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Un matin, ma mère me prit sur ses genoux et me dit : « Te voilà grande maintenant. Il faut apprendre à lire et à écrire. (En effet, à sept ans je ne savais ni lire, ni écrire, ni compter, ayant été jusqu’à cinq ans en nourrice, et malade depuis deux ans.) Il faut, continua ma mère, en jouant avec ma chevelure frisée, il faut devenir une grande fille : tu vas aller en pension. » Cela ne me disait rien. « Qu’est-ce que c’est, la pension… dis ? — C’est un endroit où il y a beaucoup de petites filles. — Elles sont malades, dis ? — Oh ! non ! répondit maman : elles sont bien portantes, comme toi maintenant, et elles jouent, et elles sont gaies. »

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Je sautai et fis éclater ma joie. Mais les yeux pleins de larmes de maman me jetèrent dans ses bras : « Et toi ? Et toi, maman ? Tu seras toute seule ? Tu n’auras plus de petite fille ? » Alors, maman se pencha vers ma petite taille : « Le bon Dieu, pour me consoler, m’a dit qu’il allait m’envoyer un bouquet avec un petit bébé. » Ma joie reprit plus bruyante : « Alors, j’aurai un petit frère ? — Ou une petite sœur. — Oh ! j’en veux pas ! J’aime pas les filles. » Maman m’embrassa tendrement, me fit habiller devant elle. Oh ! je me souviens d’une robe bleue en velours épingle qui faisait mon orgueil.

Ainsi parée, j’attendis anxieuse la voiture de ma tante Rosine qui devait nous conduire à Auteuil. Elle arriva vers trois heures. La femme de chambre était partie depuis une heure ; et j’avais pris grande joie à voir ma petite malle et mes joujoux empilés dans la voiture. Maman monta la première, lente et calme, dans le magnifique équipage de ma tante. Je montai à mon tour, faisant un peu de chichi parce que la concierge et quelques commerçants regardaient. Ma tante sauta, turbulente et légère, et donna en anglais l’ordre au cocher, raide et ridicule, d’aller à l’adresse inscrite sur le papier qu’elle lui remit. Une autre voiture suivait la nôtre dans laquelle trois hommes avaient pris place : Régis, mon parrain, ami de mon père ; le général de Polhes ; et un peintre de chevaux et de chasses, à la mode alors, qui s’appelait, je crois, Fleury.

J’appris pendant la route que ces messieurs allaient commander un dîner dans un cabaret à la mode des environs d’Auteuil. On devait tous se retrouver là-bas, avec d’autres convives.

Je prêtais peu d’attention à ce que disaient ma mère et ma tante qui, parfois, lorsqu’elles parlaient de moi, parlaient en anglais ou en allemand en jetant des regards tendres et souriants vers moi.

Après un long parcours qui me ravissait d’aise, car, la figure écrasée sur la vitre, je regardais de tous mes yeux la route qui se déroulait grise, boueuse, échelonnée de vilaines maisons, d’arbres maigres — et je trouvais cela si beau… parce que cela changeait toujours, — la voiture s’arrêta, 18, rue Boileau, à Auteuil. Sur la grille, une longue plaque de fer noirci avec des lettres d’or. Je levai le nez. Maman me dit : « Tu sauras bientôt lire ce qu’il y a écrit là-dessus, j’espère. » Ma tante me souffla dans l’oreille : « Pension de Mme Fressard », et je répondis bravement à maman : « Y a écrit Pension de Mme Fressard. » Maman, ma tante et les trois amis s’esclaffèrent sur la gentillesse de mon aplomb, et nous fîmes notre entrée dans la pension.

Mme Fressard vint au-devant de nous. Elle me fit un très bon effet. De taille moyenne, un peu forte, les cheveux grisonnants en « Sévigné », de grands beaux yeux à la George Sand, des dents très blanches qui brillaient dans son visage légèrement bistré, elle sentait sain, elle parlait bon, ses mains étaient potelées et ses doigts longs.

Elle me prit doucement par la main ; et mettant un genou en terre pour mettre son visage à la hauteur du mien, elle me dit d’une voix musicale : « Vous n’avez pas peur, ma petite fille ? » Je ne répondis pas et devins rouge. Elle m’adressa plusieurs questions. Je refusai de répondre. Tout le monde s’était groupé autour de moi. « Réponds donc, bébé ! — Allons, Sarah ! sois gentille ! — Oh ! la vilaine petite fille ! » Peines perdues. Je restai muette et fermée.

Après la visite d’usage dans les dortoirs, le réfectoire, l’ouvroir ; après les congratulations exagérées : « Que c’est bien tenu ! Quelle propreté ! » et mille stupidités semblables sur le confort de ces prisons d’enfants, ma mère s’écarta avec Mme Fressard. Je la tenais aux genoux et l’empêchais de marcher.

« Voilà l’ordonnance du médecin. » Et elle remit une longue liste de choses à faire. Mme Fressard sourit, légèrement ironique : « Vous savez, madame, dit-elle à ma mère, que nous ne pouvons pas la friser ainsi. — Encore moins la défriser, dit ma mère, en passant ses doigts gantés dans ma chevelure ; ce ne sont pas des cheveux, c’est une tignasse ! Je vous prie de ne jamais la démêler avant d’avoir brossé ses cheveux ; vous n’en viendriez pas à bout et la feriez souffrir. »

« Qu’est-ce que les enfants prennent à quatre heures ? continua-t-elle. — Mais, un morceau de pain et ce que leur donnent leurs parents pour leur goûter. — Il y a douze pots de confitures différentes, car l’enfant a l’estomac capricieux : il faudra lui donner un jour des confitures, un jour du chocolat. Il y en a six livres. » Mme Fressard sourit, toujours ironique et bienveillante. Elle prit une livre de chocolat et dit tout haut : « De chez Marquis ! Eh bien, fillette, on vous gâte. » Et elle tapotait ma joue de ses doigts blancs. Puis ses yeux s’arrêtèrent surpris sur un grand pot. — « Ceci, dit ma mère, c’est du cold-cream fait par moi-même. Je désire que la figure, le cou et les mains de ma fille en soient frottés tous les soirs à son coucher. — Mais… reprit Mme Fressard. » Maman, impatientée : « Je paierai double de blanchissage pour les draps. » (Pauvre maman chérie ! Je me souviens très bien qu’on me changeait les draps tous les mois en même temps que les autres.)

Enfin, l’heure de la séparation venue, on se mit en groupe sympathique et maman fut enlevée dans une envolée d’embrassements, de paroles consolatrices : « Cela lui fera du bien !… Elle a besoin de ça !… Vous allez la trouver changée quand vous la reverrez !… etc. »

Le général de Polhes, qui m’aimait beaucoup, me prit dans ses bras, et m’enlevant en l’air : « Gamine, tu entres dans la caserne ! va falloir marcher au pas ! » Et comme je lui tirai sa longue moustache : « Faudra pas faire ça à la dame ! » fit-il en clignant de l’œil vers Mme Fressard. (Elle était légèrement moustachue.) Un rire strident et clair ouvrit les lèvres de ma tante. Un petit rire serré brida la bouche de maman. Et la troupe s’éloigna dans un tourbillon de jupes et de paroles, pendant qu’on m’entraînait vers la cage où j’allais être emprisonnée.

Je passai deux années dans cette pension. J’appris à lire, à écrire, à compter. J’appris mille jeux que j’ignorais.

J’appris à chanter des rondes, à broder des mouchoirs pour maman. Je me trouvais relativement heureuse, parce qu’on sortait le jeudi et le dimanche et que ces promenades me donnaient la sensation de la liberté. Le sol de la rue me semblait être autre que le sol du grand jardin de la pension.

Puis, il y avait chez Mme Fressard des petites solennités qui me jetaient toujours dans un ravissement fou. Parfois, Mlle Stella Colas, qui venait de débuter au Théâtre-Français, venait réciter des vers le jeudi. Je ne fermais pas les yeux de toute la nuit. Le matin, je me peignais avec soin et je me préparais, avec des battements de cœur, à entendre ce que je ne comprenais pas du tout, mais qui me laissait sous le charme. Puis, cette jolie jeune personne avait une légende : elle s’était jetée presque sous les chevaux de la voiture de l’Empereur pour attirer l’attention du souverain et obtenir la grâce de son frère qui avait conspiré contre sa vie.

Mlle Stella Colas avait sa sœur en pension chez Mme Fressard : Clotilde, aujourd’hui femme de M. Pierre Merlou, ministre des finances.

Stella Colas était petite, blonde, avec des yeux bleus un peu durs, mais pleins de profondeur. Elle avait la voix grave ; et je tressaillais de toutes mes fibres lorsque cette jeune fille frêle, blonde et pâle attaquait le Songe d’Athalie.

Que de fois, assise sur ma couchette d’enfant, j’essayais de dire d’une voix de basse :

« Tremble ! fille digne de moi… »

J’enfonçais ma tête dans les épaules, je gonflais mes joues, et je commençais :

« Tremble… trem… ble… trem-em-em-ble… »

Mais ça finissait toujours mal, car je commençais tout bas d’une voix étouffée, et puis, inconsciemment, je montais la voix ; et mes compagnes réveillées, égayées par mes essais, éclataient de rire. Et je bondissais à droite, à gauche, furieuse, donnant des coups de pied, des gifles qu’on me rendait au centuple…

Mlle Caroline, fille adoptive de Mme Fressard que je retrouvai, longtemps après, femme du célèbre peintre Yvon, paraissait, furieuse, implacable, nous donnant à toutes des pénitences pour le lendemain. Quant à moi : pas de sortie et cinq coups de règle sur les doigts.

Ah ! les coups de règle de Mlle Caroline ! Je les lui ai reprochés quand je l’ai revue trente-cinq ans après. Elle nous faisait mettre tous les doigts autour du pouce, et il fallait tenir sa main tout près, bien droite : et pan !… et pan !… de sa large règle de bois d’ébène, elle appliquait un méchant coup dur, sec, coup terrible qui faisait gicler les larmes des yeux.

J’avais pris en grippe Mlle Caroline. Elle était belle cependant ; mais d’une beauté qui m’ennuyait. Le teint très blanc, les cheveux très noirs, plaqués en bandeaux dentelés.

Quand je l’ai revue, longtemps après, elle me fut amenée par une parente à moi qui me dit : « Je parie que vous ne reconnaissez pas Madame ? Et cependant, vous la connaissez beaucoup. » J’étais appuyée contre la grande cheminée de mon hall et je regardais venir, du fond du premier salon, cette grande personne à l’air un peu provincial, encore assez belle. Quand elle eut descendu les trois marches du hall, le jour éclaira son front bombé, cerné par les durs bandeaux dentelés : « Mademoiselle Caroline ! » m’écriai-je. Et dans un furtif mouvement, je cachai mes deux mains derrière mon dos.

Je ne la revis plus jamais, Mlle Caroline. Ma rancœur d’enfant avait percé sous la politesse de l’hôtesse.

Je ne m’ennuyais pas trop chez Mme Fressard ; et il me semblait naturel d’y rester jusqu’à ce que je fusse tout à fait grande.

Mon oncle Félix Faure, qui est aujourd’hui chartreux, avait exigé que sa femme, sœur de ma mère, me fasse sortir souvent. Il avait une magnifique propriété traversée par un ruisseau, à Neuilly ; et je pêchais pendant des heures avec mon cousin et ma cousine.

Enfin, ces deux années s’écoulèrent paisibles, sans autres événements que mes colères terribles, qui jetaient le désarroi dans la pension et me laissaient deux ou trois jours à l’infirmerie. Mes colères ressemblaient à des accès de folie.

Un jour, ma tante Rosine vint en coup de vent me retirer de la pension. Un ordre de mon père précisait l’endroit où je devais être transférée. Cet ordre était formel. Ma mère, en voyage, avait prévenu ma tante, laquelle, entre deux valses, était accourue.

L’idée qu’on violentait à nouveau mes goûts, mes habitudes, sans me consulter, me mit dans une rage indicible. Je me roulai par terre ; je poussai des cris déchirants ; je hurlai des reproches contre maman, mes tantes, Mme Fressard qui ne savait pas me garder.

Après deux heures de luttes pendant lesquelles je m’échappai deux fois des mains qui essayaient de me vêtir, pour me sauver dans le jardin, grimper aux arbres, me jeter dans le petit bassin dans lequel il y avait plus de vase que d’eau ; enfin, épuisée, domptée, sanglotante, on m’emporta dans la voiture de ma tante.

Je restai trois jours chez elle avec une telle fièvre, qu’on craignit pour ma vie. Mon père vint chez ma tante Rosine, qui habitait alors 6, rue de la Chaussée-d’Antin. Il était lié d’amitié avec Rossini qui, lui, habitait au n° 4 de la même rue.

Il l’amena souvent. Et Rossini me faisait rire par mille histoires ingénieuses, mille grimaces comiques. Mon père était beau comme un dieu. Et je le regardais avec fierté. Je le connaissais peu, le voyant rarement. Mais je l’aimais pour sa voix charmeuse, ses gestes doux et lents. Il en imposait un peu. Et je remarquais que ma fulgurante tante se calmait devant lui.

J’avais repris mon calme ; et le docteur Monod, qui me soignait alors, déclara que je pouvais être emmenée sans inconvénient.

On avait attendu maman ; mais elle était malade à Haarlem. Mon père refusa l’offre que lui faisait ma tante de l’accompagner pour me conduire au couvent. J’entends encore mon père répondre de sa voix douce : « Non, c’est sa mère qui la conduira au couvent ; j’ai écrit aux Faure ; ils vont garder la petite pendant quinze jours. » Et comme ma tante allait protester : « C’est plus calme qu’ici, ma chère Rosine ; et l’enfant a besoin, avant tout, de calme. »

J’arrivai, le soir même, chez ma tante Faure.

Je ne l’aimais pas beaucoup, parce qu’elle était froide et poseuse ; mais j’adorais mon oncle : il était si doux, si tranquille ; et son sourire avait un charme infini. Son fils était diable, comme moi ; aventureux et un peu braque. Nous aimions nous trouver ensemble. Ma cousine, adorable Greuze, était réservée et craignait de salir ses robes et même ses tabliers. La pauvre mignonne épousa le baron Cerise et mourut en couches, en pleine beauté, en pleine jeunesse, parce que sa timidité, sa réserve et son éducation étroite s’étaient refusées à recevoir les secours d’un médecin, alors que son intervention était absolument nécessaire. Je l’aimais beaucoup. Je l’ai beaucoup pleurée ; et le moindre rayon de lune évoque en moi sa blonde apparition.

Je restai trois semaines chez mon oncle, vagabondant avec mon cousin, passant des heures à plat ventre à pêcher des écrevisses dans le petit ruisseau qui traversait le parc de mes parents. Ce parc était immense et entouré d’un large saut de loup. Que de fois j’ai parié avec mon cousin et ma jolie cousine que je sauterais le fossé : « Je te parie cinq épingles ! Je te parie trois feuilles de papier ! Je te parie mes deux crêpes ! » — On mangeait des crêpes tous les mardis. — Et je sautais ! Et la plupart du temps, je tombais dans le fossé, clapotant dans l’eau verte, criant parce que j’avais peur des grenouilles, hurlant de terreur parce que mon cousin et ma cousine faisaient semblant de s’en aller.

Quand je rentrais et que ma tante inquiète m’apercevait du perron où elle guettait notre retour, quelle semonce ! Quel regard froid ! « Allez vous changer. Mademoiselle ! et restez dans votre chambre ! On vous portera votre dîner sans dessert ! » En passant devant la grande glace du vestibule, je m’entrevoyais semblable à un tronc d’arbre vermoulu ; et je voyais mon cousin qui me faisait signe, en portant la main à sa bouche, qu’il me porterait du dessert.

Ma cousine se laissait caresser par sa mère, qui semblait dire : « Ah ! grâce à Dieu, tu ne ressembles pas à cette petite bohémienne ! « C’était le titre dont ma tante me cinglait dans ses moments de colère. Je montais à ma chambre le cœur gros, honteuse, désolée, jurant de ne plus sauter le saut de loup. Mais, arrivée dans ma chambre, je trouvais la fille du jardinier qu’on avait attachée à ma petite personne, grosse fille fruste, rieuse : « Ah ! que Mademoiselle est rigolo comme ça ! » Et elle riait tant et tant qu’elle me rendait fière d’être si rigolo ; et je pensais déjà : « La première fois que je sauterai le fossé, je me mettrai des herbes et de la boue partout. »

Une fois déshabillée, lavée, je mettais ma petite robe de flanelle et je restais dans ma chambre à attendre le dîner. On m’apportait de la soupe, de la viande, du pain et de l’eau. Je détestais et je déteste toujours la viande. Je la jetais par la fenêtre, en ayant soin de découper le gras que je laissais au bord de mon assiette, car ma tante montait me surprendre : « Vous avez mangé, Mademoiselle ? — Oui, ma tante. — Avez-vous encore faim ? — Non, ma tante. — Écrivez trois fois le Pater et le Credo, petite païenne. » (Je n’étais pas encore baptisée.)

Un quart d’heure après, mon oncle montait : « Tu as bien dîné ? — Oui, mon oncle. — Tu as mangé ta viande ? — Non, je l’ai jetée par la fenêtre. Je ne l’aime pas ! — Tu as menti à ta tante ! — Non, elle m’a demandé si j’avais mangé : j’ai dit oui ; mais j’ai pas dit que j’avais mangé ma viande. — Quelle pénitence as-tu ? — J’ai à écrire, avant de me coucher, trois Pater et trois Credo. — Tu les sais bien par cœur ? — Non, mon oncle, pas très bien ; je me trompe tout le temps. »

Et cet homme adorable me dictait mon Pater et mon Credo que je copiais avec dévotion, car il dictait avec tendresse.

Il était pieux, très pieux, mon oncle Faure. Après la mort de ma tante, il s’est fait chartreux. Et, dans ce moment, je sais que, vieux et malade, courbé par la douleur, il creuse sa tombe, défaillant sous le poids de sa bêche, implorant Dieu de le reprendre et pensant souvent à moi, à « sa chère petite bohémienne ».

Ah ! le cher et doux être : je lui dois ce que j’ai de meilleur. Je l’aime avec respect et dévotion. Que de fois, dans les phases difficiles de ma vie, j’ai évoqué son souvenir et consulté sa pensée ; car je ne le voyais plus, ma tante s’étant brouillée volontairement avec maman et moi. Mais il m’a toujours aimée ; et il m’a parfois fait parvenir des conseils pleins d’indulgence, de droiture et de bon sens.

Dernièrement, je suis allée dans le pays où se sont réfugiés les Chartreux. Un ami est allé voir le saint homme, et j’ai pleuré en écoutant les paroles que lui avait dictées mon oncle pour m’être répétées.

Mon oncle parti, Marie, la fille du jardinier, entrait d’un air indifférent, mais les poches bourrées de pommes, de biscuits et de mendiants. Mon cousin m’envoyait du dessert ; mais elle, la brave fille, avait nettoyé tous les compotiers.

Alors je lui disais : « Assieds-toi, Marie ; et pendant que je fais mes Credo et mes Pater, épluche les mendiants, on les mangera après, quand j’aurai fini. » Et Marie s’asseyait par terre, pour cacher vite tout sous la table si ma tante était revenue. Mais ma tante ne revenait pas. Elle faisait de la musique avec ma cousine, pendant que mon oncle apprenait les mathématiques à mon cousin.

Enfin, maman annonça son arrivée. Ce fut un branlebas dans la maison de mon oncle. On préparait ma petite malle.

Le couvent de Grand-Champs, où j’allais entrer, avait un uniforme. Ma cousine, qui adorait coudre, marquait avec fureur des S.B. en coton rouge partout. Mon oncle me donna mon couvert d’argent et mon gobelet. Tout fut marqué du n° 32, mon numéro matricule. Marie me donna un gros cache-nez violet dégradé, qu’elle avait tricoté en cachette depuis des jours. Ma tante me mit au cou un petit scapulaire bénit ; et quand maman arriva avec mon père, tout était prêt.

On donna un grand dîner d’adieux où furent invités deux amis de ma mère, ma tante Rosine et quatre autres membres de la famille.

Je me trouvais très importante. Je n’étais ni triste ni gaie. Je me sentais importante et cela suffisait. Tout le monde parlait de moi. Mon oncle caressait mes cheveux. Ma cousine m’envoyait des baisers du bout de la table.

Tout à coup, la voix musicale de mon père me fit tourner la tête vers lui. « Écoute, Sarah, si tu es bien sage au couvent, je te reprendrai dans quatre ans et je t’emmènerai avec moi, bien loin, faire de beaux voyages. — Oh ! je serai bien sage ! sage comme tante Henriette ! » C’était ma tante Faure. Tout le monde sourit.

Après le dîner, le temps étant beau, on se dispersa dans le parc. Mon père m’emmena et me parla de choses graves, de choses tristes que j’entendais pour la première fois, que je comprenais malgré mon jeune âge et qui me faisaient pleurer.

Il s’était assis sur un vieux banc et me tenait sur ses genoux. Ma tête appuyée sur sa poitrine, j’écoutais et je pleurais, silencieuse et troublée… Mon pauvre papa, je ne devais plus le revoir, jamais, jamais…