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X

Deux mois et demi s’écoulèrent sans que Véra donnât signe de vie ; de mon côté je n’eus pas le temps d’aller la voir.

Au mois de mai, j’avais un jour des amis à dîner et nous venions de passer au salon, lorsque la porte s’ouvrit pour laisser entrer Véra. Mais, grand Dieu ! quel changement ! Pendant tout l’hiver elle n’avait eu d’autre vêtement qu’une sorte de fourreau noir, soutane de prêtre comme je l’appelais en riant ; aujourd’hui elle portait une robe bleu pâle, en étoffe légère, à la dernière mode, avec une ceinture circassienne en argent niellé. Ce costume lui allait à ravir et la rajeunissait de plusieurs années. Mais ce n’était pas uniquement sa toilette qui la métamorphosait ainsi ; elle paraissait rayonnante de joie et de triomphe, ses joues étaient roses, ses yeux jetaient des flammes. Jamais elle ne m’avait paru aussi idéalement belle.

La plupart de mes amis la voyaient pour la première fois et son entrée fit sensation. À peine fut-elle assise qu’on faisait cercle autour d’elle.

Auparavant, lorsqu’il lui arrivait de trouver du monde chez moi, Véra se retirait dans un coin et on ne pouvait lui arracher une parole.

Sauvage par nature, elle évitait instinctivement toute nouvelle connaissance qui ne lui semblait pas sympathiser avec son idéal. Mais cette fois elle se trouvait évidemment dans une disposition d’esprit affectueuse et cordiale et avait un mot aimable pour chacun. On aurait dit qu’elle sentait le besoin de faire partager à tous le ravissement dont son cœur débordait. Elle qui détestait les compliments, les accueillait aujourd’hui sans se troubler et même y répondait avec une grâce un peu hautaine pleine de verve et d’à-propos.

Je ne pouvais revenir de mon étonnement. D’où lui venait ce tact mondain, cet esprit subtil, cette coquetterie ? Peut-être un souvenir du passé ? Grattez la nihiliste et vous trouverez la grande dame !

Cependant cette animation dura peu : tout à coup Véra devint silencieuse, ses yeux prirent une expression de tristesse, presque de mépris.

— S’en iront-ils bientôt ? J’ai à te parler de choses graves, me dit-elle tout bas.

Par bonheur, les visiteurs commençaient à se retirer.

— Véra, qu’as-tu ? Je ne te reconnais plus ? lui demandai-je dès que nous fûmes seules.

Pour toute réponse Véra me montra une alliance à l’annulaire de sa main gauche.

— Véra ! tu te maries ? m’écriai-je surprise.

— C’est déjà fait ! Aujourd’hui, à midi, je me suis mariée.

— Véra, que dis-tu ? Où est ton mari ? fis-je absolument décontenancée. Son visage s’illumina subitement. Un sourire extatique errait sur ses lèvres.

— Mon mari est en prison. J’ai épousé Pavlenkow.

— Mais tu ne le connaissais pas ! Où vous êtes-vous rencontrés ?

— Nulle part. Je l’ai vu de loin pendant le procès et, aujourd’hui, un quart d’heure avant la cérémonie, nous avons échangé quelques paroles.

— Mais, enfin, que veut dire tout cela ? continuai-je sans rien comprendre. Est-ce le coup de foudre de Juliette pour Roméo ? Est-ce pendant le véhément discours du procureur que tu t’es prise de passion pour Pavlenkow ?

— Ne dis pas de sottises, fit Véra, m’interrompant sévèrement. Il ne s’agit pas de passion. Je l’ai épousé parce que je devais le faire : c’était l’unique moyen de le sauver.

Je me taisais, tout en continuant à interroger du regard. Véra s’assit au bout du canapé et, sans se presser ni s’émouvoir, comme elle eût parlé des choses les plus ordinaires :

— Voici : Après le jugement, j’eus une longue conférence avec les avocats. Tous étaient d’avis que le sort des condamnés n’avait rien de terrible, sauf celui de Pavlenkow. Le maître d’école succomberait bientôt, sans doute ; mais il serait aussi bien mort en liberté, étant au dernier période de la phtisie. Les autres iraient en Sibérie, d’où ils reviendraient après avoir fait leur temps, pour se dévouer de nouveau à la cause. Quant à Pavlenkow, mieux eût valu une condamnation à mort : au moins il n’aurait pas souffert longtemps. Mais vingt ans de travaux forcés, ce serait un long supplice.

— Bien d’autres ont été condamnés à cette peine, hasardai-je timidement.

— Oui, mais elle peut être appliquée très différemment.

Si Pavlenkow eût été un criminel de droit commun, le procureur aurait déployé moins d’éloquence pour le présenter au tribunal comme un être exceptionnel, et il n’eût pas encouru cette forte condamnation ; on l’aurait envoyé en Sibérie, ce qui n’est pas un si grand malheur après tout : on y vit comme ailleurs, et il y a maintenant tant de « politiques » en Sibérie qu’ils y sont presque une force ; les autorités sont même parfois obligées de compter avec eux et il ne faut pas conclure que, parce qu’on est exilé, tout espoir soit perdu. Les condamnés peuvent se voir et correspondre avec leurs amis, et si leur situation devient intolérable, ils ont toujours la fuite comme dernière ressource. On sait que nombre d’entre eux sont parvenus à s’évader. Mais le gouvernement a réservé aux criminels politiques particulièrement dangereux une pénalité autrement cruelle, celle de l’incarcération dans le ravelin d’Alexis, dépendance de la forteresse Pierre et Paul.

Si l’on trouve bon d’en finir avec eux, ce n’est pas en Sibérie qu’on les envoie, c’est dans ce ravelin, à Saint-Pétersbourg même, sous les yeux de l’autorité.

Là, pas d’indulgence, pas de faveur ; le système cellulaire y est appliqué rigoureusement ; subir cette peine, c’est être enseveli vivant, sans rapports possibles avec les autres détenus ni avec ses amis du dehors, c’est rester seul au monde. Malgré le sans-gêne de nos maîtres, ils condamnent rarement à mort. Que dirait-on à l’étranger ! Mais ils ont le ravelin d’Alexis. L’effet produit n’est pas le même, mais le résultat est identique. Combien a-t-il englouti de condamnés politiques ce ravelin ? A-t-on jamais entendu dire qu’un seul en soit sorti ? Après un mois ou deux tout au plus, on écrit aux parents qu’un tel ou qu’une telle ont paisiblement rendu leur âme à Dieu, ou bien qu’ils sont devenus fous ou se sont suicidés. On dit que personne n’a pu supporter ce supplice pendant plus de trois ans. C’est à ce ravelin maudit qu’était destiné Pavlenkow.

Véra s’arrêta, pâle d’émotion ; sa voix tremblait et des larmes perlaient à travers ses longs cils.

— Mais comment pouvais-tu le sauver ? demandai-je avec impatience.

— Attends, tu vas l’apprendre, continua Véra, redevenue calme. Dès que je connus le sort qui lui était réservé, je ressentis une immense pitié ; jour et nuit ma pensée ne le quittait pas. J’allai voir un avocat pour savoir s’il n’y avait rien à faire. Absolument rien, me répondit-il ; encore s’il était marié il y aurait quelque espoir, car, d’après nos lois, la femme a le droit de suivre son époux aux travaux forcés, si tel est son désir ; elle peut adresser une supplique à l’empereur, demandant à accompagner son mari en Sibérie, et il arrive que l’empereur dans sa bonté lui accorde sa demande. Par malheur, Pavlenkow est célibataire.

Je compris aussitôt ce que j’avais à faire. Il fallait demander à l’empereur la permission d’épouser Pavlenkow.

— Mais Véra ! Est-il possible que tu n’aies pas pesé la portée d’un tel acte ? En somme, tu ne connais pas Pavlenkow, tu ne sais pas s’il mérite ce sacrifice !

Véra me regarda d’un air sévère et surpris.

— Et tu dis cela sérieusement ? me demanda-t-elle.

Ne comprends-tu pas que si je n’avais fait tout ce qui dépendait de moi pour le sauver, j’aurais par cela même participé à sa perte ?

Dis-moi, je te le demande, si tu n’étais pas mariée, n’aurais-tu pas agi comme moi ?

— Non Véra, je ne crois pas que je m’y fusse jamais décidée, répondis-je en toute sincérité.

Véra me regarda fixement.

— Je te plains ! me répondit-elle enfin. Quoi qu’il en soit, je savais que mon devoir était de l’épouser. Mais comment en obtenir la permission ? Lorsque je fis part de cette décision à l’avocat, il s’écria que c’était pure folie. Moi-même je ne savais que faire ; tout à coup je me souvins de quelqu’un qui pourrait m’y aider. As-tu entendu parler du comte Ralow ?

— De l’ancien ministre ? Certainement. On dit même que, quoique éloigné des affaires, il est encore un des conseillers de l’empereur ! Mais comment le connais-tu ?

— C’est un de mes parents éloignés, qui fut à ce qu’on dit admirateur passionné de ma mère. Il m’a souvent prise dans ses bras en me donnant des bonbons quand j’étais enfant. Il va sans dire que jamais je n’avais eu l’idée de me rappeler à son souvenir : que pouvait-il y avoir de commun entre nous ! Mais dans cette occasion je pensai qu’il pourrait m’être utile. Je lui écrivis pour lui demander audience. Il me répondit sans tarder, en me fixant le jour et l’heure où il pourrait me recevoir. Ne te figure pas que je me présentai à lui avec mon costume de nihiliste. Pas si naïve ! Je les connais ces vieux pêcheurs qui font pénitence sur leurs vieux jours ! Cela ne les empêche pas d’aimer les jolis minois : dès qu’ils voient une jolie femme, ils tombent en pâmoison et sont incapables de lui refuser quoi que ce soit. Aussi, je me fis belle ; c’est même à cette occasion que je commandai la robe que voici ; et avec cela je pris l’air le plus modeste, d’une vraie sainte, quoi ! Le comte m’avait donné rendez-vous pour neuf heures du matin. En arrivant, je fus frappée du luxe inouï qui règne dans son palais, inconciliable, semblerait-il, avec les dispositions d’un ascète qui veut faire pénitence ! Un suisse à hallebarde m’ouvrit la porte : il ne voulait pas me laisser monter, mais je lui montrai la lettre du comte ; alors il frappa un coup sur une plaque de cuivre collée au mur ; aussitôt parut comme de dessous terre un heiduque chamarré de galons qui me fit monter un escalier de marbre garni de fleurs ; au premier, nous trouvâmes le majordome qui, après m’avoir fait traverser plusieurs grandes salles, me remit à un valet portant livrée, et la promenade continua : partout des parquets de mosaïque, brillants comme du cristal, des fresques aux plafonds, d’immenses glaces aux cadres dorés, des meubles couverts de brocart et incrustés d’or ! Tous ces appartements étaient absolument vides. Le valet ressemblait à un ministre et avançait sans mot dire... Enfin, nous arrivâmes au cabinet du comte ; son valet de chambre, un petit vieux au visage intelligent et rusé, vêtu d’une redingote noire, ayant tout l’air d’un diplomate, me regarda fixement et m’examina des pieds à la tête comme s’il eût voulu lire le fond de mes pensées ; puis il dit enfin :

— Veuillez attendre, Mademoiselle ; S. Ex. le comte vient de se lever et est en prières.

On me laissa seule. La pièce était immense ; de l’entrée, on avait de la peine à distinguer les objets qui se trouvaient à l’extrémité opposée. On n’y voyait ni dorures ni glaces ; les meubles étaient en noyer, les portières et les rideaux, de couleur sombre et à demi tirés, laissaient la chambre dans une quasi-obscurité. Seul l’angle où se trouvait la grande armoire aux saintes images était faiblement éclairé par la veilleuse qui brûlait nuit et jour. Le temps passait et le comte ne venait pas ! Je fus prise d’impatience et, entendant un bourdonnement sourd derrière une portière, je m’approchai et levai doucement un des coins du lourd rideau. Je vis alors une autre pièce tendue de drap noir et ornée de saintes images et de crucifix ; dans le fond un vieillard podagre, vraie momie, marmottant entre ses dents, faisant de nombreux signes de croix et se prosternant incessamment ; deux laquais gigantesques le soutenaient de chaque côté, le maniant comme une poupée à ressorts, le relevant et l’inclinant tour à tour en comptant à haute voix le nombre des saluts de Son Excellence.

L’envie de rire me prit et toute ma timidité disparut. Au quarantième coup on emmena le comte, et j’eus à peine le temps de laisser tomber la portière qu’il était devant moi.

Dès qu’il m’aperçut il s’écria :

— Dieu ! mais c’est Aline en personne ! Et me donnant sa bénédiction, il versa quelques larmes. Envahi par les souvenirs du passé, il me parlait de ma mère et je n’avais garde de l’interrompre ; aussi finit-il par s’exalter, comme un vieux chat qu’on chatouille derrière l’oreille. Il me parla de l’avenir, formant pour moi les plus beaux projets et rêvant même de me présenter à la cour. Il ne songeait rien moins qu’à m’adopter, n’ayant ni femme ni enfants, et à faire de moi sa fille bien-aimée. Je pensai que le moment était arrivé de lui parler de ce qui m’amenait et, fondant en larmes, je lui dis : « J’aime et si je ne puis épouser celui que j’ai choisi, rien au monde ne pourra me consoler. »

Le comte me promit de faire tout son possible en ma faveur ; mais dès qu’il eut appris quel était le fiancé de mon choix, il se mit en colère et ne voulut plus rien entendre, changeant de ton et cessant de me tutoyer, il ne m’appela plus ni son « enfant chérie » ni son « petit ange ».

— Sachez, Mademoiselle, me dit-il, que s’il arrive à une jeune fille honnête d’aimer un homme indigne d’elle, il ne reste plus à ses parents qu’à demander à Dieu de lui rendre la raison.

Je vis que cela allait mal et commençai à me désespérer.

Véra se troubla tout à coup et s’interrompit.

— Eh bien, Véra, et après ? Qu’arriva-t-il ? Finis ton histoire ! insistai-je. Véra rougit.

— Vois-tu, je ne sais vraiment comment cela se fit et ce que je lui dis au juste, mais tout à coup il comprit que je devais épouser Pavlenkow pour cacher une faute et sauver mon honneur.

— Véra, Véra ! Et tu n’as pas eu honte de tromper ainsi un pauvre vieux ! m’écriai-je avec un accent de reproche.

Véra me jeta un regard de profonde surprise.

— Tromper un pauvre vieux ! répéta-t-elle ironiquement. Il y a bien de quoi ! Et lui, le « pauvre vieux » qui pourrait faire tant de bien dans sa position et par son influence, que fait-il ? Il se frappe le front contre terre dans l’espoir de conquérir aux cieux une petite place aussi bonne que celle qu’il a ici-bas. Pense-t-il à autre chose ? Pourquoi m’a-t-il traitée avec bonté ? Parce que mon visage lui a plu, parce que j’ai réveillé en lui le souvenir d’anciens péchés et que cela a remué son vieux sang. Cela mérite-t-il quelque reconnaissance ? Et les jeunes qui meurent en Sibérie, comment les traite-t-il ? Combien de condamnations a-t-il signées dans sa vie !... Est-ce que j’aurais eu l’idée de le tromper si j’avais pu lui parler comme à un homme ! Mais ce n’était pas possible. Si je lui avais demandé de sauver Pavlenkow, il m’aurait renvoyée en me disant de ne pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Je ne pouvais que le tromper !...

Véra avait peine à maîtriser son indignation.

— Eh bien, comment cela a-t-il fini ?

— Très simplement. D’abord il marchait à grands pas, se parlant à lui-même, mais assez haut pour que je pusse distinguer ses paroles :

« Misérable enfant ! S’oublier ainsi ! Elle ne mérite pas ma protection et pourtant, en souvenir de sa mère, il faudra bien que je tâche de la sauver. Il faudra bien cacher sa faute pour éviter le déshonneur de toute une famille... »

Le rire me gagnait et cependant je prenais un air contrit ; j’étais là, les mains pendantes, les yeux baissés, — une Madeleine repentante.

Enfin il s’arrêta devant moi et me dit sévèrement :

« Mets toi là, Véra, et écris à l’empereur que tu tombes à ses genoux, le suppliant de t’octroyer la permission d’épouser ton indigne séducteur. Je me charge de remettre la supplique et de tout arranger sans bruit. »

Je voulus remercier le vieillard, mais il m’arrêta froidement : « Ce n’est pas pour toi que je le fais, c’est pour ta mère. »

Tout en écrivant, je me disais qu’en tout ceci il n’était pas question de Sibérie. « Et la Sibérie, demandai-je au comte ? Je veux suivre mon mari en Sibérie. »

Il se mit à rire. « C’est bon, me répondit-il, on ne te demandera pas d’aller si loin. Ta faute une fois couverte, tu pourras vivre où bon te semblera, comme une bonne petite veuve honnête. »

Cela m’effraya, mais je craignais de trop insister et d’éveiller ses soupçons. Tout à coup j’eus une inspiration et lui dis que cette décision d’accompagner mon mari en Sibérie m’était dictée par le désir de faire pénitence et de racheter ainsi ma faute. Le vieillard comprit tout de suite — cela rentrait dans ses idées.

Il en fut touché et dit qu’il ne pouvait que m’encourager. « C’est œuvre pie ! » Il me donna sa bénédiction et me passa au cou une image sainte.

— Et après ?

— Après, tout marcha comme sur des roulettes. Revenue à la maison, je ne soufflai mot de mon expédition. Quelques jours après la propriétaire entra toute bouleversée dans ma chambre, me tendant une carte de visite sur laquelle je lus : S. Ex. le prince Gelobitzki, et plus bas, au crayon : De la part du comte Ralow.

Je compris tout de suite le motif de sa visite et je dis à la bonne femme de faire monter le visiteur. Ce fut un grand émoi dans toute la maison ; le général montait notre vieil escalier branlant qui craquait sous ses pas, son sabre accrochant la rampe ; tous les enfants de la maison étaient sortis pour le voir.

Il entra dans ma chambre. C’était un homme jeune encore, très élégant, avec de longues moustaches toutes droites ; il répandait autour de lui un parfum pénétrant qui se mêlait étrangement à l’odeur de soupe aux choux qui emplissait notre cuisine. Il est probable que jamais encore il ne s’était trouvé dans un pareil logis, mais avec un tact exquis il ne parut s’apercevoir de rien et s’assit dans le fauteuil cassé qu’on lui présentait, avec l’aisance d’un homme du monde introduit dans le salon le plus correct. Son casque sur ses genoux, le corps gracieusement incliné en avant, il m’adressa la parole avec un sourire aimable : « C’est bien à la princesse Véra Barantzew que j’ai l’honneur de parler ? »

— Oui, lui répondis-je, à elle-même.

Prenant alors un air confidentiel, il me dit que l’empereur l’avait envoyé pour me demander s’il était bien vrai que je désirais épouser le criminel politique Pavlenkow et le suivre en Sibérie.

— C’est la pure vérité ! lui répondis-je.

Alors il commença à me raisonner. Était-il possible qu’une fille si jeune et si belle eût l’idée de se perdre ainsi ! Avait-elle bien pesé la gravité et les conséquences de cet acte ? Une aristocrate russe épouser un juif, un criminel d’État dont les enfants ne peuvent avoir ni nom ni position sociale !

— J’ai pensé à tout cela et je ne puis changer ma décision.

Voyant que je tenais bon, le général prit un air paternel et me saisissant les mains il m’entretint à voix basse.

— J’ai moi-même des enfants, et je vous parle comme un père parlerait à sa fille. Vous n’êtes pas la seule à qui il soit arrivé malheur ; bien d’autres jeunes filles ont passé par là ! Perdre sa vie entière pour une faute de jeunesse, ce serait insensé ! L’empereur est magnanime et le comte a beaucoup d’affection pour vous ; il veut vous prêter aide et protection. Il y a d’autres moyens d’arranger les choses et nous saurons bien vous trouver un autre époux !

Je continuai à feindre de ne pas comprendre, m’obstinant à répéter que je voulais épouser Pavlenkow et le suivre en Sibérie.

Voyant qu’il ne pouvait me convaincre, le général salua et se retira. Aussitôt je me rendis chez l’avocat de Pavlenkow pour lui conter l’affaire et le prier d’en informer son client.

Quelques jours après je reçus le factum qui m’autorisait moi, comtesse Barantzew, à épouser le juif Pavlenkow, criminel politique, après qu’il se serait fait baptiser et aurait embrassé la religion orthodoxe. La bénédiction nuptiale nous serait donnée dans l’église de la prison.

Véra se tut, plongée dans ses pensées. Ce récit m’avait bouleversée.

— Véra, dis-je enfin avec tristesse, c’est fait maintenant ; tu t’es jetée dans un abîme et il est trop tard pour se repentir. Mais dis-moi, de grâce, pourquoi tu n’es pas venue me parler de tes projets ? Je croyais que nous étions amies.

Véra m’embrassa en riant.

— Quelle question ! fit-elle, s’efforçant de plaisanter, As-tu jamais vu quelqu’un demander conseil pour se jeter dans un abîme ? Crois-tu qu’un homme qui a l’intention de se pendre doive en prévenir ses amis et demander leur bénédiction avant de passer sa tête dans le nœud coulant ?

— Alors tu avoues aller à ta perte ?

— Tiens, dit Véra après un instant de réflexion, je ne veux pas poser et jouer un rôle devant toi. Je dois avouer qu’au moment même où j’appris que toutes les difficultés étaient levées, je sentis mon cœur se serrer, au lieu d’éprouver de la joie ; et ce malaise dura toute la semaine qui précéda le jour décisif !

Je tâchais de m’absorber dans le travail, et j’en entreprenais de toute sorte ; j’étais continuellement en mouvement ; cela pour oublier. De jour j’y réussissais presque, mais la nuit, dès que je me trouvais seule, une angoisse fiévreuse m’envahissait. Ce matin, quand je suis entrée dans la prison et que la porte massive s’est refermée sur moi, le courage a failli me manquer.

Dehors il faisait chaud et le soleil brillait ; ici je me trouvais subitement dans les ténèbres ; l’humidité me pénétrait. Et la pensée que je laissais derrière cette porte le bonheur, la liberté, la jeunesse, s’empara de moi. Mes oreilles bourdonnaient, il me semblait qu’on me poussait dans un gouffre, noir, sans fond.

Je montrai mes papiers. On me mena par d’interminables corridors. Un gendarme marchait devant moi, un autre me suivait. Des portes latérales s’entr’ouvraient, des hommes portant des uniformes passaient leurs têtes et m’examinaient insolemment. Il est probable que tout le personnel de la prison avait eu vent de la chose, et chacun voulait voir la fiancée. Sans se gêner, ces hommes faisaient leurs observations à haute voix. Un officier disait à son camarade : « Ces sacrés nihilistes ne sont pas dégoûtés, ma foi ! C’est vraiment dommage d’accoupler ce beau brin de fille à un brigand de forçat. Passe encore si l’on avait le droit du seigneur ! »

Chaque pas que je faisais augmentait ma souffrance, et j’avoue que si à ce moment-là on était venu m’offrir de me rétracter, je me serais enfuie avec bonheur.

On me fit entrer dans une pièce vide et nue où il y avait seulement deux chaises ; puis je restai seule pendant un instant qui me parut être l’éternité. Le doute m’envahissait de plus en plus : je me demandais si réellement j’avais raison d’agir ainsi ou si ce n’était pas plutôt un acte insensé que j’allais commettre.

L’anxiété dans l’attente de Pavlenkow fut atroce ; j’avais peur de ne pas le reconnaître. Qu’elle serait son attitude ? M’avait-il comprise ?

Enfin, j’entendis des pas, la porte s’ouvrit, et il entra accompagné de deux gendarmes. Je ne pourrais même pas dire quel effet il produisit sur moi : je sais seulement qu’il avait les cheveux ras et une capote de forçat sur les épaules.

Les gendarmes se tenaient au fond de la chambre, affectant par discrétion de ne pas nous regarder.

Tout ce qui s’est passé entre nous me semble un rêve. Je crois que Pavlenkow me prit les deux mains et me dit : « Merci, Véra, merci ! » et sa voix se brisa ; moi aussi je ne pouvais plus parler. Seulement, dès qu’il eût paru, je n’éprouvai plus la moindre inquiétude, mon cœur était devenu joyeux, j’avais la conviction d’avoir bien agi, d’avoir obéi au devoir.

On nous mena dans l’église, le pope nous prit les mains et nous fit faire trois fois le tour de l’autel Je ne saurais me rappeler tout ce qui s’est passé ! Une sorte d’inconscience m’empêchait de percevoir les détails.

À un certain moment où le chœur se mit à chanter, il me sembla que Wassiltzew se trouvait à côté de moi et j’entendis distinctement sa voix aimée. Je sais, je sens qu’il m’aurait approuvée. Tout devint clair pour moi et mon avenir se dessina nettement à mon esprit. J’irai en Sibérie, je servirai les déportés, j’écrirai leurs lettres, je leur serai utile, je les consolerai... La voix de Véra s’entrecoupa, elle fondit en sanglots... — Et dire que pendant tout l’hiver je m’étais tant tourmentée pour chercher ce qui se trouvait là sous ma main ! Et quelle œuvre !... Je ne saurais en imaginer une de plus désirable... Je t’avoue que mes forces n’auraient pas suffi à une autre vocation : ainsi je ne vaudrais rien pour la propagande révolutionnaire, qui demande beaucoup d’intelligence, d’éloquence, la faculté de persuasion que je n’ai pas, et puis l’idée du danger à faire courir aux autres m’aurait été insupportable. Aller en Sibérie, c’est ce qu’il me faut, c’est proportionné à mes forces. Et comme tout s’est bien arrangé ! Si tu savais combien je suis heureuse !

Elle se jeta à mon cou et nous pleurâmes longtemps. Six semaines plus tard, j’accompagnais Véra à la gare du chemin de fer Nicolas. Aussitôt après la cérémonie nuptiale, Pavlenkow avait été envoyé en Sibérie avec d’autres forçats qui devaient faire à pied la plus grande partie de la route. Le moment était venu pour Véra d’aller retrouver son mari. Elle n’était pas seule : deux autres femmes dont l’une avait sa fille, l’autre son mari au nombre des déportés, partaient avec elle.

Elles prenaient les troisièmes, véritable luxe comparativement à ce qui les attendait plus loin. Le chemin de fer n’allait à cette époque que jusqu’à la frontière de la Russie d’Europe ; au delà elles n’auraient d’autre moyen de locomotion que le chariot ou le traîneau. Le voyage devait durer deux à trois mois s’il ne survenait aucune difficulté. Et quel serait leur sort une fois arrivées ? Elles ne semblaient pas s’en préoccuper, leur physionomie était empreinte d’une félicité calme et joyeuse.

L’excitation nerveuse, résultat de l’excessive tension de toutes ses facultés qu’avait dû exercer Véra pour l’accomplissement de cet acte de dévouement, avait disparu ; elle était redevenue la jeune fille mélancolique et rêveuse, renfermée en elle-même, que j’avais connue jadis. Elle avait un peu maigri et semblait plus âgée, mais ses yeux bleus avaient conservé leur expression d’énergie et de courage ; j’étais touchée par le spectacle des tendres soins qu’elle prodiguait à ses deux compagnes et surtout à la plus âgée ; on voyait qu’une étroite amitié, née de leur commun malheur, les unissait déjà.

Sauf la police, qui était en force, il n’y avait pas foule au départ : quelques personnes étaient venues par simple curiosité ; d’autres, ayant des parents ou des amis en Sibérie, voulaient leur envoyer des nouvelles par l’entremise de ceux qui partaient.

J’eus à peine le temps de dire quelques mots à Véra, car on se pressait autour d’elle. La cloche sonna pour la troisième fois, le train allait partir ; Véra me tendit la main par la fenêtre.

À ce moment, l’image du sort qui attendait cet être plein de jeunesse et de grâce se présenta si vivante à mes yeux que je ressentis une douleur profonde et ne pus retenir mes larmes.

— C’est à cause de moi que tu pleures ainsi ? dit Véra avec un suprême sourire sur les lèvres. Ah ! si tu savais quelle profonde pitié j’éprouve pour vous tous qui restez !

Ce furent ses dernières paroles.