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Les rues qui mènent du Strand à l’Embankment sont fort étroites ; aussi vaut-il mieux s’abstenir d’y marcher bras dessus, bras dessous. Si vous persistez, vous obligerez les saute-ruisseau à s’élancer d’un bond dans la boue et les jeunes dactylos à piétiner d’impatience derrière vous. Dans les rues de Londres, où la beauté passe sans qu’on lui rende hommage, l’originalité est une contravention qui se paie ; il est donc préférable de ne pas y montrer une taille très au-dessus de la moyenne, ou un long manteau bleu, ou une main gauche qui bat la mesure.

Un après-midi du début d’octobre, à l’heure où la circulation s’accélère, un homme très grand, ayant une dame à son bras, suivait le bord du trottoir. Des regards courroucés venaient les frapper dans le dos. Les petits personnages affairés – (auprès de ce couple, en effet, la plupart des gens paraissaient petits) – décorés de stylographes, chargés de serviettes, avaient des rendez-vous à ne pas manquer, des salaires à gagner chaque semaine, ce qui justifiait en partie leur façon hostile de considérer la stature de Mr. Ambrose et le manteau de Mrs. Ambrose. Cependant, par une sorte de magie, cet homme et cette femme demeuraient inaccessibles à la malveillance publique. Pour l’homme, ses lèvres mobiles laissaient deviner que cette magie, c’était la pensée ; pour la femme, son regard fixé droit devant elle et comme pétrifié au-dessus du niveau normal montrait que c’était le chagrin. Seul le mépris de tout ce qui se trouvait sur son passage lui permettait de retenir ses larmes ; être effleurée par les gens qui la dépassaient lui était manifestement une souffrance. Après avoir pendant quelques instants observé d’un œil stoïque la circulation sur le quai, elle tira son mari par la manche et ils traversèrent entre deux brusques rafales d’automobiles. Une fois en sécurité sur le trottoir opposé, elle dégagea doucement son bras et décontracta en même temps ses lèvres qui se mirent à trembler. Des larmes roulèrent sur ses joues et, les coudes appuyés à la balustrade, elle protégea son visage contre les regards indiscrets. Mr. Ambrose, cherchant à la consoler, lui tapota l’épaule, mais elle ne fit pas mine de s’y prêter. Alors, gêné de rester là, à côté d’une souffrance plus vive que la sienne, il se croisa les bras derrière le dos et commença à déambuler le long du trottoir.

Le quai présente par endroits des saillies qui rappellent les chaires d’église, mais les prédicateurs y sont remplacés par des gamins qui balancent des ficelles, jettent des cailloux, font partir en croisière des boulettes de papier. Prompts à déceler tout détail insolite, ils furent d’abord assez impressionnés par l’aspect de Mr. Ambrose. Le plus déluré cependant lui lança : « Barbe-Bleue ! » Mr. Ambrose, craignant de les voir importuner sa femme, leva sa canne sur eux ; là-dessus, ils décidèrent qu’il n’était que grotesque et quatre voix au lieu d’une reprirent en chœur : « Barbe-Bleue ! »

Bien que Mrs. Ambrose demeurât immobile plus longtemps qu’il ne paraissait naturel, les gamins la laissèrent en paix. Il y a toujours, près du pont de Waterloo, des gens qui regardent le fleuve. Par les beaux après-midi, les couples s’y attardent à bavarder pendant des demi-heures entières ; la plupart des promeneurs consacrent trois minutes à la contemplation ; quand ils ont comparé leurs impressions avec des impressions précédentes ou prononcé un jugement, ils reprennent leur chemin. Certains jours, les immeubles, les églises, les hôtels de Westminster rappellent la silhouette de Constantinople dans la brume ; le fleuve apparaît tantôt somptueusement pourpre, tantôt couleur de boue, tantôt étincelant et bleu comme la mer. Cela vaut toujours la peine de se pencher sur lui pour voir ce qui s’y passe. Mais le regard de cette femme ne s’élevait ni ne s’abaissait. Depuis qu’elle était là, elle ne voyait qu’une seule chose : un rond irisé qui flottait, avec un brin de paille au milieu. La paille et le rond passaient et repassaient derrière le tremblant écran d’une grosse larme qui s’enflait, qui montait, qui finit par tomber dans le fleuve.

À ce moment, une voix toute proche vint frapper son oreille :

Lars Porsenna de Clusium,
Par les neuf dieux jura,

puis, plus faiblement à mesure que le récitant s’éloignait :

Que la noble maison de Tarquin
Ne souffrirait plus d’injustice.

Il lui faudrait revenir à tout cela, elle le savait bien, mais pour l’instant elle avait besoin de pleurer. Cachant son visage, elle sanglotait maintenant avec moins de nervosité. Ses épaules se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme très régulier. C’est ainsi que son mari la trouva quand il vint la rejoindre après avoir marché jusqu’au sphinx de pierre polie et s’être heurté au passage contre un marchand de cartes postales. La strophe s’interrompit aussitôt. Il s’approcha, lui posa la main sur l’épaule et dit : « Ma chérie. » Son intonation était suppliante. Mais elle écarta de lui son visage fermé, ce qui voulait dire : « Il est impossible que vous compreniez. »

Comme il restait là cependant, force lui fut de s’essuyer les yeux et de les lever jusqu’au niveau des cheminées d’usine sur la rive opposée. Elle discerna aussi les arches du pont et les voitures qui défilaient au-dessus, comme une kyrielle d’animaux dans une galerie de tir. Elles n’apparaissaient qu’estompées, d’ailleurs ; pour arriver à distinguer les objets, il lui fallait évidemment cesser de pleurer et se remettre en marche.

« Je préfère marcher », dit-elle, alors que son mari faisait signe à un fiacre déjà occupé par deux hommes d’affaires.

L’action de marcher avait rompu la fixité de son état d’esprit. Les automobiles lancées à toute vitesse, plus semblables à des araignées lunaires qu’à des objets terrestres, les camions grondants, les fiacres tintinnabulants, les petits cabriolets noirs ramenaient sa pensée vers le monde dans lequel elle vivait. Quelque part, là-haut, au-dessus des pignons, où les fumées s’élevaient en colline pointue, ses enfants la réclamaient, puis se laissaient rassurer. Mais devant la masse de rues, de places, d’édifices publics qui la séparaient d’eux, elle se disait surtout que Londres avait fait vraiment peu de chose pour se faire aimer d’elle, bien que, sur les quarante années de sa vie, elle en eût passé trente dans une de ses rues. Elle déchiffrait aisément la foule qui la côtoyait : les riches qui, à cette heure, couraient de l’une à l’autre de leurs maisons respectives, les travailleurs enragés qui se précipitaient tout droit à leurs bureaux, les pauvres qui étaient malheureux et pleins d’une juste rancune. Déjà, malgré le soleil qui se montrait encore dans la brume, des vieux et des vieilles en guenilles s’en allaient, dodelinant de la tête, dormir sur des bancs. Dès que l’on renonçait à voir le vêtement de beauté qui recouvre les choses, on trouvait ce squelette.

Son humeur s’assombrit encore, quand une pluie fine se mit à tomber ; les camions portant des noms de personnages spécialisés dans des entreprises bizarres – Sprules, fabricant de sciure, Grabb, qui ne rate pas un chiffon de papier –, lui faisaient l’effet de mauvaises plaisanteries ; les amants sans gêne qui s’abritaient sous un même manteau lui paraissaient vulgaires, leur passion déjà éteinte ; les marchandes de fleurs, bande allègre dont les propos valent toujours qu’on les écoute, n’étaient plus à ses yeux que des mégères avinées ; les fleurs rouges, jaunes et bleues avaient beau presser leurs têtes les unes contre les autres, elles restaient sans éclat. Son mari lui-même, qui marchait à grands pas rythmés et agitait de temps en temps sa main libre, apparaissait tantôt comme un Viking, tantôt comme un Nelson en déroute ; les mouettes avaient modifié ses caractéristiques.

« Ridley, si nous prenions une voiture ? Si nous prenions une voiture, Ridley ? »

Mrs. Ambrose dut élever la voix, car cette fois il était très loin d’elle.

Le cab avançant au trot régulier ne tarda pas à les faire sortir du West End pour les plonger dans un Londres qui leur apparut tel un grand centre manufacturier où les gens seraient occupés à fabriquer les objets, tandis que le West End avec ses lumières électriques, ses vitrines brillant d’un lustre doré, ses maisons d’un fini scrupuleux, ses figurines animées courant sur les trottoirs ou projetées sur des roues le long du pavé, représenterait le travail mis au point. Spontanément, une image surgit dans son esprit : celle d’un menu gland d’or terminant un ample manteau noir.

Observant qu’ils ne rencontraient pas d’autres fiacres, mais seulement des camions ou des tombereaux et que, sur mille personnes qu’elle voyait, pas une seule n’était un monsieur ou une dame, Mrs. Ambrose comprit que la pauvreté, en somme, est chose courante et que Londres est une ville d’innombrables indigents. Cette découverte l’émut. Elle se voyait traçant tous les jours de sa vie un cercle autour de Piccadilly Circus. Aussi fut-elle grandement soulagée quand ils passèrent devant un immeuble réservé par le Conseil du Comté de Londres aux écoles du soir.

« Dieu, que c’est sinistre ! grogna Mr. Ambrose. Je plains ces malheureux ! »

Le chagrin de quitter ses enfants, la misère, la pluie, tout cela rendait son cerveau semblable à une plaie qu’on fait sécher au grand air.

À ce moment, le cab dut s’arrêter, au risque d’être écrasé comme une coquille d’œuf. Le quai, d’abord assez large pour des boulets de canon et des escadrons entiers, n’était plus maintenant qu’un passage mal pavé, plein de relents de bière et de pétrole, embouteillé par des fourgons.

Tandis que son mari déchiffrait des affiches collées au mur de briques et annonçant les départs des bateaux pour l’Écosse, Mrs. Ambrose s’efforçait en vain d’obtenir quelques renseignements. Ce monde, exclusivement occupé à gaver des fourgons avec des sacs, oblitéré à moitié, d’ailleurs, par un fin brouillard jaune, ne leur prêtait ni secours ni attention. Par miracle, un vieil homme s’approcha et, devinant la situation, s’offrit à les transporter jusqu’à leur bateau dans une petite barque qu’il gardait amarrée au bas de quelques marches. Non sans hésitation, ils s’en remirent à lui et prirent place dans le canot. Bientôt, ils dansaient sur les vagues, tandis que Londres, de chaque côté, se réduisait à deux rangées de maisons, carrées ou oblongues, disposées en série comme dans une avenue qu’un enfant fait avec ses cubes.

Le fleuve, mêlé d’une certaine quantité de vague lumière jaune, coulait avec force ; de volumineuses péniches descendaient le courant, escortées par d’agiles remorqueurs. Les bateaux de la police filaient laissant tout derrière eux. Le vent suivait le fil de l’eau. Le canot qui les emmenait, avec des bonds et des courbettes, avançait perpendiculairement à la direction générale. Au milieu du courant, le vieil homme immobilisa ses mains sur les rames et, tandis que l’eau les dépassait dans sa suite, il leur confia que, jadis, il avait affaire à de nombreux passagers, mais qu’aujourd’hui ils se faisaient rares. On aurait cru qu’il parlait d’une époque où sa barque, amarrée parmi des roseaux, avait coutume de transporter des pieds délicats vers les pelouses de Rotherhithe.

« Il leur faut des ponts à présent », disait-il, désignant le monstrueux profil du Tower Bridge.

Accablée de tristesse, Helen considérait celui qui mettait toute cette eau entre elle et ses enfants. Accablée de tristesse, elle regardait le navire dont ils approchaient, à l’ancre au milieu du fleuve. On arrivait maintenant à déchiffrer son nom : Euphrosyne. Vaguement, dans le crépuscule, on distinguait les agrès, les mâts et le pavillon foncé que la brise déployait tout droit à l’arrière. Tandis que son canot accostait le vapeur, et que le vieil homme rentrait ses avirons, il expliqua avec un nouveau geste vers les hauteurs, que dans le monde entier les bateaux arboraient un pavillon semblable le jour où ils se préparaient à partir. Pour les deux voyageurs, ce pavillon bleu prenait l’air d’un présage sinistre et l’instant était de ceux où l’on a des pressentiments. Ils se levèrent cependant, rassemblèrent leurs effets et montèrent sur le pont.

En bas, dans la salle à manger du bateau de son père, Miss Rachel Vinrace, âgée de vingt-quatre ans, attendait avec nervosité son oncle et sa tante. D’abord, malgré leur proche parenté, elle ne gardait d’eux qu’un très vague souvenir ; ensuite, c’étaient des personnes d’âge mûr et enfin, en tant que fille de son père, elle devait en quelque sorte faire face à l’obligation de s’occuper d’eux. Elle se préparait à cela comme les gens civilisés se préparent, en général, à la première rencontre avec d’autres gens civilisés, c’est-à-dire comme à quelque chose d’analogue à un inconvénient d’ordre physique : un soulier trop étroit ou une fenêtre à courants d’air. Elle n’avait déjà que trop bandé sa volonté en vue de cette réception. Occupée à disposer en ordre parfait les fourchettes auprès des couteaux, elle entendit une voix d’homme qui disait sur un ton lugubre :

« Par une nuit noire, on risquerait de piquer une tête dans cet escalier. »

Une voix de femme compléta :

« Et de se tuer. »

Sur ces derniers mots, la femme apparut dans le cadre de la porte. Avec sa taille élancée et ses grands yeux, drapée d’écharpes violettes, Mrs. Ambrose était romantique et belle, sinon rayonnante de sympathie ; ses yeux avaient un regard direct qui scrutait ce qu’il rencontrait. Il y avait dans son visage beaucoup plus de chaleur que dans un visage grec, et d’autre part beaucoup plus de hardiesse que dans celui d’une jolie Anglaise du type courant.

« Oh ! Rachel, dit-elle en serrant la main de la jeune fille, comment vas-tu ?

— Bonjour, chérie », dit Mr. Ambrose, présentant son front pour y recevoir un baiser. Sa nièce apprécia d’instinct cette maigre silhouette anguleuse, la grande tête aux traits largement dessinés, les yeux pénétrants et pleins d’innocence.

« Prévenez Mr. Pepper », dit Rachel à la servante.

Le mari et la femme s’assirent du même côté de la table, faisant vis-à-vis à leur nièce.

« Mon père m’a priée de commencer, expliquait celle-ci, il est très occupé avec ses hommes… Vous connaissez Mr. Pepper ? »

Un petit homme, tout penché de côté comme certains arbres sous la bourrasque, venait de se glisser dans la pièce. Il salua Mr. Ambrose de la tête et serra la main de Helen.

« Courants d’air, fit-il, en relevant le col de sa veste.

— Toujours vos rhumatismes ? » demanda Helen. Sa voix grave avait des inflexions captivantes, bien qu’elle prononçât ces mots d’un air absent, car le spectacle de la ville et du fleuve occupait encore son esprit.

« Quand on est rhumatisant, c’est pour toujours, je le crains, répondit Mr. Pepper. Cela dépend en partie du temps qu’il fait, quoique pas autant que certains sont portés à le croire.

— On n’en meurt pas, en tout cas, dit Helen.

— D’une façon générale, non.

— Du potage, oncle Ridley ? demanda Rachel.

— Merci, chérie. » Et, tout en tendant son assiette, Mr. Ambrose soupira distinctement : « Ah ! elle n’a rien de sa mère ! »

Helen posa bruyamment son gobelet sur la table, mais un peu trop tard pour empêcher Rachel d’entendre ce mot et de rougir de confusion.

« Ils ont une façon d’arranger les fleurs, ces domestiques ! » s’écria vivement la jeune fille. Elle attira vers elle un vase dont le bord imitait un plissé et commença à en retirer les petits chrysanthèmes serrés, les disposant avec soin sur la nappe.

Il y eut un silence.

« Vous avez connu Jenkinson, n’est-ce pas, Ambrose ? demanda Mr. Pepper par-dessus la table.

— Jenkinson de Peterhouse1 ?

— Il est mort, dit Pepper.

— Oh ! mon Dieu. Oui, je l’ai connu ; il y a une éternité de cela. C’était lui, le héros de cet accident de péniche, vous vous souvenez ? Drôle de pistolet. Il a épousé une jeune marchande de tabac et s’est retiré dans les Fens. J’ignore ce qu’il a pu devenir.

— Boisson, drogues, répondit Mr. Pepper avec une sinistre concision. Il a laissé des commentaires quelconques. Un affreux galimatias, à ce qu’on m’a dit.

— C’était, certes, un homme remarquablement doué.

— Son introduction à Jellaby garde toute sa valeur ; et c’est étonnant : ces ouvrages-là vieillissent si vite !

— Il avait une théorie relative aux planètes, n’est-ce pas ? demanda Ridley.

— Une fêlure quelque part, vraisemblablement », dit Mr. Pepper en hochant la tête.

Tout à coup, la table se mit à vibrer. Une lumière, au-dehors, s’éclipsa. Au même instant, on entendit une sonnerie électrique qui se renouvela à plusieurs reprises.

« Nous voilà partis », dit Ridley.

Une ondulation perceptible quoique légère semblait se dérouler sous leurs pieds ; elle s’arrêta ; une autre, plus prononcée, lui succéda. Des lumières passaient en glissant sur la fenêtre dépourvue de rideaux. Le bateau exhala un gémissement prolongé, mélancolique.

« Nous voilà partis », fit Mr. Pepper.

D’autres bateaux, aussi tristes que le leur faisaient écho sur le fleuve. On entendait distinctement l’eau glouglouter et siffler. Le bateau se soulevait au point que le steward qui apportait les assiettes se balança pour garder l’équilibre, tandis qu’il écartait la portière.

« Et Jenkinson, de Cats2, vous êtes toujours en rapport avec lui ? demanda Ambrose.

— Autant que faire se peut, répondit Mr. Pepper, nous nous réunissons une fois par an. Cette année, il a eu le malheur de perdre sa femme ; de ce fait, naturellement, notre rencontre a été pénible.

— Très pénible, acquiesça Ridley.

— Une de ses filles, qui n’est pas mariée, s’occupe, je crois, de son intérieur, mais ce n’est évidemment pas la même chose, à l’âge qu’il a. »

Les deux messieurs hochaient gravement la tête en épluchant leurs pommes.

« Il était question d’un livre, je crois ? interrogea Ridley.

— Il était question d’un livre, mais ce livre ne paraîtra jamais, dit Mr. Pepper avec une telle violence que les deux femmes levèrent les yeux. Son livre ne paraîtra jamais parce qu’un autre en a écrit un à sa place, continua Mr. Pepper avec une singulière âpreté d’accent. Voilà ce qu’on récolte à toujours remettre les choses, à collectionner des fossiles et à échafauder des arcades normandes sur ses étables à cochons.

— Je dois avouer que je comprends cela, dit Ridley, poussant un soupir mélancolique. J’ai un faible pour les gens qui ne se décident pas à commencer quelque chose.

— … Laisser perdre ce qu’on a accumulé au cours de toute une existence ! poursuivait Mr. Pepper – il avait amassé de quoi remplir une grange.

— Quelques-uns d’entre nous sont exempts de ce vice, dit Ridley. Notre ami Miles vient de sortir un nouvel ouvrage. »

Mr. Pepper fit entendre un petit rire acide.

« D’après mes calculs, sa production est de deux volumes et demi par an, ce qui, compte tenu du temps qu’il a passé au berceau ou ailleurs, représente un effort méritoire.

— Oui, les prophéties du vieux Maître à son sujet se sont assez bien réalisées.

— C’est un de leurs trucs. Vous connaissez la collection de Bruce ? Impubliable, bien entendu.

— Je le crois volontiers, dit Ridley d’un air significatif.

— Pour un ecclésiastique, il était… curieusement libre.

— La pompe dans Neville’s Row, par exemple ?

— Précisément. »

L’une et l’autre des deux femmes ayant, selon l’usage de leur sexe, bien appris à stimuler les propos masculins et à ne pas y prêter l’oreille, étaient libres de méditer sans se trahir, qui sur l’éducation des enfants, qui sur l’emploi des sirènes dans un opéra. Helen observait seulement que pour une maîtresse de maison, Rachel manquait un peu d’entrain et qu’elle aurait bien pu occuper ses mains à quelque ouvrage.

« Si nous… » finit-elle par suggérer ; sur quoi toutes deux se levèrent et sortirent, non sans étonner quelque peu les messieurs qui jusque-là les avaient crues attentives, à moins qu’ils n’eussent oublié leur présence. Elles entendirent Ridley qui disait, regagnant son fauteuil :

« Ah ! il y aurait des histoires bien curieuses à évoquer dans tout ce passé ! »

Quand elles se retournèrent sur le pas de la porte, Mr. Pepper leur parut avoir brusquement desserré ses vêtements et pris l’aspect d’un vieux singe débordant de vivacité et de malice.

La tête enveloppée de voiles, elles sortirent sur le pont. Le bateau descendait tranquillement au fil de l’eau, côtoyant les formes noires des navires à l’ancre. Londres n’était plus qu’un essaim de lumières sur lesquelles descendait un vélum jaune-pâle.

Il y avait les lumières des grands théâtres, les lumières des longues rues, les lumières bordant les vastes zones de confort domestique, les lumières suspendues très haut dans le ciel.

Rien d’obscur ne viendrait abolir ces lumières, comme rien ne les avait abolies au cours des siècles. C’était effrayant de penser que cette ville perpétuerait ses feux toujours à la même place ; effrayant du moins pour ceux qui, voguant vers l’aventure, la contemplaient comme un monde fermé, qui éternellement brûle, éternellement se cicatrise. Du pont du bateau, la ville apparaissait tapie dans sa lâcheté, bien installée dans son avarice.

« Tu ne vas pas prendre froid ? demanda Helen, tandis qu’elles se penchaient côte à côte sur le bastingage.

— Non, répondit Rachel. Que c’est beau ! ajouta-telle au bout d’un instant.

On distinguait peu de chose : quelques mâts ; ici, une ombre de rivage ; là, une rangée de fenêtres illuminées… » Elles essayèrent de marcher contre le vent.

« Ça souffle, ça souffle ! » haletait Rachel ; le vent lui renfonçait les mots dans la gorge. Helen qui luttait à ses côtés se sentit soudain soulevée par le génie du mouvement ; elle avançait avec force, les jupes enroulées autour de ses genoux, les deux mains retenant ses cheveux. Mais bientôt cette ivresse céda, le vent ne fut plus que brutal et glacé. À travers une fente du volet, elles distinguèrent d’abord de gros cigares qu’on fumait dans la salle à manger, puis Mr. Ambrose qui se rejetait violemment contre le dossier du fauteuil, tandis que les joues de Mr. Pepper formaient des plis qu’on eût dit taillés dans du bois. L’écho d’un gros rire parvint à leurs oreilles, mais le vent l’engloutit aussitôt. Sous une sèche lumière jaune, Mr. Pepper et Mr. Ambrose oubliaient les tumultes : ils se trouvaient à Cambridge, sans doute aux environs de 1875.

« Ce sont de vieux amis, dit Helen, souriant devant ce spectacle. Y a-t-il un coin où nous puissions nous installer ? »

Rachel ouvrit une porte et fit :

« On se croirait sur un palier plutôt que dans une pièce. »

Cela n’avait rien, en effet, de l’aspect stable et bien clos d’une chambre sur terre ferme. Une table était enracinée au centre avec des sièges plantés de chaque côté. Par bonheur, les soleils tropicaux avaient décoloré les tentures dont le ton n’était plus qu’un terne bleu-vert ; le miroir, dans son cadre de coquillages, amoureusement fabriqué par le steward quand le temps stagnait lourd sur les mers du Sud, était plus bizarre que laid. Des coquillages contournés en corne de licorne, bordés d’une lèvre rouge, ornaient la cheminée drapée de peluche pourpre d’où pendait un certain nombre de pompons. Deux fenêtres donnaient sur le pont ; la lumière faisant irruption dans cette pièce pendant que le bateau se laissait griller sur l’Amazone, avait réduit les couleurs des estampes sur la cloison d’en face à un jaune très pâle, de sorte que Le Colisée se distinguait à peine de La reine Alexandra jouant avec ses épagneuls. Près de la cheminée, deux fauteuils en osier vous invitaient à vous chauffer les mains devant une grille remplie de copeaux dorés. Une grande lampe pendait au-dessus de la table – une de ces lampes qui, par-delà les campagnes nocturnes, apparaissent au voyageur comme des phares de la civilisation.

« C’est curieux que les gens soient toujours de vieux amis de Mr. Pepper, commença Rachel avec une certaine nervosité, car son rôle était difficile, la pièce froide et Helen étrangement silencieuse.

— Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Voilà à quoi il ressemble, dit Rachel, saisissant un poisson fossile dans une coupe et le présentant à sa tante.

— Tu es trop sévère, je pense. »

Pour se défendre, Rachel voulut aussitôt justifier ce qu’elle venait d’avancer.

« Je ne le connais pas, au fond », dit-elle, se retranchant derrière les faits, persuadée que les personnes mûres les préfèrent aux sentiments. Elle énuméra tout ce qu’elle savait de William Pepper : il venait toujours les voir le dimanche quand ils étaient chez eux ; il avait des connaissances en toutes sortes de choses : mathématiques, histoire, grec, zoologie, économie politique, sagas d’Islande. Il transposait les poèmes persans en prose anglaise et la prose anglaise en iambes grecs ; il était expert en numismatique et aussi… ah ! oui : en circulation routière, croyait Rachel. S’il avait entrepris ce voyage, c’était soit pour pêcher des choses sous-marines, soit pour écrire sur l’itinéraire probable d’Ulysse, car en fin de compte sa marotte, c’était le grec.

« Je possède toutes ses brochures, disait Rachel. De petites brochures. De petits livres jaunes. »

Elle ne donnait pas l’impression de les avoir lus.

« A-t-il eu un amour dans sa vie ? » demanda Helen qui venait de se choisir un siège. La question parut tomber avec un à-propos inattendu.

« Son cœur est comme un morceau de vieux cuir à chaussures », déclara Rachel, rejetant le poisson. Mais devant l’insistance de Helen, il lui fallut avouer qu’elle n’avait jamais interrogé Mr. Pepper là-dessus.

« Je l’interrogerai, moi », déclara Helen. Puis elle changea de sujet.

« La dernière fois que je t’ai vue, tu étais en train d’acheter un piano. Tu te rappelles ? le piano, la pièce mansardée, les grandes plantes à piquants ?

— Oui. Et mes tantes qui prétendaient que le piano allait passer à travers le plancher. Pourtant, à leur âge, cela ne doit rien vous faire, d’être tué la nuit ?

— J’ai eu des nouvelles de tante Bessie dernièrement, dit Helen. Elle craint que tu ne t’abîmes les bras si tu t’obstines à faire tant d’exercices.

— Les muscles de l’avant-bras ?… et cela vous empêche de vous marier ?

— Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’elle s’est exprimée, répliqua Mrs. Ambrose.

— Oh ! non, bien sûr, il n’y a pas de danger », dit Rachel avec un soupir.

Helen la regarda. Son visage dénotait plus de faiblesse que de résolution. Il échappait à l’insipidité, grâce à de grands yeux interrogateurs ; mais, à ce moment, dans un espace clos, le manque de couleur et de contours définis le privaient de beauté. De plus, la parole hésitante de Rachel ou plutôt une tendance à mal choisir ses mots la faisait paraître moins mûre encore qu’il n’est normal à son âge. Mrs. Ambrose, qui jusque-là s’était contentée d’une conversation à bâtons rompus, réfléchissait maintenant que la perspective d’une intimité de trois ou quatre semaines à bord d’un bateau ne présentait vraiment rien d’attrayant. Les femmes de son âge l’ennuyaient en général ; avec une jeune fille, pensait-elle, cela devait être pire. De nouveau, elle regarda Rachel. Mais oui ! il était manifeste qu’elle allait se montrer flottante, émotive, que tout ce qu’on pourrait lui dire ne laisserait pas plus de trace qu’un coup de bâton dans l’eau. Il n’y avait, chez les jeunes filles, rien qui offrît une prise, rien de solide, de permanent, de satisfaisant. Willoughby avait-il parlé de trois semaines ou de quatre ? Elle essayait de se le rappeler.

Mais à ce moment, la porte s’ouvrit devant un homme grand et fort qui s’avança vers Helen et lui serra la main avec une cordialité et une émotion particulières – Willoughby en personne, le père de Rachel, le beau-frère de Helen. Il aurait fallu une quantité considérable de chair pour prêter de l’embonpoint à une aussi forte charpente ; aussi Willoughby n’était-il point gras. Son visage, également bien charpenté, semblait, par l’étroitesse des traits et la rougeur au creux des joues, mieux fait pour résister aux intempéries que pour exprimer ses émotions et ses sentiments ou à répondre à ceux d’autrui.

« C’est un grand plaisir que de vous avoir avec nous, dit-il, un plaisir pour nous deux. »

Rachel, obéissant au coup d’œil paternel, émit un murmure.

« Nous nous efforcerons de vous rendre ce voyage agréable, ainsi qu’à Ridley. Sa confiance nous honore. Pepper aura quelqu’un pour le contredire – ce que, pour ma part, je n’ose faire. Vous trouvez que cette enfant a grandi, n’est-ce pas ? Une vraie jeune femme, hein ? »

Sans quitter la main de Helen, il entoura d’un bras les épaules de Rachel, rapprochant ainsi les deux femmes d’une façon gênante ; Helen cependant détourna le regard. Il demanda :

« Trouvez-vous qu’elle nous fasse honneur ?

— Oh ! oui.

— C’est que nous en attendons de grandes choses, reprit-il, serrant, puis relâchant le bras de sa fille. Mais parlons de vous. »

Ils prirent place côte à côte sur le petit canapé.

« Vous avez quitté vos enfants en bon état ? Les voilà d’âge à commencer leurs études, je pense ? À qui ressemblent-ils, à vous ou à Ambrose ? L’intelligence ne doit pas leur manquer, j’en suis sûr ! »

Helen, avec une animation accrue, expliqua que son fils avait six ans et sa fille dix. De l’avis général, le garçon lui ressemblait à elle et sa sœur à Ridley. Quant à l’intelligence, elle les jugeait assez éveillés ; et, modestement, elle conta comment son fils, qu’on avait laissé seul un instant, s’était emparé d’une rondelle de beurre pour courir la déposer sur le feu, histoire de s’amuser, chose qu’elle comprenait parfaitement.

« Et il vous a fallu démontrer au petit coquin qu’on ne saurait tolérer les plaisanteries de ce genre, hein ?

— Un enfant de six ans ? Quel mal y a-t-il à cela ?

— Je suis décidément un père arriéré.

— Vous voulez rire, Willoughby ; Rachel sait bien à quoi s’en tenir ! »

Malgré tout le désir qu’éprouvait sans doute Willoughby de s’entendre apprécier par sa fille, celle-ci n’en fit rien. Ses yeux étaient comme une eau sans reflets, ses doigts occupés à jouer avec le poisson fossile, son esprit absent. Ses aînés se mirent à parler des dispositions à prendre pour le confort de Ridley : on placerait sa table loin des chaudières et de telle façon qu’il ne pût s’empêcher de regarder la mer, tout en restant à l’abri des gens qui passent. S’il ne prenait pas de repos pendant que ses livres étaient encore aux bagages, il n’aurait pas de vacances du tout, car une fois à Santa Marina – Helen le savait par expérience – il travaillerait du matin au soir ; ses malles, disait-elle, étaient bourrées de livres.

« Laissez-moi faire », répétait Willoughby, décidé selon toute évidence à faire beaucoup plus qu’elle ne lui en demandait. On entendit Ridley et Mr. Pepper qui cherchaient à ouvrir la porte.

« Comment allez-vous, Vinrace ? » fit Ridley, entrant et tendant une main molle comme si cette rencontre avait quelque chose de mélancolique pour eux deux, mais surtout pour lui-même.

Willoughby manifesta sa cordialité habituelle, tempérée de respect. Aucun propos ne fut échangé pour l’instant.

« Nous vous avons vus par la fenêtre, en train de rire, dit Helen. Mr. Pepper venait de raconter une bien bonne histoire.

— Bah ! Il n’y avait pas de bonnes histoires là-dedans, répliqua son mari avec humeur.

— Toujours sévère dans vos jugements, Ridley ? demanda Mr. Vinrace.

— Nous vous avions tellement assommées que vous êtes parties », dit Ridley, s’adressant directement à sa femme.

Comme c’était exact, Helen ne chercha pas à le nier ; mais elle n’eut pas de chance avec sa nouvelle question : Est-ce devenu plus intéressant après notre départ ? – car son mari répondit, les épaules affaissées :

« Plus lamentable encore. »

La situation, pour chacun, devenait fort gênante, comme le prouva la durée du silence contraint qui suivit. Mr. Pepper, il est vrai, amena une certaine diversion en sautant sur un siège et en rentrant ses pieds sous lui, à la manière d’une vieille fille qui aperçoit une souris : le courant d’air venait de lui cingler les chevilles. Ainsi ramassé sur lui-même, les bras autour des genoux ; tirant sur son cigare, il avait l’air d’un Bouddha et, du haut de cette dignité, il commença un discours qu’il n’adressait à personne en particulier, puisque personne ne l’y invitait. Il s’agissait des profondeurs inexplorées de l’océan. Il exprima sa surprise d’apprendre que, sur les dix bateaux appartenant à Mr. Vinrace, en service régulier entre Londres et Buenos Aires, aucun n’était chargé d’effectuer des recherches relatives aux grands monstres blancs des abîmes.

« Non, non, riait Willoughby, les monstres de la terre me suffisent amplement ! »

On entendit Rachel soupirer :

« Pauvres petites chèvres !

— Sans ces chèvres, il n’y aurait pas de musique, mon enfant ; la musique dépend des chèvres », trancha le père. Mr. Pepper se lança dans la description des monstres blancs, nus, aveugles, qui se tiennent lovés sur les arêtes de sable au fond de la mer, et qui exploseraient si on les ramenait à la surface : faute de pression suffisante, leurs flancs éclateraient, dispersant au vent leurs entrailles. Il multipliait les détails et faisait un tel étalage d’érudition que Ridley finit par en avoir assez et le pria de se taire.

De tout cela, Helen tirait des conclusions à part soi, plutôt décourageantes : Pepper était un raseur, Rachel une fille mal dégrossie, prête sans nul doute à d’interminables confidences dont la première serait : « Tu comprends, je ne m’entends pas bien avec mon père. » Willoughby s’appliquait à aimer son pays et à bâtir son Empire ; et parmi ces gens-là, elle périrait d’ennui. Cependant, en femme d’action qu’elle était, elle se leva et déclara qu’en ce qui la concernait, elle allait se coucher. À la porte, elle se retourna machinalement vers Rachel : étant du même sexe, n’allaient-elles pas se retirer ensemble ? Rachel se leva, considéra Helen d’un air vague et dit avec son léger bégaiement :

« Je m’en vais t-t-triompher dans le vent. »

Les pires soupçons de Mrs. Ambrose se trouvaient confirmés. Elle s’engagea dans le couloir, projetée d’un côté à l’autre, repoussant les cloisons tantôt du bras droit, tantôt du bras gauche, et à chaque embardée elle s’exclamait avec conviction : « Zut ! »