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(Maurice Darville à sa sœur)

Je ne tiens pas du tout à ce qu’Angéline voie les marins français. Je compte sur toi pour leur faire chanter : Vive la Canadienne ! Sois-en sûre, nous sommes tous trop tendres pour la France qui ne songe guère aux Canadiens, exilés dans leur propre patrie, comme disait Crémazie.

Je ne veux pas que les marins français fassent la cour à Mlle de Montbrun, et lui racontent des combats et des tempêtes. Mais les ombres les plus illustres m’inquiètent assez peu. « De Lévis, de Montcalm, on dira les exploits », tant qu’il lui plaira.

Ma chère, si je ne suis pas encore le plus heureux des hommes, du moins je suis loin d’être malheureux.

Mais il est convenu que je dirai tout. Donc, ma lettre écrite, je l’envoyai porter à M. de Montbrun, et j’allai au jardin attendre qu’il me fit appeler, ce qui tarda un peu. Faut-il te dire ce que j’endurai... ?

Enfin, une manière de duègne, qui m’a l’air de tenir le milieu entre gouvernante et servante, vint me chercher de la part de son maître.

Malheureusement, sur le seuil de la porte, je rencontrai Angéline, qui me dit : — Venez voir mon cygne.

Et comme tu penses, je la suivis. Comment refuser ?

Tu sais peut-être qu’un ruisseau coule dans le jardin, très vaste et très beau. M. de Montbrun en a profité pour se donner le luxe d’un petit étang qui est bien ce qu’on peut voir de plus joli. Des noyers magnifiques ombragent ces belles eaux, et les fleurs sauvages croissent partout sur les bords et dans la mousse épaisse qui s’étend tout autour de l’étang. C’est charmant, c’est délicieux, et le cygne pense de même car il affectionne cet endroit.

Angéline nu-tête, un gros morceau de pain à la main, marchait devant moi. De temps en temps, elle se retournait pour m’adresser quelques mots badins. Mais arrivée à l’étang, elle m’oublia.

Son attention était partagée entre les oiseaux qui chantaient dans les arbres, et le cygne qui se berçait mollement sur les eaux. Mais le cygne finit par l’absorber. Elle lui jetait des miettes de pain, en lui faisant mille agaceries dont il est impossible de dire le charme et la grâce ; et l’oiseau semblait prendre plaisir à se faire admirer. Il se mirait dans l’eau, y plongeait son beau cou, et longeait fièrement les bords fleuris de ce lac en miniature où se reflétait le soleil couchant.

— Est-il beau ! est-il beau ! disait Angéline enthousiasmée. Ah ! si Mina le voyait !...

Elle me tendit les dernières miettes de son pain, pour me les lui faire jeter. Les rayons brûlants du soleil glissant à travers le feuillage tombaient autour d’elle en gerbes de feu. Je fermai les yeux. Je me sentais devenir fou. Elle, remarquant mon trouble, me demanda naïvement :

— Mais, monsieur Darville, qu’avez-vous donc ?

Mina, toutes mes résolutions m’échappèrent. Je lui dis :

— Je vous aime ! Et involontairement je fléchis le genou devant elle qui tient le bonheur et la vie, dans sa chaste main.

Je n’avais pas été maître de penser à ce que je faisais. En la voyant stupéfaite, interdite, la raison me revint, et je compris mon tort. Mais avant que j’eusse pu trouver une parole, elle avait disparu.

Pour moi, une joie ardente éclatait dans mon cœur, et je restais là à me répéter : « Elle sait, elle sait que je l’aime. »

J’avais complètement oublié que son père m’attendait, et j’en fus bien mortifié quand on vint me le rappeler. Cette fois, je me rendis sans encombre. Il m’invita d’un geste à m’asseoir près de lui.

— Eh ! bien, me dit-il en roulant ma lettre entre ses doigts, voilà donc l’explication des sottises que vous nous contez depuis quelque temps.

Je ne répondis rien, et comme il restait silencieux, je pris sa main et lui dis que j’en perdrais la tête ou que j’en mourrais.

— Mettons que vous auriez une terrible migraine, me répondit-il.

Le plus difficile était fait. Je lui parlai sans contrainte en toute confiance. Je lui dis bien des choses, et il me semble que je ne parlai pas mal. Il avait l’air tout près d’être ému, et tu l’aurais trouvé parfaitement charmant ; mais je n’en pus tirer d’autres réponses que : « J’y songerai. » D’ailleurs, ajouta-t-il, rien ne presse. Vous êtes bien jeune.

Je lui dis :

— J’ai vingt-et-un ans.

— Angéline en a dix-huit, reprit-il, mais c’est une enfant, et je désire beaucoup qu’elle reste enfant aussi longtemps que possible.

Cela me rappela que j’avais abusé de son hospitalité et je me sentis rougir. Il s’en aperçut, et me dit très doucement :

— Si vous voyez dans mes paroles une leçon indirecte, vous vous trompez. Je crois à votre délicatesse.

Ces mots m’humilièrent plus que n’importe quels reproches. Ma foi, je n’y tins pas et malgré le risque terrible de baisser dans son estime, je lui fis l’aveu de ma belle conduite.

— A-t-elle ri ? me demanda-t-il.

La question me parut cruelle, et malgré tout je fus charmé de répondre qu’elle n’avait point ri. Sa figure se rembrunit beaucoup, et il me dit très froidement :

— Je regrette votre indiscrétion plus que vous ne sauriez croire.

J’étais à peu près aussi mal à l’aise qu’on peut l’être. On sonna le souper, ce qui lui rappela sans doute que je suis son hôte, car il redevint lui-même, et m’invita gracieusement à me rendre à table.

Nous y trouvâmes, avec les dames, un vieux prêtre, curé du voisinage, qui, pendant le repas, nous raconta fort gentiment les travaux d’un bouvreuil, en frais de se construire un nid dans un rosier de son jardin.

Évidemment ces aimables propos s’adressaient à Mlle de Montbrun, mais pour cette fois, elle ne parut guère plus intéressée que Mme W... aux histoires de son mari, quand elles durent plus de trois quarts d’heure. Ce que voyant, le bon prêtre s’informa poliment du cygne. Elle rougit divinement, et répondit je ne sais quoi que personne ne comprit.

M. l’abbé, tout perplexe, regardait M. de Montbrun avec un air qui semblait dire : « M’expliquerez-vous ceci ? »

Après le souper, il désira voir Friby, — Friby, c’est un joli écureuil parfaitement apprivoisé, qui ouvre lui-même la porte de sa cage. M. le curé assure qu’un marguillier en charge n’ouvre pas mieux la porte du banc d’œuvre.

Angéline, qui a coutume de s’amuser tant des gentillesses de l’écureuil, se contenta de lui jeter quelques noix d’une main distraite. Elle se tenait silencieuse à l’écart. Son père l’observait sans qu’il y parut, et me jetait de temps à autre un regard qui disait, si je ne me trompe : « Que le diable vous emporte avec vos extravagances. Comment avez-vous osé troubler cette enfant ? »

Mina, ma contrition avait disparu comme la neige au soleil du moins s’il m’en restait, ce n’était pas sensible. Tu le sais



Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées, Ne voilaient son regard...

Maintenant elle n’ose plus me regarder ; et te dire ce que j’éprouve en la voyant troublée et rougissante devant moi ! Oui, elle m’aimera ! Entends-tu, Mina ? Je te dis qu’elle m’aimera !

Ma petite sœur, je te chéris, mais je n’ai pas le temps de te l’écrire. Je m’en vais finir la soirée sur la mousse, à l’endroit où je lui ai dit : « Je vous aime. »

Maurice.