de ton sort. Mon enfant adorée ! Si tu savais à quels rêves insensés se livre parfois ton vieil ami qui t’aime comme un fou ! »

Après cette lettre, Véra ne se sentit plus de joie. Elle ne doutait plus de l’avenir. Deux ans et demi, ce n’est pas l’éternité ; ils passeraient et, alors, rien au monde ne pourrait la retenir loin du bien-aimé.

— Hélas ! Cette lettre bienheureuse fut la dernière. Le marchand, obligé de partir pour affaires, avait promis que son commis ferait passer la correspondance ; cependant, les semaines se suivaient sans apporter de nouvelles. Véra croyait si fermement au bonheur qu’elle ne s’alarma pas tout de suite ; elle inventait mille raisons pour s’expliquer ce retard, mais peu à peu l’inquiétude la prit et finit par l’envahir ; toutes ses pensées se concentraient sur un seul désir : recevoir une lettre. Pendant le jour, elle prêtait continuellement l’oreille au moindre bruit venant du dehors ; pendant la nuit, elle n’avait pas d’autres rêves.

Cette souffrance de l’attente devint si insupportable que parfois elle en éprouvait, même contre Wassiltzew, un sentiment de colère et d’amertume.

« Si je ne l’avais jamais rencontré, je vivrais tranquille comme mes sœurs ! » se disait-elle pendant ces accès de faiblesse. Une fois que son âme s’abandonnait ainsi au désespoir, elle eut la folie de déchirer en morceaux la dernière lettre de Wassiltzew ; mais lorsque le papier fut tombé en blanche neige sur le plancher, elle se fit horreur : ne venait-elle pas de détruire de ses propres mains ce qu’elle avait de plus précieux ? Elle passa plusieurs heures à ramasser les chers débris et à les coller sur une feuille de papier.

Le printemps était de nouveau revenu ; toujours pas de nouvelles. Véra se promenait souvent du côté du ravin d’où l’on voyait la propriété voisine ; elle y restait des heures entières assise sur un vieux banc en proie à une morne désespérance.

Un jour qu’elle venait d’y arriver, elle aperçut un tarantass quittant la grand’route et se dirigeant vers la maison de Wassiltzew.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? Où va cette voiture ? » pensa-t-elle, et son cœur battit violemment.

« Peut-être va-t-elle au bourg voisin ? Mais non, la voilà qui s’engage sur le vieux pont aux planches pourries, elle entre dans l’allée... Seigneur, qui est-ce ? »

L’émotion fut si forte que Véra put à peine se lever ; ses jambes tremblaient ; un pressentiment douloureux lui serrait le cœur, en même temps que le vague espoir de tout savoir enfin lui donnait un frisson de joie. Toute nouvelle valait mieux que l’incertitude !

Elle se dirigea en courant vers la propriété voisine ; mais à mesure qu’elle approchait, ses pas se ralentissaient et son cœur se serrait douloureusement.

Dans la cour où l’herbe a poussé, elle voit le tarantass vide ; le cocher, nu-tête, s’essuie le front et s’occupe des chevaux ; la porte d’honneur, fermée depuis si longtemps, est grande ouverte ; Véra entre dans l’antichambre, puis dans le salon : partout le vide, l’humidité, l’abandon ; à travers les volets entr’ouverts le jour pénètre à peine. Les chaises, les tables, les canapés, tous les meubles sont à leur place comme au jour de son départ. La réalité poignante de ces souvenirs monte subitement au cœur de la jeune fille. Elle se dirige vers le cabinet de travail où l’on entend un bruit de voix ; le vieux portier est en train d’ouvrir les volets rouillés qui ne peuvent céder ; l’ancienne cuisinière, un grand trousseau de clefs à la main, essuie ses larmes avec son tablier ; dans cette demi-obscurité, Véra distingue à peine trois autres personnes qui se tiennent près de la table ; l’une d’elles est le commissaire de police, qu’elle reconnaît enfin ; elle n’a jamais vu les deux autres : un monsieur et une dame en costume de voyage. Les volets à peine ouverts, le commissaire la reconnaît à son tour et s’approchant d’elle :

« Permettez-moi, Mademoiselle, de vous présenter M. et Mme Golonbinsky, parents de notre regretté Stiépane Mikhaïlovitch ; ils ont reçu la nouvelle officielle de la mort de leur cousin, enlevé par la phtisie à Viatka, et se sont adressés à moi pour entrer en possession du domaine patrimonial dont ils héritent d’après la loi... »

Cette fois la nature fut clémente pour Véra : elle tomba sans connaissance et fut relevée en proie à une violente fièvre cérébrale ; elle eut le délire des semaines entières. Enfin elle revint à elle, mais la convalescence fut longue ; avec l’instinct de conservation propre à tous ceux qui reviennent d’une pénible maladie, Véra éprouvait le sentiment intense de la joie physique de vivre et s’efforçait d’éloigner les pensées sérieuses et pénibles.

Toutes ses idées, tous ses désirs se concentraient sur les petits bonheurs et les futiles chagrins des malades, et ces détails prenaient à ses yeux une grande importance ; tout avait pour elle le charme de la nouveauté. Elle se réjouissait qu’on lui apportât du bouillon et pleurait si ses oreillers n’étaient pas bien arrangés. Ce fut un événement dans la maison quand on lui permit de manger pour la première fois. Enfin, lorsqu’elle entra en pleine convalescence et que sa vie reprit son cours normal, elle ne se souvint du passé qu’à distance et comme à travers un brouillard.

Un jour qu’elle pouvait déjà se tenir assise sur son lit, son père lui apporta des papiers à signer. D’une main tremblante, Véra donna sa signature, mais le pressentiment de quelque chose de grave l’empêcha de demander dans quel but. Elle apprit quelques semaines plus tard que Wassiltzew lui avait laissé une partie de sa fortune, quand son père lui remit une lettre écrite par le mourant.

« Tu fus pour moi une fille et une bien-aimée, Véra ! lui disait-il ; c’est à toi seule que je pense, et ta vie est pour moi la continuation de la mienne. Je n’ai rien fait sur cette terre. Je n’ai été qu’un rêveur inutile ; je vais mourir sans laisser plus de traces que l’herbe de la prairie qu’on fauche et qui sèche, comme dit la chanson, et qui ne laisse rien après elle à l’endroit où elle a crû. Mais toi, ma Véra, tu es jeune, tu es forte. Je sais et je sens que ta vocation est grande et belle. Ce à quoi je n’ai pu que rêver, tu le feras, ce que je pressentis vaguement, tu l’accompliras ! »

En lisant ces lignes écrites par une main à jamais glacée, Véra éprouvait un sentiment de vénération profonde. Il lui semblait entendre une voix de l’autre monde. Elle n’éprouvait plus le désespoir passionné et révolté des jours passés, mais elle sentait qu’une ombre noire l’accompagnerait désormais, rendant pour toujours impossible un bonheur personnel et égoïste.

La maladie de Véra fut comme un signal de changements dans la famille Barantzew.

Léna épousa un officier et le suivit dans une ville éloignée. Lise rejoignit sa sœur dans l’espoir secret de trouver un mari parmi les camarades de son beau-frère.

Bientôt après, le comte, frappé d’une attaque de paralysie, perdit la mémoire et l’usage de ses jambes, retombant en enfance. Véra seule avait la patience de soigner le vieillard et savait comprendre sa parole de plus en plus inintelligible.

La comtesse tomba dans la dévotion, s’entoura de moines et de bigotes et devint indifférente aux misères de ce bas monde.

Ce n’était pas le moment pour Véra, garde-malade d’un père impotent, de penser à sa propre vocation ; elle se résigna sans impatience mais aussi sans espoir, car les médecins avaient déclaré que le comte pourrait encore vivre une dizaine d’années. Heureusement ces prédictions ne se réalisèrent point ; au bout de trois ans la mort arriva subite et inattendue.

La famille se réunit une dernière fois à l’occasion des funérailles, pour se séparer et se disperser définitivement.

La comtesse annonça à ses filles sa résolution d’entrer au couvent et de vendre le domaine patrimonial, qui fut acheté par l’ancien intendant ; après cette vente, il resta à chacune des filles vingt mille roubles à peu près.

Véra, restée seule au monde, maîtresse d’elle-même, prit la décision de partir pour Saint-Pétersbourg et d’y chercher une vocation.