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À travers le bazar, plein d’animation et de bruit, entre les étalages des bouchers, des marchands de fruits, des confiseurs, un homme, vêtu d’une robe rapiécée et coiffé d’un turban d’étoffe sombre, circulait, tenant à la main une baguette flexible avec laquelle il jouait nerveusement, tapotant les plis de sa robe, cinglant l’air, de-ci, de-là, comme s’il infligeait des corrections à d’invisibles coupables. Deux jeunes hommes, très simples dans leur costume, suivaient le premier, d’un air grave et respectueux.

La foule s’écartait devant les trois promeneurs, les suivait d’un regard craintif, et, tant qu’ils étaient en vue, marchands et acheteurs faisaient silence. C’est que chacun reconnaissait le khalife Omar, venant, selon sa coutume, faire lui-même, incognito, la police du bazar et de la ville, accompagné de ses deux fils.

— Hé, boucher, as-tu renoncé à fausser tes poids et tes balances, ou faut-il renouveler la punition ? cria le khalife à un gros homme, dont la face cramoisie devint subitement pâle.

Mais Omar tourna le dos et, avisant une laitière dans sa modeste boutique, il l’interpella :

— Femme, dit-il, je t’ai avertie déjà que tu ne dois pas mettre d’eau dans ton lait.

— Ah ! prince des croyants, répondit la laitière, je te certifie que je n’y ai pas mis d’eau.

— Comment, ma mère ! s’écria, comme malgré elle, une jeune fille qui mesurait le lait : à la fraude tu ajoutes le mensonge ?

Omar sourit et s’éloigna, sans rien dire de plus à la laitière, la jugeant assez punie par le reproche de sa fille ; mais il se retourna vers ses fils :

— Voici, dit-il, une jeune fille qu’Allah a parfumée de ses grâces ; il lui donnera une descendance vertueuse comme elle. Lequel de vous deux veut la prendre pour femme ?

— Moi, je l’épouse, dit Akim, le plus jeune des fils d’Omar.

Le khalife continua sa tournée ; puis bientôt il sortit de la ville et gagna une briqueterie.

Là, il ôta sa tunique, et, se mêlant aux ouvriers, commença à pétrir la terre glaise pour former des briques.

À cette époque les khalifes étaient pauvres et intègres ; ils ne détournaient pas encore pour leur usage un seul denier du trésor public et travaillaient, pour vivre, au métier qu’ils savaient faire, pendant les heures que leur laissaient les soins de l’État.

Donc Omar faisait des briques.

Tandis qu’il était ainsi occupé, des envoyés d’une ville importante vinrent se plaindre à lui d’un cadi, qui s’était montré injuste dans plusieurs cas. Le khalife, les mains gantées de terre glaise, écouta attentivement l’accusation, vérifia les preuves et, prenant une brique encore molle, il y écrivit du bout du doigt la révocation du cadi, remit la brique aux messagers, qu’il congédia ; puis il continua son travail.

La journée finie, il fit ses ablutions au bord d’un oued, et rentra dans la Mecque avec ses deux fils.

Le soleil couchant empourprait les créneaux des remparts, la brise fraîchissait, l’heure était délicieuse.

Au moment où il allait franchir le pont-levis pour pénétrer dans la ville, Omar aperçut le corps d’un homme étendu au revers d’un fossé.

— Dort-il, celui-ci ? est-il mort ? demanda-t-il en s’arrêtant.

Les fils du khalife s’approchèrent du corps immobile.

— Il est mort, prince des croyants.

— Et mort assassiné, dit Akim.

C’était un tout jeune homme, imberbe encore, à la joue veloutée et douce ; il était à demi nu, et, sur sa blanche poitrine, près du cœur, les lèvres béantes d’une blessure semblaient demander vengeance.

— Allah ! s’écria le khalife, je fais le serment de ne jamais laisser impuni le meurtre d’un Musulman. Celui-ci sera vengé.

Il appela les gardes du bastion, fit enlever le cadavre, et ordonna que l’on commençât sur-le-champ une enquête minutieuse, pour découvrir les traces et l’auteur du crime ; puis il continua son chemin, irrité et sombre.

La nuit venait, on y voyait à peine dans les rues étroites.

Tout à coup des plaintes et des soupirs, capables d’émouvoir le cœur le plus froid, se firent entendre.

— Qu’est-ce encore ? dit le khalife en prêtant l’oreille.

Les cris s’échappaient à travers le moucharabi d’une élégante maison.

— C’est une voix de femme, dit Abd-Allah.

— Au milieu de ses larmes elle parle, dit Akim. Une femme parle toujours.

Ils écoutèrent.

— Ah ! donnez-moi du vin, que je puisse étouffer ma douleur dans l’ivresse, en perdant l’esprit et le souvenir ! je vis dans les flammes d’un bûcher, mon cœur est un brasier qui me dévore, éteignez-le avec du vin, puisque Nazare, fils de Hadjadj, le seul baume qui me rafraîchirait, n’est pas auprès de moi. Je suis ivre, ivre d’amour, pour le plus beau des hommes. Hélas ! avoir vu son visage divin et ne plus le voir, c’est comme être plongée dans un cachot sans jour après avoir vu le soleil. Ah ! être aimée de Nazare, c’est avoir sur terre sa part de paradis !

— Qui donc habite cette maison ? demanda le khalife à un passant.

Celui-ci haussa les épaules :

— Tu écoutes les plaintes de l’amoureuse Karia ? dit-il, les échos sont lassés de les entendre. Le maître de cette demeure, c’est Mourirah, fils de Choa.

— Une femme mariée ! s’écria Omar avec colère.

Il rentra au palais et ordonna qu’on fit rechercher dans la ville Nazare, fils de Hadjadj, et qu’on le lui amenât le lendemain.

Nazare était chez lui, près de sa mère, lorsqu’on vint le chercher pour le conduire devant le khalife.

— Que me veut le prince des croyants ? demanda le jeune homme.

— Nous n’avons pas mission de le savoir, répondirent les envoyés.

Nazare se rendit chez le khalife, et sa mère, inquiète, le suivit.

C’était l’heure des audiences. Omar était entouré d’une nombreuse assemblée, quand le beau jeune homme se présenta devant lui. Aussitôt qu’il parut, un silence d’admiration s’établit ; tous les regards, enchaînés par cette merveilleuse œuvre de Dieu, ne pouvaient plus se détacher d’elle. Omar lui-même demeura stupéfait à l’aspect de tant de beauté, de noblesse et de grâce. Loin d’en être touché, pourtant, il n’en conçut que plus d’irritation et interpella le jeune homme d’une voix sévère :

— Qui es-tu donc, toi, que les femmes honnêtes, du fond du harem sacré, appellent et convoitent avec cris et pleurs ?

— Je suis Nazare, fils de Hadjadj ; ma vie est pure et sans reproche.

— Que n’as-tu jamais eu de mère ! C’est Iblis qui a mis ce rayonnement et cette magie dans tes yeux, cette majesté sur ton front ; c’est lui qui a roulé et lustré, pour la perdition des femmes, les boucles de cette superbe chevelure qui encadre ton visage si merveilleusement. Par Allah ! je veux te dépouiller, au moins, de cette trop riche parure !

Omar fit aussitôt mander un barbier : les beaux cheveux, doux et embaumés, tombèrent sous le rasoir. Nazare, triste et fier, se soumit sans résistance. Mais, l’opération terminée, il apparut plus ravissant encore qu’auparavant à l’assistance ébahie.

— Certes ! s’écria le khalife, avec un rire ironique, te voilà mieux encore que tout à l’heure ! Cette chevelure coupée, comme un voile que l’on enlève nous a révélé des charmes nouveaux.

— Pourquoi me railler ainsi, émir des croyants ? Quelle faute ai-je commise pour être si durement traité ?

— Ah ! la faute serait à moi, je serais vraiment criminel, si je laissais vivre, dans la Ville Sainte, un homme qui a fait perdre ainsi toute pudeur aux femmes : je t’ordonne de quitter la Mecque et de n’y jamais revenir. Le chameau qui doit t’emmener à Bassora t’attend dans la cour.

À ce moment la mère de Nazare s’avança tout en larmes :

— Successeur du Prophète ! s’écria-t-elle, nous serons un jour tous deux en présence d’Allah, le Très-Haut. Il te demandera compte de la vie de tes fils Ahd-Allah et Akim : il te demandera s’ils ont passé leurs jours et leurs nuits près de toi. Songe qu’alors je lui dirai : il a mis des déserts et des vallées entre moi et mon enfant, tandis qu’il jouissait de la vue de ses fils.

— Mes fils à moi ne sont pas beaux ; les femmes ne les appellent pas par des cris d’amour, répondit brusquement le khalife.

— Parce qu’une femme a chanté ses désirs, peut-on exiler un homme sur lequel ne pèse pas même un soupçon de faute ?

— Assez ! dit le khalife, les sourcils froncés. Qu’il parte sur l’heure ! Tant que j’aurai le pouvoir, il ne reviendra pas ici.

Omar demanda ensuite où en était l’affaire de l’adolescent assassiné, et si on avait trouvé le coupable. On lui répondit qu’il avait été impossible de découvrir le plus faible indice : personne ne connaissait la victime, personne ne la réclamait. Le maître voulut que sans relâche on poursuivît les recherches ; on obéit, mais les jours et les mois suivants n’amenèrent aucune découverte. Le khalife, très soucieux de savoir ce crime impuni, malgré son serment, ne voulait pas renoncer à l’espoir de retrouver le meurtrier.

À la fin de cette même année, on lui apporta un enfant nouveau-né, qui avait été déposé à l’endroit même où l’on avait relevé le cadavre.

— Ah ! grâce à Dieu, s’écria Omar, je suis maître à présent du criminel.

Il fit venir une nourrice et lui confia l’enfant, en lui recommandant d’en prendre soin, de se promener souvent, avec lui, dans les jardins publics.

— Maintenant, écoute bien mes paroles, ajouta-t-il : si quelque personne vient à toi pour examiner cet enfant, te prie de le lui laisser prendre un instant, si tu rencontres une femme qui l’embrasse et le serre dans ses bras, en grand secret viens m’avertir.

La nourrice promit d’obéir et s’en alla, emportant le nouveau-né.

Elle lui donna ses soins avec amour, et l’enfant s’épanouit comme une fleur d’une extrême beauté. Un jour qu’elle se promenait en le tenant sur son bras, la nourrice vit s’approcher une esclave qui, sans hésiter, l’aborda.

— Par les jours de son balcon, lui dit-elle, ma maîtresse a aperçu cet enfant ; il lui a semblé si joli qu’elle te prie de le laisser venir un moment près d’elle. Cela égayera sa solitude. Je te le ramènerai bientôt.

— Je consens à te suivre, répondit la nourrice, mais je ne me sépare pas de mon enfant.

L’esclave la guida vers une maison somptueuse et l’introduisit dans le harem. Une belle jeune fille, à l’air noble et fier, les attendait. Lorsqu’elle vit l’enfant, une émotion extrême l’agita ; elle l’attira près d’elle, le prit sur ses genoux, lui baisa les cheveux en lui disant mille tendresses ; les friandises les plus délicates étaient préparées pour lui et, quand il fallut le quitter, la jeune fille le serra sur son sein en dévorant quelques larmes.

En sortant, la nourrice s’informa des habitants de cette maison et alla aussitôt faire son rapport au khalife.

La jeune fille se nommait Saleha ; son père était un scheik vénéré, qui avait connu et suivi le Prophète, en disciple dévoué.

Omar, sûr de tenir le coupable, prit son sabre, qu’il cacha sous ses vêtements, et se rendit à la demeure du scheik. Il le trouva assis sur un tapis, près de la fontaine, dans la cour intérieure.

— Salut, scheik illustre ! lui dit-il, comment se porte ta fille Saleha ?

— Prince des croyants, c’est un bien grand honneur pour elle que d’occuper ton esprit : c’est la récompense, sans doute, de sa piété et de sa conduite exemplaire, dont la renommée sera venue jusqu’à toi.

— C’est cela même, dit le khalife, et je désire avoir avec elle une entrevue, pour l’exhorter à persévérer dans les œuvres vertueuses et à donner toujours l’exemple à son sexe.

— Que Dieu t’accorde longue vie, répondit le scheik ; demeure ici un moment, je vais prévenir ma fille.

Peu après le khalife pénétrait dans l’appartement des femmes. Saleha, qui s’était voilée, s’avança vers lui pour le saluer. Autour d’elle étaient ses esclaves.

— Éloigne toutes ces filles, dit Omar.

Saleha, un peu tremblante, fit signe aux esclaves de sortir. Aussitôt qu’ils furent seuls, le khalife tira de dessous son manteau son glaive nu.

— Je suis ici pour la justice, dit-il, c’est Allah qui m’a éclairé les ténèbres ; tu as assassiné ton amant et abandonné ton fils ; deux fois coupable, tu dois expier tes crimes.

La jeune fille arracha son voile brusquement et montra un visage pâle et fier, de beaux yeux où brillaient des larmes d’indignation.

— Comment oses-tu décider, ne sachant rien, ni quelle est la victime, ni quel est le coupable ? dit-elle d’une voix ferme. Oui, tu as trouvé ce que tu cherchais. J’ai tué un homme, j’ai abandonné mon fils. Et je n’ai commis aucun crime.

— Je l’écoute, dit Omar en s’asseyant sur le divan. Mais songe que celui qui n’a jamais menti, le mensonge ne le trompe pas.

Saleha essuya ses larmes, s’adossa à la muraille et croisa ses bras sur son sein.

— Je ne sais pas mentir, dit-elle, et je n’ai rien à cacher. Juge-moi donc, prince des croyants.

Je connaissais depuis mon enfance une amie de ma mère, une femme sérieuse et bonne qui m’aimait tendrement et me traitait comme si j’eusse été sa fille ; quand je devins orpheline, elle remplaça vraiment ma mère auprès de moi. J’adorais cette femme, je la choyais, je lui obéissais en tout. Un jour, elle vint m’annoncer avec chagrin qu’elle était obligée d’entreprendre un voyage qui durerait plusieurs années. À la tristesse de me quitter se joignait, pour elle, l’inquiétude de laisser sa fille, qu’elle aimait tant, sans protection. « Je suis veuve, disait-elle, je n’ai plus de parents. À qui puis-je confier cette jeune fille innocente, si ce n’est à toi ? Je veux te l’amener, alors je partirai tranquille. — Pourquoi ne suis-je pas depuis longtemps l’amie de ta fille ? lui dis-je, pourquoi ne m’avoir jamais parlé d’elle ? — Elle était trop jeune et achevait son éducation, aujourd’hui tu la connaîtras. » Elle me quitta, et revint bientôt avec sa fille. Celle-ci avait l’air doux et timide ; elle m’embrassa gentiment en me demandant d’être sa sœur. Je lui répondis que cela était déjà ainsi, puisque sa mère m’avait servi de mère. Nous fûmes amies bientôt, nous vivions dans la plus complète intimité, nous couchions dans la même chambre.

Hélas ! une nuit, pendant que je dormais, quelqu’un se glissa dans mon lit, et, avant que j’eusse pu me reconnaître, je savais l’affreuse vérité : le fourbe que je croyais une fille était un jeune homme !

Mes cris, il les éteignit sous ses lèvres ; par la force de ses bras, il dompta ma résistance éperdue : il me déshonora. Mais je parvins à atteindre un poignard suspendu à la muraille et je le lui plongeai dans le cœur. J’appelai alors des serviteurs dévoués, qui me jurèrent le silence, je fis enlever le cadavre, et on le jeta à l’endroit où tu l’as trouvé. Plus tard, l’enfant, conçu dans la honte et les larmes secrètes, fut porté à la même place. Successeur du Prophète, voilà la vérité. J’ai gardé pour moi toutes les douleurs, mais j’ai sauvé l’honneur de la maison. Suis-je criminelle à tes yeux ?

— Le criminel, c’est celui que tu as châtié comme il méritait de l’être ! s’écria Omar en se levant. Je le sens, tu m’as dit la vérité. J’admire ta vertu et ton courage : tu as étouffé le scandale, tu as su éviter à ton vieux père le chagrin du déshonneur. Persévère toujours dans les œuvres de bien et Dieu répandra sur toi ses grâces, t’admettra dans son paradis.

Le khalife adressa au ciel des vœux pour Saleha, puis il sortit. Dans la cour il retrouva le vieux scheik.

— Ta fille est l’honneur de son sexe, dit-il, elle est vertueuse autant que sage. Je cherchais une femme digne d’élever un jeune orphelin que j’ai recueilli ; c’est elle que je choisis. Élevé par elle, mon protégé deviendra un héros. Je t’enverrai l’enfant dès demain.

— Il sera reçu comme un présent de Dieu, dit le scheik, il sera la joie de mes vieux jours.

— Que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! dit Omar, en faisant un geste d’adieu.