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Le khalife Haroun-el-Raschid joue aux échecs avec la sultane Zobeïde.

La partie est extraordinairement sérieuse, car les deux époux, profondément absorbés, le regard fixe, le sourcil froncé, n’échangent pas un mot. L’on n’entend d’autre bruit, autour d’eux, que celui d’une fontaine dont l’eau de rose s’égrène dans une vasque de marbre.

L’eunuque noir, qui garde l’entrée, se retient de respirer ; il n’ose pas changer de main sa lance damasquinée, qui lui engourdit le bras, et il laisse ses reins se meurtrir et se gaufrer, aux moulures de la colonnette à laquelle il s’adosse.

À quelques pas du couple royal, un tout jeune page, aux joues veloutées, aux longs cils soyeux, vêtu d’une chemise de soie rose, regarde, d’un œil attristé, se fondre en eau les sorbets qu’il porte sur un plateau d’or.

Avec un petit choc sec, les pièces, incrustées de rubis et de turquoises, bien lentement avancent sur l’échiquier. C’est que l’enjeu de la partie est une discrétion : le gagnant pourra exiger ce qu’il voudra, et chacun des deux partenaires tient à gagner.

Zobeïde, cependant, sent par instants son attention fléchir ; une pensée importune la tourmente et, en secret, l’irrite contre le khalife ; elle est maussade, jalouse, et ne voudrait pas le paraître. C’est à cause d’une belle esclave, qui était à elle, et qu’il lui a prise. Qu’est-ce qu’il exigera encore, s’il gagne ? Quelque faveur pour cette Maridah, dont il est enamouré vraiment, plus qu’il n’est permis.

La reine joue d’un air renfrogné ; elle rougit et mord ses lèvres : car la scène qui l’impatiente le plus, le premier épisode de ce caprice du maître, se replace obstinément devant ses yeux.

C’était dans le harem, comme aujourd’hui ; le khalife était venu pour se reposer en écoutant de la musique, et il y avait là, parmi les chanteuses, cette trop charmante esclave. Elle était à demi agenouillée sur des coussins, ses beaux cheveux retenus par un bandeau d’or, sur lequel, en perles, on avait brodé ce distique :

       La seule vue de mon visage bouleverse l’âme.
       Dis-moi, que serait-ce donc de toute ma personne ?

et le roi la regarde trop, il l’admire, il la mange des yeux. Maridah s’en aperçoit bien, elle est émue, ses cils palpitent, se levant et se baissant, un souffle plus rapide agite son sein, et sa beauté semble s’illuminer sous le regard royal. Pourquoi aussi avoir auprès de soi des esclaves à ce point ravissantes ?

Voici que Haroun-el-Raschid fait un signe à la jeune fille, il se penche vers elle et cueille un baiser sur sa jolie bouche rose, tandis que Zobeïde détourne la tête, pour ne pas avoir l’air d’une femme jalouse. Le roi, enivré de plaisir, se fait donner un calam et une bande de parchemin, et il écrit :

       Je n’ai pas eu besoin de quitter ma place
       Pour goûter au plus délicieux des fruits.

Puis il passe les vers à Maridah qui, toute tremblante, et rouge d’orgueil, prend le calam et termine le quatrain :

       Le fruit n’attendait que ta soif
       Pour donner avec joie tout son sang.

Le khalife est enthousiasmé.

— Je t’en prie, cède-moi cette esclave, dit-il à Zobeïde.

Peut-on refuser quelque chose à son époux ? Avec la rage au cœur, il faut sourire et lui donner Maridah. Alors, plein d’impatience, il se lève, prend la jeune fille par la main et l’emmène. De huit jours on ne revoit plus les deux amants !

C’est cela, surtout, qui blesse la reine, cette folie, cette passion ; elle sait bien que la première vertu d’une épouse est la résignation, et elle n’en est plus à compter les caprices amoureux du khalife : mais celui-là l’irrite plus que tout autre. Elle ne peut vraiment s’y accoutumer.

Mais voilà qu’elle se repent d’y avoir songé ; elle a eu trop de distractions, et tout à coup le khalife, frappant vivement une pièce sur l’échiquier, s’écrie :

— J’ai gagné !

C’est vrai, la partie est perdue, Zobeïde est forcée de s’avouer vaincue.

— Au moins, soyez généreux, mon seigneur, soupire-t-elle.

Mais Haroun-el-Raschid est d’humeur taquine, il a un sourire qui ne promet rien de bon.

— J’userai de mon droit, dit-il, tu es à ma discrétion, je ne te ménagerai pas.

— Hélas ! J’attends votre arrêt, maître, dit-elle.

Il médite un moment, en se caressant la barbe et en glissant vers sa femme un malicieux regard.

— Eh bien, dit-il enfin, j’ai la fantaisie de te voir danser, toute nue, ici même.

La reine a un sursaut de colère.

— Ne plaisantez pas, seigneur, dites-moi vraiment ce que vous désirez.

— Vraiment, c’est cela que je veux, et non autre chose.

— Vous vous moquez, dit-elle avec un sourire forcé.

— C’est cela que je veux, te dis-je ! s’écria le roi dans un commencement d’irritation.

— Que je danse, toute nue, devant vous ?

— Toute nue.

— Alors, maître, si vraiment un désir aussi insensé a passé par votre esprit, laissez-moi vous supplier de l’oublier ; demandez-moi tout ce que vous voudrez, plutôt que cette danse humiliante et ridicule.

— J’ai dit.

— Au nom de notre fils bien-aimé, Emin- Allah, au nom de l’innocent et adoré meurtrier de ma beauté !

— N’invoque pas mon fils, dit le roi, je suis mécontent de lui ; tu le chéris, toi, sans discernement, avec une folie de mère ; n’as-tu pas dernièrement mis dans la bouche du poète Salam, qui te récitait un éloge en vers du prince royal, une perle qu’il vendit vingt mille dinars d’or ? Le seigneur Emin n’a pas fait encore d’autres vers, lui, que ceux-ci, tracés sur le cahier où il devait écrire une leçon :

       Je suis occupé de mes amours !
       Pour l’étude, cherchez un autre que moi !

Allons. J’attends, obéis !

Zobeïde baisse la tête, soumise ; mais elle sent gronder en son cœur une colère qu’elle a peine à cacher. Certes, elle est belle encore, et jeune ; sous la douce complicité des parures, bien peu de femmes peuvent la surpasser : pourtant la mère n’est plus la jeune fille, et la perfection de son corps a reçu quelques meurtrissures, qu’il est cruel de dévoiler. Sans nul doute, le khalife, qui s’est aperçu de son humeur à propos de Maridah, veut lui faire entendre, en la contraignant à se montrer ainsi, qu’elle ne peut plus lutter de beauté avec l’esclave de dix-huit ans qu’il lui a prise.

— Seigneur, dit-elle, aurai-je au moins ma revanche ?

— Soit ! tu l’auras, dit Haroun-el-Raschid.

Alors Zobeïde éloigne l’eunuque et le page. Elle fait appeler ses femmes, à qui elle ordonne de la dévêtir. Elle garde ses bracelets et ses colliers, mais fait défaire toute sa coiffure, et quand son dernier vêtement s’abat à ses pieds, secouant la tête, ses beaux cheveux se déroulent sur elle, la voilant à demi.

Tout à coup la voici qui disparaît dans un tourbillonnement, qui fait sonner ses bijoux comme des grelots. Ses pieds blancs pivotent sur l’albâtre lisse, se mirent dans sa transparence ; elle croise les mains derrière sa nuque, se renverse en arrière, oscille comme un palmier que tourmente le vent, va, vient, se penche à droite, puis à gauche, semble supplier, fuir, se rendre, et enfin, fermant ses bras sur sa poitrine dans le réseau de ses cheveux, elle ploie le genou devant le khalife.

— C’est bien, dit-il.

L’épreuve est terminée, et sans trop de désavantage pour la reine. Maintenant elle se rhabille à la hâte, reprend l’échiquier qu’elle tend au roi pour une nouvelle partie.

Mais celle-ci, par Allah ! elle ne la perdra pas ! Aucune distraction n’effleurera son esprit, pendant le quart d’une seconde ! L’enjeu serait un royaume, qu’elle n’y attacherait pas autant de prix qu’à cet espoir de vengeance.

La lutte est longue, pénible, acharnée ; car le khalife, un peu inquiet, joue de son mieux ; mais pourtant, bientôt, Zobeïde frappe ses mains l’une contre l’autre, et s’écrie à son tour

— J’ai gagné !

— Ah ! je suis mort ! dit le roi en riant, quelle méchanceté ton cerveau de femme va-t-il bien inventer ?

— J’espère qu’elle sera digne de la vôtre, répond Zobeïde, daignez venir avec moi, seigneur.

Elle entraîne le khalife, par les portiques du palais, à travers les jardins, et ne s’arrête qu’aux cuisines.

— Où donc me conduis-tu ? dit Haroun-el-Raschid, veux-tu donc que, de mes mains royales, je t’accommode quelque fricassée ?

Mais la reine secoue la tête, avec un rire dédaigneux.

— Allons, hâte-toi de t’expliquer, il fait ici une chaleur qui ne peut être pire auprès des fournaises d’Iblis.

— Demeurez au dehors, seigneur, et attendez-moi un moment.

Cuisiniers et marmitons se sont jetés à plat ventre ; Zobeïde traverse une salle et entre dans une arrière-cour. Là de nombreux esclaves sont occupés aux plus infimes besognes. Zobeïde arrête ses regards sur une laide et sordide négresse, qui, agenouillée dans un coin, récure, en geignant, un bassin de cuivre. Un sourire malicieux frissonne sur les lèvres de Zobeïde. Elle ordonne qu’on lui amène cette femme qui, prise d’épouvanté, croyant son dernier jour arrivé, se met à hurler et à trembler de tous ses membres.

Revenue près du khalife :

— Vois-tu cette femme ? lui dit la reine, en lui désignant l’humble servante.

— Elle est peu réjouissante à voir.

— Tant pis si elle n’est pas de ton goût, car c’est elle qui, ce soir même, aura l’honneur de partager ta royale couche.

— Pouah ! Quelle horrible invention ! s’écrie le roi en riant de tout son cœur ; tu as beaucoup d’esprit, ma reine, et je suis surpassé, je l’avoue ; mais laisse maintenant cette folie, et dis ce que tu désires.

— C’est cela, maître, et non autre chose.

— Allons, assez plaisanté. Demande ce que tu veux, je te permets d’être exigeante.

— J’ai dit.

— Tu veux…

— Je veux que tu sois, ce soir même, l’amant de cette femme, ou je tiens pour rien ta parole royale.

— Eh bien, à mon tour, je te supplie d’ordonner autre chose.

— Vous avez été tout à l’heure inflexible, je le suis à présent.

— Veux-tu un de mes palais ? le plus beau ?

Zobeïde secoua la tête.

— Ma garde de jeunes filles, aux cuirasses d’argent et d’or ?

— Non.

— Ne t’entête pas, dit le khalife ; quel avantage retireras-tu de cette nuit odieuse ?

— Celui d’être bien vengée.

— Je te nomme grand-vizir.

— Merci.

— Voyons, veux-tu régner un an à ma place, et tout bouleverser à ta fantaisie ?

— L’offre est tentante, mais ma volonté est inébranlable. Émir des croyants, ne vous abaissez pas à supplier.

— Tu es bien résolue ?

— Absolument.

— C’est bon, dit Haroun-el-Raschid, qu’on envoie cette négresse au bain.

Et il s’éloigna d’un air courroucé, sans plus regarder la reine.

Bien des années ont passé sur cette aventure. Le brillant Haroun-el-Raschid a quitté ce monde, et son fils, Emin-Allah, lui a succédé sur le trône des Khalifes.

Mais voici qu’un jour cruel s’est levé pour Zobeïde : le jeune roi, son bien-aimé fils, tout son cœur maintenant, vient de mourir assassiné. Pauvre mère, folle de douleur, elle s’arrache les cheveux, pleure et se lamente, emplit le harem de ses cris. Pourtant, chose étrange, elle ne maudit pas la destinée, ni l’assassin de son fils ; elle n’accuse même pas Allah de cruauté ; la seule imprécation qu’elle profère, cent fois, d’une voix déchirante, est celle-ci :

— Ah ! maudit soit l’entêtement ! maudit soit l’entêtement !

C’est que celui qu’on accuse d’avoir fait tuer le khalife Emin, celui qui prend sa place sur le trône des Abbassides, c’est Abd-Allah-Mamoun, le fils d’Haroun-el-Raschid et de cette humble négresse, qu’avec une si folle obstination, Zobeïde a jetée, un soir, dans le lit royal !