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Si mauvaise que pût être la nuit avec son roulis, ses odeurs salées, si mauvaise qu’elle eût été positivement dans le cas de Mr. Pepper qui n’avait pas assez de couvertures, le déjeuner du matin revêtit une certaine beauté. Le voyage commençait, et commençait sous d’heureux auspices, entre un tendre ciel bleu et une mer calme. Le sentiment de posséder des ressources non entamées encore, des choses inexprimées, qui attendaient d’être dites, rendait significative cette heure, de sorte que dans les années à venir, la traversée tout entière serait représentée peut-être par cette scène seule, à laquelle se mêlait, on ne savait pourquoi, le hurlement des sirènes sur le fleuve, la nuit précédente.

Les pommes, le pain et les œufs prêtaient à la table un aspect de gaieté. En passant le beurre à Willoughby, Helen arrêta sur lui son regard et pensa :

« Dire qu’elle vous a épousé et qu’elle a été heureuse probablement ! »

Elle suivit le chemin familier de sa pensée qui conduisait à toutes sortes de réflexions bien connues, en partant de cet étonnement de jadis : pourquoi Theresa a-t-elle épousé Willoughby ?

« Évidemment, on voit tout cela », se disait-elle, ce qui signifiait : « On voit qu’il est grand et fort, qu’il a une grosse voix retentissante et un poing, et une volonté opiniâtre, mais… » De là, elle glissa vers une minutieuse analyse se résumant par le mot « sentimental » qui, pour elle, voulait dire qu’il manquait de simplicité et de franchise dans l’expression de ses sentiments.

Ainsi, il parlait rarement des disparus, mais observait leurs anniversaires avec une solennité toute spéciale. Elle le soupçonnait de cruautés sans nom à l’égard de sa fille, comme, d’ailleurs, elle l’avait toujours soupçonné de brutaliser sa femme. Tout naturellement, elle en arrivait à comparer son propre destin avec celui de son amie, car la femme de Willoughby avait sans doute été la seule amie de Helen, et cette comparaison avait souvent servi de thème à leurs conversations. Ridley était un érudit et Willoughby un homme d’affaires, Ridley publiait son troisième volume de Pindare au moment où Willoughby lançait son premier bateau. Une nouvelle usine fut construite l’année même où les commentaires sur Aristote – (était-ce bien Aristote ?) – paraissaient aux Presses Universitaires. Quant à Rachel… Elle la regarda, sans doute avec l’intention de terminer cet examen trop bien équilibré en décidant que Rachel ne saurait être comparée à ses enfants. Mais elle ne put que se dire : « Elle n’a vraiment pas l’air d’avoir plus de six ans. » Ce jugement se rapportait au contour du visage de la jeune fille, lisse et sans accidents ; il ne la condamnait nullement par ailleurs, car, si Rachel parvenait un jour à penser, à sentir, à rire, à s’exprimer, au lieu de faire couler du lait d’une certaine hauteur comme pour voir quel genre de gouttes cela allait former, elle pourrait devenir intéressante, sinon exactement jolie. Elle ressemblait à sa mère comme une image dans l’eau, par un jour calme d’été, ressemble au visage éclatant qui se penche sur elle.

Entre-temps, Helen elle-même faisait l’objet d’une investigation, mais non de la part d’une de ses victimes. Mr. Pepper l’examinait ; et ses méditations, se déroulant tandis qu’il découpait son toast en lamelles et beurrait proprement celles-ci, l’entraînaient à travers une portion considérable de son autobiographie. Un de ses regards scrutateurs confirma qu’il avait raison de trouver Helen belle. D’un geste plein de suavité, il lui passa la confiture. Elle était en train de dire des bêtises, mais ce n’était pas plus bête que les propos habituels qui s’échangent pendant le petit déjeuner : la circulation cérébrale, il l’avait appris à ses dépens, occasionne fréquemment des troubles à pareille heure. Il continuait à lui dire « non », par principe : il ne cédait jamais à une femme en considération de son sexe. C’est à ce moment que, les yeux baissés sur son assiette, il se plongea dans l’autobiographie. Il ne s’était pas marié pour la raison suffisante qu’il n’avait jamais rencontré de femme qui lui imposât le respect. Condamné à passer dans une gare de Bombay les années où la jeunesse est encore impressionnable, il n’avait fréquenté que des femmes de couleur, des femmes de militaires ou de fonctionnaires, alors que son idéal, c’était une femme qui comprendrait le grec, sinon le persan, qui aurait le teint clair et n’attacherait pas d’importance aux menus objets qu’il laissait tomber en se déshabillant. Tout cela étant donné, il avait contracté des habitudes dont il n’était nullement prêt à rougir. Chaque jour, il passait quelques minutes à apprendre des choses par cœur ; il ne prenait jamais un billet sans en noter le numéro ; il dédiait janvier à Pétrone, février à Catulle, mars aux vases étrusques, par exemple ; on ne pouvait nier qu’il eût fait du bon travail aux Indes ; il n’y avait rien à déplorer dans son existence, sauf des imperfections fondamentales que nul homme sage ne déplore pendant qu’il vit encore dans le présent. Parvenu à cette conclusion, il leva brusquement les yeux et sourit. Rachel surprit son regard.

« Vous venez de retourner quelque chose trente-sept fois dans votre bouche, il me semble ! » pensa-t-elle, ajoutant poliment à haute voix :

« Vos jambes ne vous ennuient pas trop ce matin, Mr. Pepper ?

— Mes omoplates ? » demanda-t-il, remuant le dos d’un air dolent. Puis, contemplant en face de lui la vitre arrondie qui laissait apparaître le bleu du ciel et de la mer, il soupira :

« La beauté n’exerce aucun effet sur l’acide urique, que je sache ! »

En même temps, il sortit de sa poche un petit volume relié en parchemin et le posa sur la table. C’était évidemment une invitation à le questionner, aussi Helen lui demanda-t-elle le titre de l’ouvrage. Elle obtint non seulement une réponse, mais encore une dissertation sur la meilleure façon de construire les routes. Après avoir commencé par les Grecs, qui, selon lui, avaient rencontré de nombreuses difficultés, Mr. Pepper passa aux Romains, puis à l’Angleterre et au système rationnel qu’il ne tarda pas à déclarer mauvais, pour dénoncer enfin les constructeurs actuels en général, et en particulier ceux des routes de Richmond Park où il avait coutume de faire un tour à bicyclette chaque matin avant son petit déjeuner. Il y mettait une telle frénésie que les cuillers en résonnaient presque contre les tasses à café, tandis que la mie d’au moins quatre petits pains s’accumulait en monticule près de son assiette.

« Des cailloux ! résuma-t-il en déposant avec rage une nouvelle boulette de pain sur le tas. Ils réparent les routes d’Angleterre avec des cailloux ! Je les avais prévenus : « À la première chute de pluies, votre route deviendra un bourbier. » Et que de fois n’ai-je pas eu raison ! Mais croyez-vous qu’ils m’écoutent quand je leur parle, quand je leur signale les conséquences que cela entraîne pour le porte-monnaie du public, quand je leur conseille de lire Corypheus ! Pas le moins du monde ! Ils ont d’autres intérêts à défendre… Non, Mrs. Ambrose, vous ne sauriez-vous faire une idée de la bêtise humaine tant que vous n’aurez pas siégé dans un conseil municipal. »

Et le petit homme la fixa de l’œil avec une féroce énergie.

« J’ai eu des domestiques, dit Mrs. Ambrose, le regard concentré. En ce moment, j’ai une nurse, une brave femme, pas plus mal que les autres, mais qui s’est mis en tête de faire dire des prières à mes enfants. Jusqu’ici, grâce à mes soins, ils se représentaient Dieu comme une espèce de morse ; mais à présent que j’ai le dos tourné… Ridley, s’écria-t-elle, faisant pivoter son buste vers son mari, qu’allons-nous faire si en rentrant nous les trouvons en train de réciter l’oraison dominicale ? »

Ridley émit le son qui se transcrit par « tch ».

Mais Willoughby, qui manifestait par un léger balancement du corps le malaise qu’il éprouvait à écouter ces propos, observa non sans embarras : « Il me semble, Helen, qu’un peu de religion ne fait de mal à personne.

— J’aimerais encore mieux que mes enfants soient menteurs », répliqua Helen et, tandis que Willoughby se disait que sa belle-sœur était décidément plus originale qu’il n’en avait le souvenir, elle repoussa sa chaise et s’élança dans l’escalier. Une seconde après, on l’entendit crier :

« Oh ! regardez, nous sommes en pleine mer ! »

Ils la suivirent sur le pont. Les fumées, les maisons avaient disparu, le bateau avançait sur une vaste étendue neuve et claire, quoique pâle encore sous la lumière du matin. Une ligne d’ombre très mince s’effilait à l’horizon, pas assez solide, semblait-il, pour supporter le poids de Paris qui pourtant reposait sur elle. Ils étaient libérés des routes, libérés de l’humanité, et la même sensation exaltante les pénétrait tous. Tranquillement, le bateau se frayait un passage parmi les vagues menues qui venaient le claquer, puis se mettaient à mousser comme une eau en effervescence, déposant sur ses côtés une petite bordure de bulles et d’écume.

Au-dessus, le ciel d’octobre était incolore, à peine ennuagé comme d’une traînante fumée de bois ; l’air était merveilleusement vif et salé, trop froid d’ailleurs pour qu’on restât immobile. Mrs. Ambrose passa le bras sous celui de son mari et, tandis qu’ils s’éloignaient, on se rendait compte, d’après la façon dont elle tournait vers lui sa joue penchée, qu’elle avait quelque chose à lui dire en particulier. Quand ils eurent fait quelques pas, Rachel les vit s’embrasser.

Elle abaissa le regard vers les profondeurs de la mer qui, légèrement remuée à la surface par le passage de l’Euphrosyne, restait verte et opaque au-dessous, de plus en plus opaque vers le fond, où le sable n’était plus qu’une pâle marbrure. On ne discernait guère de carcasses noires de bateaux naufragés, ni de tours en spirale s’élevant aux endroits où les grandes anguilles creusent leurs trous, ni de monstres lisses, aux flancs verts, qui promènent çà et là leurs reflets.

« … Et, Rachel, si quelqu’un me demande, je suis pris jusqu’à une heure », dit Mr. Vinrace, renforçant ses instructions par une tape énergique sur l’épaule, comme il avait coutume de le faire en s’adressant à sa fille. Il répéta :

« Jusqu’à une heure. Et tu vas tâcher de t’occuper à quelque chose, hein ? Des gammes, du français, un peu d’allemand, hein ? Il y a Mr. Pepper qui n’a pas son pareil dans toute l’Europe en matière de verbes séparables, hein ? »

Il partit en riant. Rachel riait aussi, comme elle le faisait toujours, du reste, non parce que le mot était drôle, mais par admiration pour son père.

Juste au moment où elle se retournait avec la vague intention de chercher quelque chose à faire, elle se vit barrer le chemin par une femme si large et si épaisse qu’aucun chemin ne pouvait manquer d’en être barré. À ses mouvements pleins de retenue et de discrétion comme à la sobriété de sa robe noire, il était visible qu’elle appartenait à un ordre mineur. Elle se carra néanmoins dans une attitude de roc et s’assura du regard qu’aucun de ses supérieurs ne se trouvait à proximité, avant d’exposer ce qui l’amenait et qui, ayant trait à l’état des draps de lit, était d’une importance primordiale.

« Comment nous pourrons tenir jusqu’au bout du voyage, Miss Rachel, c’est ce que je me demande, commença-t-elle en hochant la tête. Il y a juste assez de draps pour tout le monde et Monsieur en a un tellement mûr qu’on y passerait les doigts. Et les couvre-pieds ? Vous avez vu les couvre-pieds ? Je me disais à moi-même : des pauvres n’oseraient pas laisser voir cela. Celui que j’ai mis à Mr. Pepper, un chien n’en voudrait même pas… Non, Miss Rachel, on ne peut pas les réparer, ils seraient tout juste bons pour couvrir les meubles. On aurait beau s’user les doigts jusqu’à l’os à les raccommoder, il n’y paraîtrait plus après le premier blanchissage. »

Sa voix tremblait d’indignation, annonçant l’imminence des larmes.

Bon gré, mal gré, il fallut descendre et inspecter la pile de linge entassé sur la table. Mrs. Chailey maniait les draps comme si de chacun elle connaissait le nom, le caractère, la constitution. Certains avaient des taches jaunes ; sur d’autres, par endroits, l’usure formait de longues échelles de fils ; l’œil profane cependant n’y voyait que des draps ordinaires, très froids, blancs, impassibles et irréprochablement propres.

Tout à coup, Mrs. Chailey, sans plus se préoccuper des draps, laissant entièrement tomber ce sujet, proclama, les poings serrés au sommet de la pile :

« Quant à se tenir là où je me tiens, aucun être vivant n’y consentirait ! »

On avait la prétention de faire travailler Mrs. Chailey dans une cabine assez grande, il est vrai, mais située trop près des chaudières, de sorte que toutes les cinq minutes elle avait le cœur qui « s’en allait », disait-elle en plaçant la main sur cet endroit ; et cela, c’était quelque chose que Mrs. Vinrace, la mère de Rachel, n’aurait jamais eu l’idée d’infliger à quiconque – Mrs. Vinrace qui connaissait jusqu’au dernier drap de sa maison et ne demandait jamais que ce que chacun pouvait faire de son mieux, pas davantage.

Rien de plus simple au monde que d’offrir une autre cabine ; le problème des draps s’en trouverait simultanément et miraculeusement résolu, car après tout les taches et les échelles n’étaient pas des maux incurables, mais…

« Mensonges ! Mensonges ! Mensonges ! cria la maîtresse indignée, remontant précipitamment vers le pont. À quoi sert de me raconter des mensonges ? »

Dans sa fureur de voir une femme de cinquante ans se conduire comme une enfant et s’abaisser devant une jeune fille pour obtenir une installation à laquelle elle n’avait pas droit, Rachel ne réfléchit point à ce que le cas avait de particulier. Elle déballa sa musique et la vieille femme avec ses draps fut bientôt oubliée.

Mrs. Chailey pliait ses draps, mais son expression témoignait de ses esprits abattus. Le monde ne se souciait plus d’elle ; on n’était pas chez soi sur un bateau. La veille, quand on avait allumé les lumières, pendant que les matelots piétinaient à grand bruit au-dessus de sa tête, elle avait pleuré ; ce soir elle pleurerait encore, et demain aussi. Elle ne se sentait pas chez soi. En attendant, elle alla disposer ses bibelots dans la cabine qu’elle s’était fait attribuer sans difficulté. Curieux objets à emporter dans une traversée : chiens de faïence, services à thé en miniature, tasses pompeusement marquées aux armes de la ville de Bristol, boîtes à épingles incrustées de feuilles de trèfle, têtes d’antilope en plâtre peint ; avec cela une quantité de photographies minuscules, représentant de braves ouvriers en costume du dimanche et des femmes avec des bébés blancs dans les bras. Il restait un portrait dans un cadre doré, pour lequel il fallait un clou. Avant d’en chercher un, Mrs. Chailey mit ses lunettes et lut ce qui était écrit au dos, sur un carré de papier.

« Ce portrait de sa maîtresse est offert à Emma Chailey par Willoughby Vinrace, en remerciement de trente ans de services dévoués. »

Des larmes brouillèrent les mots et la tête du clou.

« Tant que je pourrai être utile à votre famille… disait-elle tout en donnant des coups de marteau, quand l’appel d’une voix mélodieuse retentit dans le couloir.

— Mrs. Chailey ! Mrs. Chailey ! »

Chailey rajusta vivement sa robe, composa son visage et ouvrit la porte.

« Je ne sais plus où donner de la tête, dit Mrs. Ambrose, hors d’haleine et les joues en feu. Vous connaissez les messieurs ! Les chaises sont trop hautes, les tables trop basses, il y a six centimètres de jour entre la porte et le sol… Ce que je voudrais, c’est un marteau, un vieil édredon, et puis auriez-vous par hasard une table de cuisine ? Enfin, à nous deux, nous… »

Elle avait ouvert maintenant toute grande la porte du salon de son mari et l’on voyait Ridley qui marchait de long en large, le front strié de rides et le col relevé.

« On dirait qu’ils ont tout combiné pour me faire souffrir, cria-t-il, s’arrêtant net. Ai-je entrepris ce voyage exprès pour attraper une pneumonie et des rhumatismes ? Qui aurait pu supposer que Vinrace manquerait à ce point de bon sens ? Chérie – (Helen était à genoux sous la table) – vous ne faites que vous salir ! Il vaudrait mieux reconnaître que nous sommes condamnés à six semaines d’incroyables ennuis. La seule idée de partir était le comble de la folie, mais du moment que nous sommes là, il me semble que je saurai affronter cela en homme. Mes malaises, bien entendu, vont s’accroître, je me sens déjà plus mal qu’hier, mais à qui la faute ? Les enfants, heureusement…

— Allez ! allez ! allez ! criait Helen, le pourchassant d’un coin à l’autre avec une chaise, comme s’il était une poule égarée. Ôtez-vous de là, Ridley, et dans une demi-heure vous trouverez tout en ordre. »

Il fut mis à la porte et les femmes l’entendirent grogner et jurer au long du couloir.

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles.

— C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle épouse un illettré. »

Une fois que chacun eut tant bien que mal pris son parti des incommodités et des rigueurs qui au début d’une traversée vous rendent en général maussade et nerveux, les jours se succédèrent fort agréablement. Le mois d’octobre, déjà très avancé, continuait à répandre une chaleur régulière en comparaison de laquelle les premiers mois de l’été paraissent juvéniles et capricieux. De grands espaces de terre s’étalaient maintenant sous le soleil d’automne ; toute l’Angleterre, depuis les landes pelées jusqu’aux roches de Cornouailles, illuminées de l’aube au crépuscule, se montrait par touches de jaune, de vert, de violet. Cet éclairage prêtait un éclat même aux toits des grandes villes. Dans des milliers de jardinets, des fleurs rouge sombre fleurissaient par millions jusqu’au moment où les vieilles dames qui les avaient si tendrement soignées accouraient avec leurs ciseaux, tranchaient dans le vif de leurs tiges juteuses et les déposaient sur des rebords de pierre froide dans l’église du village. Des bandes innombrables, revenant de leurs parties de campagne, clamaient au coucher du soleil : « C’est la plus belle journée qu’on ait jamais vue ! » « C’est toi », murmuraient les jeunes gens : « Oh ! c’est toi », répliquaient les jeunes filles. Ne fût-ce qu’à cinquante centimètres de chez eux, on sortait au grand air tous les vieux et de nombreux malades qui se livraient à des pronostics optimistes sur l’avenir du monde. Quant aux confidences et aux déclarations d’amour surprises non seulement dans les champs de blé, mais aussi sous les lampes, dans les intérieurs aux fenêtres ouvertes sur le jardin où des hommes à cigares embrassaient des femmes à cheveux gris – il était impossible d’en retenir le compte. Les uns prenaient le ciel pour emblème de l’existence à venir. Des oiseaux aux longues queues caquetaient, lançaient des cris stridents, s’envolaient de bosquet en bosquet, avec leur plumage que parsemaient des yeux d’or.

Mais pendant que tout cela se déroulait sur la terre ferme, bien peu de gens se préoccupaient de la mer. On constatait que la mer était calme et qu’il n’y avait pas lieu pour les couples de murmurer avant de s’embrasser, comme souvent lorsqu’une plante grimpante vient taper à la fenêtre d’une chambre à coucher : « Songe aux bateaux par un temps pareil ! » ou bien : « Dieu merci, je ne suis pas gardien de phare ! » Pour eux, une fois disparus à l’horizon, les bateaux se dissolvaient comme neige dans l’eau. Les adultes d’ailleurs ne s’en faisaient pas une idée beaucoup plus précise que celle des petits bonshommes en caleçon de bain, qui trottinaient dans l’écume tout le long des côtes d’Angleterre et remplissaient leurs seaux à la pelle. Ils voyaient passer à l’horizon des voiles blanches ou des panaches de fumée et si on leur avait dit que c’étaient là des jets d’eau ou les pétales blancs d’une flore marine, ils l’auraient cru.

De leur côté, les passagers des bateaux se faisaient une idée tout aussi bizarre de l’Angleterre. Celle-ci leur apparaissait non seulement comme une île, et même une très petite île, mais encore comme une île qui se rétrécit à vue d’œil et se resserre sur ses habitants. On se représentait ces gens se mettant à grouiller comme des fourmis affolées, puis à se bousculer au risque de se jeter réciproquement dans l’eau : puis, à mesure que le bateau s’éloignait, on les imaginait poussant de vaines clameurs qui, faute d’être entendues, cessaient ou bien se confondaient en un vacarme général. Finalement, la côte n’étant plus visible, il devenait manifeste que la population de l’Angleterre était absolument muette. Le même mal s’attaquait à d’autres parties du monde : l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique se rétrécissaient l’une après l’autre, si bien qu’on pouvait se demander si le bateau rencontrerait jamais à nouveau dans ses voyages un de ces petits rocs ratatinés.

Mais entre-temps, une immense dignité avait revêtu Helen : elle était un des habitants du vaste monde, lequel compte si peu d’habitants ayant la chance de parcourir tout le long de la journée un univers vide, avec, devant eux et derrière eux, des rideaux tirés. Elle était plus solitaire qu’une caravane en plein désert : infiniment plus mystérieuse, se mouvant par son propre pouvoir, se nourrissant de ses propres ressources. La mer pouvait lui apporter la mort, ou bien une joie sans pareille, et personne ne le saurait. Elle était l’épouse qui s’avance vers l’époux, la vierge qu’aucun homme n’a connue : par sa vigueur et sa pureté, elle était comparable à toutes les choses belles car, tel un bateau, elle avait sa vie propre.

À vrai dire, si l’on n’avait pas été favorisé par une succession de jours bleus qui s’égrenaient, lisses, arrondis, sans défaut, Mrs. Ambrose eût trouvé cela monotone. Mais puisqu’il en était ainsi, elle installa son métier à broder sur le pont ; près d’elle, sur une petite table, s’étalait ouvert un ouvrage de philosophie relié en noir. Elle choisissait un fil dans le fouillis multicolore qu’elle gardait sur ses genoux, et piquait du rouge dans l’écorce d’un arbre, du jaune dans le courant du fleuve. Elle travaillait à un ouvrage de grandes dimensions qui représentait un fleuve tropical dans une forêt tropicale où l’on verrait des daims tachetés paître sur des montagnes de fruits : bananes, oranges, grenades géantes, tandis que des indigènes nus feraient voler leurs javelots dans l’air. Interrompant sa broderie, elle se tournait parfois pour lire quelque phrase sur la Réalité de la Matière ou sur la Nature du Bien. Autour d’elle, des hommes en jerseys bleus grattaient à genoux le plancher ou sifflaient, penchés sur le bastingage. Assis non loin de là, Mr. Pepper découpait des racines avec un canif. Les autres poursuivaient leurs occupations dans différentes parties du bateau. Ridley, qui n’avait jamais trouvé le logis plus conforme à ses goûts, faisait du grec ; Willoughby, qui profitait des voyages pour mettre ses affaires à jour, étudiait des papiers, et Rachel… Entre les passages de philosophie, Helen se demandait ce que Rachel pouvait bien faire de sa personne. Elle se proposait presque d’aller voir cela. Depuis le premier soir, elles avaient à peine échangé quelques mots ; polies l’une envers l’autre quand elles étaient ensemble, elles ne se livraient à aucune confidence. Rachel semblait fort bien s’entendre avec son père – (mieux qu’il n’aurait fallu, pensait Helen) – et ne s’occupait pas plus de sa tante que celle-ci ne s’occupait d’elle.

À ce moment-là, Rachel était assise chez elle et ne faisait absolument rien. Quand le bateau était plein de passagers, cet appartement s’affublait de quelque nom prestigieux et devenait le rendez-vous des vieilles dames qui, souffrant du mal de mer, abandonnaient le pont aux plus jeunes. En vertu du piano et des livres entassés par terre, Rachel considérait la pièce comme sienne, et c’est là qu’elle passait des heures, jouant des morceaux particulièrement difficiles, lisant un peu en allemand ou en anglais, selon son caprice, ou ne faisant, comme au moment dont nous parlons, absolument rien.

Cela était dû en partie à la façon dont elle avait été élevée et aussi à une indolence toute naturelle ; son éducation, en effet, était celle que recevaient la plupart des jeunes filles aisées dans la seconde moitié du XIXe siècle. D’aimables savants et de charmantes vieilles dames lui avaient enseigné les rudiments d’une dizaine de connaissances diverses ; mais quant à l’obliger à remplir jusqu’au bout une seule tâche déterminée, l’idée ne leur en serait pas venue, pas plus que de lui faire observer qu’elle avait les mains sales. Une heure ou deux par semaine s’écoulaient agréablement, grâce d’abord à la présence d’autres élèves, puis au fait que la fenêtre donnait sur l’arrière d’un magasin où, en hiver, en voyait des silhouettes passer contre les vitres rouges ; et aussi aux incidents qui se produisent fatalement dès que plus de deux personnes se trouvent dans la même pièce. Mais il n’existait pas de sujet sur lequel elle possédât des notions précises. Sa mentalité en était au même stade que celle d’un homme intelligent sous le règne d’Elizabeth : elle croyait pratiquement tout ce qu’on lui racontait, elle inventait des raisons à tout ce qu’elle disait elle-même. La forme de la terre, l’histoire du monde, comment marchent les trains, comment on investit l’argent, quelles sont les lois en vigueur, ce que réclament les diverses catégories de gens, la plus élémentaire conception d’un système dans la vie moderne – aucun de ses professeurs, hommes ou femmes, ne lui avait rien appris de tout cela… Cette méthode d’instruction présentait cependant un sérieux avantage : elle n’enseignait rien, mais elle n’opposait aucun obstacle aux talents naturels que pouvaient posséder les élèves. Étant née musicienne, Rachel avait toute licence de ne rien étudier à part la musique. Elle s’y adonna jusqu’au fanatisme. Ses énergies qui auraient pu s’orienter vers les langues, les lettres, les sciences, qui lui auraient acquis des amitiés ou lui auraient dévoilé le monde, se déversaient directement dans la musique. Ne trouvant pas de professeurs à son goût, elle travailla, en fait, toute seule. À vingt-quatre ans, elle avait une culture musicale qui, d’habitude, ne s’atteint pas avant la trentaine. Comme exécutante, elle donnait toute la mesure de ses dons naturels ; or, il se confirmait de jour en jour davantage que ceux-ci lui avaient été généreusement dispensés. Que cette unique faculté définie s’entourât de rêves ou d’idées de l’espèce la plus extravagante et la plus absurde, personne ne s’en doutait.

Si son instruction était banale, les conditions de son existence ne se distinguaient pas davantage du commun. Enfant unique, elle n’avait jamais subi les bourrades et les taquineries de frères ni de sœurs. Sa mère étant morte quand elle avait onze ans, ses deux tantes paternelles s’étaient chargées de l’élever. Recherchant le bon air, elles habitaient une confortable maison à Richmond. Bien entendu, les plus grands soins furent apportés à son éducation, c’est-à-dire à sa santé quand elle était petite, puis, quand elle eut grandi, à quelque chose qu’on définirait mal en disant : « sa moralité ». Jusqu’aux tout derniers temps, elle avait complètement ignoré que de telles questions se posassent pour une femme. Elle chercha à les connaître en feuilletant de vieux livres et les y trouva sous forme de tronçons sans attrait. Mais elle ne tenait pas aux livres et n’eut pas à se préoccuper de la censure exercée par ses tantes d’abord, par son père plus tard. Elle aurait pu être instruite par des amies, mais elle en voyait peu de son âge, Richmond étant difficile d’accès : et la seule jeune fille qu’elle fréquentât était d’une dévotion telle que dans les moments les plus intimes, elle parlait de Dieu ou de la meilleure manière de porter sa croix – sujet d’un intérêt purement fortuit pour un esprit qui travaillait sur d’autres plans et à d’autres moments.

Cependant, vautrée dans son fauteuil, une main derrière la tête et l’autre serrant le bout de l’accotoir, il était manifeste qu’elle suivait avec intensité le cours de ses pensées. Son éducation lui laissait beaucoup de loisir pour penser. Son regard était si solidement fixé sur une boule de la rambarde qu’un objet venant lui cacher celle-ci un instant l’eût jetée dans l’étonnement et l’inquiétude. Ses méditations avaient débuté par un bruyant éclat de rire, provoqué par cette traduction dans Tristan :

   En un recul trépidant
   Il semble cacher sa honte
   En apportant au roi, son parent,
   La Fiancée à demi morte.
   Ce que je dis, manque-t-il de sens ?

« Oui ! » s’était-elle écriée en rejetant le livre.

Ensuite elle avait ramassé à ses pieds les Lettres de Cowper, classique préconisé par son père et qu’elle trouvait ennuyeux. Une phrase évoquant par hasard l’odeur des genêts dans un jardin lui rappela le jour de l’enterrement de sa mère à Richmond, le petit vestibule encombré de fleurs trop odorantes. Depuis lors, le moindre parfum de fleur devait lui faire éprouver à nouveau cette horrible sensation d’écœurement. Ainsi passait-elle d’une scène à une autre, moitié regardant, moitié écoutant. Elle voyait tante Lucy arranger les fleurs au salon.

« Tante Lucy, déclarait-elle, je n’aime pas l’odeur des genêts, cela me fait penser à des enterrements.

— C’est absurde, Rachel, répliquait Tante Lucy, ne dis pas de ces sottises, ma chérie. J’ai toujours trouvé cette plante particulièrement gaie à voir. »

Étendue au soleil brûlant, elle concentrait sa pensée sur le caractère de ses tantes, leurs opinions, leur manière de vivre. C’était là d’ailleurs un sujet qui avait persisté pendant des centaines de ses promenades matinales dans Richmond Park, lui cachant la vue des arbres, des passants et des daims. Ce qu’elles faisaient, pourquoi le faisaient-elles ? Quels étaient leurs sentiments ? Et de quoi s’agissait-il dans tout cela ? De nouveau elle entendit tante Lucy, s’adressant à tante Eleanor. Elle était allée ce matin-là prendre des renseignements sur une domestique.

« À dix heures et demie du matin, on s’attend, n’est-ce pas, à voir la femme de chambre frotter les marches de l’escalier… »

Quelle chose étrange ! Inexprimablement étrange ! Ce qu’elle n’arrivait pas à comprendre, c’est pourquoi subitement, pendant que sa tante parlait, tout le système de leur existence lui était devenu inintelligible, inexplicable, et pourquoi elles lui apparurent elles-mêmes comme des chaises ou des parapluies, fourrés n’importe où sans la moindre raison. Elle ne put que prononcer, avec son léger bégaiement :

« Aimez-v-v-vous tante Eleanor, tante Lucy ? »

À quoi sa tante répondit avec son rire nerveux, saccadé comme le cri d’une poule :

« Quelle question, ma chère enfant !

— Comment l’aimez-vous ? Est-ce beaucoup ? insistait Rachel.

— Je ne crois pas m’être jamais demandé comment, dit Miss Vinrace. On ne se demande pas comment on aime quelqu’un, Rachel. »

Ceci était dirigé contre Rachel qui ne s’était encore jamais « abandonnée » à ses tantes avec toute la cordialité qu’elles souhaitaient.

« Mais tu sais que je t’aime, n’est-ce pas, ma chérie, ne serait-ce que comme fille de ta mère, mais aussi pour bien d’autres raisons. »

Elle se pencha pour l’embrasser, un peu émue, et l’explication en resta là, comme un bidon de lait irrémédiablement répandu à travers la pièce.

C’est par cette voie que Rachel était parvenue au stade de la pensée – si le mot de pensée peut s’employer dans ce cas –, où les yeux se fixent sur une boule ou sur un bouton quelconque, où les lèvres se font immobiles. Ses tentatives d’explication n’avaient fait que heurter les sentiments de sa tante. Elle en conclut qu’il était préférable de ne plus faire d’essais. Sentir profondément quelque chose, c’était créer un abîme entre soi-même et les autres qui, eux aussi, sentent profondément peut-être, mais différemment. Mieux valait jouer du piano et oublier tout le reste. Cette conclusion lui parut satisfaisante. Les quelques hommes ou femmes – ses tantes, les Hunt, Ridley, Helen, Mr. Pepper, etc. – ne seraient plus pour elle que des symboles, décoratifs bien que sans caractère, symboles de l’âge, de la jeunesse, de la maternité, de l’érudition, beaux parfois comme sont beaux les personnages sur la scène. Il était clair que personne ne disait jamais ce qu’il pensait, ne parlait de ce qu’il ressentait vraiment ; mais pour cela, il y avait la musique. Du moment que la réalité résidait dans ce que l’on voyait ou sentait sans en parler, il n’y avait qu’à admettre un système selon lequel tout tourne sans cesse en rond pour la plus grande satisfaction d’autrui, et ne pas s’en préoccuper, sinon parfois comme d’une chose superficiellement étonnante. Absorbée par sa musique, elle acceptait son sort avec beaucoup de bonne grâce, ne laissant éclater son indignation qu’une fois tous les quinze jours à peu près, puis s’apaisant comme elle venait de le faire. Dans un désordre de vagues songeries, sa pensée semblait se fondre délicieusement, se combiner, communier avec l’esprit des lames blanchâtres du pont, avec l’esprit de la mer, avec l’esprit de Beethoven, Op. 112, et même avec l’esprit de ce pauvre William Cowper, là-bas à Olney. Telle une boule de duvet de chardon, elle effleurait d’un baiser la mer, montait, redescendait pour une nouvelle caresse, et ainsi, caressant et remontant tour à tour, s’en allait à perte de vue. La tête de Rachel retombait par saccades, marquant les montées et les descentes du duvet de chardon. Quand celui-ci disparut dans l’espace, elle dormait.

Dix minutes plus tard, Mrs. Ambrose ouvrit la porte et la regarda. Elle ne fut point surprise de constater la façon dont Rachel passait ses matinées. D’un coup d’œil, elle enregistra le piano, les livres, le désordre général.

Pour commencer, elle examina Rachel du point de vue esthétique. Prostrée là, sans défense, elle faisait penser à quelque victime tombée des serres d’un oiseau de proie ; mais si on la considérait comme une femme de vingt-quatre ans, sa vue suscitait des réflexions. Mrs. Ambrose, debout, médita pendant deux minutes au moins. Puis elle sourit, fit demi-tour et s’en alla sans bruit, de peur d’éveiller la dormeuse et de provoquer entre elles deux l’embarras d’un dialogue.