AVT_Laure-Conan_3920.jpeg

(Charles de Montbrun à Maurice Darville)

Je n’ai pas perdu mon temps depuis votre départ, et il n’y a pas une personne en état de rendre compte de vous que je n’aie fait parler.

Vous êtes à peu près ce que vous devriez être ; je l’ai constaté avec bonheur, et comme on ne peut guère exiger davantage de l’humaine nature, j’ai laissé ma fille parfaitement libre de vous accepter. Elle n’a pas refusé, mais elle déclare qu’elle ne consentira jamais à se séparer de moi. Faites vos réflexions, mon cher, et voyez si vous avez quelque objection à m’épouser.

Vous dites qu’en vous donnant ma fille, je gagnerai un fils et ne la perdrai pas, Je vous avoue que je pense un peu différemment, mais je serais bien égoïste si j’oubliais son avenir pour le bonheur de la garder toute à moi.

Vous en êtes amoureux, Maurice, ce qui ne veut pas dire que vous puissiez comprendre ce qu’elle m’est, ce qu’elle m’a été depuis le jour si triste, où revenant chez moi, après les funérailles de ma femme, je pris dans mes bras ma pauvre petite orpheline, qui demandait sa mère en pleurant. Vous le savez, je ne me suis déchargé sur personne du soin de son éducation. Je croyais que nul n’y mettrait autant de sollicitude, autant d’amour. Je voulais qu’elle fût la fille de mon âme comme de mon sang, et qui pourrait dire jusqu’à quel point cette double parenté nous attache l’un à l’autre ?

Vous ne l’ignorez pas, d’ordinaire on aime ses enfants plus qu’on n’en est aimé. Mais d’Angéline à moi il y a parfait retour, et son attachement sans bornes, sa passionnée tendresse me rendrait le plus heureux des hommes, si je pensais moins souvent à ce qu’elle souffrira en me voyant mourir.

J’ai à peine quarante-deux ans ; de ma vie, je n’ai été malade. Pourtant cette pensée me tourmente. Il faut qu’elle ait d’autres devoirs, d’autres affections, je le comprends. Maurice, prenez ma place dans son cœur, et Dieu veuille que ma mort ne lui soit pas l’inconsolable douleur.

Dans ce qui m’a été dit sur votre compte, une chose surtout m’a fait plaisir : c’est l’unanime témoignage qu’on rend à votre franchise.

Ceci me rappelle que l’an dernier, un de vos anciens maîtres me disait, en parlant de vous : « Je crois que ce garçon-là ne mentirait pas pour sauver sa vie. » À ce propos, il raconta certains traits de votre temps d’écolier qui prouvent un respect admirable pour la vérité. « Alors, dit quelqu’un, pourquoi veut-il être avocat ? » Et il assura avoir fait un avocat de son pupille, parce qu’il avait toujours été un petit menteur.

Glissons sur cette marque de vocation. Votre père était l’homme le plus loyal, le plus vrai que j’aie connu, et je suis heureux qu’il vous ait passé une qualité si noble et si belle. J’espère que toujours vous serez, comme lui, un homme d’honneur dans la magnifique étendue du mot.

Mon cher Maurice, vous savez quel intérêt je vous ai toujours porté, surtout depuis que vous êtes orphelin. Naturellement, cet intérêt se double depuis que je vois en vous le futur mari de ma fille. Mais avant d’aller plus loin, j’attendrai de savoir si vous acceptez nos conditions.

C. de Montbrun.